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LA GRÈVE DE RIVE-DE-GIER 3W

ouvriers faisaient des efTorts nouveaux de conciliation, les patrons semblaient exagérer les distances qui les séparaient de leurs ouvriers ; ils aggravaient leur sévérité et leurs menaces au fur et à mesure que les ouvriers devenaient conciliants, parce que par un travers qui est habituel à ceux qui trop longtemps ont commandé sans contrepoids, ils prenaient pour de la faiblesse et pour des signes de capitulation prochaine cet esprit de sagesse et de conciliation.

Eh bien ! est-ce qu'il n*êtait pas en ce moment-là encore du devoir du gouvernement de dire aux patrons : C'est pour rÉtat que vous travaillez? {Eœclamations en sens divers,)

Oui, messieurs, laissez-moi vous dire que si vous étiez armés de la loi présentée par M. Bovier-Lapicrre, si cette loi pouvait recevoir son effet, elle serait applicable dans le cas qui nous occupe; mais en attendant qu'une loi encore en suspens, et qu'il faudra bien que vous fassiez aboutir, reçoive son application, est-ce que le devoir du gouvernement n'est pas de suppléer à l'insuffisance provisoire de certaines lois par l'usage légitime de ses prérogatives?

M. MuLLBR. — C'est de l'arbitraire pur, alors !

M. Jaurès. — Or, monsieur le président du conseil, on paraissait redouter pourtant à Rive-de-Gier que ce malentendu en se prolongeant, malgré l'esprit de conciliation dont je vous parle, n'aboutit à des choses déplorables.

Vous savez bien que je vous ai télégraphié, samedi, que le maire de Rive-de-Gier venait de faire savoir dans les écoles primaires que lundi les écoles seraient licenciées.

M. LE Président du conseil. — J'ai fait rapporter l'arrêté.

M. Jaurès. — Je ne dis pas que vous n'ayez pas fait rapporter l'arrêté, j'indique seulement quoi devait être l'état d'esprit de certains hommes à Rive-de-Gier lorsqu'on y prenait une mesure que vous avez voulu rapporter — et qui ne l'a pas été — car le congé a été maintenu. [Rires et bruit,)

Voici, messieurs, ce que les instituteurs ont été chargés de signifier aux enfants dans les écoles primaires de Rivede-Gier : c'est qu'il n'y aurait pas classe le lundi, à raison

des dangers que pourrait présenter ce jour-là, pour les enfants, la voie publique.

Si vous pressentiez de semblables périls, n'était-il pas de votre devoir de tendre la main à ceux qui faisaient un pas vers la conciliation? Ne voyez-vous pas qu'au moment même où se produit Taffiche préfectorale, il y a là une manœuvre d'autant plus condamnable qu'elle paraît s'appuyer sur le sentiment le plus sacré? N'était-elle pas calculée pour jeter l'épouvante dans toutes les maisons, la terreur dans le cœur des mères, pour leur rendre la grève odieuse, abominable, par la seule possibilité d'un péril pour ce qu elles ont de plus cher?

Voilà comment on essayait d*intimider, de terroriser, de démoraliser la population ; et malgré cela l'affiche pi*éfectorale, qui n'aurait pu avoir qu'une excuse, à la rigueur : celle d'être confirmée par l'événement, cette affiche a été démentie par les faits. Car hier matin, ce n'est pas 350 ouvriers qui sont rentrés. Dans le compte même que font les journaux amis des patrons de Rive-de-Gier — et ils sont fort nombreux — on n'arrive pas à 300. Mais ce qu'on oublie de dire, c'est qu'on y fait figurer tous les employés, tous les contremaîtres, tout le personnel qui n'a jamais été mêlé à la grève. En réalité, il n'est rentré hier à l'usine que les ouvriers qui dès le début avaient refusé de se mettre en grève, et dont, jamais leurs camarades n'ont essayé d'entraver le travail.

Par conséquent, Taffiche du préfet non seuleinent n'était pas conforme à l'impartialité, mais elle n'était même pas conforme à la vérité. Elle était doublement abusive : c'est là le second point sur lequel à mon sens la responsabilité du gouvernement est engagée. Eh bien ! je crois que j'ai rempli mon devoir en appelant, dans les termes mesurés où je l'ai fait, l'attention du gouvernement, de la Chambre et du pays sur cet ordre d'événements. On nous a traités quelquefois d'agitateurs. Permettez-moi de dire, monsieur le président du conseil, qu'en cette espèce, en cette circonstance, les vrais agitateurs, les vrais responsables, ce sont ceux qui n'ont pas su d'abord démêler où était le droit, puis avec fermeté se ranger à lui. [Applaudissements à Vextrême gauche.)

LA GRÈVE DE RIVE-DE-GIfiK 401

En réponse au discours de M. Jaurès, M. Ribot, président du conseil, soutient que la grève a été provoquée par la prétendue exigence des ouvriers relativeinent aux commissions syndicales. Pour lui, le préfet de la Loire a eu une attitude « très ferme » et « parfaitement correcte ». Il s'attire cette brève, mais énergique réplique de M. Jaurès :

M. Jaorès. — Messieurs, je n*ai qu'un root à dire. M. le président du conseil plaide avec une merveilleuse habileté ; il sait mettre en lumière certains côtés de la question et laisser dans Tombre le côté essentiel. Il a paru croire que la grève avait été provoquée par la prétendue exigence des ouvriers relativement aux commissions syndicales.

J'affirme d'abord que le texte môme rédigé sur ce point par les ouvriers ne prêtait à équivoque que pour ceux qui voulaient faire sortir la question de son chemin, voiler Porigine et ce qui fai^ fèssentiel dé la grève, c'est-à-dire non seulement le renvoi injuste, mais encore, par la façon dont il s'est produit, le renvoi dérisoire, insultant, injurieux de l'ouvrier Gagnât.

Tout est là, et Ton aura beau faire, dans ces mouvements qui se déroulent et qui une fois produits ne peuvent plus être gouvernés au jour le jour que par le hasard des passions ou des faits, ce ({ui détermine les responsabilités, c'est l'origine du conflit, c'est la cause première ; dans l'espèce, c'est l'attitude provoquante du patronat au début et ce délai de quinze jours pendant lequel vous l'avez laissé faire.

Et maintenant il est établi, monsieur le président^ du conseil, que lorsque les préfets auront l'adresse d'intervenir avec des phrases en apparence bien équilibrées {Exclamations sur divers hanca)^ lorsqu'ils auront l'adresse de piper les dés de la phrase pour qu'en réalité tout l'effet moral retombe sur les ouvriers, tout en ayant l'air de ménager les deux parties ; tant que vous aurez des préfets qui seront des rédacteurs aussi habiies [Marques d assenti nient au centre), qui sauront à ce point vous permettre de montrer, dissimulant une partialité effective, une fausse et trompeuse impartialité, vous ne vous rendrez pas compte des faits; et il sera établi que par des formes habiles, par des périodes

plus ou moins subtiles, il est permis de peser sur ceux-là mêmes — le silence de M. le président du conseil sur ce point en est la démonstration — qui n'ont pas eu les premiers torts.

Et maintenant, si après toute cette action exercée contre eux, ils ne reçoivent pas satisfaction ; si les ouvriers qui ont commis ce crime de ne pas vouloir se séparer de Gagnât, au moment où on le frappait, parce qu'il avait été leur plénipotentiaire réclamé par le patron lui-même, si les ouvriers qui ont commis ce crime restent à la porte de Tusine, et s'il n'y a pas dans la loi ou dans l'attitude gouvernementale de quoi réprimer de pareils abus, il est entendu que ce qu'on appelle démocratie et République n'est plus qu'une apparence et qu'un nom. {Applaudissements sur divers bancs à gauche,)

M. Jaurès dépose l'ordre du jour suivant :

« La Chambre, invitant le gouvernement li faire respecter la liberté des syndicats professionnels, passe à Tordre du jour. »>

Mais Tordre du jour pur et simple, accepté par le gouvernement, est adopté par 353 voix contre 138.

Classement et traitement

Séances des 18, 20 et 21 mars 1893

Jenues sous la présidence de m. CASIMIU-PERIER

Le 14 raafô, la Chambre aborde, sur le rapport de M. Edouard Delpeuch, la discussion des dilférentes propositions de loi tendant à modifier le texte de la loi du 19 juillet 1889, relative au classement et au traitement des instituteurs. I^ discussion se poursuit pendant plusieurs séances. MM. Ricard (Côte-d'Or), Charles Dupuy, ministre de Uinstruction publique, et Lavy y prennent part. Le 18 mars, M. Jaurès intervient pour monti*er les obligations chi gouvernement de la République vis-à-vis des instituteurs dont la noble mission est de former la France de demain.

M. Jaurès. — Messieurs, il s'agit des remaniements qu'une de vos commissions vous propose pour le traitement des instituteurs. I/autre jour, M. le ministre de l'instruction publique reprochait à notre collègue M. Ricard d'avoir poussé au noir le tableau qu'il faisait de la condition présente et prochaine des instituteurs. Je ne sais pas si notre collègue a cédé à la tentation naturelle d'assombrir un peu le fond sur lequel il appliquait son amendement, mais il me semble qu'en revanche M. le ministre de Tinstruction publique a singulièrement exagéré les teintes roses ; ce sont d'ailleurs ces teintes-là qui se rencontrent le plus souvent sur la palette ministérielle.

Vous avez en vain, monsieur le ministre, essayé d'atténuer a gravité de ce fait que dès maintenant le recrutement des

instituteurs et en particulier des écoles normales semble sinon compromis, au moins singulièrement gêné. Il y a eu dans le nombre des candidats aux écoles normales et aux postes d'instituteurs, dans toute la France, une diminution inquiétante, et dans certains départements, on ne peut suffire aux besoins de renseignement primaire que par des emprunts nombreux faits à d'autres départements. C'est là, on ne peut pas le nier, une situation grave, et les raisons que M. le ministre de riustruction publique nous a données pour nous rassurer ne me paraissent pas les raisons véritables.

Il nous a dit que la diminution aurait surtout commencé à se produire depuis qu'on aurait exigé le brevet simple des candidats à l'école normale. Mais en vérité, avec le nombre

s^grand des jeunes gens qui ont aujourd'hui le brevet simpFe, il est impossible que c'ait été là le véritable obstacle.

M. Charles Dupuv, ministre de V instruction publique^ des heaux-arts et des cultes, — Et c'est pourtant le véritable obstacle.

M. Jaurès. — Je ne le crois pas.

M. LB Ministre de l'instruction publique. — Je raffirme.

M. Jaurès. — Vous ne pouvez, comme nous, qu'interpréter les faits. Il n'y a pas là matière à affirmation.

M. le Ministre. — Comment?

M. Jaurès. — Il y a matière à interprétation et à discussion.

M. LE Ministre. — Il y a matière à constatation.

M. Jaurès. — Voulez-vous me permettre de discuter les arguments que vous avez donnés sur ce point-là?

M. LE Ministre. — Très volontiers.

M. Jaurès. — Vous avez signalé que la diminution avait été surtout sensible à partir du moment où vous avez exigé le brevet simple des candidats qui se présentent à l'école normale. Eh bien, ces jeunes gens n'ignorent pas qu'ils sont obligés d'avoir, peu de temps après leur entrée à l'école normale, le brevet simple ; de plus, ils savent très bien qu'aujourd'hui, en fait, ils ne peuvent avancer dans la carrière de l'enseignement primaire qu'avec le brevet supérieur. Il est donc impossible qu'ils considèrent cette obligation préalable

du brevet simple, qu'ils doivent rencontrer sur leur chemin un peu plus tard, comme un véritable obstacle.

La vérité, c'est que cette obligation a été seulement Toccasion de la diminution ; c'est que la lassitude qui s'était emparée d'un grand nombre de jeunes gens, qui ne se présentaient plus que par une sorte d'habitude, a trouvé là Toccasion de se manifester. C'a été le petit caillou qui fait broncher l'homme fatigué, mais il y avait fatigue. Je ne pufs admettre que ce soit la raison véritable, et il me parait grave, au moment où l'on constate à l'entrée de toutes les carrières qui donnent quelque sécurité un véritable encombrement, au moment où les administrations publiques se défendent à grand' peine contre l'afflux des demandes qui dépassent infiniment les besoins et le nombre des postes vacants, il est grave, dis-je, que cet afflux cesse de se produire à l'entrée de l'enseignement primaire.

C'est là évi<iemment uq phénomène inquiétant.

Je ne crois pas davantage que ce soit non plus, comme l'a indiqué l'autre jour par voie d'interruption notre collègue M. d'Hulst, l'obligation de faire une année de service militaire qui arrête les futurs instituteurs. C'est le contraire qui est la vérité. Bien loin que la perspective du service militaire retienne ou arrête les candidats à l'école normale ou à l'enseignement primaire, on peut dire que c'est l'armée qui les attire ; qu'un grand nombre de jeunes gens qui se préparaient à l'enseignement primaire ont été attirés vers Saint- Maixent parce qu'ils trouvaient de ce côté des avantages supérieurs à ceux qu'offre la carrière d'instituteur.

Ce n'est donc pas pour se dérober au service militaire, pour éviter une année de caserne que les instituteurs ne se présentent plus, puisqu'ils font de bon gré quinze ans et plus. La vérité, c'est que vous avez rompu l'équilibre entre la condition des instituteurs et les conditions qui les avoisinent dans le milieu social où ils vivent. (TV*è* bien! très bien! sw* divers bancs,) La vérité, c'est qu'avec les études, les efforts que vous exigez des instituteurs, ils peuvent facilement se créer ailleurs une situation supérieure.

Et voilà pourquoi, dans un grand nombre de départements,

votre recrutement est arrêté, compromis, tari ; voilà pourquoi, dans beaucoup de régions, la carrière de renseignement commence à ressembler et ressemblera de plus en plus, si vous n'y portez remède, à une rue déserte où no s'aventurent plus que quelques rares passants.

EnGn, il y a une autre cause, messieurs, à cette diminution du nombre des candidats : ce sont les déceptions qui ont suivi la promi^Igation de la loi de 1889.

Après le vote de cette loi, les instituteurs se disaient : Notre condition actuelle .n'est pas bonne, mais elle va s'améliorer; on organise sur des principes nouveaux la constitution de l'enseignement public et on donne, pour l'avancement, la retraite, pour tout le mouvement du personnel, des garanties et des avantages nouveaux.

Malheureusement, ces espérances entretenues dans le personnel enseignant ont été démenties par les faits ; l'application de la loi de 1889 n'a guère procuré aux instituteurs que des déceptions, des attentes vaines, et c'est ainsi que s'est produit le mouvement de découragement qui aboutirait, si vous n'y preniez garde, à une véritable désertion.

Ah! je ne méconnais pas les avantages de la loi de 1889. Elle a tiré la comptabilité publique du chaos où elle était; elle a posé les véritables principes de la constitution ^e l'enseignement public et de la comptabilité de l'enseignement primaire.. Je ne méconnais pas non plus les efforts très grands qu'a dû faire l'administration universitaire -^our appliquer cette loi, pour en tirer, avec la médiocrité des ressources budgétaires mises à sa disposition, tout ce qu'on pouvait en tirer. {Très bien! très bien! à gauche,)

Je suis convaincu que pour substituer au régime compliqué, fait de traditions, de coutumes, de rémunérations locales, départementales et nationales, enchevêtrées les unes dans les autres, le régime relativement plus simple de la rémunération nationale qui a été institué par la loi de 1889, il a fallu à l'administration de l'instruction publique autant de peine, autant d'efforts que ceux qui ont été nécessaires aux légistes de l'ancien régime pour substituer i

la complication du droit féodal et des coutumes locales Tuniformité relative du droit royal.

Ce n'est donc pas votre bonne volonté que j'attaque ; mais je prétends que la loi de 1889, soit par Tinsuffisance des crédits qui devaient servir à son application, soit par certains vices internes et organiques, a entraîné une déception générale parmi les instituteurs.

M. Raymond Poincaré, rapporteur gifnéral de la commission du budget, — Mais la loi n'est pas encore appliquée ; elle ne le sera que cette année.

M. Jaurbs. — Je le sais, et c'est précisément une des déceptions éprouvées par les instituteurs.

M. Raymond Poincaré. — C'est même Tune des plus grosses.

M. Jacrks. — Il est certain que malgré le délai de huit ans inscrit dans le texte législatif, les instituteurs ont cru que les avantages de la loi leur seraient appliqués plus rapidement, d'autant plus que si on ajournait à une assez lointaine échéance les avantages résultant de la loi, certains inconvénients, certains dommages, certaines lésions très graves qui résultaient de la loi pour un grand nombre d'instituteurs, n'ont pas été ajournés. Ainsi, tandis que les bienfaits de la loi étaient renvoyés à une date plus ou moins éloignée, certaines lésions, graves pour un grand nombrede ces fonctionnaires, étaient immédiates.

J'ai eu l'honneur, pendant trois ans, d'être chargé à la mairie de Toulouse du service de l'instruction publique, et j'ai vu de près les innombrables petites blessures d'intérêt qui résultaient de votre loi. Voulez-vous me permettre de vous citer un exemple ?

La loi de 1889 avait établi que dans les villes de plus de 100,000 âmes, le traitement garanti devait être au moins égal à la moyenne des traitements des trois années précédant 1889. 11 en résultait, pour les instituteurs qui dans l'année immédiatement précédente avaieYit reçu une augmentation de traitement, que la loi ramenant leur traitement à la moyenne des trois dernières années, leur infligeait en réalité une diminution de traitement, une véritable amende.

Cela est tellement vrai que la municipalité de Toulouse a été obligée de voter un crédit facultatif de 6,000 francs pour maintenir à ses maîtres, après le vote de la loi de 1889, le traitement qu'ils avaient avant 1889.

Il y a eu en outre des jurisprudences singulières, qui ont amené des anomalies blessantes. Il a été établi, par exemple, qu'au moment où un maître nouveau était nommé, au moment où un maître d'une commune rurale était appelé k Toulouse, par exemple, ce maître, parce qu'il était nouveau dans ce poste, devait bénéficier immédiatement de tous les avantages de la loi et de l'Intégralité de rindemnitè de résidence. On arrivait ainsi à cette situation paradoxale qu'un maître était d'ai|tant mieux traité qu'il était plus nouveau dans son poste ; qu'un maître nouvellement promu bénéficiait de tous les avantages de la loi, tandis que les maîtres anciens, possédant à leur actif de longs et pénibles services, en étaient exclus.

C'est par une multitude de petits détails de cette nature, de petites pointes pour ainsi dire dont était hérissée votre loi de 1889, que les instituteurs ont été blessés et qu'il ne leur a pas été possible d'en éprouver les véritables bienfaits.

Vous nous avez dit, monsieur le ministre, que vous aviez depuis trois ans paré autant que possible à ces inconvénients, et que notamment vous aviez supprimé pour les instituteurs la 6*^ classe provisoire.

M. LE Ministre. — Pour les instituteurs et pour les institutrices.

M. Jaurès. — C'est une opération excellente, mais qui a abouti à un résultat singulier. Vous avez bien supprimé' la 6* classe et vous avez reporté dans la 5* classe — vous ne pouviez faire autrement — tous ces instituteurs et institutrices qui étaient dans la 6' ; mais vous n'avez pas continué le mouvement et fait passer de la 5' classe dans la classe supérieure l'excédent qui était créé ainsi par l'accession des instituteurs et des institutrices à la 5* classe. -

M. LE Ministre. — Pour les instituteurs, l'opération dont vous parlez est faite dans le budget de 1893 ; pour les institutrices, elle sera faite au budget de 1894. C'est-à-dire

qu'en 1893 pour les instituteurs et en 1894 pour les institutrices, le pourcentage — puisqu'il faut employer le mot — prévu par la loi de 1889 sera exactement observé.

M. Raymond Poincarê. — La Chambre a voté les crédits

pour le budget de 1893.

M. Jaurès. — Je ne dis pas non; mais vous ne saisissez pas bien l'intention de mon intervention. Je ne formule pas de critique : j'explique par quelle accumulation de malentendus, do fausses apparences, il s'est créé conlre la loi de 1889 des préventions, en partie justes, en partie excessives.

M. Raymond Poincaré. — Elles sont excessives, puisque la loi de 1889 n'est pas appliquée et qu'on n'en connaît pas encore la portée exacte ; elle va seulement Tètre au budget de 1893.

M. Jaurès. — Le mal vient justement de ce qu'aux bonnes intentions ne s'ajoutent pas des sanctions budgétaires immédiates et sufiisantes.

Je ne songe pas à me livrer à des critiques rétrospectives; mais j'ai bien peur que dans les mesures d'amélioration proposées par la commission, il ne manque encore quelque chose de décisif.

M. Raymond Poincaré. — Il manque les ressources, évidemment. On nous demande 14 millions et demi, et il n'y a pas de ressources au budget pour faire face à cette nouvelle dépense.

M. Edouard Delpbuch, rapporteur. — Remarquez, monsieur Jaurès, que la commission demande la réalisation complète et immédiate de la loi.

M. Jaurès. — Mais est-ce à la cqmmission du budget ou à la commission de l'enseignement que je dois m'adresser en ce moment ?

M. Raymond Poincaré. — Aux deux, puisqu'elles sont saisies toutes les deux.

M. Jaurès. — S'agit-il en ce moment des voies et moyens budgétaires, ou des propositions essentielles qui nous sont faites parla commission?

M. Raymond Poincaré. — Il devrait s'agir des deux.

4i0 DISCOURS PARLEMENTAIRES

M. Jaurès. — Je constate les vices de la loi de 1889 et des propositions nouvelles que vous apportez.

M. LE Happorteur. — Quant à nous, nous demandons Tapplicçition, à la date du f janvier 1894, de toutes les dispositions nouvelles de la loi.

M. Jaurès. — C'est bien ; mais vous êtes rapporteur de la commission de renseignement, et il y a derrière vous ce terrible rapporteur de la loi de finances qui fait des réserves. Je vois donc reparaître pour les propositions nouvelles de la commission cette dualité, ces contradictions qui ont faussé déjà la loi de 1889, et c'est ainsi que les bonnes intentions universitaires sont annulées par le défaut de ressources budgétaires.

M. Jacques. — Nous combattrons la commission du budget.

M. Raymond Poincaré. — Alors, vous nous apporterez les ressources nécessaires?

M. Jacques. — Nous verrons ce que nous aurons à faire ; mais nous combattrons la commission du budget.*

M. Raymond Poincaré. — L'application de la loi coûtera 14 millions et demi.

M. Jaurès. — Si la loi de 1889 n'était défectueuse que par certains délais d'application trop longs, qu'on aurait pu éviter, et par certains détails qui sont appelés à disparaître peu à peu, je m'associerais complètement à l'œuvre de la commission. ( Très bien!)

Je dis que je m'y associerais dans cette hypothèse. Je reconnais que vous apportez à la loi de 1889 certaines améliorations : vous diminuez notamment la proportion de la 5* classe, que vous ramenez de 35 à 25; vous augmentez la proportion des deux classes supérieures, que vous élevez de 5 à 12 0^0, et vous rappelant.que la loi de 1889 avait intercalé entre la 5^ et la 4" classe une sorte de petite allocation d'attente de 100 francs pour faire patienter les intéressés, vous avez, vous aussi, entre la 4^^ et la 3* classe, créé une sorte d'interclasse qui permettra à certaines impatiences d*attendre.

Je vous sais gré de ces mesures ; mais je me permets de

VOUS dire que vous n'avez pas remédié eflicacement aux deux vices essentiels de la loi de 1889. Ces deux vices sont : d*abord la constitution du stage tel que vous le faites fonctionner, et ensuite rinsuflisance de proportion dans TefTectif des deux classes supérieures. C'est à ces deux points que je réduis mes critiques, parce que je veux m'en tenir le plus possible à la loi telle qu'elle a été votée ; je ne veux pas m'exposer, en remaniant le fond même du système et du mécanisme, à un ajournement indéfini. {Très bien/ 1res bien!)

Je vous demande de tirer de l'organisation de la loi de 1889, non pas seulement dans l'intérêt de vos maîtres, mais dans l'intérêt de l'enseignement primaire qu'il est temps d'arracher à l'espèce de découragement et d'atonie vers lesquels il s'achemine, tout le parti possible, sous peine de vous exposer, faute de faire à temps la totalité des sacrifices néces* saires, à une déception nouvelle.

Eh bien, je dis que pour le stage vous ne remédiez pas aux deux inconvénients de la constitution présente.

D'abord le point de départ du traitement du stagiaire est vraimenttrop faible. Il est impossible aux instituteurs, dans certaines grandes villes surtout, de vivre avec 800 francs de traitement de début; et quand on songe que ce traitement prétendu de début se prolonge, comme le stage lui-même, quelquefois pendant de très longues années, et que vous ne le réduisez maintenant qu'à six ans...

M. LE Ministre de l'insthuctiox publique. — A cinq ans!

M. Jaurès. — ...il est évident qu'il y a de ce côté une amélioration modeste, je le veux, mais une amélioration réelle à apporter.

Voulez- vous me permettre d'alléguer un simple exemple ?

Nous avons été obligés, à Toulouse, d'ajouter 100 francs au traitement des stagiaires pour qu'ils puissent vivre, surtout quand ils sont mariés. Je demande tout simplement à la Chambre de fixer à 900 francs au lieu de 890 francs le traitement des stagiaires. C'est un amendement très modeste ; mais je suis assuré qu'un traitement de début un peu plus convenable commencera à relever aux yeux des instituteurs leur situation matérielle.

Et puiS) dans le stage, il y a un autre inconvénient auquel vous n'avez pas suffisamment remédié : c'est sa durée trop grande.

Je sais bien que la commission a réduit l'effectif des stagiaires, tel qu'il était^en 1889, de 20 0/0 à 15 0/0. Mais c'est là en somme une réduction purement apparente, puisque d'après les documents soumis à la commission par l'administration de l'instruction publique, on n*a guère dépasëé en*» fait 15 0 0. K

M. LE Rapporteur. — Dix-sept pour cent!

M. Jaurès. — Si bien que vous vous bornez à peu près à consolider par votre loi, sans l'améliorer, l'état de choses actuel.

Eh bien, cela n'a pas des inconvénients seulement au point de vue du traitement minime que touchent les instituteurs pendant une longue période que vous avez réduite, que vous voulez réduire strictement à six ans.

M. LE Rapporteur. — A cinq ans !

M. Jaurès. — A cinq ans ou à six ans, selon que l'on ne compte pas ou que l'on compte l'année de service militaire. S'il s'agit d'une simple épreuve pédagogique, c'est trop long.

M. LE Ministre de l'instruction publique. — C'est une épreuve budgétaire! {Sourires.)

M. Jaurès. — Laissez-moi vous dire que l'inconvénient est plus grave encore au point de vue moral qu'au point de vue du traitement. Il est fâcheux de maintenir trop longtemps des, maîtres qui débutent dans une situation où ils n'ont ni sécurité ni garantie disciplinaire.

Vous vous êtes élevé, l'autre jour, monsieur le ministre, contre certaines expressions dont s'est servi M. Ricard, et je suis bien loin de dire que toute garantie est refusée aux instituteurs; mais vous savez bien, — vous l'avez dit vousmême en 1880, dans un très beau discours dont je n'ai pas perdu le souvenir, — vous savez bien qu'ils relèvent de nombreuses autorités, d'autant plus redoutables qu'elles ne se concertent pas entre elles et que chacune d'elles essaye quelquefois de tirer le pauvre instituteur de son côté.

M. LB MiNisTRB DE l'instruction PUBLIQUE. — Très bien ! très bien!

M. Jaurès. — Vous savez fort bien que les autorités universitaires, préfectorales, politiques, locales, le préfet, le maire, Tinspecteur d'académie, les candidats de tout^sorte se disputent les instituteurs pour en faire très souvent malgré eux des instruments. Eh bien, c'est là une situation mauvaise.

Vous savez bien aussi que la plupart de vos inspecteurs généraux de renseignement primaire se plaignent de ne pouvoir éveiller assez chez les instituteurs le sentiment de leur indépendance et de leur autonomie ; que dès qu'une circulaire, un plan d'études, un programme quelconque leur sont transmis administrativement, ils se croient obligés de l'appliquer d'une manière en quelque sorte passive.

Eh bien, en prolongeant la durée du stage, en leur retirant pendant ces années où se forment les habitudes et le caractère les garanties qu'ont les titulaires, en les mettant pendant de trop longues années à la discrétion de tous, à la merci de tous, vous exposez ces hommes qui doivent être des éducateurs de liberté a prendre un pli de servitude, et vous leur rendez vous-mêmes impossibles d'avance ces habitudes d'autonomie sans lesquelles renseignement public n'est rien, parce que les maîtres ne peuvent donner aux enfants du peuple la fierté réservée, mais la fierté, qu'à la ^ condition de l'avoir en eux-mêmes, comme en un inviolable foyer. {Très bien! très bien! à gauche.)

M. Jacques. — Les instituteurs savent résister aux iniluences, croyez-le bien. Vous exagérez un peu. , .

M. Jaurès. — Je ne prétends pas le moins du monde, monsieur Jacques, que les instituteurs ne savent pas résister aux intluences; mais ce n'est pas une excuse pour les soumettre, sans garantie et sans défense, pendant une longue période, à des influences opprimantes et déprimantes.

M. Jacques. — Sous ce rapport, je suis de votre avis.

M. Jaurès. — Il y a un second point sur lequel la commission ne me parait pas avoir apporté les solutions néces-

saires : c^est celui de la répartition du personnel entre les différentes classes.

Ici se pose une question préalable, ce qu'on a appelé la question du pourcentage.

Vous savez de quoi il s'agit. La plupart des instituteurs préféreraient qu'à la détermination d'une proportion définie pour chaque classe, on substituât des limites de durée. On ne dirait plus, par exemple : Il y aura 20 0/0 d'instituteurs dans la â* classe, 25 0/0 dans la 4*. On dirait : Tous les instituteurs, au bout d'une période donnée, ont droit à l'avancement dans des limites représentées par un n^aximum et un minimum.

Je ne veux pas en ce moment discuter ce système, parce que c'est la substitution d'une organisation toute nouvelle à celle qui existe ; je serais pour ma part disposé à m'y rallier, parce qu'elle a pour les instituteurs l'avantage de convertir la garantie collective que leur offre le pourcentage en une garantie individuelle.

Le système du pourcentage leur rend plus sensibles la protection et le bienfait de la loi. Mais en fait, et si on veut aller au fond des choses, la question n'offre pas une importance très grande; les deux modes d'organisation sont en réalité corrélatifs, car lorsque vous avez déterminé une proportion d'effectif pour chaque classe, vous avez parla même — surtout avec le système de l'ancienneté qui promeut tous les instituteurs à la fois — fixé une durée au delà de laquelle chaque instituteur ne peut pas rester dans une classe déterminée.

. Réciproquement, si vous déterminez pour chaque classe la durée au delà de laquelle les instituteurs ne peuvent pas tMve maintenus, vous aboutissez à créer dans chaque classe une proportion déterminée d'instituteurs, c'est-à-dire que le système de la durée déterminée pour chaque instituteur et celuidu pourcentage pour chaque classe sont deux systèmes qui se convertissent l'un dans l'autre ; ce sont deux formes différentes, mais correspondantes, corrélatives d'une même organisation : c'est un peu comme le billet de banque et l'or. {Sourires.)

Seulement, les instituteurs préfèrent percevoir sous forme de garantie individuelle ce«que vous leur offrez sous forme de garantie collective, quoique cette garantie collective soit échangeable contre une garantie individuelle; en réalité, ils aimeraient mieux manier d'une façon palpable et concrète la garantie que vous leur donnez ; ils ne veulent pas de vos billets de banque, d'autant plus que dans la loi de 1889 il s*en était glissé quelques-uns de faux. {Mouvements divers.)

Je n'insiste pas sur ce point, parce que je crois qu^au fond ce qui importe, ce n'est pas de modifier Tapparence de la loi, c'est d'en modifier le fond; et ce que je reproche à la commission, ce n'est pas d'avoir maintenu le pourcentage, c'est d'avoir procédé entre les différentes classes d'instituteurs à une distribution qui ne me paraît ni logique, ni rationnelle, jii bienfaisante.

Selon quels principes, selon quelle méthode avez-vous calculé la proportion des différentes classes? Pour ma part, je ne le vois pas. Vous avez inscrit dans la 3* classe 23 0/0, et brusquement, vous passez à 7 0/0 pour la 2*. Si je dégage la conclusion de ces chiffres, il s'ensuit que vous considérez tous les instituteurs comme devant aller jusqu'à la 3" classe inclusivement, et qu'au delà, la 2' et la i'* sont en quelque sorte un terrain réservé, qui ne sera accessible qu'à un très petit nombre de privilégiés.

Eh bien, là est l'erreur à mon sens. ' Sans doute, il faut qu'au-dessus de ce qui est accessible à tous les instituteurs, il reste quelque chose de plus élevé, qui soit comme le couronnement de la vie des meilleurs, des plus distingués et des plus brillants d'entre eux ; mais pour répondre à ce besoin, il suffit de l'existence d'une l**^ classe réservée à un petit nombre d'instituteurs.

Là seulement est la logique. 11 n'est pas possible que vous décrétiez que l'ensemble des maîtres s'arrêtera à deux étapes du but définitif. Ce qui est bon, ce qui est logique, ce qui ' les encouragerait, ce qui permettrait aux meilleurs d'entre eux d'arriver à une situation plus éclatante tout en assurant à la masse une fin de carrière convenable, c'est que tous les

instituteurs puissent parvenir à la 2* classe et que la 1" soit réservée aux meilleurs. . *

C'est dans cette pensée que M. Ricard a déposé son amendement. Je ne Tavais pas lu lorsque j'ai fait mes propres calculs ; or, il s'est trouvé que je suis arrivé de mon côté exactement à la même répartition que mon honorable collègue.

C'est ainsi que nous donnons 10 0/0 au stage pour en réduire la durée, et ensuite 20 0/0 à la 5* classe; 25 0/0 à la 4''; 25 0/0 à la 3*. Puis, comme de l'âge où lesjeunes gens débutent à Tâge où ils sont dans la 3* classe la mortalité produit une diminution du contingent annuel, il suffit de réserver une proportion de 15 0/0 à la 2* classe pour que tous les instituteurs puissent passer par la 2^ classe en y restant à peu près — ce qui est important — le même temps que dans les classes précédentes. Avec cette combinaison qui ne surchargera pas d'une façon démesurée le budget, vous donnerez à tous les instituteurs la certitude qu'ils arriveront à la 2* classe et qu'ils ne seront séparés de ce qui est pour ainsi dire le sommet de leur ambition, le choix pour la l""* classe, que par une étape, par l'intervalle d'une promotion.

Voilà quelle doit être la combinaison, à mon sens.

Rappelez-vous que pour avoir voulu, dans la loi de 1889, éluder les sacrifices immédiats, vous n'y avez pas échappé. Vous n'avez pas fait en 1889 les sacrifices sans lesquels la loi n'est pas bonne ; vous avez été obligés de les faire à tous les exercices suivants, en 1890, en 1891, en 1892, en 1893, et vous n'avez pas donné aux instituteurs, par ces sacrifices partiels et successifs, le même sentiment de sécurité que vous leur auriez donné par les mêmes sacrifices faits en une fois. {C'est vrai! — Très bien!)

Eh bien, je vous demande de ne pas arrêter les améliorations proposées par la commission au point où elles seront nécessairement inefficaces ; je vous demande de ne pas préparer une déception nouvelle.

Je résume mes propositions en ces deux termes : 1* élever un peu le traitement de début des stagiaires et diminuer la

durée du stage; 2*^ régler la proportion entre les différentes classes de façon que tous les instituteurs puissent arriver à la 2*^.

Voilà, en respectant les bases mêmes de la loi, les propositions très simples et très réalisables que nous soumettons à la commission et au gouvernement.

Vous nous direz qu'on a déjà beaucoup fait pour les instituteurs. Permettez-moi de répondre, monsieur le ministre, que vous leur demandez encore davantage. Vous leur avez demandé depuis dix ans des efforts toujours nouveaux, des grades toujours plus difficiles; vous leur avez assigné une tâche très complexe et qui ressemble à la fois à une besogne très lourde et aune œuvre très élevée; vous leur demandez d'enseigner aux enfants du peuple les rudiments de toutes choses, et vous leur imposez par là même une besogne quotidienne très fatigante, très fastidieuse, très pénible. A mesure que l'attention des familles se porte davantage sur les choses de renseignement, les pères de famille sont plus exigeants pour la correction des devoirs.

J'ai vu pendant deux ans des instituteurs chargés de classes de soixante enfants, qui étaient obligés, rapidement il est vrai, de marquer à l'encre rouge, sur presque tous les cahiers, des notes soumises le lendemain aux pères de famille. De telle sorte que les instituteurs étaient obligés de se livrer à cette besogne écrasante et en même temps de faire la classe de jour et de préparer celle du lendemain.

Vous ne leur demandez pas seulement une besogne mécanique : vous avez voulu — et c'est l'honneur de votre programme, c'est rhonneup de votre administration — que les instituteurs ne fussent pas des éducateurs subalternes, qu'ils ne préparassent pas seulement les enfants du peuple aux besognes de la vie, à la routine mécanique de l'existence ; vous avez voulu que l'enseignement tout entier, comprenant les éléments des sciences, l'histoire universelle, l'éducation civique et morale, eût un caractère libéral et humain ; vous avez voulu que l'enseignement primaire se reliât à l'enseignement secondaire et supérieur, et qu'il eût, lui aussi, sa philosophie, non pas explicite, formelle, dogmatique, mais

sa philosophie implicite, qu'il se dégageât des lei;ons du maître tout un système d'idées' générales.

Ëh bien, pour que cela soit possible, pour que le maître puisse donner cette éducation élevée, pour qu'il ne se borne pas aux formules pédantesques, inertes et impuissantes, il faut qu'il puisse, tous les jours pour ainsi dire, renouveler Fesprit de son enseignement, qu'il ait, lui aussi, le temps d'étudier, de lire, de méditer. Vous avez assumé, laissezmoi vous le dire, une tâche redoutable, je dirai presque, si vous n'y sufAsiez pas, une tâche eifrayante.

M. d'Hulst. — Certainement!

M. Jaurks. — Vous avez entrepris de faire l'éducation intellectuelle, morale d'un peuple tout entier en dehors de la participation du pouvoir religieux. Pour moi, permettez-moi de le dire, c'est l'honneur de la République, c'est sa force.

Il n'y a pas de République, si elleiie peut pas tirer de son propre principe tous les moyens et toutes les ressources de renseignement, si elle ne peut pas trouver en elle-même toutes les forces morales et éducatrices ; mais encore fautril que cette ambition si noble et si haute ne soit pas trahie. Vous avez voulu que le peuple sortît de vos écoles entièrement préparé à la vie de la pensée et de la conscience ; vous avez voulu, suivant l'expression un peu scolastique, mais admirable de Dante, « appeler à l'acte tout ce qu'il y a de pensée en puissance dans l'humanité » ; vous avez voulu que le peuple reçût à l'état de commencement et de premières lueurs les notions les plus hautes de l'enseignement supérieur; vous avez voulu qu'on pût dire de la vérité sous la République ce que l'hymne homérique dit de la grande déesse : « Et sa voix divine retentissait à la fois sur la cime des monts et dans la profondeur des vallées » ; vous avez voulu tout cela ; mais pour y arriver, il faut des maîtres qui aient la sécurité et l'indépendance morales, assurées par l'indépendance matérielle. {Très bien! très bien!)

Pour eux, vous n'avez pas trop fait, vous ne ferez jamais assez; et si vous les laissez languir comme aujourd'hui dans une sorte d'attente vaine, si pour quelques millions vous leur mesurez les moyens sans lesquels le recrutement de

renseignement sera languissant — et cette langueur s étendra sur renseignement tout entier — si vous faites cela, vous aurez abaissé la valeur de l'enseignement laïque dans ce pays au moment où une autre grande puissance morale, FEglise, s'applique à ressaisir la domination et la direction des consciences.

Il me semble, messieurs, qu'il nous aura suffi d'avoir mis en regard des propositions très modestes que nous apportons les considérations puissantes qui doivent influer sur votre décision, pour que la commission et le gouvernement se rallient à notre proposition, ainsi que je demande à la Chambre de le faire. [Applaudissements à gauche,)

Après une réplique de M. Charles Dupuy, ministre de Tinslruction publique, etrintervention de MM. Bouge, d'Hulst et Edouard Delpeuch, rapporteur, la Chambre décide de passer à la discussion des articles du projet élaboré par la commission.

Le 20 mars, elle adopte la première modification à la loi du 19 juillet 4889, proposée par la commission. Elle consiste à ajouter a 1 article 4 un paragraphe qui fixe les charges de la commune pour l'entretien des écoles, le payement de l'indemnité de résidence, etc.^.

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