‹ Discours parlementaires sur les finances (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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nous, dit-on, qui ne soit en mesure de le faire. Vous allez voir, messieurs, combien l'opération est facile.

11 y a sur ces 5 milliards, — je prends des chiffres ronds, bien entendu, — 1,550 millions pour le service de la dette; rien n'est plus facile que de Talléger de ce fardeau. La langue française, comme les autres langues, a un mot pour désigner la méthode de dégrèvement à ce point de vue : cela s'appelle la banqueroute. Je ne vous proposerai pas cette mesure, car je suis convaincu que personne ici ne voudrait diminuer d'un centime la partie du budget représentant le service de la dette publique. Ce sera l'honneur, non de vous, messieurs, pas même de vos devanciers, mais de la civilisation moderne de tenir des engagements qu'on respectait moins dans le passé. (Très bien! très bien!)

M, GLÉMErsCEAu. A qui répondez-vous sur ce point ?

M. Henri Germain. Est-ce que, par hasard* maintenant, il serait moins nécessaire d'in-

- loi —

scrire au budget les 550 millions qui produisent ces 5 milliards, qui en assurent le recouvrement? Et pourriez-volis réduire, sinon supprimer les crédits affectés aux services de la distribution des lettres, des télégrammes et des achats de tabacs? Vous ne pourriez réduire ces dépenses qu'en tarissant les sources de vos revenus ou en renonçant à unenartie des avantages que vous offrent la poste et le télégraphe. Aussi, personne d'entre vous, messieurs, ne songera à porter la moindre atteinte à ces services.

Voilà, si je ne me trompe, environ 1,700 millions, sur 5 milliards, qui sont irréductibles.

Est-ce qu'il y a quelqu'un d'entre vous qui voudrait tenir ouvertes les frontières de notre pays? Est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui ne voudrait les défendre si elles étaient attaquées ?

Et, alors, je le demande, quelqu'un de vous voudrait-il réduire les dépenses des ministères de la guerre et de la marine, qui s'é-

lèvent à plus de 800 millions ? Pas un membre du Parlement n'a songé, depuis 1870, à affaiblir les forces militaires de la France ; par conséquent, vous ne ferez aucune réduction sur ce chapitre.

Ce n'est pas non plus sur les dépenses de l'instruction publique, ni sur celles des travaux publics que vous voudriez faire porter des diminutions. Je connais votre zèle, messieurs, pour Tun et l'autre de ces importants services, je le loue, et je m'y associe. Ce n'est pas là-dessus que porteront les diminutions. Or, sur les 5 milliards du budget, il ne reste plus que 250 millions sur lesquels on peut faire des économies ; mais comment obtenir une réduction de 500 millions sur 250 ! C'est une opération qui n'est pas facile. N'oubliez pas que ces 250 millions de dépenses ont existé sous la Restauration, sous la monarchie de 1830, jusqu'en 1848, et que ces dépenses existent encore.

Mais, comme je suis sincère, je dis à M. Clemenceau : Vous pouvez faire l'écono-

mie du budget des cultes et réduire 50 millions sur les 250 millions restant. Je propose à M. Clemenceau de faire cette suppression immédiatement; mais à une condition, c'est qu'avant, M. Clemenceau aura supprimé la misère, la maladie, la souffrance, la douleur; c'est qu'il aura élevé la science à un point tel qu'il n'y aura plus de problème sans solution et que l'humanité n'aura plus alors besoin de foi, de consolation, ni d'espérance. Oui, quand il ne sera plus nécessaire d'avoir une assistance morale pour les malheureux, comme nous avons une assistance publique, ce jour-là, je supprimerai le budget des cultes avec vous ; mais tant qu'il y aura des souffrances morales à secourir, comme il y a des misères physiques à soulager, je considérerai que de tous les budgets, celui des cultes représente la dette la plus sacrée. (Très bien! très bien! sur divers bancs. — Mouvements divers.)

M. Ceorges Périn, Vous devriez même l'auginenter !

M. Henri Germain. J'ai passé en revue rapidement les 5 milliards qui composent le budget des dépenses, et à mon grand regret je n'ai ti-onvé aucune économie à indiquer.

Je demande donc à M. Clemenceau, s'il ne réduit pas ce budget de trois milliards, — et je crois que malgré toute sa bonne volonté, il ne le réduira pas — de faire tous ses efforts pour l'empêclier de grandir. Voilà pour moi le seul but pratique : ne pas laisser le budget s'accroître trop rapidement. Mais quant à avoir l'espérance, je dirais même l'illusion, de réduire ces trois milliards, malheureusement, je ne pense pas que cela soit possible. J'ajoute que le pays souffrirait bien plus si vous supprimiez une partie des services payés par le budget ; rien n'est plus facile que de supprimer une dépense, rien n'est plus commode, plus agréable ; mais on supprime en même temps le service qui était rémunéré par cette dépense. Yous auriez alors à comparer le vide qui résulternit de la

disparition du service public et la charge dont vous vous seriez allégés. Je le disais en commençant : il existe un état social où toutes ces améliorations se trouvent réalisées, c'est l'état sauvage. Là, pas de budget de dépenses, pas d'impôts, mais une gêne générale. Je n'envie pas, pour ma part, un tel état social. (Marques d'approbation. — Interruptions diverses.)

Messieurs, je vous demande pardon de m'être attardé dans ces préliminaires. (Parlez ! — Parlez !)

J'aborde maintenant le seul point que je comptais traiter. Je vais examiner s'il est possible d'atténuer la crise qui pèse en ce moment sur l'industrie du bâtiment à Paris. Je vais essayer de signaler un écueil à éviter et une mesure utile à prendre.

L'écueil, il a été signalé tout à l'heure, à la tribune, par l'honorable M. Hugot. 11 y a à éviter d'abord que les pouvoirs publics et la municipalité de Paris n'interviennent dans la con^lruction des maisons.

Ainsi, j'ai ouï dire — je ^ne sais pas si c'est un renseignement exact — que le Gouvernement, d'un côté, que la municipalité, d'un autre côté, avaient eu l'idée d'intervenir en faveur de la création de cités ouvrières, ou de logements ouvriers, car je ne voudrais pas que le mot « cités ^) jetât quelque défaveur sur ces entreprises.

Eh bien, cette idée est la plus fausse, la plus dangereuse qu'on puisse jamais avoir. Si vous désirez que les logements des ouvriers soient moins nombreux, plus chers, moins bien faits, vous avez un moyen infaillible d'atteindre ce résultat: c'est d'y intervenir comme Gouvernement ou comme Ville de Paris.

D'abord, si le Gouvernement était une Providence, — et pour moi il n'est pas encore une Providence, — s'il pouvait faire des loge- . ments à bon marché pour les ouvriers, je lui demanderais d'en faire à bon marché pour tout le monde.... (On rit), et ce que je lui deuianderais aussi, c'est qu'^vapt de donner

des logements à bon marché, il donnât le pain à bas prix.

Gomment, vous auriez cette puissance, vous seriez une Providence, et vous voudriez vous occuper de loger les ouvriers avant de les nourrir! Je vous demande de leur donner d'abord du pain î

Si vous voulez affamer Paris dès demain, vous n'avez qu'à vous mêler, vous, Gouvernement ou municipalité, de son approvisionnement; le résultat est certain: ce sera l'égalité dans la même condition misérable. Je désire que nous soyons d'abord approvisionnés de pain, puis que nous ayons des logements à bon marché, et pour cela il y a une condition indispensable : c'est que le Gouvernement et que le Gonseil municipal de Paris n'entrent pas sur ce terrain dangereux. Du reste, ils ont conscience eux-mêmes des difficultés de l'entreprise, et il suffit de savoir pour quel chiffre ils proposent d'intervenir. On parle de 50 millions pour faire (les logements d'ouvriers à Paris 1

Mais, messieurs, quand ou compare ce chiffre avec ce que coûtent les logements de la classe ouvrière, on constate combien il est restreint. En effet, le chef du cabinet nous a dit à la tribune que, dans le cours des sept dernières années, il s'était dépensé en constructions environ un milliard par an. Réduisons, si vous voulez, ce chiffre à 500 millions. Je parle contre ma thèse, vous pouvez donc admettre cette réduction. Supposons donc qu'on dépense 500 millions par an en constructions, et que proposez-vous de dépenser? 50 millions seulementen un certain nombre d'années. Mais ce serait une goutte d*eau dans l'Océan, et ce système éloignerait de ce genre d'entreprises les capitaux des particuliers cent fois plus considérables.

J'ajoute que cette intervention aurait encore un résultat non moins regrettable, celui de faire naître des illusions dans les masses et de préparer des déceptions. Mais n'y a-t-il rien à faire? Ce n'est pas ma thèse. Je \ie serais pas à cette tribune si j'avais

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cette conviction. Ahî sans clonte, je n'ai pas la prétention d'apporter une panacée, et je snis heureux de constater qu'aujourd'liui le ])ublic n'attend plus de personne une panacée.

11 y a un siècle, et jusqu'en 1848 malhenlensement, la population ouvrière, et beaucoup de savants, croyaient qu'avec des décrets on transformerait du jour au lendemain la société. Grâce au progrès des lumières, grâce à l'éloignement de 1780, é|)oque à laquelle on avait vu surgir en mênn^ temps un ordre politique et un ordre social nouveaux, on a tini par séparer l'idée d'un changement social de l'avenir d'une politique nouvelle et d'hommes nouveaux. On n'avait pas compris d'abord que cette coïncidence d'un ordre politique nouveau et d'un ordre social nouveau venait de ce que, pendant le dix-huitième siècle, le monde de la pensée, de la science, d'un côté, le monde du gouvernement, de l'autre, étaient restés séparés par un abînie et sans communicar

tion entre eux. Oui, pendant que tout s'était modifié dans le premier, rien n'avait été changé dans le second ; aussi, lorsque, par le cours des événements, la pensée et les hommes du dix-huitième siècle arrivèrent au pouvoir, ils transformèrent à la fois les institutions politiques et l'ordre social d'un autre âge.

Grâce à Dieu, cette séparation du Gouvernement et de la nation ne peut plus exister en ce siècle. Grâce à la liberté de la presse, grâce à la représentation du pays, nous n'aurons plus de ces coups de théâtre, de ces transformations à vue : le pouvoir peut encore souvent changer de mains, mais nous n'aurons plus de brusques changements dans la société, soit en avant, soit en arrière. (Interruptions sur quelques bancs à l'extrême gauche.)

M. DE Bâudry d'Asson. Alors, vous êtes l'homme du statu quo !

M. Henri Germain. Non ! nous n'aurons plus de tr^usforniation en vjngt-cjuatve

heures. Nous n'aurons plus, ce que demande l'honorable M. Clemenceau, d'Assemblée constituante.

Non ! monsieur Clemenceau, en comparaison des hommes de cette époque, nous sommes des pygmées, je ne parle que pour moi, mais je m'en console, parce que pour avoir une assemblée comme la Constituante, il faut avoir auparavant souffert pendant un siècle, et je ne le souhaite pas à mon pays. Les progrès accomplis chaque jour frappent moins les populations, ils restent moins dans leur souvenir, mais les nations sont plus heureuses, et elles accomplissent chaque jour presque en silence leur destinée. (Très bien î très bien ! à gauche.)

Eh bien, messieurs, j*en reviens à la question que je voulais traiter : peut-on secourir l'industrie parisienne du bâtiment? Qu'y a-t-il à faire et qui doit le faire? Et, tout d'abord, y a-t-il une doctrine à suivre en fait de travaux publics? Je vais essayer de Texposer.

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Tout d'abord, il ne faut jamais faire, eu fait de travaux publics, que ce que l'industrie privée ne peut pas faire : voilà la prejuière règle. La seconde, c'est qu'il ne faut faire que des travaux utiles, nécessaires, urgents. Il y en a une troisième : il ne faut entreprendre ces travaux que dans la limite de ses forces; il ne faut pas engager de travaux au delà des ressources linancières disponibles, sous peine de compromettre l'ensemble de l'industrie et du commerce du pays. Eh bien, peut-on, en se conformant absolument à ces règles, faire quelque chose d'utile pour la population ouvrière de Paris ? Oui, messieurs, on le peut, on le doit, l'heure est venue de le faire, et on le fera. (Très bien ! très bien !)

Qui doit le faire, et quelle est cette œuvre? Messieurs, vous le savez tous, Paris s'est beaucoup développé dans ces dernières années, et je vous demanderai la permission de vous dire, dans une minute, son passé, et, sans être prophète, je sais ce que sera son

avenir. Eh bien, à Paris, y a-t-il des travaux qui ne puissent être faits que par des municipalités, des travaux qui s'imposent depuis longtemps et qu'il est temps de faire? Est-ce que cette ville a assez d'eau pendant l'été? Est-ce qu'il suffit que chaque été on vienne dire à l'habitant de Paris : Tu économiseras Teau? C'est le moment, il est vrai, où on en a le plus besoin, mais il ne faut pas la gaspiller.

Est-ce que ceux qui circulent à pied et même ceux qui vont en voiture trouvent à certaines heures et dans certains quartiers la possibilité de le faire? Ils sont plus heureux que moi. Je déclare qu'il m'est souvent impossible de passer dans certaines rues à certaines heures. 11 y a là un double travail à faire : un travail de voirie et un travail d'aménagement des eaux qui intéressent à la fois la santé publique et la circulation dans Paris, où affluent de plus en plus les habitants des départements et les étrangers.

Cette œuvre, messieurs, elle s'impose et

cependant on a cessé, à partir de 1876, de remplir le programme que toutes les capi taies du monde accomplissent à cette heure. On a parlé de la folie de Paris ; nous allons examiner ce qu'a été cette folie et jusqu'où Paris l'a poussée.

11 y a certains publicistcs, et des plus éminents, qui aperçoivent la dépopulation de Paris dans un prochain avenir. Eh bien, je vais vous donner l'état de la population des plus grandes villes et de celles qui ont subi des crises, et vous verrez s'il y a urgence d'approvisionner Paris d'eau et d'en mettre les voies publiques en harmonie avec les besoins de la circulation d'aujourd'hui, je devrais dire d'hier, et encore plus de demain.

kh ! j'avais entendu dire sous l'Empire, — et si vous voulez que je vous fasse ma confession tout entière, — j'avais cru, dans une certaine mesure, ceux qui disaient que la moitié de Paris était occupée à démolir pendant que l'autre moitié était occupée à reconstruire Paris : j'étais près de croire comme

eux qu'à un joui' rapproché il n'y aurait plus à Paris un seul habitant quand cette folie de construction aurait cessé. J'ai voulu savoir, et j'ai constaté que, durant tout le temps de l'Empire jusqu'à 1870, la population s'était accrue de 10,000 habitants par an. Je comprends, bien entendu, dans cette évaluation, qui en effet remonte à 1852, les communes suburbaines — pour que la comparaison ait quelque valeur, il ne faut pas que les territoires varient — bien que le rattachement des communes n'ait été opéré qu'en 1860. J'étais convaincu qu'à partir de 1870, la folie de construction ayant cessé, la population avait dû diminuer.

Mais quel n'a pas été mon étonnement de voir que, malgré le siège et la Commune, la population avait augmenté de 25,000 âmes, et, dans ces cinq dernières années, de 70,000 âmes par an! Cette population est aujourd'hui de 2,250,000 habitants.

Je me suis dit : « Evidemment, Paris est une ville à part, les choses s'y passent d'une

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façon dilïéreiile qu'elles se passent ailleurs ; elle n'obéit pas à la loi générale ; l'accroissement de sa population est un fait exceptionnel. Je vais prendre un pays où les gens sont sensés et raisonnables, où ils ne sont pas atteints de cette folie connue sous le nom de maladie de la bâtisse. Londres, par exemple, est une ville de gens sages, qui s'administre bien, et je suis sûr d'avance qu'elle ne s'est pas développée. »

Quelle déception, messieurs! Londres s'est développée comme Paris; Londres, qui avait une population de 2,560,000 âmes il y a trente ans, en a aujourd'hui 3,800,000, et elle s'est développée avec une régularité parfaite et que nous allons constater dans bien d'autres villes.

Après Londres, je me suis demandé comment les choses se passaient à Tienne. La population de Paris s'est accrue, dans les vingt dernières années, de 54 pour 100; celle de Londres de 56 pour 100 : la différeace n'est pas énorme; celle de Vienne s'est

développée dans la proportion de 50 pour 100.

A Yienne, une grande crise financière avait éclaté en 1875. Je me suis dit que c'était là une occasion excellente pour voir combien une cfise financière pouvait ralentir le mouvement de la population et convertir une ville llorissante en une morne solitude. Grande a donc été ma stupéfaction lorsque j'ai constaté que cette ville s'était développée après 1875 comme auparavant.

Vienne s'est donc accrue après la crise de 1875 de 100 000 âmes ; elle a aujourd'hui une population de 1 110 000 habitants.

J'ai voulu savoir si Madrid obéissait à une loi ditférente; eh bien, Madrid s'est développé dans le même temps de 40 pour 100.

Il y a deux villes qui se sont développées d'une façon excessive, et je n'ai pas besoin de vous en exposer les causes : c'est Berlin, c'est Rome. Cette dernière ville était resiée presque stationnaire jusqu'en 1870; sa population s'est accrue dans ces dix dernières années de 55 pour 100. Quant à Berlin, sa

population s'est accrue de 70 pour 100 en vingt ans.

Je me suis dit : Tout ceci se passe dans la vieille Europe; mais dans les républiques les choses doivent se passer tout autrem'fent. Je suis allé aux Etats-Unis. Aux États-Unis, pensais-je, les gens sont sensés; ce sont des républicains, ils doivent être sages, et, par conséquent, ne pas faire de folies. Je me suis donc rendu à New-York, où j'ai constaté un développement de 50 pour 100 pour le même espace de temps: New-York avait 800 000 habitants en 1860, elle en a maintenant 1 million 200 000; cela est décourageant.

Toutes ces villes se sont ainsi développées dans une proportion de 1 1/2 à 2 pour 100 par an. Eh bien, est-ce que, en face de cet ensemble de faits, il est permis de douter du développement qui est réservé à Paris, si cette ville fait ce qu'ont fait toutes celles dont je viens de vous citer les noms; si elle s'efforce de conserver son rang, son élégance ; si elle s'efforce de répondre aux besoins non seule-

ment de ses hôtes français, mais encore des étrangers qui la visitent?

Eh bien, dès lors, qu'y a-t-il à faire pour ceux qui ont charge de lui maintenir son rang? Je vous le disais tout à l'heure ; il y a d'abord à l'approvisionner d'eau. L'eau n'est pas, que je sache, un objet de luxe, et l'eau intéresse au plus haut point la santé publique.

11 faut donc veiller à Tapprovisionnement de Paris en eau, et mettre la ville en harmonie, sous ce rapport, avec les besoins d'hier, d'aujourd'hui, et même de demain; il faut également satisfaire au plus tôt aux besoins de la circulation, devenue impossible sur plusieurs points.

Pour atteindre ce but, combien faudra-t-il dépenser de millions? Je me garderai bien de formuler ce chiffre, de vous tracer un programme de travaux, car j'empiéterais sur les droits ou plutôt sur les devoirs du conseil municipal, qui seul doit donner satisfaction à des besoins aussi urgents.

Mais, s'il n'a rien fait depuis 1876, c'est apparemment, pensais-je, qu'il est dans un état de dénûment et de pauvreté; et, quand j'ai abordé ce côté de la question, je me suis dit : Je vais trouver les finances de la ville de Paris en détresse, les caisses vides; il est certain que si elle ne fait rien, c'est qu'elle est hors d'état de rien faire. Je n'ai pas fait une découverte pour vous, messieurs, mais pour moimême j'en ai fait une. Et, en effet, j'ai trouvé là l'administration la plus sévère et la plus avare que j'aie de ma vie rencontrée; je n'ai jamais vu dans aucun pays du monde une ville qui administrât ses finances avec une telle sévérité, et je l'en félicite, car il lui sera facile d'accomplir sa tâche!

Parlons d'abord de la trésorerie de la Ville de Paris. Elle a amassé un trésor pendant que l'État créait des caisses, non pour y mettre quelque chose, comme autrefois, mais pour y emprunter. La Ville, elle, n'a pas fait de caisses, mais elle a créé un trésor de 125 millions. Et savez-vous comment elle

l'emploie? Ceci touche au comique; permettez-moi de vous en dire un mot.

Ces administrateurs qui font mon admiration, qui sont les fidèles observateurs du principe qu'exposait il y a quelques jours l'honorable M. Buffet à la tribune du Sénat, ces disciples convaincus et ardents des doctrines si saines et si rigides de l'honorable sénateur, ont employé leur trésor, comme les conservateurs les plus prudents et les plus avisés ; leur trésor, qui n'est pas un trésor de guerre, car ils n'ont pas l'intention d'annexer des pays lointains, leur trésor de paix, ils l'ont placé jusqu'à concurrence de 55 millions en compte courant au Trésor public ! Oh ! à un taux qui n'est pas exagéré ; à 1 1/2 et 2 pour 100. (Mouvements divers.)

M. Charles Floquet. Ils y sont obligés.

M. Henri Germain (Ain). Vous voyez combien ce sont des capitalistes avisés. Notez que je les en loue, messieurs, et ce n'est pas une critique que j'entends leur adresser. Je ne les blâme pas d'avoir placé ainsi leur tré-

sor; ils ont eu bien raison. Quand on a un trésor de cette importance dans ses mains et qu'on en est responsable vis-à-vis de ses contribuables, on ne saurait le placer avec assez de sécurité. Je les félicite donc d'avoir placé leur trésor, sous forme de compte courant, au taux de 1 1/2 et 2 pour 100 au Trésor public. Mais de l'autre partie qu'ont-ils fait?

Ils l'ont employée à acheter des bons du Trésor. Ils se sont dit que, le Gouvernement étant gêné, négociant son papier, l'occasion était magnifique de lui venir en aide pour placer ainsi leurs fonds, et ils sont venus ainsi à votre secours.

Ces gens qui vous demandaient l'aumône hier, voyez dans quel dénuement ils sont ! Ils vous prêtent sous toutes les formes, et, si vous créez un nouveau titre à émettre, je suis convaincu qu'ils seront les premiers à le prendre. Mais, pour que le tableau fût complet, il manquait quelque chose, et ils sont trop intelligents pour ne pas avoir complété le tableau : ils ont prêté au Crédit foncier.

Oh ! cela, je trouve que c'estuii trait de génie. (Rires et applaudissements sur divers bancs.) Ah! messieurs, prêter au Crédit foncier au moment même où l'on entre en négociations avec lui dans le but de lui faire un emprunt, cela me paraît admirable !

Jusqu'ici, j'avais vu des débiteurs s'adresser à leurs créanciers pour leur demander de venir à leur secours, mais je n'avais jamais vu les créanciers s'adresser à leurs débiteurs pour qu'ils leur prêtassent leur crédit.

Et M. le président du conseil s'étonnait l'autre jour que le3 pourparlers n'eussent pas abouti !

Vous comprenez combien l'entente était facile. Le Crédit foncier emprunte à plus de 4 1/2 pour 100. La Ville de Paris prête à 1 1/2 pour 100; elle emprunterait facilement à moins de 4 pour 100.

Ah ! tant que le Crédit foncier, mû par un sentiment généreux, voudra prêter à la Ville de Paris, c'est-à-dire à plus riche que lui, les pourparlers continueront sans aboutir ; mais

le jour où la Ville de Paris voudra venir au secours du Crédit foncier et lui prêter, Tentente sera facile.

Est-ce que le budget de la Ville de Paris est en mauvaise situation ?

Non, assurément; et, suivant le sage conseil de M. Bufljpt, la Yille de Paris n*a aucun budget extraordinaire, et je l'en félicite. Mais les conseillers municipaux ne se sont point contentés de cela. Us se sont dit :

11 ne suffit pas qu'un budget se solde en équilibre — et sur ce point, ils ont encore raison — il faut un excédent de 12 millions; et ils ont aujourd'hui un excédent. La Ville de Paris a donc un trésor de 125 millions et

12 millions d'excédent; je pense qu'il suffit de signaler ces faits pour être convaincu que le conseil municipal, qui a si bien géré les finances de la Yille ; qui s'est mis si bien en situation de faire des œuvres absolument indispensables et nécessaires pour la santé publique et la circulation; qui, j'en suis certain, est désireux de venir au se-

cours (le la population souffrante, inaugurera bientôt l'ère des dépenses indispensables, car il dispose de ressources plus que suffisantes. (Applaudissements au centre et à gaucbe.)

Je crois que l'heure est venue à cet égard, et je vais, si vous me le permettez, tirer la conclusion pratique des faits que je viens de vous exposer... (Interruptions à Textréme gauche.)

xM. Floquet. Il faut d'abord que l'État consente ces dépenses.

M. DE Hérédu. Vous oubliez que tous ces fonds ont leur affectation spéciale et qu'ils ne peuvent être dépensés qu'après l'approbation par l'État des projets votés par le conseil municipal.

M. He>ri Germain. Voici ma conclusion : l'honorable M. Tony Révillon nous a apporté une pétition. Quand les délégués ouvriers sont venus ici, ils se sont trompés d'adresse. Nous ne pouvions que leur dire : Allez trouver la municipalité de Paris qui,

seule, est compétente, qui a le devoir de vous écouter et le pouvoir de faire droit à vos justes réclamations. *

Et maintenant, avant de terminer, je demande à dire un mot de la gestion financière de l'État.

En même temps que la Ville de Paris ne faisait pas tout le nécessaire, qu'elle retardait l'indispensable, nous, à qui on a souvent adressé le reproche de ne pas assez faire, nous avons péché en tombant dans l'excès contraire à celui de la municipalité de Paris. En même temps que la Ville de Paris s'appropriait les doctrines rigoureuses et saines de l'honorable M. Buffet, nous avions le tort — du moins, c'est mon avis, — de nous approprier les doctrines séduisantes de M. de Freycinet. (Exclamations au centre.)

Messieurs, permettez-moi d'exprimer ma pensée. Je n'ai pas la prétention d'être infaillible; comme, dans ma vie, j'ai eu des occasions de parler et d'agir, je me suis trompé plus d'une fois. Permettez-moi, sous cette

réserve, de vous dire que nous n'interviendrons pas d'une manière moins utile au pays si nous gérons nos finances, non pas avec la sévérité extrême du conseil municipal de Paris, mais en renonçant à faire des travaux qui ne sont pas absolument utiles et nécessaires, qui ne seraientpas productifs d'abord, et surtout à entreprendre au delà de nos forces ; et je vais vous dire quelle est, suivant moi, la mesure de nos forces ; car je ne veux pas rester dans le vague.

Ah ! si avant de continuer j'osais ouvrir une parenthèse, et si j'avais à examiner si, dans le domaine législatif, cette Chambre a payé largement sa dette envers ceux qui souffrent, je n'hésiterais pas à dire qu'en aucun pays et qu'en aucun temps on ne s'est plus occupé des lois qui intéressent le sort des ouvriers, et si vous méritez un reproche, ce serait peut-être de vous être quelquefois laissé entraîner par votre cœur et d'avoir presque dépassé le but; mais j'aime mieux espérer que les ouvriers ne recueilleront que

(l'heureux résultats des uouvelles lois votées ou proposées par vous.

Mais je rentre dans mon sujet et j'examine dans quelles limites les travaux publics de rÉtat devraient être contenus à l'avenir. Yous ne devriez plus faire appel au crédit public après l'emprunt que vous allez contracter. Vous devriez alimenter votre budget extraordinaire exclusivement au moyen des fonds des caisses d'épargne. Les caisses d'épargne ont reçu dans ces derniers temps 200 à 500 millions par an; admettons comme moyenne 200 millions par an ; cette source a été momentanément amoindrie, je n'ai pas besoin d'en rappeler les causes, je suis convaincu que la double faute qui a été commise ne se renouvellera pas, et, quand cette faute aura été oubliée, que le public reprendra le chemin des caisses d'épargne, — et il aurait grand tort de n'y pas revenir promptement, car c'est pour lui le lieu le plus sûr pour ses modestes épargnes, — alors vous aurez de quoi alimenter votre budget des travaux

jmblics dans une mesure raisonnable. Vous auriez tort de dépasser cette mesure; vous auriez tort d'abord de remettre constamment, en temps de paix, votre signature sur le marché : c'est ime chose mauvaise pour rÉtat et qui ne l'est pas moins pour l'industrie et pour le commerce. Si, dans les derniers temps, nous n'avions pas eu l'affreux monopole de la Banque de France, vous auriez créé, dans le commerce et dans l'industrie, une rareté de capitaux, un renchérissement, en négociant les bons du Trésor. Je sais que c'est une nécessité que vous avez subie ; je souhaite que vous n'ayez plus à la subir à l'avenir.

11 est non moins dangereux d'émettre de la rente en temps de paix. Non, il faut garder notre signature pour les circonstances exceptionnelles. Voilà la première règle ; et j'ajoute que si, au lieu de faire 600 à 700 millions de travaux qui n'ont pas l'urgence de ceux dont je parlais tout à l'heure pour la Ville de Paris, vous vous contentiez d'en faire la moi-

tié, en plaçant en tête, bien entendu, les dépenses pour les écoles et pour les chemins vicinaux, — car ce sont pour moi les deux dépenses les plus urgentes, — vous auriez rendu service non seulement au Trésor public et aux contribuables, mais encore au commerce et à l'industrie.

On parlait tout à l'heure du déplacement des populations, de la rareté de la maind'œuvre, des bras qui manquent dans les campagnes. Mais savez-vous que, quand vous dépensez 500 à 600 millions, alors que vous devriez n'en dépenser que la moitié, ces 500 à 400 millions de plus faussent les conditions du travail? (Interruptions.)

M. Maurice Rouvier. Mais il n'y a que 280 millions d'inscrits au budget extraordinaire.

M. Henri Germain. Vous savez, mon cher collègue, que j'ai une considération toute particulière pour votre compétence en matière financière, et, comme je ne veux pas qu'il y ait entre nous d'équivoque, je vais

vous dire iinmédiatement d'où vient la. divergence : j'ai compris dans mon chiffre les travaux que les Compagnies de chemins de fer font pour l'État. C'est là la cause de notre divergence. J'avais tout englobé.

Je dis donc que, si le conseil municipal de Paris peut rendre un grand service à la Ville de Paris et surtout à la population ouvrière, qui souffre, en ranimant les travaux , vous n'en aurez pas rendu un moins grand au pays en renfermant vos dépenses dans les limites que je traçais pour le budget extraordinaire.

Vous aiderez ainsi à ranimer l'industrie et le commerce de la France, en leur laissant les capitaux nécessaires, et vous ne détournerez pas les populations des campagnes des travaux des champs. (Applaudissements au centre.)

CUAMBUE DES DÉPUTÉS

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