II
fer qui ne rapportent pas? (Très bien! el rires à droite).
Voilà le résumé de la situation. Le pays a accompli sa tâche, et nous, qu'est-ce que nous avons fait? J'ai le regret de le dire, nous avons été, — et quand je dis « nous », j'en prends ma part, je ne me sépare pas des autres, — nous avons été au-dessous de notre tâche, et j'en ai fourni la preuve.
Nous avons eu de 1874 à 1877 — je mets les chiffres en gros -= un budget de 2 milliards 500 millions à "2 milliards 850 millions; nous avons payé toutes nos dépenses; nous avons fait face aux remboursements et à l'amortissement. Pendant ces quatre ans, le budget a été en équilibre. Il n'a existé une différence entre les recettes et les dépenses que de 100 millions : soit 25 millions par an. On peut donc dire que sous ce régime vous aviez un équilibre budgétaire complet, tel que le définissait si justement et si spirituellement notre collègue que je vois assis sur les bancs de l'extrême gauche, dont je ne
partage pas les opinions sur beaucoup de points, mais au talent duquel je suis heureux de rendre hautement hommage.
Nous avons parcouru une seconde période dans les trois années de 1878 à 1880, et nous sommes arrivés à un déficit de 285 millions par an. Pourquoi? Le chiffre est éloquent: 285 millions de déficit, et à côté 272 millions de dégrèvement. Il n'y a pas besoin de faire de longs calculs pour voir ce qui a détruit la situation financière de ce pays.
Puis arrive la troisième période, la seule qui véritablement soit en cause aujourd'hui, car je ne fais le procès de personne, je ne récrimine contre personne; je rends pleine justice à la bonne volonté et au patriotisme des hommes qui sont sur ces bancs et de ceux qui les y ont précédés; je ne les ai jamais accusés d'en manquer, bien que je n'aie pas partagé leurs doctrines. Mais, croyez-moi, quand on suit une voie fausse, il ne dépend pas de la bonne volonté des hommes d'obtenir de bons résultats. Dans celte troisième
période, le déficit s'est élevé à 600 millions par an. (Interruptions à gauche et au banc de la commission.)
Eh bien, la question que je voudrais poser non pas à la Chambre, il est trop tard, mais au pays, est celle-ci t « De ces troi^ périodes, laquelle préfères-tu? Est-ce celle où il y a eu équilibre pendant quatre ans; celle où il y a eu 285 millions de déficit pendant trois ans ou celle où il y a eu 600 millions de déficit?... (Interruptions à gauche.)
M. Charles Ferry. Mais ce n'est pas exact!
M. Henri Germain. Oh! mon cher collègue, vous ne sortirez pas de là. C'est toute la question. Et alors, quand je vois des chiffres aussi éloquents et que j'entends un homme aussi compétent, aussi versé dans les matières financières que M. le président de la commission du budget, au talent duquel je suis heureux de rendre hommage, me répondre : La meilleure preuve que vous vous*
trompez et que nous n'empruntons pas, c'est que nous inscrivons dans le budget ordinaire les annuités de nos emprunts, je me dis : Pour qu'un homme de ce mérite accouche d'une raison pareille.... (Sourires), il faut que le système soit non pas seulement condamnable, mais indéfendable. (Interruptions sur les mêmes bancs. — Très bien! très bien! à droite.)
Mais j'arrive à ce que disait tout à l'heure M. le ministre des finances à propos de l'emprunt : « Je vais faire le compte de la dette consolidée, a-l-il dit. Il y a des adversaires politiques — et je suis de ce nombre, paraît-il — qui, voulant présenter la situation sous un jour on ne peut plus inexact, voulant fourvoyer, tromper le pays, prétendent qu'on a augmenté la dette. Eh bien, je vais leur citer deux chiffres qui vont les mettre en flagrant délit non seulement d'erreur, mais de mauvaise foi, de mauvaises intentions :
Ainsi, la dette consolidée était de 758 mil-
lions il y a dix ans, et elle est aujourd'hui de 70G millions. »
Et M. le ministre ajoute : « Voyez la mauvaise foi des partis : c'est vraiment décourageant! )) (Nouveaux rires.)
M. le ministre a oublié deux choses; il me permettra de les lui rappeler, c'est qu'il y a eu une conversion (C'est cela! à droite), une conversion de 34 millions qui explique mathématiquement la différence.
Il a commis un autre oubli qui est encore plus grave. Nous avons tant de dettes que vous en oubliez, mon cher ministre. Je sais que vous avez horreur d'ouvrir le grand-livre, mais vous avez une série de petits livres qui font de gros volumes et qui tiendraient une place considérable.
J'aimerais mieux, moi, que le grand-livre fût ouvert de temps en temps, plutôt que de créer une foule de petits livres qui feront bientôt assez de volumes pour remplir celte salle, et qui ont deux inconvénients : l'un de coûter beaucoup plus cher que le grand-livre,
l'autre de ne pas appeler suffisamment l'attention publique sur ces emprunts; voilà pourquoi, du reste, vous ne faites pas d'emprunt au grand jour. Vous ne voulez pas avertir le pays. Et ce que je vous reproche précisément, c'est de ne pas avoir le courage de votre opinion, en finances comme en matière d'expéditions lointaines, et de ne pas dire ouvertement au pays : J'ai une bonne politique financière : elle consiste à emprunter 600 millions par an.
Nous sommes le seul peuple qui ait jamais fait de tels emprunts en temps de paix, car il serait difficile de citer dans le monde un peuple conduisant ainsi ses finances, qu'il soit ou non en république; car les États-Unis d'Amérique ne sont pas, je suppose, une monarchie et ils ont une méthode bien différente. Ils ont le même chiffre de 600 millions : seulement, ce sont 600 millions d'amortissements. (Interruptions à gauche. — Très bien! très bien! à droite.)
Il y a des membres de cette Assemblée qui contredisent ces chiffres?
M. Charles Ferry. Absolument! Vous n'en avez jamais fait la justification. Ils sont d'imagination pure. Vous avez tout mêlé, tout confondu!
M. Henri Germain. Permettez, mon cher contradicteur! Personne plus que moi n'a rendu hommage à votre rapport; personne n'en a fait plus d'éloge... (Rumeurs sur divers bancs à gauche); mais je ne peux pas vous attribuer un mérite que vous n'avez pas. Ce n'est pas dans votre rapport que j'ai lu cela, c'est dans le rapport du ministre des finances des États-Unis. Je ne doute pas que vous ne connaissiez mieux la situation financière des États-Unis que les ministres américains eux-mêmes... (Murmures sur les mêmes bancs); les chiffres que j'ai apportés à la tribune, je les maintiens : ils ont été pris dans les comptes officiels des États-Unis.
Permettez-moi donc de poursuivre mon raisonnement.
Ah! votre série de petits livres, vous n'en avez rien dit! vous ne les avez pas énumérés, et je ne vous en veux pas, car le chiffre en est si considérable, que la Chambre en aurait été effrayée. Aussi, vous n'en avez rien dit, parce que vous avez voulu endormir le pays, pour ne pas lui faire apparaître la situation.
Vous ne lui avez pas dit non plus que vous lui faisiez payer 5 pour 100 alors que vous pouviez emprunter à 5 5/4 pour 100 dans d'autres formes. Car vous n'avez pas répondu à ce que je vous disais l'autre jour, à savoir que nous assistions à ce spectacle affligeant de voir la signature de la France sous ses diverses formes offerte à 5 pour 100 sur le marché, comme nous allons le voir encore à la fin du mois, alors que vous pouvez emprunter à 5 5/4 pour 100. (Mouvements divers.) C'est un spectacle affligeant î
En dehors des dettes consolidées, nous avons des séries interminables de dettes à terme.
Puis nous avons encore une autre dette, la dette flottante; eh bien, quel est leur total? car c'est la seule chose sérieuse. Si je compare aux charges antérieures la charge actuelle, je vois une différence de 145 millions, non pas à l'avantage, mais au détriment de la situation actuelle. Et prenant la formule de l'honorable M. Rouvier, je dis que si j'inscris 145 millions à 4 pour 100 au budget de la dette, cela représente un capital de 5 milliards et demi, et je trouve que c'est la confirmation mathématique des chiffres que j'ai cités. Je dis, en même temps, que nous avons dépensé '2 milliards et demi de plus que nous n'avons reçu dans les quatre dernières années.
Nous avons emprunté 2 milliards et demi, non pas en ayant recours à la dette consolidée, car on eût ainsi averti le pays, et c'est ce qu'on a eu soin de ne pas faire. Comme l'a dit M. le ministre des finances, on s'est adressé à la dette à terme, à la dette flottante; mais comme c'est toujours le même
individu qui doit, et comma c'est toujours le contribuable qui paye, je me suis permis de réunir toutes les dettes pour en faire un chiffre total. Que dirait-on d'un particulier qui ferait figurera son passif ses dettes hypothécaires seulement et qui passerait toutes les autres sous silence?Il agirait d'une façon qui ne serait pas sérieuse. (Très bien! très bien ! à droite.)
Je maintiens la situation telle que je l'ai apportée à la tribune, sans parti pris.... (Rumeurs à gauche.)
Eh bien, oui! vous avez raison, j'avais un parti pris : c'était le parti pris d'avertir le pays et de lui faire connaître exactement la situation dans laquelle il se trouve. Oui, j'avais le parti pris de lui dire qu'on lui ménageait ainsi dans un avenir plus ou moins lointain de cruelles surprises, si, pouvant le faire, il n'exigeait pas le retour à l'état prospère qu'il a eu, il y a peu d'années.
Messieurs, je finis par où j'ai commencé. Je ne suis pas l'adversaire de la République,
je ne suis pas l'adversaire de mon pays, je ne le serai jamais. Mais je suis l'adversaire de la gestion financière actuelle, qui nous mènerait à une nouvelle révolution. (Très bien! très bien! à droite et sur divers bancs.)
CHAMBRE DES DEPUTES
DISCOURS EN REPONSE A CELUI DE M. JULES ROCHE, RAPPORTEUR GÉNÉRAL DU BUDGET.
(Séance du 13 juiUet 1885.)
M. Henbi Germain. Messieurs, je n*ai pas la prétention de traiter une question politique, et moins que toute autre celles sur lesquelles, malheureusement, nous n'avons plus de prise. Si je suis monté à cette tribune, c'est seulement pour constater les points sur lesquels je suis heureux d'être d'accord avec l'honorable M. Jules Roche, et pour signaler ceux sur lesquels, au contraire, je suis d'un avis contraire, à mon grand regret.
Je prends donc les derniers chiffres de 1886 pour les examiner d'après ma manière, et
non pas d'après celle du rapporteur général; car il paraît qu'il y a deux manières de compter. Nous rechercherons quelle est la meilleure et quelle est celle qui est en rapport avec les usages de tous les peuples et aussi des représentants les plus autorisés de l'industrie de ce pays.
Oui, après le discours que nous venons d'entendre, une question grave, importante, est soulevée : celle de savoir s'il y a dans le monde deux comptabilités également sérieuses, prévoyantes, pouvant assurer l'ordre et la prospérité dans les affaires. J'espère vous démontrer, messieurs, qu'il n'y en a et qu'il ne peut y en avoir qu'une seule, qui est applicable aussi bien aux entreprises privées qu'aux grands intérêts des peuples, et que si nous n'y avons pas recours, nous marcherons — je ne dis pas vers la ruine, car je suis de ceux qui ont confiance dans la vitalité de notre pays, — mais vers une situation embarrassée, difficile, comme celle où nous nous débattons aujourd'hui.