M. Marty, ministre «lu commerce
LES COOPERATIVES BT LES PATENTES 647
M. RiBOT. — On ne peut accepter une exemption de patente par conversation.
M. Jaurès. — Je pose une question très simple. M. le rapporteur bit^ à propos de û patente, une distinction entre les sociétés qui seront parement de crédit mutuel et celles qui feront de la banque. Je demaiide si M. le ministre du commerce accepte, au nom du gouvernement, la même distinction.
M. LE Ministre du commerce. — En ce qui touche la patente, nous devons rester sous Tempire du droit commun.
Ce que je demande, c'est que cet article 36, sous une forme incidente, ne tranche pas une question de principe, qui dans Tapplicàtion reste subordonnée à des constatations de fait.
M. Jaurès. — Messieurs, deux mots seulement pour préciser la question, et je crois qu'elle en vaut la peine. Le principe général que vous avez adopté, c'est l'exemption de la patente pour les coopératives qui ne sont en quelque sorte que l'organisation d'une mutualité entre leurs membres. C'est pour cela que vous avez exempté les coopératives de consommation, et que vous avez au contraire laissé soumises à la patente les sociétés coopératives de production qui font acte d'industrie et de commerce.
Dans les sociétés coopératives de crédit, on rencontre ces deux types : il y a les sociétés de crédit qui organisent simplement une mutualité de crédit entre leurs membres, et il y a au contraire celles qui sont analogues à des sociétés de production, en quelque sorte, qui font de la banque, même avec des personnes qui ne font pas partie de la coopérative. >
En vertu des principes mêmes qui dominent votre loi, il paraît tout à fait juste d'exempter de la patente les sociétés de crédit qui ne sont que l'organisation d'une mutualité de crédit entre leurs membres. Et je répète l'observation que je faisais tout à l'heure de ma place, à savoir qu'il serait tout à fait étrange d'exempter de l'impôt les coopératives de consommation qui vont faire concurrence au petit com-
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648 DISGOUKS PARLEBfENTAIRES
meree, et d'y laisser soumises les sociétés qui feront concurrence aux puissants banquiers.
J*insiste donc pour que la distinction soit très claire et très nette entre les coopératives de crédit, celles qui sont des mutualités, et les autres qui font <les opérations de crédit. Il importe que cette distinction soit nettement reconnue par le gouvernement au point de vue de la charge de la patente. {Applaudissements sur divers bancs à gauche,)
L4 RÉPUBLIOUE ET L'UNIVERSITÉ
Les libertés du personnel enseignant
Séance du 21 juin 1894
Tenlb sous la PRésiDENCB de M. CASIMIR-PERIERi
Pour avoir pris part à des manifestations socialistes, plusieurs professeurs et instituteurs sont frappés de mesures disciplinaires très sévères par M. Spuller, ministre de l'instruction publique du cabinet Casimir-Perier. L' « esprit nouveau » fait des victimes dans l'Université républicaine. M. Ïhierry-Cazes demande, le 17 mai, à interpeller le ministre de l'instruction publique sur son altitude à Tégard des membres de l'enseignement public. La discussion de celle interpellation est fixée au 24 mai, mais le 22, à la suite du rejet par la Chambre de l'ordre du jour pur et simple comme sanction à l'interpellation relative au refus opposé aux agents des chemins de fer de les laisser assister au congrès national de la fédération de leurs syndicats, le cabinet présidé par M. Casimir-Perier est renvei^sé. Il est remplacé, le 30 mai, par le cabinet Charles Dupuy.
Le changement de ministère n'a pas mis fin au régime d'arbitraire administratif introduit dans rUnivei*sité par M. Spuller, il n'a pas réparé les injustices commises à l'égard de certains professeurs, enfin la question des libertés du personnel enseignant n'a pas encore été tranchée; aussi M. Thierry-Cazes maintient-il son interpellation. Il la développe à la tribune le 21 juin. M. Georges Leygues est ministre de l'instruction publique.
Après MM. Thierry-Cazes et Lannelongue, M. Jaurès intervient pour souligner tout d'abord la conception singulière des droits des membres de l'enseignement exposée par M. Lannelongue :
1. Le 2 juin, M. Casimir-Perier est élu président de la Chambre, en remplacement de M. Charles Dupuy, devenu président du conseil, ministre de rintérieur.
neutralité politique obligatoire pour les instituteurs, liberté tempérée pour les professeurs de renseignement secondaire, liberté absolue pour les membres de renseignement supérieur. M. Jaurès défend ensuite énergiquement le droit de pétition retiré aux membres de renseignement public. Il demande des explications nettes au gouvernement sur les entraves apportées au libre exercice du mandat politique dont sont régulièrement investis certains professeurs, et il le presse de venir à la tribune dire quelle sera son attitude vis-à-vis des professeurs socialistes.
M. Jaurès. — Je ne monte pas à la tribune pour répondre à rinterpellation, d'ailleurs très courtoise, que m'a adressée notre éminent collègue M. Lannelongue. J'aurais d'ailleurs, pour lui répondre, un désavantage très marqué : je n'ai pas rencontré de forgeron. {Rires.)
Je n'ai pas rencontré ce forgeron classique que Ton voit chaque fois que Ton veut donner une apparence de spontanéité populaire au jugement qu'on porte soi-même sur telle ou telle question. (-Rtuwewr* au centre. — Très bien/ très bien! à f extrême gauche.) •
Un membre à droite. — On voit que vous connaissez la manœuvre.
M. Lannelongue. — Ce forgeron est venu me trouver en public.
M. Jaurès. — Je n'entends pas non plus suivre notre éminent et illustre contradicteur dans les considérations générales, très élevées, de pédagogie et de morale, de biologie et de sociologie qu'il a développées, et certes ce n'est pas moi qui aurais la tentation, qui aurais le droit de reprocher à un orateur de donner une formule philosophique aux questions qui se débattent dans cette enceinte. Je désire tout d'abord, avant de poser quelques questions très précises à M. le ministre de l'instruction publique, retenir des observations de l'honorable M. Lannelongue ce qui a trait immédiatement à l'interpellation qui se développe en ce moment. Je l'avoue, parmi les idées émises par notre collègue, il en est qui m'ont profondément surpris dans sa bouche, parce qu'elles me paraissent absolument contradictoires avec la conception de l'enseignement
LA RÉPUBUQUE ET l'dNIVERSITÉ 651
laïque, rationnel et républicain, tel qu'il a été élaboré depuis près de quinze ans par les hommes qui se sont succédé dans les Chambres.
M. Lannelongue a paru creuser antre les trois ordres d'enseignement, en ce qui touche la liberté politique des maîtres, leur indépendance de conscience, un abime que pour notre part nous n'acceptons pas. {Très bien! très bien ! à Vecotrême gauche,)
Pour les instituteurs du peuple, la neutralité obligatoire, le silence obligatoire, pas d'opinion politique, pas d'expression publique de l'opinion politique, pas de liberté pour eux : la consigne, et rien que la consigne. Pour les professeurs de l'enseignement secondaire, une sorte de liberté tempérée et mitigée, et pour cette haute aristocratie de l'enseignement supérieur dont M. Lannelongue est une des gloires...
M. JuMBL. — Et vous aussi.
M. Jaurès. — ... une liberté absolue.
En bas, à l'usage du peuple, à l'usage de ceux qui travaillent tous les jours, une sorte d'automatisme, de mécanisme réglé par le préfet dans chaque chef-lieu de département.
M. Laxnelongue. — Je n^ai rien dit de pareil.
M. Jaurès. — Au milieu, dans l'enseignement secondaire, une sorte d'organisation mixte, qui n'est ni le mécanisme ni la liberté. Et en haut, pour l'élite des classes dirigeantes, ce nouveau privilège : la liberté de penser ! Voilà ce que pour notre part nous n'admettons pas, et en ne l'acceptant pas, en le repoussant, en le répudiant, c'est nous — personne ne pourra le contester — qui restons dans l'esprit de la Révolution française. Là Révolution française, par ces trois mots d'enseignement primaire, d'enseignement secondaire et d'en'Seignement supérieur, indiquait une série, mais non pas une hiérarchie. [Applaudissements à V extrême gauche.)
C'était d'un bout à l'autre, depuis l'école de hameau jusqu'à l'institut central, jusqu'aux immenses laboratoires d'où sortent les découvertes nouvelles, un même enseignement qui devait conduire par degrés tous les esprits de l'éduca-
lion élémenUire à la part d'éducation supérieure qui peut revenir à chaque citoyen.
Voilà quel était le programme d'enseignement, la conception de la Révolution française ; c'était un tout solidaire dont les trois ordres d'enseignement sont des parties liées, mais non pas cette sorte de superposition de la liberté en haut et de la servitude ou de la domestication en bas. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
Une autre idée m'a surpris, j'ose dire m'a troublé, dans le discours de notre éminent collègue. II a dit — et j'examinerai dans un instant le sens et la portée de ces paroles — il a dit : A l'école, pour les instituteurs, pour l'enseignement primaire, il faut une neutralité politique absolue.
Je me permets de faire observer à l'honorable M. Lannelongue que par cette formule il est en contradiction absolue avec tous ceux qui dans ce pays, depuis M. Jules Ferry, ont organisé renseignement laïque et républicain.
Précisément — et je prie ceux qui douteraient de l'exactitude de mes paroles de se reporter aux débats officiels — au Sénat, on demandait à M. Jules Ferry si la neutralité existerait dans l'école, et M. Jules Ferry répondait à M. Buffet ces paroles, qui sont restées dans mon e^rit: u La neutralité religieuse, oui ; mais pas la neutralité politique. L'école de la République doit enseigner la République. » {Applaudissements à V extrême gauche.)
En fait, à moins que vous ne cherchiez à déserter l'esprit laïque et républicain, que sont donc les programmes de l'enseignement laïque dans nos écoles primaires?
Sont-ce des programmes d'effacement, d'abdication, de neutralité dégradée, humiliée? Non, c'est l'affirmation du droit politique de tous les hommes sous la forme de la République ; c'est l'affirmation du droit égal pour toutes les consciences de résoudre par la seule raison tous les problèmes de l'univers. {Très bien! et applaudissements à Vextrame gauche.)
Et puis, il ne s'agissait pas seulement dans notre tradition républicaine de l'affirmation de la doctrine et de l'idée républicaines, de l'esprit de liberté et de justice par les maîtres du
peuple. Est-ce que ce ne sont pas vos ministres qui ont dit aux instituteurs : « Vous ne devez pas vous enfermer dans Técole, et la doctrine de liberté que vous prêchez dans l'école, vous devez la prêcher au dehors. »
Est-ce qu'il y a quatre ans, en 1889, lorsque la liberté républicaine paraissait menacée d'une éclipse, lorsqu^il y avait une sorte d'entraînement qui paraissait universel vers une espèce de rég'ime nouveau de réaction césarienne, il ne s'est pas trouvé un ministre de Tinstruction publique, M. Fallières, qui a écrit à tous les instituteurs de France, dans une circulaire mémorable : <« Vous êtes des instituteurs de liberté, et la liberté que vous enseignez à Técole, vous devez la répandre au dehors. »
Ce sont vos ministres de Tinstruction publique, c'est votre prédécesseur et ami, monsieur le ministre, qui a ainsi jeté tous les instituteurs de France dans le combat pour la liberté politique, pour la liberté républicaine. Et si parmi ces instituteurs que le ministre de Tinstruction publique conduisait à cette époque à la défense de la liberté menacée, il en est qui se sont dit : Oui, c'est vrai, le ministre a raison, il est de mon devoir do servir partout la République, et je la comprends sous la forme de la République sociale, c'est vous, monsieur le ministre, qui lui avez ouvert la porte : vous n'avez plus le droit de le frapper ! ( Vifs applaudisse menis à Vextrème gauche et sur divers bancs à gauche,)
M. Desfarges. — Très bien ! A nous les enseignants !
M. Jaurès. — Dès lors, il ne reste plus du discours de M. Lannelongue que deux idées dont très rapidement je dis un mot. Il a parlé — oh! je n'essayerai pas d'engager à cette tribune une discussion avec liotre honorable collègue, ne le craignez pas, j'ai des raisons trop nombreuses de ne pas l'essayer, — il a parlé de l'idée de l'évolution opposée à la doctrine socialiste. Je le répète, je ne veux pas discuter, mais je l'arrête ici, et je lui dis : Vous voyez bien qu'il n'est pas possible de dégager l'enseignement, quel qu'il soit, des préoccupations sociales et des questions sociales. Il n'y a plus aujourd'hui d'étude des sciences naturelles sans l'idée
de révolution, et vous reconnaissez vous-même que de Tinterprétation que Ton donne à Tidée d'évolution dans les sciences de la nature dépend Torientation que Ton suit dans la solution des questions sociales. C'est vous qui aflirlnez qu'il n'est p^s possible d'enseigner même les éléments de rhistoire naturelle, de la géologie, de la minéralogie à des enfants, sans poser implicitement ce problème social que vous voudriez en vain écarter d'eux.
lp!t puis l'honorable M. Lannelongue nous a dit qu'avant tout, ce qu'on devait réclamer de l'enseignement secondaire, de l'enseignement dans nos lycées, c'est qu'il ne fût pas un enseignement de routine, un enseignement de passivité; c'est qu'il éveillât dans Tcsprit et la conscience de tous les jeunes gens qui passent dans nos lycées l'esprit d'initiative.
Mais quoique, ici encore, M. Lannelongue ait conclu contre nous, comment donc les maîtres pourraient-ils donner ce qu'ils n'auraient pas eux-mêmes, et comment pourraient-ils éveiller dans la conscience des élèves l'initiative que vous auriez tuée en eux? [Applaudissements à V extrême gauche.)
Ah ! non, lorsque vous les aurez ainsi soumis à votre discipline et à vos formulaires, lorsque vous aurez ainsi tué en eux la liberté,«ils ne pourront pas l'apprendre aux autres. Vous aurez beau faire ; c'est en vain que vous ordonnerez à des Ames serviles de propager la liberté, à des flambeaux éteints de communiquer la lumière et à des morts de donner la vie ! Ne tuez pas ! ( Vifs applaudissements à Vextréme gauche et sur divers bancs à gauche.)
Et maintenant je formule le plus brièvement possible la question principale que j'adresse à M. le ministre de l'instruction publique.
Et à ce propos, messieurs, permettez-moi une réflexion incidente provoquée par l'attitude d'une partie delà Chambre lorsque mon excellent ami M. Thierry-Cazes était à la tribune. Lorsque nous apportons à cette tribune simplement des revendications générales, résumant souvent un très grand nombre de faits particuliers, on nous dit : Ce sont
des phrases, c'est de h déclamation; et lorsqu'on vient ici, consciencieusement, apporter des faits précis, constatés, démontrés, vous dites : Vous vous perdez dans les détails. {C'est cela/ très bien! à t extrême gauche.)
Eh bien! non, sans nous perdre dans les détails, sans rien retirer des faits précis par lesquels mon excellent ami a démontré, a saisi sur le vif le contraste de votre politique intolérante à Tégard de certains maîtres, et de votre favoritisme complaisant à Tégard de certains autres, je formule devant vous, sous la forme générale, les trois questions suivantes :
Pourquoi et en vertu de quel droit retirez-vous aux membres de renseignement public le droit d'adresser des pétitions au Parlement ?
En vertu de quel droit rendez-vous impossible à certains professeurs Texercice du mandat politique dont ils sont régulièrement investis ?
Et enfin, quelles sont vos intentions précises à Tégarddes maîtres qui d'abord dans leur classe, dans leur enseignement, à propos d'articles précis des programmes rédigés par vous, font adhésion aux doctrines sociàTistes ? ( 7Vè« ôeen / très bien! à V extrême gauche.) Quelles sont vos intentions précises à l'égard de ceux qui au dehors, se mêlent à ce qu'on appelle le mouvement social?
Voilà les trois questions très claires que je voudrais poser à M. le ministre de l'instruction publique, en les justifiant très brièvement.
M. Spuller, votre prédécesseur, monsieur le ministre, a écrit aux professeurs de collège, le 40 février 1894, pour leur signifier que toute pétition, toute réclamation individuelle ou collective adressée par eux à des membres du Parlement constituait une irrégularité, était désormais défendue et prohibée. [Mouvements divers.)
M. Maurice-Faure. — C'est la négation d'un droit constitutionnel !
M. Jaurès. — Voici un passage de la circulaire ministérielle :
* ... J'ai eu récemment à rappeler, disait M. Spuller, que
c'est au ministre seul et par Tentreraîse des chefs hiérarchiques, que les requêtes et les réclamations individuelles ou collectives doivent être adressées. »
Vous entendez bien, messieurs : « individuelles ou collectives ».
M. Spuller justifiait cette mesure en disant que d'après la loi, le ministre est seul intermédiaire entre les professeurs et le Parlement.
l>a doctrine est clairement formulée. Vous me permettrez de dire qu'elle est la négation absolue du droit de pétition pour les citoyens, la négation du droit de contrôle par le Parlement.
M. LE COMTE DE Douville-Maillefei*. — Très bien! C'est dirigé. contre le Parlement.
M. Jaurès. — Ce n'estpas seulement la négation du droit de pétition pour les professeurs, ce n'est pas seulement la négation du droit de pétition pour tous les fonctionnaires, c'est la négation du droit de pétition pour tous les citoyens [Exclamations sur divers bancs)^ car il n'y a pas un seul citoyen, dans quelque situation qu'il se trouve, qui ne soit protégé dans ses intérêts par une administration publique organisée et constituée [Mouvements divers] ; c'est ainsi que d'après votre doctrine, un justiciable n'aurait pas le droit d'adresser une pétition au Parlement. En eiïet, il y a des tribunaux de première instance, des cours d'appel, une cour de cassation; il y a le ministre de la justice. — Et lorsqu'un homme a été illégalement interné dans un asile d'aliénés, il y a un préfet, qui par des visites régulières a le moyen de mettre un terme aux abus qui peuvent se commettre ! [Appiaudissements . — Bruit an centre.)
Un membre au centre, — Mais cela n'a rien de commun avec la question en discussion !
M. Jaurès. — Qu'a donc voulu le Parlement lorsqu'il a établi pour tous les citoyens, y compris les fonctionnaires, le droit de pétition ? Il a voulu qu'aucune bureaucratie ne pût s'interposer entre les citoyens et la représentation nationale. Vous votez des lois dans leur formule générale, dans les'dispositions les plus larges ; mais ces lois ne valent que
LA RÉPUBLIQUE BT l'uNIVERSITÉ 657
par TapplicatioD pratique qui en est faite par le détail, et ce n'est pas vous qui êtes chargés de l'application de ces lois, car la distinction entre Texécutif et le législatif vous en empêche. Mais il y a un recours : si les bureaux faussent les lois votées par vous, ceux qui en souffrent peuvent faire appel au souverain ; c'est un droit imprescriptible ; le nier, c'est nier le droit de pétition. {Très bien! très bien! à Vextrême gauche.)
Et puiSf quelle sera la conséquence de la doctrine de M. Spuller? Sous quelle forme, je vous prie, vont se produire les vœux, les plaintes les réclamations du corps enseignant? Ost ici que je prierai M. le ministre de préciser sa réponse. Sous quelle forme les professeurs pourront-ils se plaindre d'un déni de justice ?
Est-ce parce que l'Université, dans son ensemble, est représentée par le conseil supérieur de l'instruction publique ? Mais vous savez bien que le conseil supérieur ne représente qu'une sorte d'aristocratie universitaire.
Vous me faites un signe de dénégation, monsieur le ministre ; vous savez fort bien cependant que les maîtres répétiteurs ne sont pas représentés le moins du monde dans le conseil supérieur de l'instruction publique, et en réalité, c'est une anomalie étrange que des hommes que vous considérez comme chargés au premier degré de l'éducation des enfants, plus que le professeur lui-même {Très bien! très bien! à gauchie), c'est une anomalie étrange^ dis-je, que ces hommes soient considérés comme une quantité négligeable et ne soient même pas représentés dans le conseil qui transmet au ministre les vœux de tout le corps enseignant.
Les instituteurs ont six représentants dans le sein du conseil supérieur de l'instruction publique; mais ces représentants, par qui sont-ils élus? Par les inspecteurs et les directeurs d'écoles normales, qui sont des hommes très honorables et très compétents, c'est entendu, mais enfin qui sont précisément les chefs contre lesquels, à l'occasion, le corps des instituteurs peut avoir à formuler quelques réclamations légitimes, et les instituteurs eux-mêmes, même
658 DISCOURS PAStLSWBNTAIBBS
les directeurs de nos grandes écoles, ne sont pas appelés à participer à l'élection ; non seulement ils ne sont pas éligibles, mais ils ne sont même pas électeurs !
De plus, vous savez bien que le conseil supérieur — et c'est ce qui a affaibli son autorité — n'a pas le droit d'initiative ; il ne peut délibérer, ou plutôt il ne peut donner son avis que sur les matières qui lui sont soumises par le pouvoir central.
Il ne saurait donc être considéré comme l'expression permanente des vœux, des griefs, des besoins du corps enseignant. Et vous allez, d'après la circulaire de M. Spuller, obliger tous les professeurs, tous les instituteurs à ne vous • adresser leurs réclamations que par la voie hiérarchique, depuis l'inspecteur primaire et l'inspecteur d'académie jusqu'au directeur, d'ailleurs très compétent et très honorable, qui siège dans la rue de Grenelle V Mais vous chargez précisément ceux contre lesquels on peut articuler une applicacation mauvaise ou fausse des lois votées par le Parlement de recueillir et de transmettre les plaintes qui s'élèvent contre eux.
Voilà, par exemple, des instituteurs qui se plaignent, et ils sont nombreux, que la loi votée récemment sur le traitement des instituteurs n'est appliquée ni dans son esprit, ni dans sa lettre, et qui chargez-vous derecueillirces plaintes? Justement les bureaux de la rue de Grenelle, qui président à l'application de cette loi 1
De plus, allez-vous permettre, monsieur le ministre, à ces professeurs dispersés ou à ces instituteurs de se concerter pour donner une expression commune à leurs griefs? Voilà des instituteurs qui ont à s'adresser au Parlement ; on le leur défend. Ils ne pourront s'adresser qu'au ministre en passant par la hiérarchie, c'est-à-dire par l'inspecteur primaire. Il y aura donc autant de pétitions distinctes que d'inspecteurs primaires î Ce n'est pas possible.
Les réclamations des instituteurs primaires ne peuvent valoir quelque chose, ne peuvent émouvoir la représentation nationale et l'opinion que si elles ont un certain caractère d'ensemble, que si elles sont concertées et si elles
LA RÉPUBLIQUE ET lVnIVERSITÉ 659
représentent la formule générale des besoins unanimes du corps enseignant.
Allez-vous permettre — et c'est une question très précise que je formule — à vos instituteurs et à vos professeurs — car nous en sommes encore réduits, avec ce régime de circulaires, à dire en parlant au ministre : « vos instituteurs, vos professeurs», puisqu'ils n'ont pas de recours direct devant le Parlement — allez-vous leur permettre de se concerter entre eux, publiquement et au grand jour, bien entendu, pour faire parvenir par leurs chefs hiérarchiques une formule générale et commune de réclamations et de pétitions?
Pourquoi chicaner aux membres du corps enseignant le droit de s'adresser directement au Parlement? Kst-ce qu'ils en abusent? Craignez-vous de la part de ces professeurs de lycée, qui pèchent actuellement, sachez-le bien, bien plus« par excès de prudence et de réserve dans l'expression de leurs griefs, craignez-vous de leur part je ne sais quel esprit de pétulance et d'indiscrétion ? Lés empêcherez-vous, d'ailleurs, d'adresser des pétitions à différents membres du Parlement? C'est une mesure clandestine qui ne serait digne ni d'eux, ni de vous.
Pourquoi ne leur permettez-vous pas de s'adresser directement à la représentation nationale, qui fait les lois sous le contrôle desquelles ils sont appelés à vivre?
Messieurs, il faut s'habituer à ces choses. Il n'y a plus de pouvoir infaillible, il n'y a plus de lois infaillibles; il ny a plus, par conséquent, d'administration infaillible. (7Vtf5 bietif très bien! à gauche,) Les citoyens obéissent aux lois, mais ils ont perpétuellement le droit' de les contrôler et de les réviser. Vos fonctionnaires obéiront consciencieusement à leurs devoirs professionnels, à la hiérarchie nécessaire, même^ si vous leur laissez le droit de saisir la représentation nationale des griefs ou des vœux qu'ils peuvent avoir à formuler.
M. LE VICOMTE DE MoNTFORT. — Eh bicu ! si VOUS en faites autant pour les militaires, pour les magistrats et pour tous
5S fonctionnaires, cela fera un joli désordre! [Très bien!
"es bien!)
M. Jaurès. — J'avoue que j'attendrai avec impatience rheure où les magistrats exprimeront une opinion spontanée. (Rires à f extrême gatiche.)
M. LB COMTE DE Bbrnis. — Ou Ics épurerait s'ils exprimaient leur opinion. [Rires à droite,)
M. Jaurès. — Mais je me permets de constater que la jurisprudence restrictive et répressive que le ministère de l'instruction publique a adoptée à l'égard des maîtres depuis la circulaire de M. SpuUer, est une jurisprudence nouvelle. Jusqu'ici, on avait permis aux professeurs d'adresser leurs vœux aux membres du Parlement. Il existait même une grande association qui a rendu de nombreux services, l'association des maîtres répétiteurs, qui s'adressait directement au ministre, et les ministres recevaient ses représentants sans les obliger à passer par toute la filière des principaux, des proviseurs et des surveillants généraux. C'était là une pratique très libérale.
Il y a deux ans encore, M. Buisson, directeur de l'enseignement primaire, écrivait à M. Léon Bourgeois, ministre de l'instruction publique, tout un beau rapport sur l'utilité des congrès nationaux et internationaux pour les instituteurs.
« Il est bon, disait Thonorable M. Buisson, que les membres du corps enseignant apprennent à formuler euxmêmes leurs vœux ; il est bon qu'ils sortent de l'attitude passive ; il est bon que toutes les questions qui les intéressent soient agitées et discutées par eux. » Et il ajoutait cette plirase : « Mieux vaut la fièvre que la langueur. » Vous l'avez retournée, cette phrase, et de peur d'une fièvre qui ne se produirait pas, vous condamnez le corps enseignant à une langueur mortelle. {Applaudissements à rejctrème gauche.)
Savez-vous bien, messieurs, quel est l'enseignement qui doit ressortir pour vous de cette simple constatation ? C'est que la jurisprudence gouvernementale est devenue de plus en plus restrictive et répressive envers l'Université à mesure qu'elle devenait plus restrictive et plus répressive envers les syndicats ouvriers. {Cest cela! très bien! à V extrême gauche,]
Nous disons, nous, qu'il y a là deux forces liées qui préparent Tavenir, qui seront Tavenir : la force du travail et la force du savoir. Nous vous remercions d'avoir établi entre ces deux forces une solidarité évidente, en diminuant -d'un même pas les libertés de l'une et les libertés de l'autre. [Applaudissements sur les mêmes bancs,)
Et au point de vue des mandats politiques, vous ne voyez donc pas les consécfhences graves que va entraîner l'acceptation par la Chambre du fait accompli en ce qui^ concerne le professeur d'Albi, M. Marty? Comment! vous souverains, vous législateurs, vous qui avez fait la loi sur les syndicats ouvriers, vous qui appelez tous les ouvriers à être électeurs et éligibles, vous avez tous les jours à défendre la liberté politique des ouvriers investis d'un mandat contre les entreprises arbitraires des compagnies qui renvoient l'ouvrier parce qu'il remplit un mandat politique; et quelle autorité aurez-vous, vous gouvernement, pour exiger des compagnies le respect de la liberté politique des ouvriers investis régulièrement d'un mandat, si vous êtes le premier, lorsqu'un de vos professeurs, un de vos maîtres est investi d'un mandat, à le briser sans raison professionnelle, pour obéir à un petit despote qui règne là-bas ? ( Vifs applaudissem^ents à Vecctrême gauche,)
Ah I ce n'est pas autre chose. Il y avait un professeur né à Albi, dont toute la famille et tous les amis étaient d'Àlbi, qui était estimé par tous ses collègues, aimé et respecté par tous ses élèves, qui a contribué à la prospérité du lycée et auquel le ministre de l'instruction publique M. Spuller disait il y a trois semaines — je vous affirme l'authenticité de ces paroles : « Vous êtes noté excellemment. »
Il y a donc un professeur contre lequel aucun grief professionnel ne peut être relevé. Que lui reprochez-vous ? Il a été investi par ses concitoyens du mandat de conseiller municipal; il l'accomplit avec mesure...
M. DE Berne-Lagarde. — Ah ! oui, en m'insultant ainsi que M. Barbey! [Exclamations à V extrême gauche,)
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Voilà tout l'intérêt de l'affaire !
M. Jaurès. — Je vous fais juges, en effet, messieurs, de la modération exquise de celui qui a exigé et obtenu le sacrifice de M. Marty.
Mt DB Berne-Lagarde. — Je n'ai rien demandé contre lui.
M. Jaurès. — Monsieur deBerne-Lagarde, vous avez pour le mal plus d'influence que vous ne le dites.
Je dis que vous n'aviez aucune Vaison. Il est arrivé simplement que le conseil municipal d'Albi était coupé en denx fractions opposées, une fraction modérée oa prétendue telle et une fraction radicale socialiste. ^
Le maire appartenait à la fraction modérée, qui avait une certaine majorité dans le conseil.
Mais il est survenu d'abord des élections législatives dans lesquelles le maire, candidat à la députation, a été mis en échec dans les limites de la commune. Puis sont venues, après les persécutions qui ont suivi ce premier échec, les élections complémentaires, la minorité radicale socialiste ayant démissionné pour faire la population tout entière juge des'^procédés iniques que Ton employait contre quelques hommes qui avaient le tort de comprendre la République autrement que notre collègue.
A ces élections, c'est cette minorité radicale socialiste qui a été élue avec une majorité notable, pour bien marquer que les sentiments de la population réprouvaient la politique de vexations, de petites tyrannies locales, de petites passions haineuses et persécutrices qu'on employait.
Au centre. — Comme à Saint-Denis !
M. Jaurès. — Et comme M. Marty, professeur et conseiller municipal, était dans cette minorité radicale socialiste un des hommes les plus considérés par la population tout entière, on a cherché toujours et quand même le moyen de le frapper. On ne pouvait pas le frapper comme professeur, a raison de son excellente attitude professionnelle ; alors on a essayé d'obtenir contre lui des condamnations qui obligeraient le ministre de l'instruction publique ou qui lui permettraient de le frapper.
On est d'abord allé en assises. C'est un sénateur, ancien
LA RÉPUBLIQUE ET l'uNIVERSITÉ 663
ministre de la marine, qui a eu quelque célébrité Ici, qui a traduit M. Marty en cour d'assises, M. Marty s'étant rendu coupable de ce crime monstrueux d'avoir déclaré que rhonorable M. Barbey avait préféré Castres à Albi pour le choix du concours régional. {On rit.) Oui, on a considéré qu'il y avait là une atteinte à la délicatesse sénatoriale ! {Exclamations et nouveauœ rires.)
La cour d'assises a été saisie et elle a acquitté largement M. Marty. ,
Ayant échoué devant la cour d'assises, il restait une res- BMnca» les tribunaux correeticmnels ; et alors on a poursuivi M* Mkddy devant le tribunal correctionnel parce qu'il avait qualifié d'accusations odîenaiBs des paroles prononcées la veille par M. le maire dans une cérémonie où il ne devait y avoir que des paroles courtoises.
M. le maire invite tout le conseil municipal à aller recevoir le préfet et à lui souhaiter la bienvenue. Tout le conseil, par esprit de courtoisie et d'hospitalité, se rend — même la minorité radicale et socialiste — à la réception. Le maire profite de cette circonstance où il a seul la parole et où le devoir de courtoisie aurait dû lui conseiller cette modération dont il nous donnait tout à l'heure un exemple {Rires à V extrême gauche), il profite de cette circonstance pour accabler ses adversaires, pour leur reprocher une insigne mauvaise foi, et après avoir caractérisé leur politique intérieure, pour leur dire à eux, bons Français, qu'ils n'avaient d'autre cri de ralliement en politique extérieure que le cri de « Vive l'Allemagne! »
Plusieurs voix à Vextréme gauche — C'est odieux !
M. Jaurès. — Et le lendemain, lorsque ce professeur qui a pris part à une démarche de courtoisie auprès du représentant du pouvoir central, lorsque ce professeur atteint dans sa dignité d'homme, dans sa conscience de citoyen, dans sa conscience d'éducateur, qui sait qu'il ne mérite pas l'ignominieux reproche ramassé je ne sais où, dit dans une séance du conseil municipal : « Monsieur le maire, vous avez hier, dans une occasion qui ne comportait pas de pareille polémique, prononcé contre la minorité du conseil munici-
rS!^"S^V«<nB^SBHBB^a^KiH^Pa«^i»-'*— «--T^y^-^-
664 DISCOURS PARLEMBNTAIEES
pal et contre la population qui lui a donné sa confiance des accusations odieuses »...
A t extrême gmiche. — Et elles Tétaient.
M. Jaurès. — Voilà le crime, messieurs!... Il est traduit devant le tribunal correctionnel ; on bâillonne Tavoeat qui vient le défendre, on le condamne à 200 francs d'amende, pour permettre des mesures de rifçueur.
Il fait appel, il vient ici trouver le ministre de Tinstniction publique, M. Spuller; il lui apprend qu'il a fait appel. M. Spuller lui répond: « Je ne savais pas cela, et comme je ne vous avais frappé qu'à catise de votre condarpnation, je vais surseoir à la mesure prise, jusqu'après l'arrêt. »
M. Marty part sur cette assurance; il se rend à Albi, il y trouve son successeur installé, et une dépèche qui lui annonçait non pas un sursis dans la décision prise, mais un simple congé. Voilà la vérité !
M. Camille Pelletan. — C'est l'esprit nouveau!
M. Jaurès. — L'appel suit en effet son cours:
La cour d'appel, ne pouvant pas invalider brutalement le jugement rendu à Albi, l'invalide moralement, en ramenant la peine de 200 à 46 francs, avec application de la loi Bérenger, et en spécifiant — c'est sous cette rubrique qu'est classée l'affaire dans la Gazette des tribunaux — que « les provocations d'un magistrat n'excusent pas, qu'elles atténuent simplement le délit qui peut être commis n. {Applaudissements à V extrême gauche,)
M. JouRDE. — Il faut le révoquer, "ce maire!
M. Jaurès. — Et alors il faudra que l'Université de France, cette Université qui se dit et qui est nationale, c'est-à-dire qui a pour fonction de tenir les règles de la justice au-dessus des basses compétitions, des basses haines locales, il faudra que par vous, monsieur le ministre, si vous ratifiez la décision prise par votre prédécesseur, cette Université de France soit abaissée, humiliée jusqu'à épouser les plus basses rancunes, les plus misérables passions ilétries par la justice du pays. [Vifs applaudissements à V extrême gauche et sur divers bancs à droite.)
Et puis, dans notre département même, il y a autre chose,
il y a d'autres faits,, et également précis ; ils intéressent, ceux-ci, les instituteurs.
Il y a quelques mois, lorsque M. Dupuy, président du conseil alors pour la première fois, mais non pour la dernière, est venu à Albi, il a convoqué les instituteurs et il leur a dit : « Ne vous occupez pas de politique ! »
M. LE Président du consbil. — Je l'avais déjà dit à la tribune. {On rit.)
M. Jaurès. -^ Vous allez voir ce que vos préfets font de vos paroles, maintenant que vous êtes leur chef comme ministre de l'intérieur.
M. LE Président di' conseil. — J'y veillerai. (Nouveatix rires,)
M. Jaurès. — Vous leur disiez : « Ne vous occupez pas de politique, n'acceptez pas entre l'administration et vous d'intermédiaire politique ou électoral. »
Eh bien ! que se passe-t-il depuis deux mois ?
Dans le département du Tarn, à Toccasion des conseils de revision, M. le préfet convoque dans chaque canton tous les instituteurs et il leur trace leurs devoirs politiques et électo* raux ; il daigne leur dire que dans le secret de leur conscience ils peuvent penser ce qu'ils veulent — et je ne vois pas comment l'administration la plus subtile pourrait leur retirer ce droit — mais il ajoute :
« Si j'apprends que vous ayez formulé une seule opinion qui ne soit pas exactement conforme à la pensée gouvernementale, je vous briserai. » {Interruptions et rires ironiques à r extrême gauche et à droite,)
M. Laurent Bougèrb. — Voilà la liberté républicaine!
M. Jaurès. — Et quelle est cette pensée gouvernementale? Ici commence notre embarras. {Rires à V extrême gauche?)
Il y a des centres ouvriers dans lesquels il s'agit, avant tout, de combattre le socialisme et de faire appel contre lui, au moins par sous-entendus, à toutes les forces hostiles. Là on dit simplement aux instituteurs : Avant tout, gardez-vous de toute pensée et de toute parole socialistes. Puis, dans d'autres cantons, où la question sociale est moins aiguë, où il reste encore quelques républicains qui n'ont pas perdu le
souvenir des programmes du passé, on dit aux instituteurs : Il faut vous tenir à distance égale du socialisme d'un côté et du cléricalisme de rantre. {Rireê à V extrême gauche.) Enfin, il y a d'autres cantons où se produisent ceux qu'on appelle les ralliés, et alors, dans le catéchisme préfectoral, ce sont les idées d'ordre et de paix soetaJa qui domûieat, où on leur dit : Ne combattez pas ceux qui peuvenl venir à la République.
Et vous assistez à cette chose singulière et vraiment très intéressante, c'est que pendant que le préfet promène ainsi ce catéchisme électoral et politique, le ministère Casimir- Perier est dans toute sa force. Alors, ce sont surtout les idées d'autorité qui dominent dans le catéchisme préfectoral. Puis est venue la chute que vous savez.
Il y a eu un interrègne ; on a pu croire un instant que le pouvoir allait passer aux mains de quelques chefs radicaux; il y eut alors un peu de flottement. dans le catéchisme du préfet. [Rires et applaudissements à V extrême gauche,)
Je demande à M. le président du conseil, ministre de rintérieur, si les instructions qu'il donnait il y a un an à ses instituteurs ont été bien comprises par MM. les préfets, et je lui demande lequel, de M. Marty q'u'on congédie, ou du préfet qu'on garde, aie plus manqué à la discipline.
J'en arrive à ma troisième et dernière question, et je demande pardon à la Chambre de l'avoir si longtemps retenue . ( Parlez ! parlez !)
La dernière question est celle-ci ; je la répète dans ses termes très précis. Je n'élude pas la difficulté du problème et je prie le gouvernement de ne pas l'éluder non plus :
Quelles sont les intentions précises du gouvernement à l'égard des professeurs ou des instituteurs qui dans leur classe, dans leur enseignement adhéreraient aux doctrines générales du socialisme, à la philosophie du socialisme? [Mouvements divers,)
Sur divers bancs, — Lequel ?
M. Jaurès. — J'entends sur quelques bancs qu'on me demande : « Lequel ? »
Pour ne laisser subsister aucune équivoque, je vous
LA RÉPUBLIQUE ET l'uNIVERSITÉ 667
demande quelles sont vos intentions précises à Tégard de ceux qui ne comprendraient pas la fonction du capital et le rôle de la propriété actuelle comme les comprennent les économistes orthodoxes, et je vous demandé quelles sont vos intentions précises à regard de ceux qui au dehors se mêlent, avec le respect de leur propre parole, à la propagande socialiste.
Et ici apparaît le vrai problème.
Avez-vous le droit et le pouvoir d'empêcher l'Université, éducatrice des générations nouvelles, de se mêler à toutes les émotions, à tous les mouvements de la vie actuelle? Voilà le problème dans toute son étendue. {T)'ès bien! très bien! à Vextrâme gauche, — Mouvements divers,)
M. Louis Hëmon. — C'est la thèse du clergé !
M. Jaurès. — Je réponds d'un mot que vous ne le pouvez pas sans manquer à Tesprit de TUniversité elle-même, depuis la Révolution française.
Qu'est-ce qui a fait — selon l'homme éminent qui dirige l'enseignement supérieur, et qui a publié récemment un livre que vous connaissez sur l'histoire de l'enseignement supérieur en France de 1789 à 1894 — qu'est-ce qui a fait la langueur, le dépérissement et la médiocrité des universités et des collèges de l'ancien régime pendant tout le xviii* siècle ?
C'est que l'enseignement de l'ancien régime, pendant tout le XVIII* siècle, est resté un enseignement purement scolastique, un enseignement fermé à la vie environnante et dans lequel n'ont pénétré ni les grands progrès contemporains des sciences naturelles, ni l'esprit critique qui s'appliquait à la politique, à la religion et aux idées sociales. En sorte que ce qui a marqué, dans l'ordre de l'enseignement, l'œuvre de la Révolution française, c'a été précisément d'arracher les universités et les collèges de l'ancien régime à cette méthode scolastique surannée, et de les faire sortir en quelque sorte de leur cloître laïque pour les mêler à toutes les idées critiques du siècle, à tous les progrès de la science, à ce mouvement de l'esprit de liberté et de justice de notre pays. Voilà quelle a été la conception de l'Université sous la Révolution française.
C'est là — vous ne pouvez pas le contester — ce qui a faU la grandeur du rôle de TUniversité ; c'est que sous tous les régimes, sans s'asservir aux formules gouvernementales qui passaient, elle s'est mêlée à tous les mouvements de liberté; c'est que sous la Restauration, il a fallu fermer r École normale comme suspecte de libéralisme, frapper les maîtres qui dans les chaires de la Sorbonne inquiétaient le gouvernement réactionnaire d'alors ; c'est que sous la puissance oligarchique et bourgeoise de Louis-Philippe, déjà Michelet et Quinet commençaient à annoncer Tavènement de la démocratie ; c'est que durant la période réactionnaire de la seconde République, Michelet et Quinet parlaient au nom de la démocratie et du droit ; c'est que lorsqu'est venu le 2 décembre, la plupart des professeurs de l'Université — et l'Université ne m'en voudra pas de rappeler ce souvenir qui est une grande gloire pour elle — n'ont pas fermé leurs yeux et leurs oreilles, ne se sont pas dit : Nous sommes des scholars, nous enseignons les belles-lettres, les vers latins, la grammaire de Lhomond ou la philosophie de M. Cousin; tout le reste ne nous regarde pas. Est-ce que les bruits de la rue sont faits pour troubler la sérénité des éducateurs de la jeunesse? S'ils s'étaient dit cela, vous auriez eu beaucoup plus d'exemples de lâcheté et beaucoup moins d'exemples d'honneur civique et d'honneur républicain.
Mais il s'est trouvé des professeurs — et Challemel-Lacour et Jules Simon, et d'autres qui ont protesté au nom du droit et ont dit : Nous sommes des citoyens I Et pendant tout le temps de l'Empire, il y a eu une protestation éloquente de l'Université contre ce régime d'oppression.
Je me rappelle, pardonnez-moi ce souvenir, qu'étant il y a quelques années professeur au lycée d'Albî, M. Léon Bourgeois, ancien ministre de l'instruction publique, était alors préfet du Tarn. Il vint au lycée voir les professeurs et il leur parla avec éloquence en rappelant qu'il avait été élève de l'Université dans ces années maudites de TEmpire. Et il disait aux professeurs : Alors, il ne nous était pas permis de parler de la République, mais du moins on enseignait la République sous le nom de liberté.
LA RÉPUBLIQUE ET l'UNIVERSITÉ 669
Et à la fin de TEmpire — c'est un de vos recteurs qui mé le racontait il y a quelques mois — quand on a pu espérer un commencement de réveil à,e la pensée libérale, M. Jules Simon faisait des tournées en province — il était alors, lui aussi, un commis voyageur, un agitateur. [Applaudissement à r extrême gauche,) Il faisait des tournées en province et il convoquait les professeurs, au lycée de Rodez notamment — c'est le souvenir précis qui m'est resté de cet entretien — il les convoquait en secret, et il leur disait : « Oui, l'Empire exige de vous la servitude, le serment, la soumission aveugle ; mais avant d'être les serviteurs de l'Empire, vous relevez de votre conscience d'hommes libres. »
Voilà ce qu'il leur disait, et les recteurs qui administrent à l'heure actuelle vos académies ont été élevés d'après ce langage; je me demandé comment ils feront pour être les instruments d'une politique d'asservissement. [Applaudisseinents à V extrême gauche et sur divers bancs à droite.)
Et depuis vingt ans, n'avez-vous pas mêlé l'Université à toutes nos luttes?
Pendant le 16 Mai, alors qu'on déplaçait beaucoup d'instituteurs, ces déplacements d^instituteurs apparaissaient alors comme une chose grave à ces républicains du centre qui tout à l'heure ricanaient ( Vifs applaudissements à V extrême gauche et sur divers bancs à droite) d'une pareille mesure comme d'une chose dérisoire. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. Camille Pbllbtan. — Ils ne riront pas toujours.
M. Jaurès. — Ils disaient : On déplace un petit professeur, et il proteste ? Mais de quoi donc s'avise-t-il ? Il doit se taire !
Eh bien, non ! 11 n'a qu'à suivre les leçons qu'on lui a données depuis vingt ans ! Au 16 Mai, vous avez été assez heureux d'avoir les instituteurs avec vous, et depuis, dans toutes vos campagnes contre l'influence des curés, voyons, un peu de franchise, n'avez- vous pas eu besoin des instituteurs? ( Vifs applaudissements à Vextrème gauche,) Oh ! c'est de leur pleine volonté et dans leur entière liberté qu'ils ont agi.
Je ne demande qu'une chose, c*68t qu'on les laisse aller leur chemin, qu'on les laisse servir la République de tout leur cœur, en liberté et comme ils veulent la servir ; pas d'oppression, parce qu'ils ont le droit, après tout, de n'avoir pas la même formule de la République que lés ministres qui passent ; s'ils laissent tomber de leur conscience l'aveu d'une préférence pour une formule de la Répuljiqne autre que la vôtre, ne les humiliez pas, ne les frappez pas, au nom même de la République, car vous aurez peut-être besoin un jour de retrouver en eux des défenseurs indomptés. {Applaudissements sur les mêmes bancs.)
Mais alors, ce n'est pas seulement vos instituteurs que vous vouliez gagner; permettez-moi encore cette anecdote toute personnelle.
Au moment où vous faisiez l'article 7 qui inquiétait un peu rUniversité, parce qu'il lui en coûtait de paraître défendue par des mesures légales contre des concurrents, vous aviez besoin de Tassentiment de l'Université tout entière ; je me rappelle alors toutes les visites de M. Jules Ferry à l'École normale, toutes les caresses qu'il prodiguait à M. Bersot, notre directeur, pour obtenir de lui, un fonctionnaire cependant, une adhésion publique à l'article 7 ; et comme on disait alors beaucoup de bien de l'Ecole normale, pour varier un peu du mal qu'on disait des jésuites, M. Bersot nous convoquait parfois, après ces entrevues ministérielle^ ; il nous faisait part de ces belles effusions gouvernementales pour rÉcole, pour notre développement, pour notre liberté d'esprit, et il nous disait avec sa merveilleuse finesse : « Prenons garde, messieurs : on nous aime contre quelqu'un. » [On rit.)
Eh bien ! messieurs, la liberté ne veut être aimée contre personne, l'Université ne veut être libre contre personne. I/Université vous réclame la liberté entière, pour la liberté seule, et voilà tout. {Applaudissements répétés à VextrC'me gauche et sur plusieurs bancs à gauche. — L'orateur^ en retournant à son baur, est félicité par ses amis.)
Voici la réponse de M. Jaurès aux déclarations faites par M. Georges Leygues, ministre de rin^lmeiion publique ^ :
M. JAunÈs. — M. le ministre de rinstruction publique, tout à rheure, faisait appel à la franchise, à la loyauté du corps enseignant et de ceux qui traduisent ici les griefs de quelques-uns de ses membres. Il disait : S'il est des professeurs qui veuillent, hors de leur classé, dans la vie civile ou politique, soutenir des doctrines qui ne représentent pas exactement la pensée gouvernementale, qu'ils aient au moins le courage de ne pas se dédoubler, de ne pas couper leur pensée en deux, qu'ils soient dans leurs classes ce qu'ils sont au dehors, et qu'ils disent dans leurs classes ce qu'ils disent au dehors. Eh bien, j'oserai adresser à M. le ministre de l'instruction publique le même appel. {Applaudissements à V extrême gauche. — Protestations au centre.)
Je dis que j'oserai adresser à M. le ministre de Tinstructruction publique le même appel. Il a formulé d'une façon indirecte, je le dirai sans viser le moins du monde se^ intentions, d'une façon détournée, deux propositions graves qui restreignent les droits des professeurs.
1. Dès que le ministre de rinstruction publique est descendu de la tribune, M. Jaurès demande la parole :
« M. Jaurès. — Messieurs, quelle qiie soit Topinionde chacun de vous sur le fond même de la question, un débat où selon M. le ministre l'ordre public et Texistence même de l'Université, son autorité et sa grandeur, où selon nous la liberté et la dignité des membres de renseignement, condition de l'autorité morale de l'Université tout entière, sont engagées, un pareil débat doit êlre conduit jusqu'au bout.
« Votjc diverses. — A samedi! — Parlez!. parlez l
« M. Jadkks. — Je suis aux ordres de la Chambre; mais je ferai observer qu'il est impossible de parler devant une Assemblée qui est partagée en deu.\ fractions dont lune crie : « A samedi ! » et dont l'autre crie ; « Parlez ! »
« Je demande à mes collègues, quand une décision aura été prise, de vouloir bien s'y tenir. Si on décide de renvoyer la suite de la discussion à samedi, je quitterai la tribune; mais si on veut que je parle ce soir, je prie la Chambre dp me laisser poursuivre sans gêne toute ma discussion, et sans réclamer de nouveau l'ajournement. »
La Chambre repousse la demande de renvoi delà discussion et décide de suspendre la séance jusqu'à neuf heures du soir, afin de permettre à M. Jaurès de répondre au ministre.
Je lui dirai, moi aussi : Ayez le courage, la franchise de les formuler nettement, explicitement.
Vous avez dit qu'il était dangereux pour le bon ordre de nos établissements d'enseignement publie que les professeurs soient investis d'un mandat politique, qu'ils ne devaient se risquer dans cette voie qu'avec une extrême réserve, que leur entrée dans la vie politique, dans ses luttes, était pleine de périls pour TUniversité, à laquelle ils devaient songer d'abord; et vous avez montré que c'est à propos d'incidents soulevés par l'arrivée des professeurs à la vie politique, à l'exercice des mandats politiques, que vous aviez été obligé de les frapper.
Eh bien! messieurs, il y a une loi électorale...
M. MiLLERAND. — Très bien!
M. Jaurès. — ... qui crée un certain nombre d'incompatibilités; mais elle ne parle pas d'incompatibilité entré les fonctions d'éducateur public et l'exercice d'dn mandat politique. {Très bien! très bien! à V extrême gauche.)
Non, on n'a pas osé dire à ceux qui sont chargés d'enseigner aux générations nouvelles les droits des citoyens, qu'ils devaient euxrmômes en être privés! On n'a pas osé dire à ceux qui sont chargés de réagir avant tout contre les tentations de scepticisme ou d'indifférence qui seraient la mort d'une démocratie libre, qu'ils devaient se renfermer dans le scepticisme ou dans l'indifférence! La loi n'a pas dit cela; elle a dit aux maîtres de l'enseignement public : Vous avez le droit de rester des citoyens qui votent; vous avez le droit aussi d'être des citoyens militants qui sollicitent sur leurs noms, leurs opinions, leur doctrine, les libres suffrages de leurs concitoyens.
Et lorsqu'un ministre dit que l'exercice de ce droit est plein de périls et que la loi s'oppose à l'entrée d'un professeur dans la vie politique, ce ministre abroge, sans oser le dire, la loi électorale; il l'abroge de sa propre autorité. {Applaudissements à V extrême gauche,) 11 crée contre les éducateurs de l'enfance et de la jeunesse une incompatibilité que la loi n'a pas établie.
Et quelles sont vos raisons, monsieur le ministre?
LA RÉPUBLIQUE ET l'DNIVBRSITÉ 673
Vous en avez donné deux. Vous avez dit d'abord — et je Tavoue, dans votre bouche, cette parole m'a profondément surpris — que lorsque les professeurs, les instituteurs, les petits maîtres de collège se risquaient à briguer un mandat électif, ils risquaient de renverser la hiérarchie professionnelle et d*y substituer une hiérarchie nouvelle.
Et vous avez cité comme une sorte de scandale le cas d'un simple instituteur qui devenu conseiller municipal ou maire, pouvait en cette qualité, en vertu de ce mandat politique, avoir une autorité sur ceux qui dans l'ordre professionnel étaient et devaient rester ses supérieurs.
J'ai vu ce cas se produire; il m'est arrivé à moi, simple chargé de cours à la faculté de Toulouse, d'être adjoint à la municipalité de Toulouse. Je devenais ainsi, selon votre doctrine, le supérieur de mon doyen et de mon recleur. Je vous assure, monsieur le ministre, que personne n'a songé à comparer la hiérarchie professionnelle, qui restait absolument respectée, avec l'exercice libre d'un mandat politique. {Très bien! très bien! à V extrême gauche.)
J'ai vu aussi, dans la même ville, dans la municipalité de Toulouse, un maître répétiteur du lycée, M. Laflite, arriver au conseil municipal. Direz-vous qu'il devenait par là le supérieur de son proviseur, et que ce dernier se trouvait humilié d^avoir à négocier des affaires de la ville dans leurs rapports avec les affaires du lycée avec un de ses maîtres répétiteurs? Le proviseur était Je premier, tout en exigeant une pleine obéissance, que ne lui marchandait pas le maître répétiteur, à respecter en lui un élu d'une cilé libre.
Est-ce qu'on osera produire ici une pareille objection?
M. Avez. — Ce serait la négation delà démocratie.
M. Jaurès. — Mais c'est l'objection de la réaction ellemême! [Très bien! très bien! à V extrême gauche.)
La loi militaire a été longtemps discutée dans cette enceinte; toute la gauche, tous k'S républicains demandaient que le fils de famille, que le fils du riche, que le fils du grand industriel et du grand propriétaire entrât au régiment aux mêmes conditions que le fils de l'ouvrier ou du paysan; et que disait la réaction monarchique ou cléricale, qui s'appe-
lait alors la réaction militaire? Elle disait : Vous allez créer un paradoxe, vous allez créer une contradiction scandaleuse entre la hiérarchie normale de Tctat social et la hiérarchie nouvelle de cet étal social. ( Vives proleslafions au centre et à droite.) - M. LE COMTE DU Périer dk l.ARSAN. — Qui a dît Cela?
M. LE Mtre de Vilers. — Personne n'a dit cela! {Bruit,)
M. Jaurès. — Je vous prie, messieurs, de ne pas fournir à notre éminent collègue M. Lannelongue un spécimen de cette physiologie des Asseipblées qui fait qu'à neuf heures et demie du soir elles sont incapables d'écouter avec sangfroid Texpression d'une idée, {Applaudissements à VeoUréme gauche. — Vives protestât io^is au centre et à droite.)
Au centre. — A Tordre ! C'est une impertinence !
M. le Président. — Monsieur Jaurès, permeltez-moi de vous faire observer qu'il est peu convenable, en tout cas qu*il est injuste de dire que la Chambre ne vous écoute pas avec sang-froid.
Quant aux applaudissements qui de ce côté de l'Assemblée {M, le p7'€^sident désigne Vextrcme gauche) ont accueilli vos paroles, je les retiens; ils constituent un engagement pour le moment où d'autres orateurs seront à la ivïhxiXie, {Applaudissements à gauche et au centre.)
Au centre. — Nous ne sommes pas ici pour recevoir des leçons de M. Jaurès !
M. LE Président. — J'invite toute la Chambre au silence !
M. Jaurès. — J'ai été ému, peut-être au delà de la juste mesure, par les contradictions qui accueillaient mes paroles lorsque je rappelais les arguments des adversaires de la loi du service de trois ans et du régime égalitaire.
M. Chauvin. — Le centre ne veut pas entendre.
M. LE Président. — Monsieur Chauvin, je vous rappelle à l'ordre.
M. Jaurks. — Je dis — et je promets à la Chambre de surveiller mes paroles — que j'ai été ému et surpris des contradictions qui accueillaient mes paroles lorsque je signalais les arguments produits par la réaction de droite contre le
régime égalitaire dans la loi militaire, et noire honorable collègue M. du Périer de Larsan m*a surpris beaucoup en protestant, car je ne le comprenais nullement dans cette réaction de droite.
M. LE COMTE DU Périer db Larsan. — Vous n'avicz pas dit « réaction de droite ». {Si! si ! à V extrême gauche,)
M. Jaurès. — Il est inutile de prolonger cet incident.
Je dis que lorsqu'on a proposé à ce pays, notamment à la Chambre de 1885, la loi militaire qui soumettait aux mêmes règles, au même niveau, aux mêmes conditions d'avancement, à la même discipline les' fil« de la haute bourgeoisie ou de l'aristocratie et les fils du peuple, l'ouvrier et le paysan, il s'est trouvé dans certains partis des hommes qui soutenaient qu'il en résulterait une contradiction entre l'état social et la condition militaire. [Vives protestations à droite, )
M. LE MARQUIS DE La Ferronnays, — Personuc n'a dit cela ! Vous le savez bien.
M. Armand Porteu. — C'est une injure gratuite!
M. LE DARON DE Mackau. — Citcz dcs ucms !
Un membre au centre, — Vous êtes un privilégié au point de vue de la loi militaire.
M. LE Président. — Veuillez faire silence, messieurs.
M. Lamendin. — Nous constatons que le centre ne veut pas écouter.
M. LE BARON DB Mackai'. — 11 ne faut pas se contenter de lancer des insinuations blessantes : il faut donner des noms.
M. LE MARQUIS DB La Fbrronnays. — Je demande la parole. [Bruit persistant,)
M. LE Président. — Messieurs, vous avez décidé de tenir séance ce soir.
Je vous préviens, par respect pour la dignité de TAssem- Mée, qu'il dépend de moi de décider que la séance ne se prolongera pas ainsi... [Très bien!) et que quand j'aurai prononcé deux ou trois rappels à l'ordre, je suspendrai la séance. [Très bien! très bien!)
Messieurs, il faut savoir écouter ; les assemblées délibérantes sont faites pour les discussions; ce n'est pas en
interrompant qu'on répond. Chacun doit parler à son tour, {Très bien! très bien!)
M. Jaurès. — Je ferai tous mes eiTorts, je le dis très sincèrement à la Chambre, pour conserver à cette discussion le calme qu'elle doit avoir, et je la prie, si dans le feu de ces discussions improvisées et prolongées, il m'échappait par hasard une expression qui pAt éveiller la susceptibilité dé quelques-uns de mes collègues, de ne pas m'en faire un reproche. (Mouvements divers.)
M. Maurice Lasserre. — ^.On n'écoute aucun de nos orateurs ! {Rires ironiques à V extrême gauche,)
M. Jaurès. — Je (fis que j'ai entendu se produire à cette époque cet argument que par le nouveau régime militaire un châtelain, par exemple, pouvait devenir au régiment le subordonné de son valet de ferme.
M. LE marquis de La Ferroxxays. — Cela existait déjà sous la loi de 183S !
M. de Cazbnove de Pradine. — Nous nous sommes toujours honorés d'être soldats. Ce n'est pas le grade qui fait l'honneur! (TVè* bien! très bien!)
M. JouRDE. — Votre discours les gêne, monsieur Jaurès !
M. Jaurès. — J'ai lieu d'être surpris que cette doctrine, qui était alors répudiée par toute la majorité républicaine, ait pu être reproduite ici à propos du personnel enseignant par M. le ministre de l'instruction publique, avec l'adhésion d'une partie au moins de cette majorité.
M. le ministre de l'instruction publique a dit : Oui, • voilà un subordonné dans la hiérarchie universitaire, et de par le suffrage universel, il peut devenir, à certains égards, dans l'exercice de son mandat, le supérieur de ceux dont dans la pratique de sa profession il est et doit rester l'inférieur.
Voilà la théorie qui a été indiquée ici. Eh bien, je prétends qu^elle est la négation du suffrage universel lui-même. {Applaudissements à V extrême r/auche.) Je prétends que ce qui caractérise le suffrage universel, que ce qui fait sa grandeur, sa vertu, c'est précisément qu'en dehors de toutes les hiérarchies professionnelles, qu'en dehors de toutes leshié-
LA RÉPUBLIQUE ET l'uNIVERSITÉ 677
rarchies sociales, il va choisir Thomme en qui il a confiance pour le marquer de sa souveraineté. Je dis que la souveraineté de Télu n'a rien à voir avec la situation qu'il occupe dans la hiérarchie économique et dans la hiérarchie sociale, et que le suffrage universel a le droit d'aller choisir ses représentants là où il lui plaît. {Nouveaux applaudissements à V extrême gauche,)
M. Descubcs. — Personne ne le conteste!
M. Gauthier (de Clagny). — Mais il a été mutilé par la loi des candidatures multiples, le suffrage universel !
M. Jaurès. — Comment! j'essaye très loyalement de relever point par point tous les arguments de M. le ministre de l'instruction publique, j'affirme que celui que je discute a été produit par lui, — et tous nos collègues le pourront constater demain au Journal officiel, — et lorsque je fais cette œuvre légitime de critique loyale, on me déclare que personne ne l'a dit!
Je dis que non seulement c'est la négation du suffrage universel, mais que c'est la négation du régime parlementaire...
Plusieurs voix au centre. — Au contraire !
M. Jaurès. — ... et j'ajoute :Ia négation du régime ministériel. Est-ce que vous tous, qui êtes ici pour gouverner jpar la loi les intérêts du pays, est-ce qu'avant d'arriver ici, vous apparteniez tous nécessairement au sommet des hiérarchies sur lesquelles à l'heure actuelle vont fonctionner vos lois ? {Bruit.)
Vous vous indignez, vous vous scandalisez qu'un petit fonctionnaire, un maître répétiteur, un instituteur puisse devenir par un mandat ce que vous appelez le supérieur politique de ses supérieurs professionnels. Mais est-ce qu'au banc des ministres la démocratie n'a pas vu s'asseoir des hommes qui sont devenus du jour au lendemain, en vertu du suffrage universel, du régime ministériel, les supérieurs^ les maîtres de ceux dont la veille, dans leur profession, ils étaient les subordonnés ?
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Commc M. le président du conseil !
M. Jaurès. — Est-ce qu'on n'a pas vu fréquemment de simples juges arriver à la tête de la magistrature comme ministres de la justice ? Et vous-même, monsieur le président du conseil (Àhf ah! à Vexlrême gauche)^ est-ce que, lorsque vous êtes arrivé au ministère de Tinstruction publique, après avoir accompli avec honneur vos fonctions universitaires comme inspecteur d*aeadémie, vous n'êtes pas devenu subitement le chef de tous ces recteurs dont vous étiez la veille le subordonné? [Applaudissements àVextréme gauche.)
M. LE Ministre de l'instruction plbliqi'E. — Mais il n'était pas les deux à la fois ! '
M. lb Président dl' conseil. — Monsieur Jaurès... [Bruit à V extrême gauche.)
M. Jaurès me permettra bien de lui dire un mot...
M. Jaurès. — Certainement.
M. LK Président du conseil. — Je ne remplissais pas alors simultanément des fonctions électives et des fonctions d'enseignement. [Applaudissement a au centre.)
M. Jaurès. — Très bien ! Je recueille cette parole : c'est la formule même de la pensée gouvernementale.
M. le président du conseil m'observe que ce sont des fonctions successivement remplies, et il considère en effet — ou il paraît consi«lérer, donnant ainsi une précision plus grande à la pensée du ministre de l'instruction publique — que ce qui est intolérable, c'est d*exercer en même temps des fonctions d'enseignement et des fonctions électives.
Eh bien ! j'en prends acte î C'est l'abrogation pure et simple dudroit électoral qui permet aux universitaires d'arriver aux fonctions électives [Applaudissemerits à Vextrvme gauche); et revenant à ce que je disais au début, j'ai l'honneur de demander au gouvernement, qui faisait appel à notre franchise, si c'est bien là sa pensée, — et on n'en peut plus douter après la déclaration de M. le président du conseil.
M. LE Président du conseil. — Que je maintiens! [Applaudissements.)
M. Jaurès. — Fort bien ! monsieur le président du conseil. Permettez-moi cependant de vous faire observer qu'après
LA REPUBLIQUE ET L UNIVERSITE 67d
tout ce qui s*est passé à propos de ramendement Guillemin, votre devise n'est pas : a Je maintiendrai. » [Applaudissements ei rires à V extrême gauche et à droite.)
M. LE Président du conseil. — Nous verrons cela à la deuxième délibération. La deuxième délibération est faite pour cela !
M. MiLLERANo. — On se réserve de nouvelles variations.
M. Chaudey. — On sait que M. Jaurès n'a jamais changé d'opinion ! [On rit,)
M. Jaurès. — Eh bien ! si telle est la pensée avouée et maintenue par M. le président du conseil, j'ai bien le droit de dire au gouvernement : Au lieu de procéder par des moyens indirects, au lieu de rendre impossible aux professeurs l'exercice d'un mandat politique, au lieu de vous borner à'déclarer dans des interruptions de séance que vous considérez qu'il y a incompatibilité entre les fonctions de professeur et les fonctions électives, apportez un projet de loi { Vifs applaudissements à V extrême gauche)^ ayez ce courage î
Au centre. — Oui, nous l'aurons !
M. Jaurès. — Oui ! ayez lecouragede signifier àl'Université que vous la mettez hors du droit commun politique.
A droite. — Et l'armée ?
M. Jaurès. — Et puisqu'on parle de l'armée, ayez le courage de faire par la loi cette assimilation, de dire à ces éducateurs de la jeunesse à qui vous faites entendre que le principe suprême, c'est la liberté, qu'ils sont soumis àla discipline absolue, à la discipline mécanique, au silence universel !
Signifiez à tous ces jeunes gens pauvres, qui ont Tardeur de l'étude et la foi dans la science, que vous revenez au régime orléaniste de l'exclusion systématique des capacités ! [Bruit.) Signifiez-leur qu'en entrant dans ces fonctions, qu'ils considèrent avec raison — et ce devrait être votre honneur de les considérer à votre tour de la même façon — comme les plus hautes de toutes, qu'ils font abdication de leurs droits politiques, que c'est une capitis deminutio qu'ils prononcent sur eux-mêmes ; ayez le courage de le dire ! {Applaudissements à V extrême gauche. — Réclamations à gauche et au centre.)
A u centre, — Ce sont des privilégiés : ils sont dispensés du service militaire. {Bruit.)
M. Jaurès. — Je crois devoir prévenir la Chambre qae je n*ai jamais connu, au cours de mon existence parlementaire, de plus grand honneur que Témotion que je soulève en défendant, moi, professeur d*hier, les droits et la dignité de tous les professeurs de France 1 (Noureaux applaudissements à teoctrème gauche, — Bruit,)
M. LE Ministre db l instruction PtJBLiQCE et des BBArx- ARTS. — Ils ne sont pas de votre avis !
M. Darlan. — « Mieux vaudrait un sage ennemi ! n
M. Jaurès. — Pour prononcer contre les professeurs, instituteurs et maîtres répétiteurs cette sorte d'excommunication politique, M. le ministre de Tinstruction publique a allégué un autre argument. Il a dit : S'il y a des professeurs qui soit en se mêlant à la lutte des partis, soit en exerçant un mandat politique, témoignent de leurs préférences pour une conception politique ou sociale déterminée, ils éloigneront par là même du'Jyc«e toutes les familles qui n'approuveront pas celte conception politique ou sociale.
Nous voyons reparaître ici, messieurs, dans la démonstration gouvernementale, cet argument des pères de famille dont la droite cléricale a jadis tant abusé. {Appiaudissements à Veœtrvme gauche.)
M. LE Ministre. — Ils ont voix au chapitre.
Un membre à gauche. — Ce sont eux qui payent.
M. Jaurès. — Que disait-on alors? On disait: Si vous introduisez la laïcité, Taffirmationde Tindépendance delà raison humaine dans tous vos programmes, dans ceux de renseignement secondaire et dans ceux de renseignement primaire, vous écarterez par là même de vos lycées, de vos écoles tous ceux qui ont gardé la foi traditionnelJe. C'était là, nul ne le peut contester, l'argument favori de l'opposition cléricale. Je suis surpris de le voir reprendre à propos de ridée socialiste.
Et permettez- moi de dire que si vous craignez pour vos lycées, pour vos collèges, pour vos écoles, parce que quelques instituteurs ou quelques professeurs auront pu choquer par
LA RÉPUBLIQUE ET l'uNIVERSITÉ 681
leurs opinions socialistes les conceptions économiques d'une partie de la bourgeoisie qui envoie ses enfants dans vos lycées, vous pouvez aussi, à Theure actuelle, craindre dechoquer par le maintien des programmes et de Tidée laïques une partie au moins aussi importante de cette même bourgeoisie. {Mouvements divers.)
M. Louis Hémox. — Nous demandons la neutralité.
M. Jauhks. — Et vous savez bien que par suite de certaine mode intellectuelle qui se propage depuis quelques années, ce qu on appelle le vieux voltairianisme de la bourgeoisie est en discrédit, en décadence. Vous savez bien que pour défendre ses privilèges économiques, la bourgeoisie retourne au cléricalisme. ( Vices inietTuplions au centre, — Applaudissements à V extrême gauche.)
Vous savez bien que si vous voulez adapter et humilier votre enseignement public jusqu'à répondre à toutes les susceptibilités qu'on essayera de créer contre vous, ce n'est pas seulement à Topinion socialiste, c'est dans une large mesure à l'indépendance de I9 pensée laïque que devront renoncer les maîtres de renseignement public.
M. LB coMTK DE Bernis. — Vous devricz bien renoncer aux subventions deTËtat, à l'occasion.
M. Jaurès. — Vous savez bien, M. le président du conseil le sait bien aussi — c'est un des actes de son administration qui comme ministre de Tinstruction publique, lui font le plus d'honneur — il sait bien qu'il a été obligé de défendre contre toute sorte de périls qui menaçaient sa carrière un professeur del'Ariège qui n'était pas socialiste, mais qui avait soulevé contre lui certaines animosités locales, non pas pour la propagation des idées socialistes, mais parce qu'il allait dans les communes rurales, dans les hameaux avec cette conviction qu'à la morale traditionnelle du prêtre, il faut opposer la morale nouvelle de la pensée laïque.
Et parce qu'il allait prêchant, comme c'était son droit et comme c'était son devoir d'éducateur public, la morale indépendante fondée sur la seule conscience humaine, sur la seule raison, il a été en butte aux mêmes dénonciations, à la même animosité, aux mêmes calomnies que les propa-
6lî2 DISCOURS PARLEMENTAIRES
gandistes du socialisme. Et si vous n'aviez pas eu, monsieur le ministre, devant la loyauté évidente de cet homme, un mouvement de générosité démenti à Theure â^ctuelle par les principes que vous venez de promulguer {Applaudissetnents à Vtrlreme gauche, — Bruit) ^ il aurait été frappé comme Font été les propagandistes du socialisme.
M. LB co)iTR DE BsRxts. — Je croyais qu'il était question d'un candidat.
M. LE PnÉsiDEXT DU CONSEIL. — Il cst séuateur aujourdUuii.
M. Javrès. — Est-ce une diminution?...
M. LR Prêside.nt du conseil. — Non! c'est xm avancement. [On rit.)
M. Jaurès. — Ou voulez-vous insinuer que c'est pour devenir sénaleur qu'il affirmait sa conviction?
M. le Président du conseil. — Je ne fais jamais d'insinuation, monsieur Jaurès;
M. Jaurès. — H se produit ici ce qui arrive souvent pour les ouvriers renvoyés de l'usine oude Tatelier... (Exclamalions à clroife et au centre, — Applaudissements à V extrême gauche.)
Oui! il se produit souvent ici ce faitque le suiïrage universel, voyantTanimosité des grandes administrations publiques de plus en plus pénétrer... [Interruptions et brvit,)
Au centre. — Ce n'est pas la question!
M. Jaurès. — Comment ! ce n'est pas la question? [Non! non! au centre.)
M. LE comte de Ber.ms. — Vous en êles joliment loin! Vous faites un sermon.
M. Jaurès. — Je suis prêt à vous céder la chaire.
M. LF. COMTE DE Bernis. — NoH, mais j'aurais préféré être dispensé devons entendre ce soir.
M. LE Président. — Monsieur de Bernis, je vous rappelle è l'ordre:
M.Jaurès. — M. de Bernis me signifie avec cette courtoisie traditionnelle... [Rires,)
A r extrême gauche. — Des gentilshommes !
M. Jaurès. — ... qu'il aurait été très heureux d'être dispensé
<le m^entendre ce soir. Je lui réponds qu'il ne dépendait nî "de moi ni de mes amis de mettre un certain intervalle entre les deux désagréments que j'ai pu lui infliger. {Très bien! Jrès bien/ à V extrême gauche.)
C'est pour ces deux raisons que M. le ministre de Tins- <ruction publique déplorait, contrairement à la loi électorale, le cumul par certains instituteurs ou professeurs de fonctions professionnelles et de fonctions électives. Tout à Theure je TOUS provoquais à déposer une loi dans ce sens. Eli bien ! vous ne la déposerez pas, parce que ce n'est pas nous seuls que vous frapperiez, parce qu'en interdisant la propagande politique, le journalisme politique, les mandats politiques aux professeurs suspects de socialisme, vous seriez obligés <le les interdire aux autres; vous seriez obligés, par conséquent, de désavouer tous ceux qui sont vos collaborateurs, tous ceux qui dans la presse sont vos auxiliaires et vos soutiens de tous les jours. (Très bien! très bien! à V extrême gauche.)
Ah ! monsieur le ministre, vous dites que TUniversile est «n péril lorsqu'un professeur, en acceptant un mandat, attire sur lui des animosités qui peuvent réduire la clientèle naturelle de l'Université. Allez dire cela — on peut ici sans péril citer des noms propres — à votre directeur de l'enseignement supérieur, l'honorable et éminent M. Liard, qui -en même temps qu'il était professeur à la faculté de Bor- <Ieaux, était adjoint au maire, et adjoint militant, et contre lequel s'élevaient les plus violentes polémiques ! [Applaudissements à Cfxtrème gauche.)
Allez dire cela au recteur actuel de l'académie de Bor- <leaux, un de vos plus érudits recteurs, M. Couat !
M. LE MiMSTRE. — Demandez-lui son avis !
M. Jaurès. — J'ai mieux que son avis à lui demander, j'ai son exemple. Lorsque, il y a quelques années, professeur à la faculté de Bordeaux, il fut entre temps adjoint au maire, il suscitait de très vives polémiques, et il disait : m Cela ne fait point de mal à l'Université que ceux qui travaillent pour elle travaillent en dehors d'elle, pour propager les idées de liberté et de progrès ! »
Voilà ce que seraieDi obligés de vous dire vos collaborateurs principaux.
. Et votre directeur de renseignement primaire, n'est-ce pas son honneur, par la longue propagande de rationalisme qu il a menée, par Taffirmation vigoureuse de Tidée laïque qu'il poursuivait bien avant de prendre la direction de renseignement primaire, n'est-ce pas son honneur d'avoir attiré contre lui la haine implacable de tout le parti clérical ? Allezvous lui reprocher d'avoir licencié une partie de la clientèle possible des écoles primaires ?
Que répondrez-vous à cesliommes lorsqu'ils vous diront: Ce que vous voulez interdire aux professeurs d'aujourd'hui, nous le faisions hier, et nous nous faisons honneur de l'avoir fait ? {Applaudissements à Vextrâme gauche,)
Et vos journalistes ! [Rumeurs au centre, — TVè^ bien! très bien! à t extrême gauche,)
A f extrême gauche. — Les Débats protestent. — Et la Gironde! — Et le Temps!
M. LE Président. — Je pense que vous n'allez pas citer tous les journaux, messieurs. {Rires.)
M. JuLKs Guesde. — L'Université collabore à tous!
M. Jaurès. — Je suis d'une patience inépuisable, que je vous souliaito égale à la mienne.
M. LE coMTB ou Périer dk Larsan. — Noua aussi !
M. Jaurès. — Je me suis promis à moi-même de répondre point par point à tous les arguments de M. le ministre de l'instruction publique. Je me tiendrai à moi-même la parole que je me suis donnée. [Très bien! très bien! — Bruit,)
M. le Président. — Messieurs, veuillez faire silence. On a toujours delà patience à la tribune ; mais ceux qui écoutent doivent en avoir également. {On rit,)
Ali centre. — Nous en avons tous!
M. Jaurès. — Je ne vois dans laménité de M. le président que son désir de me protéger avec efficacité. (Ap^ plaudissemerUs à V extrême gauche,)
M. le Président. — Monsieur Jaurès, puisque vous vous adressez au président, je vous répondrai que c'est à vous aussi que je m'adresse, puisqu'au cours de la séance d'aujour-
LA RÉPUBLIQUE ET l'UNIVERSITÉ 685
d'hui j^ai dû vous rappeler à Tordre. [Exclamations à textréme gauche,]
M. Jaurès. — Cest la première fois, messieurs, que sur un orateur aussi fréquemment interrompu, que je le suis ce soir [Réclamations au centre)^ un président fait planer, en guise de protection, le souvenir d'un rappel à Tordre qu'il a encourut Eh bien, soit ! Ce n*est plus à Tautorilé présidentielle, c'est à la loyauté de la Chambre que je demande protection. [Applaudissements à (extrême gauche. — Bruit,)
Oui, messieurs, il est commode à M. le ministre, aux gouvernements qui se succèdent, d'interdire toute collaboration à des journaux radicaux et socialistes.
M. RéciPON. — On a raison !
M. Jaurès. — Vous dites qu'on a raison? Voilà une opinion nette. Vous dites qu'on a raison, sans doute parce que vous ne voulez pas que le proTesseur soit un polémiste.
M. RÉCIPON. — Nous ne payons pas les professeurs pour faire des articles de journaux !
M. Jaurès. — J'espère que les professeurs savoureront au Journal officiel toutes les interruptions pleines de mépris qu'on daigne ici leur a^dresser [Très bien! très bien! à Vextrême gauche)^ et je réponds à M. Récipon, qui en parle à son aise : Oui, vous avez raison, vous ne voulez pas payer les professeurs pour faire des articles de journaux...
M. Dejbante. — Est-ce que les socialistes ne sont pas des contribuables?
M. Jaurès. — Mais j'imagine que votre règle sévère de comptabilité publique s'appliquera également aux professeurs qui dans les Débats attaquent vi'olemment en ce moment la politique opportuniste — car vous savez que les Débats n'attaquent pas seulement la politique socialiste — et à ceux qui collaborent aussi à d'autres grands journaux.
J'ai le droit de parler haut et clair ici, de dire que pendant que le gouvernement dénonce et frappe les professeurs qui collaborent aux journaux du radicalisme ou du socia- -lisme, il n'est pas fâché d'être soutenu tous les jours par la plume habile des universitaires qui dans le Temps se font les soutiens de la politique gouvernementale. Permettez-
moi de vous rappeler qu*on a vu un fait sans exemple ; urv professeur en exercice, décoré de la Légion d'honneur non pas par le nû^istre de rinstruction publique à titre de professeur, mais parle ministre de Tintérieur comme publiciste. {Applaudissements à V extrême gauche,)
M. LE Ministre de l'instruction publique. — Vousn'avez jamais été inquiété pour avoir fait des articles contrele gouvernement. 11 n'y a pas eu un écrivain socialiste inquiété pour avoir fait un article contre le gouvernement l
M. Jaurès. — Alors, acceptez-vous qu'ils écrivent?...
M. LE Ml.NISTRB DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE. — 11 n'y C»
a pas un qui ait été poursuivi.
M. Jaurès. — Répondez-moi! Je vous montre qu'à l'heure actuelle — et vous le savez bien — dans la presse gouvernementale il y a des universitaires parmi les plus éminents, parmi les plus distingués — et ce n'est pas moi qui contesterai leur liberté, vous m'entendez bien? — mais je constate qu'au moment même où vous les tolérez et où vous les encouragez, c'est le ministère de l'intérieur, ministère politique, qui les décore et les maintient, et je constate qu'à l'instant même vous hésitez à répopdre à ma question.
Vous me dites : Nous ne frappons ni les écrivains ni le» professeurs socialistes qui écrivent dans les journaux socialistes. Prenez-vous rengagement de ne pas interdire leur collaboration? [Applaudissements à Vextrêine gauche, — Réclamations à gauche et au centre.)
M. Dejeante. — Le silence est un aveu!
M. Lbmire. — Cela dépendra!
M. Jaurès. — Cela dépendra, me dit-on à droite, et M. l'abbé Lemire me fait observer que vous appliquez à votre tour le distinguo,
M. LE MiNISTRB DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE. YoUS-
savez bien que non !
M. Jaurès. — Messieurs, voulez-vous que je vous dise, moi, quel est mon sentiment personnel sur ceux des universitaires qui soit dans les journaux, soit dans les nombreux^ mandats politiques qu'ils remplissent, tant dans les conseilsmunicipaux que dans les conseils généraux et dans lea
Assemblées législatives, suivent d'Iiabilude la politique ministérielle, gouvernementale? Ils le font dans la plénitude de leur conscience et dans la liberté de leur raison, et je m'incline devant. la loyauté de leur attitude; mais j'ai le droit de leur dire, j*ai le droit de dire à mes camarades d'école qui siègent sur ces bancs, à Dejean, à Delpeuch et à tous ceux qui lorsqu'ils étaient professeurs sollicitaient des congrès pour faire de la propagande électorale : Ouï, c'est votre dpoit de faire de la politique ministérielle. Vous la faites dans la liberté de votre conscience, vous la faites selon votre honneur, mais vous devriez être les premiers à venir réclamer à cette tribune la liberté pour les autres. (Applaudissements  V extrême gauche.) ♦
M. Dejean. — Ni M. Delpeuch ni moi n'avons fait de po* litique dans le département où nous avons exercé nos fonctions.
M. Jaurès. — Vous ne pouvez pas ne pas admettre que vous faites de la politique gouvernementale parce qu'il est interdit d'en faire une autre, et notre liberté, à nous, est la condition de votre dignité, à vous. [Applaudissements à V extrême gauche,)
M. le ministre de l'instruction publique devrait également^ sur un autre point, pousser la franchise jusqu'au dépôt d'une nouvelle proposition de loi. 11 a dit — et c'est la première fois peut-être qu'un pareil langage a été tenu à la tribuïie depuis vingt ans — il a dit que les garanties de liberté, d'indépendance que possédaient les membres de l'enseignement étaient peut-être excessives.
M. LE Ministre de l'instruction publique. — Jo n'ai jamais dit cela.
M. Jaurès. — Comment,, vous n'avez pas dit cela !
M. Lamendin. — C'était un lapsus.
M. Jaurès. — Vous avez dit qu'il pourrait se produire de tels abus, qu'il faudrait songer peut-être à fortifier l'action du pouvoir central et à diminuer les garanties d'absolue liberté qui sont à l'heure actuelle accordées aux membres de l'enseignement public. Mais où sont-elles, ces garanties?
Sont-elles pour les professeurs dans ce conseil supérieur qui n'a qu'un droit d'avis, qui n'est pas recruté selon une
pensée démocratique ? Sont-elles d^ns les conseils départementaux présidés contre les instituteurs par les préfets qui se font un jeu... {Mouvements divers) de les déplacer, qui en font le gage perpétuel des basses combinaisons de l'opportunisme local? {ApplaiidissemetUs à V extrême gauche,)
Et puis, comment osez- vous parler des garanties du corps enseignant au moment où vous lui enlevez la plus précieuse des garanties^ la garantie fondamentale, celle qui est inscrite dans la Constitution elle-même?
Vous avez ricané tout à Theure. {Oh! oh! au centre et à gauche,)
M. Jules Guesdr. — Ils ricanent à nouveau pour justifier Texprcssion. {Allons donc!)
M. MiLLERAND. — Ou a souri agréablement.
M. Jaurès. — Vous avez souri tout à l'heure avec une amabilité silencieuse lorsque M. Pelletan rappelait que le droit de pétition est inscrit dans la Constitution même et qu'il existe pour tous les citoyens.
Je ne sache pas qu'aucun chef d'administration ait le droit de supprimer pour ses administrés une garantie qui est écrite pour tous les citoyens dans la charte fondamentale de la République. Par conséquent, lorsque vous enlevez aux professeurs le droit de pétition, ou plutôt lorsque vous maintenez, lorsque vous consacrez rinterruption et la suppression de ce droit et de son exercice, vous enlevez aux professeurs la garantie essentielle, condition et caution de toutes les autres.
Messieurs, je n'ai pu me défendre tout à Theure d*un sentiment de tristesse lorsque M. le ministre de l'instruction publique a abordé l'examen des cas particuliers d'arbitraire que mon ami M. Thierry-Cazes et moi avions cités à cette tribune.
Il a dit d'abord que les professeurs ne pouvaient pas être transformés en victimes, parce qti'ils avaient été les premiers à écrire à leurs chefs; M. Le Bret, par exemple, a écrit à M. le reeteur de Toulouse une lettre où il disait : « Surtout qu'on ne me rende pas responsable du bruit qui a pu se produire autour de cet inciJent. »
Lk REPUBLIQUE ET l/CNIVERSITÉ 68^
Comment! M. le ministre de rinstruclion publique est obligé de constater qu'aucun grief professionnel — et j'espère qu'il ne me démentira pas — n'est relevé contre ces professeurs; il est obligé de constater que c'est seulement à cause de leur attitude politique qu'ils ont été déplacés. Et lorsque, après avoir été déplacés, ils risquent 4^ perdre même leurs moyens d'existence et ceux de leurs familles {D(f7iég allons au centre)^ oui, lorsqu'ils se trouvent en face d'un arbitraire administratif qui les déplace aujourd'hui sans raison, qui demain, sans raison aussi, peut les révoquer, lorsqu'ils se trouvent en face de ce péril, vous vous étonnez qu'ils n'assument pas sur eux-mêmes la responsabilité des incidents qui peuvent se produire. IVteis que vous osiez produire à la tribune de pareilles lettres, c'est votre condamnation ! [Applaudissements^ à rcTlrcme gauche. — Interruptions au centre.)
Puis, j'ai admiré cet artifice caressant de paroles : on déplace un professeur malgré lui, on l'arrache au lycée où il enseignait et où il voudrait continuer à enseigner, on Tarracheà la ville où sont ses relations de famille et ses amitiés, et sous prétexte que ce déplacement n'est pas une révocation, sous prétexte qu'on n'en finit pas en une fois avec ce professeur...
M. Marcel-Habert. — Si l'on déplaçait leurs sous-préfets, on les entendrait crier !
Mf Jaurès. — ... on dit : Nous lui avons donné de l'avancement. Ah ! messieurs, je vous en prie, lorsque vous frappez les professeurs, ne joignez pas la dérision à l'arbitraire { Applaudisse meyUs à Vextrème gauche) ; n'appelez pas avancement une pareille mesure prise contre eux, une mesure contre laquelle ils ont droit de protester.
Et si c'était en effet de l'avancement, quelle serait votre situation? Vous dites que ces professeurs compromettent l'Université, et quelle mesure prenez-vous ? D'après ce que vous dites, vous leur donnez de l'avancement. Qu'est-ce à dire, messieurs, sinon que vous sentez vous-mêmes que le coup dont vous les frappez n'est pas justifié ; c'est que vous éprouvez le besoin d'en faire, en quelque sorte, vos excuses
û rUniversilé elle-même ; j'en prends acte. [Applaudissements à r extrême gauche, )
Vous n'avez rien répondu ni au cas de M. Marty,ni au cas de M. Dubois. [Vives protestations au centre,) Non, rien î
Pour M. Dubois, le professeur de Brive, que nous avezvous dit ? Vous lui avez fait un grief essentiel d'avoir présidé une réunion publique dans laquelle deux de nos collègues, MM. Guesde et Sembat, avaient prononcé, dites-vous, contre la République, contre le gouvernement et contre les ministres des paroles violentes. Permeltez-moi de vous dire, d'abord que vous n'avez pas le droit de confondre la République it le ministère. [Applaudissements sur les niâmes bancs,)
Voix à V extrême gauche, — Ils n'ont rien de commun.
M. Jaurès. — Vous n'avez pas le droit de dire que les coups dirigés contre une certaine politique gouvernementale, contre certain ministère s'adressent à la République ellemême : c'est quelquefois servir la République que d'attaquer certains ministères. { Très bien ! très bien ! à Vextréme gauche.)
Et puis, monsieur le minisire de l'instruction publique, êtes-vous aussi ministre des cultes? A quel ministère sont rattachés les cultes ? [Exclamations et rires au centre.)
M. LB Président du conseil. — Ils sont rattachés au ministère de l'intérieur.
Il faut pourtant que je vous réponde, monsieur Jaurès, puisque vous me questionnez ; mais ne me reprochez pas de ne faire des déclarations que par voie d'interruption.
M. Jaurès. — Monsieur le ministre de l'instruction publique, dans le récit de cette réunion de Brive, vous avez omis certains détails caractéristiques qu'il faut faire connaître. [Rumeurs au centre,)
M. Jules Guesde, s' adressant au centre, — Ecoutez ! J'étais à la réunion et vous n'y étiez pas. [Bruit.)
M. Jaurès. — Le bureau qui présidait cette réunion avait été formé par la réunion elle-même dans laquelle se trouvaient aux prises des partis très opposés : il y avait le parti socialiste, le parti qu'on appelle opportuniste et le parti clérical.
Ces trois partis, voulant que la réunion publique fût contradictoire et qu'une absolue liberté fût donnée à chacun d'eux, constitnèrent un bureau éclectique. On donna la présidence à un professeur qui était connu, je ne le nie pas et il m'en voudrait de le nier ; oui, il était connu pour ses sympathies à l'idée socialiste. Puis, on choisit deux assesseurs, l'un opportuniste militant de la ville, l'autre vicaire de la paroisse. {Applaudissements et rires à V extrême gauche, — Interruptions»)
M. Jules Guesde. — A-t-on déplacé le vicaire?
M. Jaurès. — Vous avez frappé le professeur, accumulé contre lui les enquêtes ; vous Pavez envoyé professer ailleurs. Je vous demande maintenant quelles sont les mesures que vous avez commencé à prendre à l'égaird du vicaire?
Vous ne le savez même pas. Je m'en félicite pour lui, ou plutôt, non ! Il ne risquait rien, et voilà pourquoi je n'ai aucun scrupule à en parler k cette tribune.
M. LE COMTE DE Bernïs. — Ou a Supprimé plus de traitements de curés qu'on n'a déplacé de professeurs.
M. DB Lasteyrib. — Vous ne commettez qu'une erreur. Ce n'était pasun vicaire de la paroisse quiétaitas^sscur; c'était un professeur de philosophie du séminaire, contre lequel le gouvernement n'a aucune action. {Rumeurs à Vextrême gauche,)
M. Jaurès. — Donc, vous n'aviez aucune raison pour frapper cet homme, et la question qui se pose en ce moment est celle-ci : toutes vos mesures disciplinaires, tontes les menaces qu'a apportées M. le ministre de l'instruction publique, toutes les lois que vous annoncez — et que d'ailleurs vous ne proposerez pas — pour leur arracher brutalement l'éligibilité, pour réduire leurs garanties, tout cela ne vous servira de rien ; vous n'arrêterez pas dans l'Université le mouvement socialiste. [Applaudisseme.Us à Vextrême gauche.) Vous ne le pouvez pas. Vous ne l'arrêterez pas non plus parmi ces instituteurs qui dans les agglomérations ouvrières reçoivent, pour ainsi dire, l'idée socialiste des enfants qu'ils sont chargés d'enseigner. {Applaudissements sur les mêmes bancs,)
Vous ne l'arrêterez pas dans renseignement secondaire, et dans renseignement supérieur, vous êtes obligés, par les concessions que les partis les plus rétrogrades doivent faire aux idées nouvelles, d'instituer ces chaires d'économre sociale dans lesquelles ridée socialiste sera affirmée au grand jour. Et parmi la jeunesse qui se presse autour des chaires de vos professeurs et dans les réunions socialisteslibrement organisées, dans celte jeunesse française, pensez-vous arrêter le mouvement socialisîe? Est-ce que vous vous ipnaginez que ces étudiants d'aujourd'hui, qui se préoccupent avec passion du problème social, devenus professeurs demain, arracheront subitement de leur cerveau, pour vous plaire ou vous obéir, les idées socialistes qui commencent à y pénétrer? [Applaudissemenfa à r extrême g (xuche,)
Je vous le demande, si vous retirez à cette jeunesse d'étudiants qui demain sera l'Université enseignante, ce haut idéal du problème social à résoudre, quel est l'aliment que vous donnerez à son activité? Est-ce que comme il y a un siècle, ce sera l'attente de la guerre dans laquelle vivaient les jeunes générations du premier Empire? Oh! certes, les étudiants d'aujourd'hui seraient prêts, sile pays était menacé, à faire tout leur devoir. {Applaudissements.] Mais vous êtes les premiers à leur dire que la guerre ne peut être qu'un horrible cataclysme qu'on ne peut pas envisager avec une sorte d'allégresse héroïque, comme on le faisait autrefois de l'entr^égorgement, de la tuerie des peuples et des races. {Applaudissements à Cextrême gauche, — Inte7Tuplïons à gauche et au centre.)
Vous êtes les premiers à leur dire cela, et ils savent bien que dans l'état actuel du monde et de la conscience humaine, la guerre ne peut avoir quelque grandeur et quelque légitimité morale que si elle apparaît dans le monde comme la défense des idées républicaines et socialistes contre les convulsions suprêmes du capital exaspéré ou des monarchies aux abois. {Applaudissements à f extrême gauche.)
Et de même leur direz-vous de se tourner vers les manifestations artistiques ; mais il n'y a pas aujourd'hui une seule production de la puissance artistique, du génie fran-
LA RÉPUBLIQUE ET l'uNIVERSITÉ 693
çais, du génie humain, qui ne soit imprégnée du problème humain, c'est-à-dire du problème social, depuis les Misérables de Hugo, jusqu'au Germinal de Zola, jusqu'à V Impérieuse bonté de Rosny,
M. LE COMTE DE Bernis. — Si nous revenions un peu au professeur Marty ?
M.* LE Président. — Monsieur de Bernis, vous ne vous souvenez peut-être pas que je vous ai rappelé à Tordre déjà une fois?
M. LE COMTE DE Bernis. — Mousicur le président, je l'avais oublié. {0%rit )
M. Jaurès. — Est-ce que vous les laisserez, faute d'une grande conception de justice humaine à réaliser, devenir la proie de tous les mysticismes flottants et dissolvants par lesquels M. de VogQé et bien d'autres essayent de les ramener, sous des formes nouvelles, au dogme primitif ? Non, vous ne le pourrez pas, et il ne leur restera d'autre élément éducatif, d'autre idéal humain que Ja justice sociale à réaliser.
Et vous n'avez pas, monsieur le ministre, permettez-moi de vous le dire, répondu sur ce point à la difTicullé précise que je vous signalais. Vous avez obligé l'Université ellemême à entrer dans celte étude du problème social, d'abord par la subslitulion de l'enseignement moderne, dans une large mesure, à l'enseignement classique. Oui, l'enseignement classique était la base de l'éducation dans nos lycées, et comme l'antiquité ignorait, malgré le fond d^esclavage sur lequel elle reposait, ce que nous appelons le problème social, parce que l'esclave avait des révoltes, mais n'avait pas de doctrine, les peuples d'alors, au lieu de s'imprégner de toutes les émotions de la lutte pour la vie dans les sociétés, vivaient dans la pure contemplation des formes esthétiques.
Alors, oui, tant que la littérature ancienne était la seule base de l'éducation universitaire, vous pouviez exorciser de vos écoles, vous pouviez chasser de vos lycées les préoccupations du problème social; mais depuis que vous avez modernisé vos études, depuis que vous avez introduit dans
VOS écoles tous les chefs-d'œuvre de la littérature moderne, tous les soucis de la pensée moderne, depuis que vos jeunes écoliers sont obligés de se pénétrer et de la pensée de Gœthe et de celle du grand Byron, depuis que vous avez conduit les esprits à travers la nouvelle littérature, vous ne pouvez plus chasser de vos lycées, de vos écoles la pensée humaine, la pensée sociale qui d'ailleurs figure dans vos programmes. Et sur ce point, je sollicite des explications précises. {Exclamations.)
Dans votre programme de philosophie, à la suite de la partie traditionnelle, après les questions de logique, de morale et de métaphysique, a été introduit récemment un fragment d'économie politique et sociale, et tous les professeurs de vos lycées sont invités à dire devant leurs élèves ce que c'est que la propriété, ce que c'est que le travail, quels doivent être les rapports du travail et de la propriété, et dans le programme de quatrième année de votre enseignement moderne vous avez introduit expressément l'étude et la discussion des conceptions socialistes. Et non seulement vous l'avez fait, mais le vœu d'un très grand nombre de membres les plus éminents de l'Université est que les professeurs insistent sur ces parties nouvelles d'économie politique et sociale introduites dans les programmes. Voici notamment ce que dit un professeur très éminent dans un livre sur l'enseignement secondaire quia été très remarqué:
« Enfm, dans la dernière année, il ferait un cours non pas seulement d'économie politique, mais d'économie sociale. Il examinerait successivement les critiques que l'on a faites de notre société et en sisfnalerait le bien ou le mal fondé; il critiquerait à son tour les systèmes que ce siècle a vu naître à profusion, et il montrerait en quoi ils sont praticables ou impraticables. Enfin il indiquerait quelles concessions s'imposent en face des revendications ouvrières, et il s'attacherait à produire dans Tesprit de ses auditeurs les impressions les plus favorables à la solidarité et à la justice. »
Voilà le nouveau rôle défini pour les professeurs par un professeur éminent que M. le président du conseil connaît bien, puisque c'est son frère, M. Adrien Dupuy.
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Je dis que lorsqu'on laisse percer dans les programmes de pareilles préoccupations , qu'on y inscrit de pareils problèmes, il faut savoir dans quel esprit les professeurs seront obligés de les résoudre. Allez-vous, à tous ces professeurs de philosophie que vous laissez libres dans les autres questions, allez-vous imposer un formulaire en matière d'économie politique ou d'économie sociale?
Vous leur permettez de discuter les autres problèmes en toute souveraineté ; il n'y a plus aujourd'hui, comme au temps de Louis-Philippe, une sorte de formulaire philosophique et métaphysique. Toutes les écoles de philosophie sont représentées dans votre enseignement public ; il est permis à vos professeurs de critiquer toutes les preuves traditionnelles, ontologiques ou autres, de l'existence de Dieu, de nier l'origine transcendante de l'idée du devoir et de s'associer aux conceptions évolutionnistes, cq^icistes ou matérialistes.
Ils sont absolument libres dans la discussion de Dieu; seront-ils libres dans la discussion du capital? [Applaudissements à l'extrême gauche,)
Et d'ailleurs M. le ministre dé l'instruction publique disait : « Quand un professeur aurait une conception politique ou économique, un autre en aurait une différente, mais ce serait l'anarchie; il faut que la solidarité de tous les maîtres s'affirme par Tunité. »
D'abord, est-ce que c'est l'unité qu'une sorte de programme officiel imposé à la monotonie et à la routine de toutes les intelligences? Il y a unité parmi les professeurs de philosophie, malgré la diversité des conceptions, des systèmes, parce que leurs conceptions quelles qu'elles soient s'inspirent d'un haut idéalisme moral, et que sous des formes diverses elles sont l'affirmation du même principe de liberté.
11 en sera toujours de même dans la discussion des conceptions économiques et sociales ; laissez les professeurs aller ou au libre échange, ou au laissez-faire laissez-passer, ou à l'organisation du travail.
Vous ne pouvez pas faire autrement; je vous défie de venir dire à cette tribune que vous obligerez les professeurs à avoir une orthodoxie économique, quand vous ne les obligez pas
à avoir une orthodoxie métaphysique. Et alors, permettezmoi ce simple mot : Tout ce que TUnivepsité ne fera pas dans Tœuvre de propagande sociale, tout ce qu'elle perdra d'influence morale sur le peuple, lorsque vous aurez coupé toutes ses communications avec le peuple ouvrier, savez-vous qui le gagnera? Vous croyez que c'est la République gouvernementale? Vous vous trompez; et si vous preniez garde à bien des symptômes qui se multiplient autour de nous, vous verriez que c'est nous qui en voulant maintenir la communication entre l'Université et le peuple ouvrier ou paysan, sommes les véritables gardiens de l'État laïque et de l'idée républicaine. [Exclamations au centre. — Applaudissements à V extrême gauche,)
Ah! vous nous tenez pour des suspects, vous voulez empêcher les professeurs ou d'exprimer leurs conceptions sociales, ou de se mêler 41^ la propagande socialiste; mais d'autres vont.parmi la jeunesse, parmi la démocratie, pour affirmer, sans que le gouvernement les gène, leurs conceptions et leurs principes.
Il y a un an, à la Saint-Charlemagne, dans un des beaux lycées de Paris, le lycée Saint-Louis, vous avez permis à un homme, — je ne m'en plains pas, j'admire l'ardeur de son esprit et la beauté de son talent, mais je signale la différence des attitudes, — vous avez permis au P. Didon d'affirmer l'esprit nouveau, la réconciliation nécessaire de la République et delà religion.
Et lorsqu'un dominicain vient hautement parler dans vos lycées, à une cérémopie officielle, pourquoi défendez-vous aux socialistes d'affirmer leur hx'^ [Applaudissements à l'extrême gauche.)
Et voulez-vous que je vous dise une dernière chose? 11 y a six mois, j'ai été dans le département du Pas-de-Calais faire œuvre de propagande socialiste; et dans les communes rurales où j'ai été, où nous avons, mes amis et moi, organisé des réunions, qui venait nous contredire, et encore une fois, je le comprends très bien, qui venait nous attaquer et tenir le langage suivant : Oui, le gouvernement opportuniste est une vilenie où la République gouvernementale doit
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disparaître ; oui, Tordre politique représenté par le gouvernement actuel est vicié et taré. (Z?r2^2^.)Maissi nous sommes d'accord avec le socialisme pour condamner Télat politique et social actuel, nous nous opposons a ses solutions.
Et qui venait ainsi officiellement dans les communes rurales attaquer le gouvernement avec une brutalité de langage que n'ont jamais imitée les professeurs frappés' par vous? Non pas des prêtres libres, mais les curés mêmes des paroisses; et vous ne le savez même pas. Entendez-moi bien^ messieurs de la droite, et je vous supplie de ne pas vous méprendre sur le sens de mes paroles, je ne les dénonce pas^ je ne prétends pas qu'ils doivent être frappés, je prétends que si la liberté doit être accordée aux prêtres, salariés eux aussi, qui investis d'un caractère officiel vont vous combattre et combattre la République et la liberté laïque ellemême, la liberté doit être aussi g^nde pour les professeurs, qui s'ils combattent votre conception étroite et passagère de la République, soutiennent, eux, du moins, la République elle-même ^ [Applaudissements à Vexlrême gauche. — L'orateur en retournant à son banc est félicita par ses amis,)
1 . L'interpellation de M. Thierry-Cazes^se termine par le vote d'un ordre du jour « approuvant les déclarations du gouvernement »; ce vote est émis par 389 voix contre 71.
U aRÈVE DE GRÀISSESSÂC
Séance du 7 juillet 1894
Te.M'B 80US LA PRÉSIMKGS DS M. BURDEÂU >
La compagnie des mines de Graissessar décide de renvoyer 300 ouvriers parce qu'elle se prétend obligée, à cause de la diminution de sa clientèle, de réduire sa production. En réalité, elle cherche à briser l'organisation syndicale et politique des mineurs. Elle ne renvoie de la mine que les militants du syndicat, les déh^gués mineurs et les ouvriers qui appartiennent au conseil municipal. Le syndicat des mineurs fait une offre admirable de solidarité. Il propose de répartir la diminution de travail sur la totalité des ouvriers. Chacun supporteraune diminution de salaire, mais pas un seul travailleurne sera jeté dans la misère. Lacompagnie refuse. Malgré les efforts des députés de la région, du préfet de rilérault et Tintervenlion du gouvernement, elle s'obstine. Après soixante jours de grève, elle se décide toutefois à diminuer les coupes sombres.
L'attitude de la compagnie provoque une interpellation de MM. Paul Vigne, le général Riu et Lacombé. Les députés de rilérault demandent au gouvernement les mesures qu'il compte prendre pour assurer l'exploitation des mines de Graissessac. Après la réponse de M. Barthou, ministre des travaux publics, aHirmant qu'il lui était impossible de prononcer la déchéance de la compagnie et une réplique de M. Millerand, M. Basly demande au ministre d'assurer le libre fonctionnement de la loi sur les délégués mineurs. Les trois délégués mineurs, à raison des renvois prononcés par la compagnie, se trouvent dans l'impossibilité d'exercer leurs fonctions.
{. M. Burdeau est nommé président de la Chambre le 5 juillet, en remplacement de M. Casimir-Perier, élu président de la République.