LA MORALE HUMAINE ET L'EVOLUTION SOCIALE
Discours prononcé à la Chambre des représentants le 2 août 1895.
La tolehasce
Sans vouloir rentrer dans la discussion générale, je désire exprimer ma pensée sur les rapports qui existent, à mes yeux, entre les dispositions de l'article 3, qui est l'âme du projet tout entier, et les conditions essentielles de la vie collective, c'est-à-dire sur son caractère de conslitutionnalité ; je rapproche les articles 3 et 9.
D'après l'article 3, la loi décide impérativement que la religion est intimement, indissolublement associée à la morale, que la morale lui est subordonnée ; elle décide impérativement que l'enseignement de la morale religieuse sera imposé à toutes les écoles publiques et qu'il sera obligatoire pour tous les pères de famille, sauf lorsque le père de famille réclamera l'exemption.
L'article 9 soustrait non seulement l'inspection de l'enseignement religieux, ce qui est naturel, mais celle de l'enseignement moral, à l'Etat ; sous deux formes, ces deux articles consacrent non seulement la déchéance de l'Etal, mais celle de la société civile >is-à-vis de la religion et. j'ose le dire ici, de l'Es^lise
1(36 DISCOURS PHlLOSOrHlQUES
L'État repose sur un ensemble de données morales ; le droit dont il est l'organe n'est que le rayonnement de cette morale.
La morale sociale est un produit lentement acquis pendant les siècles. C'est le produit de 1 humanité elle-même et vous en dessaisissez la société civile au profit de l'Eglise. La sociologie justifie ici ma thèse d'une manière décisive. Elle a reconstitué l'évolution de la morale. Interrogez tous les sociologistes modernes, tels que Spencer, Darwin, Taylor ou Letourneau, tous ceux qui se font les historiens de la civilisation primitive ; tous ont contribué à cette œuvre scientifique. H y a une trentaine d'années, Buckle, l'historien de la civilisation a été jusqu'à dire :
(( Il n'y a pas un homme instruit qui ne sache que le système de morale exposé dans le Nouveau Testament ne contenait pas une seule maxime qui neùt été antérieurement énoncée, et que quelques-uns des passages les plus admirables dans les écrits des apôtres sont des citations tirées des auteurs païens. »
Tous les historiens modernes de la morale, Spencer, par exemple, ont montré la formation graduelle de tous les éléments de la moralité humaine.
Si vous doutez de ce que je dis, remontez avec Spencer jusqu'au passé le plus lointain de l'histoire de l'humanité, et vous la verrez gravir un à un les échelons de la moralité, vous la verrez constituer dans toutes les races et sous toutes les latitudes les différents éléments de ce Décalogue qui, pour vous, est descendu du Sinaï. Toutes les races constituent un décalogue indéfiniment perfectible auquel s'ajoute, à chaque moment de l'évolution, un élément nouveau.
(( A mesure que la coopération sociale se consolide, dit Spencer, l'agression non provoquée ne sera que peu ou point applaudie; le vol, même aux dépens de l'ennemi, cessera d'être honoré ; la vengeance ne sera plus regardée comme une nécessité ; le mensonge sera frappé d'un
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tlàme universel ; la justice sera réclamée dans les relations des citoyens entre eux. »
Lisez Darwin, l'auteur de la Descendance de l'homme, dans son étude sur l'évolution du sentiment moral, et vous le verrez rechercher précisément les conditions naturelles de l'évolution de la moralité humaine.
« J'ai essayé de prouver, dit-il, que les instincts sociaux, base fondamentale de la morale humaine, auxquels viennent s'adjoindre les facultés intellectuelles actives et les effets de l'habitude, conduisent naturellement à la règle : Fais aux hommes ce que tu voudrais qu'ils te fassent à toimême ! principe sur lequel repose toute la morale. »
Ces caractères de l'évolution se justifient aussi bien par le témoignage des faits observés dans la Chine et dans l'Inde.
Ainsi, il y a un patrimoine humain, il y a un ensemble de vérités morales qui sont le fondement de l'Etat moderne et le patrimoine de l'humanité. V^ous en dessaisissez la société civile au profit de l'Eglise en plaçant l'enseignement de cette morale sous son égide, exactement comme si elle était issue de l'évolution religieuse.
Lisez ce que dit Taylor, l'historien de la civilisation primitive, et vous le verrez dire que la tendance dominante de la société humaine durant la longue durée de son existence a été de passer d'un état sauvage à un état civilisé. C'est ce que j'ai dit dans mon preniier discours et c'est la loi dé l'évolution morale ; c'est le gage de la stabilité de la morale, car c'est là ce qui constitue la croissance de l'altruisme aux dépens de l'égoïsme. Yoilà le gage de la stabilité de la morale ; vous en avez dessaisi la société civile ; remarquez maintenant les conséquences; elles sont redoutables. Je vous les signale avant que vous les consacriez par un vote dans le projet qui vous est sbumis. Il y a dans le déca— logue de l'humanité des vertus qui sont toutes civiles. La tolérance se place au-de:^^us des religions, des convictions
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philosophiques, elle exprime précisément ce respect de l'homme qui domine toutes les doctrines, toutes les divergences ; c'est, de toutes les vertus, la vertu humaine par excellence ; elle est le fondement de la société moderne, elle est le fruit de trois siècles de souffrances, d'antagonismes. Vous en avez enlevé le contrôle à l'Etat dans l'enseignement; confiant l'enseignement de la morale sociale aux représentants de la religion, vous les entraînez dans celte voie redoutable de l'absolu; car, si la tolérance est humaine, si elle exprime la relation normale qui doit exister entre les hommes, la relation de respect, quelles que soient leurs^ doctrines, quel sera le langage de l'Eglise? Interrogez l'encyclique de 1864 et elle vous dira :
« Partant de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette idée erronée, fatale à l'Église catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur, d'heureuse mémoire, Grégoire XVI qualifiait de délire, que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme et qui doit être proclamé par la loi et assuré dans tout Etat bien constitué. »
Ainsi, pendant que l'évolution morale immanente que l'État et la société doivent exprimer, celle dont ils doivent assurer l'enseignement, est relative, la religion est absolue. Et ici je n'accuse pas vos consciences : croyant être possesseurs de la vérité absolue, il est naturel que vous parliez ce langage; mais précisément la portée de mon discours est celle-ci : c'est que la morale sociale se place dans un domaine tout relatif, qu'elle est l'expression même de l'esprit de l'homme convaincu que, par ses propres lumières, il ne peut pas arriver à la vérité absolue et c'est précisément de cette impuissance commune que nous déduisons la nécessité du respect commun, vertu civile inhérente à la société civile et dont le contrôle n'appartient qu'à la société civile.
Ce n'est pas tout. Une autre conséquence, redoutable-
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celle-ci : si la morale tout entière appartient à l'enseignement religieux, si le droit, les institutions sociales, qui ne sont que des manifestations morales, — car nos institutions civiles» pénales, publiques, quelles qu'elles soient, sont des rayonnements de la moralité immanente, — si tout cela est ressaisi par l'Eglise, nous gravitons directement, comme vous le voyez, vers une véritable théocratie.
Ce n'est plus moi qui parle ici: j'ai sous les yeux l'un des plus beaux livres qui aient été écrits sur la démocratie, l'œuvre d'En)ile de Laveleye sur le gouvernement dans la démocratie, œuvre qui a été publiée après sa mort et que j'ai eu l'honneur de concourir à taire couronner, œuvre admirable de sentiment, et dominée surtout par cette préoccupation d'assurer à la fois, dans la société, la paix et la justice.
Eh bien, à ce propos, lisez, je vous en conjure, après le chapitre consacré à la conscience et celui qui est consacré à l'intolérance, lisez le chapitre consacré à la difficulté d'établir les libertés nécessaires chez certains peuples catholiques.
Et, en effet, il marque là, messieurs, la préoccupation de l'Eglise de ressaisir la direction suprême de la société civile, préoccupation que nous voyons se manifester avec une intensité nouvelle dans la discussion actuelle.
« Les opinions humaines, dit l'auteur que j'invoque, ne peuvent décréter, d'après l'Eglise, ces lois immuables qui doivent servir de base stable à la société. Pour les trouver, il faut recourir à la raison divine, perpétuellement manifestée par l'organe de son Vicaire infaillible. «
Et, à ce propos, M. de Laveleye cite ce passage dé Charles Périn :
« Ce que Dieu prescrit, ce qu'il interdit, voilà le devoir et le fond obligé de toutes les lois. L'infaillibilité du pouvoir établi de Dieu pour promulger et interpréter sa loi donne des garanties essentielles de toute liberté sociale, tandis que
rinfaillibllité des pouvoirs humains expose à toutes les servitudes. Si peu de part que prenne l'homme, en vertu d'un droit qui lui serait propre, dans la détermination des principes qui constituent l'ordre spirituel, l'autorité de ces principes sera amoindrie... »
M. Et. de Laveleye conclut :
c( Ainsi, c'est entendu, les laïques et les sociétés civiles qu'ils constituent sont incompétents en fait de morale. Il s'ensuit qu'ils ne peuvent ni décréter le droit, ni punir le crime sans les lumières et le contrôle du chef infaillible de l'Eglise. Le pape est donc bien effectivement le souverain des peuples et des lois et tous doivent lui obéir. C'est la pure doctrine du Sy/labas. n
Et, en effet, ce que vous allez introduire dans la loi n'est autre chose que cette proposition du Syllahus de i864 condamnant l'opinion émise dans ces termes (proposition XLIV) :
« L'autorité civile peut s'immiscer dans les choses qui regardent la religion, les mœurs, la direction des âmes. ))
Et voilà, messieurs, la solution, que vous apportez au problème de la pacification sociale efficace et qui consiste à établir les libertés nécessaires: vous restituez à l'Eglise l'enseignement de la morale; vous dessaisissez l'Etat de tout contrôle sur cet enseignement; vous aboutissez à la -destitution de la société civile, comme à la déchéance morale de l'humanité.
Et maintenant, c'est au nom d'une minorité que je parle; j'ai recueilli dans l'un des discours de M. le ministre de l'Intérieur cette belle parole: que les constitutions n'existent que pour les minorités ; je parle, non seulement au nom des libres penseurs, mais encore au nom même de l'Eglise évangélique, car j'ai eu l'honneur d'être chargé par l'Eglise chrétienne missionnaire belge, en même temps que parle synode de l'Eglise évangélique, de défendre devant vous €l devant l'Eglise catholique, que vous représentez, les pro-
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testations qui vous ont été adressées ; ces confessions sont partout en minorité; partout, dans les i8o communes où «lies comptent plusieurs milliers d'enfants en ^ge d'école, elles seront, vis-à-vis l'Eglise, des minorités dissidentes.
Il faut, pour se faire une idée des droits de la conscience, voir l'autorité qu'elle exerce sur les représentants de l'Eglise évangélique, sur les citoyens qui appartiennent à la religion protestante.
Pour eux, la conscience est l'autorité suprême ; leur point de vue n'est pas le même que le vôtre; ils n'ont point d'interprète extérieur, eux, qui fixe la vérité des Ecritures et qui leur trace leur direction morale.
« II. faut toujours, dit M. le pasteur Bost, dans son volume sur le protestantisme libéral, en revenir à la conscience comme juge qui prononce en dernier ressort; dans les choses de l'ordre spirituel, il n'y a plus pour nous d'autorité que celle de la vérité librement recherchée et acceptée. »
(( La conscience dans l'Eglise réformée de France, dit de son côté M. Athanase Coquerel, dans son livre Sur la conscience et lajoi, est souveraine en fait et en droit. La souveraineté de la conscience règne dans un sanctuaire au moment le plus solennel du culte. »
Et dans t Encyclopédie protestante des sciences religieuses^ l'article de M. Matter nous dit :
« Notre conscience, c'est noire nature morale en tant qu'elle atteste à notre volonté une norme éthique. »
Ainsi, elle est, pour quiconque appartient à cette confession, l'autorité suprême. Il ne reconnaît aucun interprète extérieur et infaillible de la révélation, comme le reconnaît l'Église catholique. Aucune autorité dans les choses d'un ordre spirituel ne peut leur être proposée et encore moins imposée, de telle sorte que, vous, vous êtes en contradiction avec la notion même de la liberté de conscience qui est inhérente à cette minorité.
Ce que je dis pour les chrétiens confessionnels, à plus forte raison le pourrais-je dire pour les libres penseurs et les non-confessionnels. C'est pour cela que, dans une des pétitions évangéliques qui nous ont été adressées, celle du synode, on trouve le passage suivant :
(( Nous estimons que renseignement religieux constitue non pas une obligation dont on peut être dispensé, mais un droit que tout citoyen libre peut, en vertu de la Constitution, exercer comme il lui plaît. Or, il ne se conçoit pas que le loi dispense le citoyen de l'exercice d'un droit qu'il possède. Il nous paraît plus conforme à l'esprit de la Constitution, comme à celui de la religion qu'il s'agit d'enseigner, de laisser à tout citoyen la liberté de demander pour • ses enfants l'enseignement religieux de son choix plutôt que de l'obliger à les faire dispenser d'un enseignement qu'il juge contraire à ses convictions. »
Et les représentants de l'Eglise chrétienne missionnaire, de leur côté, disent plus énergiquement encore ce qui suit :
« Considérant que la question de religion, qui possède une importance sur laquelle nous ne saurions trop insis^ter, est affaire de conscience et non affaire d'Etat; considérant que l'Etat n'a pas le droit de porter atteinte à la liberté religieuse et que, dans le pays où existent des croyances et des opinions diverses, le seul moyen d'assurer cette liberté est de renoncer à établir une règle commune et de laisser ce soin aux citoyens eux-mêmes et aux ministres des différents cultes, en ce qui les concerne... »
C'est donc à eux qu'il appartient de réclamer l'enseignement religieux, s'ils le jugent convenable, et ce n'est pas à vous à décider impérativement qu'il y en aura un et à les soumettre à l'obligation, si leur conscience l'exige et elle l'exigera toujours vis-à vis de la majorité catholique, d'en réclamer l'exemption. C'est donc comme nous, et avec nous
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qu'ils affirment le droit humain et la reconnaissance des droits de l'homme.
Leur conception de la liberté de conscience s'oppose à votre conception autoritaire et nous nous trouvons encore être ici les défenseurs de la société civile avec cette conception immanente de l'autorité morale. C'est là que nous avons à chercher la paix, au lieu de déchaîner la guerre. Votre loi, quoi que vous en disiez, est la guerre et, nous, nous cherchons la paix. Nous cherchons la paix dans le domaine qui peut être commun et qui sera nécessairement commun à tous les hommes : la science positive et la morale humaine.
L'Unité de la Science et la Morale
Ici, je demande la permission de revenir au discours de l'honorable M. Helleputte. La Chambre, en décidant la clôture de la discussion générale, a fait disparaître un discours que je me proposais de prononcer ; je n'entends pas le réintroduire dans la discussion des articles. Je demande seulement la permission d'exprimer, au sujet du discours de M. Helleputte. tna pensée en quelques-mots et d'une manière précise.
L honorable membre est convaincu, oamme moi, que la question morale domine toutes les autres ; il a essayé, tout d'abord, de ruinerl'autoritédes hommes de science dont je me prévalais, en les opposant les uns aux antres. En essayant de ruiner Auguste Conjtc par Herbert Spencer ou Huxley, en opposant au ' transformisme des Darwin, des Haeckel, des Spencer, des Huxley, l'autorité d'un Virchow^, il était convaincu qu il assurait le triomphe de l'Eglise. Le résultat
auquel il aboutit est exactement l'opposé de celui qu'il voudrait atteindre : Virchow, Darwin, Haeckel, Herbert Spencer, Huxley, Auguste Comte et Littré, tous ces hommes illustres dont vous invoquez le témoignage, tous sont d'accord sur deux points, les seuls que je défende devant vous.
Le premier, c'est la relativité du savoir humain, la limitation des connaissances humaines.
Le deuxième, c'est la nécessité d'une morale purement humaine.
L'honorable x\I. Hellepatte a essayé d'établir que !a morale humaine se base nécessairement sur l'hypothèse du transformisme et que nous n'avions qualité pour déterminer la règle de notre conduite que si nous affirmions notre descendance du singe et que si nous nous considérions comme le terme de l'évolution de l'animalité.
Quanta moi, j'accepte l'hypothèse. Mais la question n'est nullement là ! Auguste Comte et Littré, imaginez- vous qu'ils fussent transfoimistes ? Il faut ne les avoir pas lus pour soutenir pareille doclrirtie devant une assemblée éclairée 1
Auguste Comte a rejeté à peu près complètement cette hypothèse de Lamarck, la seule qui existât de son temps, car c'est de i83" à 18/12 que le cours de philosophie positive a paru.
Quant à Littré, dans la vaste étude qu'il a consacrée aux hypothèses cosmogoniques, il a écarté l'hypothèse transformiste comme n'étant pas assez justifiée. Cependant Littré, Auguste Comte, Virchow, Huxley, Darwin, Haeckel, comme Spencer, admettent précisément les fondements humains de la morale. Ils admettent que, de la nature humaine, des conditions sociales dans lesquelles l'homme évolue, se dégagent certaines lois exprimant les relations nécessaires de l'homme avec ses semblables et qui se fixent dans la conscience. Le fondement de la moralité n'exige pas
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que nous placions à la base une hypothèse. Il suffit que nous connaissions la nalure de l'homme dans les limites où elle est accessible et les lois qui la régissent pour établir le fondement de noire moralité. Cela à suffit à tous les moralistes en dehors de l'hypothèse du transformisme. Chose intéressante et décisive, Virchow, dont Oii invoquait l'autre jour le témoignage et qu'on essayait de tourner contre nous, pourquoi, dans son discours de 1877, prononcé au Congrès des naturalistes allemands, discours célèbre, qui a fait époque, pourquoi dis-je, contestait-il l'hypothèse du transformisme 'ï* Pourquoi, en 189*^, quinze ans après, revienl-il sur la même opinion, pourquoi l'exprim e-t-il à peu près dans les mêmes termes alors, au Congrès de Moscou ? Parce qu'elle ne lui apparaît pas comme suffisamment établie et parce qu'il est préoccupé de constituer, et surtout d'enseigner, non pas une science hypothétique, mais de rassembler tous les éléments positifs de la science.
Et voici, messieurs, le langage qu'il tient, — c'est celui que j'ai tenu également dans mon discours :
(( Le but principal poursuivi par la science depuis des siècles est de renforcer de plus en plus... cette partie qui accumule les faits certains avec la pleine conscience des preuves, qui regarde l'expérience comme la plus haute forme de la preuve, qui est en possession du trésor particulier des sciences, elle s'est toujours agrandie de plus en plus aux dépens du courant dogmatique. ))
C'est-à-dire que la masse des faits positifs, de ceux qui sont établis par l'observation et par l'expérience va toujours grandissant. L'hypothèse, elle, est mobile sur la ligne du temps. Que demandons-nous? Nous demandons que l'on transmette aux enfants non pas du tout les hypothèses incertaines; de la science : nous demandons qu'on leur enseigne ce qui est acquis à l'humanité, les vérités qui sont démontrées, les lois qui sont établies, les phénomènes qui ont été bien observés. Voilà ce qui doit être transmis de
génération en génération, ce qui doit réunir les hommes dont les doctrines sont les plus opposées d'ailleurs. Vous nous avez opposé Huxley et Spencer... Ceux qui ont vu et parcouru l'œuvre d'Auguste Comte sur la philosophie positive considéreront, comme le dit Spencer lui-même, qu'ils se trouvent devant un monument gigantesque, c'est l'un des plus grands efforts de l'esprit humain. Spencer a démoli Auguste Comte! avez-vous dit. Qu'a-t-il démoli dans Comte et en quoi ce qu'il a ébranlé dans le système d'Auguste Comte ébranle-t-il la thèse que je défends devant la Chambre ? Il a démoli Auguste Comte ? Non, il a repoussé sa classification des sciences, et il a contesté ceci : c'est que la philosophie positive, c'est-à-dire celle qui maintient les investigations humaines dans le domaine dit relatif, fût une innovation de Comte, et il a fait remonter la filiation de cette philosophie jusqu'à Aristole, qui est le plus grand nom de l'antiquité, et il a bien fait de dire cela. Mais n'a-t-il pas ainsi consolidé ma thèse et n'a-t-il pas montré précisément qu'un grand nombre de penseurs ont préparé la philosophie que nous venons servir devant vous et que nous défendons dans l'intérêt de tous.
Ne soyez donc pas ingrats, messieurs, car, si Huxlev et Spencer ont été durs pour Comte, savez- vous pourquoi ? C'est en partie aussi, parce qu'il a eu pour TEglise catholique un excès d'entraînement ; avant tout, il lui a rendu justice au moyen âge.
L'autre jour, M. Guchtenaere disait que le xvnie siècle avait méconnu le rôle de l'Eglise au moyen âge et il avait raison, La philosophie du xix^ siècle n'a pas du tout cette ingratitude de la philosophie du xviir et elle est plus juste. Lisez, je vous en conjure, lisez Comte et vous vous convaincrez...
Mais ici quel reproche lui a-t-on fait surtout ? On lui a reproché d'avoir conservé de l'Eglise l'organisme tout entier^ d'avoir institué un sacerdoce scientifique à la place du
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sacerdoce religieux. Mais c'esl l'œuvre de la dernière partie de sa vie, œuvre que je n'accepte pas pour ma part.
Si cependant vous lisez son catéchisme positiviste, écrit dans la dernière année de sa vie, vous verrez qu'il y a, là encore, des traces de son puissant génie.
Je n'ai pas à exposer à la Chambre les antagonismes de Gon)te et de Spencer, j'essaye de me renfermer dans le domaine qui m'est assigné, mais il n'a pas dépendu de mf.»i que la question morale fût posée.
Comte et Spencer sont d'accord sur deux faits: d'abord sur ce fait que les connaissances humaines sont relatives, et ensuite sur ce fait que la morale n'a d'autres fondements que des fondements humains.
L'œuvre de Spencer sur la morale est immense ; il a déjà publié cinq volumes et il consacre au sixième non pas les dernières années, mais les dernières heures de sa vie ; car, épuisé de fatigue, il ne peut plus travailler qu'une heure par jour et il la consacre à achever son œuvre su-r la morale.
Vous nous avez opposé Huxley. C'est le chef de l'agnosticisme en Angleterre, c'est le théoricien de la connaissance relative, celui précisément qui est d'accord avec nous sur cette question.
Huxley a démoli Auguste Comte, comme Spencer, avezvous dit, mais Huxley et tous les évolutionnistes sont d'accord sur le caractère humain de la morale.
Huxley l'a établie en termes tellement énergiques qu'il sullîra de quelques lignes sur l'enseignement primaire pour comprendre sa pensée.
Huxley s'est demandé : Où trouverai-je l'éducation libérale P Et il dépeint l'état de l'enseignement dans les termes suivants :
(( En quel lieu, dit-il dans Science et Religion, ne donne une iducbtion semblable à celle que nous indiquons ou qui, du moins, s'en approche !* Quelqu'un a-l-il jamais cheiché à l'établir i* On ne la trouvera pas dans toute l'Angleterre ;
DISCOIT.S p. ILOSOPilIQUlS 12
personne n'a fiiil encore chez nous une tentalive en ce sens, je suis, hélas ! contraint de l'avouer. Considérez les écoles primaires et ce qu'on y enseigne.
;) L'enfant apprend :
)> 1° La lecture, l'écriture et le calcul, plus ou moins bien, mais la plupart du temps pas assez bien pour que la lecture' soit pour lui un plaisir, pnsL. assez pjur qu'il puisse écrire convenablement la lettre la plus simple;
)) 2° Beaucoup de théologie dogmatique, et la plupart du temps l'enfant n'en comprend pas un traître mol ;
1) 3° On lui fait connaître les principes les plus généraux et les plus simples de la morale, en les combinant avec les dogmes religieux, de telle sorte qu'ils semblent en dépendre, pour subsister ou c'efTondrer ensemble. C'est faire, à mon avisj ce que ferait un savant qui nous raconterait l'histoire de la pomme que Newton vit tomber dans son jardin et nous donnerait cette anecdote comme partie intégrante des lois de la gravitation, nous l'enseignant comme ayant une valeur égaleà celle de la loi de la raison inverse du carré des distances. >■>
Il veut donner une base solide à la morale et ne pas la livrer à des abstractions, à des dogmes changeants et il la cherche dans l'homme.
Un mot encore pour compléter la pensée d'Huxley. Voici les dernières lignes de son Elude sur la science et la morale ;
(( Cendrillon^ dit-il, en terminant son étude sur la morale, a modestemeut conscience de son ignorance en ces graves matières. Elle allume le feu, balaye la maison et fait le dîner ; et on la récompense en lui disant que c'est une créature inférieure, vouée à des intérêts bas et matériels. Mais, dans son grenier, elle a des visions féeriques qu'ignore le couple de mégères qui se disputent en bas. Elle voit l'ordre qui règne au-dessus du désordre apparent du monde. Le grand drame de l'évolution, avee toute sa part de pitié et de terreur, mais aussi son abondance de bonté et de beauté, se
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déroule devant ses yeux, el elle apprend au fond de son cœur, que la base de la moralité est d'en avoir fini, une fois pour toutes, avec ce mensonge : qu'il faut renoncer à faire semblant de croire ce qui est prouvé et à répéter -des propositions inintelligibles sur des choses en dehors des possibilités de la connaissance.
)) Elle sait que la sécurité de la moralité ne consiste dans l'adoption ni de telles spéculations philosophiques, ni de telles autres, ni d'une croyance théologique ou d'une autre, mais dans une foi réelle et vivante dans cet ordre fixé de la nature, qui envoie la désorganisation sociale sur la piste de l'immoralité aussi souvent qu'elle envoie la maladie physique après les délits physiques. Et c'est sa haute mission que d'être la prêtresse de cette foi ferme et vivante. »
Telle est la conception morale^ la conception humaine, la conception conciliatrice, celle qui doit réunir tout ce que nous avons de commun, en écartant tout ce qui nous divise. C'est la conception que nous avons défendue devant vous. Brunetière, un des brillants écrivains que vous-mêmes vous avez invoqués, dans un article publié récemment sur la doctrine évolutive, prévoit l'évolution de la solidarité et signale uneconception moralesupérieurèetplus intimement humaine, se développant devant nous. Il écarte la doctrine darwiniste, 41 repousse le transformisme, mais il admet l'évolution historique et il propose encore à ses contemporains la mission sui\ante :.
« Restaurer dans ce monde contemporain — tel que nous l'a fait l'individualisme à outrance — cette solidarité dont nos hommes politiques, après l'avoir étrangement méconnue, font, aujourd'hui qu'ils n'y sont plus, l'étonnante découverte... Si c'était tout à l'heure une ébauche de morale, ce sont maintenant les linéaments encore vagues, mais déjà visibles pourtant, d'une loi de l'histoire qui commencent à se dégager de la doctrine évolutive. »
Eh bien, c'est cette morale de la solidarité qui se déve-
loppe devant nous, qui poursuit sa constitution, que noussaluons et dans laquelle nous venons vous demander de vous concilier avec nous,
Pernnettez-moi de vous dire que l'humanisme moderne renferme le christianisme avec quelque chose de plus et quelque chose de moins : le quelque chose de moins, c'est la transcendance, c'est un intermédiaire religieux entre l'homme et l'homme ; le quelque chose de plus, c'est la conception de l'humanité comme un organisme qui évolue dans le temps et qui dégage, à chaque moment de son évolution, un élément nouveau de son savoir et de sa moralité.
La sociologie moderne est une science qui a pour objet de mettre en lumière cette conception organique de l'humanité. Signalez-moi les travaux antérieurs au xix® siècle, . qui aient le puissant caractère organique de la sociologie moderne !
Eh quoi î toutes ces grandes choses concourent en notre siècle: la morale, qui réconcilie Thumanilé avec Ihomme; la science humaine relative, qui laisse dans le domaine de la liberté l'inconnaissable, qui laisse ce domaine enveloppé du respect du genre humain; la science sociale, qui vient exposer les lois de l'évolution de l'humanité et nous permet, en nous basant sur ses lois, de lui faire accomplir des progrès toujours nouveaux. Est-ce que toute cette grandeur ne vous apparaît pas?
Eh bien, c'est cette puissante unité que nous venons vous proposer comme le seul gage de conciliation, la seule conception qui puisse mettre un terme à l'antagonisme dont M. de Laveleye parlait en termes déchirants.
Et n'imaginez pas que votre loi de guerre soit dirigée seulement contre nous, socialistes, humbles soldats, peutêtre passionnés : elle est dirigée aussi contre l'humanité; c'est d'elle que vous prononcez la déchéance, et c'est elle précisément que nous avons pour devoir de défendre...