LA GREVE DE RIVE-DE-GIER
M. Emile Moreau. — C*esl la vraie question toujours renaissante !
M. JAunÈs. — Ce n'est pas tout, messieurs, et vous allez avoir la preuve du bon vouloir dont, dès le début, les ouvriers de Rive-de-Gier étaient animés.
Devant ce refus de leur patron, ils ne s'insurgent pas {Exclamations ironiques au centre)^ ils ne se fâchent pas, ils ne récriminent pas; ils se retirent. M. Marrel leur dit : « Je ne peux pas conférer avec les délégués du syndicat, je ne recevrai qu'un seul d'entre vous qui viendra non pas comme un syndiqué, mais comme un quelconque de nos ouvriers. Cependant, je crois utile de vous le désigner. Puisque vous avez envoyé au congrès des métallurgistes l'ouvrier Gagnât, puisque c'est vous-mêmes qui l'avez choisi et que vous avez ainsi marqué votre confiance en lui, c'est avec lui, Gagnât, que je veux bien conférer de vos intérêts. » Les ouvriers se retirent. Gagnât pénètre seul, et dans la maison, le patron lui dit : « Ce n'est pas décidément pour délibérer avec vous sur des intérêts qui ne vous regardent plus que je vous ai appelé, mais pour vous signifier que je vous ai chassé de Tusine. » (Exclamations et interruptions sur divers bancs à Vextréme gauche.)
A gauche. — C'est inouï !
M. Jaurès. — Ainsi, messieurs, non seulement il y a eu violation au moins indirecte de la loi sur les syndicats votée par vous, mais à cet acte d'autorité abusif se joint la dérision, et l'on peut dire qu'il y a eu une sorte de piège. Je ne veux pas employer un mot plus sévère.
M. Jouroe. — Dites: guet-apens!
M. Jacirès. — Messieurs, jene veux pas employer d'expressipns violentes, pas plus que je n'en ai employé ailleurs, quoi qu'on en ait dit.
Devant cet outrage, les ouvriers de l'usine Marrel se sont mis en grève, et j'ajoute qu'il est impossjble de contester non seulement les faits que je viens de raconter à la Chambre, mais encore l'impression qu'ils ont produite. 11 est de notoriété publique, et je suis sûr que sur ce point M. le président du conseil, ministre de l'intérieur, ne me démentira pas, que
Tattilude de M. Marrel a été jugée avec une extrême sévérité par les autres industriels, qu'il n y a eu qu'une voix dans Topinion, et qu'il a été déclaré dans toute la région, avec une unanimité absolue, qu'il serait déplorable qu'il n'y eût pas de moyen de briser une résistance aussi coupable et d'aussi insultantes prétentions. {Très bien! très bien! à V extrême gauche,)
Pendant quinze jours, la grève a été restreinte, localisée à l'usine Marrel; les ouvriers espéraient que devant le soulèvement presque général de l'opinion, la révolte des consciences; MM. Marrel céderaient, et que Gagnât serait réintégré sans qu'il fût besoin de soumettre la question à un arbitrage, qui après une sorte d'outrage adressé ainsi aux ouvriers, apparaissait comme une réparation suffisante. Après quinze jours, ils ont vu que la résistance des frères Marrel continuait, et ils se sont dit que les autres industriels pourraient bien travailler pour le compte de la maison Marrel et rendre ainsi illusoire et inutile la résistance des ouvriers de cette maison, et aussi que cette résistance d'un patron n'était peut-être que la marque du concert de tous pour ruiner dès ses débuts un syndicat qui leur portait ombrage.
Pour ne pas avoir de difficultés avec lesautres industriels, ils sont allés les trouver en leur disant : Nous serons obligés, pour soutenir les ouvriers de l'usine Marrel, pour affirmer notre droit à rester syndiqués, de nous mettre en grève dans les autres maisons, si vous ne déclarez pas que vous reconnaissez l'existence de notre syndicat.
Et par là, ils entendaient non point une sorte de reconnaissance légale qu'on n'a pas à demander à des particuliers. Ils précisaient simplement que toutes les fois que dans les usines de Rive-de-Gier, surgirait un conflit entre ouvriers et patrons, soit à propos d'une question de salaires, soit à propos d'une question d'heures de travail, une commission d'ouvriers de l'usine appartenant au syndicat servirait d'intermédiaire entre les ouvriers et les patrons, et que les patrons promettraient que les membres de celte commission, chargés de servir de délégués, ne pourraient jamais, en tant que tels et pour la raison seule qu'ils en feraient