II
dépenses : une dépense en capital de 5 ou 4 milliards — je n*ai pas la prétention de dire, à 1 milliard près, ce que coûteraient vos 10,000 kilomètres de chemins de fer, si pour le malheur, pour l'appauvrissement de ce pays, ce programme recevait une exécution complète; — et une dépense en intérêts, à raison de 4 p. 100, de 120 à 150 millions.
Quelle richesse produiront toutes ces dépenses? Vous en retirerez ce seul avantage, avantage négatif, d'inscrire à côté de cette rente de 150 millions, une dépense annuelle de 20, 50, 40 ou 50 millions nécessitée par l'exploitation de ces chemins de fer, qui sont, je crois qu'on les appelle ainsi, des chemins de fer stratégiques. Si, par le mot stratégique, vous entendez que ces chemins n'auront pas de trafic, toutes les lignes auxquelles je fais allusion sont stratégiques, mais ne sont pas pratiques.
N'y a-t-il rien à faire dans cet ordre de travaux? Est-ce que, arrivés au point où
nous eu sommes, il n'y a plus de chemins de fer à créer? Ce n'est pas moi qui soutiendrai cette thèse. Il reste à faire ce qui se fait sur une certaine échelle trop faible en France, il faut exécuter des chemins de fer qui soient en rapport avec les trafics que Ton peut espérer; il y a à dépenser 50, 60, 70, 80,000 fr., au maximum, par kilomètre pour transporter identiquement, je vous prie de retenir ce mot, au même tarif, dans les mêmes conditions, la même quantité de marchandises. Et alors, ce n'est pas seulement une économie sur le coût primitif, ce n'est pas 50 ou 80,000 fr. seulement que vous dépenserez par kilomètre au lieu de '1 ou 500,000 fr. ; il en résultera encore une autre économie à laquelle je ne tiens pas moins, c'est que, avec le même trafic de 3, 4, 5 ou 6,000 fr. par kilomètre, vous aurez des chemins de fer qui vous donneront des produits nets au lieu d'insuffisances, c'esl-àdire qui enrichiront le pays au lieu de l'appauvrir.
Comment pourrioz-voiis hésiter un instant, je vous le demande? Est-il possible que des gens mêlés aux affaires du pays, et, si je ne craignais d'employer une expression blessante, je dirais que des gens sensés hésitent en face de ce dilemme : il s'agit de construire 10 ou 12,000 kilomètres de chemins de fer, 15 ou 20,000 kilomètres, si vous voulez, car je suis de ceux qui pensent qu'à côté des grands réseaux qui produisent beaucoup, on doit faire les petits qui produisent moins. Est-il possible, quand on a à choisir entre ces deux procédés : faire une dépense de 200 ou 300,000 francs par kilomètre, qui appauvrira le pays, ou bien proportionner l'effort au résultat qu'on peut attendre et ne dépenser que 50 à 80,000 francs par kilomètre, est-il possible d'hésiter un instant?
Si j'avais le bonheur d'appeler votre attention sur ce sujet, j'ai la conviction, non pas que la majorité, mais que 1 unanimité de cette Chambre dirait ; Non, nous faisons fausse route, les faits ont parlé, nous ne
pouvons pas persévérer davantage dans une voie désastreuse, et nous demandons, non pas qu'on interrompe les travaux publics, qu'on ne construise plus de chemins dé fer, mais qu'on les construise utilement pour l'enrichissement du pays et non pas pour son appauvrissement. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs!)
Voilà ce qui me paraît incontestable, et personne ne le contestera.
Le seul châtiment, je n'en veux pas d'autre, pour ceux qui se sont associés à ce plan et qui seraient prêts aujourd'hui à renouveler la faute d'autrefois, le seul châtiment que je leur souhaite, et il sera terrible, c'est que l'on publie chaque année ce qu'auront coûté les lignes construites et que l'on mette en regard le trafic brut et le produit net. C'est là le seul châtiment que je demande pour eux. Si le malheur voulait que l'on continuât à exécuter un plan si désastreux, qui n'a jamais été adopté par aucune autre nation, qui ne fait pas comme on l'a dit l'admiration
du monde, mais qui est la risée des gens d'affaires du monde, je demande qu'alors il soit obligatoire de venir chaque année dire au pays : « Voilà le nombre de millions qui ont été gaspillés pour construire ces lignes coûteuses qui t'imposent annuellement de lourdes charges, et voilà les chemins de fei* qu'avec le quart ou le cinquième de la dépense faite on aurait pu construire et qui t'auraient enrichi. » — J'espère, messieurs, que vous n'hésiterez pas sur la voie à suivre. Je désirais présenter quelques observations, non seulement sur cette question, mais aussi sur l'ensemble du budget extraordinaire.
Est-ce que nous ne devons pas arriver à supprimer le budget extraordinaire? Mais pouvons-nous le supprimer^ si chaque année nous continuons à dépenser ainsi 6 à 700 millions que nous portons à ce budget? Ce n'est pas moi qui vous proposerai d'inscrire cette somme au budget ordinaire : non; le budget ordinaire est excelleni; il
n'a, à mes yeux, qu'un tort, c'est de ne pas renfermer toutes les dépenses. Si aujourd'hui, avec les 2,970 ou 2,980 millions que nous encaissons réellement par le produit des impôts, sans avoir recours à aucune sorte d'emprunt, nous n'avions à payer que les dépenses du budget ordinaire qui s'élèvent à 5 milliards, parmi lesquelles figurent 100 millions d'amortissement de la dette, je déclare que les finances de ce pays seraient dans une situation excellente, au lieu d'être dans une situation, je ne dirai pas redoutable, car elle ne sera jamais redoutable pour un pays laborieux et économe comme le nôtre, mais fâcheuse. Si j'avais à parler aujourd'hui de la situation financière de la France, je ne retirerais ni n'ajouterais un mot à ce qu'à dit l'honorable rapporteur général du budget; mais il parlait du pays, il parlait des producteurs et non pas du Gouvernement, et de l'administration financière de l'État, l.e peuple français est aujourd'hui aussi laborieux qu'il a jamais été et pluséco-
noMie que jamais : nous n'avons pas de leçons à lui donner, nous n'avons que des exemples à suivre, et je demande que nous administrions les affaires publiques comme le peuple administre les siennes, en entrant dans la voie qu'il nous a tracée.
Le budget ordinaire est excellent; quant au budget extraordinaire, il est alimenté exclusivement par l'emprunt. Est-il normal qu'un pays, en temps de paix, qui doit faire face, il est vrai, à des expéditions lointaines, mais qui ne constituent pas un de ces événements extraordinaires qui tous les 15, 20, 50 ou 40 ans, bouleversent une nation et l'autorisent légitimement à recourir à l'emprunt, est-il normal que ce pays emprunte chaque année 700 millions? Est-ce que quelqu'un ici, ou même en dehors de cette enceinte, peut considérer comme un acte raisonnable d'emprunter 700 millions pendant dix ans encore, pour arriver à grever les budgets sans rien produire?
Je suis convaincu que personne ne partage
celte opinion; par conséquent, il faut supprimer le budget extraordinaire.
Est-ce possible? je déclare que non seulement c'est possible, désirable, mais encore que c'est nécessaire. Il s'agit de commencer par réduire cette dépense de 700 millions de façon à n'exécuter que les travaux nécessaires et productifs, c'est-à-dire de la réduire des deux tiers ou des trois quarts.
Je ne veux rien dire des expéditions lointaines; je ne fais pas de politique en ce moment; je ne parle que des affaires; j'espère toutefois que nous ne dépenserons pas 100 millions chaque année pour des expéditions lointaines. (Très bien! très bien! sur divers bancs à l'extrême gauche et à droite.) En tout cas, je le désire. C'est peut-être de ma part une hypothèse hasardée; si toutefois on doit dépenser une pareille somme dans ce but, je n'hésite pas à déclarer qu'il faudra l'inscrire au budget ordinaire et voter de n ouveaux impôts : quant à moi, je ne veux la mettre ni au budget ordinaire , ni au
budget extraordinaire, ni voter de nouveaux impôts, je ne suis pas partisan de ces expéditions, même pour obtenir les déboucbés qu'on veut nous ouvrir. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche et à droite.)
Chaque fois qu'il s'agira de Tinfluence de la France dans le monde entier, l'unanimité sera complète sur cette question, et le parlement ne marchandera pas les crédits; mais si on vient à discuter la question de débouchés nouveaux à ouvrir ainsi, du développement commercial de la France à obtenir de cette façon, c'est là que je vois les illusions, la faute impardonnable, inexplicable du Gouvernement. (Très bien! très bien ! sur divers bancs). Je ne conteste pas, je ne mets pas en doute le patriotisme des hommes qui conduisent les affaires du pays; je critique la manière dont ils conduisent ces affaires. Comment ont-ils pu concevoir la pensée qu'ils pourraient enrichir le pays en cherchant des débouchés qu'ils laissent ouverts
au monde entier en se chargeant de faire la police pour tous les autres pays? Vous ne retirerez ainsi aucun profit pour vous : non, mais vous ferez les frais de la police du monde.
C'est une entreprise philanthropique, je le reconnais; vous pouvez la faire, comme vous faites des chemins de fer à 300,000 francs le kilomètre au lieu de 50,000 francs qui sont, les uns onéreux et les autres productifs. Vous pouvez joindre à ce programme celui de la police du monde entier, c'est un programme que vous pouvez développer à cette tribune, mais je ne pense pas que le Parlement vous approuve et permeltez-moi de vous assurer que le pays ne vous suivra pas aux prochaines élections quand vous direz que vous avez la prétention, non pas seulement de vous occuper des seuls intérêts de la France, mais que vous avez la prétention de faire régner la justice et la sécurité dans le monde entier et au profit de tout le monde, que vous avez la prétention de créer des
débouchés qui ne seront pas pour vous, qui seront pour ceux qui font des échanges, tandis que vous, vous aurez à payer les frais de police. (Très bien! sur plusieurs bancs.)
Mais je ne veux pas insister LWessus — ceci est en dehors de mon sujet, j'ai eu tort d'en parler (Non ! non!), je le regrette. Je reviens donc à mon sujet.
Le jour où nous aurons rayé de notre programme — et j'espère, je souhaite ardemment que ce jour soit prochain — ces expéditions lointaines qui n'ajoutent rien à la grandeur morale de la France....
• M. DE Baudry-d'Asson. Très bien ! C'est très vrai !
M. Henri Germain. L'origine de l'expédition, je le reconnais, était légitime. Ah ! quand il s'est agi de venger l'honneur français, nous avons été unanimes, nous le serions encore aujourd'hui; mais quand il s'agit de rentrer sur le terrain des affaires, j'espère qu'on n'inscrira pas chaque année 100 ou 200 millions pour soutenir des expéditions lointaines, pas
plus qu'on n'inscrira 5 ou 400 millions an lieu de 100 pour les travaux de chemius de fer, supprimant les deux tiers ou les trois quarts du budget extraordinaire.
J'espère — bien que je sois absolument incompétent sur cette question — que nous n'inscrirons pas 100 millions ep plus des 800 millions que nous dépensons chaque année pour nos forces militaires. Personne ici n'a l'intention d'affaiblir les forces militaires de la France, mais quand je vois les dépenses que font à ce sujet les États militaires avec lesquels nous avons à compter, je puis dire que si nous employons nos fonds aussi utilement qu'on le faitailleurs, nous faisons financièrement un effort qu'aucun pays ne fait à cette heure, et par conséquent si les 800 millions que nous sacrifions pour la guerre et pour la marine sont utilement employés, nous n'avons rien à craindre au point de vue de la force militaire de la France comparée à celle des autres nations.
Je crois que , dans un avenir très pro-
chai 11, ces 7 ou 800 millions disparaîtront, et alors devant quoi nous trouverons-nous? Devant 50, 60, 100 millions. Eh bien,, je suis de ceux qui croient que ce pays, comme les autres, car il n'a rien de particulier à cet égard, traverse une crise transitoire. Yoilà trois ans que cette crise dure; je me garderai bien de dire quand elle finira, je rignore ; mais je suis de ceux qui pensent qu'un peuple ne peut pas s'amoindrir, la France pas plus que les autres, et je ne désespère pas de voir un jour prochain où le travail reprendra dans le inonde entier, un jour où après avoir réduit la production qui, dans les différentes branches, a dépassé momentanément les besoins de la consommation, nous reprendrons le mouvement normal de l'humanité ; nous verrons la production retrouver son élan et son essor. Alors vous verrez aussi vos recettes et vos plus-values reparaître, et avec cela il vous sera très facile de faire deux choses également essentielles : ne plus jamais avoir de budget
extraordinaire, h'avoir qu'un seul budget ordinaire; et, ce qui n'est pas moins inij)ortant, augmenter la dotation de l'amortissement. Car je suis bien loin de croire qu'il faut augmenter votre dette. A tous les points de vue je dirais, si je ne craignais de passer pour exagéré, que c'est un crime.
Oui, c'est un crime au point de vue des forces de la France comparées aux forces d'autres pays; c'est un crime au point de vue des forces militaires. C'en est un plus grand encore au j)oint de vue industriel et commercial ; car, lorsque viendra la question concernant les droits sur la viande et le blé, et ce sera bientôt, je vous démontrerai, si vous me permettez d'en dire un mot, que ce qui aggrave la situation à l'heure actuelle, c'est le chiffre de la dette de la France, comparée à celles des autres pays.
Et c'est à ce moment-là que vous songeriez à accroître notre dette dans des proportions où, en temps de paix, aucun pays
ne Ta accrue? Je dis, messie iirs, que cela n'est pas possible.
Le public doit se dire, et peut-être même quelques-uns d'entre vous aussi : « Quelle exagération ! On emprunte GOO, 700 millions, mais où les prendra-t-on? Si on emprunte, on créera donc des rentes? »
Non, on ne créera pas de rentes; M. le ministre des finances est de cet avis et je l'en félicite. Je suis de ceux qui croient que le Grand-Livre, pour l'appeler du nom qui court, et la Banque de France, sont les deux grands réservoirs auxquels il ne faut toucher qu'en temps de guerre, et que c'est un acte coupable, en temps de paix, d'émettre des rentes ou d'avoir recours à la Banque de France.
Je suis convaincu qu'un jour ou l'autre M. le ministre des finances s'empressera de rembourser les avances de la Banque de France, et que, dans tous les cas, il ne les augmentera pas momentanément.
Si je le félicite de s'être rallié à mon idée,
et si je forme le vœu de voir rembourser à la Banque de France les avances qu'elle n'aurait jamais dû consentir, et que le Gouvernement n'aurait jamais dû demander, comment est-ce donc qu'on se procurera, 6, 7, 800 millions ?
Messieurs, le mécanisme est très simple, et j'ajoute qu'il est excellent. Ce qui est mauvais, c'est d'emprunter des millions. Vous empruntez sans trop préoccuper l'opinion publique, et je suis de ceux qui croient que l'état moral d'un pays n'est pas indifférent à sa production. Par conséquent, obligés que vous êtes de vous procurer cette somme, vos moyens de trésorerie sont d'autant plus habiles que le public ne les connaît pas. Permettez-moi, messieurs, de les expliquer en quelques mots, pour ceux de vous qui pourraient ne pas les connaître.
Vous avez un mécanisme excellent, celui des grandes compagnies, qui ont un crédit analogue à celui de l'État; les deux crédits sont solidaires. Je trouve que lé pays a rai-
. son de les mettre sur le même rang. On ne portera jamais atteinte aux grandes compagnies. Le mot « grandes compagnies » est inexact, je demande pardon de m'en servir. Quant à moi, je ne m'élève pas contre les grandes compagnies, parce qu'elles sont les compagnies des petites gens, les compagnies de tout le monde. (Dénégations sur quelques bancs à gauche. — Très bien! très bien sur d'autres bancs.)
J'entends des collègues qui protestent. Eh bien, s'ils ont quelques heures à passer, en janvier ou en juillet, dans la première quinzaine, même en avril ou en octobre, qu'ils aillent aux guichets des grandes compagnies, et ils verront quel monde y afflue pour se faire payer les coupons. Au sujet des grandes compagnies, il existe un vieux préjugé. Le parti avancé est en retard de trente à quarante ans sur cette question. (Murmures à gauche.)
Vous en êtes encore à 1850; moi, je suis à 1885. C'est là mon tort. Je suis peut-être
un rétrograde et même un réactionnaire sur d'autres questions, mais je déclare qu'il n'y a rien de plus démocratique à l'heure qu'il est que les grandes compagnies de chemins de fer; leur crédit équivaut à peu près à celui dont jouissent les rentes de l'État. Si l'on faisait le décompte des parcelles de rentes ou d'obligations et des parcelles de terres, je crois que l'on trouverait desémiettements au moins aussi nombreux pour les premières que pour les secondes. Je retire donc le mot de « grandes compagnies », il est vieux de quarante ans. (Très bien!)
M. Ballue.Yous parlez des capitaux et non de l'administration.
M. Henri Germain. Il y a là un intérêt respectable. Il est incontestable et il sera toujours incontesté, parce qu'il est l'intérêt de tout le monde.
Vous avez donc pris un mécanisme excellent, celui de faire emprunter chaque année pour votre compte 5 ou 400 millions par les compagnies. Je ne voudrais pas de dis-
cussion sur les détails, cela ne mènerait à rien. Je connais les exceptions qu'on peut citer; je fais un tableau général, je ne voudrais pas soulever des incidents.
Vous avez donc pris un mécanisme excellent d'emprunt pour l'exécution des voies ferrées; mais ce qui est détestable, c'est notre programme de chemins de fer et de travaux publics.
A côté de cela, il y a un autre mécanisme qui est excellent encore, qu'on a eu tort de troubler il y a un an : c'est celui des caisses d'épargne. Il n'y a pas de meilleur mécanisme que celui-là, parce qu'il vient en aide à ceux qui sont le moins renseignés dans ce pays sur les placements. C'est le placement le meilleur qu'ils puissent jamais faire, puisque c'est un placement d'État, et que la signature de l'État, c'est la signature de la France. En même temps, vous vous rendez service à vous-mêmes et au pays aussi, car ces 500 millions de fonds de caisse d'épargne, savez-vous où ils iraient? Probablement nulle
part. Par conséquent, vous rendez un immense service à ces gens souvent mal renseignés sur le bon emploi à faire de leurs économies; vous leur permettez de mettre en sécurité entière leurs épargnes et même ce qui constitue leur fortune.
Mais, vous rendez un autre service à ce pays avec les caisses d'épargne : c'est d'utiliser un capital qui resterait înactif pour la plus grande partie. Je vous en félicite, et je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne plus troubler le mécanisme de ces caisses que vous avez eu tort d'inquiéter dernièrement pendant deux ou trois mois, et qui vous ont fait défaut pendant six mois ou un an. J'espère donc qu'on ne laissera plus en France une seule caisse d'épargne en suspension de payement. Vous obtenez ainsi 200 ou 500 millions en rendant service à tout le monde.
Je vois donc 300 ou 400 millions d'un côté, 200 ou 300 millions de l'autre, obtenus par les moyens que je viens d'indiquer.
Vous avez encore deux autres mécanismes dont l'un est détestable. Je vous demande pardon d'en parler; M. le ministre des finances sait que je n'ai pas l'intention de critiquer la manière dont il conduit les affaires; mais qu'il me permette d'appeler son attention sur ce point. Ce mode détestable est l'émission de bons du Trésor.
C'est là un vieux moyen, j'ose le dire, qui ne tend absolument qu'à affaiblir votre crédit, à troubler l'état de l'escompte de ce pays.
Quand vous voudrez faire renchérir les capitaux du commerce et de l'industrie, vous procurer peu de fonds sous la forme la plus dangereuse, après les emprunts à la Banque de France, prendre des engagements à jour fixe, pour un moment où vous ne saurez pas quelle sera la situation du Trésor, vous n'avez qu'à émettre des bons du Trésor î
C'est le plus détestable mode d'emprunt, après celui qui consiste à s'adresser à la Banque de France, qui est le premier. Etait-
ce une bonne chose que de dire à l'univers entier, il y a quelques semaines, que vous émettiez 48 ou 50 millions de bons du Trésor?...
M. LE MINISTRE DES FINANCES. Aimcriez-vous mieux qu'on les émît sans faire appel au public?
M. Henri Germain. Je pense que ce n'est pas une question personnelle que vous voulez porter à la tribune?
M. LE ministre des finances. Non; mais comment vouliez-vous que je les émisse?
M. Henri Germain. Car si l'on pouvait le croire d'après mes paroles, je dirais que j'exprime bien mal ma pensée, je ne suis animé que de l'amour du bien public. 'J'espère que M. le ministre ne me fera pas l'injure de dire que je suis ici pour songer à autre chose.
Je dis donc que le moyen que vous employez est détestable, parce que vous ne savez pas dans quel état sera la trésorerie de
la France quand vous prenez un engagemenl à jour fixe.
Est-ce que c'est une bonne chose que d'emprunter à 4 pour 100 lorsque tous les commerçants empruntent à 5 pour 100 au maximum? et j'en vois qui empruntent bien au-dessous. Est-ce une bonne chose d'offrir à 4 pour 100 la signature de l'État? Mais cette différence du taux de l'intérêt ne me touche pas. Vous auriez émis à 2 ou à 2 1/2 que je ferais la même critique; pour moi, ce qu'il y a de dangereux, c'est de prendre pour un jour fixe un engagement de remboursement, car on ne sait pas ce que seront à cette époque-là les ressources du Trésor. Je dis donc qu'il n'y a pas de mode d'emprunt plus dangereux, et qu'il n'y a pas un homme d'affaires. qui hésiterait à le blâmer.
Il y a un autre moyen que vous vous proposez d'employer et dont je vous félicite. Car, vous le voyez, je n'ai pas de parti pris. Vous allez avoir recours, je crois, au Crédit foncier comme troisième intermédiaire. Là, au-
cune critique. J'en dirai ce que je disais des chemins de fer : vous prenez là des engagements qui ne sont pas à jour fixe, c'est là le point capital, et vous empruntez à des conditions analogues à celles où vous emprunteriez directement vous-même, et vous avez cet avantage de ne pas engager votre signature.
Donc, bien loin de vous critiquer de faire appel à un nouvel intermédiaire, le Crédit foncier, pour traiter avec le public, je vous en loue; je crois que vous faites une bonne chose. Mais une meilleure chose serait de n'y pas avoir recours ou de n'y avoir recours que dans une faible mesure.
Ainsi, sur vos cinq moyens de trésorerie, j'en blâme deux absolument : le recours à la Banque de France et l'émission des bons du Trésor ; j'en loue trois et, en premier lieu, l'emploi des fonds des caisses d'épargne. Vous n'auriez même pas ce budget extraordinaire, que j'espère voir disparaître, que je vous dirais : Gardez-vous de supprimer les
caisses d'épargne, gardez-vous de ralentir leur mouvement, car il sera tout aussi productif pour le pays, lors même qu'il n'y aurait plus de budget extraordinaire. A quoi emploieriez-vous alors les fonds des caisses d'épargne? Comme on l'a fait dans certains temps, à racheter vos engagements sur le marché, et vous verriez alors le niveau de votre crédit s'élever chaque jour; au lieu de déprimer par des emprunts sous toutes les formes le crédit de l'État et des grandes compagnies, vous le verriez croître.
La crise que nous traversons et que traversent les autres peuples, tient à des causes générales, mais le Gouvernement a une part de responsabilité dans le trouble du marché financier.
Il n'est douteux pour personne que si, dans ce moment, vous n'aviez pas à demander à l'emprunt 6 ou 700 millions, le taux de l'escompte s'en ressentirait; si, demain, le pays pouvait consacrer à ses affaires ces 600 ou 700 millions, personne n'aurait à en
souffrir, tout le monde s'en trouverait mieux. C'est là votre part de responsabilité. C'est en quoi votre budget extraordinaire est une chose détestable. 11 faut donc le supprimer et au plus tôt.
Je me résume. Il faut deux choses : d'abord et avant tout, ne plus faire que des travaux utiles, nécessaires, productifs, et, en second lieu, dans le plus bref délai, dans deux ou trois ans au maximum, dans un an si c'était possible, supprimer entièrement le budget extraordinaire.
Comment équilibrez-vous votre budget?
Avec le budget d'emprunt. Oh! le procédé n'est pas particulier au régime actuel; tous les régimes politiques se ressemblent en bien des points, beaucoup plus qu'on ne pense, et, dans tous les cas, en matière de finances. Certes, ce n'est pas vous qui avez inventé le budget extraordinaire ; il a existé sous tous les régimes ; vous n'en avez pas le monopole. Mais je dis qu'il faut le supprimer, parce que, tant qu'il existe, il est bien facile d'équi-
librer le budget ordinaire : on met à l'extraordinaire tout ce qu'on ne peut pas payer avec l'impôt.
Yoilà comment nous procédons, à notre insu, sans doute; je ne prétends pas que ce soit un système préconçu, non. Quand, à côté du budget ordinaire, on a un budget extraordinaire, sans qu'on le veuille, avec les meilleures intentions — et personne plus que moi ne rend justice aux intentions de M. le ministre des finances et de ses collègues au point de vue des dépenses, — je dis que quand on a cette arme dangereuse, il est impossible de ne pas en user et de refuser une dépense, lorsqu'on sent un courant, une pression. Le budget extraordinaire!
c'est si tentant, si commode!
Il y a une formule qui a beaucoup fait rire : demander plus au budget et moins au contribuable. J'avais entendu cela au Palais- Royal ou ailleurs, et je m'étais dit : Quelle plaisanterie! Eh bien, en somme, c'est ce que nous faisons ici : nous avons un budget ex-
traordinaire, et nous n'élevons pas les impôts ; au fond, notre politique linancière est de demander plus au budget et moins aux contribuables.
Il n'y a qu'une manière de refréner les dépenses qui ne sont pas absolument légitimes et nécessaires, c'est de les faire payer par l'impôt. Le jour où, en regard d'une dépense, on apporte un projet d'impôt, le pays commence à réfléchir. Proposez 100 millions d'impôts pour aller au Tonkin ouvrir des débouchés ; j'attends le vote de cette Chambre et du pays. (Mouvements divers.)
Si vous voulez supprimer toutes les dépenses peu justifiées, il y a un moyen infaillible, en dehors duquel on n'a jamais réussi : inscrivez-les au budget ordinaire et forcez à créer des impôts. Ah! soyez tranquilles, on ne les créera pas, et on ne fera pas de fautes financières.
Voilà le souhait que je forme, et je suis convaincu que la majorité de cette Chambre et la majorité du pays en désirent la réalisa-
tion. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs.)
Messieurs, je n'ai pas l'intention de prolonger ce débat, mais je tiens à constater qu'il n'a pas été répondu à la thèse que j'ai soutenue ici. Je suis loin d'avoir voulu contester que le ministère tout entier, et en particulier M. le ministre des finances, désire réduire le budget extraordinaire.
Est-ce que j'ai dit un mot de cela? La seule question que je me sois permis d'apporter à cette tribune, la voici, et je la rappelle puisqu'il paraît que je me suis mal expliqué, et qiie je ne me suis pas fait comprendre de M. le ministre.
Si vous ne nous demandiez que 200 millions, je vous déclare que votre proposition, sans être parfaite, serait acceptable, mais ce que j'ai essayé de vous démontrer, c'est que votre budget extraordinaire est en réalité de 600 ou 700 millions, au lieu de 200. Je ne considère pas que vous ayez diminué ce budget parce que vous en avez mis une part à la
charge des compagnies en leur faisant taire ce qu'auparavant vous faisiez vous-mêmes. Je demande pardon à M. le ministre de m'ètre si mal expliqué, puisque ma pensée n'a pas été saisie, mais il y a entre nous sur ce point deux divergences. D'abord, sur le chiffre du budget extraordinaire, je me suis tenu audessous de la vérité en disant qu'il est de 600 millions; dans ma pensée, il est de 800 millions, mais je veux bien ne le chiffrer qu'à 600 millions.
Eh bien, 600 millions, ce n'est pas, il me semble, la même chose que 200. (Très bien î très bien ! et sourires à droite.) M. le ministre nous a parlé de 200 millions; je demande, moi, qu'on réponde à mon chiffre de 600 millions. (Assentiment à droite.)
Il y a une autre question. M. le ministre nous a dit : On a voté un programme de dépenses de 4, de 5, de 6 milliards. Et, s'il .était complet, il faudrait dire de 9 milliards. En effet, si tous les votes rendus à de certaines époques doivent sortir leur effet dans les con-
ditions où ils ont été émis; si, en d'autres termes, le Parlement et le pays sont dessaisis des questions de ce genre, si l'on apporte ici cette doctrine qu'il y a quelques années, alors que les faits n'avaient pas parlé, alors que la réflexion n'était pas venue, alors que chacun n'avait pu encore juger l'œuvre, vous avez émis des votes de principes et de programmes qui vous lient dans une mesure étroite, il est bien inutile d'examiner si le budget extraordinaire est de 400, de 500, de 600 millions ou de 200, puisque nous sommes liés pour quatre, cinq ou dix ans; nous n'y pouvons rien. Messieurs, est-ce que cette théorie est soutenable un instant? Oui, il y a des projets qui ont pu être acceptés et votés, mais je prétends que vous êtes toujours en droit, et j'ajoute en devoir, de savoir s-i vous devez modifier pour l'avenir ces projets primitifs. (Très bien! très bien! à droite.) Oui, aujourd'hui vous avez non seulement le droit, mais le devoir d'examiner,— c'est la seule question sur laquelle j'insiste et sur laquelle je demande une ré-
ponse, — s'il est préférable pour l'inlérêt public de dépenser dans la construction des chemins de fer 50, 60 ou 80,000 fr. par kilomètre, au lieu de 2 ou 300,000 fr. C'est le premier point. En second lieu, est-il préférable de faire une dépense de 50 ou 60,000 fr. produisant 2 ou 5,000 fr., ou bien d'en faire une de 2 ou 500,000 fr. entraînant une charge annuelle, permanente, de 2 ou 5,000 fr.? Voilà la question!
Eh bien, je dis que vous n'en êtes pas dessaisis, et que vous avez le droit et le devoir impérieux de l'examiner. (Très bien! très bien! à droite.)
M. le ministre a relevé une omission que j*avais faite; je l'en remercie. Je n'ai pas, en effet, assez rendu hommage aux travaux de la commission du budget. Je m'en excuse, car jamais commission du budget — n'a travaillé avec plus d'ardeur à réduire les dépenses. Je suis heureux de leur rendre justice.
Je n'ai pas dit que c'était le ministère qui