I." II
rien de plus ! (Approbation dans une partie de l'assemblée.)
Séance du 10 mai 1838.
Le 10 mai, le ministre des travaux publics, en exposant l'importance politique de la ligne de Belgique, reprocha aux représentants de certains partis de nier cette importance et de se refuser à comprendre les conséquences politiques de l'union des deux pays.
M. Berryer demanda la parole à cette occasion pour un fait personnel.
M. Betiryer. Je ne veux parler que sur un fait que je dois regarder comme personnel, et qu'assurément la chambre regardera comme tel.
Quand M. le ministre du commerce a dit qu'il comprenait que certaines personnes ne pouvaient pas admettre les intérêts politiques actuels qui doivent unir la France et la Belgique, répondante ce momentlà à mon discours, évidemment c'est à mes opinions qu'il faisait allusion. (Mouvement.)
Messieurs, ne craignez pas que, dans une question d'affaires si importantes, pour des intérêts actuels, à venir, permanents, je l'espère, de mon pays, je mêle des discussions passionnées aux discussions lumineuses et calmes dans lesquelles nous devons nous renfermer; je ne veux qu'expliquer ma pensée; je croyais l'avoir développée tout entière, je la répète sans réserve.
Deux objections sont faites ; l'une relativement à cette prétendue opposition que certains orateurs avec leur mauvais vouloir auraient voulu exciter dans l'intérieur de la France entre les diverses parties du royaume. Il n'y a pas eu un mot dans mon discours qui pût motiver cette accusation; il n'y a pas eu un mouvement dans mon intelligence et dans mon cœur
qui pût autoriser à m'adresser Un pareil reproche. Je me suis renfermé strictement dans la seule question qui devait m 'occuper, dont je devais vous occuper aussi, la question de savoir s'il fallait donner la préférence pour l'exécution des chemins de fer aux compagnies ou à l'État.
Dans les raisons pour donner la préférence aux compagnies, nous n'avons pas cherché à mettre en lutte le midi de la France avec ïe nord , l'est avec l'ouest; nous avons dit que là où il y a des terrains riches, où se trouvent des populations industrielles agglomérées , où l'établissement des chemins de fer peutprésenterdes produits, on doit appeler la spéculation privée, et qu'il ne faut pas que ce soit l'État qui impose à tous le fardeau de ces travaux; que là où l'industrie privée peut fonder un établissement avec un avantage pour tous, il ne faut pas que l'État fasse la dépense au détriment de tous, au détriment de ceux-là mêmes qui n'en prouveraient pas. Ainsi , partout où il y a une population active, agglomérée, industrieuse, et où un chemin de fer apportera un nouveau développement de richesses, il faut que l'industrie privée s'unisse à toutes les industries, qu'elle vienne les animer, et que ce ne soit pas l'État qui fasse sortir de la poche des contribuables les plus éloignés, les frais d'établissement, là où la richesse privée peut subvenir à tout.
Quand au contraire il y a, sur un point quelconque du territoire, à l'une ou à l'autre extrémité , un travail important, un lien de communication qui doit être établi, mais traversant des pays infertiles où les populations sont rares, où les établissements industriels ne se rencontrent pas, où la spéculation privée ne pourrait pas retirer un produit suffisant de
ses avances , et que cependant le lien de communication présente un intérêt général; j'ai dit que l'État, comme tuteur des intérêts de tous, ce sont nos propres expressions , doit faire la dépense avec l'argent de tous, dans l'intérêt de tous.
M. le ministre a eu tort, dans une discussion sérieuse, exempte de toute passion, de venir instituer une rivalité de contradiction, de mettre un chemin en opposition avec un autre , en un mot de susciter des rivalités qu'un ministère qui se dit de conciliation n'aurait pas dû soulever.
M. le Président. La parole est à M. Lepeletier d'Aunay.
M. Berryer. Je n'ai pas fini. L'autre point personnel est relatif à la Belgique.
J'ai dit sur la Belgique toute ma pensée; j'ai dit que, dans le sein de la commission, ni moi ni ceux qui ne figurent pas habituellement sur les mêmes bancs que moi , nous n'avions pas compris ce qu'on avait voulu dire par chemin politique, et par des raisons politiques , et que nous étions restés sans éclaircissements sur un mot qui n'avait pas de sens à notre avis. Dix-huit que nous étions dans la commission , nous n'avons pu comprendre le sens de ces paroles mystérieuses jetées dans cette question. Nous avions dit toute notre pensée.
M. le Président du conseil. Ce n'est pas nous qui ne pouvons pas tout dire.
M. Berryer. Si on ne peut pas tout dire , il n'est pas étonnant que nous ne puissions pas tout comprendre.
M. le Ministre de l'intérieur. Nous avons dit le contraire. Nous avons dit que nous n'avions rien à cacher.
M. Berryer. J'ai donc mal compris le sens de l'observation, je retire ma réponse.
Quant à la Belgique, de quoi avons -nous été préoccupés? Moi, en particulier, de deux choses : d'une part, j'ai pensé que les raisons graves , permanentes et de tout temps, sous tout gouvernement, qui doivent favoriser l'union de la Belgique et de la France, devaient nous conduire à déterminer les moyens de rapprochement entre les habitants de la Belgique et ceux de la France, et à favoriser les rapports et les communications journalières entre ces deux peuples, mais que toutes ces raisons étaient insignifiantes pour la question de savoir si le chemin de fer devait être fait par l'État ou par des compagnies. En effet, qu'il soit fait par l'État ou par une compagnie, les relations seront les mêmes; le chemin de fer aura les mêmes résultats, unira de même les deux peuples. Toutes ces considérations politiques que je partage sincèrement , sincèrement , je le répète , quant à l'union des deux peuples, ont la même force. (Mouvement.)
Je n'ai pas besoin d'expliquer toute ma pensée; j'ai expliqué mon discours, son but, cela suffit pour la question. J'ai dit que des points de vue particuliers , en ce qui concerne les rapports entre la Belgique et la France, peuvent conduire au même résultat par des vues et des désirs différents.
M. le Président du conseil. C'est ici qu'est le mystère.
M. Berryer. Voilà ma première proposition. Ma seconde était en donnant par cette raison et les autres raisons déduites sur les avantages que présentent les compagnies , la préférence à une compagnie pour le chemin de fer du Nord. Je dis, je répète, et j'espère que je serai compris par toute la chambre et qu'on
ne m'accusera pas d'arrière-pensée; j'ai dit que je ne consentirai jamais à voter un chemin du Nord allant à la frontière belge, lorsque la Belgique a un chemin transitaire d'Anvers à Cologne, et un chemin qui s'ouvre d'Ostende à Bruxelles en rivalité avec Dunkerque; j'ai dit que ie ne consentirai jamais à ce chemin avant qu'une de ses extrémités ne soit attachée à un port français. J'ai dit que c'est ce qui devait être réalisé avant tout.
Ainsi cela se réduit à deux idées simples : d'abord, pour le lien de rapprochement entre les deux États, que les chemins de fer soient exécutés par l'État ou par une compagnie, c'est la même chose; la raison déterminante pour donner la préférence à une compagnie existe tout entière. Ensuite, faisons faire le chemin par le gouvernement ou par une compagnie, mais avec cette condition que le chemin sera attaché à un port français avant d'être attaché à la frontière belge, qui nous donnerait pour communication avec l'Angleterre le port d'Anvers.
M. le ministre vous a dit qu'il a en vue d'unir ce chemin avec un port français , mais c'est alors d'une loi ultérieure au projet de loi qu'il s'agit; car jusqu'à présent on s'arrête à Rouen. Pour les chemins de Calais ou de Boulogne, il n'y a pas de loi soumise à vos délibérations : ainsi le vrai chemin national qui doit mettre les différentes portions du territoire en relation avec la capitale, le chemin transitaire, rival du chemin de Belgique, celui du Havre à Paris et de Paris à Strasbourg, on n'en parle même pas, et nous avons une telle négligence de ce qui peut répandre l'ordre au sein du pays, étendre la puissance delà capitale à toutes les extrémités comme le chemin de fer du Havre à Strasbourg, qu'avant quelques années
Strasbourg sera plus près de Berlin que de Paris. (Mouvement.)
Les articles du projet proposé par le gouvernement furent successivement repoussés. Au scrutin sur l'ensemble, 196 voix contre 69 se prononcèrent pour le rejet.
PKOJET DE LOI SUR LFS CRÉDITS EXTRAORDINAIRES POUR LE SERVICIî DES POSSESSIONS FRANÇAISES DANS LE NORD DE L'AFRIQUE.
Chambre des députés. — Séance du 8 juin 1838.
La chambre fut saisie, dès le mois de février 1838, d'un projet de loi qui proposait l'ouverture d'un crédit de plus de 18 millions pour les besoins de l'Algérie. Cette somme devait être employée au développement de l'effectif, et servir également aux dépenses qu'entraînerait un grand système de travaux publics. M. Dufaure présenta le rapport au nom de la commission le 29 mai, et la discussion s'ouvrit le 6 juin. Le débat porta de nouveau sur toutes les questions relatives à notre établissement en Afrique. M. Berryer prit la parole dans la séance du 8 juin.
M. Berryer. Messieurs , aux premières paroles que M. le président du conseil vient de prononcer à cette tribune, j'ai été sur le point de croire que je n'aurais pas à fatiguer la Chambre en prolongeant cette discussion. Attaquant tous ceux qui ont parlé sur les crédits, qui ont repoussé les allocations demandées, M. le président du conseil a dit d'abord, qu'il était étonné que ses adversaires ne s'expliquassent pas nettement sur le fond de leurs opinions; que. après tout, de part et d'autre, elles se réduisent à une folie ou à une honte : abandonner Alger ou conquérir jusqu'au désert la totalité des territoires qui sont compris dans l'ancienne régence d'Alger. A l'instant, il m'a paru que M. le président du conseil, pour répondre
à ces deux opinions extrêmes, allait poser enfin, ce qui nous manque tant depuis huit ans, un système définitif, positif, une volonté, un plan qui rendît supportables des sacrifices si longtemps et si inutilement prolongés. (Humeurs.)
Mais, Messieurs, vous l'avez entendu, sur un point, l'opinion du ministère n'est pas encore fixée; sur un autre, il est impossible de prévoir ce que l'on pourra faire; je veux parler de Constantine. Tout est donc encore incertain, et cette incertitude doit se prolonger peut-être pendant plusieurs années. Le spectacle affligeant que nous avons sous les yeux, le spectacle que nous a donné cette discussion , et auquel il nous est impossible de rester insensibles, doit se prolonger encore longtemps.
Vous avez vu dans quel chaos de contradictions tout le monde est tombé ; vous avez vu des dissidences entre ceux qui ont fait la guerre et ceux qui ont fait la paix; des dissidences entre ceux qui ont administré en France et ceux qui ont administré dans la colonie; des dissidences entre le gouvernement et ses principaux agents. Ainsi , je comprends qu'au milieu de ce conflit de tant d'opinions sur l'intérêt et sur la possibilité de conserver Alger, je comprends que les adversaires de cette possession en aient tiré un grand avantage, et qu'ils se soient dit (et l'honorable M. Jaubert est celui , je crois , qui l'a exprimé le plus nettement) : Le temps n'est-il pas arrivé de mettre un terme à ces sacrifices qui s'élèvent déjà peut-être à 30,000 hommes, et peut-être à 300 millions?
En effet, l'honorable M. Jaubert verra que je ne suis pas de ceux qui peuvent se réjouir d'une situation pareille, et, montant à la tribune pour donner au ministère un bill d'indemnité sur la conservation
qu'il a faite de l'effectif au-delà du terme fixé par la loi, montant à la tribune pour voter l'allocation de tous les crédits demandés, je déclare que, si c'est pour rester dans le système d'incertitude où nous sommes, si des volontés nettes ne se sont pas développées devant la chambre , j'aime mieux en finir avec la question d'Alger et repousser tous les crédits.
Est-ce donc que la France peut être réduite à vivre, dans une aussi grande question, sous l'empire d'une nécessité à laquelle elle obéirait seulement? Y a-t-il un homme qui puisse consentir à déclarer que la France aura un établissement permanent de 50,000 hommes en Afrique, un budget permanent extraordinaire de près de 40,000,000, sans savoir pourquoi, sans connaître précisément le but qu'on se propose et les avantages qu'on en veut retirer? Il est évident que cette question doit être nettement résolue. J'entre donc dans l'appréciation de la question.
Est-ce une question de possession ? est-ce seulement parce que nous sommes à Alger qu'il faut y rester? ou plutôt y a-t-il des avantages possibles, des avantages certains dans la conservation de la régence africaine? C'est là, Messieurs, la question qu'il faut développer devant vous; il faut examiner si le mal que tout le monde accuse, que tout le monde signale, qui ( le chef d'un ancien cabinet l'a déclaré lui-même) a condamné depuis huit ans tous les cabinets à ne pas dire aux chambres la vérité tout entière sur la question algérienne; si, dis-je, le mal est dans la nature des choses, ou dans la conduite des hommes. C'est cette question qu'il faut approfondir, sans examiner précisément notre situation actuelle.
Que peut devenir Alger? y a-t-il en effet quelque avantagea le garder? On s'est demandé si ce serait
410 ISCOURS PARLEMENTAIRES. — 1838.
un établissement commercial et colonial , comme je l'espère; mais je n'entre dans l'examen d'aucun des systèmes présentés pour développer une colonie, soit militaire, soit civile, par quelque moyen qu'on puisse le faire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la colonie ne se fonde que derrière l'établissement , que sous la protection de la force que vous apportez sur le territoire. Ainsi , la question est de savoir comment on colonisera Alger, comment on fera pour y introduire le commerce, pour y fonder des relations entre la métropole et la colonie. Cette question est derrière une autre question. Faut-il, doit-on, et peut-on former un établissement à Alger? quel est l'intérêt? Je ne parle pas de l'intérêt d'honneur, c'est ce qu'on a appelé autrement, la nécessité qui nous commande à tous. Or la France , à toutes les époques, dans tout son passé, dans son avenir, la France est assez grande pour ne pas craindre de prendre un parti déterminé, et pour ne pas croire qu'il y ait quelque honte à elle à se soustraire à une nécessité, si cette nécessité ne doit lui offrir aucun avantage.
Ce n'est pas une question de nécessité qu'il faut accepter, ce n'est pas un faux point d'honneur qui doit déterminer la France ; ce n'est pas parce qu'on a pris Alger, au nom du gouvernement actuel ou d'un autre gouvernement, qu'il faut le garder; c'est parce qu'Alger peut être utile à la France. S'il n'en était pas ainsi, nous ne devrions pas le garder, nous devrions nous empresser de l'abandonner. Mais y a-t-il utilité à fonder un établissement à Alger, à y poser la puissance de la France? C'est incontestable, à moins que nous ne nous renfermions dans les considérations les plus mesquines, les plus étroites, les plus indignes d'une nation aussi éclairée, aussi généreuse, aussi
fière que la nôtre. Maintenant, comment y a-t-il intérêt, avantage, à s'établir en Afrique? On est venu traiter cette question en vous donnant de spirituels , d'ingénieux détails sur la situation actuelle du territoire, sur la quantité de ses produits, sur les sommes qu'on y a portées, et sur celles qu'on en a retirées et sur le début mal conduit d'une entreprise immense; et c'est par ces misérables détails qu'on a veulu vous amener à la solution de la question ! (Très-bien! Très-bien! )
Mais , je vous le demande, quelle est au monde la grande entreprise qui a pu faire la gloire et la force d'un peuple, qui, si elle avait été jugée par ses premiers commencements, par ses premiers produits, par ses premiers écus, si elle n'avait été appréciée que par des considérations aussi mesquines , n'eût pas été repoussée?
Il est évident qu'il faut aborder d'autres considérations.
L'honorable M. Piscatory, tout ennemi qu'il est de la possession d'Alger, a senti cependant dans son .esprit et dans son noble cœur qu'il y avait quelque chose d'utile directement pour la France dans la possession d'Alger; que la France, ne fît-elle que suivre sa destinée (c'est, en effet, celle de son histoire d'avoir conduit le mouvement intellectuel des nations), la France devait prend re part à ce mouvement qui se manifeste autour de laMéditerranée, à ce mouvement de progrès, de civilisation, qu'elle doit aider à ce mouvement qui se manifeste en Egypte, en Grèce, en Turquie; c'est ce progrès qu'elle doit seconder: elle a le pied sur l'Afrique, et son génie doit s'y porter pour ne pas faire moins que le génie de Mehemet-Ali et de Mahmoud. ( Très-bien ! Très-bien !)
La France aura pour elle , puisqu'il faut toucher à toutes les considérations, un avantage énorme à conserver sa situation, à la fortifier, à l'étendre même , à porter l'influence de son génie dans le pays d'Afrique; elle y aura un avantage matériel.
Ce n'est pas sans un immense profit pour le mouvement industriel des nations européennes que se fait ce grand changement de civilisation dans les États orientaux. Nos coutumes, nos usages, nos besoins, auront pour résultat une exportation immense; c'est là un marché le plus grand de tous, qui va sans cesse s'accroissant pour cette masse de produits qui vous accablent et qui vont s'accumulant tous les jours.
Ainsi, ce n'est pas seulement un intérêt dans les destinées de la France , un intérêt moral , un intérêt social ; ce sera encore un avantage matériel immense pour la France, de profiter de sa situation en Afrique pour y porter la civilisation et les besoins de l'Europe.
Mais jetons les yeux sur des intérêts plus élevés encore. On n'a pas voulu aborder la grande question d'Orient : quoiqu'on n'en parlât pas , cela n'empêche pas qu'elle n'existe, qu'elle ne meure pas, qu'elle ne s'agrandisse, qu'elle ne croisse, et il faudra bien qu'elle se développe complètement de nos jours et peut-être dans un avenir très-prochain.
Nous n'avons pas à en apprécier les chances inévitables; mais qui ne comprend que ce mouvement vers lequel la Russie fait de si grands progrès et conquiert tant de forces qui lui assurent le succès ; qui ne comprend que ce mouvement amènera de grandes rivalités que l'habileté de grands politiques peut suspendre, mais qu'elle ne peut pas détruire? et quel sera le théâtre de ces rivalités ? où est le centre du
monde européen où les puissances lutteront entre elles? c'est la Méditerranée.
De ce côté , nous sommes posés sur un étroit rivage; c'est de l'autre côté, en face de Toulon, que nous avons maintenant un immense rivage , tandis que nos ennemis possèdent Gibraltar, Malte , Corfou, et qu'ils ont repris, même en Egypte, l'influence morale que nous y avions; tandis qu'en Grèce ce n'est plus nous qui exerçons la plus haute influence sur les délibérations du pouvoir de ce pays ; faites-y bien attention, Messieurs, il est d'une utilité immense pour l'avenir de la France de n'avoir pas un seul point de débarquement sur toutes les côtes de la Méditerranée.
Avec la politique qui a été suivie , quel que soit le résultat possible de la lutte sanglante et désolante qui ravage l'Espagne, croyez-vous que dans ce pays nous trouvions beaucoup d'appui, et que la victoire, de quelque côté qu'elle tourne, nous y prépare de bien grandes amitiés? Que deviendront pour nous les côtes de l'Espagne dans cette grande lutte qui embrasera l'Europe?
Évidemment c'est encore là une raison pour nous d'avoir dans la Méditerranée une autre côte que la côte de France : gardons la côte d'Afrique !
C'est, Messieurs, par ces considérations que je suis convaincu qu'il y a pour la France de grands, d'immenses avantages actuels et des avantages prochains à conserver nos possessions en Afrique; mais, vous le comprenez, cette grande entreprise, cette grande résolution , il ne faut pas s'y abandonner dans la pensée qui semble dominer les esprits dans cette chambre ; il ne faut pas tenter de telles choses, chercher à les résoudre et entrer en voie d'exécution comme
ili DISf.OI RS PARLEMENTAIRES. — JS38.
dans un pis-aller, qu'on me passe le mot ; il ne faut pas que ce soit en quelque sorte comme forcés et malgré nous que nous nous élevions à celle grande entreprise. Ce n'est pas dans ce sentiment-là que l'on fait de grandes choses, et ceux qui se résolvent si péniblement à conserver une possession quelconque ou un comptoir armé , ou un comptoir avec des territoires ou des portions de terrains sur les bords de la mer, ceux qui agissent ainsi à côté de l'opinion qui les domine, ne peuvent pas entrer dans la pensée de l'avenir que je signale , et courir au-devant des avantages qu'il faut conquérir à la France. Ce n'est pas en agissant comme malgré nous que nous pourrons arriver au succès que nous désirons. Il ne faut pas non plus, et ici je vais éclaircir un point de fait, non pas pour parler du passé, pour le justifier, mais pour chercher dans la détermination du vainqueur d'Alger une raison quelconque de se décider; il ne faut pas croire que cette conquête ait été faite sans plans arrêtés. Je vais, en peu de mots, établir les faits qui ont déterminé la première expédition d'Alger. Ce n'est pas par l'influence que les intentions supposées du gouvernement d'alors peuvent avoir sur nos délibérations actuelles, que je suis conduit à en parler, et en aucune manière pour revenir sur des faits accomplis et qui appartiennent à l'histoire.
Après le traité d'Aix-la-Chapelle, l'Europe, fatiguée de la piraterie, prit une délibération dans laquelle la France et l'Angleterre se chargeaient de détruire la piraterie dans la Méditerranée. Cela n'eut pas de suites immédiates , vous le savez; mais des avanies de diverses natures et des attaques aux petits établissements que nous avions à la Calle, et enfin l'insulte faite à notre ministre M. Duval , firent qu'on se décida
à la guerre. Ce ne fut pas seulement pour venger une injure que nous fîmes la guerre; notre expédition avait un but plus élevé , c'était pour arriver à la destruction de la piraterie, à laquelle étaient exposés les États de l'Europe.
La guerre fut décidée. DJabord un blocus, un blocus armé Irès-étendu, et au commencement d'octobre un combat naval, qui ne fut pas sans gloire pour la marine française. L'état de guerre était donc déclaré; mais ce qu'on ne sait pas , c'est que la résolution de faire la guerre d'Afrique, les conséquences de cette guerre, le caractère de la conquête et la nature de rétablissement à y foncier, tout cela fut délibéré, et M. le ministre de la guerre a, dans ses archives, le rapport qui fut fait au roi le 14 octobre 1827.
En 1830, rien n'a été fait que ce qui avait été prévu, médité, concerté dès 1827, au moment où une injure offrait à la France une cause légitime de faire une guerre dont on pouvait tirer un grand parti. Je dois le dire, deux ans et demi ont préparé l'exécution de ce projet, et, avant le départ pour l'Afrique, la guerre avait été étudiée, comprise dans ses nécessités comme dans ses conséquences.
Voici, en effet, ce qu'on peut lire dans ce rapport. t)e grandes questions s'y présentent. Et d'abord la guerre, la réparation d'une injure, la destruction de la piraterie par la France, amènent une conquête; ensuite que diraient les puissances maritimes de cet accroissement de forces delà France? première question.
Seconde question. Et il importe que tous sachent qu'aujourd'hui ce n'est pas l'histoire du passé, c'est l'appréciation d'intérêts qui sont encore actuels, qui me fait reporter ma pensée vers cette époque. Il avait
été l'ait un traité entre les trois puissances alliées, l'Angleterre, la Russie et la France, dans lintérêt du maintien de l'équilibre européen. Par ce traité chacune des puissances s'était engagée à ne rechercher aucun accroissement de territoire jusqu'à l'entier accomplissement du traité. Ne pourrait-on pas considérer l'Algérie comme une domination dépendante de la Turquie, et ne pourrait-on pas considérer la France comme faisant un envahissement, un accroissement de territoire, contrairement aux dispositions du traité ?
Enfin la prévision de cette grande question d'Orient était entrée aussi dans les délibérations du conseil. Est-il de l'intérêt de la France de s'asseoir sur la rive d'Afrique, dans la prévision de cette grande lutte d'Orient?
Permettez-moi de vous citer quelques passages très-courts du rapport fait par le ministre de la guerre dans le conseil du Roi, le 14 octobre 1827 :
« Quand le Roi est en guerre avec Alger, quand il « est lui seul en guerre avec le dey, et quand il a été « provoqué par les plus sanglants outrages, n'est-il « pas le maître de dépouiller son ennemi, en vertu « du droit de la guerre ? et une puissance quelconque « a-t-elle le droit d'intervenir dans l'usage qu'il peut « vouloir faire de sa conquête? La France et l'Europe « ont-elles demandé compte à l'Angleterre de l'ac- « croissement de puissance qu'elle s'est procurée lors « de la destruction deTipo-Saïb, dontelle a envahiet a dont elle possède encore aujourd'hui les vastes « États? Personne pense-t-il à demander compte à la « Russie des conquêtes qu'elle a pu faire sur la Perse, « ou des provinces qu'elle ajoute à son immense émet pire, en vertu du droit de la guerre, toutes les fois
(( qu'elle remporte une victoire sur quelque puissance « d'Asie? Enfin, la Russie ou la France demandent- « elles compte à l'Angleterre de ce qu'elle acquiert « chaque jour dans l'Inde, aux dépens de l'empire « des Birmans?
« Il n'est point de puissance au monde qui ait le « droit de dicter au roi de France l'usage qu'il devra « faire de sa victoire.... »
Ici est examinée la question de savoir si Alger n'est pas une portion de l'empire turc; si on ne peut pas soutenir que la ville d'Alger n'est pas entièrement â part et si, par conséquent, cela n'est pas entièrement en dehors du traité fait entre les trois puissances :
« Mais, dira-t-on, Alger est une portion de l'empire « turc, et en ce moment même un traité vient d'être et conclu, dans lequel la Russie, "l'Angleterre et la « France sont convenues de ne faire aucune conquête « dans le cas où, par suite des déterminations prises « relativement à la Grèce, la guerre viendrait à éclater « avec la Porte-Ottomane.... Nous pouvons, avec « raison, soutenir que la guerre d'Alger, commencée (.• avant celle de Turquie, est un objet entièrement à « part, et que ses résultats, quels qu'ils soient, ne « peuvent avoir aucun rapport avec le traité qui lie « les trois puissances,.... Si la lutte s'engage à fond. « il y aura nécessité pour les trois puissances de con- « sentir à un accroissement mutuel ; et c'est alors que « se présentera pour la France et pour l'Europe la « question de l'agrandissement de la Russie. Or, c cette question, qu'il me soit permis, Sire, de le dire « en passant, ne doit pas être envisagée par la France « sous le même point de vue que par les autres puis- « sances. Quel but doit en effet avoir la France?
« d'obtenir quelque jour, d'une manière stable, la li- « mite du Rhin et celle de la cime des Alpes. Com- « ment peut-elle y arriver, si ce n'est par l'alliance de « la Russie?.... La France doit agir vis-à-vis delà « Russie pour empêcher qu'elle ne s'accroisse eu « Europe; mais elle n'a pas les mômes motifs pour
« redouter un accroissement vers l'Asie Sans ap-
« profondir cette grande question, et en ne prenant c< que ce qui peut se rattacher à l'objet qui nous oc- « cupe, on est conduit à penser que, dans l'intérêt de « l'avenir, le roi fera une chose politiquement sage, « s'il profite des circonstances favorables où la Pro- « vidence le place, et de l'embarras dans lequel se « trouve aujourd'hui l'Angleterre, pour conquérir « l'État d'Alger et pour établir en Afrique la puissance « française. »
Plus loin, la nécessité de conquérir Gonstantine et de faire ce qui a été fait en 1837, tout cela est développé dans ce rapport, Voilà donc la pensée, ou du moins l'ensemble des pensées; je ne lis pas tout le rapport, j'indique seulement le;s parties principales qui dominèrent alors le conseil du roi.
En 1830, au moment du départ de l'expédition, on demanda des explications aux ministres du roi, et vous savez quelle a été la réponse au cabinet britannique?
M. Dufaure. Lisez, lisez !
M. Berryer. Je vais lire si vous voulez. (Oui, oui. )
« Que le roi ne prendrait aucun engagement con- « traire à la dignité et à l'intérêt de la France; que (( son unique objet en ce moment était de punir Pince soient pirate qui l'avait osé provoquer; mais que a si la Providence lui accordait de tels succès que les « États de son ennemi vinssent à tomber en son pou-
« voir, alors il aviserait aux déterminations qu'cxige- « raient l'honneur de sa couronne et les intérêts de « son royaume; que, du reste, ce qu'il pouvait aco corder à ses alliés, dès à présent, c'était l'assurance « de prendre leur avis (Exclamations diverses) et de « ne rien décider avant d'avoir entendu leurs obser- « valions et pesé les convenances européennes. » (Longue agitation.)
Voilà, Messieurs, le caractère des négociations et leur dernier terme, et je m'étonne que cela excite quelque surprise dans cette chambre. Tant que la paix existe, tant qu'il y a alliance non rompue, il est évident qu'on ne peut, dans les entreprises que l'on veut faire, contester ce droit de représentations aux puissances amies. Il est impossible d'entreprendre l'exécution d'un projet (et certainement M. le président du conseil m'appuiera à cet égard), sans en donner connaissance à ses alliés, sans répondre aux questions sur lesquelles ils ont provoqué des explications; mais on se réserve la décision, la décision sauf l'honneur, sauf l'intérêt du royaume.
Voilà ce qu'on a réservé et ce sur quoi l'on doit statuer avec une entière indépendance. Tel est le langage du gouvernement d'alors. C'est cette position digne qu'il a conservée : il a conquis Alger avec l'intention d'en disposer pour le plus grand intérêt du royaume. L'expédition n'a pas été entreprise pour faire un coup de tête et uniquement pour venger une offense du dey d'Alger, mais dans des combinaisons politiques et en se proposant d'user de la victoire dans le plus grand intérêt du royaume. Il ne faut donc pas dire, comme on l'a dit hier, que l'expédition avait été résolue à l'improviste; le projet était conçu et médité depuis trois ans. Gomment avons-nous perdu l'avaii-
tage de cette position? C'est l'histoire des huit dernières années.
Il ne s'agit pas ici de la nature des choses, de l'utilité ou de l'inutilité de la possession ; il faut chercher encore la cause de notre mauvaise situation actuelle, car, je ne crains pas de le dire, elle ne s'est pas améliorée, elle s'est empirée par le traité de la Tafna. Elle empire encore, et pourquoi ? parce que les mêmes incertitudes existent encore, parce qu'on n'a pas de vues d'ensemble sur ce qu'on veut faire de cette possession.
Huit années se sont écoulées, et nous avons aujourd'hui le huitième gouverneur général. Gela ne signale-t-il pas le mal? cela ne dit -il pas que le mal est dans les hommes et non* pas dans les choses? Cette succession perpétuelle de systèmes est un vice qui a produit les plus funestes résultats. Nous voyons le gouverneur général qui voulait faire la guerre remplacé subitement par un homme qui veut faire la paix.
Il s'établit une lutte continuelle entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire; les autorités envoyées sur les lieux sont en dissidence avec celles de la métropole. Ce sont, il faut le dire, ces incertitudes, ces hésitations qui ont empêché le ministère d'agir comme il devait le faire, et de vous parler franchement. Voilà pourquoi telle expédition inutile a été entreprise, voilà pourquoi tel général n'a pas eu à sa disposition les ressources sur lesquelles il devait compter pour accomplir des actes devenus nécessaires.
C'est ainsi que tour à tour les hésitations du cabinet et la crainte de dire la vérité aux chambres ont empêché d'obtenir d'elles toutes les ressources qui
étaient nécessaires. C'est à cette cause qu'il faut attribuer le mal. Et je n'hésite pas à dire, après avoir vérifié les pièces, que M. le maréchal Glausel était dans la vérité, dans son droit, quand, dans la séance (l 'avant-hier, il vous disait que le mauvais succès de la première entreprise de Gonstantine devait être entièrement attribué au gouvernement, (Murmures et réclamations.)
Messieurs, il faut aborder la vérité; cette question touche profondément tout le débat qui vous occupe; et puisqu'on murmure contre mon assertion, je vais en dire deux mots ; car, si M. le maréchal Clausel a pour lui d'avoir fait une admirable retraite, je dis qu'ici, devant la chambre, il n'a pas parlé assez nettement, assez haut ; il a laissé peser sur lui un reproche dont il doit être déchargé. Non, ce n'est pas sa faute, et je maintiens qu'il n'y a pas un homme de cœur qui n'eût fait ce qu'a fait M. le maréchal. Il ne faut accuser que les conséquences des tergiversations des cabinets, que cette succession non interrompue de systèmes qui, dans l'affaire de Gonstantine, s'est signalée plus que partout ailleurs. (Agitation.)
Je vais dire les dates, Messieurs, c'est la question actuelle. Vous allez voter 50,000 hommes comme état permanent en Afrique; vous allez voter un budget de 40 millions, et vous les livrerez sans idée arrêtée. Il faut bien dire, dans l'histoire récente des expéditions en Afrique, que ce sont les incertitudes du cabinet, ses fluctuations, ses hésitations perpétuelles qui ont amené des catastrophes, et véritablement des catastrophes.
Voici la vérité des faits.
Que s'est-il passé en 1836? Le président du conseil, hardi, téméraire, entreprenant, courageux et, l'on me
permettra bien de dire aussi, doué d'une grande capacité et de grandes lumières, avait conçu un projet hardi pour l'Afrique. M. Thiers s'était concerté avec M, le maréchal Clausel, dans le mois d'août. M. le maréchal Clausel avait fait ses plans, déterminé le nombre d'hommes qu'il lui fallait; l'effectif de ces hommes était arrêté par le ministre de la guerre, il était convenu définitivement, par écrit, et non pas seulement sur parole. A la fin du mois d'août, le ministère de M. Thiers était ébranlé. M. Thiers donne sa démission; un nouveau cabinet va être formé; et le ministre de la guerre, ne sachant point encore s'il restera ou s'il ne restera pas dans le cabinet, peu importe, mais comprenant très-bien qu'un nouveau système va succéder à celui auquel il a pris part, écrit le 30 août que tout ce qui s'est dit n'est que d'entretien, de simple conversation, et que si M. le maréchal Clausel persiste à vouloir faire l'expédition, il ne veut, quant à lui, encourir aucune responsabilité ; voilà le premier acte.
M. le ministre de la guerre actuel, le 27 septembre, écrit qu'il ne lui est pas possible d'envoyer plus que les hommes qui sont en Afrique; le ministre, au commencement d'octobre, écrit encore qu'on peut détacher d'Oran, dans la situation où se trouve Abdel-Kader, des forces assez considérables pour que l'effectif soit suffisant pour l'expédition de Constantine.
Que répond M. le maréchal Clausel? que cela est insuffisant, qu'il a demandé un effectif de 37 ou 38,000 hommes en état de combattre, et non pas 30,000 hommes d'effectif général dans lesquels il y a des non-valeurs.
Le 6 octobre, remarquez ces dates, qu'écrit-on à
M. le maréchal Glausel? que le général Danrémont arrive en Afrique; que si, par des considérations ou circonstances quelconques, M. le maréchal ne peut pas rester en Afrique et conserver le commandement, voilà le général Danrémont qui est son successeur, qui doit le remplacer, et à qui il devra remettre le commandement général. Voilà donc un homme qui a fait la guerre pendant quarante ans, un homme qui est maréchal de France, qui a annoncé l'expédition, à qui le ministre a écrit : « Puisque vous avez « annoncé l'expédition, il faut la faire. » (Bruit.) C'est dans la lettre du 27 septembre, ne niez point. Voici la lettre de M. le ministre de la guerre du 27 septembre :
« S. M. a été frappée des conséquences que pou- « vait avoir dans un pays comme l'Afrique, et avec « l'esprit des populations indigènes, l'ajournement « d'une expédition annoncée, surtout quand l'espoir « de cette expédition a déjà rallié plusieurs tribus à « notre cause; quand elle est regardée comme l'affran- « chissement des cruautés d'Achmet-Bey, et comme « la condition de plusieurs tribus considérables aux- « quelles des espérances ont été données. C'est donc « parce que l'expédition de Constantine a été annon- « cée, et par ce seul motif, que le gouvernement du « roi l'autorise aujourd'hui; mais il ne l'autorise que « comme une opération nécessitée par l'événement, a comme une opération spéciale, et sans que cela c. puisse tirera conséquence pour l'exécution du plan « d'occupation que vous avez présenté. »
Ainsi, on reconnaissait la nécessité, le maréchal ne pouvait s'y soustraire, il demandait l'effectif dont on était convenu.
On lui écrivait qu'on ne pouvait pas le lui donner;
et en môme temps on lui présentait un successeur, qui allait prendre le commandement, si lui, maréchal, n'avait pas le courage d'entreprendre l'expédition.
M. le Président du conseil. Gomment, le courage ! peut-on travestir ainsi les faits !
M. Berryer. Je ne travestis rien.
M. le Président du conseil. Vous travestissez tout.
M. Berryer. Voici la lettre adressée le 6 octobre au maréchal; que la chambre l'apprécie :
« Il est indispensable qu'un lieutenant-général soit a mis à votre disposition et puisse vous suppléer, s'il « y avait lieu. Si, d'un autre côté, quelque accident « de guerre venait à priver momentanément le goua vernement du roi de votre action personnelle dans « la direction des affaires, ou si quelque circonstance « vous obligeait à vous absenter momentanément de a votre gouvernement d'Afrique, il faudrait encore à « plus forte raison que vous fussiez suppléé.
« Ces graves considérations ont donc motivé le « choix du général Danrémont. Il se rendra imméa diatement à Oran pour prendre, sous vos ordres, le « commandement spécial des troupes de la province. « Mais si, par une des causes ci-dessus énoncées, « vous cessiez temporairement l'exercice de vos fonc- « tions, vous devriez l'en avertir immédiatement; et « c'est lui qui alors prendrait le gouvernement de nos « possessions dans le nord de l'Afrique. Ce cas arri- « vant, l'intention du roi est donc, Monsieur le ma- « réchal, que vous lui remettiez ce gouvernement « avec les instructions qui vous ont été adressées jusce qu'à ce jour, et toutes celles que vous jugeriez utile « d'y ajouter. »
Il faut saisir les faits, leur ensemble et leur suite, et
juger la position de l'homme. C'est un acte de justice, ici; c'est un acte aussi qui intéresse l'appréciation de la conduite de nos affaires. Un effectif avait été promis; le ministère change ; le maréchal réclame l'effectif; on lui répond que c'est une affaire de simple conversation, et qu'on ne veut pas engager sa responsabilité dans l'entreprise. Le nouveau ministre discute la condition de l'effectif, et en même temps envoie un homme qu'on annonce devoir rem- 'placer le maréchal, si, par des circonstances quelconques, il ne restait pas en Afrique.
Voilà la position; elle est claire.
Le 13 octobre, dépêche télégraphique qui annonce au maréchal que des forces nouvelles ne lui seraient pas envoyées. Voici cette dépêche :
« Je ne puis envoyer en Afrique les forces que vous « demandez par votre dépêche du 8. Je me réfère à « ma lettre du 27 septembre et à celle du 6 courant « à ce sujet. »
Le 20, le maréchal écrit encore pour discuter l'effectif. Écoutez, Messieurs, vous allez juger sa position :
« Je n'ai pas demandé 30,000 hommes seulement, « effectif général; car l'état d'emplacement des « troupes que j'ai remis à M. le maréchal Mai- « son se résume en un total de 30,000 hommes « de troupes françaises et 5,000 hommes de troupes « indigènes organisées; et quant aux 30,000 hommes « de troupes françaises, je ne cessai d'observer et de a demander qu'il soit bien convenu que ne devaient « pas s'y trouver comprises toutes les non-valeurs « considérables en Afrique, notamment les nom- « breuses administrations de l'armée, et pour bien « préciser les faits, puisque cela est nécessaire aujour-
a d'hui, j'eus l'honneur d'observer maintes fois à « M. le ministre de la guerre et à M. le président du « conseil, M. Thiers, que ce n'était pas avec des a tabliers et des bonnets de coton que j'entendais « mettre à exécution le système selon lequel il s'agis- « sait d'opérer. »
Plus loin il ajoute :
« Je réponds, Monsieur le ministre, qu'il y a loin «de 31,800 hommes à 37 ou 38,000 hommes, et je « dois surtout avoir l'honneur de vous observer que « la situation politique a beaucoup et a dû néeessai- « rement beaucoup changer. »
Voilà, Messieurs, la correspondance du 20 octobre.
Le 21, quelle était la dépêche télégraphique?
« Je vois avec plaisir, écrit le ministre, que vous « entreprenez l'expédition sur Constantine et que « vous n'êtes pas inquiet des résultats. M«r le duc de « Nemours est confié à vos soins; il partira demain, c et arrivera le 25 à Toulon; il s'embarquera immé- « diatement pour Bône sur un bateau à vapeur. Faites « préparer des chevaux pour S. A. R. et pour sa suite, « composée de trois officiers. »
Dans cette position, après cette discussion, lorsqu'un successeur se présentait, lorsque le prince était sur le rivage, vouliez-vous qu'un homme hardi, courageux, confiant dans la résolution et la force de ses troupes, bien qu'il n'eût pas ce qu'on lui avait promis, bien qu'on lui refusât ce qu'il avait demandé, vouliez-vous qu'il s'arrêtât, qu'il renonçât à son entreprise, qu'il laissât le prince sur le rivage, et qu'il abandonnât à son successeur la mission que le nouveau cabinet allait lui donner? Non, non, il ne pou-
vaifc pas, évidemment, il ne le pouvait pas en honneur.
De là sont résultés, avec les contrariétés de la température, les malheurs de la première expédition. Mais ce n'était pas la faute du maréchal; la faute, elle est dans les tergiversations du cabinet, dans la contradiction des systèmes. (Vive approbation à gauche.)
Je le dis, non pas pour me constituer le défenseur du maréchal Glausel, mais parce que je défends les intérêts du pays lui-même. Au moment où nous allons voter un effectif considérable et des sommes considérables, il faut bien savoir si enlin nous avons un système, ou si une simple modification de cabinet nous expose à ce que ces ressources soient dépensées autrement que ne l'aura voulu la chambre; si nous sommes réservés, en un mot, à une nouvelle carrière de malheurs.
Je dois tout dire...
Au banc des ministres : Oui, oui! parlez, nous dirons tout à notre tour !
M. Berryer. Je déclare que tout le mal de nos affaires vient de ces incertitudes et de ces contradictions perpétuelles; vous ne pouvez le nier; vous en avez été spectateurs chaque année. Tous les hommes qui ont été dans le cabinet, tour à tour, en quelque qualité qu'ils aient été ministres, tous sont venus présenter ici des systèmes contradictoires, avec une dissidence profonde d'opinions sur les choses comme sur les hommes. Aujourd'hui, le débat qui est engagé depuis trois jours vous a montré les agents actuels du pouvoir en lutte avec l'administration centrale, en lutte avec le ministère sur une question d'un si grand intérêt. Il ne peut pas en être ainsi. On a beau nous dire qu'on ne veut pas de système en politique, on
arrête des idées, on arrête des volontés, on a un système, on le suit et on demande ce qu'il faut pour accomplir ce qu'on a arrêté. Quand on n'a pas de système, on ne gouverne pas, et quand on ne gouverne pas, on perd toute chose.
A gauche : Très-bien ! très-bien !
M. Berryer. Il faut donc un système, il en faut un pour nous, pour nos ennemis, pour les étrangers; il ne faut pas laisser accréditer (et elle s'est accréditée) l'opinion que la France n'entend pas conserver Alger. Le gouvernement en Alger a été tel depuis huit années, les affaires y ont été conduites de telle manière, que les hommes qui sont allés dans l'Algérie pour l'habiter et que les étrangers se sont persuadés que nous ne voulions pas conserver Alger. Rappelez-vous, au mois de février dernier, l'interpellation faite au parlement d'Angleterre. On y a dit que, après tout, ce qui se passait était assez indifférent pendant la paix, mais qu'en cas de guerre ce serait autre chose.
Enfin je ne puis oublier qu'en 1834, sir Robert Peel a osé dire, dans la chambre des communes, que la conservation de nos possessions d'Alger était contraire aux promesses du gouvernement actuel. Sir Robert Peel a osé dire cela à la chambre des communes. Voilà un fait incontestable.
Voix au centre droit : Aux promesses de la Restauration.
M. le Président du conseil. Du gouvernement actuel? Je le nie.
M. le Garde des sceaux. C'est contraire à la pièce qui avait été analysée par l'orateur.
M.BERRYER.Onatortdedéniercequejeviensdedire, d'abord parce que je ne prétends aucunement que ce
crédits pour l'algi':rie. 429
qu'a dit sir Robert Peel est exact; j'ai dit qu'il avait osé le dire, et je vous montre la conséquence d'une administration pleine de tergiversations, et ce que ces contradictions peuvent faire naître dans la pensée de nos voisins; c'est comme exemple que j'ai cité le fait, et je n'ai pas altéré la citation quand j'ai dit « du gouvernement actuel ». Voici la phrase de sir Robert Peel, je la relis telle qu'elle est écrite dans le Times du 48 mars 1834, rendant compte de la séance de la chambre des communes du 17 du même mois.
Plusieurs voix. Lisez !
M. Rerryer déploie un numéro du Times et se dispose à lire le texte anglais : France besides has spoken (Interruption.)
Voix diverses : Nous ne sommes pas Anglais ! — Parlez français ! — Traduisez ! ( Longue hilarité.)
M. Berryer. Messieurs, on a dit, il y a quelques jours, que les citations, on se les approprie. J'ai cité un fait, mais je n'entends en aucune manière m'approprier les paroles prononcées par sir Robert Peel. J'ai cité le fait; on le dénie; on me demande la phrase, je vais la traduire exactement :
a La France a, d'un autre côté, parlé et agi comme « si elle entendait garder une permanente possession « d'Alger, contrairement à la déclaration de Louisce Philippe. »
Voilà la phrase littéralement traduite. (Mouvement en sens divers.)
Je répète , Messieurs, qu'il importe d'avoir une volonté arrêtée , de marcher dans les conséquences de cette volonté, d?y marcher hautement, franchement, et pour faire cesser les incertitudes du pays et pour détruire les odieuses espérances de nos voisins.
430 discouks l'A n l l: m i;m a i n lis . — 1838.
M. Michel (de Bourges). Les insolences de l'Angleterre.
M. liEMiYER. L'expression est bonne. (Agitation.)
Mais ce qui me frappe , c'est que les actes du cabinet actuel, les actes mômes qui vous sont déférés , sont plus que tous autres , empreints de ce caractère de versatilité , d'hésitation et d'incertitude. C'est le caractère du traité de la Tafna, et plus encore des événements qui se sont passés et des correspondances qui ont eu lieu pour arriver à ce traité.
Dans ce traité, il y a trois vices fondamentaux incontestables et sur lesquels nous devons gémir.
Le premier de ces vices a été d'abandonner à Abdel-Kader des places que nous occupions. C'est avec une grande autorité de raison que l'honorable M.Bresson disait l'année dernière : « Vctre occupation en « Afrique ne sera jamais que la guerre , si vous ne « venez pas à bout de persuader aux Arabes que « partout où la France a posé le pied et établi son « pouvoir, il n'y a plus de dépossession possible, et « que la possession est définitive. »
C'est cette assurance-là qu'il faut donner aux Arabes pour ne pas sans cesse entretenir parmi eux l'espérance de nous déposséder, et l'on a fait tout le contraire par l'abandon de Tlemcen où nous avions garnison, et par l'abandon du camp même de la Tafna , œuvre de nos mains , que nous avons livré à Abd-el-Kader.
Ce n'est pas tout : la conséquence de cet abandon, quelle a-t-elle été? le délaissement déplorable des hommes des tribus qui étaient ennemies d'Abd-el- Kader et qui s'étaient ralliées à nous.
Je sais bien que des déterminations ont eu lieu pour lâcher de leur porter secours, que l'on adonné
à quelques-uns des chefs de pélits traitements , des pensions, même des grades dans nos armées, avec invitation toutefois de s'éloigner du territoire que nous nous réservions. Mais , je vous le demande, Messieurs, avec la pensée de l'établissement, peut-il y avoir une résolution plus funeste, plus fâcheuse, que de décourager les tribus qui pouvaient se rallier à nous?
M. le général Bugeaud. Je demande la parole.
M. le Président du conseil. Je l'ai demandée.
M. Berryer. Et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que M. le ministre de la guerre l'avait parfaitement prévu, et, tout à l'heure , je mettrai sous vos yeux sa correspondance à cet égard. Surtout ce qu'il voulait éviter, c'était le découragement des hommes qui avaient été nos alliés.
Le second vice du traité de la Tafna n'est pas moins sérieux, c'est la nationalité, c'est d'avoir constitué un pouvoir, un pouvoir immense à un homme qui va toujours grandissant, et grandissant contre nous, profitant de tous les événements pour accroître ses forces et détruire les nôtres en Afrique; et l'agrandissement d'Abd-el-Kader, c'est cette déclaration de souveraineté très-étendue d'un homme qui est à la fois le représentant de la nationalité arabe et du principe religieux de l'islamisme. Voilà ce que fait le traité de la Tafna.
Je dois le dire, M. le ministre de la guerre avait été plein de prudence ; il avait voulu éviter qu'on n'accrût de nouveau le pouvoir d'Abd-el-Kader.
Et, en eflet, quelle est notre histoire vis-à-vis de lui? Rappelez- vous de quel point il est parti; rappelez-vous ce qu'il était à Mascara, où il attirait à lui les tribus ; rappelez-vous la politique suivie à son
égard , lorsque le général Desmichels a fait avec lui jiin premier traité. Ce traité, qui était une véritable convention militaire, a été condamné précisément parce qu'il constituait la nationalité arabe, parce qu'il donnait un pouvoir à Abd-el-Kader, parce qu'il l'appelait à traiter de puissance à puissance avec la France. On a blâmé le général Desmichels et on a envoyé le général Trézel.
Le général Trézel a vu, malgré le traité, qui n'avait pas une année de date, Abd-el-Kader se précipiter sur les tribus qui étaient nos amies; il l'a vu attaquer les douars et les smalas; il a voulu les venger; il n'avait pas les ressources suffisantes; de là le désastre de la Macta.
Il a été remplacé ; et enfin, l'expédition de Mascara est arrivée , et vous savez comment on en est revenu à grand'peine, grâce encore à l'insuffisance des ressources nécessaire pour cette expédition.
Mascara brûlé, Abd-el-Kader, voyant une garnison à Tlemcen , a profité du moment où l'on préparait l'expédition de Constantine pour attaquer, jusque dans son camp de la ïafna, le général d'Arlanges. "Vous savez les faits : cet homme s'autorise des traités pour ourdir des menées , et reconnu qu'il a été une première fois par la France, il va à Maroc, reconnaissant le chef de la religion , il réclame des secours; en effet, les Marocains étaient venus se joindre aux Arabes d'Abd-el-Kader pour lutter contre le général d'Arlanges.
Maintenant, où est la politique de la France? Ce qui a été dit, ce qui a été établi, c'est que le général Desmichels avait commis une faute énorme en traitant avec Abd-el-Kader. Quand M. le maréchal Clausel a été envoyé en Afrique, au commencement de 1836.
au mois de janvier, voici la dépêche télégraphique qu'on lui envoyait :
« Le traité du général Desmichels a été aboli par « l'émir; il ne faut pas le renouveler; l'intérêt de la « France s'y oppose. »
Et on ajoute, dans une lettre jointe à la dépêche télégraphique :
« Je vous confirme cette dépêche. Il ne vous aura « pas échappé, Monsieur le maréchal, que le traité du « 26 février 1834, s'il a pacifié la province d'Oran, « avait donné à l'émir un pouvoir qui tendait sans « cesse à s'accroître et qui devenait nuisible à nos « intérêts politiques. Il faut donc anéantir jusqu'aux « traces de ce traité ; car un nouvel arrangement qui « en reproduirait quelque partie ferait de nouveau « d'Abd-el-Kader une puissance. Il n'aurait rien perdu « à nous faire la guerre. »
Et clans une autre dépêche du 5 janvier :
« Le moment d'abattre complètement l'influence « d'Abd-el-Kader semble, en effet, devoir être celui « où vous venez de détruire son pouvoir à Mascara. »
Ainsi quelle a été la politique de la France en Afrique? Un général a fait un traité ; on le condamne, on le blâme; on signale l'immense danger pour les intérêts français des conventions qu'il a consenties.
Un successeur lui est donné; faute de moyens, il échoue. Le maréchal Clausel arrive : une mission lui était donnée, mission connue des Arabes, hommes de haute intelligence, hommes d'activité, hommes qui sont bien instruits de ce qui se passe au milieu de nous. Ils ont su que l'ordre était donné au maréchal d'abattre complètement la puissance d'Abd-el-Kader; que ses instructions portaient que, renouveler, en quelque partie que ce fut, le traité du général Desmi-
chels, ce serait nuire à la France; qu'on ne pouvait pas le faire. Eh bien ! que doivent-ils penser, lorsqu'en 1837, dix-huit mois après, la France non-seulement renouvelle le traité Desmichels, mais en fait un autre beaucoup plus étendu, qui donne à Abd-el- Kader une puissance à laquelle il n'aspirait pas, et qui lui livre non-seulement la province d'Oran, mais aussi la province d'Alger, sauf son territoire et la province de Titteri ?
Voilà l'agrandissement donné à Abd-el-Kader. Y eut-il jamais démenti plus flagrant donné à des résolutions de cabinet? Il faut, avait-on dit, détruire Abdel-Kader ; il serait indigne de la France de renouveler en quelque partie que ce fût le traité du général Desmichels, et après cela on fait le traité de la Tafna.
On l'a conclu, je n'en fais pas un reproche au négociateur, car j'ai aperçu dans sa correspondance, qu'indépendamment de ce qu'il serait sage de faire la paix, il n'était pas possible de faire la guerre. Lui non plus n'avait pas les ressources nécessaires pour faire la guerre; il n'avait pas de moyens de transports suffisants, ses mulets ne valaient rien, il l'a signalé luimême, ils étaient trop jeunes, incapables d'un travail un peu pénible, incapables de porter tout ce qu'il fallait aux soldats, les facultés lui manquaient et alors il est entré en négociations, et comment? au milieu des incertitudes, des hésitations du cabinet. On lui écrit qu'il faut bien prendre garde d'ajouter à la puissance d'Abd-el-Kader; on lui écrit qu'il faut surtout qu'Abd-el-Kader réunisse sous son pouvoir les tribus de l'est et celles de l'ouest ; qu'il faut lui constituer une barrière entre l'est et l'ouest; qu'il faut garder Médéah et les positions que nous avons dans la province d'Oran; qu'il faut, ne lui rien abandonner de
toutle territoire du Ghélif qui s'étend depuis Milianah jusqu'à l'embouchure de ce fleuve. On lui dit qu'il faut constituer un pouvoir intermédiaire, pour arrêter Abd-el-Kader et laisser à nos possessions d'Oran plus de liberté, plus de facilité, plus de développement.
Voilà les ordres qu'on lui donne, qu'on lui donne particulièrement dans une letlre du 26 avril; et dans une lettre du 2 mai, on reproduit les mêmes injonctions. Ces lettres vous ont été communiquées, elles sont précieuses. On engage le général à traiter surtout avec les tribus, à empêcher Abd-el-Kader de devenir une puissance; telles sont les instructions du cabinet actuel, comme cela résulte notamment des termes d'une dépêche en date du 26 avril :
u Peut-être les événements nous conduiront-ils à « ne faire avec Abd-el-Kader lui-même aucune espèce « d'arrangement et à ne conclure qu'avec les tribus « que vous aurez détachées de sa cause. Si celles-ci « peuvent vous offrir par des otages ou autrement des a garanties suffisantes de la stabilité de leurs dispo- « sitions, j'y verrai l'avantage de ne pas faire d'Abcl- « el-Kader une puissance par l'existence même d'un « traité dont il ne manquerait pas de se préva- « loir. Vous avez pu voir par la communication que « vous a donné ma dépêche du 14 de ce mois, de ses « ouvertures au consul de Tanger, quelle idée il a « déjà de son importance. » '
Ce n'est pas tout : le 16 mai, la pensée du ministre se développe; vous la comprenez déjà : « Il ne faut « pas laisser s'étendre la puissance d 'Abd-el-Kader; a il ne faut pas la constituer en un pouvoir unique; « il est plutôt de notre intérêt de lui créer des rivaux. »
Abd-el-Kader t'ait d'autres propositions, on les
transmet. Qu'écrit le ministre au général le 16 mai? « Les dernières propositions d'Abd-el Kader sont « inadmissibles; il est de même impossible que nous « lui permettions de s'établir àMédéah. Cette position u est beaucoup trop rapprochée du rayon de notre « influence autour d'Alger, pour l'abandonner à une « puissance aussi active, aussi envahissante que celle « d'Abd-el-Kader. Il faut au moins y placer une in- <( iluence rivale d'Abd-el-Kader, et la soutenir d'une a manière assez efficace pour l'encourager à lui ré- « sister.
« Vous devez donc insister d'une manière absolue « pour renfermer Abd-el -Kader dans la province « d'Oran. Dans celle-ci même, vous devez exiger pour a limite, si ce n'est le Foddah, au moins le CliéliJ « et n'abandonner à Abd-el-Kader ni Milianah ni « Gherchel. Les trois points essentiels dont vous ne « devez pas vous départir, c'est la souveraineté de la « France, la délimitation d'Abd-el-Kader dans lapro- « vince d'Oran, bornée au moins par le Chélif, c'est- « à-dire laissant en dehors Gherchel et Miliana, et la « réserve de la zone que vous avez indiquée depuis « Chabeah jusqu'au Bisselido. Si ces conditions ne « sont p?s acceptées, il faut commencer la guerre « immédiatement. »
Voilà les instructions de nos ministres, voilà leur système, très-bon, très-sage, résultat de l'expérience, fruit de tout ce qui nous a été dit : ne pas faire d'Abd-el-Kader le régénérateur de la nation arabe, ne pas donner une puissance prédominante à cet émir jeune et entreprenant, et surtout ne pas lui abandonner les côtes depuis Coléah jusqu'à Mostaganem. Voilà ce que, avec raison, le minisire prescrit. Qu'a fait le général ? que pouvait-il faire? Faire la paix en
abandonnant toutes les côtes, c'est-à-dire en abandonnant toute la province d'Oran jusqu'aux chélil's Miliana et Cherchel. Lorsque le ministère nous dit qu'il faut la paix dans l'ouest pour pouvoir faire l'expédition de Constantine, il aura sans doute soin de se réserver ces moyens de communication entre la province d'Alger et la province de Constantine. Pas du tout : il abandonne toute la province de Titteri qui est entre Constantine et Alger jusqu'au-delà de l'Oued-Kadra.
M. Laurence. Vous êtes dans l'erreur.
M. Berryer. Je me trompe peut-être sur le nom.
Ainsi, vous ne vous réservez rien entre l'Oued-Kadra et la province de Constantine, au moment où vous faites l'expédition de Constantine, où vous voulez vous emparer de cette capitale.
Quelle est la teneur des dépêches ministérielles pour l'est? c'est ad libitum; c'est le mot qui est dans les dépêches télégraphiques.
Voilà comment le traité a été fait.
M. Laurence. C'est la proposition du général Bugeaud qui demandait la permission de traiter ad libitum.
M. Berryer. Je le sais, mais la réponse du ministre était aussi ad libitum.
Ainsi donc le traité est fait contrairement à tout ce qui avait été reconnu l'intérêt de la France. Cependant je conçois cela, je conçois qu'un militaire français se soit laissé aller à des illusions. Il a vu Abd-cl- Kader, jeune, brave, hardi; il a cru qu'il avait une grande bonne foi; il s'est laissé séduire. Il a cru qu'il était bon d'accorder une grande autorité à Abd-el- Kader, qu'il serait généreux, loyal, qu'il protégerait les intérêts de la France, qu'il favoriserait et dévelop-
perait les relations commerciales entre la France et les tribus; mais cette illusion est bien vite tombée.
Abd-el-Kader, immédiatement après la signature du traité, a fait tout ce qu'il a pu faire contre la liberté du commerce des tribus avec nous. Il y a plus : on s'est plaint dans une dépêche de ce qu'il avait publié un ordre dans ce but: on a reconnu qu'il ne l'avait pas fait, mais que seulement par ce qu'on appelle sa politique jésuitique, il avait défendu secrètement l'exécution du traité et avait menacé de faire couper la tête à ceux qui nous fourniraient des chevaux.
Voilà l'exécution du traité.
Une lettre du général dit qu'il faut faire de Tlemcen une ville industrielle; mais une lettre du maréchal Vallée nous apprend que l'industrie de Tlemcen. c'est une fonderie de canons que fait Abd-el-Kader, en améliorant les fortifications de cette ville.
Je ne veux pas lire devant la chambre les lettres du maréchal Valée du 4 janvier, du 6 janvier, du 12 janvier, du 30 janvier; je ne veux pas en donner une lecture publique, mais certainement ces lettres font ressortir toutes les illusions qu'il y a eu dans le traité de la Tafna. Qu'on ne m'en demande pas lecture ; c'est très-inutile de savoir ce que fait Abd-el-Kader, ce qu'il entreprend contre nous.
M. le Président du conseil. Lisez ce que vous avez !
M. Berryer. Ce sont des pièces destinées à la chambre que j'ai eues, et qui démontrent la déloyauté d'Abd-el-Kader. Ce sont les termes dans lesquels s'exprime M. le maréchal Valée, ce sont les détails qu'il a donnés dans ses lettres des 4, 6, 12 et 30 janvier. Cela est incontestable.
Je dis qu'il y a dans le traité lui-même, par la ma-
nièredont il a été fait, la contradiction lapins monstrueuse aux principes que le cabinet a posés. Qu'on ait été obligé de le faire, je ne le nie pas; mais le traité existe, il est, comme l'a dit l'honorable M. Guizot, en contradiction avec le système qu'on suivait dans la province de Gonstautine. Je m'en rapporte à ce qu'a dit M. Guizot; mais je vois toujours dans le cabinet des incertitudes et une absence complète de système.
On a dit que ce traité ne pouvait pas durer, qu'il serait rompu, que déjà Abd-el-Kader l'avait violé dans ses clauses et surtout dans son esprit.
Messieurs, le traité a été signé par un général français, il doit être maintenu par nous avec autant de longanimité que nous pourrons en mettre; mais faut-il faire de ce traité un système qui serve de base à la conduite du Gouvernement? faut-il que ce qui avait été regardé comme mauvais avant le traité ne le soit plus après ? Quant à moi, c'est avec inquiétude que j'entrevois ces conséquences.
Comment M. le président du conseil a-t-il pu venir nous dire que le système était déterminé par la position prise dans le traité de la Tafna, lorsque ce traité a été fait en opposition avec ce que la prudence conseillait au cabinet? Je sais que M. le général Bugeaud n'a pu mieux faire. Je suis loin de lui adresser des reproches, et quoi qu'il en soit, je m'explique sa conduite. Mais le ministère ne peut se faire un système de ce qui était un mal à ses yeux; il ne doit donc pas venir, ici proclamer comme système politique ce qu'il n'avait pas voulu qui fût fait pour la province d'Oran.
Le traité existe, il faut l'exécuter ; mais si Abd-el- Kader le viole, il faut maintenir en Afrique notre ef-
t'jf) DISCOURS PARLEMENTAIRES. — 1838.
fectif de 48,000 hommes et voter les 10 millions afin de garder une situation assez digne pour le l'aire repentir des violations dont il se rendrait coupable, et pour reprendre les limites dont nous avons besoin, d'où nous n'aurions pas dû sortir; limites qui sont nécessaires pour que nous ne soyons pas exposés à des incursions continuelles et à des secours secrets que l'empereur du Maroc pourrait donner à Abd-el-Kader, En un mot le traité ne doit pas être une base définitive, mais il faut l'exécuter puisqu'il existe. Si Abdel-Kader le viole, il faut user de nos forces pour reprendre les possessions que le ministère lui-même désirait avoir et que nous avons perdues.
Ainsi ma pensée à moi est que le ministère français doit déclarer qu'il ne laissera pas Abd-el-Kader commettre impunément une violation du traité ; que dans la province de Constantine il maintiendra un bon système politique, et ne se bornera pas à des îlots sur le rivage, mais qu'il aura un territoire qui pourra protéger un établissement maritime que nous avons intérêt de former.
Nous gardons, dans la province de Constantine, Constantine même qui en est la capitale, qui est le centre du pouvoir, qui porte la force morale au milieu des tribus dépendantes de la province, parce que c'est là qu'a toujours été le siège du gouvernement; il faut que la France reste à Constantine, que de la elle domine Bougie, Bône, la Calle ; ce sont là des points que nous ne pouvons pas abandonner.
Je me félicite de ce qu'a dit M. le président du conseil sur les dispositions qu'on a rencontrées en allant à Stora. Je souhaite qu'il en soit ainsi, je le crois. Ce récit nous a été fait dans des termes si formels que nous ne pouvons pas douter de ce qui a été
dit devant nous; nous garderons donc cette attitude.
Maintenant la France, assise sur le rivage d'Afrique, peut faire à Mers- el-Rebir un port, et un port important, en face de l'Espagne, et à Alger, en face des Baléares, un port encore qui soit un point de sûreté pour notre navigation; et à Bône ou à Stora, vis-à-vis de la Sardaigne, encore une position militaire, appuyée par le territoire : voilà les positions qu'il faut garder.
Maintenant, dirai-je qu'il faut courir sur Abd-el- Kader dans toutes les positions qu'il pourra prendre; brûler ses moissons, incendier les douars de ses tribus? Non, Messieurs, l'attitude de la France doit être ferme, mais elle ne doit pas être imprudente, téméraire; la France doit garder sa dignité dans l'action militaire; assise sur le territoire d'Afrique, elle ne doit pas permettre une avanie à ses armes sans la réprimer incontinent. Je ne doute pas que le contact de la France, que le contact de nos idées, de notre civilisation, ne pénètre bientôt chez les Arabes.
On a dit sans cesse : « Mais il y a un obstacle dans « la religion... »
Je vais rapidement, Messieurs. Je vois l'heure qui s'avance : il y a un plus grand obstacle que la différence de religion. Cette question est réelle, elle est immense, elle aurait besoin d'être bien traitée pour savoir ce que nous aurons à faire en présence d'un peuple fanatique. La première condition, à mon avis, c'est qu'il ne faut pas blesser ses usages, qu'il ne faut pas porter atteinte à son culte; qu'il faut respecter chez les Mahométans la liberté de conscience, comme nous l'avons écrite dans notre propre code. Mais que la France ait elle-même de la dignité morale, et sans avoir la même religion, montrons cependant que
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nous avons un Dieu, que nous avons un culte, que nous avons nos prêtres ; car, comme on l'a dit, l'accusation d'athéisme, devant l'Arabe religieux, serait bien plus funeste pour la France que l'accusalion d'être chrétienne.
Si nous n'avons pas la même religion, au moins ne nous plaçons pas dans une position qui nous rende ces populations encore plus hostiles. Est-ce que nous ne pourrons pas faire ce qu'ont fait les sectateurs du premier Barberousse, ce qu'ont fait après lui les populations turques qu'on envoyait depuis trois siècles dans l'Algérie?
Et, Messieurs, si nous n'avons pas la même religion, nous aurons la justice, la bonne foi, l'équité, la loyauté, les relations commerciales, cette sécurité de relations des populations africaines avec la France, toujours honorables, toujours empreintes de ce caractère qui distingue les peuples avancés dans la civilisation. Et croyez-vous que les communications ne s'établiront pas? Est-ce que l'empire de cette œuvre sociale ne sera pas quelque chose qui balancera la différence des religions? Oui, assurément, et quoi qu'on ait pu dire, je suis convaincu que la France n'a pas à hésiter, qu'il y a dans la possession d'Alger des avantages réels, et que mon pays saura bien faire ce qu'ont fait les Turcs pendant trois cents ans. (Mouvements divers. — Agitation prolongée.)
M. Mole, président du conseil, répondit à M. Berryer. Le projet de loi fut adopté dans la séance du 9 juin.