‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 12 sur 26 · ET SON INFLUENCE SUR LA. PENSEE GONTEMPORA.INE · texte numérisé non relu

ET SON INFLUENCE SUR LA. PENSEE GONTEMPORA.INE

Discours prononcé dans laréunion philosophique quiaeu lieu, le 2 septembre igoo, à Paris, en V honneur d Auguste Comte.

Mesdames, Messieurs,

Une cérémonie commémorative comme celle-ci a la portée d'un événement social et international. Des savants, des travailleurs, des hommes d'Etal venus de tous les points de la France, des représentants de la plupart des peuples éclairés du monde, se confondent dans un témoignage d'admiration, de reconnaissance, de piété émue. C'est que la puissance du génie a réussi à créer une véritable communauté intellectuelle et morale, c'est que sa pensée s'est élevée à l'Humain, selon le mot de Renan, c'est-à-dire à l'Universel. "Présider une telle assemblée, c'est être un organe de cette communauté, et si j'ai osé accepter la mission qui m'a été confiée, c'est que j'ai compris le sentiment qui animait le Comité exécutif ; c'était là montrer toute la grandeur de l'œuvre du philosophe, toute l'étendue de son influence, toute la solidité des liens qu'il a noués au sein des peuples et entre les peuples.

Je suis donc comme une voix qui sort du milieu de votre assemblée tout entière, pour exprimer ce qui est au fond du cœur de tous. Que cette voix adresse d'abord le tribut de notre

gratitude au Comité exécutif, à Tinilialive duquel est due cette réunion à la fois solennelle et touchante, et qui, le but atteint, s'efface aujourd hui derrière nous ; qu'elle confonde dans cet hommage les syndicats de travailleurs qui apportent leur coopération fidèle à l'œuvre philosophique ' qu'elle s'élève vers les disciples éprouvés de la philosophie positive qui ont consacré des vies de labeur, et souvent d'abnégation, à la défendre, et dont les noms tels que ceux de P. Laffitte, Harrison, Bridges, Beesly, missMartineau, Wyrouboff, resteront attachés à cette cérémonie comme cjux des plus dignes parmi les successeurs vivants de Comte ; qu'elle réveille le souvenir des morts illustres ou vénérables comme Emile Lillré, Mil!, LeAves, Robinet, ou Magnin, Barreda et Bothello de Magalhaës, qui ont si puissamment concouru à cette rénovation philosophique. Qu'elle se reporte enfin vers vous tous, qu'elle salue en vous les représentants d'une philosophie qui nous fait participer en ce moment, sous le charme de cette fête universelle du travail et de la paix, comme bercés par une vision fugitive de l'avenir dans le grand Paris, le Paiis de la Révolution, à une même communauté mentale et fait de nous des citoyens du monde.

H. de Saint-Simon, qui eut les intuitions du génie, a dit, dans ses Opinions philosophiques : « Les philosophes du xviue siècle ont fait une Encyclopédie pour renverser le système théologique et féodal, les philosophes duxix'' siècle doivent aussi faire une Encyclopédie pour constituer le système scientifique et industriel. »

Ces mots de l'élève de d'Alembert marquent la position historique et la portée de l'œuvre fondamentale d'Auguste Comte. Témoin ému de la crise mentale et morale amenée par la dissolution de l'ordre social antérieur à la Révolution^

l'oeuvre d'auguste (O.ITE 183

c'est lui qui accomplit cet incompirable edort de repenser tout le savoir de son temps, d'élargir le domaine des connaissances positives au point de l'étendre jusqu'aux limites des phénomènes accessibles à l'observation, d'en présenter alors la syntiîèse puissante, débarrassée de tous les éléments étrangers à la science, et élevé lui-même par celte élaboration à la pleine maturité de la pensée, de proposer à l'adhésion du monde savant une philosophie qui fut un gage définiti d'unitéet de paix pour les esprits, et qui donnât un fondement solide et l'enicacitc la plus étendue au système de réorganisation sociale auquel s'attachait sa pensée.

Car cette destination sociale de son œuvre apparaît nettement à ses yeux dès ses premiers travaux scientifiques, et même, comme il l'a dit, dès l'adolescence. Aucun des philosophes modernes ne se proposa, à une telle dislance de la réali.'^ation, un but plus élevé ; aucun d'eux, pour en assurer l'exécution, ne sut contenir avec plus de constance et d'énergie les entraînements de l'idéal. On a beaucoup discuté l'unité de la vie et de l'œuvre d'Auguste Comte. L'unité esl là, par-dessus tout, la diversité est dans la méthode et l'étendue du plan, aux deux époques de sa vie de penseur. Comme Saint-Simon et avec lui, il comprit que la rénovation sociale imposait des travaux théoriques et des travaux pratiques, qu'elle avait un double aspect : spirituel et temporel. Mais, contre Saint-Simon, et avec une inflexible rigueur qui ne se démentit jamais, il affirma la nécessité de poursuivre el d'achever l'œuvre théorique avant toute réformation des institutions. Il fut convaincu que la dissolution de la société était inévitable si l'on ne réussissait à reconstituer un corps de doctrines politiques et morales qui pût réunir l'adhésion de toutes les classes, et il reconnut el proclama que celte unité dans les esprits, cette réorganisation mentale ne pouvait être demandée qu'à la science, et à la transformation de la politique en une véritable science d'observation. C'est ainsi qu'à vingt-deux ans, il avait

184 DISCOURS PHILOSOPIIiyUbS

arrêté la direclion maîtresse de sa vie ; c'est ainsi qu'il s'engageait dans uns entreprise dont il ne crut pas, au début, pouvoir atteindre le terme, et qu'il reportait à deux ou trois générations ; c'est ainsi qu'il ne voulait être, d'après sa corrospondance, que théoricien, pas même pralicien consultant. Le zèle ardent du réformateur et sa puissance de travail rapprochèrent seulement les étapes. La publication du Cours de philosophie positive fut l'exécution de la première partie du programme que le jeune philosophe s'était tracé ; c'était bien le tableau de l'évolution de l'esprit humain et l'inventaire systématique de ses conquêtes positives, destiné à servir cette fois de base scientifique à la politique. Cette œuvre, dont Mill a pu dire qu'elle suffît pour élever son auteur au rang des premiers penseurs du siècle, embrassa seize années de sa vie. Rapprochement éloquent : dans l'intervalle, l'école saint-simonienne avait accompli sa destinée tragique : élaboration précipitée d'une doctrine d'ailleurs remarquable par l'éclat et la grandeur, propagande ardente, formation, déchirements, destrucliou, dispersion d'une Eglise. A mesure qu'il s'élevait dans la construction du monument scientifique, il reportait ses regards en arrière, il se donnait à lui-même, devant le monde, le témoignage de l'unité et de la continuité de son œuvre ; non pour satisfaire un vain orgueil, mais pour justifier au contraire sa confiance dans la justesse de la direction de sa propre pensée. Il réalisait ainsi, avec une pleine conscience, cette grande parole d'Alfred de Vigny, qu'il devait prendre plus tard pour épigraphe : « Qu'est-ce qu'une grande vie ? Une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. »

Ce qui le soutint dans une entreprise où l'héroïsme, même eût pu fléchir, c'est ce sentiment qui a glissé parmi les hommes, selon le beau motde Littré, l'amour del'Humanité.a Je ferais très peu de cas des travaux scientifiques. écrit-il en 1819 à Valat, si.jene penaai'is perpétuellement à. leur utilité pour l'espèce.» Dans le fait, il y pensait perpétuellement,

l'oeuvre d'auguste comte 185

même à travers les plus arides parties de la Philosophie positive, et le plus douloureux, sentiment qu'il ait exprimé, vingt ans après, dans sa correspondance, c'est qu'on eût pu douter de la tendresse de son cœur. Dans un passage vraiment sublime, il rappelle qu'un lecteur n'avait pu retenir ses larmes àla lecture d'une pagede ia Philosophie positive où Comie retraçait la perspective qu'il rêvait pour la grandeur de l'homme, et il ajoute qu'à la vérité, ce passage, il l'avait écrit tout en larmes lui-même. Gravir les degrés de l'œuvre maîtresse du penseur, ce fut, pour l'homme, presque un calvaire ; il a subi en même temps les épreuves matérielles, les déchirements intimes, les persécutions du dehors, l'épuisement du travail ; il a rappelé lui-même, dans des lettres, les trois crises physiques et morales qui marquèrent : après quatre-vingts heures de méditation, l'élaboration du plan de la Philosophie positive en 1826, la préparation de la Sociologieen i838, et, après l'achèvement de l'œuvre, la méditation de la Politique positive en i845. La première fut une éclipse temporaire delà raison : il en parle avec sérénité, offrant sa souiTrance en sa(-rifice à l'humanité. Sa vie était déjà en communion avec elle avant qu'il renouvelât pour elle l'efTusioa de l'auteur de rinùlalion de Jésus-Christ : « Je t'aimerai plus que moi-même et je ne m'aiiuerai qu'à cause de loi. Amem te plus qaam me, nec me nisi propter te »

C'est avec son caractère synthétique que l'œuvre d'A. Comte^qui enveloppe l'interprétation du monde et de la société humaine, doit en ce moment nous apparaître ; c'est dans ce trait éclatant de son génie, la puissance de coordination, d'unification, consacrée aux plus grands objets des préoccupations modernes, que l'histoire trouvera le secret de cette influence profonde, continue, toujours grandissant dans le temps et l'espace, qu'il aura exercée sur l'esprit humain. C'est là aussi que l'admiration même déplorera les entraînements et les abus ; mais c'est précisément dans ces

18(3 DISCOUHS PHILOSOPHIQUES

grandes entreprises où le génie individuel s'efforce, Gornme ici, d'être Tinterprèle de la pensée impersonnelle de Thumanilé, c'est là, pour employer un mot de Comte, que la raison publique doit effacer elle-même les caractères de personnalité qui allèrent toute contemplation régulière.

On semble aujourd'hui avoir voulu presser le jugenr.ent impartial de l'histoire, en s'appliquant à reconstituer tout entiers l'homme et son œuvre. Les travaux récents de MM. Adam, Alengry, Dugas, Faguet, Lévy-Bruhl, et des plus remarquables appréciateurs de Comte, MM. Alfred Fouillée et de Roberty (celui-ci se défend d'être le disciple de Comte, et il a cependant tant de raisons de proclamer qu'il l'est), ont porté la critique moderne à une grande hauteur. Elle aura la noble joie d'avoir préparé la justice pour le penseur que fut le représentant sans égal du génie organique de la France, et l'un des plus humains des hommes représentatifs de ce siècle et de tous les siècles.

Il nous faut donc effleurer les hauts sommets de la pensée d'A. Comte pour embrasser d'un regard les horizons qu'il a parcourus, le domaine qu'il a fécondé.

La loi qui domine toute l'œuvre de Comte, c'est la loi des trois états de l'esprit humain. Mill en a fait la colonne vertébrale, Lewes la clé de voûte du système.

Dans son évolution, l'esprit humain suppose d'abord les objets mus, les événements déterminés par des êtres surnaturels : la foudre est due à la colère d'un Dieu, l'histoire des sociétés humaines réalise un plan divin. L'homme anime les phénomènes en y transportant, en y généralisant de plus en plus l'activité volontaire dont il a l'expérience intime; c'est l'état théologique — puis le principe d'action perd par degrés le caractère d'activité volontaire, et se désincorpore^

l'oeuvre d'algustk comte 187

belunlc inol original d'un critique — pour se résoudre en une enlité, ou il devient quelqu'aulre principe de causalité hypothétique, inaccessible à l'expérience ; la société est conçue comme ayant un pouvoir absolu sur ses destinées, l'électricité est conçue comme un fluide, c'est l'état métaphysique ; l'esprit huii-ain écarte, enfin, ces conceptions pour limiter son domaine aux lois des faits observables, et renonce à rechercher ce que sont en soi l'électricité, l'attraction neAvtonienne, l'affinité chimique, l'essence des phénomènes intellectuels même ; il soumet la marche des sociétés à des lois: c'est lélat positif.

Tuigot a le premier formulé la loi, mais sans pouvoir lui donner toute sa portée et toute sa solidité ; Burdin et Saint- Simon en ont ébauché la vérification cl tenté l'eîttension. On ne leur disputera pas une légitime gloire, en parlant du philosophe qui écrivait en 1822 : « L homme le [)lus justement illustre par de grandes découvertes doit presque toujours la plus grande partie de ses succès à ses prédécesseurs. »

Mais la grande découverte appartient ici à Comte : le plus justement illustre, c'est lui, et pour des raisons décisives. C est qu'il en a d'abord accompli la vérification patiente dans toute l'histoire des connaissances humaines, en reconstituant celle-ci par un effort vraiment formidable ; c'est qu'il l'a étendue au vaste domaine de la Sociologie et qu'il en a fait la loi fondamentale du développement de 1 Humanité. Il y a, dans la Philosophie positive, une page admirable, où Comte rappelle les dix-sept années de méditation continue, consacrées à ce giand objet. C'est qu'enfin celte loi est devenue, avec lui, l'expression synthétique de tous les aspects essentiels de la Philosophie positive. Il en a tiré une philosophie.

La loi des trois états est la loi de la connaissance, inférée directement de l'histoire. Au reproche dirigé par Max MuUer contre le philosophe, d'avoir construit une philosophie sans égards pour la Critique de la liaison pare de KhuI, il avait

répondu d'avance, dans une lettre à d'Eiililhal : « Le plus grand pas que j'aie accompli depuis Kanl, c'est d'avoir découvert le passage des idées humaines par les trois états. » Il est donc allé, au delà de la critique de la connaissance, demander une loi à la Sociologie même. C'est pourquoi M Lévy-Bruhl a raison de léponHre à l'illustre Renouvier <jue la philosophie de Comte renferme une théorie de la connaissance qui lui est propre, sans laquelle elle n'existerait pas. Seulement, ce n'est pas à 1 étude du moi personnel qu'il la demande, c'est à ce qu'il appelle lui-même linlel- Hgence collective de l'Humanité ou la raison publique, envisagée dans son développement historique continu. Selon un beau mot de Tarde, il cherche les secrets de la philosophie et de la science sociale dans la psychologie accumulée de l'histoire, dans la psychologie des morts. La psychologie individuelle, avec l'un des plus profonds et des plus justes -critiques de Comte, Fouillée, revendiquera le droit de rechercher dans l'analyse de l'intelligence les éléments, les conditions, les bornes de l'expérience, la raison dernière de cette loi des trois états ; mais la loi d'évolution de l'intelligence collective restera au premier plan, si riche que doive être la contribution de la psychologie individuelle même.

La loi des trois états exprime l'entraînement graduel de l'esprit humain vers l'interprétation positive des phénomènes de la nature, de Thomme, des sociétés.

Gomme la nécessité de satisfaire les besoins de l'homme a, dès l'origine, fait acquérir certaines connaissances positives, la loi exprime la tendance à la généralisation des connaissances positives. Sous cette forme, elle échappe à des critiques injustes, car A Comte n'a jamais parlé de trois époques distinctes se succédant invariablement, mais de 4rois états pouvant, dans une certaine mesure, coexister, iTiême au début. On en a fait, depuis Wyrouboff et Littré, une loi empirique, limitée à notre race et à certaines classes de faits intellectuels. La seule justification de l'œuvrg

l'oKUVHK d'aIGUSTE COiMTE 189"

de Comte doit être demandée ici aux faits qui lémoignent delà loi. Je veux en citer deux. Les progrès de la Sociologie fourniront un troisième exemple.

Le savant Laffitte a déjà vérifié la loi dans ^évolutior^ chinoise. X plus de soixante ans de la découverte de Comte^ notre illustre Honzeau, reconstituant, par des recherches originales, la bibliographie universelle des travaux astronomiques, avec une érudition extraordinaire, retrouva l'évolution de Comte sous les noms d'époque fabuleuse, é|)oque empirique et des systèmes, époque inductive. « L'homme^ de science de notre époque, dit-il, ne rencontre plus nulle part de puissances occultes, ni de forces capricieuses... dans quelqu'ordre d'éludés qu'il pénètre, l'idée qui lui reste est que les phénomènes sont amenés et réglés par des lois. »

Le second fait est donné par la psychologie moderne et son prodigieux essor expérimental. Un prélat catholique, d'une vaste culture, M. Mercier, a retracé l'histoire de la psychologie depuis Descartes, et, parmi les caractères généraux de révolution de cette science, il signale l'abandon de la métaphysique, et la préoccupation des psychologues de ne pas sortir du fait conscient.

Interprète loyal de l'histoire, il parle et doit parler ici le langage de Ribot, exposant la constitution et le progrès de la psychologie physiol<:gique. J'ajoute que la dissolution du spiritualisme cartésien, les formes organiques du nouveau spiritualisme, ce ne sont là que les efforts d'adaptation de la philosophie théologico-mélaphysique aux résultats de l'expérience, pour soutenir le choc de la philosophie positive envahissante.

Celte loi est ainsi l'artisan de l'unité progressive des connaissances. Grâce à elle, leur homogénéité finale n'est plus seulement désirable, elle est inévitable par le cours même de l'esprit humain. Une philosophie de même nature que les sciences et qui résultera de leur coordination en sera le résultat dernier. L'oeuvre du penseur individuel aura été d'en

presser la conslilution en mettant la loi en lumière, en la projetant comme un flambeau dans le domaine resté sous Tempire de la théologie et de la métaphysique. — Œuvre glorieuse entre toutes, puisqu'elle prépare la réconciliation de l'esprit humain avec lui-même.

Sans doute, dans nos sociétés modernes, l'unification ne se fera pas sans luttes, caria loi révèle un antagonisme fondamental entre les états de l'esprit humain et, dès lors, la fragilité, l'illusion des efl'orts de conciliation si souvent rêvés. Mais le triomphe n'aura pas lieu sans justice. Dépassant, comme œuvre organique, l'œuvre du xviii* siècle et de Condorcet, la Philosophie positive, le mot est de Comte, n'est plus critique envers le passé ; dans le fait, elle ne prononce aucune excommunication, elle ne maudit ni l'antiquité, ni le catholicisme, ni le protestantisme, ni la Révolution, ni le matérialisme, ni l'idéalisme, elle cherche leur justification dans l'histoire ; elle y voit des approximations successives, dominées par une évolution fondamentale. Elle n'atteint elle-même que la vérité relative. La loi des trois états revêt alors son expression la plus haute, elle devient l'expression même de la relativité de la connaissance humaine dans le temps, dans l'histoire. Elle ne peut être mère de l'optimisme et de Tindifférence, comme le redoutent certains penseurs, M. Henry Michel, par exemple, parce que la Philosophie positive est précisément celle qui donne la base la plus solide et le plus large champ d'action aux aspirations progressives, qui ne sont pas prè? de s'éteindre au cœur de l'homme moderne. Elle ne peut non plus, comme on en voit la préoccupation dans de profondes études d de MM. de Roberty et De Greef sur l'Inconnaissable, permettre un retour théologique. Sans doute, d'après la Philosophie positive, l'océan de l'inconnaissable vient battre les rives du savoir; mais dût-on, comme Littré qui, mourant, parle avec une mélancolie et une résignation sublimes de son savoir limité, dùt-on affirmer une existence trans-

l'oeuvre d'auguste comte 191

cendanlale au delà de l'observation humaine, il est imjjossible qu'elle donne naissance à une théologie nouvelle; la raison décisive en est que les formes supérieures du sentiment chez riiomme, les plus dégagées de Tégoïsme et du calcul personnel, ne peuvent plus avoir d'autre objet qu'un être relatif et terrestre, comme l'Humanité.

La classification des sciences de Comte coordonne les acquisitions de Tesprit humain. Pour en comprendre la fécondité et la grandeur, il faut la comparer à l'Encyclopédie du xviu® siècle; celle-ci, groupant les sciences d'après nos facultés, était propre à dresser le tableau complet de nos connaissances, et à en faire un instrun^ent de lutte; celle de Comte, basée sur la comparaison des phénomènes, prépare une rénovation sociale. Elle va des plus généraux et des plus .simples aux plus complexes, des plus éloignés aux plus rapprochés de l'Humanité; elle reproduit, dans Tordre des sciences abstraites, la subordination naturelle des faits. Chaque science qui y est incorporée a besoin, pour établir ses vérités, des vérités et des méthodes des sciences qui forment les termes antérieurs de la série.

Cette dépendance naturelle, l'histoire la reproduit, car les sciences se constituent dans l'ordre de la classification méthodique " la loi des trois états déroule la synthèse progressive du savoir.

C'est en s'inspirant de cette genèse des sciences que Con* dorcet, dans ses Rapports trop oubliés sur l'instruction publique, fixa les premiers termes de la série définitive de Comte: les mathématiques et les sciences inorganiques, l'astronomie, la physique, la chimie : les travaux de ses contemporains permirent à Comte lui-même de prolonger le système de la philosophie abstraite jusqu'aux vérités les plus complexes de la science de la vie, la Biologie. Pour embrasser tout le savoir abstrait, pour développer une conception totale du monde et de l'Humanité, il restait à constituer la Science sociale, la plus complexe de toutes, et c'est

192 DISCOUHS PHILOSOPHIQUES

ce que fit Comte, en lui traçanl définitivement un domaine indépendant.

La constitution de la Sociologie fut à la fois une fin et un moyen pour Comte ; ce fut une fin, et elle donna l'unité à sa vie, puisque sans elle la réorganisation sociale, basée sur la science, était impossible ; — elle fut un moyen, parce que, sans l'achèvement de la Philosophie positive que la Sociologie couronne, l'unité spirituelle des hommes était impossible.

Ni les erreurs de Comte lui-même, ni les progrès de la science n'ont modifié cette admirable classification. La condamnation par Comte des recherches qui ont abouti à la Biologie cellulaire fut Tune de ces erreurs que de Roberty et Fouillée ont sévèrement qualifiées, mais son redressement ne fait que confirmer la place de la Biologie. D'un aytre côté, les découvertes modernes sur la corrélation des forces physiques, la constitution de la thermo-chimie laissent subsister les rapports des sciences inorganiques dans la série abstraite. L'introduction, par Mill et Bain, de la Psychologie dans la classification n'en a nullement altéré le principe : elle reste liée à la Biologie

Et quelles confirmations ne tire- 1- elle pas des travaux modernes sur la Philosophie des sciences !

Ampère, dans un admirable passage, Cournot, dans son œuvre philosophique, reproduisent le principe de cette même subordination des connaissances. Dans son Essai sur la classification des sciences, M. Goblot adopte la hiérarchie de Comte, et ne prétend accomplir qu'une œuvre de revision, M. Giddings, renouvelant récemment la critique de Spencer, malgré la forte et victorieuse réponse de Littré, oublie que les sciences concrètes de Spencer reproduisent elles-mêmes, avec l'évolution des phénomènes de la nature, l'ordre de dépendance tracé par Comte ; et déjà l'illustre auteur du Cosmos, Alexandre de Humboldt, a fait de sa grande œuvre le commentaire animé de la Philosophie

LOEL'vnE d'auguste comte 193

positive ; il va, dans cette œuvre, du monde sidéral à la Terre, du tableau du jeu complexe des forces physiques à celui de la vie, et s'arrête dans des pages sublimes au seuil de l'histoire de l'Humanité. Telle est la fécondité de cette classification scientifique qu'elle coordonne Jion seulement les vérités démontrées, mais les méthodes qui ont servi à les atteindre : elles évoluent avec les sciences, elles sont le perpétuel instrument de la découverte, fortifié par chaque acquisition, toujours plus efficace pour les acquisitions nouvelles, et consolidant de plus en plus l'état positif dont il est le générateur. La classification donne une puissance supérieure à cette discipline, et à la méthode un critérium précieux. Comme on a vu le rayonnement de Gondillac dans Lavoisier, on entrevoit l'action de Comte sur Ch. Robin, sur Sainte-Claire-Deville et Claude Bernard ; elle se lit dans l'œuvre critique et psychologique de Taine et de Ribot ; la Pathologie, avec Bouchard et Gharcot, en porte l'empreinte ; l'hygiène sociale et la démographie, avec Bertillon et Lacassagne, lui empruntent l'admirable classement des modificateursqui alBCactentla population et la santé publique; la Criminologie trace l'ordre de subordination des conditions biologiques, psychologiques et sociales du crime. Dans l'œuvre économique du célèbre Carey (de Philadelphie), l'évolution et la classification des industries humaines projettent dans l'histoire du travail et de la richesse la série des sciences de Comte ; et Lester Ward, cinquante ans après, y rattache lé plan de sa philosophie de la Sociologie.

Le philosophe qui construisait cet édifice de la synthèse objective du savoir était donc devenu, pour ainsi dire, l'interprète de la raison collective de l'Humanité. Les plus sévères juges de Comte, tels que de Roberty, considèrent cette partie de l'œuvre comme définitive. L'unité intellectuelle était non plus seulement dans la tendance de l'histoire, elle se réalisait dans un patrimoine commun, pur de toute philosophie scientifique. La communauté mentale elle-

DISCODRS PHILOSOPUIQUES 13

même apparaissait comme irrésislible, et cependant exempte de conlrainle. parce que la raison individuelle donne spontanément son adhésion quand elle a saisi la preuve et qu'elle ne peut la refuser à la démonstration.

Le système d éducation rêvé par Comte, depuis 1S22, devait, en l'accroisant sans cesse, étendre cette communauté aux générations futures.

C'est ainsi que la Philosophie positive, enfin constituée, mettait un terme à l'anarchie mentale : la convergence des esprits devait se réaliser enfin dans le domaine du savoir expérimental, de la vérité relative. Elle avait pour appui indestructible une double loi, celle suivant laquelle la pensée tend d'une manière constante à la positivilé, celle suivant laquelle se forme le corps des vérités démontrables, héritage commun du genre humain ; et ce corps de doctrines, toujours grandissant, était le résultat d'une critique incessante; les raisons individuelles, par un accord logique, se fondaient spontanément dans la liaison publique, collective, l'artisan de cette œuvre éternelle d'unité et de paix : 1 élimination de l'Absolu.

La Sociologie que Comte a constituée est une science abstraite; elle expose l'objet, les méthodes, les divisions fondamentales, les lois applicables à toutes les sociétés possibles, en faisant abstraction de tous les modificaleUiO dérivant du milieu, du climat, de la race, des conditions politiques. Les travaux des sociologues qui lont suivi et dont reÛlorence est remarquable, sont empreints de celte extraordinaire complexité, au-dessus de laquelle Comte s'était systématiquement élevé. L'influence d'une œuvre puissamment ordonnée ne s'en est pas moins profondément lait sentir chez ceux-là mêmes dont les tra\aux s'éloignent le plus des travaux du fondateur de la science. Elle est aus>i

l'oeuvre d'auguste comte 195

manifeste chez le profond ihéoricien de révolnlioni»me, Herbert Spencer, que dans la grande œuvre dAlbert Scliœflle ; tous deux le reconnaissent, et chez tous deux se voit la forte empreinte de la loi de subordination qui place la Sociologie au sommet des sciences. Le langage de Gumplowicz et de Giddings témoigne aussi éloquemment de cette influence que celui de De Greef et de Bernés, qui se rapprochent bien |.'lus du plan primitif. Pour ceux-là comme pour ceux ci, l'impulsion de Comte a révolutionné la pensée scientifique, et les écoles les plus diverses la subissent aujourd'hui encore.

Depuis Comte, les méthodes inductives ont pris définitivement possession de l'étude systématique des sociétés Immaines. La recherche des lois se poursuit par l'observation directe des faits sociaux ; elles ne se déduisent plus de données a priori empruntées à la métaphysique, ou même à des sciences plus simples : la Biologie, la Fsychf'logie ; la filiation et la corrélation des faits sociaux sont établies par une observation directe et indépendante. Comte a rendu vraiment féconde l'œuvre de Condoicet, qui avait mal conçu la filiation des phénomènes. De là un essor que rien ne peut arrêter.

Et, dans le fait, il existe en France quatre chaires de sociologie, trois en Suisse, un enseignement sociologique dans deux collèges en France ; le plus illustre des disciples de Comte a été appelé au Collège de France. On en constitue un dans cinq écoles d'enseignement supérieur en Belgique, dans treize universités allemandes, une autrichienne et quatre espagnoles et portugaises. La Sociologie s'étudie dans toutes les grandes universités des Etats-Unis. La Sociologie et la Philosophie positive ont glorieusement pénétré dans l'enseignement et la pensée au Mexique, au Brésil. Elle a partout ses instituts, ses congrès, ses revues, ses annales; et nous ne sommes qu'au début.

Son enseignement pénètre dans le peuple, ébauchant en Angleterre, en Fiance, en Belgique, en Suède^ en Norvège,

en DaneiTiaik, ce que Comte avait réalisé pendant dix-sept ans dans un cours populaire ; l'alliance des prolétaires et des philosophes, à laquelle nous donnons, aujourd'hui encore, une émouvante consécration, et à laquelle l'avenir réserve une incon)parable grandeur.

Le double point de vue statique et dynamique auquel Comte ramène l'étude des sociétés : d'une part, lesra[)porls d'état, de structure, de coexistence ; d'autre part, les rapports de changement, de succession, ce double point de vue domine encore toutes les conceptions modernes. Si l'on en faisait une étude comparative, on rattacherait à la première de ces divisions toutes les conceptions si variées et si intéressantes auxquelles tant de noms célèbres sont associés, et qui tendent à exprimer de plus en plus près cette réalité complexe de la société dans l'unité de ses aspects : elles vont des conceptions qui assimilent le plus complètement la société à un organisme vivant, de l'affirmation la plus rigoureuse de la conscience collective, aux interprétations les plus directement inspirée? par la psychologie individuelle, et qui ramènent les faits sociaux à la généralisation d'actes individuels, la genèse de la société elle-même à un contrat entre les individus. Les congrès de sociologie, les publications récentes révèlent à la fois cet antagonisme et les essais de conciliation. Le conflit est au fond entre la tendance biologique et la tendance psychologique.

La lutte, si j'ose le dire, est polarisée par des œuvres comme celles de Worms et de Novicow, d'Espinas, et par celles de Tarde ; entre-elles, à des distances variables, celles de Durkheim,de De Greef, de Bernés, de Fouillée, pour ne [as rappeler ici Spencer et Scha;lïle,là Lilienfeld. L'action profon le de Comte, et qui se ressent dans bien de ces remarquables travaux individuels, tend puissamment ici à soustraire la Sociologie à la fascination, à la domination absolue de la Biologie et de la Psychologie, tout en maintenant la subordination fondamentale de la Sociolos^ie. Comte, dans la

I/OEUVHE d'aI'GUSTE COMTE 197

Philosophie, posit'me et surloul dans la Politique positive, a donné une sérieuse conlribuliou à l'organiciime, sans doute, comme il la fait à la Psychologie sociale, mais il tend toujours à sauver l'originalité de la Sociologie et son indépendance relative, à fortifier les solutions ayant un caractère sociologique propre et direct.

A l'égard du second point de vue, dens les théories de l'Evolution des Sociétés, les savants contemporains, à l'exemple de Comte, outre les nouvelles classifications des phénomènes qu'ils présentent, considèrent certains faits prépondérants qui entraînent les autres laits sociaux dans leur changement ; ils consacrent un certain ordre de dépendance entre eux. Ici encore, l'étude comparative marquetait la grande diversité des conceptions qui succèdent à celle de Comte. Les travaux récents, comme ceux de De Greef, de \A omis, deLoria, d'Asturaro, ont élargi la classification des phénomènes sociaux, et donné une place considérable aux phénomènes économiques et juridiques. Et cependant, ici encore, l'influence inaperçue de son œuvre reste considérable. Un seul trait le montrera. Comte soutenait que, dans le développement social, la prépondérance appartient à Tordre intellectuel ; la loi des trois états est à ses yeux la loi directrice de l'histoire ; mais il admettait que l'évolution des autres aspects de la civilisation, en réagissant sur l'ordre intellectuel, doit lui donner un nouvel essor. La solidarité, la dépendance mutuelle des aspects de la société est donc confirmée par lui, et elle contre-balance plus ou moins profondément l'ordre de surbordination fondamental. Eh bien, la théorie matérialiste de l'histoire, que caractérise une opposition radicale à la conception de Comte, soulève aujourd'hui le même problème.

Rigidement conçue, elle donne la prépondérance à la structure économique ; les conditions de la production des richesses déterminent les autres manifestations de la vie sociale, scientifique, morale, juridique, politique, et c'est

198 DISCOURS PUir OSOPHIQUES

alors dans cet ordre invariable que se modifient les phéno-inèncs sociaux. Mais ces facteurs supérieurs de la civilisation, la science, la morale, le droit nacquièrent-ils pas peu à peu, dans les civilisations avancées, une évolution indépendante et ne peuvent-ils exercer sur la structure économique une influence croissante? Le problème que se pose l'Ecole se ramène encore à la solidarité croissante des aspects de la vie sociale. J'y suis conduit par toutes mes recherches en sociologie économique. C'est là un gage de rapprochement des esprits, et le gage d'un progrès pacifique et continu .

La théorie des fonctions du gouvernement, chez Comte, soumet à Tesprit d'ensemble la division du travail social : avec lui, le gouvernement devient un organe puissant de civilisation, et Schaeffle signale que c'est dans sa conception sociologique même qu'il puise cette direction morale, destinée à refouler la conception absolue du Droit personnel, la conception alomistique du Droit. C est pourquoi la théorie de Comte, en opposition complète ici avec celle de Spencer, prolongeant l'art social de Gondorcet, reproduisant, au point de vue d'une Sociologie positive, l'œuvre de Sismondi, anime encore aujourd'hui même des controverses ardentes, et revit dans les travaux des réformateurs modernes.

L'action d'Auguste Comte ne s'exerce pas seulement sur la Sociologie générale, elle a été directe sur les diverses parties d'une science qu'il voulait cependant que l'on étudiât dans son ensemble. Son influence a, en effet, ramené les savants à rattacher les sciences spéciales à la considération de l'ensemble de la Société, et ce progrès est d'une portée incalculable.

Cette action spéciale sur l'économie pol tique, comme je l'ai prouvé ailleurs, a précipité, en Angleterre, la décomposition de l'ordre naturel, absolu, immuable, qui dominait la science classique et qui se fortifiait par l'isolement de la

l'oeuvhk d'm.custe comte 199

science. Mill céda un des premiers à l'influence de Comte, en traitant d'une manière toute dilTérente la production et la répartition des richesses, en livrant les principes de la répartition, même la propriété, aux transformations historiques, L'œuvre de Gliffe Leslie est pénétrés du même principe ; il ne considère jamais les faits économiques que comme ie résultat direct de toutes les forces sociales, intellectuelles, morales, politiques. Aujourd'hui, Alfred Marshall proclame le service rendu par Comte^ en disant que méconnaîlre la soUdarilé des phénomènes est plus futile encore dans une science sociale que dans les sciences physiques, et, pour lui, les généralisations de la science économique ne sont admissibles qu'en tant qu'elles se rapportent à un état donné de civilisaiion. Ainsi s'évanouissent les conceptions abstraites et abso^lues de l'ordre économique, et Ingram, l'historien anglais de la science, rattache à A. Comte même l'évolution moderne de l'économie politique qui devient un département de la Sociologie.

C'est l'évolution de la science du droit qui porte, en Italie ■et même en Espagne, la plus forte empreinte de la Sociologie positive : une lignée de penseurs remarquables y concourent, parmi lesquels des hommes comme le vénérable Ardigo, malgré la large indépendance de ses conceptions sociologiques. Le droit pénal a été renouvelé en Italie par la Sociologie criminelle. La seule notion de crime, chez Enrico Ferri, évoque toute la Sociologie. Des livres comme celui du professeur Carie sur la vie du Droit dans ses rapports avec la vie sociale, rendent sensible l'influence de la Sociologie sur le Droit en général.

Le droit public s'y rattache ; par exemple, Schialarella a dégagé de l'œuvre de Comte une théorie de l'Etat, alors que Loria, plus fidèle à la théorie de Marx, a subordonné l'évolution politique des sociétés à leur condition économique. Cette influence rayonne en Espagne avec les travaux <de Posada et de Dorado. Le livre de Dorado sur le Posi-

200 DISCOURS PHlLOSOPHiyUES

tivisme et la science juridique et sociale italienne résume à la fois toute l'histoire de l'influence de Comte sur les admirables havaux italiens, et la transporte en Espagne.

L'action de la Sociologie positive sur la Science économique allemande, précédée par celle de l'école historique, se concilie avec elle et est surtout mo/'a/e. Knies, le vénérable représentant de la méthode historique, reconnaît en 1882 que Comte a, longtemps avant lui, établi l'existence de l'évolution décrite par lui-même au point de vue économique. Albert Schaeffle fait honneur à Comte d'avoir, l'un des premiers, réagi contre le laisser-faire, le laisser-passer, et les auteurs du célèbre manuel collectif de l'Economie politique, Scheel et Schœnberg, reconnaissent que l'Economie politique doit être traitée comme une partie de la scieiice sociale.

Un jeune savant français, M. Saint-Marc, mort il y a deux ans, après avoir exposé, dans un beau mémoire, le caractère sociologique de l'économie politique allemande, déplorait que l'influence de Comte eût été aussi lente à se faire sentir sur la science française ; son crime était, disaitil, d'avoir condamné l'étude isolée des différents éléments sociaux comme destinée à demeurer stérile. Cependant, l'esprit sociologique envahit la science économique ; même les savants peu sensibles à l'attrait de la Sociologie parlent sa langue. Ainsi, M. P. Leroy-Beaulieu a rompu avec la méthode de Malthus et de Rlcardo en rattachant le mouvement delà population à un vaste ensemble de causes inhérentes à la civilisation même. Il parle, dans la théorie de la population, le langage de la Sociologie, comme les Levasseur, les Arsène Dumont, comme François Nitti, l'un des défenseurs les plus remarquables de la Philosophie politique en Italie.

l'œuvrk d'auguste comte 201

La conception de l'Hamanilé est comme le lien sacré qui unit la Philosophie positive à la Politique positive et condense toute l'œuvre de Comte.

Placez-vous au sommet de l'édifice des connaissances, les phénomènes sociaux vous apparaîtront comme soumis à des lois qui leur sont propres, puisqu'ils impliquent la coopération incessante des générations éteintes et d'un nombre immensed individualités vivantes, à la vie collective et au mouvement de l'histoire; mais les phénomènes sociaux dérivent du concours de deux facteurs : le milieu dans leqiiels ils s'accomplissent, et l'homme qui les opère. Le milieu, composé à la fois d'existences organiques et inorganiques, soumet directement le phénomène social aux lois des êtres vivants, et, en même temps que tous les êtres vivants, aux lois des phénomènes inorganiques terrestres et célestes, qui contiennent les lois du nombre, de l'étendue, du mouvement. L'agent du phénomène social, Thomme le subordonne aux lois des phénomènes de l'esprit, qui sont eux-mêmes soumis aux lois de la vie et à celle du monde inorganique, de telle manière que l'explication ultime du phénomène social renferme toutes les lois de l'univers. C'est pourquoi Comte en est venu, non seulement à reconnaître que toutes les sciences préparent à la Science sociale, mais à dire qu'elles sont les éléments d'une science unique, celle de l'Humanité.

C'est la conception qui domina les œuvres de la seconde époque de la vie de Comte.

Elle venue, la connaissance des lois des phénomènes sociaux, en permettant de les prévoir, fixe les conditions de l'intervention des hommes pour les modifier et les limites

de ces modifications, tracées par les lois fondamentales de l'évolution même. Or, de tous les phénomènes, ce sont les plus modifiables, étant les plus compliqués. C'est là qu'est la bise inébranlable du progrès réfléchi, c'est sur cette modificabilité que reposent, pour toutes les écoles, quelles qu'elles soient, les espérances rationnelles d'uîie réformation de l'Humanité, et selon un mot de Comte, nos destinées actives tout entières. La Philosophie positive consacre les plus hautes aspirations vers l'idéal, en conjurant, de toute la puissance acquise par la science, les déceptions, les reculs vers le pessimisme entraînés par les chutes de lidéal ; elle donne les plus solides garanties à l'ordre social, parce qu'elle assure la continuité même à l'histoire. C'est pourquoi elle domine toutes les écoles réformatrices, et j'affirme que le degré de certitude d'une évolution normale et pacifique est ddus l'étendue et la solidité de son influence, et de l'influence de la Politique positive qu'elle engendre.

Cette notion de l'Humanité, transportée dans l'ordre moral, anime la seconde époque de la vie d'Auguste Comte, car il a divisé lui- même sa vie en deux époques : l'une aura été l'époque mentale, l'autre l'époque sociale de cette admirable vie. La première est remplie par la synthèse dessciences allant du monde à I Humanité, reproduisant toute l'évolution des connaissances ; la seconde est marquée par une nouvelle coordination dans laquelle l'Humanité est prise ■comme une fin à laquelle tout se ramène, et vers laquelle le philosophe fait converger, non seulement la pensée, mais les énergies morales. Ces deux époques sont-elles à ce point distinctes qu'on puisse les séparer complètement ? Faut-il voir dans la seconde une déviation, la déchéance même du penseur ? Quand on examine toutes les pièces de ce grave débat, on voit la seconde partie de la carrière du philosophe dominée, avec une égale puissance intellectuelle, par la réalisation du plan de réorganisation sociale, tracé en entier dès 1822. Seulement, il ne s'est pas assimilé de matériaux nou-

l'oeuvrk d'algustii: comtk 203

veaux depuis la Philosophie positive. Il dévore, si jose dire, «a substance dans sa synthèse subjective.

Et dès le début de cette période nouvelle, il a une conscience si nette de l'œuvre à accomplir, qu'il l'annoncera lui-même, en i845, dans sa correspondance ; après l'achèvement de la Philosophie positive, l'élaboration de la réorganisation sociale, suspendue par une inflexible méthode pendant près d'un quart de siècle, sera reprise sur la base solide qu'il a édifiée, et ce sera là la destination de la seconde inoitié de sa carrière. Il était d'ailleurs trop préoccupé d'aboutir à quelque chose de grand dans l'intérêt de l'humanité, pour refaire, selon son mot à Valat, son point de départ. Il dit encore comment le plan primitif" de la réorganisation spirituelle est élargi, et embrasse non seulement les idées et les actes, mais les sentiments. Sans doute la passion qu'il éprouve alors pour M"'^ Clotilde de Vaux agira puissamment sur les tendances afTeclives du philosophe et l'entraînera plus tard vers le mysticisme, mais elle ne déterminera passa direction : celle-ci aura été conçue indépendamment delà passion même, et jugée indispensable à la solution qu'il poursuit depuis tant d'années.

Disjoindre ces deux [)arties delà carrière du philosophe, ce serait, non seulement injustement le mutiler, mais rendre sa viv3 tout entière inintelligible. Cependant, un changement de méthode distingue, et devait distinguer, la phase de réorganisation sociale. D'inductive, elle est devenue déductive, et c'est sur une sociologie abstraite que l'œuvre déductive se basera. Ici, ciiacun a le droit et même le devoir de rechercher, comme l'ont fait Litlré et Mill, si la déduction est légitime. C est Comte lui-même qui a écrit ces lignes : « L'état d'abstraction indispensable aux grands efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison, puljlirjue, si propre à consolider et à rectifier sa marche

particulière toujours plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité cet assentiment universel. objet final de ses travaux. »

Le fondateur de la Philosophie positive relève de la méihode positive et s'y soumet donc spontanément.

Auguste Comte, après avoir été l'interprète de la raison publique, proposant à la raison publique l'hypothèse de l'homme de génie, fait appel lui même aux légitimes réserves Je les fais comme les fit un autre de mes maîtres, Littré.

Dans son œuvre déduclive, subjective, Comte a voulu fixer les traits permanents et essentiels des sociétés industrielles et pacifiques de l'avenir, en enveloppant l'organisme tout entier d'une morale supérieure : la distinction des classes sociales est maintenue, le pouvoir temporel est exercé par les chefs d'industrie, un pouvoir spirituel nouveau, centralisé et hiérarchisé, étranger au gouvernement temporel, pénètre dans toute la vie publique et privée, concentrant autour de lui l'action toute morale de la femme et du prolétariat ; les institutions de la propriété et de l'hérédité sont consacrées, mais soumises à l'empire inflexible de la morale, qui refoule toute tendance à l'absolutisme, à l'arbitraire. Il donne en général à la morale toute la place que prendrait la réforme du droit et des institutions' telle est la conce[)tion qui appelle mes réserves. Dans les limites de la déduction que je me crois accessible, la constitution d'un pouvoir spirituel semblable ne m'apparaît ni comme une donnée de l'évolution, ni comme nécessaire à l'autorité delà morale; charger un sacerdoce philosophique de diriger la constitution de la science vers l'utilité de l'Humanité est, à mon avis, gros de périls, et tend à faire une philosophie fermée d'une philosophie que fortifie et élargit sans cesse la critique; le péril de ce critère de l'utilité est de faire prendre des hypothèses hâtives pour des vérités démontrées, et méconnaître l'utilité de recherches actuelles, parce qu'il faudra des siècles pour la rendre sensible.

l'oeuvre d'auguste comte 205

Loin que je conçoive la distinction des classes comme définitive, la tendance, à mes yeux, esta leur fusion et vers l'égalité des conditions. Je ne conçois pas le droit individuel ou le droit public comme dépourvus de puissance organique, comme purement négatifs et révolutionnaires, et je pense que la démonstration s'en tirera des principes mêmes de la Philosophie positive. Déjà Proudhon, dans ses essais de constitution de la raison collective, n'a fait, d'après moi, que transporter dans la politique la théorie de la raison publique de Comte. Celle-ci trace, aux yeux du philosophe, le champ de la véritable exploration scientifique, en la faisant porter sur les impressions communes à tous, et ea faisant abstraction des diversités propres à chaque observateur. Ce qui veut dire que la raison publique est la résultante du concours incessant des raisons individuelles, de leur antagonisme, de leur critique éternelle ; elle réalise le relatif, par l'opposition permanente de leurs tendances à Vabsolu; dès lors, si cette raison publique a une valeur organique évidente, comment la refusera ses éléments nécessaires? Le libre examen individuel est donc la condition permanente de la positivité collective; et comme la souveraineté du peuple, le suffrage universel, ne sont que les expressions collectives du droit individuel d'examen, il faut, à mes yeux, non pas tendre à les rejeter comme négatifs et révolutionnaires, mais tendre à leur doimer la forme organique la plus féconde.

Je crois enfin, et surtout, que la prédominance de la morale n'exclut pas l'évolution du droit, que les progrès de la morale se fixent et doivent se fixer dans des formes juridiques plus parfaites, réalisant de mieux en mieux la généralité et l'équivalence des garanties ; je crois que, par là même, la propriété et l'hérédité n'échappent pas à des transformations rationnelles. Et cette évolution du droit, sa consolidation, jointes aux progrès de la morale imminente, auront pour effet de suppléer à tout pouvoir spirituel extérieur.

Cependant, nialgié ces réserves, j'entends montrer à quelle liauteur Comte a élevé la notion morale de l'Humanité, et quelle grande portée a cet empire définitif de la morale sur la politique. Les économistes ont bien reconnu les caractères essentiels des organismes sociaux dans la division du travail et la coopération à un commun résultat ; mais, dans la conception économique, l'individu livré à son seul intérêt égoïste n'a pas conscience de ce concours, Comte s'empare des ces caractèies organiques, les généralise, les étend à toute l'activité sociale, et cette coopération à la vie de l'ensemble devient, à ses yeux, dans tordre moral, conscienle pour rindwida. La conscience morale s'illumine et s'élargit ; c'est alors qu'il embrasse non seulement tous les coopérateurs de la génération actuelle à la vie collective, dégageant le sentiment de leur solidaiité" mais il prolonge, dans les prcifondeurs du passé, la continuité des générations encoie associées dans celte unité toujours grandissante et pesant d'un poids toujours plus lourd sur nos idées, nos sentiments, nos actes. Les liens de dépendance qui attachent la vie de chacun à l'ensemble de ses prédécesseurs et de ses contemporains se déroulent alors; la vie de l'individu, isolée du présent ou du passé, cesse d être concevable.

Le philosophe reviendra sans cesse sur cette pensée, que l'Humanité est seule réelle, réelle en ce sens que l'individu ne peut s'isoler d'elle que par abstraction; et s'il osait nier ces liens du temps et de l'espace, il ne trouverait, pour exprimer son ingratitude et son blasphème, qu'une langue, fille d'une coopération séculaire. Cependant^ par un nouvel effort, le philosophe précisera la notion de l'Humanité en l'idéalisant et en la prolongeant dans l'avenir* c'est qu'en effet, elle n'aura de suprématie morale que si sa notion embrasse les seuls êtres qui ont effectivement concouru à son développement progressif, en excluant ceux qui lui ont été funestes et qui ont été pour elle un fardeau. Il proposera alors, comme fm, à l'individu, de se rendre associable, digne d'être incor-

l'œuvre d'auglste comte 207

pore au souvenir de rHumanilc immorlelle, parlicipant à son immortalilé, el celle sanction prendra définitivement la place de Timmortalité personnelle des chrétiens. Une fois cette Humanité réelle et idéale conçue, toutes les activités distribuées entre les classes sociales se ramènent à elle, elles deviennent des fonctions de l'Etre collectif, toutes les institutions de droit individuel, la richesse elle-même, sous l'empire de la morale, acquièrent une destination sociale, le contrat de travail, le salariat subissent une transformation morale, et de la notion de fonction dérive l'universelle notion du devoir, qui relègue le droit, quand il ne procède pas du devoir même, dans les phases de révolte, d'anarchie, d antagonisme, comme Vultinia ratio du peuple, de l'homme ou du travailleur opprimés.

Toute celte conspiration des éléments sociaux vers l'Humanité se traduira, dans l'intimité de l'âme humaine, par lunilé du sentiment, de la pensée et de l'action, sous la prépondérauce du sentiment social, de l'altruisme qui donne limpulsion el la direction à la conduite humaine j et au dehors, dans la société, elle se résoudra dans l'unité de la politique, de la science, de la morale. La politique aura pour mission de seconder l'Humanité dans les fonctions d'ordre et de progrès qu'elle accomplit ; la science l'éclairera et tracera les limites de lactionqui peut être exercée sur le mouvement de l'histoire ; elles seront, l'une et l'autre, subordonnées à la morale, la vraie souveraine, qui se confondra avec l'expansion indéfinie de l'altruisme, et cette vaste synthèse idéale et réelle prendra le nom de religion de l'Humanité.

Notre pensée fléchit devant d'aussi prodigieux efforts de synthèse et devant une telle identification de l'homme avec 1 Humanité. Et quelles que soient les divergences au sein de Fécole de Comte, et les réseives qu'éveillent l'idée d'un culte, d'un dogme, d'un régime nouveaux et la constitution d'un pouvoir spirituel, il reste comme héritage commun les éléments essentiels d'une morale purement humaine et, avec

208 DlbCOURS PHILOSOPHIQUES

elle, la prédominance définitive de l'altruisme humanitaire, succédant à la préoccupation de l'immortalité personnelle ; l'ère de la morale positive qui s'ouvre se séparera de l'ère théologique et métaphysique antérieure, par une conception de la mort et de l'immortalité, comme le monothéisme chrétien s'est séparé du monde antique par une conception de la mort et de l'immortalité ; il reste la subordination dernière de la politique à la morale, et la pénétration toujours plus profonde du droit par la morale sociale même.

L'avenir réalisera, sous l'inspiration d'un idéal plus élevé et sous la discipline de la science, les pratiques, compatibles avec celle-ci, d'un culte ou d'une vénération de l'Humanité. Telle la commémoration des morts, qui se dégage d'elle-même, comme le plus pur rayonnement du sentiment grandissant de la solidarité.

J Stuart Mill a dit que Comte était ivre de morale. En effet, et c'est sa gloire impérissable, il eut l'ivresse de l'Humanité; c'est pour cela qu'il restera dans l'histoire l'un de ses plus grands représentants. C'est pour cela aussi qu'on ne peut le bien juger qu'en le rapprochant de ses contemporains. 11 aimait à se rattacher à Descartes et à Bacon ; à la vérité, son œuvre prolonge et réunit les leurs dans une vaste synthèse, mais cette filiation historique lointaine ne donne encore qu'une pâle signification à l'œuvre de Comte. C'est qu'il faut placer directement avant elle l'Encyclopédie et l'œuvre critique de Philosophie du xveu^ siècle, la crise révolutionnaire, léguant, à travers les ruines accumulées, l'idée d'une science de l'histoire, du progrès indéfini de notre espèce, dans le testament de la Révolution dressé par l'immortel Gondorcet ; il faut placer le mouvement de réaction et le retour de la pensée de J. de Maistre vers la constitution organique de l'Eglise au moyen âge, imposant à la philosophie moderne la justice dans l'histoire; il faut placer le déchaînement des égoïsmes, l'anarchie intellectuelle, économique et sociale, et de cette situation bouleversée faire sortir

l'oelyue d'auguste comte 209

un inexprimable besoin d'unité, de reconstitution, de rénovation morale et sociale. Avant tous les autres, Saint-Simon et Cb. Fourieren eurent le noble tourment et le communiquèrent à leurs disciples; quand l'école de Saint-Simon se divisa, les disciples l'emportèrent, soit dans la direction du catholicisme avec Bûchez, du déisme, du spiritualisme avec Pecqueur et J. Reynaud, du panthéisme avec Bazard, de l'humanisme avec P. Leroux.

Au milieu de tant d'efforts où le génie se mêle à l'utopie, Comte, reliant les deux siècles par une pensée organique, ce qu'avait entrevu Saint-Simon, chercha l'unité et la puissance de l'homme dans une philosophie qui fût de même nature que la science ; ayant, comme l'a dit Lewes, des épaules d'athlète, il en dressa l'édifice sur ses épaules et le couronna d'une morale humaine. L'édifice est encore là, il a traversé le siècle qui va s'éteindre. Et comment cette grande œuvre ne serait-elle pas vivante encore pour nous?

Est-ce que l'unité mentale et morale est réalisée? Est-ce qu'on peut la demander à une autre philosophie que la philosophie des sciences, et à une autre morale que la morale humaine? Est-ce que la théologie peut ressaisir le gouvernement moral du monde, elle qui n'est plus historiquement qu'un élément de nos désespérants antagonismes? Le seul principe de la Tolérance, conquis au prix de tant de sacrifices, impose de rechercher l'unité spirituelle en dehors de toute conception de l'absolu. Il y aune connexion intime entre cette expression essentielle de la justice et la relativité de la connaissance. L'homme qui renonce à imposer sa loi à son semblable est aussi celui qui reconnaît la limitation de la connaissance humaine, et s'incline devant l'œuvre de ce que Comte a appelé l'Intelligence collective. Cette œuvre est enfin constituée ; c'est la synthèse toujours perfeclible de la connaissance relative du monde, de l'homme, de la Société. Le fondement de la justice, les éléments altruistes d'une morale sociale supérieure sont dégagés de la nature humaine

DISC0CR3 PHlLOaOPUlQCES 14

210 DISCOURS PHILOSOPHlyUES

et d'une conception de l'Humanité qui n'a jamais été égalée à aucune époque de l'histoire. N'est-ce pas là que la Société trouvera la fin de son anarchie mentale et morale?

Est-ce que la question sociale est résolue ? Nos déchirements ne nous éloignent-ils pas même de ce pacte solennel que Comte appelait l'incorporation du prolétariat? Cependant, grâce surtout à l'impulsion d'A. Comte, le xix* siècle déroule l'œuvre collective grandiose de la science sociale, qui sera le fondement elle-même d'une politique positive entrevue depuis trois quarts de siècle, objet constant des méditations du penseur. N'est-ce pas là ce qui doit guider vers les plus hautes destinées cet immense effort de solidarité humaine dans lequel se renferme toute la solution du problème social ?

Est-ce que, par une ironie sanglante, le régime de l'industrie, malgré les prévisions des philosophes, n'est pas aussi celui de la guerre ? Est-ce qu'on espère la conjurer sans que la philosophie pénètre plus avant dans les secrets économiques et sociaux de la guerre, sans que la voix de l'Humanité même, assez puissante, domine enfin les intérêts, les appétits et les passions ?

Comment alors l'œuvre du philosophe qui, plus qu'aucun autre, a communié avec l'Humanité, en repensant la pensée collective, eu confondant son àme dans l'idéal collectif, comment ne serait-elle pas un rappel perpétuel aux conditions mêmes de l'unité^ de la justice, de l'apaisement, de la réconciliation du genre humain avec lui-même? Et si le xixe siècle a failli à sa mission tracée par la Philosophie, comment méconnaître que, grâce à elle, il a au moins préparé l'œuvre organique du xxe siècle, pour lequel le mot de Saint-Simon mourant sera vrai enfin : Le fruit est mûr, il faudra le cueillir.

C'est donc à nous, aujourd'hui, c'est aux philosophes, c'est aux prolétaires, leurs alliés directs, qu'il appartient de

l'oeuvpe d'al;guste comte 211

donner une signification plus haute encore à la parole d'Alfred de Vigny : « Qu'est-ce qu'une grande vie? C'est la pensée de l'homme, du philosophe, réalisée par l'Humanité même. »

{Discours d'ouverture prononcé à Rome, le 20 septembre 190/;, au Congrès International de Libre Pensée.)

L'esprit humain, dans sa marche progressive, étend les méthodes scientifique à des classes de phénomènes de plus en plus complexes jusqu'à les embrasser toutes. Le siège des conflits les plus aigus de la pensée positive et de la pensée théologique, se déplace parla même. Du xvii*^ au xix® et au XX® siècles, il passe de la physique céleste et terrestre à la biologie, au domaine de la conscience, à la science sociale ; et là même il change peu à peu d'aspect avec les conquêtes de l'esprit scientifique. Il en est ainsi pour la science sociale.

Au début du xix® siècle s'opposent, dans leur expression la plus radicale, l'inlçrprétation surnaturelle et linterprétation positive des phénomènes sociaux. En 1828, pour ne citer qu'un nom illustre, Frédéric von Schlegel, contemporain de J . de Vlaistre et de de Bonald, dans sa philosophie catholique de l'histoire, parle encore la langue du Discours de l'histoire unioerselle, de Bossuet.

La volonté, la main divine, suivant les expressions mêmes de fauteur, conduit tout. C'est du monde invisible que sort l'action qui se développe dans le monde visible, c'est dans le monde invisible qu'est la fin dernière, le but suprême. Les grands moments de l'évolution de l'humanité sont marqués par l'intervention divine ; la parole, la force, la

lumières ont les degrés de la grâce accordés aux grandes périodes de l'histoire, depuis la révélation primitive jusqu'au point où le phare du christianisme se dresse dans le monde, et depuis ce moment jusqu'à la restauration complète de la conscience universelle, soustraite aux lumières purement humaines, incertaines et trompeuses, pénétrée enfin et pour jamais de la lumière divine. Dominée par l'absolu, la philosophie de l'histoire est tout eatière suspendue entre la recherche des causes premières et celle des causes finales des événements humains.

. Au même moment du xix^ siècle, dans ses opuscules publiés de 1822 à 1828, le fondateur de la sociologie moderne^ l'immortel A. Comte, annonce avec l'éclat du génie celte physique sociale que le grand Vico entrevoyait comme Vhistoire et la philosophie de l'humanité.

La science nouvelle aura pour objet propre l'étude des phénomènes sociaux dans le même esprit que les phénomènes astronomiques, physiques, chimiques, physiologiques, c'est-à-dire assujettis à des lois naturelles invariables dont la découverte sera le but des recherches.

Elle venue, le domaine de la réalité est tout entier conquis à l'esprit scientifique ; l'unité de la pensée humaine, dans l'ensemble de nos connaissances, est définitivement consacrée par l'effort accumulé des siècles, et la science sociale n'est pas seulement le couronnement de la série des sciences positives, mais elle va dissiper les antagonismes des connaissaaces incertaines, mettre un terme à l'anarchie intellectuelle, et donner à la fois un fondement inébranlable à l'action réfléchie de l'humanité sur ses destinées, au progrès indéfini.

Par elle la société humaine, sous tous ses aspects, dans l'ensemble de ses manifestations et de son développement, sera considérée comme un phénomène naturel, régi par des lois que lui sont propres. Toute conception surnaturelle sera désormais bannie de la sociologie, comme de l'ensemble

de nos connaissances. Et ce sera là le vrai, l'irrévocable divorce.

Plus profondément humaine d'ailleurs que la critique du xviiie siècle, qui n') voyait que le produit du calcul et de la fourberie des tyrans et des prêtres, la critique moderne y verra une expression spontanée de la pensée humaine. Les conceptions théologiques n'interviendront, dans la science sociale, que comme phénomènes d'un certain ordre, et loin qu'elle leur assigne Timmuabilité ou la supériorité due à une origine divine, la philosophie positive les soumettra à une inflexible relativité historique. Les savants inspirés de son esprit pourront se diviser sur la genèse et l'évolution des formes rehgieuses, sur les rapports des conceptions religieuses avec les autres phénomènes sociaux, sur la nature même du phénomène religieux encore aujourd'hui controversée, opposer, avec Loria, à la loi des trois états intellectuels de Comte, la genèse des religions d'après les plus audacieuses théories du matérialisme historique ; mais si, pour celui-ci, elles ne sont que l'expression d'un mode préparatoire de penser s'évanouissant finalement devant la science, pour celui-là elles seront la projection idéale d'un état économique destinée à disparaître avec lui. Il suffira à un Leplay, chef célèbre d'une école sociologique, d'adopter comme postulat immuable la supériorité du Pentaleuque pour être écarté de la sociologie même par un Durkheim animé de l'esprit positif ; l'auteur d'un livre sur r Evolution sociale, Kidd, caractérisant l'avenir par la prédominance sociale de la religion sur la science, sera sévèrement condamné par un penseur positif comme Vaccaro et renvoyé à l'ancienne philosophie de Ihistoire ; l'effort de conciliation d'un Spencer, alors même qu'il a enlevé à Tinconnaissabie toute personnalité surnaturelle, sera encore rejeté pai un Guyau ou un Roberfy dans la métaphysique; Comte lui-même, bien qu'il ait dégagé de tout surnaturel sa religion de l'humanité, et qu'il ait, par là, même aux

216 DISCOURS PHILOSOPHIOUES

yeux des théologiens, anéanti jusqu'à la notion même de la religion, sera jugé infidèle à sa propre méthode, pour avoir tenté de projecter devant nous un idéal absolu de l'humanité. Ainsi, suivant l'esprit même de sa fondation, dans aucune partie du domaine de la science sociale, on ne considère jamais que des phénomènes et des lois, et l'élimination irrévocable de l'absolu apparaît comme inséparable de sa constitution même.

Transportez- vous à la fin du xix'^ siècle et au commencement duxx" siècle; le conflit subsiste, mais des transformations se sont accomplies. Le surnaturel, qui a été de plus en plus refoulé dans les sciences physiques recule devant la sociologie positive. « Longtemps, dit un sociologue ecclésiastique, on a demandé au ciel de nous renseigner non seulement sur nos destinées futures, mais encore sur noire situation présente. Une science dérivée du dogme oublia trop que la révélation surnaturelle n'était pas venue nous dispenser de l'eftort, et que l'homme devait fouiller la terre s'il voulait satisfaire une curiosité humaine. Aussi, bien des réponses improvisées furent démenties par l'expérience. » Ainsi parle le P. Vermeersch.

Après avoir déroulé le plan divin, voici que la philosophie sociale va dérouler aussi l'effort humain spontané. L'Eglise renonce, pour le passé de l'humanité, à des déductions trop incertaines et périlleuses du dogme ihéologique, lui préparant à elle-même les blessures cuisantes que lui a faites la condamnation de Galilée ; mais on n abandonne en rien la révélation surnaturelle ; même non apparente, elle supporte toujours la trame de l'histoire, elle éclaire toujours l'avenir, et le secret des destinées humaines reste sur les genouxdes dieux.

Sous la double pression des forces antagonistes de la pensée moderne et des aspirations intérieures qui l'agitent, la divisent ou peuvent la diviser, pour lutter au dehors, pour affermir et unir au dedans, l'Eglise a accompli, sous

nos yeux, un remarquable effort d'adaptation du dogme éternel aux acquisitions modernes de la science humaine.

Il semble qu'elle obéisse à la loi de ce rythme séculaire auquel Gabriel Tarde enchaîne le mouvement de l'histoire, et qu'elle parcoure une fois encore le processus d'opposition, d'adaptation si ingénieusement décrit par lui. Elle renouvelle l'œuvre qu'elle entreprit aux premiers siècles de l'ère en puisant dans la science antique, ce qu'elle fit au xiiie siècle avec le plus illustre de ses docteurs. Saint Thomas, en condensant tout le savoir acquis, et tel est son espoir d'atteindre aux résultats qui lui furent assurés alors, tel est l'orgueil des inspirations de l'absolu, qu'elle se croit appelée à ressaisir le gouvernement des esprits, la direction de la sociologie elle-même constituée sans elle et contre elle.

L'Encyclique .lierai Palris, en unissant les découvertes modernes à la sagesse antique, les nova aux vêlera, s'applique à la fois, dans une même pensée, à l'organisation du savoir humain et à l'organisation de la lutte contre les adversaires de l'Eglise, contre toutes les écoles qui veulent arracher définitivement l'esprit humain aux étreintes de l'absolu. Le chef de la catholicité, en même temps qu'il engage à recevoir, de quelque part qu'elle vienne, de bonne grâce et avec reconnaissance, toute pensée sage, toute découverte utile, retrace, d^une main inflexible, le plan du système des connaissances, avec la division tripartite : la science humaine, expérimentale; la philosophie; le dogme, science divine. Les sciences expérimentales, avec elles la sociologie, ont leur domaine défini, elles seront rattachées toutes aux principes de la philosophie renouvelée, pour atteindre par elle les résultats atteints au moyen âge, de repousser toutes les erreurs du temps antérieur et du temps actuel, et de forger des armes invincibles pour dissiper l'erreur à venir. La philosophie renouvelée de la scolastique, du thomisme, n'estpasle seulequi puisse, à toutes les époques, être liée au dogme, elle apparaît aujourd'hui comme celle qui s'adapte

le mieux à l'état de nos connaissances positives, et à la défense du dogme. Elle est celle qui tend à réaliser le mieux l'unité de la catholicité travaillée par l'esprit moderne, elle est celle qui réalisra le mieux son unité d'action dans les luttes du xx= siècle.

C'est ainsi, par exemple, que les plus remarquables penseurs de la catholicité, comme Van Weddinghen et Mercier^ sacrifient définitivement le spiritualisme dualistique de Descartes, jadis souverain mais devenu inconciliable avec l'expcrimententalion physico-psychique contemporaine, et se prononcent avec ardeur, dans l'ceuvre philosophique nouvelle,pour une hypothèse anthropologique, reprise d'Aristote et de Saint Thomas, et qui exprime l'unité de la vie et de la pensée, parce que, d'une part, elle s'adapte à l'expérimentation moderne, de l'autre, elle abrite toutes les conceptions théologiques traditionnelles.

Les philosophes du xviii^ siècle firent une Encyclopédie pour renverser l'ancien système théologique et féodal ; au xixe siècle, Saint-Simon conçut, Comte esquissa en maître une Encyclopédie nouvelle pour constituer le système nouveau spirituel et temporel: à la fin du xix° siècle, l'Eglise tente son Encyclopédie à elle pour ressaisir et consolider sa puissance.

C'est dans les pays soumis encore à l'action dirigeante de ^Eglise que se déroule toute son idée organique. Telle la Belgique. C'est faire œuvre de critique étroite, c'est une erreur périlleuse que de ne voir, dans le conflit avec l'Eglise en Belgique, qu'une lutte de partis politiques sous des formes brutales et vulgaires. En Belgique, c'est des hauteurs de l'unité théologique, philosophique et scientifique que doit, selon la pensée de l'Eglise, rayonner l'unité politique et sociale delà catholicité, dans la mesure oii elle est réalisable encore. Le grand effort est à l'Université de Louvain, l'inspiration directrice est à Rome. Avec le dessein inflexible de fortifier les veiera par les nova, un vaste travail coopératif est

institué, embrassant l'étude de la nature, de l'homme, des sociétés, tout le domaine de l'expérience. Picavet, dans une œuvre de critique puissante et de loyauté, a rendu témoignage aux savants catholiques engagés dans cette entreprise: méconnaître l'importance de leur effort, leur zèle et leur large culture, ce serait méconnaître aussi la grandeur du péril et la grandeur de notre propre mission. Pendant que les groupes savants, défenseurs de l'Eglise, poursuivent d'une part, avec une âpreté inlassable, mais dans des exposés parfois remarquables par leur objectivité, la dissolution implacable de toutes les conceptions synthétiques des philosophes indépendants, de toutes les formes delagnosticisme, du positivisme, du matérialisme, du phénoménisme, du monisme, d'autre part, très nettement conscients des avantages de la combinaison des efforts, ils organisent méthodiquement, par une ingénieuse division des tâches, le travail sociologique, et préparent laborieusement les matériaux de l'édifice de synthèse qu'ils rêvent d'élever sur les ruines des autres philosophies.

Pour quiconque a la claire vision des luttes suprêmes du x\*' siècle, jamais le conflit ne fut plus élargi, ne concentra plus d'énergies intellectuelles et ne porta avec plus de netteté sur des objets plus décisifs.

« Le catholicisme, a dit Espinas dans une forte étude, puise très légitimement aux sources vives du savoir que l'Etat a aménagées pour tous. Il est donc probable que la diffusion d'une doctrine pour laquelle la société est un fait humain, naturel, et qui préconise une politique exclusivement positive, rencontrera des difficultés persistantes. »

C'est pour cela même, ajouterai-je à ces paroles d'Espinas, que notre devoir à nous est de porter l'effort sur les points qui dominent tout le conflit, et ce qui domine tout le conflit, c'est la nécessité de poursuivre inflexiblement, dans la conception et dans l'action, dans le domaine de la pensée et dans celui delà volonté, l'unité fondée sur la relativité des

connaissances humaines, et l'élimination de l'absolu. C'est là qu'est noire puissance invincible. Le poète philosophe a peint le passeur d'eau intrépide, luttant, même avec des rames brisées, et qui, entraîné à la dérive, tient serré dans les dents le rameau vert, symbole de l'idée et de Tidéal. Ainsi, sans cesse battu par les retours de l'autorité et du dogme, le libre examen traverse héroïquement le cours des âges ; il faut qu'il atteigne la rive pour y dresser l'édifice du savoir relatif", dans son unité imposante et dans'son humanité triomphante.

L'encyclopédie de l'Eglise, quelques concessions qu'elle ait faites à l'esprit positif, réunit des connaissances d'origine distincte et de nature opposée. La philosophie est le lien llexible, l'hypothèse mobile qui rattache les vérités démontrées de la science expérimentale au dogme, objet surnaturel de la foi . .

Sans doute, pour un penseur catholique, ces trois groupes de connaissances ont une indépendance relative, et léalisent l'harmonie du savoir : mais pour la critique libre, entre la connaissance relative, limitée, fondée sur l'expérience humaine, et les vérités absolues du dogme, fruits de l'expérimentation directe de l'absolu, révélation de l'Etre suprême sur les mystères mêmes de l'Etre, ce n'est pas un rapport d'égalité, mais un rapport de dépendance qui s'établ'ten dernière analyse. Cette dépendance est par le croyant en général acceptée.

Voici un économiste catholique savant et sincère, M. Brants ; il place ces lignes au début de son œuvre scientifique : « L'économie politique est subordonnée en droit à la loi morale et à la loi religieuse qui la précise et par conséquent aux sciences qui s'en occupent. » Il ne s'agit pas de la loi morale seule, qui est humaine, mais de la loi religieuse, qui est prétendument divine, et il s'incline devant l'autorité du pontife dans l'enseignement et dans l'action. La théologie fait pénétrer dans la science des fins qui la

dépassent ; est-ce là une autre chose qu'une indéfectible subordination de la science?

Quel autre sens peut-on donner à une sociologie catholique distincte de la sociologie même, alors surtout qu'avec d'autres savants religieux, on la définit une science assez indépendante pour t'O/V, assez docile pour croire ?

« Cette suprématie, a dit un philosophe thomiste, appartient sans aucun doute, à un degré supérieur, à la théologie. Puisqu'elle puise ses principes et ses lumières dans une source surnaturelle, puisqu'elle possède une plus grande certitude, elle doit en faire profiter les autres... La fol ne défaille pas comme le fait si souvent notre chancelante raison, et voilà pourquoi c'est un devoir, pour cette dernière, d'accepter le contrôle de la théologie. En cas de conflit, elle est l'arbitre, en dernier ressort et sans appel. Quand elle a rendu sa sentence en connaissance de cause, le différend est terminé. Roma locula est, causa fini ta est. »

A défaut de soumission spontanée, si le croyant cède à l'esprit critique, il se heurte, tôt ou tard, à des résistances invincibles, n'ayant d'autres perpectives que la condamnation ou la révolte. La foi n'a pas seulement des fondements subjectifs,elle en a d'objectifs :il y a un Christ historique, il y a un Christ surnaturel ; des événements de la vie du Christ historique sont, pour l'orthodoxie, marqués du caractère divin; par lui, Dieu pénètre dans l'histoire, et par le miracle devient perceptible à l'historien; l'orthodoxie exige qus ces deux Christs se rejoignent, que le divin se retrouve dans le prolongement de l'humain .

Le reproche fait à l'abbé Loisy est d'avoir superposé, en des plans distincts, les deux Christs et malgré la pureté et les protestations de sa foi, d'avoir livré le Christ de l'histoire à une interprétation toute humaine, et le Christ delà foi à une interprétation symbolique de la réalité historique. Le libre examen individuel, dans la sociologie de l'Eglise, vient se briser contre l'interprétation fixée par la société

religieuse elle-même, et qu'elle ne peut abandonner sans suicide. L'abbé Loisy est atteint par la Congrégation de l'Index, il l'est par le Saint-OfBce, son silence es tdéjà une victoire de l'Absolu, l'intervention du pontife infaillible achèverait la défaite de la raison. Pour résoudre ces contradictions il n'y aurait qu'une issue, dissoudre l'autorité religieuse elle-même, et c'est là qu'aboutit la logique héroïque d'un Marcel Hébert.

L'Eglise, en abandonnant du terrain au déterminisme sociologique, n'a supprimé ni- la lutte ni la révolte, elle les a fait reculer ; on retrouve la lutte ardente, incessante, aux confins de l'anthropologie, de la psychologie et de la sociologie; le penseur chrétien aura des solutions absolues aux problèmes que la méthode objective abordera, il niera a priori que les vérités de la foi puissent être en contradiction avec celles de l'expérience, il épuisera les efforts d'adaptation des vérités exprimentales au dogme, et sera implacable pour les hypothèses par lesquelles on tentera d'ébranler sesconceptions a priori. Mais dans l'intimité même de ces penseurs individuels, pressés de plus en plus par la démonstration scientifique, le drame de nos antagonismes se reproduira àchaque pas. L'Eglise nous vante ses savants restés catholiques ; que ne pourrait elle nous dire des combats intérieurs de tant de nobles esprits, divisés entre la foi et la science, et qui reproduisent en eux-mêmes les déchirements tragiques de l'histoire, et parfois s'échappent meurtris ou mutilés comme un Renard ou un Hébert, témoins vaillants de la liberté de l'esprit, victimes indomptées de la domination de l'Absolu ?

Que penser du rêve de domination qui agite encore l'Église? Comment pourrait-elle ressaisir le gouvernement de la pensée. D'une part elle recule sans cesse, s'efforçant dé rendre le dogme moins accessible et moins vulnérable ; de l'autre elle nesoustrait l'esprit humain à aucun déchirement, et dans son propre sein, là oii elle n'étouffe pas l'esprit de recherche, elle déchaîne l'insurrection 1

A l'œuvre constructive si instable de l'Eglise, le libre ■examen opposera l'Encyclopédie du savoir posilif,expression suprême de l'unité définitive dans le mode de penser. De même nature dans son ensemble philosophique et dans toutes ses parties, elle est partout l'expression de la relativité des connaissances humaines; elle ne se composera, à chaque moment, que de ce qui aura résisté au contrôle incessant de ia raison .

L'Eglise imagine qu'elle se fortifie en poursuivant la critique âpre, acharnée et l'anéantissement des systèmes philosophiques. La foi scientifique du genre humain est supérieure aux systèmes, elle leur survit, inébranlable et sereine. La grandeur et la puissance invincible de la pensée scientifique, -c'est qu'elle peut supporter le doute fatal à la foi religieuse. C'est que nous savons que la synthèse des sciences «e construit sous nos yeux peu à ' peu, par TefTort collectif des penseurs de tous les âges, par la ventilation même d'une critique inflexible. De Roberty, dans sa dernière œuvre sociologique, rendant un éclatant hommage à la classification des sciences de Comte, dit que le philosophe français a fait oeuvre d'historien. Rien ne rendra plus profondément ma pensée ; loin de porter à jamais l'empreinte d'un génie dominateur, la synthèse scientifique, toujours perfectible, est le devenir perpétuel de la pensée collective, qui se réfléchit seulement dans des Bacon, des D'Alembert, des Comte, des Spencer. Ce sera l'héritage commun du genre humain, l'expression de son unité intellectuelle.

La sociologie est le couronnement de l'édifice du savoir relatif, elle dépend de tout le vaste système de connaissances sur le monde et sur l'homme, et pour expliquer ses propres phénomènes, elle s'incorpore même tout ce vaste savoir, au point que l'encyclopécie des sciences peut s'interpréter comme une-conception sociologique du monde, une philosophie sociale, une science de l'humanité. Dans ce domaine sociologique immense, on a pu redouter que l'esprit de

système ne ramenât la domination de l'absolu, en enchaînant la science soit à l'un de ses facteurs, soit à Tune desclasses de ses phénomènes. Durkheim et Asturaro ont eu des paroles amères sur le péril de la science nouvelle entraînée par cette fascination, et Squillace a consacré un ouvrage entier à la classification des systèmes. Quelle place n'ont pas prise depuis les Lilienfeld, les Schaofïle, les Spencer, les conceptions organiques de la société, quelles séductions cette analogie biologique n'a-t-elle pas exercée jusqu'à nos contemporains comme Worms ? Quel rôle prépondérant le génial Tarde n'a-t-il par tenté de donner à la psychologie individuelle? Â leur tour, quel ébranlement n'ont pas communiqué à la science nouvelle les antagonismes des conceptions matérialistes et intellectualistes de l'histoire, l'événement le plus important de l'histoire de la sociologie dynamique ?

La mort vient de frapper ces représentants illustres de la science sociale, les Spencer, les Lilienfeld, les ScheelHe, les Tarde ; elle les livre à la gloire, emportant dans la nuit de l'oubli les éléments absolus de leurs conceptions. Qui ne voit, dans l'action d'une critique incessante, se dissoudre les hypothèses bio-sociologiques, expressions aventureuses de la solidarité des phénomènes sociaux, et la rigueur extrême des conceptions matérialistes et intellectualistes fléchir peu à peu devant la corrélation, l'interdépendance des phénomènes sociaux ?

Là encore, du travail collectif des savants, se dégagent les lois naturelles, dans leurs formules plus complexes, plus flexibles, corrigeant les rapports de, subordination fondamentale que les faits sociaux ont entre eux, par leurs réactions mutuelles, par l'indépendance relative que l'évolution assure à chacune de leurs classes ?

.Là encore^ le progrès de la science est au prix de l'élimination de l'absolu.

La sociologie ne serait qu'une œuvre spéculative stérile, si

elle ne devait inspirer la pratique des nations. D'une compréhension positive du monde et de l'histoire, l'esprit humain doit tirer la direction delà vie sociale. C'est là qu'est la fécondité d'une science désintéressée qui ne sert que les intérêts de l'humanité.

La part de l'intervention réfléchie de la collectivité dans sa propre évolution n'a grandi que dans la mesure où la sociologie s'est dégagée de l'ahsolu. L'économie politique du laisser faire, appelée par une dérision amère à abriter un individtialisme sans entrailles, n'avait d'autre fondement qu'une hypothèse théologique : les intérêts individuels tendent spontanément, en vertu des lois naturelles auxquelles ils obéissent, à réaliser un ordre social réglé par l'auteur des choses. Telle est l'âme de l'œuvre des fondateurs de l'économie politique, des physiocrates et d'Adam Smith ; près d'un siècle après, les adversaires les plus décidés du pessimisme de Ricardo, les Carey, surtout les Bastiat placent encore un acte de foi en la Providence à la base de leur œuvre de restauration d'une science optimiste et d'une politique individualiste. C'est ainsi que la notion delà loi dans les phénomènes sociaux, loin d'être purement indicative et d'exprimer la constance des rapports des choses, est devenue une prescription impérative et intangible de la Providence. Il a fallu la dégager de cet appareil métaphysique, dissiper la redoutable fascination des causes finales et de la conception d'un ordre invariable et absolu tracé par la divinité, restituer aux phénomènes et aux lois leur relativité historique, pour faire pénétrer le génie réformateur dans l'ordre économique. C'est en s'éloignant de l'action divine préétablie que la science s'est rapprochée de l'intervention humaine salutaire. Telle est la portée que la notion des lois de l'histoire avait déjà pour Condorcet, le grand initiateur de la sociologie, et c'est pourquoi, en essayant d'étendre la prévision scientifique vers l'avenir, en fondant, sur la science et la prévision sociales, l'art social, la politique scientifique, il a été le

DISCOURS PHILOSOPHIQUES lÔ

précurseur de tous les réformateurs du xix* siècle, du plus modeste au plus radical, dès lors qu'ils cherchent leur inspiration dans la science.

Quoi qu'il faille penser aujourd'hui de l'œuvre sociologique de Comte, il n'en a pis moins tracé des voies lumineuses aux savants et aux réformateurs futurs : l'ordre qui se réalise spontanément dans les phénomènes sociaux est d'autant plus imparfait qu'ils sont plus complexes" c'est par là que, loin de repousser l'intervention, ils l'appellent, et Comte y a vu justement la base de tous nos progrès réfléchis ; c'est sur cette relativité et cette modificabilité des faits sociaux, que reposent pour toutes les écoles, quelles qu'elles soient, les espérances rationnelles d'une réformation de l'humanité, et, selon le mot de Comte, nos destinées actives tout entières.

C'est en prolongeant ces pensées que, quarante ans après Comte, Fouillée, dans d'admirables pages, exposera la réaction féconde de l'idéal sur l'humanité : « A l'art divin, écrira-t-il en contenant ses entraînements métaphysiques, à la Providence divine, secours problématique qui n'a jamais aidé que ceux qui s'aident eux-mêmes, se substitue une providence humaine et sociale, la seule sur laquelle nous puissions compter, parce qu'elle est nous-mêmes, la seule peut-être qui, après avoir été sa propre libératrice, puisse espérer d'être un jour, en une certaine mesure, la libératrice du monde.

Mais c'est une espérance métaphysique ; ce qui est positif pour la sociologie et pour la philosophie de l'histoire, c'est que Tavenir de l'humanité, sinon de la nature, est aux mains de l'homme. »

Plus près de nous encore, pour ne citer que les publications d'hier, les œuvres récentes de De Greef sur la sociologie économique, de Lester Ward sur la sociologie pure, justifient les espérances qui m'animent moi-même : du concours et du conflit des actions individuelles résultera pour la société dans son ensemble, une conscience de plus en plus nette des fins-

collectives à poursuivre, et dont la science sera le grand instrument. L'art social prévu par Condorcet atteindra alors tout son développement et toute sa puissance.

Si l'Église, dans l'interprétation de l'histoire fait place au déterminisme naturel des phénomènes sociaux, elle tend avant tout à maintenir l'avenir sous l'empire du dogme absolu ; avec elle se rcmipt Tunité de la pensée scientifique et de l'action pratique que la sociologie positive réalise. L'Eglise propose à l'homme et à l'humanité des fins et des sanctions suprêmes dans un ordre surnaturel; pour elle, le sentiment de devoir moral s'attache à une loi transcendante, divine. Elle aboutit à consacrer chez l'homme l'incapacité de s'élever à la justice par ses seuls efforts, c'est-à dire à la déchéance de l'humanité, et à la nécessité d'une rédemption surnaturelle ; et dans les pays soumis, comme la Belgique, à la direction spirituelle de l'Eglise, cette déchéance se traduit par l'interdiction de tout enseignement régulier de la morale qui n'est pas fondé sur les principes et sur les sanctions de la religion, elle crée par là même une inégalité monstrueuse des consciences, elle rompt dès le début la communauté morale égalitaire de l'enfance, gage de la communauté fraternelle de l'avenir. Telle est la double victoire de l'absolu, doublement désastreuse, mais c'est là aussi que l'effort de la pensée moderne est à la fois unanime et décisif.

Le problème moral reste aujourd'hui posé dans les termes mêmes oii le posait Proudhon, le grand méconnu, dans sa langue néo-kantienne, entre 1 affirmation de la capacité morale del'humanitéj entre l'immanence de la morale selon la Révolution et la transcendance selon l'Eglise, l'organe suprême de l'absolu dans nos sociétés modernes ; mais il est plus près d'être résolu, un demi-siècle après Proudhon, soixante ans après l'œuvre de Comte.

De Roberty écrit dans son A'o^t'eaap/'o^ramwe de sociologie : (( Une chose paraît certaine, c'est la rupture complète, sans retour possible, qui s'est peu à peu effectuée entre le

savoir moral et toutes les formes de la philosophie. La morale cesse d'être l'humble servante du dogme religieux ou métaphysique, elle réclame la qualité de science fondamentale et autonome. »

Cette conception de l'Ethique et d'uncEthique loutehumaine qui forme le fondement de toute l'œuvre sociologique de Koberty n'esl-elle pas sœur de la conception de votre illustre Ardigo qui ramène la sociologie à l'étude de la formation naturelle de la justice, véritable force spécifique de l'organisme social, comme l'alTinité et la vie sont les forces spécifiques des substances chimiques et des organismes?

Cette autonomie de la morale devant la religion est" une affirmation décisive de la conscience et de la science modernes, et rien ne prévaudra contre elle. Elle marque l'un des moments les plus imposants de l'histoire; on y vientpar toutes les voies de la science ; avec Fouillée, par l'étude critique de tous les systèmes contemporains ; avec Levy Bruhl, par l'étude directe du phénomène moral comme une réalité perfectible, en dehors de toute métaphysique et de toute théologie. On y vient avec les savants qui, comme Cosentin et Kowalewsky, remontent aux origines de la vie morale et montrent qu'elle n'y est pas débitrice de la religion, bien qu'elles se pénètrent plus lard ; avec les savants comme Durkheim qui montre au cours de l'histoire les fonctions politiques, économiques, scientifiques s'affranchissant une à une de la fonction religieuse, se constituant à part. La Conférence de la Haye a apporté cette consécration éclatante de la proclamation de la solidarité morale des nations, au moment où elle infligeait au Saint-Père la cruelle amertume de I éloigner.

L'analyse de la conscience contemporaine y mène avec Guyau et Séailles.

Guyau, recherchant quels sentiments humains se sépareront de la morale religieuse pour rayonner dans les institutions sociales futures, trouve le respect et l'amour. Il a raison.

Le respect, rapproché du principe de la relativité de la

connaissance humaine, lenfeirne tout le fondement de la morale sociale et du droit public ; i u' ne pouvant se prévaloir d'une autorité infaillible, l'égal et mutuel respect de la dignité humaine devient par là môme l'expression de cette tolérance, aspect de la justice si chèrement conquis. Les théoriciens calholiques du droit naturel et du droit public^ quelles que soient leurs tendances h se réconcilier avec les institutions modernes, ne peuvent admettre la simplicité et la solidité inébranlables de ces fondements. Ils sont irrésistiblement fascinés par l'hypothèse d'une conception immuable et absolue réalisant l'unité des consciences, que l'autorité doit défendre inflexiblement sans merci pour les antres croyances ; la diversité^ les' variations historiques des doctrines ne sont à leurs yeux qu'une déchéance, et la tolérance qu'une concession à l'égarement des âmes, livrant la morale sociale et le droit public aux retours offensifs de 1 Absolu ; si, d'une part, la sociologie politique catholique se rapproche delà conception moderne du droit, de l'autre, elle entretient encore les espérances de l'apologétique chrétienne, qui ne renonce et ne renoncera jamais à se pénétrer des inspirations de l'Absolu et qui restera toujours prête à faire recuhv V hypothèse âe\an[\a thèse de l'Eglise éternelle.

De son côté, l'amour se reporte vers la réalité collective et terrestre de la société, formée de toutes les générations humaines, et fait reculer la préoccupation du salut personnel placé dans an monde surnaturel ; Séailles, avec sa conception de la vie, Durkheim en proposant un impératif catégorique nouveau, qui nous rappelle sans cesse à notre fonction dans la vie humanitaire collective, sont dans la même direction d'idées et tendent au même progrès spontané de l'altruisme de S[)encer ou de Comte.

La morale humaine qui s'élabore ainsi aura [)Our fondement le système complet des lois du développement de la société, le système complet des lois du développement de l'esprit ; ensemble de connaissances relatives, sans doute.

230 DISCOUHS PHILOSOPHIQUES

mais si la théologie croit trouver dans l'Absolu le renipart indestructible de la morale, cet appui n'est assuré que par la foi; qu'elle s'ébranle et l'édifice tout entier seffondre, telle est la pensée formulée par le Saint-Père lui-même dans son encyclique du 2 février igo^i. Que la chute et le péché originel soient niés, et il ne reste plus de place ni au Christ ni à l'Eglise, ni à la grâce. C'est le péril d'un tel effondrement de la morale absolue livrée aux défaillances de la foi qui a rattaché définitivement à la morale scientifique des sociologues ou des savants comme Hœffding, Gustave Lebon ou Huxley. La loi, au xx« siècle, n'apparaîtra plus à l'humanité sur un nouveau Sinai, au milieu des éclairs et du tonnerre, révélant la majesté dun législateur divin ; c'est dans la nature humaine et dans l'histoire que l'on aura découvert cette racine du devoir que le génie de Kant fit pénétrer encore dans l'Absolu : humaine dans ses origines, humaine dans ses fins, la morale, toujours perfectible, défiera cependant rinstabillté des conceptions théologiques et métaphysiques, et nul ne réussira à l'ébranler qui n'ébranle en même temps le système tout entier des acquisitions scientifiques du genre humain.

C'est sous l'empire de la morale qu'une sociologie idéale prolonge la sociologie positive, déroulant les prévisions légitimes de celle-ci, incarnant dans les plans de réformation sociale la conception progressive de la justice. Un philosophe profond, Alfred Fouillée, a reproché à votre savant et vaillant Enrico Ferri d'avoir dit : « la sociologie sera socialiste ou ne sera pas. » I<es deux affirmations sont vraies d'après moi et ne se contredisent pas. Le socialisme m'apparait comme celte sociologie idéale liée indissolublement à la sociologie positive en prolongeant méthodiquement ce qui est vers ce qui doit être.

Le gage qu'il donnera à l'esprit positif et à la paix du monde c'est de se libérer des conceptions abstraites absolues, immuables, d'un socialisme métaphysique, a priori.

pour se placer définitivement dans la relativité historique, pour se soumettre aux lois de la continuité de l'histoire, peur dérouler dans le tîmps ce que la métaphysique utopique réunit, contracte en un type absolu de perfection.

Le socialisme sera l'expression d'une morale humaine déduisant des tendances des sociétés modernes les directions normales de l'Evolution future, Il emprunte à la philosophie du xv[ii« siècle et à la Révolution la tendance à légalilé de fait des conditions économiques, prolongeant l'égalité de droit, l'égalité civile et politique, l'égalité des dignités et des consciences, rayonnement dernier, expression généralisée du respect de la dignité humaine. A la philosophie du XIX* siècle il emprunte le sentiment altruiste, sous la forme la plus féconde et la plus organique d'une solidarité active enveloppant toutes les unités humaines, dans la conception grandissante de l'humanité, et dans des fins communes, poursuivies par une Providence terrestre.

Son effort constructif se traduira par un Droit économique «ouveau et par les formes socialisées de la propriété s'adaptant aux conditions historiques. Fidèle à sa direction morale fondamentale, il tendra, d'une part, à réaliser l'égalité de fait dans les conditions de lutte économique, dans les rapports contractuels, de l'autre, à universaliser pour les générations présentes et les générations futures, les garanties d'existence, de travail, d'indépendance, de sécurité, de développement normal, de participation au progrès de la civilisation dont les associations de droit privé n'assurent et ne maintiennent le bienfait qu'en laissant se perpétuer les plus profondes inégalités des conditions. Alors que le droit individualiste de propriété, par son élément absolu, s'adapte à la perpétuité d'une distinction de classes, le droit nouveau tendra à se fixer dans les collectivités et à éliminer foute distinction de classes sociales : par des transitions indéterminables a priori, il pourra s'opérer pacifiquement, dans la conception juridique du monde social, un changement dil

même ordre que celui que Galilée fit accomplir dans la conception du monde physique, lorsqu'il restitua, selon ses expressions, sa place à la terre dans le système solaire.

L'Eglise, la plus considérable des puissances morales organisées, entend donner une direction définie à la solution de la question sociale : là encore, elle se pénètre de l'Absolu ; pour apprécier son influence et celle de la sociologie pratique qu'elle inspire, il ne suffît pas d'interroger l'encyclique Reriim novarum^ mais l'ensemble des monuments dont le motii proprio du i8 décembre 1908 a condensé la substance et qui domine toute la catholicité. L'Eglise pose comme indéfectible l'inégalité parmi les membres de la société, comme éternelle la distinction des riches et des pauvres, des puissants et des déshérités, des lettrés et des ignorants, des princes et des sujets; la plaee assignée à l'égalité par la théologie est uniquement dans la communauté de rédemption du péché. La distinction perpétuelle des classes apparaît comme d'institution providentielle. L'Eglise consacre comme droit naturel, indiscutable, immuable le droit de propriété individuelle, source profonde de l'inégalité des conditions ; il est soustrait même à toute atteinte législative par une vraie décapitation de la démocratie, à laquelle elle interdit toute action politique, qu'elle réduit à un symbole impalpable et impuissant de l'égalité politique.

C'est dans l'intérieur et les limites de ce droit de propriété mis hors d'atteinte, dans les rapports juridiques et contractuels qui en naissent, qu'elle réalise les conditions d'équité et de justice de l'Encyclique Reriim novarum ; pour le surplus, c'est à la charité, non à la justice, à tempérer le droit, à corriger, à réduire les inégalités de répartition des richesses. Il n'est pas de trace d'un droit économique supérieur qui dépasse les limites de la bienfaisance.

Les savants catholiques les plus remarquables, tel M. Van Overberghe, retraçant les courants sociologiques modernes^

ont op[^)osé aux directions individualiste et socialiste la direction catholique appelée à résoudre leurs contracditions.

Tel est l'orgueil de la Théologie de s'assurer toujours le rang suprême. Mais une distinction plus profonde et plus décisive domine celle-là : d'une part, les conceptions qui se pénètrent de l'absolu métaphysique ou ihéologique comme l'optimisme individualiste du xviii^ et du xix" siècles, comme la conception théologique d'une inégalité indéfectible des conditions; d'autre part, celles qui s'inspirent exclusivement de la relativité historique des institutions, de leur perfectibilité indéfinie sous l'empire des progrès de la morale humaine. C'est à celles ci et nullement à la métaphysique ou à la Théologie qu'est due, dès le début du xix'^ siècle, la condamnation inflexible d'une science économique qui tendait à faire de l'homme un moyen, delà richesse une fin, que Sismondi, soixante ans avant l'Encyclique, flétrissait sous le nom de Chrématistique, dont Owen dénonçait les effets, il y aura bientôt un siècle, et si l'Eglise, dans les limites qu'elle s'est tracées, contribue au relèvement des travailleurs, à l'amélioration de leur sort, en pénétrant de plus de justice le contrat de travail, qui donc oserait dépouiller à son profit le mouvement de la science et de la conscience humaine qui remplit toute l'histoire du xix« siècle, qui pourrait méconnaître la différence profonde qui sépare l'action de l'Eglise de celle de la morale humaine P En tendant à assigner un caractère confessionnel aux institutions, aux groupements, aux associations économiques, en maintenant par là son autorité sur les travailleurs croyants, elle entrave la manifestation de cette loi historique suivant laquelle les institutions économiques se séparent des institutions religieuses, pour se soumettre à des principes dirigeants purement humains ; là où la tendance historique esta unifier, elle divise, là où l'unité du groupement assure au travail une puissance plus grande, elle fait pénétrer une cause d'affaiblissement du travail. Elle retarde ou altère la

constitution vraiment organique et générale d'institutions économiques,- qui répugnent par leur nature à tout caractère confessionnel ; elle résiste à l'action de l'Etat, l'action généralisatrice, unificatrice par excellence, et qui tend à ellacer par là même des institutions toutes empreintes théologiques.

L'Église n'hésite devant aucune intervention de la loi quand elle doit consolider sa puissance, mais elle paralyse ou dissout l'œuvre de l'Etat dès lors que celle-ci doit l'affaiblir.

Mais ce qui marque par dessus tout le caractère de sâ politique sociale, c'est qu'elle est dominée par la préoccupation de perpétuer la distinction des classes sociales et leur hiérarchie; l'action sociale qu'elle exerce tend à adoucir les rapports des classes en faisant accepter leur distinction indéfinie. On a déjà remarqué que dans l'Encyclique Reram novarum et plus encore dans le mola proprio de 1904, on ne trouve même pas le mot coopération, exprimant, dans la production des richesses, le moie d'émancipation du travail le plus modeste, inspirant le moins d'effroi ; c'est qu'il y a une relation profonde et indestructible entre la hiérarchie économique et sociale et cette conception de la morale qui l'enchaîne à une puissance transcendante.

Et semblablement là où la science et la morale humaines prévalent, là aussi les réformes tendent à une unité, à une universalité vraiment humaine, là surtout la tendance vers légalité des conditions ne rencontre plus d'obstacle invin- •cible. Près d'un siècle de critique a restitué à 1 histoire, •c'est-à-dire à la relativité, aux transformations progressives, le droit économique moderne et la propriété individuelle qui en est l'âme, et longtemps conçue comme immuable ; en la dégageant de l'absolu, on a ouvert la voie à un Droit nouveau dont la constitution progressive entraînera l'émancipation du travail et rapprochera de plus en plus de la fusion des classes sociales.

LE DOGME ET LA SOCIOLOGIE 2o3

Ainsi, de quelque côté que ron se tourne : dans le domaine de la pensée, dans le domaine de l'action, qu'il s'agisse de soustraire la sociologie positive, l'encyclopédie du savoir, à l'étreinte de la théologie, qu'il s'agisse de dégager la morale humaine de la domination d'un idéal transcendenlal, qu'il s'agisse d'ouvrir la voie au progrès normal et continu des institutions trop longtemps conçues comme immuables et soustraites au devenir historique, dans tous ces domaines, l'œuvre suprême à accomplir est l'élimination de l'Absolu,

Par l'élimination de l'Absolu, se constitue une morale oij la justice s'élargit de tous les progrès du sentiment de la dignité humaine, de tous les reculs de l'égoïsme, de toute la puissance d'amour de l'humanité dégagé de la commune obéissance à un intermédiaire divin.

Par elle se constitue une science sociale qui étend de plus en plus ses prévisions dans l'avenir, et la sociologie idéale qu'elle projette devant elle ne rencontrera de limites à un progrès indéfini, que dans les lois ultimes du développement de la nature humaine aujourd'hui indéterminables.

Par delà la rédemption du péché de l'idéalisme chrétien, apparaissent la rédemption de l'inégalité entre les hommes et la paix intérieure de l'humanité. Autant à la paix fondée sur la force et l'autorité de l'empire, pax romana, a été supérieure la paix rêvée, cherchée par la communauté chrétienne et basée sur l'unité d'un pouvoir .spiri tuel, /mx c/i/V5iiana^ autant sera supérieure à celle-ci la paix basée sur les puissances immanentes de la raison et de la conscience, pax humana.

ERNEST HâEGKEL

Discours prononcé le i4 mars 1907 lors d'une réunion publique en l'honneur de Ilaeckel, tenue dans la salle académique de l'Université Libre.

L'annonce de cette réunion oommémorative, conçue par une jeunesse enthousiaste et reconnaissante, à la gloire d'Ernest Haeckel, m'a reporté vers des jours heureux de ma vie. Je me suis transporté, pour quelques moments fugitifs, au 22 septembre 190^, à Rome, au Congrès international des libres penseurs. Je me suis retrouvé sur le mont Palatin, dans l'apaisement, dans l'expansion délicieuse d'une fête fraternelle. Dans le stade du Palais des Césars, tout resplendissant de lumière, j'ai revu, avec cette claire vision des heures émouvantes de la vie, repasser, au bras l'un de l'autre, les deux compagnons des grands combats de l'esprit, Giuseppe Sergi et Ernest Haeckel.

J'ai revu Haeckel, avec sa haute et encore robuste stature, ses cheveux blancs, sa barbe blanche, avec la pénétration et la sérénité de son regard de savant et de philosophe, avec la noblesse et l'inexprimable bienveillance de sa physionomie. Au moment de notre départ, j'ai vu se reformer derrière lui, par un accord spontané, fait d'admiration, de respect, d'affection filiale et de dévouement aux idées, la vaste théorie des délégués de la Libre Pensée de l'Europe, et c'est calme, recueillie, résolue à la fois, que je l'ai vue redescendre dans la Ville Eternelle, c'est-à dire dans la lutte. L'homme illustre qui ouvrait celte marche n'était pas seulement l'auteur de la

Morphologie Générale et de l'Anlhropogénie, c'était l'audacieux rénovateur de la croyance humaine qui, la veille, dans le vaste préau du Collegio romano, devant une foule considérable, avait lu les 3o thèses dans lesquelles il résumait les principes d'une Ligue internationale de la philosophie moniste, réveillant dans l'esprit ce souvenir d'un autre réformateur audacieux qui, sur la porte de l'église de Wittenberg, à près de quatre siècles de là, avait affiché ses 95 thèses contre le légat de la papauté . Rapprochement curieux : la Wartburg, oia Luther, caché et protégé par rÉiecteur de Saxe, acheva sa traduction de la Bible el l'élaboration de son œuvre révolutionnaire ! la Wartburg est à quelques heures d'Iéna, où, pendant 90 semestres d'enseignement universitaire, le savant, en poursuivant sans relâche ses recherches sur les rapports et les transformations des êtres vivants, avait dégagé les grandes lignes d'une philosophie naturelle. Mais quelle distance énorme n'y avait-il pas entre ces deux penseurs allemands, entre ces représentants de deux époques de l'histoire des idées qui saisissaient, l'un après l'autre, l'arme terrible du libre examen? L'un en limitait l'empire à l'interprétation des « Livres Saints » ; l'autre n'interrogeait que les phénomènes de la nature, et c'est à la nature elle-même qu'il demandait une philosophie qui ne fût que le système de ses lois, qui ne fût pénétrée que de l'esprit des sciences. Et reconstituant la généalogie de sa pensée, il retrouvait derrière lui les grands noms de Giordano Bruno, de Spinosa, de Kant, de Laplace, de Lamark, de Gœthe, de Lyell, par dessus tout de Darwin, celui en qui s'exprimera la direction intellectuelle d'une phase de l'histoire de la science humaine.

léna rappelle encore la Wartburg en ce qu'elle est restée en Allemagne le plus glorieux asile de la liberté scientifique. La cause delà théorie de l'Evolution se confondit, hélas I comme d'autres grandes causes, avec celle de la liberté de Ja science et celle de la liberté d'enseignement, et Haeckel,

Page 1