LA GRÈVE DE RIVE-DE-&IER
La liberté syndicale violée
Séance du 28 février 1893
Tenue sous la présiornce de M. CÂSIMIR-PËRIER
Les mcidftnts qui se sont produits au cours de la grève des ouvriers métallurgistes de Hive-de-Gier, et notamment Tintervention du préfet de la Loire favorisant une manœuvre déloyale tentée par le patron de l'usine, amènent M. Jaurès à interpeller le gouvernement sur son attitude dans ce confliL
M. Jaurès. — Je veux seulement dire à la Chambre, en quelques mots très rapides, quels sont les faits qui ont déterminé la grève de Rive-de-Gier, et préciser en quelques mots aussi les deux points sur lesquels la responsabilité gouvernementale me paraît engagée.
Depuis près de deux mois, depuis le 4 janvier, il y a à Rive-de-Gier, chez les métallurgistes, une grève partielle qui est rapidement devenue une grève générale. Quels en sont les motifs? Certes, il n'y a eu aucune excitation étrangère. La grève est née spontanément et s'est développée dans des circonstances que vous allez connaître.
Il y a un an à peu près, un syndicat de métallurgistes ouvriers s'est formée Rive-de-Gier, syndicat très réservé, très modéré, très respectueux à Tégarddu patronat. Il y a quelques mois, il a envoyé au congrès métallurgiste de Paris un délégué, Touvrier Gagnât.
Ce délégué s'est rendu au congrès avec une permission
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régulière du patron de Tusine. Il est revenu à Tatelier et il n'y a eu aucun incident. Mais les ouvriers métallurgistes ont formé le dessein de demander aux patrons de Rive-de-Gier, par rintermédiaire de la fédération des ouvriers métallur* gistes, la réduction de la journée de travail de onze heures à dix heures. Ils se fondaient non seulement sur ce que le travail des métallurgistes est très rude, mais sur ce que dans toutes les autres villes de la région de la Loire, le travail est depuis longtemps réduit de onze heures à dix heures.
Il Tavait même été dès 1881 à Rive-de-Gier ; mais Tusage des heures supplémentaires payées a depuis allongé de nouveau la journée de travail ; peu à peu, les patrons ont perdu rhabitude de payer les heures supplémentaires, et la journée a été élevée de dix heures à onze.
Les patrons, apprenant que les ouvriers avaient l'intention de demander la réduction de la journée de travail à dix heures, et comprenant que cette journée de dix heures étant appliquée dans toutes les autres villes industrielles de la région, ils ne pourraient pas résister à une demande aussi légitime, eurent la pensée de prendre les devants et d'accorder avec une spontanéité au moins apparente la journée de dix heures.
Us rédigèrent à ceteiïet un règlement qui fut affiché dans toutes les usines de Rive-de-Gier.
Il n'existait donc entre les patrons et les ouvriers aucun germe de difficulté ; mais dans Tune de ces usines, Tusine Marrel, le jour même où dans toutes les autres commençait Tapplication du règlement nouveau, une petite note paraissait, avertissant les ouvriers, en termes qu'ils n'ont pas tous bien compris, que la journée de onze heures était en réalité maintenue jusqu'à explication nouvelle.
Et aucun détail sur les motifs de cette détermination n*était fourni; on n'expliquait pas aux ouvriers pourquoi cette usine faisait exception à toutes les autres usines et manquait aux engagements pris envers les ouvriers.
Quelques-uns d'entre eux ne rentrèrent ce jour-là après le déjeuner qu'à l'heure fixée par le règlement de la journée de dix heures, c'est-à-dire que quelques-uns ne tinrent pas
compte de la note nouvelle, inattendue et subreptice du matin.
Le lendemain, un plus grand nombre encore se conformèrent au règlement de la journée de dix heures ; mais le troisième jour, ils se dirent que c'était là du désordre dans Tusine, une sorte d'anarchie et de malentendu qui ne pouvait durer, et qu'il fallait s'adresser au patron pour régler très simplement et très sagement le rétablissement de la journée de dix heures telle qu'elle avait été promise.
Ils nommèrent une délégation de dix ouvriers pris dans le syndicat et représentant toutes les spécialités métallurgiques du syndicat. Parmi ces dix délégués se trouvait Gagnât.
Ils se présentèrent chez le patron, M. Marrel; ils demandèrent à conférer avec lui sur le malentendu qui s'élait produit. Le patron leur fît dire qu'il ne connaissait pas le syndicat, qu'il ne connaissait que ses ouvriers individuellement, et non pas le groupement ouvrier; bref, qu'il n'avait pas à conférer avec eux en tant que syndiqués, et que toute communication, tant qu'ils se présenteraient au nom du syndicat, était interrompue entre eux et lui !
M. Armand Desprès. — 11 voulait être maître chez lui.
M. Jaurès. — Soit! je raconte simplement les faits : la Chambre jugera.
Assurément, il voulait être maître chez lui; mais il est étrange que lorsque les Assemblées du pays ont accordé à des travailleurs le droit de se grouper. . .
M. Bovier-Lapibrre. — Très bien ! très bien! "
M. Jaurès. — ... de se syndiquer; lorsqu'il est entendu que ce groupement syndical aura pour objet la justification et la défense des intérêts professionnels; lorsqu'il est entendu que ces syndicats devront faire porter leurs réclamations et leurs démarches sur les questions de salaire et d'heures de travail, il est étrange, dis-je, qu'il dépende de larbitraire, de la volonté toute-puissante, et on peut le dire, déréglée d'un industriel de biffer la loi, 4^ Tannuler et de faire échec, en même temps qu à la souveraineté nationale, aux droits du plus faible. [Applaudissements i>ur divers bancs à gauche.)