‹ Discours parlementaires. Recueillis et annotésChapitre 4 sur 41 · L^ENSEIGNEMENT PRIMAIRE · texte numérisé non relu

L^ENSEIGNEMENT PRIMAIRE

Or, CQ principe, c'est que la société française repose non plud sur ridée religieuse transmise et discutable, mais sur ridée naturelle de justice, acceptée par tous. Et la laïcité n'étant que l'expression de ce principe, non seulement l'école publique, mais l'école exclusivement communale devraitétre laïque. Mon vœu est donc bien simple : je demande seulement, lorsque la commune aura pourvu à toutes ses obligations envers l'Etat, lorsqu'elle aura créé le nombre d'écoles publiques exigé par celui-ci, qu'elle ait encore le droit, à ses frais, et sans sortir de la laïcité, d'instituer des écoles d'expériences où des programmes nouveaux, des méthodes nouvelles puissent être essayés, où des doctrines plus hardies puissent se produire. {Très bien ! très bien ! à gauche,)

M. Lb Provost de Launay. — Les communes n'auront plus un centime. Elles seront ruinées par votre loi.

M. Jaurès. — Remarquez, d'ailleurs, messieurs, que sur ce point la loi de 1882 et la loi complémentaire qui vous est soumise aujourd'hui ne sont pas explicites.

J'ai consulté plusieurs de nos collègues, parmi les plus compétents ; la plupart m'ont répondu qu'ils ignoraient si le droit des communes subsistait ou non. Quelques-uns m'ont dit : Oui, il subsiste, mais il est sous-entendu. Prenons garde, n'en parlons pas ; n'avertissons pas les villes qu'elles peuvent faire concurrence à l'État; n'imitons pas le confesseur qui révèle les fautes au pénitent. (Rires approbatifs à gauche,)

Messieurs, je suis convaincu qu'à l'occasion nos adversaires politiques ne manqueront ni de conseillers ni de directeurs pour les instruire au péché. Il serait étrange de maintenir obscurément les franchises communales dai)s la loi pour être libéral, et de ne pas en avertir les communes pour rester pratique.

Nous devons d'autant plus nous préoccuper, au moins dans l'avenir, d'accorder aux municipalités des écoles exclusivement municipales, que toutlien entre les communes et les écoles publiques va être désormais rompu. Nous traversons une période où tout se fait dans l'enseignement primaire, à tous ses degrés, par la collaboration confiante des communes et de l'État. Pourquoi? Parce que l'État a besoin des com-

munes. Il en a besoin pour Tédification des locaux ; il en a besoin pour la rémunération des maîtres. Ainsi, les communes sont attachées à leurs écoles et par des sacrifices récents et par les droits tout neufs que ces sacrifices leur confèrent.

Il leur semble, lorsqu'elles consacrent une idée, que cetle idée sera acceptée aisément, que pour quelques détails on ne rebutera pas leurs conceptions, parce qu'il faudrait en même temps rebuter leurs offres. Mais dans quelques années, quand la plupart des écoles nécessaires auront été construites; demain, quand les maîtres seront payés par TÉtat, quand le souvenir des sacrifices consentis par les communes et des droits que ces sacrifices leur conféraient aura disparu, que verronë-nous? Je le crains : insouciance des communes et arrogante tutelle de l'Etat. ( Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)

Je sais des administrateurs républicains de nos grandes villes qui voient avec tristesse l'œuvre où depuis bien des jours ils mettent leur pensée sortir définitivement de leurs mains : M. Barodet, en 1882, et M. le comte Albert de Mun, quand ils proposaient de confier aux conseils municipaux, représentant les familles, la nomination des instituteurs, commettaient à mon sens une erreur grave ; Técole ne continue pas la vie de famille, elle inaugure et prépare la vie des sociétés. (Vif assentiment à gauche.)

Est-ce à dire que les familles, qui sont, après tout, cette partie de la société qui a l'intérêt le plus direct dans l'éducation des enfants, ne doivent pas être entendues ? Est-ce à dire qu'il n'est pas utjle, même au point de vue social, de tourner au profit de tous leur sollicitude passionnée pour quelques-uns? Oui, à condition que dans ce métier d'éducateur, ou la tendresse ne suffit pas, elles fassent leur apprentissage et leurs preuves ; or, à l'avenir les programmes seront discutés bien loin des familles, tout contrôle leur échappera, et même jusqu'à la pensée d'en exercer un.

Le peuple sera obligé de subir passivement pour ses fils un enseignement qu'il n'aura pas préparé, comme la bourgeoisie a subi passivement depuis un siècle un enseignement

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quiavaitété réglé sans elle. Laissez, au contraire, à quelques municipalités la gestion de quelques écoles indépendantes, et les municipalités mettront tous les jours les familles en face des problèmes de Téducation. J'espère bien, lorsque recule républicaine aura porté ses premiers fruits, que les travailleurs, les vrais, arriveront en grand nombre danslescour seils locaux, et là ils diront, si vous leur en donnez la tentation avec le droit, quelle est la partie de renseignement autrefois reçu par eux qui leur a été le plus utile ; ils vous diront ce qui leur a le plus servi, à Tépreuve : ou la connaissance précise de quelques règles techniques, ou la ferme intelligence de certains principes généraux, et ils vous diront dans quelle mesure on peut les associer ; ils vous diront quelle partie de l'histoire a le mieux éclairé pour eux ces problèmes politiques et sociaux qui travaillent notre siècle; ils vous diront aussi jusqu'où leur esprit peut s'élever sans trouble dans les hautes conceptions générales d'où la science prétend résumer Tunivers; à quels exemples, à quels récits, à quels accents... [Interruptions sur plusieurs bancs.) Je serais heureux de saisir le sens de ces interruptions. Voix à droite, — Ce n'est pas nous qui vous interrompons!

A gauche, — Parlez ! parlez !

M. Jaurès — Je développe simplement cette pensée, que le jour où les programmes seraient contrôlés par Texpérîenc& même des enfants du peuple, que le jour où les travailleurs pourraient dire ce qui les a le plus soutenus dans les combats de la vie, ce jour-là, nous aurions des programmes mieux adaptés aux exigences, aux nécessités de la vie quotidienne.

Ainsi, vous inspirerez à l'éducation populaire non pas la

pensée captive et refroidie dequelques fonctionnaires enclins

au repos, mais l'àme ardente et libre du travail humain.

{Applaudissements à gauche,)

Messieurs, il y a une autre raison, très haute et très délicate

et je finis par celle-là — il y a une autre raison pour

{uelle rÉtat doit respecter la liberté des communes : c'est

'en matière d'enseignement philosophique et moral, l'Etat

ne peut approprier son enseignement à la diversité de tous les esprits et de tous les milieux.

Deux forces se disputent aujourd'hui les consciences ; la tradition, qui maintient les croyances religieuses et philosophiques du passé ; la critique, aidée de la science, qui s'attaque non seulement aux dogmes religieux, mais aux dogmes philosophiques; non seulement au christianisme, mais au spiritualisme.

Eh bien, en religion, vous pouviez résoudre la difficulté et vous Tavez résolue : renseignement public ne doit faire appel qu'à la raison, et toute doctrine qui ne se réclame pas de la seule raison s'exclut elle-même de l'enseignement primaire. Vous nous dites tous les jours que c'est nous qui avons chassé Dieu de l'école, je vous réponds que c'est votre Dieu qui ne se plaît que dans l'ombre des cathédrales. ( Très bien ! très bien! et applaudissements à gauche. — Interruptions à droite,)

En religion, nous pouvons nous taire sans abdiquer; nous n'avons qu'un devoir, c'est de ne pas introduire dans l'école nos agressions personnelles, qui peuvent être offensantes et qui sont inutiles, c'est de ne pas les ajouter aux agressions constantes de la vérité scientifique contre vous.

Mais en philosophie, entre toutes les doctrines qui ne se réclament que de la raison, quel choix ferez-vous ?

Vous avez choisi, et vous ne pouviez pas faire autrement, la doctrine qui a le plus de racines dans le pays, je veux parler du spiritualisme traditionnel. [Bruit.)

Messieurs, je sens la difficulté de parler dans ces conditions...

A gauche. — Parlez ! parlez !

M. Jaurès. — Vous êtes l'État, et vous ne pouvez faire qu'une chose : traduire pour l'enfant la conscience moyenne du pays.

J'entends que l'on ne peut guère enseigner dans les écoles de l'État que les opinions les plus généralement répandues dans le pays, mais j'ajoute que le spiritualisme, qui est notre doctrine d'État, est contesté par un très grand nombre d'esprits; il est répudié par l'élite^ — à tort ou à raison, je n'ai

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pas à lue prononcer là-desRus, — par Télite intellectuelle de TEurope. (Applaudissements sur divers bancs à gauche, — ^ Exclamations et interruptions à droite.) ,

M. LK COMTE Albert de Mun. ■ — Qu'est-ce que* vous appelez Télite intellectuelle de T Europe ?

M. Jaurès. — Messieurs, je ne constate que des faits, je n'y môle aucune appréciation de doctrine,

M. Lucien de la Perrière. — Que dit M. le ministre de cette manière de voir?

M. LE Président, se tournant ver s la droite. — Vous demandez, messieurs, la liberté pourrécole; laissez-la au moins pour la tribune. ( Très bien ! très bien !)

M. LE comte Albert de Mun. — Nous voudrions savoir ce que Torateur appelle « Télite intellectuelle de l'Europe ».

M. Jaurès. — Messieurs, je crois m'être borné à constater un fait, c^'est qu'il y a une difficulté très grande pour l'État, une difficulté très sérieuse, une difficulté qui n'a pas préoccupé nos collègues, mais qui éclatera très prochainement sur tous les points de la France, dans le9 milieux les plus différents ; alors que les doctrines les plus diverses peuvent s'emparer des esprits, dans les campagnes et dans les villes, vous êtes obligé, vous, Etat, qui avez toute la responsabilité devant la nation, d'enseigner des doctrines qui partout auront pu être acceptées.

Je dis qu'il y a des grandes villes où les travailleurs se sont approprié les résultats généraux de la critique et de la science, et que dans ces grandes villes, le spiritualisme ne peut être la réglé exclusive des esprits et le dogme scolaire. J'ajoute que dans l'intérêt même de l'État, qui ne peut pas aller au delà de l'opinion générale de la nation, vous devez permettre aux municipalités d'interroger, par certaines écoles communales, la conscience populaire, et de proportionner l'enseignement à cet état des esprits. [Applaudissements sur plu^ieursbancs à gauche,)

Que viens-je vous demander? Une seule chose : c'est qu'il y ait partout dans l'enseignement populaire une sincérité et une franchise absolues, que vous ne dissimuliez rien au peuple, que là où le doute est mêlé à la foi, vous

laissiez se produirele doute, et que quand la négation domine, elle puisse aussi se produire librement.

Voilà les simples idées queje viens apporter h la tribune. Je crois qu'elles sont conrormes à la pure doctrine du parti républicain. Je crois qu'il est impossible à TEtat d'assumer à lui tout seul la charge de Téducation populaire ; je crois qu'il ne peut pas traduire dans cet enseignement tout ce qui dans la conscience humaine peut surgir de neuf et de hardi, et que la loi doit laisser le soin de traduire ces sentiments nouveaux aux représentants élus des grandes villes, aux municipalités. {Applaudissements sur les mêmes bancs à gauche,)

Messieurs, je me rends parfaitement compte qu'il est impossible, pour introduire plus de liberté dans votre loi, d'ajourner les résultais déjà obtenus, et je ne doute pas que dans l'application de la loi, M. le ministre de l'instruction publique, qui est partisan dans une très large mesure de la liberté des communes, ne leur fasse leur juste part. Il a dit, il y a quelques mois, qu'il fallait développer les libertés communales ; je pense qu'il entend par là les libertés budgétaires ; mais comme ces libertés commandent toutes les autres, c'est avec confiance que je lui remets, en retirant mon amendement, le soin de corriger l'excès de la centralisation scolaire. {Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche et au centre,)

M. LB Président. — L'amendement est retiré. [Rires ironiques à droite.)

M. LECO.MTE DR Kergariou. — C'était bien la pcinc! [Bruit,)

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