‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 10 sur 26 · DISCOURS PH1L0S0P[1I0UES · texte numérisé non relu

DISCOURS PH1L0S0P[1I0UES

ainsi que nous verrons de Laveleye, malgré son inexplicable éloignement pour toute assimilation de la société à un organisme, consacrer une partie de sa grande œuvre sur la Démocratie à la recherche des causes économiques de la chute des républiques anciennes, de même qu'Achille Loria, inspiré, lui, de la philosophie positive, scrutera les fondements économiques des institutions politiques. Ferri, dans l'ensemble de ses travaux de sociologie pénale, interrogera, armé de la statistique, toutes les causes économiques et sociales du crime, et nons verrons un congrès d'anthropologie criminelle réclamer des investigations sur les crises économiques et leur part d'influence dans les progrès de la criminalité.

Interprète de la pensée scientifique moderne, la philosophie positive, par sa conception organique du savoir humain et par sa conception organique de la société, tend donc à rendre de plus en plus relative la connaissance des différentes classes de phénomènes sociaux. Or, c'est là précisément que surgissent pour nous les promesses d avenir.

L'esprit humain rattache d'abord chacune de ces classes de faits à un petit nombie de données abstraites, à des causes simples opérant uniformément à toutes les époques et dans tous les milieux ; l'ordre qui en résulte apparaît comme imnmable; mais à mesure que la science abaisse les barrières qui séparent les diverses classes de faits sociaux et qu'elle remonte plus avant dans leur genèse historique, les causes apparaissent plus complexes, empruntées aux diverses manifestations de l'homme social et variant aux différentes époques. Les lois de ces phénomènes sociaux n'exprimeront plus désormais les tendances de causes simples, mais la résultante du concours d'antécédents com-

-et fioancières, voir de Laveleye, le Gouvernemenl dans la démocrarle^ \. Il; la Propriété et ses Formes primitives, ^^ édit. ; Acliille Loria, les ■Bases économiques de la conslUution sociale. Conf. H. D., l'Impôt, 1889.

LA xMISSIOX SOCIALE DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE 12.'}

plexes soumis à des variations liisloriques ; rordre social qu'ils réaliseront sjonlanément ne pourra plus apparaître comme immuable et parlait, mais, au contraire, ii apparaîtra à chaque époque comme essentiellement modifiable et perfectible. Dés lors, l'intervention sociale pour améliorer cet ordre sera d'autant moins arbitraire et plus efficace que la multiplicité des intluences qu'il subit sera mieux connue.

La science, en traçant ainsi la sphère de l'intervention humaine, est comme l'organisme intellectuel d'une liberté relative vraiment organique elle-même, exprimant la puissance de conce\oir et de réaliser effectivement un idéal supérieur, en se fondant sur les lois des phénomènes (i).

Ou peut entrevoir ici le rôle considérable que remplira

I. Dans la classification des sciences de Comte, plus les phénomènes se 'Compliquent, et plus ils sont inodifialiles: l'ordre qui s y réalise spontaoémenl d'après leurs lois naturelles est d'autant plus imparfait qu ils Vclè\ent en complexité. Les pliénomcncs sociaux sont les plus complexes, les plus désordonnés de tous, et, partant, les plus modifiables. Comte, Philosophu' positive, t. IV, p. 2't7 cl suiv. : « Bien loin donc de repousser l'intervention humaine, une telle pliiloso[)hie en provoque, au contraire, éminemment la sage et active application, à un plus haut degré <|ue pour tous les autres phénomènes possibles, n Ibid.^ p. 3^9 : « Tel -est le fondement scientifique des espérances rationnelles d'une réformation systématique de Ihumanilé. » Ibid., p. 288: On voit combien la philosophie positive s'éloigne du fatalisme. La critique du laisser-fuire -en économie politique te base sur le même principe: <( Pour avoir plus ou moins imparfaitement constaté la tendance naturelle des sociétés humaines à.un certain ordre nécessaire, cette prétendue science en a très vicieusement conclu riuulilitc fondamentale de toute institution spéciale directement destinée à régulariser cette coordination spontanée, au lieu d'y voir seulement la source première de la possibilité dune telle organisation. » Ibid. , p. 200. Schiallarella, la Filosojia positiva e rjli ultitiii economisli infjlesi : « Le niou\ement actuel des études économiques en Allemagne a certainement son précurseur dans A Comte. Les trois erreurs capitales, qui sont combattues dans ces dernières années dans les -doctrines économiques de l'école anglaise, le procédé abstrait dans la recherche, l'absolutisme de la théorie du laisser-faire, la doctrine mécanique et négative de l'Etat furent combattues il y a cinquante ans par ■domte, et avec des raisons auxquelles rien de meilleur n'a été ajouté par Jes économistes allemands et italiens. »

124 Discouns philosophiques

une école des sciences sociales comme la nôtre, quand on aura réussi à assurer une véritable continuité dans ses Iravaux et une convergence réelle des efforts isolés de ses professeurs,

IV. A celte conception sociologique correspond une direction féconde dans la morale sociale ; l'expansion de l'un des sentiments immanents à la nature humaine nous fournit la puissance qui fera concourir tout le savoir accumulé au progrès de la société.

La solidaiilé est, sous l'aspect moral, le lien qui unit 1 individu à la société, les parties de l'oiganisme collectif à l'ensemble, qui les livre à des réactions réciproques incessantes^ qui leur communique les mêmes ébranlements, les rendant inséparables, dans le bien et le mal.

Elle a pris des aspects grandioses et terribles dans la crise économique et sociale moderne, qui nous a fourni la saisissante démonstration de la constitution rapide de l'unité de la société humaine, de Thumanilé. Une même baisse gmduelle des prix s'est étendue sur le marché du monde,, témoignant qu'il est soumis à l'influence de mêmes causes générales ; les mêmes réactions sur les différentes branches du revenu : profits, salaires, intérêts, rente, et sur les classes sociales correspondantes, ont été observées chez les nations industrielles ; les conflits répétés et violents du capi« lai et du travail ont répondu partout, avec une sinistre uniformité, aux perlurbalions des prix ; le même entraînement protectionniste, à des degrés divers, a sollicité les nations industrielles ; le mouvement de la population et des mariages a reflété les fluctuations de l'ordre économique, et l'accroissement du crime, du suicide, de la folie en a été la projection redoutable. Jamais on n'a pu observer plus directement la solidarité qui lie l'individu à la société et la pression que les causes générales inhérentes à l'état social exercent sur les actes volontaires de I homme.

Cette solidarité acquiert un caractère organique et rigou-

reux dans la sociologie moderne. La philosophie posili\e marque le moment où la coopéralion de tous à la vie de la sociélc et la solidarité organique qui en dérive, deviennent nettement conscientes pour les individus et le corps social. Adam Smilh avait très bien vu, au moins dans la vie économique des sociétés, la coopération et la solidarité de toutes les parties ; seulement, dans sa doctrine qui a prolongé jusqu'à nous son influence, les individus n'avaient pas conscience de leur œuvre collective ; ils ne se préoccupaient d'aucun but social à atteindre, ils n'obéissaient qu'à leur intéièt personnel, à leur égoïsme ; le but social n'était conscient que dans la pensée du créateur, dont les individus faisaient, sans le vouloir ni le savoir, rayonner la pensée dirigeante, Supposez maintenant que l'hypothèse optimiste de la théologie naturelle soit écartée, que la coopération et la solidarité deviennent conscientes ; l'intérêt personnel ne pourra plus désormais être le mobile exclusif de l'individu. « Ce qui fait la valeur morale de la division du travail », dit Durkheim, dans le bel ouvrage qu'il vient de consacrer à la division du travail social, « c'est que par elle l'individu reprend conscience de son état de dépendance vis-à-vis de la société ; c'est d'elle que viennent les forces qui le retiennent et le contiennent ; en un mot, puisque la division du travail devient la source éminente de la solidarité sociale, elle devient du même coup la base de l'ordre moral (i). »

1. E. Durkheim, de la Division du travail social, p. 45o. L'impératif catégorique de la conscience morale est en train de prendre la forme suivante: mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée, p. 4o. — L'individu s'habitue à ne se regarder que comme la partie d'un tout. — La société apprend à regarder ses membres comme des coopérateurs vis à-vis desquels elle a des devoirs, p. aSo. Comte, Discours sur l'espril positif, p. 74. « L'ensemble de la nouvelle philosophie fait ressorlir la liaison de chacun à tous sous une foule d'aspects divers, de manière à rendre involontairement familier le sentiment intime de la solidarité sociale étendu à tous les temps, à tous les lieux.

J'admire profondément Âug. Comte, je l'avoue, pour avoir, non pas résolu définitivement les problèmes de morale sociale, mais solidement rattaché à la sociologie positive la direction morale la plus féconde, la forme la plus élevée de l'altruisme. La conception organique de la société pénétrant dans la conscience individuelle, l'individu adapte sa conduite aux conditions de la conservation normale et du progrès continu de la société ; il sort de l'isolement pour former des associations fonctionnelles dans lesquelles toute activité, selon l'expression de Laffîtte, est ramenée à l'ensemble (i) : son intérêt fléchit devant sa fonction sociale, il y a limitation nécessaire de l'égoïsme, expansion des sentiments altruistes, c'est la véritable expansion de la vie, dont parle Guyau (2).

Cette tendance s'affermit et s'épure encore quand il saisit le lien de la solidarité, non seulement dans l'espace, mais dans

1. Pierre Laffitte, la Morale positive, p. 116 et suiv., 1881. Toute activité étant ramenée à l'ensemble, cbacun de ces éléments doit se considérer comme associé à une œuvre commune à laquelle il coopère par une fonclion distmcte, dans la mesure de ses lorces morales, physiques et matérielles, p, 116. — Le sacrifice ne sufTit pas pour faire un devoir, il faut que l'altruisme s'élève et tienne compte de la connaissance positive des conditions qui rendent le dévouemen! socialement efficace. Il n'y a pas de devoir sans le sentiment de l'harmonie à laquelle sa propre fonction concourt dans l'espace et dans le temps, p. 121.

A. SchiEÛle, le Collée li»isme( Revue sociale el politique); 1890. « L'individu est et devient toujours davantage une molécule sociale, mais il n'y arrive qu'en devenant, avec une liberté toujours plus grande, un membre bien particulier de la communauté. L'individualisme, d'une part, et l'absorption sociale de l'indiviilu, d'autre part, sont les deux pôles également essentiels sous l'influence alternative desquels la vie humaine et le développement de l'humanité se poursuivent. Celte troisième conception peut s'appeler celle de la sodidarité so.iale. »

2. Selon lui, la vie individuelle, au lieu de n'être sociale et sociable que par accident, comme dans l'utilitarisme, est sociable par essence. Ce qui résulte des tendances normales de la vie de son intensité naturellement débordante, c'est l'altruisme. Fouillée, la Morale, l'art, la religion d'après M. Guyau, p. 96 cl suiv. ; Cîuyau, Esquisse d'une morale, t. I", ehap. !'"■ et suiv.

la suite des siècles. Nul n'a trouvé d'accenis plus sublimes que Comte pour peindre l'influence constante du passé sur 'e présent et montrer celte dette accumulée des vivants qui doiNenl aux morts tout ce qu'ils sont et ne peuvent s'acquitter qu'à force de servir l'humanité. En pénétrant dans la conscience sociale, cette conception organique détermine la genèse d'un droit supérieur, rayonnement de la solidarité, base d'une liberté positive pour tous ; la notion de l'Etat s'élargit, devient organique à son tour; il se confond peu à peu avec la société, pleinement consciente de ses lois ; il ne se borne plus à assurer la libre coexistence et à fixer les conditions de lutte d'unités humaines mues par leurs intérêts, il régularise encore dans le mouvement de l'histoire la coordination spontanée et imparfaite qui s'opère entre les fonctions et les organes de l'être collectif, de manière à assurer la participation la plus complète de tous à la vie toujours plus harmonieusement épanouie de rbumanité.

Les travaux des plus nobles penseurs du siècle ont préparé la conception morale de l'humanité, mais le plus souvent, en l'unissant à des formes théologiques nouvelles. Que ne puis-je ici me détacher assez des passions d'écoles pour être un moment l'organe de la justice de l'histoire 1 Ainsi, les saint-simoniens tendaient à la constitution d'une association universelle, substituant à l'exploitation de l'homme par l'homme l'action harmonique des hommes sur la nature (i) ; Fourier, visionnaire de génie, avait trouvé dans la série la loi de distribution des groupes formés par les attractions dominantes et le secret de la constitution finale de l'humanité (2) ; Krause se proposait la réalisation d'une humanité

I. Voir les Œuvres choisies de Saint-Simon, surtout t. II, p. 870 et suiv., et t. III, p. i44 et 192, et VExposé de la doctrine saint-simonienne de Bazard, surtout a* et 4® séances.

3. Nouveau Monde industriel de Ch. Fourier, et la Doctrine sociale de V. Considérant, t. II. chap. VI et la belle étude de H. Renaud, la Soli^ darité .

idéale par un vaste système d'associations coordonnées et concourant au développement intégral des facultés de l'individu et à la perfection de l'ensemble (i) ; P.Leroux, qui ne réussit jamais à voir dans la société un organisme, conçut cependant la vie comme un échange incessant entre 1 individu et ses semblables, entraînant une solidarité indéfectible; Feuerbach et Proudhon (2), plus audacieux, écartaient l'intermédiaire divin entre l'homme et l'homme pour mieux assurer la communion de l'humanité (3).

Auguste Comte, entraîné par le sentiment d'une solidarité universelle, n'a conçu d'autre être réel que l'humanité, l'indi-, vidu n'étant rien que par elle (/|). Cette solidarité organique, il Ta finalement transportée, lui aussi, de la philosophie scientifique dans la religion. La religion de l'humanité, c'est la réalisation idéale, projetée devant nous, d'une harmonie morale définitive et parfaite, dans laquelle l'individu, sacrifiant toute fin égoïste, est tout entier confondu dans sa fonction sociale : c'est le triomphe de Taltruisme. Il fixe ainsi un type moral absolu de l'humanité, c'est-à-dire qu'il contracte dans un symbole toute l'évolution future du genre humain et l'objective comme une réalité suprême proposée à son nouveau culte.

Cet entraînement de Comte vers l'absolu ne renferme point la condamnation de la philosophie positive, elle l'oblige simplement à revenir avec modestie au principe de relativité, sur lequel Comte lui-même l'a fondée, et à se donner pour mission de dérouler ce glorieux symbole dans le temps

1. Exposé de la doctrine sociale de Krause, par Darimon, i848.

2. De l'Humanité, par P. Leroux, liv. 1"=', surtout chap. VIII sur sa conception non organique de l'Iiumanité. Liv. IV, sur la solidarité comme synthèse de l'égoïsme et de la charité.

3. l'euerbach, Essence De la foi et Essence du christianisme, traduction Ewerbeck et J. Roy; — Proudhon, de la Justice, i""^ étude, chap. IV.

4. Voir son Discours sur Vesprit positif. « Pour l'esprit pcjsitif, l'homme proprement dit n'existe pas, il ne peut exister que l'humanité, puisque tout notre développement est dû à la société. » P. 74.

Elle reste en possession d'une donnée décisive de la morale sociale ; le sentiment d'une solidarité indestructible de tous les éléments du corps social, d'un concours incessant de toutes les générations, sentiment qni prendra peu à peu une telle netteté dans toutes les consciences, que l'humanité entière sera présente, dans sa réalité et son idéalité, à tout acte de la vie sociale, à tour événement de son histoire.

Ce but social sans cesse poursuivi n'exclut pas la légitimité des fins individuelles à poursuivre. A linverse de Comte, Spencer n'a vu ^dans 1 humanité qu'un être virtuel, il n'a vu de réalité que dans les individus, éléments conscients irréductibles (i) ; mais sa morale sociale manque de cette pénétration de la solidarité, qui est, cependant, la déduction naturelle de la conception organique des sociétés. La philosophie positive verra une double réalité dans l'être humanitaire et dans l'individu ; mais elle montrera que le développement le plus élevé de l'individu, que sa véritable liberté organique et positive est le fruit même d'une solidarité toujours plus étroite.

La justice exprimera le rapport de la fonction sociale et du droit de l'individu, justice progressive, car la préoccupation du but commun dépassera peu à peu dans les consciences, la préoccupation des buts personnels,

La philosophie positive n'empruntera ainsi les éléments

I . A. Spencer (Sociologie, t. II, p. 20), signale comme différence cardinale entre l'organisme individuel et l'organisme social que chez l'un la conscience se concentre dans une petite partie de l'agrégat et que chez l'autre elle est répandue dans tout l'agrégat ; dès lors qu'il n'y a pas de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu'il faille chercher. La société existe pour le profit de ses membres, les membres n'existent pas pour le profit de la société. (/6iVi. , p. /i23). Voir Justice, par H. Spencer, 1893. Cf. l'aspect positif de sa notion de la justice avec la notion du devoir. Chez Comte el Lafiilte, Morale positive, chap. V, ou même Proudhon, Justice, i''* élude. — Renouvier, Science morale, chap. XIV et suiv.

DISCOURS PHILOâOPHIQnES 9

d'une morale sociale indéfiniment perfectible qu'à la nature sentimentale et intellectuelle de l'homme el aux conditions 'd'existence el de progrès de la société.

L'organisme moral, dégagé comme l'organisme scientifique de toute théologie et de toute métaphysique, sera humain, lien qu'humain. Par là, la morale sociale, placée au-dessus des divergences irréductibles des doctrines, acquerra, dans la paix définitive des esprits, une universalitéqui échappe de plus en plus à toute doctrine enchaînée à l'absolu, une efficacité qui ne peut être obtenue qu'en puisant directement aux sources du sentiment humain. Sans doute, la philosophie positive ne proposera à Ihomme qu'un but terrestre à atteindre, laissant à la liberté de l'esprit les spéculations sur l'inconnu ; mais ce but est le plus élevé qui soit concevable; dans cette préoccupation incessante qui enveloppe le passé, le présent et l'avenir, elle disciplinera sans cesse les égoïsmes, marquant leurs limites dans le temps et l'espace, préparant les uns à subir des transformations nécessaires, les autres à subir des transitions nécessaires.

V. La solution de la crise morale et sociale est dans l'affirmation de la solidarité humaine guidée par la science humaine. Ainsi se dégageront des arrangements sociaux, des formes organiques supérieures reliées par un Droit plus pur, nous rapprochant davantage du type pacifique et indus- ;triel des sociétés.

C'est sous l'action de l'idéal que s'opèrent ces transformalions, et la société s'y élève en réagissant contre l'imperfeclion de son organisation présente j l'humanité est bien, comme l'a dit un profond penseur, un organisme qui se réalise progressivement en se concevant, en s'idéalisant en se voulant lui-même (i).Le problème est de donner toujours à l'idéal social à la fois le fondement le plus solide, la discipline la plus sévère et l'efficacité la plus grande. C'est

a. Fouillée, ta Science sociale contemporaine, p. ii5.

ce problème que la philosopliie positive s attache à résoudre,

La sociologie dégage de mieux en mieux les tendances fondamentales de la société ; par là même, elle trace la direction que doit prendre toute intervention régulatrice dans le développement social et les limites inflexibles qu'elle ne peut franchir. Toute conception de l'idéal qui méconnaîtra ces lois sera frappée de stérilité.

En même temps, comme je Tai montré, par son incom^ parable labeur, elle met en lumière l'extrême complexité des phénomènes sociaux, les circonstances qui troublent, paralysent les tendancee progressives de la société ou en retardent les manifestations : par là aussi, elle marque l'étendue que peut avoir à chaque moment l'action réfléchie de la société pour régler son évolution et les lois selon lesquelles elle doit s'accomplir.

La science réunit ainsi, à chaque moment, les matériaux d'un idéal qui, sorti de la réalité, pourra revenir aussi à la réalité, et qui, pour ne plus se dresser jusqu'aux cieux, dépassera finalement nos aspirations les plus audacieuses et conjurera le> retours du pessimisme et de la désespérance. La socioli^gie criminelle n'ose-t-e!le pas tenter d'éliminer graduellement le crime de la société ? Dans la réaction actuelle qui nous reporte, à notre honte, vers le type militaire et le particularisme économique, au milieu de nos déchirements sociaux, quelles formes multiples et fécondes d'un droit supérieur ne pourrait-on déjà faire jaillir de la solidarité ?

Que ne faudrait-il pas attendre, par exemple, d'un etTort pour ressaisir le lien moral du monde, dans l'ordre des phénomènes économiques les plus essentiels à la vie collective ! Une convention monétaire internationale, une entente des gouvernements pour rechercher et fixer les bases d'une législation protectrice du travail ne seraient-elles pas aujourd'hui les plus urgentes, les plus précieuses affirmations de la solidarité internationale ? La première, en rendant plus

de stabilité aux prix et en assurant une meilleure distribution de rinstrnnienl monétaire, ferait reculer le protectionnisme, rouvrirait les voies à la constitution de l'unité économique du monde ; la seconde, fixant les limites de la concurrence internationale dans un système de garanties du travail, propagerait comme une onde bienfaisante la pacification des classes dans l'intérieur de chaque Etat, préparerait des formes supérieures d'organisation industrielle et refoulerait la cause la plus redoutable des guerres internationales que renferment dans leur sein les nations industrielles.

Pour s'accomplir par degrés, avec une méthode rigoureuse, l'œuvre de la solidarité n'en sera que plus sûre et plus puissante. Fouillée, séduit par la grandeur de la conception religieuse de Comte, admet que l'idéal suprême soit tracé pour qu'on en déduise ensuite les conditions d'existence et les moyens de réalisation (i). Mais ces conditions et ces moyens sont toujours relatifs à l'état présent de 1» société et lui doivent être empruntés. Si les perspectives d'un progrès indéfini de l'altruisme humanitaire se déroulent devant nous, il n'y a cependant d'idéal fécond que celui dont la réalisation est déjà contenue en puissance dans les énergies mentales et morales qui les conçoivent : c'est la seule interprétation que je donne ici à l'ingénieuse théorie des idées-forces. Or, cet idéal réalisable est relatif, non absolu ; il se meut sur la ligne du temps, chacune de ses formes préparant toujours, par sa réalisation même, une forme plus élevée.

11 faut redouter que l'esprit confondu dans la contempla-

I. Fouillée, Science sociale contemporaine. « Si l'idée du grand étresocial est la plus haute de toutes et exprime l'idéaljmême de la pensée, il en résulte qu'elle est vraiment l'idée directrice et aussi l'idée efficace par excellence. Gomment alors la partie la plus importante de la métliode ne serait-elle pas celle qui détermine l'idéal suprême pour en déduire ensuite les conditions d'existence et ses moyens de réalisation ?» p. SSg.

tion d'un idéal suprême ne lui assigne aussi une elTicacilé morale absolue, même dans un élat très imparfait d'organisation sociale, et que, j)erdant sa capacité pour Faction, il n'en vienne à considérer l'organisation sociale existante comme définitive et invariable.

C'est ainsi qu'Aug. Comte a associé la religion de l'humanité à l'état social actuel, avec toutes ses inégalités et sa distinction des classes. Ses disciples rigides, parmi lesquels des penseurs de la plus grande puissance, comme Laffille et Harrison, sont rebelles, hésitants et incrédules devant des transformations organiques pnjfondes de la société moderne, telle que la transformation organique du salariat (i); seulement, s'ils maintiennent les éléments de la hiérarchie des classes, ils s'efforcent de la pénétrer d'une morale sublime et de l'assujettir à une destination sociale.

La philosophie positive, dans son véritable esprit, auquel il faut revenir et rester fidèle, ne suspend à aucun moment la suite des transformations organiques des sociétés humaines. Il n'est pas de doctrine qui soit plus réfractaire à la pensée d'immobiliser un type d'organisation sociale de le placer en dehors du temps et de l'espace ; mais si elle n'assigne aucune limite à la perfectibilité de la société humaine, elle impose des méthodes inflexibles à tout effort pour régulariser le cours de l'histoire^, conciliant ainsi sans cesse l'ordre et le progrès.

I. Laffiltc, Morale positive. Les fonctions temporelles comportent une division entre les directeurs et les agents directs des opérations matériclles... Les prolétaires constituent le corps social d'où surgissent les in 'galités de forces et de lumières qui constituent essentiellement les deux pouvoirs généraux de toute société, p. Ii6; Frédéric Harrison, Remédies for social dislress dans fnduslrifl rémunération conférence . Sa conclusion exprime toute sa pensée en résumant sa critique : « Industry must be nioralised, infused willi a s[)irit of social duly from top to botto:ii, from peer lo peasant, from millionnaire to pauper. But to moralise Society is tlie business of moralisls preachers, social leacliers, the eoonomist bas but little to add and bis (ield is not hère. » P. liOa .

Je m'arrête ici. Liltré, mon maître profond et modeste^ m'a plusieurs fois rappelé, dans les derniers temps de sa vie, quelle faible contiibution il avait pu apportera la philosophie positive ; il rapprochait tristement le peu de jours qui lui restaient de la grandeur de ToBuvre philosophique qui eût pu remplir sa vie. Que pourrais-je dire, moi qui ne suis que son disciple obscur, si ce n'est qu'il suffît à chacun de servir l'humanité dans la mesure de ses forces ; c'est ce que je crois avoir fait en vous montrant dans ses grandes lignesla mission sociale de la philosophie positive.

Messieurs les étudiants, c'est pour la dernière fuis que je prends la parole devant vous, et il m'est doux d'avoir à vous témoigner tout d'abord ma profonde satisfaction : rien n'a troublé le cours de vos éludes ni l'harmonie de notre grand corps universitaire. Achevez, par le respect et laffeclion pour les autorités qui vous guident, pour les professeurs qui vous éclairent, de me faire oublier l'autorité que j'exerce. Je place ma confiance en vous.

Votre application à l'étude ne vous interdit pas délever vos esprits vers les problèmes qui pèsent sur nos sociétés. J'ai été heureux de voir les étudiants joindre leurs efforts à ceux des promoteurs de l'extension universitaire^ féconde entreprise poursuivie avec tant d'énergie. Elle est destinée à rendre peu à peu la haute culture accessible à toutes les classes, à préparer une communion intellectuelle supérieure entre les hommes, à éclairer la démocratie naissante : contribuer, même dans une sphère modeste, à l'œuvre de l'enseignement du peuple, en répandant le principe du libre examen, était digne de tenter une jeunesse généreuse.

La Ligue internationale de la paix, dont la constance et l'ardeur se heurtent à des difficultés bien plus redoutables, a voulu s'associer, dans son oeuvre d'apaisement universel, les étudiants de toutes les universités du monde. Son bureau nous a fait connaître l'une des résolutions d'un récent Congrès.

LA MISSION SOCIALK DE Lv PHILOSOPHIE POSITIVE 13.>

Elle vent provoquer des réunions, des conférences universitaires inlernalinnales et la constitution d'une vaste fédéraration d associations d'étudiants, dont la haute portée sérail de rapprocher les peuples, en faisant répandre des paroles d' paix par une génération savante, appelée à prendre une ^i grande part au mouvement intellectuel et social de l'avenir. Yoilà assurément l'un des objets les plus dignes de préoccuper de nobles esprits, à cette heure même.

Il est encore une autre voie qui s'otTre à vous pour concourir au progrès pacifique. L'école des sciences sociales est le centre auquel aboutissent toutes les facultés; chacune d'elles apj)orte sa contribution à la sociologie et l'œuvre commune doit rayonner sur la société même. Recueillir une part de son enseignement, ce sera, pour chacun de vous, apprendre dès à présent à bien connaître la destination finale de toutes les parties du savoir humain, et par suite, s'engager déjà dans cette grande voie du devoir social, sous le regard ému de ceux qui vous y précèdent, qui s'efforcent de vous guider et qui vous aiment.

Discours prononcé à la Chambre des représentants, le 3 juillet 1895.

L'École et la Communauté morale

Le projet de loi [soulève des questions d'une telle gravité que vous nie permettrez d"y porter exclusivementmon effort; il en est ainsi pour les rapports de la morale et de la religion. La morale est, en effet, et les déclarations de M. le ministre de l'Intérieur en font foi, indissolublement unie par lui à la religion ; c'est la portée sociale d'une telle doctrine, transportée dans l'enseignement du peuple, que nous avons à rechercher.

Il faut considérer dans l'enfant l'homme social futur ; il faut préluder dans l'école à cette harmonie des sentiments et des volontés, à cette convergence des efforts qui sont les seuls gages d'une vie normale et intense pour l'être collectif; il faut que l'école soit l'image, l'anticipation permanente de la société qui devra exister entre les adultes, le microcosme moral, si je puis dire, oîi passe sans cesse la vision sereine de l'avenir. Votre loi porte le beau nom d'organique, c'està-dire qu'elle se rattache aux conditions d'existence et de progrès de l'organisme social, qui, par sa nature, implique le concours harmonieux de toutes les parties mêmes. Quelle société prépare- t-elle pour les générations nouvelles ?

La réponse y est inscrite ; tout d'abord, il n'y aura pas de communauté morale entre les croyants et les noncroyants, entre les confessionnels elles non-confessionnels. dar si vous rendez à la liberté de conscience ce témoignage négatif de permettre aux non-croyanls et aux non-confessionnels de déserter l'enseignement religieux et moral de l'école publique, vous aboutissez à ce résultat que nos enfants ne recevront point en commun de principes dirigeants de leur conduite sociale, d'enseignement didactique de la morale.

Le prix de la liberté de conscience, c'est ici l'excommunication morale volontaire. Et encore la liberté de conscience est nécessairement atteinte : c'est vainement que vous la croyez sauvée en fixant la formule dune déclaration, en -écartant les justifications d'abord exigées ; le seul fait d'être obligé à cette déclaration pour se soustraire à un enseignement religieux, sans elle obligatoire, est une atteinte ; le droit à l'abstention est le seul gage d'une liberté absolue.

Et la garantie de ce droit, M. Vandervelde vous l'a dit, est d'autant plus nécessaire que la dépendance sociale est plus grande et que la pratique de la liberté s'étend à la classe des ouvriers salariés. N'yeùt-il qu'un seul homme qui, par crainte, se soumît, n'y eût-il qu'un seul révolté qui fût frappé par un plus puissant, la liberté de conscience est atteinte.

L'enfant privé de l'enseignement moral commun peut, dans cette organisation, recueillir à l'école publique l'enseignement intellectuel. Mais vous allez nous dire vous-mêmes à quel prix cette communauté intellectuelle sera acquise.

(( Des mesures législatives, dites-vous, s'imposent pour rendre à la religion, dans toutes les écoles primaires publiques, la place d'honneur à laquelle elle adroit, pour unir d'une manière intime l'instruction religieuse et l'éducation morale de nos enfants, pour préparer des générations qui

auront le respect d'elles-mêmes, le respectdes mœurs, le respect des lois et de l'autorité. »

Quel est le sens de ces paroles, si ce n'est que parmi les enfants élevés côte à côte, il en est qui, faute de confesser votre foi, resteront à jamais, à vos yeux, dans les sphères inférieures à la moralité humaine? Vous préludez à la société de l'avenir par la division. Au sein de la génération nouvelle, je vois, parmi vos réprouvés et vos élus, fermenter les haines futures.

Sans doute, en cessant de faire, pour les écoles privées, de Tinscription de la morale religieuse, une condition d'octroi des subsides, vous donnez une satisfaction matérielle à la liberté de conscience, et vous faites disparaître l'inégalité révoltante dans la répartition des avantages corrélatifs aux charges publiques communes, mais vous n'effacez pas la flétrissure morale dont l'esprit de votre loi atteint tous les dissidents. Partout où l'école est publique, c'est-àdire partout oi!i l'Etat, organe de la conscience collective^ incorpore à l'organisme de l'enseignement du peuple une école, là, l'infirmité morale de quiconque ne confesse pas la foi religieuse est réellement prononcée. Et là, où l'égalité du traitement matériel est admise, dans les écoles libres, loin de concourir à l'unification morale, vous déchaînez la concurrence et la lutte, et d'une manière irrémédiable, car cette lutte s'exerce sur des bases dogmatiques où l'entente est impossible, entraînant des séparations décisives sur le domaine moral, où l'entente est nécessaire entre les hommes.

Vous aboutissez ainsi^ dans votre loi organique, à méconnaître le caractère organique fondamental de l'enseignement moral du peuple.

Vous aboutissez à rompre dans les générations nouvelles la communauté morale. Elle se développait cependant sous nos ;)'eux, comme en témoignent les plus irréfutables observations faites à Bruxelles; vous aboutissez à prononcer des déchéaiices^ morales, vous aboutissez à des anta^onismei stériles. Et

LA MORALE rationaliste: 431>

pourquoi ? Parce que vous décrétez d'avauce riiumanilé incapable de s'élever par ses propres fore O:. h la moralité complète, parce que l'indépendance de la morale vis-à-vis des dogmes est pour vous une monstrueuse aberration, parce que vous nous frappez d'une infériorité indéiéclible sans le secours de la foi .

Voilà ce que renferme votre projet, et vous n'avez pas craint de dire qu'il ne contient rien de plus que la loi de iSSili, déjà menaçante elle-même pour la dignité morale de l'humanité ! Votre loi, par sa généralisation impérativa même, est le sceau de l'impuissance morale de l'humanité.

Voilà ce que vous avez consacré par vos applaudissements, sous le couvert de « lalhéisme répugnant », car il ne s'agit aucunement ici d'opposer entre elles les hypothèses sur l'origine du monde, il ne s'agit pas d'o|)poser le génie d'im Epicure, d'un Lucrèce, d'un Gassendi, à celui d'un saint Paul ou d'un Descaries, la mémoire d Epicure se consolera d'ailleurs, je l'espère du moins, de la répugnance qu'elle inspire à l'honorable chef de notre gouvernement, surtout après le livre que Guyau a consacré à son Ethique ; il s'agit desavoir si l'humanité, qu'elle donne d'ailleurs à l'origine du monde et à ses fins une explication matérialiste, spiritualiste, moniste, panthéiste, ou qu'elle s'abstienne de toute explication métaphysique ou théologique avec le positivisme que je professe, il s'agit de savoir si elle peut, par ses seuls, efforts, s'élever à la moralité.

Rarement, en traits plus durs, plus humiliants, s'est marquée l'opposition des deux conce()lions de la morale, qui domine ce débat solennel : la première, selon laquelle la loi du devoir apparaît comme un commandement moral extérieur; la seconde, selon laquelle elle apparaît comme le commandement intérieur des consciences individuelles, exprimant l'unité de leurs tendances dans la conscience sociale ; la première, d'après laquelle le respect de l'homme est soumis au respect de Dieu et à la religion ; la seconde^

dans laquelle le respect de l'homme est indépendant de tout dogme, de toute conception de l'absolu; la première, d'après laquelle la communauté morale n'atteint l'universalité qu'avec l'universalité de la foi ; la seconde, d'après laquelle elle est, à chaque moment, aussi vaste que l'humanité même. C'est celte communauté morale de 1 humanité, à laquelle on dénie toute efficacité sociale, toute fonction dans la vie collective, c'est cette communauté que nous avons à défendre. Car c'est la vraie question qui se posait devant la nation. Elle est entre la morale autonome et la morale hétéronome, la morale immanente à l'humanité et la morale transcendante, rayonnant de Dieu vers l'humanité impuissante ou déchue.

La Morale humaine et la science morale et sociale

La question était sur le terrain de la science des mœurs, non sur le terrain de la métaphysique, de l'explication philosophique du monde. Et celte question, vous l'avez tranchée contre la société humaine, en la rejetant dans les bras de l'Eglise. En traçant ainsi la direction de l'évolution d'un peuple, en proclamant cette thèse audacieuse que la morale est subordonnée à la religion^ le gouvernement a-t-il tenté de la justifier parles conclusions de la science moderne des mœurs? A-t-il songé qu'au momentoù l'histoire est devenue une science, et où les tendances générales de la civilisation s'imposent aux honimes d'Etat comme la ligne directrice de leur conduite, il faut considérer le parlement, non comme un concile, mais comme un corps savant dominé par le libre examen? Ah! jamais question ne fut résolue avec un plus complet dédain de l'expérience et de l'histoire!

LA MORALE RATIONALISTE 14t

Quelles conclusions lui eût données la science des mœurs I^ Le ])hilosophe qui exprime le mieux, la synthèse des doctrines, en qui se condensent le réalisme et l'idéalisme de la philosophie moderne, M. Alfred Fouillée, vous eût répondu tout d'abord :

« L'indépendance de la morale par rapport à la religion est un point sur lequel sont d'accord presque tous les philosophes dignes de ce nom, positivistes, criticistes, matérialistes, spiritualistes. »

A combien d'écoles contemporaines, de noms illustres et de chercheurs sincères et profonds n'allez-vous pas vous heurter? L'école positiviste, avec A. Comte, Litlré, Lewes, P. LafTitte ; l'école évolutionniste, avec Herbert Spencer, Leslie, Slephen ; l'école utilitaire, avec John-Stnart Mill; les écoles criticistes ou néo-kantiennes, avec Renouvier, Pilon, Fauvety, Potvin, Barni, Proudhon, Ernest Renan; l'école matérialiste, avec Letourneau et P. Véron ; l'école idéaliste réaliste, avec Guyati, Fouillée, ou moniste, avec von Hartmann.

C'est ainsi que Comte et le positivisme marquent l'évolution intellectuelle de la théologie à la positivité, à la science; avec la prédominance des conceptions scientifiques, ils proposent un but terrestre aux énergies morales ; avec la subordination croissante des sentiments égoïstes à nos sentiments désintéressés, ils dirigent de plus en plus les sympathies vers l'humanité, dont la notion organique est dégagée et dont la science sociale déroule l'évolution progressive, et proposent comme une fin morale à atteindre, l'incorporation de plus en plus intime de l'individu à l'humanité. C'est ainsi que Herbert Spencer, dans une analyse profonde, a recherché l'évolution historique des freins moraux, les freins extérieurs, l'autorité temporelle ou spirituelle précédant et préparant l'autorité intérieure de la loi morale; et la moralité finale doit être telle que l'homme a<:complisse le bien naturellement, sans même céder au sentiment de con-

Ii2 DISCOURS PHILOSOPHIQUES

Irainle inlorieure de la loi morale. Quelque réserve que puisse inspirer, et que m'inspire la formule de la juslice de Spencer, il esl peu d'efforts plus considérables de la méthode scientifique que les cinq volumes de son œuvre éthique.

C'est ainsi que les néo-kanliens ou les critlcisles, Barni, Renouvier, Renan et Proudhon, cherchent à leur tour, dans des données de la nature humaine, le fondement de la morale; que Proudhon, par exemple, ex])Ose les phases successives de l'évolution du sentiment de la dignité humaine : l'égoïsme prépondérant d'abord, rég-oïsme discipliné au devoir et à l'aitruisme par les religions, et par la plus grandiose de toutes, le christianisme ; enfin, l'avènement de l'indépendance morale de l'homme avec la généralisation s}iontanée du sentiment de dignité et l'équilibralion de l'égoïsme et de l'altruisme. C'est ainsi que Mill fonde, lui aussi, son éthique sur une loi physiologique exprimant la constance du rapport entre nos sentiments dirigeants et l'expérience sociale du degré d'harmonie des intérêts, sur la possibilité d'élever de plus en plus cette double harmonie, objective et subjective, et qu'il montre, dans un essai célèbre publié après sa mort,la substitution croissante de la religion de l'humanité aux religions établies. C'est ainsi que von Hartmann poursuit, sous une forme monisle ou panthéiste, l'autonomie de l'humanité, la fin de sa soumission à une loi extérieure, hétéronome ; c'est ainsi que les matérialistes, Yves Guyotj Letourneau, s'appliquent à marquer l'élargissement graduel de la moralité sous lintluence de l'élément intellectuel, c'est ainsi que Guyau, dans une œuvre qui embrasse l'histoire, la théorie^ l'évolution et les perspectives futures de la morale et de la religion, où l'on trouve la critique la plus profonde de toutes les sanctions morales, caractérise l'évolution de la morale par l'expansion libre de la vie, qui se confond avec le progrès de l'altruisme dans l'humanité.

Si diversesque soient ces doctrines dans leurs aspects phi-

losopliiques. leur étude révèle à tout observateur impartial des trnils essentiels communs dans leur conception scientifique de la moralité humaine. Et c'est par ces seuls traits qu'elles nous appartiennent ici.

Partout, les éléments irréductibles de la moralité sont empruntés à la nature humaine ; partout, la loi de la conduite est recherchée dans la conciliation des inclinations égoïstes st altruistes de l'homme, exprimant la tendance légitime de l'individu à l'épanouissement de son être et la nécessité de rapports constants entre les sphères d'action des individus pour assurer la conservation et le développement, l'ordre et le progrès de la société même; la loi de justice, qui exprime cette harmonie, ne diffère dans ces doctrines que par le degré de prépondérance de l'altruisme sur Tégoïsme ; partout, le tableau fidèle des progrès de la science des mœurs, de l'éthique, se déroule devant nous, plaçant dans Ihomme seul et dans la société les bases de la moralité, poursuivant l'universalité de la morale humaine, l'autonomie morale, l'union intime de l'homme avec l'humanité,

La psychologie, par ses progrès, justifie les progrès de l'éthique; des analyses comme celle de Bain, sur la genèse et le développement du commandement moral, d'abord externe, finalement interne, appartiennent à l'éthique; les recherches sur l'hérédité psychologique portent à admettre que, par la pratique répétée des actes moraux, toute génération tisse, pour ainsi dire, dans la structure des générations nouvelles, des dispositions morales de plus en plus élevées ; la psychologie de l'enfant montre que l'enfant reproduit dans son évolution morale les grands traits de l'évolution même de l'humanité, et que l'éducation scientifique permettra d'en presser les étapes.

Interrogée à son tour, la sociologie montrerait la corrélation historique du développement de la morale avec l'évolution sociale tout entière ; aux grandes phases de l'évolution, elle montrerait l'élaboration, par la conscience collective.

d'un idéal social auquel s'adaptent les consciences individuelles, qui devient obligatoire pour elles. La plupart de& penseurs ont ainsi placé, si je puis dire, aux pôles de l'histoire, des types opposés de l'humanité ; à l'origine, guerrière, avec son activité destructive prépondérante, avec la donaination de la force, et dans la direction de l'avenir, l'humanité pacifique et productrice ; d'un côté l'égoïsme, de l'autre l'altruisme : cette polarisation historique^ en rapport avec tout le système des institutions sociales, se retrouve dans les philosophies les plus diverses, dans le criticisme de Renouvier, le positivisme de Comte, l'évolutionisme de Spencer. C'est entre ces types de Thumanité que Comte a placé cette structure morale du moyen âge, oii le pouvoir moral de l'Eglise avait acquis une si irrésistible, une si légitime autorité.

L'évolution morale, plus ou moins complètement définie encore, n'est pas arbitraire j elle est marquée partout par la prédominance graduelle des sentiments supérieurs de la nature humaine. Elle est marquée aussi par la dissociation graduelle de la religion d'avec un ensemble de plus en plus considérable d'institutions de la vie sociale : le droit des gens, qui cherche sa base dans une moralité universelle, immuable pour Dieu lui-même aux yeux de Grolius ; le droit public, rompant définitivement avec le droit divin par la Révolution française; le droit civil et le droit pénal, invoquant dans les contrats, dans les principes de la répression et de la réparation des dommages des données morales empruntées à la moralité humaine universelle. C'est ce tronc commun, dont les racines sont dans l'homme, que le travail commun des moralistes, des psychologues, des sociologues, tend à restituer définitivement à l'humanité. Comment cette œuvre complexe, sans doute inachevée, comme toutes les choses humaines, mais vaste, profonde, puissante, décisive, passa-t-elle au-dessus du législateur, comme si l'his-

toire de l'esprit huiDain était sans enseignement et sans autorité pour lui ?

Et quel langage que celui de ces philosophes, presque tous détachés pour jamais de la théologie! Quel contraste avec les emportements des hommes de foi !

C'est Auguste Comte qui considérait la constitution du pouvoir moral de l'Eglise au moyen âge comme l'un des plus grands événements de l'histoire, et l'Eglise elle-même comme le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Et qnand Page de la science est venu et, avec elle, le triomphe de la seule humanité, il s'attache encore à montrer que le catholicisme l'a préparé.

« J'ai toujours respecté, dit Proudhon, à son tour, l'humanité dans ses institutions ! comment ne la respeclerais-je pas dans le christianisme, monument le plus grandiose de sa vertu et de son génie el le phénomène le plus formidable de l'histoire. Outrager de paroles et de gestes une religion ! 11 n'y a qu'un homme élevé dans les principes de l'intolérance catholique à qui puisse venir celte idée. ))

(( Plus on s'éloigne d'une religion, a dit Fouillée, mieux on doit la comprendre, et plus aussi on doit admirer ce qu'il y a en elle de bon, comme en toute grande chose humaine. »

El Herbert S{)encer. enfin :

« Tout s'élargit avec le lemps comme les cercles concentriques laissés par le mouvement de la sève dans le tronc des arbres. La vie apaise comme la mort, réconcilie avec ceux qui ne pensent pas et ne scnlent pas conime nous. »

Mdt.0Un6 rHlLOSOClilJt K8

L\ MORALE HUMAINE ET l'ÉVOLUTION INTEIJECTUELLE ET MORALE

Mais ce n'est pas le langage des pliilosophes qui doit surtout nous arrêter, c'est le témoignage direct de l'histoire. Qu'on l'interroge et c'est là que se justifiera cette belle parole : « La vie apaise comme la mort. » Oui, il est vrai de dire que la vie apaise comme la mort ; c est dans la plénitude de sa vie mentale et sociale que l'humanité cherche le plus grand apaisement des passions qui l'agitent. Car je soutiens d'abord contre vous qu'en ce moment de l'évolution historique, la consécration de l'indépendance de la morale est devenue inévitable et bienfaisante.

En effet, le moment précis où, dans l'évolution historique la morale cesse définitivement d'apparaître à la société dans son ensemble comme la prescri[)lion nécessaire d'une religion révélée^ pour n'être désormais conçue que comme la loi impersonnelle de la dr lite conduite et de la justice sociale, c'est le moment où la tolérance religieuse et philosophique est définitivement consacrée.

C'est qu'alors, en effet, l'humanité embrassant dans un vaste effort de pacification tous les modes de concevoir la cause piemière et la fin de l'univers, y compris la négation même de toute cause intelligente, la morale doit trouver son point d'appui, non plus dans une doctrine quelconque de l'absolu, révélée ou non, mais dans le respect du sujet pensant lui-même, indépendamment de toute conception dogmatique.

Le domaine des investigations humaines est formé de deux parts.

L'une, le monde des faits observables ; c'est le seul domaine

accessible à la science, et encore la connaissance des choses ne peut être que relative, car nous ne les connaissons que telles qu'elle affectent notre constitution sensible.

L'autre portion du domaine est au-delà de l'observation des phénomènes, dans l'absolu : c'est le refuge sacré de la liberté d'esprit, c'est là seulement que pénètrent la foi théologique et l'hypothèse philosophique ; la science positive n'y pénètre pas.

Il a fallu la lente expérience accumulée des siècles pour que la science mesurât les limites de son domaine, mais à elle seule aussi il appartient de mesurer ces limites ; le corollaire de la relativité de notre savoir, c'est la critique incessante, éternelle; c'est elle qui opère la ventilation de tous les éléments invérifiables qui se mêlent aux seules vérités relatives accessibles à l'esprit humain. Cette critique, éternelle manifestation du libre examen, c'est encore la modestie, la réserve de l'esprit.

La science, en se constituant définitivement à part, n'est ni athée ni déiste ; le divorce n'est ni un outrage ni une attaque. Newton disperse les génies qui, d'après Kepler, animaient les astres, et découvre la loi d'attraction ; une loi se substitue à des volontés dirigeantes, mais l'attraction elle-même, iNewton renonce à en rechercher la nature. Hypothèses non fîngo, je ne forge pas d'hypothèses : ce mot suffît à fonder toute la philosophie. Newton n'est là ni athée ni déiste, il rend hommage, au contraire, à la limitation du savoir humain.

Le psychologue moderne décrit les phénomènes psychiques, leurs conditions, et expose leurs lois; il s'abstient sur la substance même de l'esprit, il ignore, abandonnant un problème inaccessible pour lui, mais dont la foi et la métaphysique proposent la solution ; le psychologue n'est ni athée ni déiste; il témoigne de la modestie, de la réserve nécessaire de la raison humaine. Cette raison scientifique, «dont vous accusez les audaces, n'a Je prix que si elle reste,

en harmonie constante avec les phénomènes, si la raisonhumaine est adéquate à la raison des choses. Herbert Spencer pousse plus avant que personne l'analyse des données psychologiques du principe moral de la justice ; il montre quel conditionnement relatif, quelle adaptation successive ont dû recevoir les tendances égoïstes et altruistes dérivant de notre nature, pour que la loi d'équilibre, la justice, assurant la coexistence des unités humaines et assurant à la société même un fondement d'équilibre, puisse se dégager. Spencer ne se préoccupe pas de rechercher au delà des phénomènes la trace d'un commandement divin. Et cependant, il n'est là, non plus que Newton, pas plus athée que déiste. Il est homme de science, et rien de plus. C'est ainsi que, dans toutes les branches du savoir humain, se constitue la relativité de la connaissance : c'est ainsi que se forme un patrimoine scientifique commun que toutes les générations |K)urront à jamais se transmettre, qu'aucune foi ne pourra répudier et qui n'en offensera jamais aucune.

C'est ainsi que la morale, à son tour, atteint un caractère scientifique définitif, que, puisée dans la nature humaine et la vie sociale, elle est le couronnement de la science de l'homme et des sociétés. La morale, à la fin du xix^ siècle, n'apparaît pas à l'humanité sur un nouveau Sinaï, au milieu des éclairs et du tonnerre, révélant la majesté d'un législateur divin. Elle apparaît, avec une dignité sereine, au sommet de l'édifice des connaissances positives recueilliespatiemment par l'humanité même, humaine dans ses origines et humaine dans ses fins.

Nous sommes en état de répondre à cette critique de l'enseignement neutre ou scientifique :

« Il n'y a pas d'enseignement neutre, nous dit-on dans le rapport de M. Woeste : par cela seul que l'enseignement écarte la religion, il piend vis-à-vis d'elle une attitude d'hostilité, il méconnaît son utilité : il s'interdit de s'inspirer de ses principes, il se réduit par là même à chercher en.

•dehors d'elle des explications sur une foule de points que soulève la culture intellectuelle la plus élémentaire. S'il est, du reste, une vérité lumineuse, c'est que l'éducation <ioit être unie à l'instruction, et la religion à l'une comme à l'autre. »

Qui ne voit, dans ce passage, subsister une confusion, que l'humanité a mis tant de siècles à dissiper, entre le domaine accessible et le domaine inaccessible à l'esprit scientifique, entre le domaine du connaissable et celui de l'inconnaissable ? Que, dans l'intimité de la foi individuelle et de la foi collective d'une Eglise, les deux domaines soient indissolublement unis, rien de plus légitime : mais pour établir l'unité dans la pensée impersonnelle, dans la conscience impersonnelle du genre humain lui-même, il faudrait opérer un recul sans exemple et sans justification dans l'histoire de l'esprit humain.

L'idée de soumettre l'enseignement de la science au contrôle d'un culte est un attentat à l'histoire toute entière, une insurrection stérile contre cet effort incessant, ininterrompu, pour dégager cet ensemble de connaissances qui commandent, sans aucune contrainte, par le seul empire de la logique, l'adhésion de tous les hommes, les plus divers, les plus éloignés les uns des autres, qui confondent toutes les raisons individuelles dans une communion intellectuelle universelle.

Etrange hostilité que celle que l'on prête à la science h l'égard des religions ! La science n'est que la résignation sublime et, pour moi, inflexiblement nécessaire de l'esprit, s'arrêtant sur les rives de l'inconnaissable, hésitant à pénétrer dans son immensité et faisant taire toutes ses angoisses, ses craintes, ses espérances.

C'est dans cette imperfection de l'esprit humain que la tolérance religieuse et philosophique a son fondement le plus solide : il est, nous a dit Guyau, dans la défiance à l'égard de la pensée humaine. Comment, nous dit Auguste

Comte, pourrai -je opposer une négation absolue, mênneaux conceptions qui semblent le plus profondément répugner à la raison moderne? a La science et les limites de la science fixent le droit comme tel )), a dit Fouillée. Nous disons plus simplement : si ma pensée est limitée, si mon savoir démontrable ne dépasse pas le monde des phénomènes, si je ne puis scientifiquement rien nier, rien affirmer j de l'au-delà, comment oserais-je imposer la domination de ma pensée à mon frère, et comment pourrait-il me faire supporter la sienne ? Eh bien, c'est de cette commune incapacité que dérive la nécessité indéfectible du respect réciproque de la pensée, de la conscience, de la personne. ' Là est la grandiose unité de la science et de la morale dans le monde moderne. Elle est dans le caractère relatif de nos^ connaissances.

La Morale humaine et l'Evolution socl\.le et politique

Je soutiens, en second lieu, contre vous, que cette séparation caractérise effectivement l'évolution normale des peuples. La Déclaration des Droits de l'homme, vrai testament moral du xviii® siècle et l'âme même de la Révolution française, est à la fois l'affirmation solennelle de la capacité de l'homme pour la justice et l'affirmation de funiversaUté du respect de la dignité humaine comme fondement de la morale sociale.

Ce fut la pensée de la Révolution de transmettre par l'éducation les principes de morale universelle qui s'y rattachent ou qui en dérivent et qui supportent tout l'édifice de nos institutions sociales et politiques.- Où cherchera-t-on la justification, la base indestructible de l'édifice de noslibertés, si ce n'est dans la morale humaine.'*

LA MORALE HATIONALISTE 151

On a [;arlé souvent de Condorcet et de son célèbre rapport à la Convention de 1792 sur renseignement primaire et l'enseignement de la morale commune; on a oublié Turgot, on a oublié les physiocrates et leur plan d'éducation universelle. Turgot avait, en [770, soumis à Louis XVI le plan d'une éducation civile commune à tous les enfants et qui, selon ses paroles, devait semer dans le cœur des enfants les principes d'humanité, de justice, de bienfaisance et d'amour pour l'Etat. Il séparait cet enseignement civil avec le plus grand soin de l'instruction religieuse, particulièrement bornée aux choses du ciel.

Condorcet, héritier du génie de Turgot, dépositaire de la pure pensée humaine qui est la grandeur de la Révolution, est préoccupé du développement physique, intellectuel, moral des générations nouvelles et du perfectionnement général de l'espèce humaine ; 11 y voit un devoir imposé à l'Etat par l'intérêt commun de la société, par celui de l'humanité même. Aussi l'unité morale est-elle le but qu'il poursuit : les principes de la morale enseignés dans les écoles sont ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. Et c'est en invoquant la tolérance même qu'il propose de séparer de la morale les principes de toute religion particulière.

La pensée de la Révolution, longtemps obscurcie, eut à peine le temps de reparaître en i848 : la loi de i85o, I li de réaction comme celle-ci, plaça en tête du programme la religion et ka morale indissolublement unies en rendant obligatoire l'enseignement de la religion. En quoi cela at-il servi l'Eglise ?

Un quart de siècle de ce régime ne réussit pas à contenir le mouvement de l'opinion qui devait ramener les conceptions de Turgot et Condorcet ; car ce n'est pas, comme vous l'avez dit, le hasard d'un triomphe du radicalisme qui a assuré le triomphe des principes de la loi du 28-29 mars

iS'i DISCOURS PHILOSOPHIQUES

1882 en France ; elle est, non pas seulement l'œuvre de modérés comme Ferry, ministre de l'Instruction publique, elle est bien plus que cela : elle est le résultat indéniable de la poussée invincible des générations modernes vers le gouvernement de soi-même.

Elle apparut à ses auteurs comme œuvre d'apaisement social.

« N'est-ce pas, a dit un homme d'Etat moderne, à mesure que la notion de cette morale se propageait el s'affermissait, que les hommes, devenant plus maîtres d'eux-mêmes, cherchant et trouvant dans leur conscience la règle, la direction dont ils avaient besoin pour toutes les affaires delà vie, ont apporté moins d'acharnement et moins de violence à défendre, à propager, à imposer aux dissidents leurs croyances dogmatiques ? Et c'est alors que les terribles luttes de religion se sont peu à peu apaisées, c'est alors qu'on a entendu ce cri si profondément humain de tolérance et de liberté ! »

Pas plus que le législateur de i85o, vous n'entraverez longtemps le cours réparateur et pacificateur de l'histoire, mais peut-être réussi rez-vous à enflammer bien des haines et à apporter un obstacle déplus à la solution rationnelle du problème social.

L'évolution normale de l'enseignement du peuple obéit à cette loi d'universalisation de l'enseignement de la morale humaine. Recueillez, par exemple, le témoignage du plus illustre représentant delà pédagogie, M. G. Compayré, dans ses he]\esEtades sur l'enseignement et sur l'éducation :

(( Nous n'avons rien à désavouer de l'œuvre scolaire accomplie en France dans ces dernières années. Obligation, gratuité et laïcité de l'école primaire, sont et resteront chez tous les peuples libres les trois conditions essentielles de l'enseignement populaire. Il n'y a point, en Amérique, de jeune démocratie qni n'ait adopté la triple formule et qui ne s'y tienne avec ferveur. Il n'en est malheureusement pas de

même dans les Etats monarchiques d'Europe, où il semble que, au lieu d'avancer en msitière scolaire, on tâtonne et on recule. On sait ce qui s'est passé en Belgique, il y a dix ans, lors de la défaite du parti libéral : le nombre des écoles normales réduit de 27 à 18, 800 écoles communales supprimées sur 5 000 environ, plusieurs centaines d'instituteurs jetés sur le pavé : tels ont été les résultats de la loi de réaction du 20 septembre i884- Hn'y a pas beaucoup plus de bien à dire de la loi du 6 décembre 1889, qui est venue modifier, plutôt qu'améliorer, le régime scolaire de la Hollande. »

Pendant que nous cédons à cet entraînement rétrograde, jugez par l'admirable extrait que je traduis littéralement du rapport du commissaire général de l'éducation aux Etats-Unis (/?epo/'^ of the commissioncr of éducation ^ 1889- 1890, vol, II, p. 1171-1172), à quel degré l'enseignement s'y élève à « l'organique » et à « l'humain « .

Il s'agit de l'enseignement religieux et moral.

« Les grands faits et les pures lois de la vie morale sont évidents, y dit-on, pour tous les hommes et toutes les femmes adultes : certainement ils ne dépendent pas, pour leur clarté et leur force obligatoire, soit de certaines notions sur l'origine de l'univers ou du genre humain soit de la perception même de ces faits et de ces lois. Les ftùts de l'astronomie qui affectent chaque jour la vie de l'homme, comme leleveret le coucher du soleil, les phases de la lune, les phénomènes des marées, sont manifestes pour tout homme ; l'explication que l'astronome en donnera au fermier et au marin, si correcte qu'elle soit, ne changera pas essentiellement les actes de l'agriculture et de la navigation. Ainsi les devoirs pratiques de la vie sont de longtemps familiers.

» Chaque génération nouvelle doit les apprendre, mais elle apprend chaquejour la moralité comme un art, non comme une science. Les philosophîs peuvent se disputer sur les raisons exactes qui portent et d>3vraient porter l'homme à aimer sa mère, mais le devoir d'aimer sa mère n'est pas une

question considérée comme ouverte dans la vie commune. On peut dire la même chose des autres obligations qui forment la substance de leur devoir pour la grande masse des hommes. »

c( Lors donc que nous avons dans l'esprit comme sujet d'instruction pour les écoles publiques, non pas la science de l'éthique, non pas les spéculations des philosophes, mais l'exposition méthodique des faits ordinaires et des lois de la vie morale, que personne ne conteste, nous concevons comment la difficulté religieuse et théologique disparaît à un large degré. Il est possible d'avoir une explication déiste de la loi morale, il est possible d'en avoir une explication athée, mais il y a une troisième voie ouverte pour l'instituteur de l'école publique : c'est de ne tenter aucune explication dernière. Il ne lui est pas nécessaire d'enseigner que la moralité repose sur la religion comme son fondement dernier. Qu'il laisse la relation de la morale et de la religion pour ce qu'elle peut être. L'instituteur n'est pas appelé à décider un problème de cette grandeur. Il peut enseigner les devoirs de la vie ordinaire, montrant leur rationalité et leur dépendance mutuelle, sans faire appel à la religion ; il peut exposer les conséquences ordinaires de nos actes bons ou mauvais comme motifs de moralité, sans s'exposer à l'accusation d'irréligion. Ces conséquences^ telles qu'il peut les enseigner, sont admises par tous. »

Telle est la conclusion qui résout la controverse théologique, dit le Commissioner of Education. Ajoutons : c'est celle qui résout les antagonismes humains, en eux mêmes incompressibles, dans une harmonie féconde.

Je soutiens, en troisième lieu, contre vous, que la capacité morale de l'humanité se révèle par les progrès qui se réalisent sous nos yeux.

La morale humaine est indéfiniment progressive et, sous l'influence du sentiment humain grandissant, tout notre siècle précipite ce progrès. Il n'est pas livré au hasard ou au

caprice, mais il se révèle par l'extension graduelle du respect de 1 homme en lui même et du sentiment de l'humanité et delà solidarité humaine. Voilà la direction qui maintient l'unité dans la mobilité de l'idéal moral,

L'Eglise nous transmet le Décalogue, témoin de l'éveil à la vie morale d'une race ; mesurez les progrès que le Décalogue reçoit de la raison moderne.

(t Honorez votre père et votre mère afin que vous viviez longtemps surcette terre. » La morale humaine ne songe pas à assigner ce but égoïste au respect des parents, elle songe à donner à l'autorité paternelle et maternelle l'expression la plus haute de la justice, en lui enlevant tout caractère arbitraire ; elle dira plutôt : « Honorez votre père et votre mère, afin qu'ils soient plus longtemps les organes vivants de la justice. ))

La morale moderne subordonne cette autorité aux fina morales que l'enfant doit atteindre, elle la limite là où l'autorité arbitraire du père, dans l'atelier, à l'école, peut atteindre le développement physique, intellectuel, moral de l'enfant ; elle en prononce la déchéance immédiate là où l'autorité parentale se tourne contre ses fins et ne s'exerce que pour ruiner physiquement ou moralement l'enfant ; identifiée de plus en plus avec la justice, elle se pose de plus en plus comme l'objet d'un amour, d'un culte sans mélange, et malheur aux générations nouvelles qui méconnaîtraient le caractère moral moderne de la paternité !

« Vous ne tuerez point. )) Première forme, lente acquisition dans l'histoire, du respect de la vie ; sans compter les efforts modernes pour conjurer la guerre par l'arbitrage, pour effacer l'horreur démoralisatrice de la peine de mort^ voyez sous quelles formes innombrables se propage le respect de la vie : les travaux de l'hygiène publique^, la protection de l'enfance, la limitation du temps du travail, l'effort pour ramener le salaire à une norme et toutes les conditions de la vie à l'équilibre ; éclairé par la science moderne, le

respect de la vie se déduit aujourd'hui de tout le faisceau de nos connaissances biologiques.

Et si, à un autre point de vue, on prolonge l'étude de la souffrance humaine dans ses rapports avec la morale, et la sanction morale, on voit le respect de l'homme, dans le droit pénal, proposer de plus en plus aujourd'hui à la peine le maximum d'utilité pour la défense sociale, le maximum d'efficacité par l'amendement du criminel, combinés avec le minimum de souffrance pour lui. Sous la pression de la philosophie tout entière, du respect croissant de l'humanité et de la pitié humaine, s'efface l'ancienne conception de la peine pour la peine, du châtiment sans fin raisonnable à atteindre, expression d'un véritable enfer terrestre. L'élargissement du sentiment humain ne s'arrête plus à l'humanité, il va sans cesse épargnant la souffrance à nos collaborateurs inférieurs, aux animaux, qu'il enveloppe.

« Sanctifiez le sabbat. » Dans le langage humain du xixe siècle, ce droit périodique au loisir, c'est la reconslitution normale de l'énergie déduite des lois de la vie; c'est la participation de plus en plus large à la vie intellectuelle, esthétique ; c'est l'expansion de la vie affective pour le plus grand nombre.

« Vous ne désirerez [)oint la femme de votre prochain. » Dans le Décalogue, la femme apparaît moins comme une dignité morale, égale à celle de l'homme, que comme une dignité secondaire et un objet de désir. Quoi de mieux marqué au xix« siècle, que le progrès vers l'égalité des sexes ? Aussi, le décalogue moderne s'adresserait-il à la fois à l'homme et à la femme, parce qu'il les considérerait l'un et l'autre comme des organes de la justice, comm3 ayant des devoirs identiques. « Vous ne désirerez point sa maison, ni son serviteur, ni son bœuf. » La dignité du travail confondue parmi les objets de la propriété ! Mesurez la puissance de la poussée humaine au xix'^ siècle, pour l'abolition de l'esclavage.

LA MOl'.ALE RATIONALISTE 157

Le christianisme la portail dans son sein, je le crois, malgré les dénégations actuelles même de grands penseurs ; il n'en est pas moins vrai que, après dix-huit siècles, les derniers serfs en France appartenaient au chapitre de Saint- Claude ; il n'en est pas moins vrai qu'aux Etats-Unis, dans l'abolition de l'esclavage, le sentiment humain s'est heurté à la plupart des sectes chrétiennes; il n'en est pas moins vrai qu'il a suffi de moins d'un siècle, après la Déclaration des Droits de l'homme, pour effacer les dernières traces de lesclavage dans le monde civilisé. Mesurez tout l'effort humain au xix« siècle vers l'amélioration des conditions des travailleurs et la transformation du salariat. Mais c'est la question sociale même qui nous domine!

La Notion de l'Hlmamté et la sanction morale

A Tamour de l'homme pour ses semblables, dont le Christ a donné renseignement sublime, vient s'unira son tour, au XIX' siècle, une forme nouvelle de l'altruisme ; un bonheur nouveau glisse parmi les hommes, a dit Littré. C'est l'avènement de l'amour de l'humanité, conçue, cette lois comme une existence collective formée de toute la chaîne des générations : par les transmissions qui s'opèrent de génération en génération, par l'impulsion que chacune d'elles communique à celle qui la suit, se développe le sentiment d'une solidarité profonde dans le temps et I espace. Le mot de Comte : les vivantssontde plus en plus gouvernés parles morts, exprime d'une manière saisissante le concours que nous recevons deux.

La sociologie moderne a pour mission de préciser cette notion de l'humanité ; à uiesure qu'elle se consolide, le sentiment du devoir qui nous lie à nos semblables se complique

du sentiment d'une fonction que chacun de nous accomplit dans cette vie coUeclive, Ecoutez ces belles paroles de Renan , évoquant l'humanité future : « Le plus humble paysan qui n'a eu que deux pas à faire de sa cabane au tombeau vivra comme nous dans ce grand nom immortel. Il aura fourni une petite part à cette grande résultante. Cette coopération humanitaire, aujourd'hui inconsciente^ de l'humble paysan, deviendra de plus en plus consciente dans l'avenir, et c'est alors que l'une des formes du commandement du devoir, pour tout homme se regardant comme partie d'un tout, sera, comme l'a dit Durkheim : « Mets-toi en état d'accomplir utilement une fonction sociale. »

Et, par un juste retour, la solidarité sociale assurera à chaque individu, de plus en plus complètement, les moyens d'accomplir sa fonction sociale, en même temps que d'atteindre son plus complet développement, ses fins personnelles. Jamais la justice, embrassant à la fois le respect fe plus étendu de l'individu et l'harmonie la plus parfaite du corps social, n'aura été élevée à une plus large compréhension, n'aura mieux exprimé la synthèse de toutes les aspirations morales.

Les hommes de toutes les générations se sentiront de plus en plus associés dans une coopération immense, et leur préoccupation incessante se reportera vers la perfection de l'humanité terrestre. Quelle grandeur aurait l'enseignement du peuple si, embrassant toute l'histoire, il réussissait à marquer la participation de toutes les écoles, de toutes les sectes, de tous les peuples à l'œuvre commune poursuivie sur la ligne du temps! L'enseignement serait alors l'éternelle réconciliation de l'humanité avecelle-même. Pierre Leroux, dans sa symbolique humanitaire, faisant renaître incessamment les générations les unes des autres, donnait l'image matérielle de cette unité morale.

Je soutiens encore que la morale humaine ne transforme

LA MORALE RATIONAMSTE 159

les sanctions morales que pour foiiifier le développement <le nos sentiments supérieurs.

Que l'on juge, par exemple, de Tefficacité de l'idée de l'hérédité des dispositions psychiques. La pensée que les fautes, les altérations qu'elles entraînent se transmettent dans la structure de nos enfants pour leur communiquer le vice, le crime ou la folie, n'est-elle pas faite pour servir de frein puissant au vice?

La pédagogie moderne fait jouer dans l'éducation de l'enfant un rôle considérable à la sanction naturelle, à celle •qui consiste à fortifier la prescription morale par la leçon, l'avertissement et le châtiment que la faute et l'erreur commises entraînent par elles-mêmes. La science plus complexe des sociétés humaines donne à la sanction naturelle une portée grandissante. Déjà, les illustres fondateurs de l'économie politique, les physiocrates, avaient dit que la transgression des lois naturelles qui régissent l'ordre des sociétés humaines, est la cause la plus étendue et la plus ordinaire des maux qui affligent les hommes.

Dans le même sens et avec une compréhension plus haute encore, Proudhon disait un siècle après : « Tout se réjouit dans l'homme, dans la société et dans la nature quand la justice est observée; tout souffre et meurt quand on la viole. » On a cité la progression des crimes et des délits, du suicide, comme la sanction du manquement à la foi religieuse, et les écoles neutres, où quinze années de nos générations nouvelles ont à peine passé, a{)paraîtraient comme marquées du sceau d'une prédestination effroyable !

Explication arbitraire et sans aucune valeur scientifique. La statistique morale a fait assez de progrès pour qu'il soit permis de rattacher ces grands phénomènes à des causes générales dérivant de l'état social môme et de . ses conditions d'existence les plus essentielles. Déjà, les créateurs de cette branche si importante du savoir humain, Jes Quetelet et les Guerry, ont jeté les plus vives lumières

en ramenant la tendance au crime, au suicide, comme la tendance à la matrinionialité, aux causes générales selon lesquelles, comme le dit Quetelet, les sociétés se conservent et se développent.

La progression du crime, du suicide, la diminution de la malrimonialité, l'accroissement des naissances illégitime* se lient aux perturbations profondes de l'étal économique.

Dans la dernière année de sa vie, von Neumann-Spallaert avait annoncé la publication d'un vaste travail, où il devait marquer l'étroite solidarité des phénomènes de l'ordre économique, social, moral. Nous n avons que des fragments épars de son œuvre, mais ils confirment ce que d'autres ont établi, et ce que j'ai réussi moi même à établir en Belgique, en recueillant l'adhésion du congrès d'anthropologie criminelle. Le mouvement de la matrimonialité et de la natalité a, dans la dépression économique actuelle, qui se prolonge depuis tantôt vingt ans^ reflété les fluctuations de l'état économique : l'accroissement du crime, du suicide, de la folie, en a été la projection redoutable.

La baisse graduelle des prix, en s'étendant sur la surface du monde économique, a témoigné qu'il est soumis à l'influence des mêmes causes générales, et les perturbations du monde moral sont le sinistre contre-coup des perturbations du monde économique ; et, de même que les différents revenus, profits, salaires, intérêts, rentes, ont été succcî^sivement affectés, de même aussi dans l'ordre moral, social, les conflits répétés du capital et du travail ont répondu partout à la dépression des prix.

C'est ainsi que pendant que la passion cherche à donner aux phénomènes moraux une interprétation arbitraire, l'observation rigoureuse des faits reconstitue un enchaînement formidable d'éléments, rattachant les manifestations les plus élevées de l'homme social aux conditions les plus essentielles de la vie. Mais, là encore, il faut retrouver les

caractères de la sanction morale, et la conscience collective ne manquera pas de les y surprendre. C'est que, en efifet, l'inéquilibre économique dépend, en définitive, dans une large mesure, de la volonté humaine, et dans cette dépression des prix, cet envahissement du protectionnisme, cet antagonisme violent des classes, il faut savoir découvrir la sanction de l'insolidarité universelle, le châtiment de l'injustice. C'est là qu'apparaît, plus que jamais, l'efficacité morale des progrès de la science des sociétés, en déroulant la chaîne des effets et des causes, et en les rattachant à l'anneau moral. Les réformes sociales ne sont ici que le corollaire de la responsabilité collective.

L'immortalité personnelle est indissolublement unie par rÉglise à la sanction ultra-terrestre des récompenses et des peines. S'il n'y a pas une autre vie, a dit saint Paul, ne songeons qu'à boire et à manger, car nous mourrons demain! Telle est l'injure que l'Eglise adresse aux incrédules.

La science n'a point dévoilé le mystère de la mort et de l'immortalité, elle ignore s'il y a une autre vie, il ne lui appartient ni de déchaîner les appétits bas en niant, ni d'éveiller les espérances en affirmant ; elle sait qu'elle communique à la justice terrestre toute son énergie en s'arrêtant devant cet abîme insondable de la mort, et c'est là l'efficacité sociale de sa réserve.

La préoccupation de l'immortalité personnelle met en opération à ce point les tendances égoïstes de notre nature, €n nous représentant l'étendue immense du bien ou du mal qu'elle nous prépare, qu'aux yeux de certains penseurs comme Mill, il reste trop souvent peu de place pour tout autre objet idéal désintéressé. Guyau n'hésite même pas à * condamner, comme immorale, une sanction dont le ressort fondamental est la crainte, et Kant lui-même redoutait que, par elle, l'accomplissement du devoir ne devînt affaire de calcul.

Mais si l'incertitude de la continuité de la vie individuelle

DISCOURS PRIL080PHIQCES 11

arrête la science, la continuité de la vie de l'humanité au delà de toute vie personnelle, lui apparaît comme un objet grandiose sur lequel nous pouvons, sans crainte pour notre développement moral, reporter toute notre puissance d'idéal. Cette justice absolue qui nous échappe en notre courte vie et que nous attendons de l'immortalité, l'humanité peut la poursuivre ; chacun de nous peut contribuer à ses efforts, chacun peut associer son activité terrestre périssable à l'être impérissable de l'humanité, et participer à son immortalité réelle dans la mesure où il la aimé, où il a participé à sa justice. Ainsi, l'abdication de notre égoïsme dans l'amour de l'humanité transforme la sanction morale de l'immortalité.

Le but réel que vous poursuivez est de concentrer contre le socialisme toutes les forces sociales actuelles, et c'est pourquoi vous voulez faire ressaisir par l'Eglise, en recourant même à l'empire de la loi, le gouvernement moral de la société. Mais je vous en avertis dès à présent : votre entreprise échouera plus vile encore que celles. des de Falloux en i85o, et ce pour trois raisons :

La première raison, c'est que TEglise représente la forme la plus complète du principe de l'autorité en morale, alors que la tendance énergique est au gouvernement moral de soi-même. On ne remonte pas l'histoire ; on ne remonte pas de l'autonomie à l'hétéronomie ; on ne remonte pas du libre examen à la consure ecclésiastique.

La deuxième raison, c'est que l'Eglise ne peut plus atteindre l'universalité. Vains efforts : elle se heurte aux résistances accumulées par les siècles. Loin d'être la force régulatrice du monde, elle est un élément de Tantagonisme du monde,

La troisième raison, c'est qu'une communauté morale, vaste comme l'humanité, est de plus en plus nécessaire, et qu'elle n'est possible qu'en dehors de tous les cultes.

A peine ébauchée, votre œuvre sera en pleine dissolution^

et malheur à vous, malheur à nous et à la paix sociale, si, par votre tentative rétrograde, vous exposez votre religion elle-même aux assauts et aux violences de la critique !

Le socialisme est la projection vers l'avenir de l'idéal de la justice, c'est Tidéalisatioa de l'humanilé poursuivie par elle-même. Il se latlache à la communaulc morale et intellectuelle transmise par les siècles antérieurs, il l'a recueillie des mains du xviii" siècle même.

Tout le savoir positif, tous les principes de morale communs conquis par tant d'efforts, de souffrances et de luttes contre le principe d'aulorilé, voilà ce que nous venons défendre à côté des libéraux qui ont recueilli ce palrimoine avec nous ; œuvre séculaire dégagée de tous les dogmes, elle n'est marquée que du sceau de l'humanité, et c'est pourquoi aussi nous avons à la transmettre dans la paix, la concorde et l'amour aux générations naissantes.

Le socialisme, issu des souffrances et des aspirations du peuple, rayonnement des sentiments croissants du respect de la dignité humaine et de la solidarité, le socialisme prépare des progrès nouveaux de la morale sociale ; il prépaie l'élargissement de la notion de la justice, mais sa pensée, elle aussi, attendra la consécration de la conscience collective pour faire partie du palrimoine commun.

Le xv!!!"^ siècle vit dans la justice, l'égale liberté ; mais l'inégalité des conditions, l'inégalité de fait, en faisant surgir le plus redoutable problème du siècle, ont montré combien celte notion est incomplète, imparfaite encore. Dans celle entreprise complexe, en poursuivant, sous des formes multiples, l'élimination de toutes les causes historiques d'inégalité, la fusion des classes et l'atlribution au travail de son pioduit intégral^ le socialisme élabore une justice supérieure, génératrice de l'égalité piogressive des conditions, gage solide de l'égale liberté, de la libre expansion de chacun dans une société équilibrée el harmonique. Cette justice idéale, c'est l'âme qui anime toute l'œuvie du

socialisme, qui le relève dans ses défaillances, qui le réconforte dans toutes ses défaites.

Vaincus par vous dans cette lutte comme dans vingt autres, nous nous relèverons demain, nous attendrons, comme les stoïciens, antiques propagateurs de la communauté intellectuelle, l'arrêt de l'hisloire, et vous saurez s'il est vrai ou non que le dernier mot doive, selon la parole du philosophe, appartenir à l'humanilé !

Page 1