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FARINEUX ALIMENTAIRES

N* 68. — Froment, épeautre, méteil, grains, 7 francs les 100 kilogrammes ; grains concassés et boulange contenant plus de 10 0/0 de farine, 11 francs les 100 kilogrammes; farines au taux d*extraction de 70 0/0 et au-dessus, 11 francs les tOO kilogrammes ; farines aux taux d'extraction compris entre 70 et 60 0/0, 13 fr. .'iO les 100 kilogrammes ; farines aux taux d'extraction de 60 0/0 et au-dessous, 16 francs les 100 kilogrammes.

N* 75. — Biscuits de mer et pain, 7 francs les 100 kilogrammes.

N* 76. — Gruaux, semoule en gruau (grosse farine), grains perlés ou mondés, 16 francs.

N» 77. — Semoules en pâtes et pâtes d'Italie ; tarif général, 19 francs; tarif minimum, 16 francs.

N* 16j. — Son provenant du blé ne contenant pas plus de 10 0/0 de farines, 85 centimes aux deux tarifs.

Art. 2. — Les grains étrangers dont les importations auront justifié en due forme dans les quinze jours qui suivront la promulgation de la présente loi, qu'ils ont été embarqués antérieurement au 21 novembre 1893 directement pour un port français, seront admis aux conditions de la législation en vigueur au jour de leur embarquement.

Séances des 8 mars et 30 avril 1894

Tenues sols la présidskce de M. Charles DU PU Y

Depuis plusieurs jours la presse annonce que dans les perquisitions faites chez certains anarchistes, la police a trouvé la preuve (Uenvois de fonds adressés à ceux-ci par des personnes riches et des prêtres. Mais le gouvernement semble peu s'émouvoir de ces divulgations. Il est cependant armé par les lois scélérates dont il n'a pas ditTéré l'application quand il a eu des soupçons contre un ouvrier ou une organisation syndicale socialiste. Cette attitude est étrange. M. Jaurès tient à la souligner à la tribune. II ne s'agit pas de signaler de nouvelles catégories de suspects, mais de montrer combien est dangereuse pour la République la tentative de la réaction, d'exploiter les attentats anarchistes récents pour compromettre le parti socialiste et pour perdre le parti républicain. M. Jaurès demande à poser une question au gouvernement. M. Casimir-Perier, président du conseil, lui répond qu'il ne peut l'accepter. Il ignore les faits signalés. M.Jaurès se décide à déposer une demande d'interpellation dont voici le libellé :

« J'ai l'honneur de demander à interpeller le gouverneiiient sur les mesures qu'il compte prendre contre les capitalistes et les prêtres qui ont subventionné la propagande par le fait. »

Le président du conseil renouvelle à la tribune la déclaration précédemment faite à l'interpellateur et demande l'ajournement de la discussion.

M. Jaurès proleste avec force contre cet ajournement et précise le sens de son intervention.

M. Jaurès. — Messieurs, j'enregistre d'abord la déclaration de M. le président du conseil.

Il ne sait pas du tout ce que signifient les faits- à propos

desifnels nous apportons notre demande d'interpellation, et je fais ei» passant la remarque à la Chambre que si j'apporte une demande d'interpellation, c'est parce que le gouverne-^ ment a refusé de répondre à une question par la raison qu'il n'avait aucune connaissance des faits dont il pouvait être parlé dans ce débat. En soKe, messieurs, qu'il est entendu qu'alors qu'il y a six. semaines à peine, on a saisi dans les malles d'un anarchiste qui avait été à Carmaux des papiers contenant un appel aux ouvriers grévistes pour les engager à faire sauter les immeubles et aussi le personnel de la compagnie ; alors que depuis huit jours, dans les journaux gouvernementaux les mieux informés, comme le journal le Temps, comme la Gironde qui est le journal de M. le ministre de l'intérieur... [Inlerrupiions , — Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Raynal, minisire de V intérieur, — Je n'ai aucun journaL

M. Jaurès. — ... alors que depuis huit jours, dans ces journaux, il est indiqué avec une précision parfaite que Ton a saisi chez un certain no nbre d'anarchistes militants la preuve de correspondances de personnes très riches et de prêtres faisant des envois do fonds ; alors que se pose par conséquent la question maîtresse à propos du mouvement anarchiste, comme elle s'était posée à propos d'un mouvement antérieur : d'où vient l'argent? {Applaudissements à Vextrême gauche).,, le gouvernement déclare qu'il n'en sait rien.

Eh bien ! messieurs, il nous est permis de faire constater au pays avec quelle vigilance on protège la sécurité des citoyens. [Nouveaux applaudissements à Vextrême gauche.) Je conclus en demandant la discussion immédiate, et pour deux raisons...

M. GEonoBs Berry. — Allez chercher Paul Reclus. 11 répondra peut-être à votre question.

M. LE Président. — Veuillez garder le silence, monsieur Georges Berry : les interruptions ne peuvent que prolonger le débat.

M. Georges Berry. — On demande d'où vient l'argent. J'indique une source de renseignemenis.

M. Jaurès. — Je demande la discussion immédiate pour deux raisons : d'abord, une raison d'équité.

Il est incontestable pour le pays tout entier que s'il s'était produit contre un seul ouvrier, contre une seule organisation socialiste ou syndicale des soupçons aussi sérieux que ceux qui paraissent atteindre une partie de la classe capitaliste ou l'organisation cléricale, vous n'auriez pas attendu que quelqu'un soit monté à cette tribune pour ordonner des perquisitions. Les perquisitions, vous les mul* tipliez ; mais il y a un côté où vous ne cherchez pas : c'est le côté d'où viennent les fonds, d'où vient peut-être l'inspiration première. {Applaudissements à Veœirême gauche,)

Et puis il y a une autre raison : c'est que pendant que le gouvernement ne sait pas, pendant qu'il a les yeux fermés, pendant qu'il suspend l'exercice de ce qui est sa fonction» essentielle, les personnes qui peuvent être compromises sont averties précisément par les journaux gouvernementaux et elles ont le temps de faire disparaître les traces de leur complicité. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs,) C'est pour cela que j'ai l'honneur de demander à la Chambre de prononcer la discussion immédiate.

Malgré l'intervention de M. Guieysse en faveur de la discussion immédiate, le renvoi à un mois est ordonné par 278 voix contre 23i.

Au début de la séance du 30 avril suivant, M. Jaurès peut enfin, développer son interpellation.

M. Jaurès. — Messieurs, je n'ai pas l'intention puérile, que m'ont prêtée généreusement ceux-là mêmes qui ajournaient à six semaines mes explications, de réduire l'anarchisme à un complot policier ou à une intrigue capitaliste et cléricale. Devant les problèmes poignants que soulèvent en toute conscience certains attentats criminels, et aussi le mode de répression sociale qui leur est appliqué, ce serait une honte à moi de me livrer à d'aussi misérables jeux d'esprit.

L'anarchisme est un des innombrables symptômes d'un

malaise social profond : il est le produit spontané d'une société qui se décompose.

Je ne veux pas non plus signaler de nouvelles catégories de suspects à la police si vigilante, si habile et si heureuse de M. le ministre de Fintérieur. Non, il y a uu^ question politique qui est posée ici.

Les hautes classes sociales et le clergé ont essayé de pro* fiter de Témotion produite par les attentats anarchistes pour accentuer le mouvement de la République vers la droite. La peur de l'anarchie est venue en aide à la politique de ralliement, et les ennemis de Tesprit républicain ont essayé, par toutes sortes d'accusations et d'insinuations, de compromettre devant le pays ce parti SQcialiste qui est depuis cent ans Tavant-garde de la République {Très bien! très bien! à V extrême gauche) pour pel'dre plus aisément le parti républicain tout entier. [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Ce que je reproche au gouvernement, c'est dans toutes ses déclarations, dans toutes ses recherches relatives à Tanarchie, de s'être prêté complaisamment à cette tactique.

Oh ! je ne demande pas au ministère de reprendre à propos de ces faits, contre les partie de droite, le système de polémique que l'opportunisme au pouvoir employait, il y a douze ou treize ans, au moment des événements de Montceaules-Mines, de Lyon et de Paris. 11 y a eu à cette époque un mouvement qui était p^lus grave peut-être et plus inquiétant que celui qui vous préoccupc-depuis quelques mois. La dynamite avait fait sauter des croix, des chapelles, des maisons de la compagnie de Blanzy. Il y avait eu des explosions meurtrières à Lyon, au café Bellecour, au bureau de recrutement, et pendant que se produisaient ces actes individuels de révolte, il y avait des mouvement collectifs, des émeutes à Montceau-les-Mines ; il y avait aussi, à quelques pas d'ici, sur l'esplanade des Invalides, une réunion des sans-travail, une manifestation publique d'anarchisme, des pillages de boulangeries.

Et que disait de ces événements, à cette époque, le gouvernement qui est en quelque sorte continué par le gouvernement actuel ? Certes, il accusait dès lors le socialisme

'et sa propagande, et les républicains d'extrême gauche lui répondaient par un mot qui n'a pas vieilli : « Il n'y a pas de péril social, il y a des souffrarjces sociales. »

Mais les socialistes n'étaient pas à cette époque la seule opposition, ils n'étaient pas Topposition la plus redoutable ; on ne comptait guère avec eux; il y avait une autre opposition, l'opposition monarchiste et cléricale; celle-là, on la redoutait, et on avait raison, comme l'ont montré les élections de 1885.

Aussi ce n'était pas contre nous qu'étaient dirigées à cette •époque les accusations du gouvernement, c'était coiltre la droite monarchique et cléricale. On avait rencontré dans l'après-midi, aux Invalides, sur le terrain de la manifestation, M. de Mun, qui était alors pour la majorité non pas le socialiste chrétien d'aujourd'hui ou d'hier...

M. LK COMTE Albeht DE MuN. — Il n'y a pas de socialisme chrétien. {Rires et applaudissements ironiques à V extrême gauche,)

M. Jaurès. — Monsieur de Mun, je suis entièrement d'accord avec vous, si vous voulez constater qu'il y a incompatibilité absolue entre le principe d'autorité représenté par l'Eglise, telle que vous la servez, et le principe d'universel affranchissement qui se résume pour nous dans la doctrine socialiste. ( Très bien! très bien! sur les mêmes bancs,)

M. d'Hulst. — D'universel asservissement! Vous êtes les antilibertaires par excellence I

M. LsMiRE. — Nous ne sommes pas des esclaves, nous, monsieur Jaurès !

M. Jaurès. — Si je vous ai appelé socialiste chrétien, monsieur de Mun, — un mot contre lequel, au point de vue philosophique, vous avez le droit de protester, — c'est d'abord parce que c'est ainsi que le mouvement que vous avez inauguré est communément nommé dans les discussions politiques, et ensuite parce qu'en elTet vous avez essayé d'emprunter au socialisme tout ce que vous pouviez lui emprunter pour restaurer- dans ce pays-ci l'influence du christianisme constitué à l'état d'Église.

M. LE COMTE DE MuN. — C'cst tout Ic coutrairc !

M. Lemire. — Le christianisme a précédé votre socialisme. M. Guesde a dit que c^est vous qui empruntiez à rÉvangile vos doctrines.

M. Jaurès. — Je ne voudrais pas que ces interruptions fissent perdre à la Chambre le sens de ma démonstration.

Je montrais que les mêmes opportunistes au pouvoir qui aujourd'hui, à propos des attentats anarchistes, essayent d'incriminer le parti socialiste, tentaient il y a douze ou treize ans d'en faire porter la responsabilité surtout sur l'opposition de droite ; et comme M. de Mun — que je ne qualifie pas pour ne pas provoquer d'interruptions nouvelles — avait été rencontré dans Taprès-midi sur le terrain même de la manifestation, il fut accusé d'avoir voulu jouer les Baudin et les Toussaint. {Sourires,)

A droite. — Alors c'est M. de Mun qui est interpellé ?

M. LE COMTE Albert de Mun. — Vous n'avez certainement pas été sans remarquer, monsieur Jaurès, ce que j ai répondu à M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'intérieur.

M. Jaurès. — Je fais précisément allusion à cette discussion ; permettez-moi de continuer.

Je dis simplement que M. de Mun fut obligé, ainsi que M. de Cassagnac. de monter à la tribune à cette époque, pour se défendre contre les insinuations ministérielles. M. Waldeck-Rousseau avait déclaré à cette même tribune qu'on avait vu les partis de droite assister à celte manifestation anarchiste avec une bienveillante curiosité. De leur côté, les partie de droite accusaient l'opportunisme d'être responsable de ces attentats par sa politique immorale et stérile.

J*ai à peine besoin de constater que c'est nous maintenant qui faisons les frais de ces sortes d'accusations, et que cet échange de polémiques a cessé entre l'opportunisme et la droite depuis que la droite s'est ralliée, depuis qu'elle est devenue sinon une pièce nécessaire, au moins un ornement de la majorité gouvernementale. {Applaudissem€7it.s et rires à V extrême gauche.)

M. LE COMTE DE Berms. — Tous los mcmbrcs de h droite ne sont pas ralliés.

M.DE. La Rochefoucauld, DUC db Doudbauville. — Toute la droite n'est pas ralliée, monsieur, sachez-le bien. Nous protestons contre cette assertion.

M. LE COMTE de Douville-Maillefeu. — C'est la nouvelle queue de la République. {Bruit,) ^

M. Jaurès. — Je n'ai donc point Tintention de demander au gouvernement de reprendre ce système de polémique, et je ne peux pas non plus y revenir, pour mon compte. Je lui demande simplement ceci : Pourquoi vous êtes-vous montré depuis quelques mois, dans vos recherches, dans vos perquisitions, si méfiants, si ombrageux envers des militants ouvriers ? Pourquoi, sur les indices les plus vagues, sur les prétextes les plus futiles, sur de simples délations de quartiers, sur des dénonciations anonymes, avez-vous multiplié chez les pauvres gens les perquisitions et les arrestations? {Rumeurs à gauche et au centre, — Applaudissements à f extrême gauche.) Et au contraire, pourquoi avez-vous systématiquement ignoré des indices sérieux qui pouvaient compromettre, au moins devant la conscience publique, certaines personnalités de la haute banque et du grand capital ? Pourquoi aussi avez-vous systématiquement négligé de saisir ici sur le vif et de signaler an pays les procédés, Taction, les ambitions de l'Eglise au travers de nos agitations sociales ?

Messieurs, c'est un très curieux et très saisissant paradoxe en effet, mais très logique et très certain, que la conspiration multiple,variée de Tordre capitaliste avecTanarchie qui veut le détruire violemment.

Et tout d'abord, entre cette société qu'on appelle régulière et polie, d'une part, et d'autre part, tous ces déshérités qui vivent sans pain, sans foyer, sans lendemain, au hasard des embauchages et des renvois, l'ordre capitaliste a creusé un tel abîme que pour surprendre les pensées criminelles qui peuvent germer dans les cerveaux des misérables, il est obligé d'avoir recours précisément à leurs compagnons de misère. C'est ainsi que vous êtes obligés de recruter dans le crime de quoi surveiller le crime, dans la misère de quoi surveiller la misère et dans l'anarchie de quoi surveiller

Fanarchie. {Interruptions au centre. — Très bien ! très bien! à Vextrême gauche,)

Et il arrive inévitablcmeot que ces anarchistes de police, subventionnés par vos fonds, se transforment parfois — connme il s'en est produit de douloureux exemples que la Chambre n'a pas pu oublier — en agents provocateurs. {Très bien ! à VextrC*me gauche,)

En tout cas, pour continuer leur rôle ils sont obligés de contribuer par leurs cotisations aux tournées de propagande, aux journaux du partie et il arrive ainsi, par cette sorte de contradiction inhérente à ce régime d'individualisme et d'hostilité que vous voulez défendre, que les fonds mêmes qui sont affectés à la défense sociale vont pour une part entretenir et perpétuer l'élément même de la révolution. {Exclamations au centre et à droite. — Approbation à Vextrême gauche.)

M. Clovis Hugues. — C'est prouvé. Lisez plutôt les mémoires de M. Andrieux !

M. Jaurès. — Puis, messieurs, pa.r une autre contradiction du même ordre, vous avez demandé à la Chambre, en une séance, le vote de lois qui ont entraîné la disparition immédiate de la plupart des feuilles anarchistes.

Le Père Peinard ne paraît plus. {Exclamations et rires au centre et à droite.)

Au centre, — C'est bien malheureux !

M. Clovis Hugues. — Cela vous fait rire ? Et vous parlez de liberté !

M. LE Président. — Calmez-vous, monsieur Clovis Hugues 1

M. Jaurès. — Vous allez voir, messieurs, que toute cette émotion n'est pas justifiée. Et en vérité, nous aurions mauvaise grâce, à notre point de vue personnel, à nous plaindre aussi amèrement de la disparition du journal dont je parle, car il était consacré presque tout entier à injurier les députés socialistes. Mais ce que je veux constater, c'est qu'au lendemain même du jour où par votre loi de défense sociale, disparaissait brusquement une des feuilles anarchistes que vous jugiez les plus dangereuses, un journal qui défend l'ordre et le capital, le Figaro^ publiait un supplément illustré

qui résumait les provocations les plus brutales et les images les plus violentes contenues dans toule la collection du Père Peinard,

Et je voulais faire simplement éette constatation, que c*est le régime capitaliste lui-même qui pour accroître les dividendes et les bénéfices de ses grands journaux, servait aux compagnons présents et futurs la quinlessence des journaux anarchistes supprimés par vous. [Applaudissements sur divers bancs. — Mouoements divers.)

M. René Viviani. — C'est le journal de TÉlysée!

M. Albert Pét uot. — Kt du pape !

M. Jaurès. — De même, messieurs, vous déclarez que la justice doit être inexorable, qu'elle doit frapper sans pitié; et les organes de la société conservatrice sont les premiers, en publiant à Tavance les actes d'accusation contre les anarchistes traduits en cour d'assises, à faire tout ce qu'ils peuvent, dans un intérêt' de dividende, pour énerver Faction de la justice. [Ti-ès bien ! très bien !)

Un membre au centre. — C'est vrai !

M. Jaurès. — Ils publient à l'avance les noms des j^orés, en sorte que nous avons vu — et c'est une contradiction où il y a quelque chose de sauvage — les mômes journaux qui réclamaient la tête d'Emile Henry, indiquer d'avance à sa mère les hommes auprès de qui elle devait aller la disputer. [Mouvements divers.)

J'ai le droit de constater qu'un régime dont la maxime fondamentale est: « Chacun pour soi, tout pour l'argent! » produit d'aussi contradictoires ciTets. [Applaudissements à V extrême gauche. — Bruit.)

J'ai le droit de constater qu'il y a au fond de ce régime une sorte d'immoralité essentielle qui explique d'avance et justifie dans une certaine mesure les subventions indirectes que pour des raisons d'assurance et de sécurité personnelles certains capitalistes ont données à certains compagnons.

Sur ces faits, qui sont l'objet plus précis des explications que je demande, je n'ai à apporter ni indiscrétion personnelle, ni commérage quelconque. J'ai vu dans quelques journaux de ce matin des faits racontés par Tournadre, et je tiens à

dire à la Chambre que le même Tournadre étant venu chez moi SOUS prétexte de me conter ses histoires, je n*ai pas vouhi le recevoir parce que je tiens à ce que les explications que je sollicite portent sur des faits précis et sur des révélations de certains journaux gouvernementaux.

Ce même Tournadre est ^lé, il y a quinze mois, à Carmaux au moment delà grève... (Interruptions,) Ah ! je sais bien que lorsque je prononce ce nom et lorsque nous établissons les hautes relations sociales et financières de ce personnage avec le monde capitaliste...

Une voix, — Avec vous ! {Rumeurs sur divers bancs.)

M. Jaurès. — Qui a dit : avec moi ?

M. René Viviani. — Ne faites pas attention, c'est un anonyme. |

M. Clovis Hugues. — Celui qui a interrompu n'a pas lu la déclaration d'Emile Henry.

M. Jaurès. — ... lorsque nous signalons les hautes relations de ce personnage avec le monde de la finance, de la banque, on nous dit : Oh ! ce n'est pas un compagnon pour de bon. Et on va nous répéter tout à l'heure: Ce n'est pas un anarchiste pour de bon, c'est un fantaisiste, c'est un dilettante de l'anarchie.

Mais vous venez de le garder cinq semaines à Mazas. Vous êtes un peu durs pour le simple dilettantisme !

Je conviens cependant qu'il est simplement ce qu'on a appelé le boulevardier de l'anarchie; mais — et j'appelle l'attention de la Chambre sur ce point — c'est précisément les hommes de cette sorte qui sont les intermédiaires naturels et désignés pour certaines négociations vagues entre l'anarchie et le capital. D'un côté, avec les compagnons pour de bon, avec ceux qui sont décidés à opérer euxmêmes, ils ont des relations sans lesquelles ils n'obtiendraient rien de ceux qu'ils essayent d'intimider, et d'autre part, ils sont moins compromettants que les compagnons qui opèrent eux-mêmes. Alors, c'est par leur intermédiaire que l'on peut faire tenir à certains compagnons des subsides ou des conseils.

Donc, Tournadre va à Carmaux, et il dit aux ouvriers :

A quoi bon votre grève? Voilà des semaines que vous souffrez, et pendant que vous souffrez inutilement la compagnie vit largement sur son capital et les députés, socialistes mènent joyeuse vie à vos dépens. {Approbations et rires sur divers bancs.)

Un membre au centre. — C'est très vrai.

M. Jaurès. — Je recueille vos approbations, messieurs ; ce n'est pas la première ni la dernière fois que les représentants de l'individualisme bourgeois sont d'accord avec ceux de l'individualisme anarchiste.

Tournadre dit aux ouvriers : Il y a un moyen d'en finir : vous avez la dynamite, servez- vous-en. Et il ne suffît pas que vous fassiez sauter les bâtiments de la compagnie ; il faut autant que possible que vous choisissiez l'heure où il y aura dans ces bâtiments les administrateurs et les directeurs.

Et pendant trois jours, messieurs, dans de petits conciliabules, essayant précisément d'échapper au contrôle de ces députés socialistes qui étaient présents là-bas, il prenait les ouvriers les plus ardents, les plus aigris, et il leur donnait le conseil de commettre ces actes de violence sauvage. Les ouvriers très avisés lui ont dit tout d'abord : Mais si vous jugez que cela est utile, pourquoi donc ne le feriezvous pas vous-même ? [Motœeraenis divers.)

11 a répondu : Je ne le puis, parce que je suis connu comme anarchiste militant et que les soupçons tomberaient immédiatement sur moi; tandis qu'un des vôtres peut faire le coup sans être pris. Ce que je viens faire, moi, c'est vous apporter les moyens de préparer et de consommer votre attentat.

M. BoiRGoiN. — Ce sont des potins, tout cela ! {Rires sur un grand nombre de bancs.)

M. Jaurès. — On vient de dire, en un langage familier que je ne peux pas reprendre à- la tribune, que ce sont là simplement des racontars.

M. BouRGOiN. — J'ai dit « des potins ». {Nouveaux rires.)

M. Jaurès. — Je réponds à mon honorable interrupteur que j'offre à M. le garde des sceaux et à M.' le ministre de l'intérieur de leur fournir la preuve" formelle, absolue, des

faits cpie je raconte, par un grand nombre de témoignagesdignes de toute estime.

M. MiLLERAND. — Il n'y a qu'à lire la collection do TempsT

Un membre à V extrême gauche, — Les magistrats connaissent tout cela, et ils ne disent rien!

M. Jaurès. — Je reviens à Tournadre. 11 disait aux ouvriers : Je voua apporte le moyen d'opérer. Et produisant une très substantielle liasse de billets de banque, il ajoutait ces mots: Lorsque lattentat sera commis, celai d'entre vous qui aura fait le coup pourra, s'il est soupçonné^ fuir avec cet argent, et à Londres, il trouvera des compagnons qui sont prévenus et qui lui procureront les moyens de vivre.

Les ouvriers ont demandé à Tournadre d'où venait cet argent. D'habitude, ont-ils dit, parmi les nôtres, les billets de banque n'abondent pas ainsi. Est-ce que ces sommes ne viendraient pas des fonds secrets? {Ah! ah! à gauche et au centre.)

Tournadre leur a répondu, et c'est la théorie d'une partie des anarchistes : Qu'importe d'oîi viennent les fonds, pourvu qu'ils vous servent? Mais ceux-ci ne sortent pas des fonds secrets. Il y a à Paris des capital i.stes, des chefs de* grandes maisons industrielles, des chefs de grands magasins... {Exclamations et rires,)

A droite. — Nommez-les !

M. Jaurès. — ... qui tiennent à être aimables avec les compagnons et avec moi, et vous voyez que nous faisons un bon usage de cet argent.

J'ai donc le droit de demander au gouvernement, malgré les protestations ironiques de la majorité, pourquoi il 'a perquisitionné chez des centaines d'ouvriers à Paris, pourquoi tout récemment il a chassé de Charleville des ouvriers belges, mariés en France, y habitant depuis trente ans, y élevant une nombreuse famille et n'ayant commis d'^autre crime que d'avoir chez eux un journal non pas anarchiste, mais socialiste.

Quand vous avez procédé avec cette légèreté et cette rigueur contre la démocratie ouvrière, je vous demande, ea

LA PROPAGANDE ANARCHISTE ET LA REACTION 60t

présence des articulations précises que j'apporte à la tribune... {Exclamations au centre.)

' M. LB COMTE DE Kergàriou. — Ce soDt de simples insinuations, et rien de plus!

M. Jaurès. — ... s'il n'est pas du devoir du gouvernement de provoquer sur ces faits un commencement d'insrtruction et d'enquête.

Ce n'est pas tout, messieurs. L'anarcliiste qui conseillait la violence aux ouvriers de Carmaux est chassé à coups de pied par les ouvriers, et il n'a que le temps de prendre le train, laissant sa malle à l'hôtel.

Cette malle, ainsi abandonnée, on ne l'a ouverte qu'il y a quelques mois, après l'attentat de Vaillant.

Si au moment du départ de Tournadre, nous avions dit^ nous, que ce commis-voyageur de l'anarchie, qui venait conseiller aux ouvriers d'employer la dynamite, avait dans ses papiers des témoignages de sympathie de certaines personnes de l'aristocratie ou de la haute banque, on aurait prétendu que nous échafaudions un roman puéril et vous nous auriez accueilli avt^c des risées. C'est pourtant la vérité, messieurs, car après Tattentat de Vaillant, la municipalité socialiste de Carmaux a ouvert la malle — la municipalité socialiste, et non pas la police ; car si c'avait été la police, nous n'aurions certainement pas eu connaissance de ces deux petits documents curieux, et M. le garde des sceaux pourrait s'écrier avec la même intrépidité qu'il n'y a rien, absolument rien 1

Dans cette malle, on a trouvé deux cartos;' l'une est ainsi libellée: «A M. Tournadre, M. de Uothschild, avec tous ses remerciements » ; et l'autre : « A M. Tournadre, M"° la duchesse d'Uzès, regrettant de ne pouvoir faire davantage. » {Mouvements cliveras.)

M. Lbydët. — Voilà une association de malfaiteurs. {On rit.)

M. LE COMTE DE Kergariou. — Ccs cartcs nc prouvent -rien du tout!

M. Georc.es Behry. — Pour M""" la duchesse d'Uzès, il s'agissait évidemment d'une simple aumône.

602 DISCOURS PAHLEftfENTAIRES

M. Jaurès, — Lorsqae ces deux petits documents furent communiqués à la presse, les journaux officieux — et ils sont nombreux — s'empressèrent de fournir toutes les explications convenables. M. de Rothschild avait été blessé à Tœil dans une chasse — les accidents de chasse sont, paraît-il, sous la troisième République un des attributs de la souveraineté [Bnnt) — et Tournadre était allé déposef sa carte chez M. de Rothschild. J admire cet échange de politesses entre le capital et Kanarchie.

Mais M. de Rothschild a pour ses ennemis de lanarchisme d'autres attentions tout à fait ingénieuses et discrètes. L'anarchiste Malato, qui est d'ailleurs un écrivain de mérite, avait été accusé par un journal d'avoir été l'agent salarié de^M. de Rothschild. Ce dernier a protesté, et avec raison, car je crois que l'accusation n'était pas fondée^ ; mais voici ce que Malato dit lui-même dans son livre de la Commune à Vanarchie, 11 annonce qu'il a fondé V Agence cosmopolite, et il ajoute :

« J'avais une occupation indépendante qui me permettait de vivre sans exploiter personne, car j'étais à la fois directeur, traducteur, copiste, secrétaire et caissier. Cinq ou six fois par mois, Gomer, déchu de son rang de propriétaire, allait porter la copie dans les bureaux afin d'inspirer la croyance à un personnel nombreux, et je le payais le plus largement possible. Je ne possédais, je l'avoue, aucun correspondant à Londres, Berlin, Sainl^Pctersbourg, Vienne ou Rome, mais je me tenais soigneusement au courant de tout le mouvement européen, lisant le plus de journaux possible, et ma foi, je ne dédaignais pas de donner de temps à autre libre cours à mon imagination. Aussi, bien qu'ignorant des opérations de Bourse, j'ai pu pendant cinq années donner des nouvelles financières. »

Nul de vous ne fera aux esprits positifs qui gouvernent à la rue Laffitte l'injure de supposer qu'ils ont pris au sérieux une pareille agence, et pourtant Malato raconte dans ce

1 . La parfaite loyauté socialiste et révolutionnaire de Malato est hors (le doute. — Jean Jaurks.

même livre qu'un de ses premiers abonnés a été M. de Rothschild.

Je trouve que voilà bien des politesses et je demande au gouvernement d'expliquer d'où viennent les renseignements qui ont été fournis par le journal le Temps^ à la date des 4 et 5 mars.

Le gouvernement, le 23 février, nomme à la préfecture de police, pour aider le préfet, M. Lépine, à centraliser toute l'enquête sur les anarchistes, un homme fort distingué, inspecteur général des services pénitentiaires, et qui avait été pour ces questions le collaborateur très remarqué du journal le Temps. Quelque temps après son installation à la préfecture de police, M. Puybaraud se laisse aller très sincèrement aux douceurs de l'interview, et il dit dans plusieurs grands journaux gouvernementaux qu'il a connu dans ses tournées Sébastien Faure, ancien élève des jésuites, qu'il y a dans le mouvement anarchiste beaucoup d'anciens élèves des jésuites ou d'hommes appartenant à un groupement clérical, et qu'il conviendra d'étudier de près les relations qui peuvent exister entre lemonde anarchiste et le monde clérical. •

Voilà ce que disait dans une interview un de vos principaux fonctionnaires de la police.

M. René Gautier. — Il a eu tort, voilà tout !

M. Jaurès. — Je vous demande pardon.

Et alors, quelques jours après, dans le journal le Temps y paraissaient les' lignes suivantes, que je demande à la Chambre la permission de lui lire :

« Sur les nombreux individus arrêtés dans les rafles de ces jours derniers, il n'en est pas deux qui puissent justifier de leurs moyens d'existence. A leur domicile, on trouve des sommes assez importantes : chez l'un d'eux, à Choisyle-Roi, c'est 300 francs en or que l'on a découverts, et la plupart de ceux chez qui l'on a perquisitionné sont munis de sommes courantes de 30, 40, 50 francs. Dans sa dernière perquisition, M. Pédée a trouvé une somme de plus de 320 francs chez un anarchiste, et on se souvient enfin que l'ancien jésuite Sébastien Faure glissa 500 francs dans la poche de son portefeuille pour lui servir de viatique au

604 DISCOURS PABLBMENTAIRES

cours de sa délentioo. D'où leur vient cel argent ? Voilà ce qui préoccupe et ce que recherchent les magistrats matructeurs. »

Je ne prends pas ces détails à mon compte, mais je tiens à bien préciser, afin que le gouvernement précise à son tour ses explications.

« D'autre part, on a constaté, continue le Tempsy quo bon nombre des individus arrùlés sont velus de chemises à raies routes, provenant d'un même magasin qui les fournirait soit à une association, soit à une même personne chargée de les distribuer. » [Interruptions et Hres sur divers bancs.)

« On a remarqué de même que presque tous sont très proprement vêtus; leurs mains sont blanches, exemptes de callosités et n'ont rien des mains d'ouvrier ; et cependant ils ne doivent pas vivre d'un métier manuel.

<« Il s'en ronconlre aussi qui ont fait de bonnes études, et il en est quatre qui sortent d'une école supérieure tenue par les frères. Ils ne vivent pas de l'ignoble métier de souteneur. Presque tous se contentent de ne rien faire. Il faut donc que cet argent qui ne vient ni de femmes, ni de vols, ait une provenance mystérieuse. Dans ce cas toutes les hypothèses sont permises. Personne, à l'heure actuelle, ne recherche à la préfecture de police quelle est la main qui donne cet argent. »

Ainsi s'exprimait le journal qui quelques jours avant publiait une interview de l'un de vos principaux fonctionnaires de police, rédigée exactement dans le même sens.

Le lendemain, le Temps ajoutait :

tt Tournadre a été arrêté hier à la suite de découvertes qui ont été faites dans ses papiers, et envoyé au Dépôt. Il a été interrogé par M. Meyer, juge d'instruction, et ce matin, à la suite de cet interrogatoire, il a été dirigé sur Mazas. Chez lui, rue Ramey, 52, on a trouvé une volumineuse correspondance, fort instructive. En effet, un grand nombre de lettres^ de cartes ont été saisies, lui annonçant ou accon\pagnaat des envois d'argent. Plusieurs caries de prêtresle préviennent de l'arrivée prochaine de ccrlaines sommes destinées à être

partagées entre lui et quelques compagnons dont les noms •ont été précieusement recueillis par la préfecture de police.

« Il résulte de plus de Tensemble des perquisitions faites ces temps derniers, de la lecture attentive des multiples papiers, lettres, notes, correspondances saisis, aussi bien que de tous les renseignements recueillis et venus de maints endroits, que beaucoup de compagnons recevaient, sous prétexte de secours, de Targent des personnes riches qui supposaient de la sorte, par leurs dons généreux, se ménager des amis, au besoin même des protecteurs, le jour d'un péril possible . »

Messieurs, je demande à quelle préoccupation peut avoir obéi lejournal le Temps en publiant ces docuraenls. [Interruptions et bruit,) D'habitude, ce journal n'a pas l'intention d'être désagréable au gouvernement : ce n'est pas son rôle, et il passe pour être toujours particulièrement bien renseigné quand il n'y a pas un intérêt gouvernemental à ce qu'il le soit moins. [Mouvements divers.)

Et alors, messieurs, pendant cinq ou six jours, tous les journaux de toutes nuances ont discuté sur les faits racontés par lejournal le Temps et qui confirment ceux dont je vous ai parlé tout d'abord. 11 y a eu dans tous les journaux, des journaux républicains aux journaux religieux, échange d'explications et de polémiques.

M. Yves Guyot a signalé dans ces faits la conséquence d'un mouvement qu'il appelle le « mouvement de démagogie cléricale » .

h' Univers eiVAntorife ont répondu, sans nier la matérialité des faits, se bornant à contester leur interprétation.

Le Soleil et le Gaulois ont déclaré que les faits étaient exacts, mais qu'il était impossible, sous un gouvernement républicain qui ne protégeait pas la sécurité des citoyens, que les citoyens n'essayassent pas de se protéger euxmêmes par des primes d'assurance.

Et c'est seulement lorsque depuis six jours duraient ces polémiques, ces demandes et échanges d'explications que j'ai écrit à M^ le garde des sceaux et à M. le ministre de l'intérieur pour leur dire que je désirais leur poser une très

606 DISCODRS PARLEMENTAIRKS

simple question : je voulais leur demander ce qu'il y avait de fondé dans ces faits et quelle sanction ils entendaient donner aux révélations des journaux gouvernementaux.

Eh bien ! je mets au défi M. le garde des sceaux et M. le ministre de l'intérieur d'expliquer l'attitude qu'ils ont eue à ce moment-là. Il y avait une semaine que les révélations faites par le Temps alimentaient les polémiques de la presse ; M. le ministre de l'intérieur et M. le garde des sceaux étaient prévenus par écrit, dès la veille, de mon intention de leur adresser une question : ils pouvaient répondre tout de suite ; et si c'étaient là des racontars misérables que j'avais trop naïvement accueillis, il leur était bien facile de m'humilier et d'humilier du même couple parti qui m'avait chargé de leur poser une question. Mais M. le ministre de l'intérieur se borna à me dire : Je ne puis pas vous répondre parce que je ne sais pas de quoi il s'agit.

M. Raynal, ministre, de Vintérieur. — Du tout ! C'est parce qu'il s'agissait d'une information judiciaire. {Dénégations à V extrême gauche,)

M. Jal'rès. — J'affirme que telle a été la réponse de M. le ministre de l'intérieur...

M. MiLLERÂND. — Et moi aussi !

M. Jaurès. — ... et M. Millerand est là pour témoigner que M. le ministre de l'intérieur n'a point invoqué la raison qu'il vient de mettre en avant.

M. Millerand. — Pas un instant !

M. LE Ministre de l'intérieur. — Je vous demande pardon !

M. Jaurîîs. — Et j'en dirai autant de M. le garde des sceaux. L'un et Tautre m'ont déclaré: Nous ne savons pas. Nous n'avons entendu parler de rien.

M. Millerand. — C'est cela même.

M. Jaurks. — Et alors je leur ai dit : Mais si vous n'avez pas entendu parler de faits qui ont pu cependant mériter d'appeler votre attention, et dans tous les cas celle de vos fonctionnaires chargés de faire une enquête sur les agissements anarchistes, c'est qu'il n'y a rien ; vous viendrez alors très simplement le dire à la tribune. Et j'affirme que M. le ministre de l'intérieur m'a répondu : Je ne puis

pas dire qu'il y a quelque chose, mais je ne puis pas dire non plus qu'il n'y a rien. (Mouvements divers.)

M. LE Ministre de L'iNTÊniBUR. — Parfaitement !

M. Jaurès — Voilà pourquoi mon interpellation vient aujourd'hui à cette tribune.

Eh bien ! comment se fait-il que vous ne puissiez pas nous renseigner ? Il y a deux mois que vous avez réduit toute la politique à une police contre les' anarchistes ; il y a deux mois que vous organisez une sorte de poursuite théâtrale contre les anarchistes (Rumeurs à gauche et au centre) pour frapper Topinion beaucoup plus que pour atteindre le péril.

Vous avez fait en une fois, en une nuit, des milliers de perquisitions et d'arrestations ; tous les matins vous remplissez les journaux des actes de la police, et lorsqu'il s'agit de savoir d'où vient l'argent, et qu'il s'est produit contre certains membres de la haute banque ou contre le clergé, dans vos journaux mêmes, des accusations précises qui semblent confirmées par des déclarations embarrassées de vos fonctionnaires de police, vous venez dire que vous ne savez rien, que vous n'êtes pas renseignés ! Mais alors, de quoi vous occupez- vous donc ? Quelle est la comédie que vous jouez ici ? {Applaudissements à V extrême gauche,)

M. MiLLERAND. — Très bien ! très bien !

M. Jaurès. — Et si vous essayez d'atténuer l'effet de tous les documents qui ont été découverts, si vous essayez, par exemple, de prétendre que les cartes des prêtres qui ont été trouvées ne se rapportent qu'à des secours, qu'il n'y a pas là matière à une enquête politique, je dis que vous êtes dupes du plus déplorable aveuglement. {Exclamations à droite.)

M. d'IIulst. — Je demande la parole.

M. Jaurès. — Je dis que la tactique de l'Eglise, depuis qu'elle a senti dans le monde un grand ébranlement social, est de pénétrer dans tous les milieux, même anarchistes, — vous en avez eu la preuve ces jours derniers encore. ..

M. Joseph Reinach et plusieurs membres au centre, — Où ? A la Madeleine ?

M. Jaurès. — ... lorsqu'en vue de son union nationale l'abbé Garnier faisait appel aux anarchistes. Et l'anarchiste

<)08 DISCOURS PARI.EMENTAIRES

Malato, un militant que vous avez expulsé, raconte que déjà en 1886 le clergé faisait tous les efforts imaginables pour attirer à lui les anarchistes.

M. Gustave Rouanet. — Et il en a attiré. Par exemple, M. Gouzien, du Sacré-Cosur !

M. Jaurès*. — Je dis qu'il y a là une petite partie de toute la tactique suivie par T Église depuis quelques années en matière sociale, et que vous êtes terriblement aveugles si vous ne vous en préoccupez pas.

Oui, rÉglise joue depuis quelques années un double jeu ; d'un côté, elle essaye de saisir les gouvernements, de pénétrer chez eux, d'y glisser son esprit, son action ; elle essaye de se donner aux gouvernements comme un contrefort indispensable, de s'offrir aux classes dirigeantes comme une sauvegarde nécessaire contre le socialisme ; et d'autre part, comprenant bien qu'il n'y a de pouvoir durable et profond, que celui de la démocratie, elle essaye d'attirer à elle le monde du travail par des attitudes, par des paroles que TOUS dénoncez, quand elles se manifestent chez nous, comme subversives et démagogiques. Nous en avons vu bien des exemples.

Tout récemment, un anarchiste. Grave, pour un livre publié depuis un an, a été livré à la justice. Après bien d'autres, après la génération républicaine de l'Empire, il critiquait violemment — et je ne veux pas discuter ce point — les effets du militarisme ; mais il y avait eu un jésuite, le P. Forbes. d'origine, en partie au moins, étrangère, qui avait tenu en chaire le même langage; cela avait ému la Chambre précédente, et le gouvernement avait ordonné son expulsion.

A Vextréme gauche, — Ce jésuite s'étail exprimé en termes encore plus violents !

M. Jaurès. — Eh bien ! nous avons assisté à ce spectacle très curieux qu'au moment même où vous livriez Grave à la justice et où il était frappé de deux ans de prison pour les lignes qu'il avait écrites, vous rouvriez au jésuite qui avait tenu exactement le môme langage les portes du pays, vous lui rendiez le droit de recommencer sa prédication. {Mouvements divers.)

Et il en est partout ainsi. Vous nous reprochez, à nous socialistes, d'être responsables indirectement des attentats anarchistes, non pas par nos conclusions, mais par nos prémisses. Vous nous dites que nous faisons de Tordre social actuel une critique si violente, si excessive, que les esprits simples, incapables de comprendre l'organisation nouvelle que nous proposons, incapables surtout d'attendre l'effet de ce vaste groupement international du prolétariat, se laissent emporter d'emblée aux plus détestables violences, aux plus coupables agressions.

Vous nous dites cela à nous et je ne le discute pas. Mais que direz-vous alors à TÉglise qui pour ressaisir son troupeau de peuples, s'est jetée derrière eux dans les chemins mêmes où ils se précipitaient? Que direz-vous au pape luimême, qui dans cette encyclique où il essaye pourtant de combattre le socialisme, a jeté aux peuples inquiets, aux foules souffrantes des paroles vraiment révolutionnaires (Mouvements divers)^ oui, révolutionnaires !

Oh ! les travailleurs ne sont pas dupes, comme vous Têtes, de cette tactique de l'Église. [Applauuissements à V extrême gauche.) Ils savent très bien que la liberté répu- Vilicaine est la condition de la justice sociale; ils savent très bien que Tesprit laïque est Tàme de la révolution non seulement politique, mais économique. [Applaudissements sur les mêmes bancs.) Ils savent très bien que tant que les consciences seront soumises à la tutelle du dogme et à la discipline de. TEglise, il pourra y avoir quelques petites émeutes de métier, comme au moyen âge, tant qu'il n'y aura pas d'affranchissement social [Très bien! très bien! à Vextrâme gauche) ; et ils n'avaient pas attendu que le pape Léon XIII raillât lourdement le député coiffeur et les représentants des ouvriers pour être fixés sur les tendances du

Vatican. [Très bien! très bien ! sur les mêmes battes.) Ils n'avaient pas attendu pour être renseignés que le pape, au moment même où il semblait se pencher sur le peuple, lui témoignât les dédains prudhommesques des vieilles classes dirigeantes.

Mais vous, de quel droit nous reprochez-vous les préten-

dues excitations qui sont commises par ceux-là mêmes devant lesquels vous vous inclinez, lorsque dans cette encyclique le pape dit « que les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ».

Lorsqu'il dit ceci :

« Une usure dévorante. . . »

M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — C'est pour les usuriers qu'on gouverne. [Exclamations,) Parfaitement !

Quand on parlait de la conversion, il fallait entendre les cris que poussait M. Say. Et dès qu'il n'a plus été ministre, il Ta demandée! [Bruit.)

M. JAunÈs. — « Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de rÉglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain, d'une insatiable cupidité. A tout cela il faut ajouter le monopole du travail et des effets de commerce aux mains d'un petit nombre de ■ riches et d'opulents, qui réduisent à un joùg presque servile l'infinie multitude des prolétaires. »

M. LR COMTE DE Douville-Maillefeu. — Très bien ! très

bien!

M. Jalhès. — Ah ! il ne nous déplaît pas, à nous, que la papauté, gardienne depuis des siècles de l'esprit conservateur, soit obligée, devant l'expansion du socialisme international, du socialisme humain, de confirmer les critiques du parti socialiste ; il ne nous déplaît pas, à nous, qu'elle soit obligée d'avouer les misères et les iniquités sociales ; il ne nous déplaît pas, à nous, que l'universalité du mouvement socialiste — celle universalité à laquelle jusqu'ici l'Église avait attaché la vérité — oblige la papauté elle-môme à ♦avouer ce qu'il y a de vrai et de profond dans les revendications populaires ; il ne nous déplaît pas que l'universalité ouvrière ait arraché cet aveu à la catholicité cléricale ! ( Interruptions à droite.)

Oui ! l'Église' est obligée d'avouer que Thumanité est en proie, en ce moment-ci, h la domination de maîtres inhu-

mains et d'une insatial)le cupidité. (Applaudissements à Vextrçme gauche.)

M. LB VICOMTE DB MoNTFORT. — Le Christ Tavait dit bien avant Léon XIII, et la doctrine de TEglise n*a pas changé.

M. Jaurès. — Elle est obligée, elle qui prétend avoir aboli l'esclavage antique, d'avouer qu'il s'est constitué une forme moderne de l'esclavage ; elle est obligée d'avouer que l'usure a reparu sous la forme moderne du dividende capitaliste.

Mais que fait donc le pape en promulguant cela, sinon condamner jusque dans sa racine même l'ordre social actuel? Et lorsque vous nous frappez, lorsque vous nous dénoncez comme les excitateurs qui égarent les esprits, et lorsqu'en même temps, par la plus ironique contradiction, vous vous inclinez devant le pape, qui quoi qu'il veuille et quoi qu'il fasse, a été un moment parmi ces destructeurs, vous donnez la preuve ou d'un singulier aveuglement, ou d'un parti pris étrange contre la démocratie républicaine. [Applaudissemenls: à V extrême gauche.)

Et ces constatations, qui sont tombées sur les peuples non pas dans l'exaltation d'une réunion publique, non pas dans la fièvre de 'souffrances qui est causée souvent aux travailleurs par les injustices présentes, mais en paroles recueillies, méditées à loisir par l'autorité qui dispose des siècles, elles ont eu en France même des commentateurs passionnés.. Il n'y a pas que nous qui ayons fait ce que l'on appelle du socialisme révolutionnaire. M. de Mun protestait tout à l'heure contre le titre de « socialiste chrétien »; soit! je. dirai qu'il a été quelquefois non pas un socialiste chrétien, s'il ne le veut pas, mais un socialiste révolutionnaire.

Voici ce que je lis dans le très éloquent et très beau manifeste inaugural par lequel M. de Mun a pris la direction effective de la revue V Association catholique^ le 15 janvier 1891 :

w Au-dessous de ces phénomènes extérieurs, de ces agitations tumultueuses, il y a une cause profonde qui les explique et qui en est la source véritable : c'est le laborieux enfantement d'un temps et d'un régime nouveaux. Le siècle

^^^mim .'^rm

612 DISCOURS PA&LEMBNTAIRES

qui s*achève a*emporte pas seulement avec lui Thistoife écoulée d*uQ cycle de cent années, il marque dans ses dernières heures rirrémédiablô déclin d^une doctrine déchue et du cycle épuisé.

i< Les vieux moules sociaux et poIitiquoB sont brisés ; leurs morceaux disjoints ne sont plus qu'à peine assemblés ; que sera le moule de la société nouvelle ? Voilà la question qui agite Tunivers.

« Ceux qui ne Tentendentpas s'endorment dans un funeste sommeil; ils ressemblent à Louis XVI demandant, au soir du 14 juillet 1789, si c'était une révolte ! A eux aussi il faut répondre : C'est une révolution, la plus profonde, la plus entière peut-être qui se soit jamais annoncée au monde.

« Et comme dans toutes ces révolutions sociales, c'est la propriété qui en sera l'enjeu { Très bien ! très bien! à V extrême gauche); car ainsi qu'autrefois la propriété féodale et la propriété ecclésiastique ont été les objets principaux des revendications de Tégalité, aujourd'hui la propriété financière et la propriété industrielle excitent au même degré les passions irritées par d*insupportables abus. [Très bien! très bien! à V extrême gauche.)

a La lutte est ouverte entre les deux classes que le siècle de la ^bourgeoisie a formées et maintenues, celle des salariés et celle qui possède les instruments du travail. Cette lutte est toute Thistoire de notre temps. Le peuple y est engagé tout entier et il répète comme un mot d'ordre, en la tournant à son profit, la parole qui fit il y a cent ans^la fortune de ses maîtres : « Qu'est-ce que le quatrième Ktat? « — Rien ! — Que doit-il être? — Tout. » [Applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. Hbnry Maret. — C'est très beau!

M. Jaurès. — Ah! vous avez bien raison de dire que c'est très beau, et je pourrais citer d'autres paroles aussi éloquentes prononcées par notre honorable collègue et dans son discours de Toulouse, et aussi dans son discours de Landerneau. Celles-là suffisent, elles sont décisives.

Messieurs, il y a quatre jours, à propos des poursuites contre le député socialiste Toussaint, le journal le Soleil

réclamait que ces poursuites fassent étendues aux députés Faberot et Groussier, et il disait : « La Chambre dira si elle veut voter pour ou contre ceux qui annoncent ^effondrement prochain de la société. » Voilà une formule qui n*est pas très rassurante pour M. de Mun. {On rit,) Et d'ailleurs je ne suis pas sûr que le ^9o^ei7 et ses amis fussent très fâchés de le voir compris dans les poursuites. (Nouveaux rires.) Seulement ils ne les demandent pas encore pour lui : ils ne les demandent que pour nous.

M. de Mun est certainement bien au-dessus de ces craintes, et pour prononcer ces paroles, il a dû probablement affronter des combats beaucoup plus redoutables et plus périlleux que Taccusation du ministère public. Mais qu*il se rassure^ il a toujours combattu la République ; il n*est venu à elle que sur les conseils du pape et pour combattre la politique républicaine. Tout lui est donc permis désormais. ( Tr^s bien/ très bien ! à Vextrême gauche,)

Les hardiesses sociales et les imprudences de langage ne sont interdites qu'aux militants, républicains de la première heure; elles ne sont interdites qu'à ces ouvriers qui s'ils demandent beaucoup à la République, ont commencé par lui tout donner. [Applaudissements sur les mêmes bancs,)

Et pendant que le ministère fait saisir la noble et patiBque Revue socialiste de Benoit Malon, qui n'a jamais contenu une parole de haine, pendant qu'il arrête les épreuves...

[M, le garde des sceaux fait un signe de dé'négation.)

M. Jaurès. — Je vous demande pardon, monsieur le ministre! vous l'avez oublié dans ce déluge d'arrestations. [OnHL) ,

Pendant que vous avez fait saisir les épreuves uniquement parce que Timprimeur vous était suspect, il a été permis à \ Association catholique de publier tout ce qu'elle a voulu ; il lui a été permis de publier, sous la signature du révérend Spealding, — car il n'y a pas que nous qui soyons internationalistes — qu'aujourd'hui, « le capital, l'électricité, la vapeur, maniés par des hommes capables et n'ayant d'autre but que le lucre, agissaient sur les populations ouvrières comme un poison infect». Il a été permis à Y Association

catholique de publier ces paroles, qui commentées ou colportées dans les ateliers, y pouvaient produire de très justes, mais de redoutables colères*: « Si Ton a pu contester le droit du seigneur au moyen âge, on ne peut contester que la société moderne ait institué, dans les ateliers, dans les usines, le droit du contremaître. » [Interruptions à droite.)

M. Gustave Rouanet. — C'est V Association catholique qui parle, et c'est la vérité.

M. Jauhès. — Et pendant que dans toutes les réunions publiques tenues par nous, vous envoyez vos commissaires de police pour guetter nos moindres paroles et pour les dénaturer au besoin, il est permis à tous les prédicants catholiques, dans toutes les chaires, de tenir un langage plus violent que celui qui est tenu dans aucune réunion publique. [Applaudissements à V extrême gauche.)

Je regrette que Thonorable ministre des travaux publics, M. Jonnart, ne soit pas ici ; je le prierais de faire quelques ■citations. On a cité nos journaux en découpant des phrases ; nous n'avons pas besoin, nous, d'user de ces procédés, et je prie M. le garde des sceaux, s'il a quelque loisir, de lire toute la collection du journal la Croix; il y verra que « les conservateurs qui ne savent pas se défendre résolument ne sont plus des conservateurs, mais des jouisseurs ». Il y verra que « les capitalistes, francs-maçons et juifs, c'est-à-dire la moitié au moins des capitalistes (Sourires)^ ont élevé des fortunes scandaleuses sur la ruine des misérables ». Il y verra a qu'il faut reconduire tous les financiers à la frontière à coups de pied ». (Exclamations à gauche.)

Et depuis les attentats anarchistes, il y verra développer ce thème étrange que tout est permis contre la société républicaine.

La note a été donnée par un article du P. Antoine, qui a paru dans V Univers, qui a été reproduit le lendeifiain avec beaucoup d'éloges pour sa décision et sa vigueur par uii journal anarchiste que vous avez supprimé, VEn-dehors^ article qui était intitulé le Christ et la Dynamite. On vous met entre le calice du prêtre et la marmite du dynamiteur. Du moment que»vous avez laïcisé, il n'y a plus de droit, il

lA PROPAGANDE ANARCHISTE ET LA REACTION 615

n'y a plus d'humanité, et vous n'avez plus aucun titre a réprimer les attentais.

Voulez-vous voir en quels termes, plus récemment, il était question dans un de ce» journaux, la Croix de Mor^ laix, de l'attentat de Vaillant? Cela ne remonte pas à bien loin. L'article a pour litre: la Bombe,

« Jacques Misère a faim. Sous ses haillons le froid lui roidit les membres pendant que la faim lui tord les entrailles.

u II trime dur, le malheureux, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, pour gagner un morceau de pain à sa famille et payer Taffreux galetas où il s'abrite avec ses

a Et pendant qu'il travaille, sa pensée marche; il songe au bourgeois qu^il enrichit par son Isbear et dont le riche équipage l'a éclaboussé tout à l'heure.

« Pourquoi tout aux uns et rien -aux autres ? se dit-il.

« Le devoir? la vertu? il n'y croit plus.

« 11 n'y a plus ni vertu ni devoir quand il n'y a plus de Dieu! et Dieu, les laïcisateurs d'hôpitaux et d'écoles l'ont supprimé pour le peuple.

u Jacques Misère ne craint plus Dieu, et il veut jouir de la vie comme les financiers ventrus qui l'éclaboussent.

(( Le bourgeois passe dans l'usine, pour examiner l'ouvrage; et tout à coup, Jacqiies Misère se redresse menaçant :

a Tout aux uns, rien aux autres, dit-il; c'est injuste! Tu « as trop de richesses, part à deux ! »

« Le patron sourit de mépris. « Fais ton paquet et va- « t'en ! »

« Jacques Misère est parti. C'est la famine, c'estla mort.

« 11 lui restait quelques sous ; il en a acheté des clous et de la poudre... il a fabriqué une bombe... »

M. Clovis Hugubs. — Voilà l'excitation!

M. d'HuLST. — Le journal ne dit pas qu'il a bien fait.

M.Jaurès. — Messieurs, je tiens à terminer, par un sentiment d'absolue loyauté, la citation de cet article :

u 11 rôde maintenant aux abords de l'hôtel du bourgeois

viveur et repu. II allume la mèche, il va sauter avec Tautre. Que lui importe ? il ne craint plus rien, depuis qu*il ne craint plus Dieu; il n'espère plus rien depuis qu'il n'espère plus. en Dieu! »

Et ceci, qui a été publié encore par un journal breton et en breton, pour s'adresser à des populations plus primitives» mais dont voici la traduction exacte :

(( Ces bourgeois ventrus, enrichis de biens volés parleurs ancêtres pendant la Révolution, ent^^raissés de la sueur des artisans et des laboureurs* ont peur maintenant, i»

Ëh bien, j imagine que si vos procureurs... ou plutôt, je ne parle plus des procureurs de la République, il n'y en a plus : on les révoque depuis qu'ils font acte de conscience ! (Vifs applaudissements à V extrême gauche, — Mouoeynents divers,) Mais, dirai-je, si les délégués ministériels à la justice... (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs) avaient étudié ces textes avec la passion juridique qu'ils ont déployée dans Texamen des paroles inoiïensives du député Toussaint, je crois qu'ils auraient trouvé bien des fois l'occasion d'appliquer un certain nombre de textes du code pénal. [Très bien! très bien! à V extrême gauche.)

Mais rassurez-vous, nous ne le demandons point. Car si ceux qui dans la presse cléricale publient de telles paroles, s'imaginent simplement qu'ils amèneront un moment à eux le peuple trompé pour restaurer la puissance de l'Église, le bon sens des travailleurs suffit à faire justice de cette prétention.

Et s'il y a quelques prêtres qui devant les récents scandales sentent en elTet sincèrement s'éveiller en eux certaines colères plébéiennes; s'ils essayent de ranimer contre toutes les injustices présentes ce qui peut subsister dans le christianisme fmissant d'esprit évangélique et révolutionnaire, eh bien I qu'ils le veuillent ou non, et à condition que nous ne soyons pas leurs dupes, ils travaillent pour nous. (Mouvements divers. )

Au centre. — Vous ne seriez pas ici sans eux î

M. Bai DIX. — C'est vous qui ête.'^ ici par eux, vous le savez bien 1

LA PROPAGANDE ANARCHISTE ET LA REACTION 6i7

M. Jaurès. — Nous n'avons donc pas à solliciter une extension de vos poursuites abusives, mais nous avons le droit d'exprimer un étonnement et même un double étonnement. D'abord, c'est que les mêmes hommes qui écriventces paroles, qui pour attirer à eux la démocratie souffrante impriment ce que je viens de vous lire, nous . dénoncent tousles jours, nous, comme excitateurs et comme agitateurs.

Et parmi nos collègues de droite, dont quelques-uns ont été élus avec le concours de ces journaux, nous en trouverons plus d'un, dans quelques jours, qui aura le courage de voter, pour des paroles anodines, des poursuites contre un député socialiste.

M. LE COMTE OB Douvillë*Maillef£U. — Ce n'est pas sûr!

M. Jaurès. — Et puis nous avons un autre étonnement à exprimer.

Ah ! messieurs, le gouvernement prétendait qu'il ne faisait pas à propos d'anarchisme des procès de tendance, qu'il voulait simplement faire œuvre de défense sociale. S'il veut uniquement accomplir cette œuvre, pourquoi ne dénonce-t-il pas en même temps à cette tribune et les paroles qu'il nous reproche et les paroles qu'on peut reprocher aux autres?

^avez-vous pourquoi vous n'avez jamais songé à inquiéter ou même à dénoncer à l'opinion les journaux qui font la propagande que je vous indiquais tout à l'heure? C'est parce cj.ue ces mêmes journaux, en même temps qu'ils dirigent contre certaines catégories de capitalistes les paroles que je citais, sont des ralliés; politiquement, ils vous soutiennent. {Applaudissements à r extrême gauche, — Mouvements divers.)

M. Georges Trouillot. — Us nous couvrent d'injures tous les jours !

M. Jaurès. ^- Ily a plusieurs mois qu'ils disent qu'il faut V se ranger derrière ce gouvernement qui veut le maintien de Tordre et le rétablissement de la tolérance, et si vous ne pouvez pas les poursuivre, c'est par la raison qui vous empêche de dénoncer certains passages de l'encyclique.

Comment donc pourriez-vous faire, dans Tordre économique, delà peine au pape, qui vous est si utile dans Tordre politique ?

Comment, au momeat où vous vous inclinez devant lui coH^me devant lu plus haute autorité morale qui soit au monde, oubliant que la Révolution française, par la promulgation des Droits de Thonime, est bien aussv- une haute autorité morale (2Vès bient très bien I à C extrême gauche)^ comment pourriez-vous vous brouilla avec lui ? Et vous ne pouvez pas davantage inquiéter les joarnaux cléricajuxqui font tout à la fois une propagande que vous appeler démagogique et une propagande ministérielle. [Rumeurs au eeyitre,)

Mais, messieurs, qu'arrive ra-t-il?

C'est que c'est la République et la démocratie républicaine qui feront les frais de ce double jeu. Devant votre aveuglement rÉglise reprend la tactique qui a réussi à tous les prétendants césariens de notre siècle. Cette tactique ne peut aboutir qu'au moyen d'une coalition, comme a fait Napoléon III, et comme aurait fait l'autre il y a quelques années : je veux dire la coalition des frayeurs bourgeoises et de certains appétits du peuple excites par eux.

Voilà ce qu'ont voulu faire les Césars, ce qu'essaye de recommencer l'Eglise : d'un côté, elle se glisse vers vous, elle se constitue comme l'appui des pouvoirs bourgeois, comme la garantie de la classe possédante, et d'un autre côté, file s'efforce de faire un moment illusion au peuple pour avoir en un jour de coalition tout le monde avec soi et pouvoir faire peser sur tous le même joug.

Pendant que vous permettez à T Eglise non seulement sans l'inquiéter, — vous savez que nous ne le demandons pas, — mais même sans avertir le pays, de continuer son œuvre de propage^ndc ouvrière et paysanne, vous dénoncez tous les jours, vous calomniez tous les jours, vous essayez de perdre dans l'opinion publique et devant les consciences ce parti socialiste qui est une des parties vivantes de la République elle-même, qui a toujours été républicain, qui a toujours défendu la République aux heures du péril. [Applaudissements sur divers bancs à gauche. — Intemiplions au centre.)

M. Baudin. — Nous avons fait la République avant vous, messieurs les opportunistes !

M. LE Président. — Monsieur Baudin, veuillez garder le silence, ou je serai obligé de vous rappeler à Tordre.

M. Baudin. — Nous étions républicains pendant qu'ils étaient bonapartistes.

M. LE Président. — Monsieur Baudin, je vous rappelle à Tordi^e.

M. Baudin. — Merci, monsieur le président.

M. Jaurès. — Vous avez montré un esprit tout à fait contradictoire selon qu'il s'agissait de la démocratie elle-même, en ses fractions les plus ardentes, ou des ennemis sournois de la démocratie. Aussi bien dans vos enquêtes de police que dans votre attitude de politique générale, vous avez été tout indulgence, tout aveuglement volontaire et bienveillant pour ceux qui essayaient de profiter des attentats anarchistes au bénéfice de la réaction, et vous avez essayé de perdre un parti qui veut toutes les conséquences de la République, mais qui en veut avant tout le principe même^ {Applaudissements répétés à Vextréme gauche,)

1. Comme sanction & son interpellation, M. Jaurès dépose Tordre du jour suivant :

« La Chambre regrettant que le gouvernement ait servi par ses déclarations et son attitude depuis trois mois les ennemis de l'esprit républicain, passe à Tordre du jour. »

Après la réponse de MM. Antonin Dubost, garde des sceaux, qui se borne à nier les faits avancés par Tinterpellateur ; de Mun, d'Hugues, d'Hulst, Millerand et Casimir-Perier, président du conseil, l'ordre du jour pur et simple opposé à Tordre du jour Jaurès est adopté par 340 voix contre 179.

LA. CORRUPTIDN ÉLECTORALE

L*élecfloii de M. iLdmond Blauc

Séance du 17 mars 1804

Tenue socs la présidkkcb de M. Charles DUPUY

Au cours de la vérification des opérations électorales du mois d'août 1893, la Chambre a ordonné la nomination d*ane commission d'enquête sur Téleclion de M. Edmond Blanc dans Tarroudissement de Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées).

Par 4 voix contre 2, cette commission conclut à la validation de Télection de M. Edmond Blanc. M. Saint-Germain est rapporteur.

M. Jaurès combat les conclusions de la commission. A la lumière des faits révélés par Penquête, il démontre qu'il y a eu corruption électorale et pression administrative. Il proteste contre les atteintes portées au suffrage universel et demande Tannulalion des opéra lions électorales. Malgré les efforts de M. Saint-Germain, rapporteur, la Chambre, par 282 voix contre 117 sur 399 rotants, annule cette élection.

M. Jachès. — Mossionrs, je ne demande pas le renvoi. Je suis à rentière disposition de la Chambre. [Parlez! parlez!) Je la prie seulement, puisqu'elle ouvre dès maintenant la discussion, de nous permettre de lui donner tout le développement nécessaire.

Je viens combattre les conclusions de la commission d'enquête que vous avez instituée pour Télection de Bagnères-de- Bigorre, et je vous demande de prononcer enfin, après de trop longs mois, Tinvalidation de M. Edmond Blanc.

Si j'interviens dans cette discussion, c'est parce que je faisais partie du bureau chargé d'examiner Télection de

LA CORRUPTrON ELECTORALE 621

M. Edmond Blanc. Sur les premiers documents qui furent produits devant le bureau, sur les premières protestations qui lui furent adressées, je demandai au bureau de voter d*emblée Tinvalidation. Cette proposition fut repoussée à 1 voix ou 2 de majorité, si j'ai bonne mémoire. L'enquête fut votée parla presque unanimité du bureau, et naturellement, n'ayant pu obtenir Tiiivalidation immédiate, — ce qui eût été justice, — nous nous somn(\es ralliés à Tenquéte. Depuis cette enquête elle-même, les aveux que contient un rapport pourtant très bienveillant, les jugements qui ont été confirmés en cour d'appel, un jugement nouveau qui est intervenu depuis quelques jours...

M. Saint-Gbrmain, rapporteur, — Depuis samedi !

M. Jaurès. — ... les documents mêmes que j'ai consultés au dossier de l'enquête n'ont fait que confirmer et aggraver ma conviction.

La lutte sérieuse a été circoàscrite entre M. Edmond Blanc et un républicain gouvernemental; demain, si vous invalidiez Téleclion, la lulle électorale se présenterait très vraisemblablement dans les mêmes conditions politiques.

Ce n'est donc pas la moindre passion de parti que j'apporte ici ; c'est uniquement une question d'honnêteté, de sincérité électorale. Je veux simplement raconter les faits et simplement aussi les soumettre à toutes les consciences dans tous les partis.

Il y a un fait qui domine tout: il y a un homme possédant une grande fortune. Je ne commets pas d'indiscrétion en parlant ainsi de M. Edmond Blanc, c'est constaté d'une manière presque officielle à la page 46 du rapport.' Cet homme sait qu'à cette grande fortune, qui a sinon sa représentation actuelle, nu moins son origine connue dans une grande instituti(^n de jeu, il faut ajouter par surcroît ce qu'on appelle la considération.

Il sait que dans notre pays, dans notre société, quelque grande que soit la puissance de l'argent, elle ne suffit pas à obtenir l'entier respect ; il sait qu'il reste encore dans ce pays quelques préjugés ; il sait que malgré les déplorables abus qui en ont été faits, la Légion d'honneur garde

622 DISCOURS PARLBHBNTAIRES

encore quelque éclat et quelque reflet des héroïsmes premiers dont elle fut la récompense. [Très bien! très bien!) Il sait aussi que le mandat de représentant de la France, malgré les défaillances individuelles qui ont pu le compromettre ou le ternir, retient quelque chose de la grandeur de la France elle-même (Très bien! très ^t^n /), et il lui faut la Légion d'honneur, il lui faut le mandat de député.

Comment les aura-t-il ? Il n'a' pas rendu au pays des services éclatants; il n'a rendu a aucun parti des services signalés ; il n'a pas été mêlé à cette noble bataille des idées qui s'appelle la haute politique ; mais il lui reste une ressource : cette considération, que Targenltoutseulne donne pas directement, l'argent peut la procurer par des moyens détournés, par des procédés indirects.

Il y ajustement, à l'heure où ces ambitions et ces besoins s éveillent en lui, un autre homme qui contre de l'argent distribue des rubans de la Légiob d'honneur et les influences électorales, et alors, d'emblée, sans hésitation, avec une sorte de spontanéité où les philosophes antiques auraient reconnu l'attrait du même pour le même, M. Edmond Blanc s'adresse à M. Wilson.

M. Edmond Blaxc. — Je donne à cette allégation le démenti le plus formel.

M. Jaurès. — Monsieur, nous allons voir les faits, vos propres déclarations; nous allons lire dans les textes officiels vos propres dépositions. Je vous prie jusque-là de ne pas m'inteiTompre, et pour notre dignité commune, de garder un calme impersonnel à ce débat. {Très bien/ très bien! à Vextrvme gauche»)

Je dis que les relations de M. Edmond Blanc et de M. Wilson forment un des chapitres les plus curieux de cette histoire wilson ienne, qui après bien des péripéties p^lementaires ou correctionnelles, est venue se dénouer ici par une invalidation unanime dans laquelle je salue un présage.

Le rapporteur de la commission d'enquête nommée par laChambre à l'occasion des scandales de M. Wilson, l'honorable M. Colfavru, dans un rapport que je lis dans le nu-

méro 3908 des Documenta parlementaires^ aux pages 18i, 182, 183, raconte les tentatives multiples et longtemps infructueuses qui ont été faites par TËIysée auprès de trois ministères successifs pour obtenir, en faveur de M. Edmond. Blanc, la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Les influences élyséennes frappent aux portes des ministères, et partout, longtemps, il y a refus, il y a résistance. La chancellerie demande quels sont les titres du candidat, et elle fait pressentir qu'elle les trouve d'avance insuffisants.

Il se rencontre enfin un ministre de Tagriculture qui admire suffisamment les haras de M. Edmond Blanc pour consentir à ce que les ministres précédents avaient refusé. Voici ce que dit à ce sujet Tlionorable M. Colfavru, rapporteur de la commission d'enquête :

« La commission n'a. d'ailleurs rien trouvé dans le dossier de M. Blanc qui justifie ces prétendus services. Aussi, quand on considère la pauvreté et l'incertitude de ces titres qui pourtant prétendent à une si haute distinction, on constate avec tristesse la coïncidence qu'il y a entre la révélation si soudaine des mérites de M. Edmond Blanc et la révélation non contredite, mais au contraire reconnue exacte par lui, du traité intervenu entre lui et M. Wilson, en octobre 1886, traité publié en ces termes par le journal le XX"" Siècle, numéro du 25 novembre 1887 :

« Extrait des minutes du greffe de la justice de paix du canton de Tours-Centre Jlndre-et-Loire). De l'expédition d'un acte dressé par M* liagot, notaire à Paris, le 25 octobre 1886, annexé à un acte de dépôt dressé au greffe le 16 novembre suivant, enregistré à Tours le lendemain, folio 38, rôle 6, a été extrait ce qui suit : « Société anonyme de la Petite « France. — Liste de souscription à 200 actions nouvelles : « 1° Blanc (Edmond), propriétaire, 43, rue Dumont-d'Urville, « Paris... » Pour extrait conforme délivré par le greffier soussigné. — Signé: Bréchet. »

Et M. Colfavru ajoute : « Rapprochons ces deux dates : l^le 25 octobre 1886, date delà souscription (100,000 francs) par M. Edmond Blanc, à la Petite France; 2^ le 28 décembre 1886, mise à la disposition du minisire du corn-

624 DISCOURS PAHLEMBNTAIRES

merce et do rindustrie, par M. Grévy, président de la République, d'une croix de chevalier de la Légion d'honneur pour M. Edmond Blanc, et demandons-nous sMl n'y a pas làVindiee trop vraisemblable d'un abus d'influence bien autrement exceptionnel que les titres invoqués par le décret du 7 juillet 1887. >>

Vous allez voir, messieurs, que je ne perds point de vue qu'il y a ici engagée une question de probité électorale, et M. Edmond Blanc lui-même, par ses dépositions devant la commission d'enquête, parles explications fournies par lui, donne à cette affaire, qui paraissait d'abord ne se rapporter qu'à la croix de la Légion d'honneur, un caractère plus immédiatement, plus certainement électoral.

Voici la déposition de M. Edmond Blanc que je lis aux pages 226 et 227 du numéro 3908 dos Document parlementaires, séance du 19 juin 1889:

« J/. Colfavru, — Avez-vous négocié avec M. Wilson une part de iO(),()00 francs dans \n Petite France?

« M, Edmond Blanc, — Oui, c'est exact. J'ai été familier de l'Elysée pendant trois ans. Souvent j'ai été admis à la table de M. Grévy et j'ai fréquenté la salle d'armes de rÉlysée où je faisais de l'escrime avec M. Wilson. C'est à celte époque que j'ai mis 100,000 francs dans la société anonyme de la Petite France,

« 3/. Colfavru, — A quelle époque?

« M. Edmond Blanc, — Ceci se passait pendant les trois ans qui ont précédé la chute de M. (irévy. Vous savez que je possède un grand établissement de haras; M. Grévy me témoignait boaucoup d'amitié et s'intéressait à mon entreprise.

« Au sujet des 100,000 francs de la Petite France^ j'y ai pris des intértHs dans un but électoral. M. Grévy était également désireux de me voir entrer dans la vie politique et m'y encourageait. 11 fut à ce moment question d'un siège dans la Vienne, et pour y réussir, j'ai tenu à avoir dans ce département un organe républicain, et j'ai mis 100,000 francs dans la Petite France pour créer à Poitiers une nouvelle édition de ce journal, qui fut appelée la Petite France^ édition de

Poitiers, Je fus alors mis en relations avec les républicains de la Vienne. L'entreprise n'a pas réussi. » {Rires et mouvements divers.)

M. Edmond Blanc. — Pardon! l'entreprise du journal.

M. Jaurès. — J'entends bien, monsieur, et je vous pardonne celte confusion.

Cest précisément voire infortune que les mêmes termes qui s'appliquent à des opérations financières vous viennent tout naturellement sur les lèvres quand il s'agit d'opérations politiques. (Tr^ès bien f très bien/ à gauche,)

« Les 100,000 francs ont été perdus, et depuis lors, j'ai renoncé à l'idée de me présenter dans ce département. »

Mais M. Edmond Blanc n'avait pas renoncé à l'idée de se présenter dans d'autres. .

L'autre jour, lorsqu'on a discuté l'élection de M. Wilson, M. Edmond Blanc, soumis à l'enquête, n'avait pas le droit do vote. J'imagine que s'il avait pu voter, il aurait voté la validation de M. Wilson et que M. Wilson aurait eu ici au moins une voix.

M. René Gautier. — C'était peut-être de l'ingratitude.

M. LE Rapporteur. — Il aurait pu en avoir d'autres si on ne l'avait pas oublié.

M. LE Président. — Monsieur le rapporteur, n'oubliez pas que vous êtes rapporteur. {On rit,)

M. LE Rapporteur. — C'est une vérité que je dis en passant.

M. LE Phésidrnt. — Dans une affaire de ce genre, le silence est ce qui convient le mieux.

M. Camille Pelletan. — D'autant plus que s'il y a une insinuation sans nom propre, c'est grave.

M. Jaurès. — Il m'est d'autant plus facile de ne pasm'arrêler à cette interruption que je vous avoue franchement que je ne la saisis pas.

M. LE Rapporteur. — Elle ne vous concerne pas.

M. Jaurès. — Je n'ai jamais eu cette pensée.

M. LE Rapporteur. — C'est pour ceux qui ont oublié M. Wilson. {On rit.)

M. Jaurès. — Voilà donc un homme qui veut entrer dans

et6 DISCOURS PARLEMENTAIRES

la vie politique, et qui dans ce but commence à concevoir sa première campagne électorale sous la forme d-un versement de 100,000 francs à M. Wilson.

M. Edmond Blanc. — Â un journal! Ce n'est pas du tout la même chose.

M. Jaurès. — Vous comprenez bien que pour discuter votre élection, je suis obligé de prononcer votre nom ; croyez que je ne fais pas systématiquement des personnalités. Je vous. assure que si je pouvais discuter votre élection on disant M. X... ou M. Y..., je le ferais très volontiers. Si je ne craignais de commettre des lapsus, maintenant que la Chambre sait de quoi il s agit, je serais presque tenté de dire M. X... ou M. Y... en parlant de vous.

Je dis donc, messieurs, qu'il y a là une première tentative de mainmise par Targent sur lé suffrage universel. Mais cela continue.

Il y a deux ans, il y a un siège vacant à Argelès par la démission de M. de Breteuil. M. Edmond Blanc y va, il tàte le terrain; des agents disent pour lui qu'il est très riche. Mais les consciences sont averties, les résistances s'organisent ; M. Edmond Blanc n'a pas le temps de travailler sufiisaniment le terrain électoral et il abandonne la circonscription d'Argelès. — Mais il se dit qu'à côté, àBagnères-de-Bigorre, il y a un pays pauvre, qu'il pourra le saisir, s'en emparer, qu'il aura pour cela devant lui dix, douze ou quinze mois, et il s'y applique tout de suite. Il se transporte dans la circonscription de Bagnères-de-Bigorre, et d'emblée, il s'y installe en grand triomphateur, en grand vainqueur, sûr qu'à la puissance de l'or rien ne résistera.

Ah ! M. le rapporteur nous dit dans son rapport : « Est-ce que vous prétendez contester à M. Edmond Blanc le droit de fonder à Pouzac, dans la circonscription de Bagnères-de-Bigorre, un établissement de haras ? »

A droite, — Eh bien ! n'en avait-il pas le droit?

M. Jaurès. — Je ne conteste pas le moins du monde ce droit à M. Edmond Blanc.

Vous dites encore, monsieur le rapporteur,^ que par cet établissement, s'il a rendu des services aux éleveurs, il n'a

pas fait pour lui-même une mauvaise affaire, — je le crois bien volontiers. Vous ajoutez que c'est là une question de commerce : soit! Mais c'est en même temps une manœuvre électorale !

A droite, — Pour vous tout est manœuvre électorale !

M. René Gautibr. — S'il avait mis son argent à la disposition du parti socialiste, vous ne diriez pas que c'est une manœu vre électorale !

M. Jaurès. — Vous verrez que vous avez tort de vous hâter : car nous produirons, à l'appui de notre thèse, mieux (|ue des interprétations, des faits et des jugements, prononcés par la justice.

M. LE Rapporteur. — Nous les discuterons !

M. Jaurès. — Mais je dis qu'en tout cas il y a là, comme toujours, dans la vie de M. Edmond Blanc de singulières coïncidences. 11 verse 100,000 francs à la Petite France ; deux mois après, par une coïncidence présidentielle {Sourires)^ il est proposé pour la décoration. Il se transporte dans la circonscription de Bagnères-de-Bigorre, il y fait simplement acte d'industriel honnête, et en même tempsT, par une coïncidence heureuse, il se trouve qu'il est candidat au bout de quelques mois dans la même circonscription. En tout cas, cela lui a permis de doliner à sa candidature un petit air pastoral et agricole qui lui sied à merveille. {On rit,)

Voici ce que dit un des déposants ; je prends la citation dans le plaidoyer final qui termine le rapport de votre commission d'enquête :

« Les collines montagneuses sont pastorales ; on y pratique rélève du bétail sur toutes les espèces; M. Edmond Blanc est un éleveur ; il peut comprendre les ruraux parce qu'il est rural lui-même. »

M. Edmond Blanc rural, voilà une idylle que Théocrite n'avait pas rêvée ! [Hilarité.)

M. Le Hérissé. — Il a le râteau des croupiers.

M. Camille Pellbtan. — 11 moissonne sur le tapis vert. {Nouveaux rires.)

M. Jaurès. — J'imagine que votre commission d'enquête est devenue en quelques jours adorablement provinciale, et

qu*eniendaiit parler de la ferme des jeux, elle a cru qu'il s*agissait d'une exploitation en Beauce. [Applaudissements et rires a C extrême gauche,)

Rural! M. Edmond Blanc peut multiplier les faveurs gratuites aux éleveurs ; il est largement payé par cet adjectif, et alors au moyen de cette introduction pastorale et agricole, le voilà qui déchaîne tranquillement dans la circonscription de Bagnères-de-Bigorre la corruption électorale, et il établit dans ce pays une circulation d'or si active que peu à peu toutes les résistances tombent.

Il y avait trois candidatures opposantes ; bientôt il n'en reste plus qu'une. Il y avait deux journaux, Fun républicain, Taulre conservateur, qui depuis des années se dévoraient avec Tanimosité particulière de la politique des petites villes: les voilà d'emblée réconciliés {Rires à Vexlrême gauche) sous les influences apaisantes qui viennent descendre sur I4 circonscription.

Et puis ce sont les fêles données ù Bagnères-de-Bigorro, la grande fête du Veloce-Ctub où tout Bagnères est invité, où les rafraîchisseiùenls coulent à flots; ce senties courses entre les enfants dans le parc de la propriété, avec distribution de bijoux et de montres ; ce sont les communes pauvres auxquelles on multiplie les cadeaux et les oiïres à Toccasion du 14 juillet, au moment de l'élection; ce sont d'innombrables agents largement, surabondamment payés, qui vont partout essayer de tenter les consciences qui n'ont pas été éblouies d'abord.

Ah! monsieur le rapporteur de la commission d'enquête, ah! messieurs les membres de la commission, vous vous êtes transportés là-bas et vous n'avez pas eu avec une suffisante acuité la perception des choses.

Permettez-moi de vous dire que vous vous êtes trompés de méthode, que vous vous êtes laissé aller à discuter certains faits plus ou moins exacts, plus ou moins démontrables, et que vous n'avez tenu compte ni des grands faits absolument démontrés, ni des dépositions absolument certaines et caractéristiques.

Il y a d'abord un premier fait indéniable. Il résulte de la

déclaration même que M. Edmond Blanc a faite devant le bureau dont je faisais partie. Comme on l'interrogeait, comme on le priait de s'expliquer sur les accusations portées contre lui, il a dit avec ime sorte de détachement, en gentilhomme : «< Moi, pour mon élection, j'ai à peine dépense 100,000 francs, »

M. Edmond Blanc. — Je n'ai jamais déclaré avoir dépensé 100,000 francs. Dans le bureau M. Charle»-Roux m'a posé une question ; il m'a dit : On prétend que vous avez dépensé un million dans votre circonscription, et je lui ai répondu : Non, j*ai dépensé à peine 100,000 francs. {Rires et exclamations sur divers bancs à gauche,)

Permettez, messieurs! Je parlais dés dépenses faites pour ma ferme et mon haras de Pouzac. II ne m'est pas venu un instant à l'idée qu'on me posât une pareille question à propos de mon élection. {Bruit,)

M- Jaurès. — Je continue ma démonstration et j'espère n'apporter ici que des faits assez certains pour n'être pas exposé à d'autres démentis que celui que je viens de recevoir. (Rires approbatifs à gauche.)

M. Edmond Blanc. — J'ai donné un démenti formel !

M. LE Président. — Monsieur Blanc, je vous prie d'écouler en silence. Vous pourrez répondre à la tribune.

A droite. — Il a bien le droit de se défendre î

M. LE Président. — Personne n'aie droit de parler de son banc avant d'en avoir obtenu l'autorisation.

M. LE Rapporteur. — Je demande que M. Edmond Blanc prenne tout à l'heure la parole sur ce point. Je ne faisais pas partie du 8® bureau au moment où s'est produit cet incident; je ne pouvais en avoir connaissance, je tiens à ce qu'il fournisse lui-même des explications à la Chambre.

M. LE Président. — Mais, monsieur le rapporteur, vous êtes là pour éclairer le débat, je vous en prie, ne le compliquez pas ! {On rit.)

M. LE Rapporteur. — Je ne puis pas fournir des éclaircissements sur un fait que je ne connais pas. C'est à M. Edmond Blanc de le faire.

M. LE Président. — Monsieur Jaurès, continuez.

w^^mm^r I . .il, i

M. Jaurès. — Je ne comprends rien, messieurs, à Tantmation de M. le rapporteur.

M. LE Rapporteur. — Je ne suis pas animé du tout, croyez-le bien!

M. Jaurès. — Alors que serait-ce, mon cher collègue, si vous l'étiez ! [Rires.)

M. LE Rapporteur. — Cela viendra peut-être tout à rheure.

M. Jaurès^ — Eh bien ! messieurs, il me semble que le premier devoir de la commission d'enquête, au point de vue de la méthode, c'était de poser cette question à M. Edmond Blanc : Quel usage avez-vous fait de ces 100,000 francs ? (Cest cela,) Où sont-ils donc passés? [Interruptions à droite,)

Il me «emble que lorsque la Chambre a confié à la commission le soin de faire une enquête et lorsqu'il a été fait devant le bureau par le principal intéressé une déclaration de cette importance, il vaut la peine de s'y tenir. On n'a plus afîairc là à des rumeurs plus ou moins flottantes, à des racontars, comme vous dites, plus ou moins insaisissables, mais à une déclaration formelle, positive, indéniable, et il me semble qu'elle aurait dû servir de point de départ a toutes vos investigations.

Cent mille francs ont été dépensés par le candidat, c'est-àdire 10 francs par chacun des électeurs qui ont voté pour lui. Comment a été employée cette somme ? En tout cas, elle a été dépensée, et des sommes bien plus fortes assurément ont été dépensées. Nous allons en saisir la preuve. [Nouvelles interruptions à droite,)

Vous entendez bien, messieurs... [Bruit. — Parlez! parlez! à gauche») J'assure que je ne serais point fâché que toutes les interruptions cessassent d'être anonymes, qu'elles prissent un nom.

Eh bien ! comment ces 100,000 francs ont-ils été dépensés? Je parlais tout à l'heure de la fête du Veloce-Club; c'est un exemple que je pourrais citer des prodigalités électorales de M. Edmond Blanc; mais ici on nous arrête, on nous dit : Non! ce ne sont pas des dépenses électorales — elles avaient lieu le 16 juillet, si je ne me trompe : la période électorale

LA CORRUPTIO:!^ ELECTORALE 631

n'était pas légalement ouverte. {Exclamations ironiques à gauche.) Voilà une des réponses qu'on nous fait; sur la matérialité des faits, il n'y a pas de doute cependant. J'en demande bien pardon à la commission d'enquête, elle n'a pas donné à ce fait, quoique déjà très grave, d'une dépense de 5,000 francs dans une fête donnée à Bagnères-de-Bigorre quelques semaines avant l'élection, toute sa netteté. Voici ce que dit ce rapport : « M. Vigne, maftre d'hôtel, et M. Henri Diogène, négociant... » [Rires.)

M. Rknk Gautier. — 11 a dû être éclairé, celui-là! (Nouveaux rires.)

M. Jaurès. — Il est certain que ce nom de Diogène contraste singulièrement avec le resplendissement d'or qui s'est répandu sur l'élection — «... évaluent à 5,000 francs environ les frais de la fête du 16 juillet 1893 au vélodrome de Bagnères, qui ont été^ payés avec l'argent de M. Blanc, président d'honneur du Veloce-Cluh bigourdan. Mais ils affirment, avec procès-verbal et pièces à l'appui, que cet argent a été donné bien avant l'élection. » — Et cela pour une fête qui précédait l'élection de quelques semaines.

La fête était organisée par le Veloce-Club.

Et le rapport ajoute : « Cette déposition, disons-le tout de suite, est contredite par celle de M. d'Uzer, secrétaire du Veloce-Club. D'après M. d'Uzer, M. Blanc s'est contenté de contribuer à la dépense pour 200 ou 300 francs au plus. »

Eh bien ! j'en demande pardon à M. le rapporteur ; mais <le la rédaction qu'il a donnée à ce fait, il paraît résulter une sorte de doute, de suspicion, qui, ce me semble, ne peut se produire.

Vous dites, pour conlre-balancer l'effet de la déclaration antérieure de MM. Vigne et Diogène, que la déposition contraire, celle de M. d'Uzer, a été faite par le secrétaire du Veloce-Club ; mais vous oubliez, mon cher collègue, d'apprendre à la Chambre que M. Vigne n'est pas seulement maître d'hôtel, qu'il est en outre vice-président du Veloce- C^M^; vous oubliez d'apprendreà la Chambre que M. Diogène n'est pas seulement négociant, qu'il est trésorier du Veloce- Cluh. Ce sont eux, le vice-président et le trésorier — celui

qui tient la caisse — qui viennent vous dire que les 5,000 francs ont été verses par M. Edmond Blanc. Il n'y a donc pas de doute possible.

D'ailleurs; je le demande à la commission d'enquête, pourquoi n'a-t-elle pas fait lever ce doute ? Il faut apporter à la Chambre, au moins sur ce point; quelque chose de catégorique et de décisif.

Voilà que MM. Vigne et Henri Diogène, vice-président et trésorier du Veloce-Club^ vous apportent leurs livres et procès-verbaux...

M. LE RAPPORTEtn. — On n'a pas pu les avoir.

M. Jaukès. — Enfin, ils affirment, avec procès-verbaux et livres à l'appui.

M. LE Rapporteub. — Oui! ils avaient dit qu'ils pouvaient les fournir, mais ils n'en ont rien fait. Et M. d'Uzcr est secrétaire du Veloce-Club. {Mouvements divers,)

M. Jaurès. — Je comprends, messieurs, pourquoi la commission d'enquête n'a pas insisté. Le vice-président et le trésorier du Veloce-Club disaient : « C'est avec l'argent de M. Blanc qae la fête a été organisée. » La commission n'a eu aucun doute sur cette assertion. Elle n'a pas demandé à la vérifier parce qu'elle était certaine. Je prends simplement acte devant la Chambre de sa conviction.

Puis il y a le banquet de Lannemezan, ce banquet fait avant le premier tour de scrutin, où l'on invite 200 personnes qu'on transporte gratuitement par chemin de fer jusqu'au lieu du banquet, pour chacune desquelles on fait nne dépense — vin compris, j'en conviens — qui s'élève approximativement à 15 francs par tète.

M. LE Rapporteur. — Nous n'avons pas vu cela. Où le trouvez-vous ?

M. Jaurès. — C'est dans les dépositions; d'ailleurs, monsieur le rapporteur, je vais vous citer des faits précis.

Vous dites dans votre rapport qu'à propos de ce banquet de Lannemezan, il y a eu des aveux faits par quelques-uns des invités. Mais quoi? Flst-ce que ça ne vous suffit pas? 200 électeurs acceptent, en somme, de se laisser corrompre, au moins gastronomiquement. (Ou rit.) Ils ne viennent pas

touB témoigner, c'est vrai, et dire : Je suis allé manger et boire aux frais de M. Edmond Blanc ; mais il y en a qui le disent ; leur déclaration a bien quelque importance. Il ne s*agit pas d'opposer les 150 ou 160 qui se taisent aux 10 ou 15 qui viennent le déclarer; ce sont ceux-là évidemment qui disent la vérité. {Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.)

Je regrette que la commission n'ait pas publié dans son rapport un certain nombre des dépositions qu'elle a reçues ; car la Chambre aurait vu que les témoins à décharge qu'a entendus la commission, qu'elle cite : Rolland, Rousse, Ferrand et Védère, elle aurait vu par ces dépositions décisives que ces témoins auxquels vous avez accordé assez de crédit pour proposer la validation de M. Blanc, étaient les principaux agents électoraux qui s'appelaient les chefs propagandistes de M. Blanc, et qu'ils. ont touché de lui, par sommation même du tribunal, jusqu'à 1,500 francs, lorsque le règlement ne se faisait pas à l'amiable, et que M. Blanc fînissait par dire : Non, vraiment! c'est un peu trop.

M. Bepmale. — C'est M. Rolland qui était le distributeur d'argent de M. Blanc. (Bruit.)

M.Jaurès. — Je demande à la Chambre de m'écouter patiemment jusqu'au bout ; j'en ai pour longtemps encore... (Exclamations)^ mais je veux appuyer par des faits précis les allégations que j'apporte ici.

Sur quelques bancs. — A lundi !

Sur un grand nombre de bancs. — Non ! non ! — Parlez î

M. JAunÈs. — Je ne demande qu'à parler.

M. LE PnRsiDEXT. — On VOUS écoutc.

M. Jaurks. — Je prie seulement mes amis ou ceux qui m'écoutent de ne pas dire : « A lundi ! » Je désire, puisque la Chambre veut continuer ce débat, que ce parti de continuer soit pris une fois pour toutes et que je puisse aller jusqu'au bout, quand nous serions ici jusqu'à huit heures ou huit heures et demie. [Parlez ! parlez !)

M. LE Présioext. — Je fais d'ailleurs remarquer que ce serait la première fois qu'on interromprait un débat sur une élection contestée. [Assentiment.)

M. Jaurès. — Le rapport dit :

« MM. Mouricot, aubergiste... » -

TJn membre à droite, — Moricaud !

M. Jaurès. — Vous êtes vraiment bien gai danscette affaire, mon cher collègue.

« MM. Mouricot, aubergiste àBagnères; Lhez, beau-père de M. Rivière, marbrier; Laporte, voiturier ; Cabes, huissier à Bagnères ; Claverie, Dumoré, Doléac, maire d'Astugue ; Emile Bengué témoignent de certains faits de pression, notamment d'un banquet qui eut Heuà Lannemezan... »

Vous le voyez, messieurs, Ténumération est rapide : ces témoins témoignent simplement de certains faits de pression. Vous allez voir:

« M. Mouricot, aubergiste à Bagnères, à côté de la salle du vote, dit :

« Un agent de M. Blanc est venu me trouver et m'a offert de donner gratuitement à boire aux amis de M. Blanc. J'ai répondu: Je donne à boire à tout le monde, mais ma voix n'est pas pour M. Blanc. Il s'est retiré. »

M. Lhez, beau-père de M. Rivière, dit que les ouvriers de la marbrerie, au nombre de soixante, voulaient un candidat du pays, mais qu'une fois l'élection commencée, cinquante sur soixante furent débauchés par Rolland, agent do M. Blanc, pour distribuer des bulletins, et que la marche même de l'industrie en fut arrêtée.

Laporte, voiturier, ancien aubergiste : '

« J'ai accepté, à la demande d'un nommé Peponex — je ne suis pas sûr d'avoir bien lu ce nom sur les procès-verbaux — de donner à boire gratuitement aux amis de M. Blanc. J'ai reçu 450 francs dont 120 francs avant le premier^tour, et le solde du premier au deuxième tour. Je donnais à boire aux personnes qui m'étaient amenées ou désignées par M. Peponex. »

Doléac (Pierre), maire d'Astugue:

« Ma commune est très pauvre. Pendant la période électorale, M. Blanc promit 5,000 francs pour réparer des édifices. Au moins ses agents le déclaraient. On demanda au conseil municipal de se rendre auprès de M. Blanc en délé

galion pour lui demander ces 5,000 francs. La démarche devait être faite par la majorité du conseil municipal ou par le maire et Tadjoint. La majorité s'y refusa, et elle fut ajournée. «

Ainsi, on allait dans les communes pauvres, au nom de M. Blanc, tenter les municipalités et leur offrir 5,000 francs, et chose ignominieuse! la question était discutée devant le conseil municipal. Il s'agissait de savoir si on enverrait officiellement une délégation du conseil, maire en tête

— à défaut du maire, on réclamait tout aujmoins l'adjoint

— pour engager légalement et officiellement la commune, et on discutait en plein conseil municipal si on irait ainsi livrer la commune à M. Edmond Blanc. {Applaudissements à gauche.)

Il faut l'opposition d'un certain nombre de conseillers municipaux plus honnêtes à coup sûr que ceux qui avaient introduit une pareille tentation et une pareille demande, il faut l'honnêteté de quelques braves paysans perdus dans un hameau de la montagne, pour résister à cette invasion de la corruption. {Nouveaux applaudissements,)

J'arrive à M. Claverie, clerc d'avoué et correspondant de la Dépêche de Toulouse. Ah ! on avait tous les journaux de Bagnères, mais il y avait deux grands journaux républicains : Ir Dépêche, de Toulouse, et la Gironde, de Bordeaux, qui, eux, ayant des fonds et puis — il faut bien le dire — ayant l'un et l'autre, avec des nuances diverses, un même patrimoine d'honneur républicain {Très bien! très bien!), attaquaient l'élection de M. Edmond Blanc.

Alors, ne pouvant pas s'adresser aux directeurs inaccessibles, on va trouver le pauvre correspondant qui tient la plume dans la petite ville et on essaye de l'acheter.

Ici, monsieur le rapporteur, — permettez-moi de vous le dire — de votre rapport ne ressort pas toute la gravité de l'acte. Vous dites bien qu'on est allé trouver M. Claverie, -correspondant de la Dé^p^^c^e, et qu'un de ses anciens maîtres d'étude lui a offert, s'il voulait modifier sa campagne électoraie dans la Dépêche, une place à V Echo de Paris,

« Un de ses anciens maîtres d'étude », cela est un peu

vague ; il y a là une promesse qui ne semble pas engager beaucoup.

Eh bien! d'après les procès-verbaux de la commission d'enquête, cet « ancien maître d'étude » que je ne veux pas nommer — je ne veux apporter ici aucune dénonciation personnelle — n'est pas le premier personnage venu ; il est employé au bureau de la presse au ministère de l'intérieur, et lorsqu'il venait proposer une situation dans un journal de Paris, Toiïre pouvait avoir quelque chose de sérieux.

M. Claverie a refusé cette compensation dans un journal de Paris ; mais il ressort de sa déposition formelle, et vous ne Tavez pas dit, qu'on ne s'en est pas tenu là. On lui a dit: Soit ! vous ne voulez pas accepter un poste dans un autre journal ; on vous donnera sous forme pécuniaire une autre compensation ; seulement soyez discret, M. Rdmond Blanc tient beaucoup à ce que ces choses-là ne se sachent pas. (Exclamations st<r divers bancs.)

Je regrette que celte déposition ne soit pas tout entière dans le rapport de la commission.

M. LE RAPPORTBun. — Elle est au dossier que voua avez consulté.

M. Mai'hice-Falre. — Nous ne la connaissons pas, nous!

M. LE Rapporteir. — Vous la lirez.

M. Jairks. — Je n'incrimine en rien les intentions de la commission; je prétends que vous vous êtes placés àun point de vue faux, que vous avez manqué de méthdfle, qu'arrivés là-bas, assaillis de tous les côtés par des dépositions contradictoires, vous avez manqué de cette fermdié^^ii sait écarter l'incertain et fixer avec une force irrésistible ctV^l^^ est vrai, pour l'apporter tel quel devant la Chambre qui a droit d'être éclairée.

Il y a bien d'autres dépositions qu'il me paraît inutile de faire défiler devant la Chambre, mais j'ai à produire autre chose — M. le rapporteur le sait bien — que de simples \

dépositions toujours sujettes à controverse, au moins dans '

une Assemblée comme celle-ci. II y a eu des jugements messieurs, des jugements rendus contre des agents électoraux de M. Edmond Blanc pour faits de corruption, corrup-

tien des particuliers, corrupiion des communes. Ah! je sais bien — et je lirai tout à Theure à la Chambre cette partie de votre rapport — que vous n'en tenez pas grand compte. Vous dites : 11 n'y a là, après tout, que quelques jugements, et nous avons d'ailleurs sur les condamnés les meilleurs renseignements. {Exclamations et rires.)

M. LE Rapporteur. . — Voulez-vous me permettre une observation? Lorsque j'ai fait mon rapport, deux jugements étaient rendus. Je les ai mentionnés dans mon rapport. Depuis le dépôt du rapport, samedi dernier, le tribunal civil de Bagnères-de-Bigorre, qui avait retenu une affaire pendant six mois, a rendu un jugement que je connais aujourd'hui. Je m'expliquerai non seulement sur les deux premiers, mais sur ce ernier, et je vous fournirai tous les renseignements si vous ne les avez pas. Ce jugement a été rendu six mois après le deuxième tour de scrutin, et nous verrons pourquoi et par qui il a été rendu.

M. Jaurès. —Vous me permettrez, monsieur le rapporteur, de ne voir dans votre impatience qu'un signe nouveau de la gravité des faits que j'exposô devant la Chambre ; mais comme vous m'avez interrompu au moment où je disais que vous déclariez posséder d'ailleurs sur les condamnés les meilleurs renseignements, je ne veux pas que la Chambre pense que, même par inadvertance, il peut se glisser dans mes paroles la plus légère exagération ; je lis textuellement ceci :

c< Nous devons dire que les meilleurs renseignements nous sont fournis sur le compte de ces deux condamnés. »

J'ai donc exactement cité votre phrase, et je me permets de soumettre à la Chambre, avant de lire une décision de justice, cette simple réflexion préalable.

Quelque peu nombreux que soient les jugements qui interviennent en pareille matière, il faut toujours en tenir le plus grand compte, parce que dans ces trafics de corruption électorale, lorsqu'un agent véreux payé par un candidat trop pressé d'arriver va trouver des hommes qu'il veut corrompre, il est évident que le fait ne se passe pas au grand jour.

Il est évident aussi qu'il y a entre le corrupteur et le

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corrompu une nécessaire complicité du silence; il est évident que le corrupteur n'ira pas dire : Je suis le corrupteur ; qne le corrompu ne déclarera pas : Je suis le corrompu.

J'ajoute entre parenthèses qu*il y a beaucoup de ces hommes auxquels vous avez demandé: Voua sentez-vous corrompu? Il est bien certain qu'aucun d'eux n'a avmié, sachant bien d'ailleurs, comme en fait foi Tun des jugements qui sont là, que la justice frappe, et avec raison, non seulement celui qui corrompt, mais encore celui qui se laisse corrompre.

Si donc, dans cette complicité générale du silence sur les faits de corruption qui peuvent vicier une élection, il y a des faits absolument démontrés, en si petit nombre soient-ils, ils sont rindice certain d'un mal beaucoup plus vaste et plus profond que celui qui a pu être juridiquement constaté. {Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Voici un premier jugement contre Sens (Michel). J'abrégerai. Je ne lirai pas tous les considérants ; mais M. le rapporteur ne contestera pas que les faits de corruption pour lesquels il y a condamnation se soient produits au profit de M. Blanc.

M. LE Rapportkur. — Je ne Tai jamais dit. Si vous avez des pièces que je n'ai jamais eues à ce sujet, lisez-les!

M. Jaubks. — Comment! vous n'avez jamais eu ces pièces, et ce jugement, d'après ce que vous disiez il y a un instant, est antérieur à votre rapport !

Une commission d'enquête se transporte à Bagnères; il y a un jugement rendu pour faits de corruption^ et celte commission revient à Paris sans savoir s'il existe un jugement! [Applaudissements sur divers bancs.)

M. LE Rapporteur. — Je répondrai.

M. Jaurès. — Eh bien! pour qu'il n'y ait pas de doute, je vais vous lire un « attendu » qui dissipera toute controverse et qui complétera l'enquôle :

« Attendu que Sens enleva le bulletin à Darré, lui dit qu'il ne fallait pas voter pour ce candidat, lui remit un bulletin au nom de Blanc et lui promit, s'il le remettait, de lui faire donner 10 francs... »

il n'y a pas de contestation sur la personne ?

Eh bien, voici le jugement :

« Le tribunal déclare Sens atteint et convaincu d'avoir, à Bagnères, le 20 août dernier, et dans tous les cas depuis moins de trois ans, donné ou promis des deniers, eiîets ou valeurs quelconques à Darré, sous la condition de donner ou de procurer un suffrage ; d'avoir, tout au moins, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, tenté par don ou promesses de donner ou procurer un suffrage ;

« Et pour réparation, faisant application au prévenu de Tarticle 38 du décret-loi de janvier 1852 et de l'article 463 du code pénal ;

« Le condamne à huit jours d'emprisonnement, à 50 francs d'amende et aux dépens^ liquidés à 46 fr. 43. »

Puis, par arrêt en date du 2 décembre 1893, u la cour d'appel de Pau, statuant sur l'appel interjeté par le sieur Sens et par le ministère public du jugement ci-contre, et statuant également sur l'opposition dudit sieur Sens à l'arrêt de défaut du 28 octobre dernier qui confirmait la décision des premiers juges, a infirmé le jugement dont était appel, en portant à quinze jours la peine de l'emprisonnement ».

Messieurs, pour le dire en passant — et vous allez voir se reproduire cette observation à propos du jugement qui suit -^ il y a une erreur matérielle dans le rapport. Le rapport reconnaît qu'il y a eu condamnation en première instance, mais il ajoute qu'il n'y a eu jugement en cour d'appel que par défaut. Eh bien, il y a eu en effet devant la cour d'appel des jugements par défaut, parce que l'on voulait faire traîner l'affaire, parce qu'on voulait que l'élection vînt ici avant qu'il fût intervenu une décision de la cour d'appel ajoutant à l'autorité du tribunal de première instance. M. le rapporteur le dit, mais il oublie qu'après le jugement par défaut, il en est intervenu un autre.

M. LE Rapporteur. — L'arrêt par défaut est rendu dans une deuxième affaire, l'affaire Duclos et Pujo, et l'arrêt contradictoire a été rendu dans l'affaire Sens !

M. Jaurès. — Nous allons voir, messieurs.

Mais il y a une manière bien simple de faire cesser tous

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les malentendus ; comme j'y tnets une absolue bonne foi, c'est de donner simplement lecture des jugements.

Voici une autre alTaire, c'est le jugement Duclos-Pujo :

« Pour ces motifs, le tribunal, ouï M. le procureur de la République dans ses réquisitions, etc., déclare Duclos et Pujo alleints et convaincus » — il s'agit toujours, bien entendu, de corruption ai» profit de M. Blanc — « atteints et coi^vaincus d'avoir, à Castillon, le 3 septembre 1893, et dans tous les cas depuis moins de trois mois depuis le jour de la proclamation du résultat de l'élection, savoir :

<( Duclos, offert et donné des deniers à Pujo sous la condition de donner son suffrage, et Pujo, d'avoir reçu des deniers pour donner son suffrage;

« Dit qu il existe des circonstances atténuantes, les condamne, eavoir :

« Duclos, à dix jours d'emprisonnement; Pujo, à huit jours de la même peine, et les deux solidairement aux dépens liquidés à 30 francs. »

Voici la suite :

« Par arrêt du 20 janvier 1894, la cour d'appel de Pau, sur l'opposition des nommés Pujo et Duclos, de Castillon, à l'arrêt de défaut du 9 décembre dernier, qui avait condamné lesdits prévenus à quinze jours de prison chacun pour corruption électorale, la cour a annulé ledit arrêt de défaut comme ayant été rendu sur une citation qui n'avait pas été donnée à bonne date; mais faisant droit à l'appel a mitïwia et statuant de nouveau sur la prévention, elle a condamné Duclos et Pujo à quinze jours de prison chacun. »

Et ici encore, non plus par défaut, mais sur un jugement au fond, la cour double -la peine portée par le tribunal de première instance.

M. MiRMAN. — On aurait bien dû condamner aussi celui au nom duquel on donnait de l'argent 1

M. Jal'kës. — C'est à la Chambre à le faire.

Voici un dernier jugement rendu, et notez qu'il s'agit là, si je ne me trompe, d'un notaire ou du moins d'un homme occu pant, comme le dit le tribunal, une situation assez considérable et ayant par conséquent une assez grande influence :

« Le tribunal,

« Déclare Cazauboa atteint et convaincu d'avoir, à Adervielle, vers la (in du mois d'août ou dans les premiers jours de septembre dernier, après le premier tour de scrutin, offert une somme de 100 francs à la dame Rutb, sous la condition de procurer des suffrages ;

« D*avoir, le 19 août dernier, dans une lettre écrite à Martin dit Lassus, promis une somme de 500 francs pour la commune de Loudenvielle, sous la condition de donner ou de procurer des Suffrages ;

« D'avoir enfin, entre le 20 août et le 3 septembre dernier, promis à la commune de Loudenvielle une somme de 500 francs, sous la condition de donner ou de procurer des suffrages;

« Dit qu il existe des circonstances atténuantes ;

« Et pour réparation, faisant application au prévenu de r article 38 du décret-loi du 2 février i852 et de l'article 453 du code pénal, ainsi conçu...

« Condamne Cazaubon à vingt jours d'emprisonnement et à 500 francs d'amende. »

Sur divers bancs. — Aux voix ! aux voix!

M. Jaurès. — Non, il ne faut pas dii-e : « Aux voix! »> d'abord parce qu'il faut laisser et à M. Edmond Blanc et à ^ M. le rapporteur la possibilité de venir, si je me trompe, rectifier mes allégations devant la Chambre en pleine possession de son sang-froid ; et ensuite parce que je désire tirer les conclusions des faits que je viens de rappeler.

Nous savons que les hommes qui ont une très grosse fortune et qui ont plus encore l'envie de parvenir, comme on dit, peuvent corrompre, vicier le suffrage universel.

Nous savons aussi que par nature, cette corruption se dissimule, qu'elle s'insinue dans les veines du corps électoral, sans qu'on puisse la saisir ni la démontrer, et je ne comprendrais pas que la Chambre négligeât de sévir lorsqu'il se présente une élection où l'on a la preuve péremptoire d'un certain nombre de faits de corruption flétris non seulement par les tribunaux de première instance, mais encore par les tribunaux d'appel, siégeant loin des passions locales. Je fais

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remarquer qu'en effet, la cour d'appel est plus éloignée des passions locales que le tribunal de première instance, et que dans les cas que je viens de citer elle a jugé plus sévèrement que le tribunal de première instance. Si la Chambre négligeait de sévir ,je pourrais dire que c'est sur elle-même qu'elle porterait une condamnation. {Applaudissements à Vextréme gauche.)

On nous dit dans le rapport, pour atténuer ces faits, qu'il y a en d'autres raisons du succès de M. Edmond Blanc que la puissance de l'argent.

C'est possible, je ne le conteste pas ; il n'y a pas une seule circonscription dans laquelle des hommes d'argent ne puissent trouver des adjuvants, des auxiliaires dans quelques circonstances locales. Il ne s'agit pas de savoir si l'argent seul a tout fait, mais s'il a fait beaucoup, s'il a fait trop, s'il a excédé ce qui est son droit. [Très bien! très bien /\

Vous dites encore qu'il y a eu par dbntre, au profit du concurrent de M. Edmond Blanc, des actes abusifs d'ingérence administrative.

J'espère que je ne serai pas suspect à la Chambre en cette matière ; quelque parti pris qu'on puisse avoir contre nous, on supposera bien que depuis quelques mois au moins nous ne sommes pas des candidats officiels, et M. le ministre de l'intérieur serait le premier à protester contre une pareille supposition. De plus, le préfet du département où s'est passée l'élection est le même qui m'a combattu, il y a dix ou douze mois, très vigoureusement. Je ne suis donc pas suspect de tendresse pour la candidature officielle et je ne veux même pas discuter le fait que vous alléguez.

Vous reprochez aux instituteurs d'avoir travaillé contre M. Blanc ; moi, je ne leur en fais pas un reproche.

Ils sont chargés d'enseigner dans les manuels d'éducation civique et morale que la fortune n'a pas sa source dans le jeu {Applaudissements à gauche) y et que le suffrage universel ne peut pas être corrompu, ne peut pas être acheté ; s'il sont allés le dire, s'ils ont essayé de résister à cette invasion nauséabonde de corruption exotique, ils n'ont fait que leur devoir. {Appl^iudissements sur divers bancs à gauche,)

Et puis si les préfets, si les sous-préfets ont dépassé leur devoir, je ne les excuse point. Mais qu'est-ce que cela signifie ?

Il y aurait eu corruption électorale d*un côté, pression administrative de Tautre ; que devient donc en tout ceci le suffrage universel ? {Applaudissements sur les mêmes bancs.)

Laissez-moi vous le dire, je ne suis pas très empressé de chercher des excuses à la candidature officielle, mais savezvous une des choses que je reproche le plus à M. Edmond Blanc ? C'est d'avoir fourni à la candidature officielle la seule excuse que Ton pût lui fournir.

Oui, il n'y a d'excuse possible pour cette intervention gouvernementale que si elle se dresse non pas contre le suffrage universel, mais contre les corrupteurs du suffrage universel [Nouveaux applaudissements) ; en sorte que plus il y avait de corruption d'un côté, plus il y avait naturelle tentation d'essayer un peu de redresser les esprits et les consciences, et pour cela môme pefct-être de les violenter. C'est M. Edmond Blanc qui est responsable de l'une et de l'autre, et de la corruption qu'il déchaînait lui-même, et de la pression administrative qu'il rendait presque moins illicite.

Et puis, on nous dit encore, et cela n'est peut-être pas dit dans le rapport, mais cela a été beaucoup murmuré dans les couloirs, — car je ne crois pas que pour cette élection on ait pris à la lettre le conseil donné par M. le président, et je crois qu'il a été beaucoup fait de discours dans les couloirs au sujet de cette élection; on dit : Oui, c'est vrai, il a été élu, mais que voulez-vous ? ill'a été si bien, il a eu 3^000 voix de majorité l

Vous trouvez, messieurs, que c'est une excuse! Quoi! s'il avait fait une petite corruption modeste, s'il avait acheté simplement de-ci, de-là, quelques pauvres, quelques misérables suffrages, s'il n'avait eu que 300 ou 400 voix de majorité, on viendrait dire : 11 n'a que 400 voix de majorité, invalidons-le. Mais parce que la corruption s'est faite si profonde, si générale, qu'elle s'est emparée à ce point de toutes les libertés, de toutes les volontés, de toutes les cons-

ciences, que nul n'a pu résister à ce torrent, que cela a été la débâcle de toutes les fiertés, de toutes les dignités, parce qu'il y a eu 3,000 voix de majorité, c'est-à-dire la constatation éclatante, cynique de Tœuvre accomplie^ vous venez dire : Nous nous résignons, le triomphe est trop beau, nous n'avons qu'à suivre le char du vainqueur ! ( Vifs applaudissemenUt à V extrême gauche,)

Non, messieurs, ce ne serait pas digne de la Chambre. Puis, on dk encore : Qu'importe? il reviendra.

Qu'est-ce que cela fait? D'abord, en étes-vous sûrs?

Croyez-vous donc que ce ne soit rien» le jugement qui, je Tespère, sera rendu tout à l'heure par cette Chambre, que cette condamnation qui sera portée par vous? Croyezvous qu'elle n'aura aucun eiïet moral là-bas, dans ce pays? Croyez-vous que les mêmes gens véreux qui distribuaient Tor ne se sentiront pas quelque peu gênés ? Croyez-vous même que quelques-uns de ceux qui se sont laissé corrompre, peut-être par insouciance, peut-être par indifférence, peut-être parce qu'ils se disaient qu'il ne valait pas la peine en ce point de défendre sa conscience, croyez-vous qu'ils nfe seront pas avertis par le jugement solennel rendu par les représentants du pays tout entier? Pour moi, je ne désespère pas à ce point du suffrage universel, et je n'incline pas à absoudre la corruption qui l'a souillé, sous prétexte qu'elle lui a inoculé une maladie si grave qu'il ne pourra pas en guérir; j'espère qu'il en guérira, et s'il ne le pouvait, ce serait une raison de plus pour frapper celui qui lui aurait inoculé une maladie inguérissable. [Très bien! très bien/ sur divers bancs.)

C'est à vous de décider, de conclure. Jusqu'ici, dans la circonscription de Bagnères, la corruption du suffrage universel a été simplement l'œuvre d'un homme. Si vous le validez, elle sera votre œuvre ; c'est à vous de voir si vous voulez bien accepter cette responsabilité. Pour moi, je répète en terminant ce que* je disais au début : dans notre vote à propos d'une élection où il y avait lutte simplement entre deux hommes qui peut-être voteront contre nous, personne ne pourra dire que nous avons fait œuvre de parti. Mais

LA CORRUmiON ELECTORALE 645

nousavonstous le même intérêt à ce que le suffrage universel ne soit pas vicié, corrompu, d'abord parce qu'il est la source de nos pouvoirs, et puis aussi parce qu'il est une partie de la dignité commune de la patrie*. ( Vifs applaudissements à Vea: treme gauche, — Uoraieur reçoit des félicitations en retournant à son banc)

1. Il convient, pour retracer plus fidèlement la physionomie de ce débat, de reproduire la protestation de M. Jaurès contre certains témoignages cités par M. Saint-Germain :

« M. JAmiès. — M. le rapporteur cite la déposition d*un certain Robert, lequel, d'ailleurs, dans la même déposition, déclare qu'il était payé par M. Edmond Blanc pour faire la division dans le parti républicain, (.tce Robert prétend que Marins Toumadre était venu ù Bagnëres-de-Bigorre avec une dépêche de Millerand et de moi.

« Je n*ai pas besoin de dire que j'oppose à cette affirmation le démenti le plus formel; que M. Millerand ni moi n'avons envoyé cette dépêche.

« Voici l'explication, qui est très simple :

« Marins Tournadre, qui était ailé combattre M. Wilson uniquement pour le faire chanter, se disant qu il y avait analogie entre les deux situations et entre les devix homvnes'iApplaudissements et rires)^ a essayé de faire chanter par le même procédé M. Edmond Blanc, et pour que son désistement lui fût payé plus cher, sachant — ce qui est très honorable pour nous — que les signatures Millerand et Jaurès avaient dans le monde socialiste une certaine valeur, il a imaginé de dire qu'il était appuyé par nous. (Applaudissements sur divers bancs, — Exclamations au centre.)

« Je tiens ù dire à la Chambre que la commission d'enquête, qui ne s'est pas souvent dérangée, a (^it rechercher si en effet cette dépêche existait, et elle est obligée de déclarer dans son rapport— je la remercie d'ailleurs de celte déclaration— qu'on n'a pas retrouvé dans les bureaux de télégraphe la moindre trace de cette dépêche. (Rires à gauche.)

«Vous voyez que si on n'a pas enquêtéM. Edmond Blanc, en revanche, on en a enquêté d'autres. (Applaudissements et rires sur divers bancs.)»

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