LA GRÈVE DB RIVE-DE-GIER
qui demandaient à reprendre le travail, et qu'il envoyait des troupes pour les protéger? ( Très bien/ très bien! au centre.)
Au centre. — 11 a bien fait !
M. Jaurès. — Vous dites : « Très bien! » messieurs. Vous allez voir que j'ai sur ce point une théorie plus gouvernementale encdre que la vôtre, car à mes yeux, au point de vue où est placé nécessairement et légitimement le préfet et aussi le ministre de l'intérieur, il n'est nullement indispensable qu'il y ait 350 ouvriers demandant à reprendre le travail pour qu'on se préoccupe d'assurer et de défendre leur liberté. Quand il n'y aurait qu'un ouvrier demandant à reprendre le travail au milieu de tous ses caiparades en grève, le rôle naturel d'un préfet est de protéger sa liberté. {Très bien! très bien!)
Voilà pourquoi, messieurs, au point de vue gouvernemental, il n'est nullement nécessaire et il est absolument incorrect qu'un préfet essaye de justifier des mesures d'ordre qui se justifient d'elles-mêmes, en affichant sur les murailles le nombre prétendu des ouvriers qui veulent reprendre le travail...
M. MiLLERAND. — C'est là la manœuvre!
M. Jaurès. — ... comme si son devoir ne commençait qu'à la liberté de 350 ouvriers ! Non, ce n'est pas cela. Si on a prodigué ces affiches blanches, c'est qu'on espérait, par l'importance relative de ce nombre de 350 ouvriers qui lundi matin devaient reprendre le travail, démoraliser les ouvriers. Il n'y a pas eu là exercice de l'autorité gouvernetaie, entendue comme vous l'entendez, mais un acte de complicité avec les manœuvres patronales! (Applaudissements sur divers bancs à gauche. — Rumeurs au centre.)
Et à quel moment, messieurs, le préfet prenait-il ainsi parti pour les patrons de Rive-de-Gier? Au moment où les ouvriers faisaient une nouvelle démarche en conciliation, lorsqu'ils demandaient à leur patron la reconnaissance de leur syndicat et l'institution de ces commissions syndicales qui, dans leur pensée, n'ont pas représenté un seul instant a substitution du gouvernement ouvrier à la discipline oatronale.
Quand ils ont fait cette demande, ils se sont aperçus qu'elle créait une équivoque, et la majorité de leurs amis, dont j'étais, leur a conseillé l'autre jour, puisqu'il y avait sur ce point une confusion, de renoncer à cette formule. Nous leur avoQS dit qu'en fait il ne dépendait pas des patrons de proclamer la reconnaissance du syndicat, qu'elle était un droit de par la loi, et qu'elle deviendrait un fait. le jour où par la solidarité, la sagesse et l'énergie des ouvriers, ils obtiendraient des patrons qu'aucun des leurs ne serait renvoyé parce qu'ils étaient syndiqués.
Nous avons dit cela aux ouvriers ; ils l'ont compris, et ils ont envoyé^des délégués qui cette fois ont été reçus par les patrons, non pas à titre de délégués du syndicat, mais à titre de conciliateurs. Et ils ont dit : « Nous renonçons à ces commissions syndicales, puisqu'elles créent entre nous une obscurité qui contient un péril. Nous renonçons à la reconnaissance formelle par vous des syndicats ; nous ne demandons qu'une chose : vous reconnaissez vous-mêmes — et M. Marrel l'a déclaré hier — que vous vous étiez trompés, que vous n'auriez pas dû renvoyer Gagnât dans les conditions où vous l'avez fait. »
M. Marrel leur a répondu': « C'est vrai ! nous reconnaissons que nous avons mis au moins les apparences contre nous ; mais nous ne voulons pas qu'on doute de notre bonne foi. »
Eh bien ! quand un industriel avoue qu'il a mis, devant toute une population qui travaille avec soumission depuis cinquante ans, au moins toutes les apparences contre lui, ne doit-il pas renoncer à tout amour-propre de combat, à toute préoccupation ou à toute susceptibilité, et dire : Parce que j'ai paru me tromper, il ne faut pas que la situation fAcheuse créée par moi soit une cause de souffrance pour les travailleurs. Je reprends Gagnât parce que j'ai eu tort, au moins en apparence, de le renvoyer? Il n'a pas dit cela. Il a dit : « Non, je ne reprendrai jamais Gagnât. « Et les autres patrons ont dit : « Non seulement M. Marrel ne reprendra pas Gagnât, mais nous ne reprendrons pas les ouvriers qui ont été les chefs de la grève. » En sorte qu'à mesure que les