ERNEST HAECKEL
eut à les défendre toutes les trois, même — ce qui est poignant — contre l'un de ses maîtres les plus illustres, le professeur Virchow. Sans connaître la persécution, Haeckel fut, pendant près d'un demi-siècle, livré aux traits du fanatisme, de la haine et de la calomnie. Ce savant, qui sut consacrer tant d'années aux recherches paisibles du laboratoire» devint un philosophe de combat en insurrection constante contre le dogmatisme théologique et métaphysique.
^^ul philosophe du xix® siècle, même Proudhon ou Buchner ne fit, de la philosophie même, l'objet d'une plus active propagande. Du jour où il eut jeté dans sa morphologie générale les fondements de son œuvre philosophique, le besoin de la rendre accessible aux masses éclairées dévint irrésistible pour lui. L'histoire naturelle de la Création fut le premier monument d'une philosophie monisle populaire. L'âge et l'affaiblissement lui firent abandonner le projet d'un vaste traité de philosophie, mais il trouva la force d'embrasser les grands problèmes de l'univers qui pèsent sur l'esprit humain et d'en proposer la solution selon la science moderne, en ces Enigmes de CUnivers dont les éditions populaires, en Allemagne, en Angleterre et en France, ont été reproduites au chiffre formidable de Sao.ooo exemplaires. C'est l'entraînement invincible de cet apostolat qui fit de Haeckel, en igoA, le propagateur d'une Ligue mondiale, c'est lui qui le ramena devant le public à Berlin en 1906, après un silence de tant d'années, et sa voix s'y fit entendre pour la dernière fois dans ces belles conférences reproduites sous le titre Religion et Evolaiion. En suivant cette destinée, on se reporte vers Voltaire, on revoit même le philosophe de Ferney rentrant à Paris ; ce ne sont pas ici sans doute, les larmes qui baignaient les mains du défenseur de Calas, mais c'est aussi l'admiration, c'est aussi la vénération pour celui que joignit à l'irrésistible besoin de répandre une conception rationnelle du monde, celui de fortifier le lien moral, le lien d'amour au sein de l'Humanité.
La conception moniste de l'Univers s'oppose à toute conception dualiste qui distingue substantiellement deux mondes : le monde des corps, le monde de l'esprit, l'âme et le corps ; le Dieu personnel et le Monde.
Le monisme naturaliste de Haeckel, placé entre l'idéalisme et le matérialisme, résoud le dualisme eu une conception unitaire, suivant laquelle il n'y a qu'une seule évolution sous deux aspects constamment associés. L'histoire du monde est un seul et même devenir. Le caractère unitaire de cette philosophie apparaît avant tout, à l'égard de la source même des connaissances. Elle puise tous ses éléments dans l'espérence interprétée par la raison ; elle écarte toute prétendue révélation surnaturelle, comme toute conception métaphysique a priori indépendante de l'expérience. Dans les thèses principales de Haeckel, la philosophie moniste présente ici la même unité que présente la philosophie positive.
Ce qui caractérise la philosophie positive, c'est qu'elle exprime l'état de l'esprit humain où, atTranchi de toute interprétation théologique, c'est-à-dire de toute explication des phénomènes par des volontés surnaturelles, de toute interprétation métaphysique, c'est-à-dire de toute recherche d'un principe de causalité en dehors du domaine de l'expérience, il ramène la connaissance tout entière à des lois, à des relations constantes et invariables entre les phénomènes^ toute relation de causalité à des rapports de succession invariable entre les phénomènes observables. La philosophie positive sest constituée avant le monisme naturaliste moderne, et il n'en pourrait être autrement, mais l'esprit de la philosophie positive reste l'esprit de la philosophie moniste.
La synthèse du savoir humain, telle que la conçut Auguste Comte, c'est le système des lois des diverses classes de phénomènes hiérachisés d'après leur degré de complexité, depuis les phénomènes mathématiques jusqu'aux phénomènes sociaux. Mais les diverses propriétés : nombre, étendue, mouvement (gravitation), propriétés physiques, atïinité chimique, vie,