‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 14 sur 26 · ERNEST HAECKEL · texte numérisé non relu

ERNEST HAECKEL

conscience, sociabilité restaienl, pour la philosophie positive, sinon irréductibles les unes dans les autres, du moins irréduiles ; c'est à celte conception rigide que s'en tenait Comte. Il n'a pas craint, obéissant à un dogmatisme inconscient, de condamner les recherches qui ont abouti à la biologie cellulaire et à la corrélation des forces physiques.

La philosophie moniste ne reste pas enchaînée à la philosophie des propriétés de la matière ; elle s'empare de la philosophie des êtres et elle interprète leur évolution ; elle projette dans le devenir la hiérarchie des sciences abstraites d'Auguste Comte ; elle tend par là même à supprimer les barrières qui séparent les propriétés que les sciences spéciales étudient. Telle est sa portée et telles sont ses audaces. Mais si étendu que puisse être le rôle de l'h y pothèse, elle n'en reste pas moins, aux yeux du libre penseur allemand, contenue tout entière et pour toujours dans l'empire des lois naturelles ; que dis-je, elle se ramène, dans son expression ultime, à une double loi : la loi fondamentale de la chimie, celle de la conservation de la matière, formulée en 1789 par Lavoisier ; la loi fondamentale de la physique, celle de la conservation de l'énergie, formulée en 18^2 par Mayer d'Heilbronn. Leur union indissoluble et la corrélation des transformations de la matière et de l'énergie trouvent leur expression synthétique dans ce que Haeckel a appelé^ en 1892, la loi de substance. li s'est rattaché dans sa terminologie au principe de Spinosa. pendant ■que Spencer rattachait sa philosophie moniste à une puissance inconnaissable, et Guyau, à sa conception de la vie. Mais à quelle distance Haeckel n'est-il pas de la métaphysique ? Il professe que l'énigme de la substance, la connaissance de la substance en soi est aussi indéchilfrHble pour lui quelle Tétait pour Anaximandre ou pour S|)inosa, que seuls, ses attributs, la matière et l'énergie cl les innombrables phénomènes de leur évolution sont accessibles à la <;onnaissance humaine.

C'est aussi là le seul domaine de la ihéorie moniste de

DIôCOUKâ PHILOSOPUIQUES *^

rÉvolution; cequi veut dire qu'à Fopposé de toutes les stéliles conceptions de l'absolu, elle ne se présente pas comme un nouveau dogmatisme, mais comme l'hypothèse la plus légitime et la plus solidement établie que puisse accueillir l'esprit humain. Elle isste dans le domaine de la relativité de la connaissance humaine, livrée à la ventilation perpétuelle du libre examen, indéfiniment perfectible, mais n'étant et ne pouvant jamais devenir qu'une approximation de plus en plus parfaite de la vérité.

Les grandes vies sont définies : une pensée de la jeunesse réalisée dans l'âge mûr. Haeckel a raconté l'impression profonde que le livre de Darwin sur l'Origine des Espèces, paru en 1869, fit sur lui en 1860 ; comment il ne trouva d'appui, de refuge pour son admiration, que dans son professeur de botanique, Alexandre Braun. L'idée générale de TEvolution, l'idée de l'interprétation unitaire de l'histoire de l'Univers s'empara bientôt de son esprit ; elle est déjà nettement développée en 1866, dans sa Morphologie Générale. Bientôt suivra, en 1868, il y a tantôt /40 ans, l'Histoire Naturelle de la Création. On a dit de lui qu'il était plus darwiniste que Darwin ; l'expression est inexacte: il étend la pensée de Darwin à un enchaînement plus vaste de phénomènes ; la conception darwinienne devient la conception moniste de l'Univers.

L'idée philosophique maîtresse de Darwin, ce qui fait que son oeuvre marque une époque non seulement dans la science mais dans la philosophie, c'est qu'il a rendu inutiles, dans l'histoire de l'évolution des êtres vivants, les causes finales, dont la préoccupation dominait encore des génies comme celui de Kant.

L'hypothèse d'une puissance surnaturelle réalisant une pensée directrice dans la constitution et le développement des êtres vivants est écartée pour ne laisser place qu'aux causes efficientes. La portée philosophique immense de la sélection naturelle, c'est d'opérer comme si un expérimenta-

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leur divin poursuivait certaines fins dans la coordination des parties des organismes vivants ou dans leur succession historique. La loi naturelle prend la place de la volonté divine. Des variations naturelles sont Qxées par )ine sélection naturelle ; elles réalisent la même adaptation des êtres à leur milieu que celle qu'accomplirait une volonté supérieure toute puissante. C'est cette élimination des causes finales et celle des causes premières inaccessibles à l'expérience que Ilaeckel a généralisée et étendue à tout le domaine de IKvolution.

Ainsi, le puissant penseur d'Iéna s'est proposé de rallacher^ par les liens de la continuité, l'œuvre primitive de Lamark et de DarAvin aux fragments de la théorie de l'Evolution du monde déjà forgés par d'autres artisans puissants et de fortifier lui-même les anneaux qui la rattachent à l'hunisi— nité.

L'Evolution générale du monde a été expliquée avec Raoul et Laplace par des causes mécaniques ; avec Lyell, la structure et le relief de la terre par des causes actuelles ; les causes premières et finales ont été éliminées. Haeckel a rappelé le mot de Laplace à Napoléon ; mais je trouve dans, le dernier chapitre du Système du Monde des paroles plus sûres : « Leibnilz, dans sa querelle avec Newton sur l'invention du calcul infinitésimal, dit Laplace, critique vivement l'intervention de la divinité pour remettre en ordre le système solaire ; Newton réplique par une critique assez vive de l'Harmonie préétablie de Leibnitz, qu'il qualifiait de miracle perpétuel. » « La postérité, ajoute froidement Laplace, n'a pas admis ces vaines hypothèses ».

Ce sont ces mêmes hypothèses que Haeckel s'est appliqué à dissiper avec une incomparable vaillance. L'esprit théologique est toujours prompt à suivre l'action surnaturelle dans la chaîne des événements. C'est pourquoi Haeckel s'applique à rattacher par un processus naturel le monde inorganique au monde organisé. C'est de combinaisons chi-

miques rendues possibles à un moment de révolution de la terre que se dégage la masse primitive du placenta sans structure, et le premier anneau de la chaîne de la vie, la monère se forme suivant les lois de la physique et de la chimie. Haeckel élimine par là celte cause première inaccessible et désormais inutile, la prétendue force vitale, qui dirigerait, qui dominerait le processus physico-chi miqne de la vie.

C'est pourquoi Haeckel, dans son Anlhropogénie, portera soLi effort philosophique à l'autre extrémité de la chaîne deà êtres, sur ce que Huxley a appelé « la question des questions » en interrogeant l'anatomie, l'histologie, la physiologie comparées, en esseyanl le premier de reconstituer la généalogie de l'homme. Il montrera là aussi l'inanité d une intervention spéciale, d'une puissance surnaturelle créatrice.

Ainsi encore s'appliquera-til à éliminer la conception hypothétique d'un principe immatériel propre à expliquer les phénomènes pschychiques chez l'homme. Il s'appliquera à reconstituer la psychogénèse en embrassant toute l'évolution môme des êtres, en montrant que l'évolution de l'activité psychique est associée à celle du système et des centres nerveux et finalement, que ce n'est que par un degré plus élevé que la vie consciente de l'homme diffère de celle des animaux les plus parfaits.

C'est ainsi que la nature offre, avec Haeckel, un immense processus utiitaire de développement reliant, par une chaîne ininterrompue de transformations de la matière et de l'énergie, le monde inorganique au monde organique, le monde de la vie à celui de la conscience. Celle succession de transtormalioiis, l'hypolhcse monisle les explique par des causes naturelles, les soumet à des lois naturelles communes ; elle étend de proche en proche l'interprélalion positive, et c'est à raison de cette universalité grandissante, ne laissant aucune place à une puissance surnaturelle, que la lutte a pris un caractère aussi aigu, aussi radical, aussi décisif, et que

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l'œuvre [ihilosopliiquc clti [)eiiseuf allomand se rcsoud dans IV'liininalion d un dieu personnel et créateur et du concept de l'iniinortalilé de l'âme et dans l'alfirmation d'un détertiiinisme universel dans le monde physique et moral. C'est par là aussi qu'après lui avoir vu, à travers les injures et la calomnie^ soutenir, pendant quarante ans, cette lutte gigantesque, sans fléchissement et sans transaction, sans déguisement de sa pensée, il faut proclamer que Haeckel, comme Darwin, est l'une des plus hautes exjjressions du courage et de l'abnégation scientifiques.

Alors, sans doute, l'esprit dogmatique, toujours prompt à insérer l'action surnaturelle dans la succession des événements, guettera toutes les défaillances de la théorie de l'Evolution, triomphera de toutes les lacunes, s'empareia de toutes les contradictions. Refoulé successivement de toutes les positions dont il se sera primitivement emparé, il reculera même l'intervention divine jusqu'à l'origine des choses : elle en formera la matière de telle sorte que les propriétés vitales, psychiques, sociales qu'elle lui aura données se dégagent une à une dans un milieu approprié au cours de l'Evolution, sans que la puissance suprême aitplus àintervenir. Et là, peut être, exaltera-t-il encore davantage la majesté et la puissance du Créateur. La science ne peut espérer que je dogmatisme s'avoue vaincu et demande grâce, pas plus (jue Ilaeckel ne peut songer à contraindre aucune conscience. La science se bornera à faire reculer l'Absolu jusqu'aux limites du domaine de l'observation, en corrigeant sans cesse son œuvre, et affirmer, désormais et pour toujours, sa souveraineté dans le domaine accessible à l'esprit humain.

L'œuvre de Haeckel n'aura pas été, comme celle de nos pères du xyiii^ siècle, une œuvre critique par dessus tout. Ce qu'il contemple de sa retraite, avec la sérénité de son regard, ce n'est pas l'accumulation des ruines d'un vieux monde, c'est le monument qui s'élève — et qu'il a contribué à élever — à la gloire de la raison humaine. Il sent, il

sait qu'il a liàté le jour où une conceplioa scientifique de rLnivers, de l'homme, de la société, réalisera cette communion spirituelle nouvelle et libre entre les hommes, seule solution de notre ellroyable anarchie, cette communion toujours poursuivie par les plus grands penseurs du xixe siècle et contre laquelle ne prévaudrait ni le fanatisme, ni l'intolérance.

Dans les derniers travaux qu'il a publiés, il s'est surtout préoccupé des perspectives que la philosophie moniste ouvre au sentiment, et dans un admirable langage, il a célébré le culte du Vrai, du Beau, du Bien, c'est-à-dire la culture intégrale de l'humanité. Au sacrifice des aspirations, à l'immortalité personnelle que la philosophie réclame du sentiment humain, il n'est pas d'autre compensation que l'amour désintéressé pour la science, pour l'art et pour l'humanité, Haeckel a mis en lumière ce rôle de l'altruisme, sans la prépondérance duquel l'évolution elle-même pourrait se résoudre dans l'écrasement des faibles, des vaincus.

0 jeunes gens, quand la vie de Haeckel se sera éteinte, quand la plume se sera échappée de ses doigts glacés, le rayonnement de sa pensée et la chaleur de son cœur viendront encore jusqu'à vous, comme le rayonnement lointain des astres éteints ; il vous aura montré comment un vrai et grand penseur se prépare à descendre dans l'éternelle nuit, en communiant avec l'humanité, en laissant dans les œuvres qui restent, dans le mouvement fécond des choses, dans le bien qui s'est accompli au cours de nos progrès vers le Vrai, le Juste, cette trace de soi qui, seule, peut rendre immortel.

Discours prononcé le i"" novembre 1309, sur la loaibe de M. Léon Vanderkindere, ancien député, ancien recteur de l'Université libre *.

Mesdames, Messieurs,

En nous arrêtant devant la tombe de celui qui fut à la fois un penseur vigoureux, un savant humanitaire et un grand caractère, nous donnons à cette commémoration des morts la plus haute portée qu'il soit possible de lui donner.

Elle est la consécration, chaque année plus émouvante et plus consciente, delà solidarité qui nous lie aux générations passées ; elle est un hommage pieux apporté aux efforts, au labeur, aux souffrances, aux sacrifices de cette longue chaîne d'ancêtres qui nous ont faits ce que nous sommes, et qu'Auguste Comte justifiait par cette expression si saisissante et si belle : L'humanité se compose de plus de morts que de vivants. Mais quelle signification n'a-t-elle pas, quand nous songeons qu'ici dort, de l'éternel sommeil, un interprète profond de l'histoire, l'un de ceux qui éclairèrent ce passé, qui en ressaisirent les anneaux, celui qui, pénétré lui-même des graves enseignements de l'histoire, interrogeait jusque dans ses derniers motpents, avec une anxiété poignante, les obscurités de l'avenir. Par quelles paroles

I. Une coutume touchante, observée par les libres penseurs de bon nombre de villes et villages de Belgique, veut que, le Jour des Morts, ua discours soit prononcé sur la tombe du dernier libre penseur inhumé.

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inoubliables n'a-t-il pas à la fois traduit ses angoisses, sa terreur d'un retour offensif d'un fanatisme aveugle et implacable, d'une compression nouvelle, systématique et savante de l'esprit humain, et surtout des jeunes esprits, et exprimé l'impérieuse nécessité d'une lutte sans défaillance et sans merci? Devant quel retour de l'histoire ne se serait-il pas cru placé, au moins pour un moment, après les événements récents? Eùt-il été posssible d'échapper à des rapprochements historiques douloureux et terribles ?

En i543, Michel Servet, médecin espagnol, précurseur de génie de Harvey dans la découverte de la « Circulation du sang », Michel Servet, emprisonné à Vienne, en Dauphiné, par le Grand Inquisiteur, avait réussi à s'évader , c'est pourquoi on ne put le brûler à Vienne qu'en effigie : il fut brûlé en personne à Genève dix ans après, immolé au fanatisme de Calvin. Victime d'un double fanatisme, son crime était non seulement d'avoir interprété la Bible dans la liberté de sa foi, mais d'avoir devancé l'avenir; Michel Servet^ proposant la Restauration chrétienne, est mort victime de la contradiction inhérente à la Réformation du xvr siècle. Si elle a puissamment développe la pensée et fortifié la conscience individuelle, ce que nul libre penseur n'a le droit d'oublier, elle les enveloppait encore de dogmes inflexibles. Michel Servet eut le sentiment intense qu'elle restait à mi-chemin ; il fit à l'élargissement de l'esprit humain le sacrifice le plus complet, le plus conscient, le plus réfléchi, le plus désintéressé, le plus sublime de la vie que mentionne peut-être l'histoire. Gibbon, l'historien philosophe, disait, deux siècles après, qu'il en était plus indigné que de toutes les hécatombes humaines sacrifiées dans les autodafés de l'Espagne et du Portugal. Il n'est aucun de nous qui ne sente frémir dans son cœur le sentiment de solidarité qui nous lie à ces immortels jirécurseurs du xvi'" siècle

L'Église ne s'y est pas trompée; elle-même relie entre eux, comme les anneaux d'une chaîne redoutable, cette série

de penseurs et de réformateurs qui enveloppent d'une indéfectible solidarité la Réformation religieuse, la Philosophie du xvni*^ siècle, la Révolution française, la philosophie scientifique moderne.

Le langage de Léon XIII lui-même, dans son Encyclique sur la (jonstilution Chrétienne des Etats, est le même que celui de Grégoire XVI dans son Encyclique Syllahus, que celui de Pie IX dans le Mirarî. Il dénonce comme étant la source de tout le mal le funeste esprit de nouveauté du xvie siècle :

<x De cet esprit, dit-il, qui s'est élevé contre la Religion et a envahi de sa philosophie tous les ordres de l'Etat, ont jailli les formules de ces oscessives libertés modernes, qui sont devenues les bases d'un nouveau droit, contraire en même temps à la loi chétienne et au droit naturel : à savoir l'égalité de tous les hommes, et leur liberté de faire et de penser selon leur bon plaisir, »

A 356 ans de la mort de Servet, le supplice deFerrer ; cette fois, le martyr et le bourreau sontEspagnols.Cettefois encore, c'est un martyr de la liberté de penser. C'est un martyr de l'esprit de nouveauté, c'est-à-dire du libre examen, d'où toutes les libertés modernes ont jailli selon le texte papal ; il semble aussi qu'on entende ces paroles sinistres de Calvin : « De pareils monstres doivent être étouffés comme j'ai dit de Michel Servet Espagnol . » Ferrer est un monstre de la race sublime de Servet. Sa place, dans cette chaîne de martyrs immortels de la liberté de penser, est marquée par le fanatisme de ses bourreaux eux-mêmes. - Vanderkindere eut frémi en songeant que cette intolérance sanguinaire a pu persister encore à travers les siècles dans un Etat civilisé : cependant un souffle nouveau, un souffle réparateur, un souffle puissant a passé entre les hommes. Pendant que le martyre de Servet attend depuis plus de trois siècles une expiation, voici que la voix de l'Humanité s'est élevée tout à coup pour Ferrer, terrible.

accusatrice. Sans doute les gouvernements, liés par le droit public actuel, peuvent encore assister impassibles à des crimes judiciaires, mais rien n'arrête l'Humanité ; elle franchit toutes les frontières, elle arrache les criminels du pouvoir, les traîne devant le tribunal de la Conscience universelle. Les Droits de l'homme, la Justice ont, cette fois, un interprète inflexible ; la morale de l'Humanité se constitue, elle enveloppera et dominera tous les dogmes, elle refoulera tous les fanatismes, elle fera tomber tous les despotismes, elle enlacera toutes les nations dans une solidarité grandissante, et il ne sera désormais plus rien d'humain qui ne retentisse aux limites de l'Humanité.

Voilà ce qui est vraiment nouveau dans ce monde. Le soleil de l'Humanité se lève, comme disait Feuerbach, c'est elle qui pénètre dans les Conseils des Etats à La Haye, et leur fait affirmer timidement la solidarité des peuples • c'est elle qui dicte les premiers essais de législation internationale du travail, c'est elle qui llétrit, c'est elle qui étouffera la guerre elle-même.

?vlais si les perspectives de violences criminelles et sanglantes] reculent de plus en plus, et tendent à s'évanouir chez les nations les plus avancées, la lutte n'en subsiste pas moins entre les deux mondes de la pensée directrice : celui de l'autorité dogmatique transcendantale, celui de l'autonoinie de la raison humaine et de la conscience humaine, celui que Proudhon désignait par l'Eglise, et celui de la Révolution moderne.

Ici le devoir apparaît pour nous. C'est des générations nouvelles qu'il s'agit, et de l'héritage intellectuel et moral qu'il leur faut transmettre. Il faut les arracher aux divisions et aux antagonismes, œuvre inévitable des sectateurs de l'Absolu,

C'est de la morale de la solidarité humaine qu'il faut qu'elles soient pénétrées, et les projets qu'on médite aboutissent dans la morale sociale, le plus grand objet de nos

préoccupations, à des conséquences d'une gravité extraordinaire ; ils achèvent l'œuvre de dissociation qu'un législateur sectaire a commencée, en rendant indissoluble l'union de la morale et de la religion ; ils rompent toute communauté morale entre les membres des générations nouvelles, ils les séparent définitivement par le dogme, alors qu'une entente fraternelle dans nos écoles laïques se noue en dehors et au-dssus de tout dogmatisme, dans 1 ignorance de nos antagonismes de confessions et de doctrines philosophiques. En rejetant la science au second plan, elle fait reculer plus encore le règne de l'Humanité et de la Tolérance : c'est que la science elle-même est l'artisan suprême de la tolérance, comme elle est le patrimoine du genre humain, le gage de sa force et de ses progrès. La tolérance appartient sans doute au domaine du sentiment et du respect de la dignité humaine, mais elle n'a de fondement définitivement stable, que dans le domaine de la pensée scientifique. La Science n'est pas une religion nouvelle, a dit justement Séailles.

Et il a raison ; la Science ne prépare aucun dogmatisme nouveau, aucun fanatisme nouveau, elle cesserait d'être ellemême si elle s'immobilisait dans un dogme. La Science positive n'est et ne peut être qu'une approximation de la Vérité, et le libie examen est l'artisan d'une critique éternelle qui nous en rapproche sans cesse, sans que noui^ puissions atteindre jamais l'Absolu. Jamais l'homme de science ne pourra s'alTicmer vis-à-vis de son frère comme le dépositaire de la vérité absolue, ne pourra dès lors tenter d'obliger son frère à penser comme lui ! La conscience croissante de la relativité de notre savoir est le gage décisif de la tolérance. C'est ce qui a fait dire à Guyau :

«Pour montrer la grandeur de la tolérance, il faut mettre en avant des raisons objectives tirées de la relativité de la connaissance humaine, non des raisons subjectives tirées de notre propre cœur. Jusqu'à présent on avait fondé la tolé-

rance sur le respect de la personne et de la volonlé. Il faut, disait-on, que l'homme soit libre, libre de se tromper. Rien déplus vrai, mais il est un autre fondement encore plus solide de la tolérance, qui tend à se faire reconnaître de plus en plus. . . c'est la défiance à l'égard de la pensée humaine et aussi de la volonté. »

Ainsi l'œuvre de pacification que nous avons à poursuivre est toute tracée, et il m'est doux de la tracer devant la tombe d'un penseur qui était si anxieux de l'avenir. Réaliser entre les enfants une communauté morale humaine, et rien qu'humaine ; leur transmettre, dans l'héritage exclusivement scientifique des générations passées, le gage d'une tolérance indéfectible, c'est, préparer des générations puissantes, libres, dans une communauté fraternelle et pacifique. Et c'est la seule voie pour y atteindre. Aussi nous pouvons nous éloigner de cette tombe, sûrs d'apaiser la mémoire de celui qui y repose.

LES BASES PHILOSOPHIQUES DE LA LIBERTÉ DE CONSGIEiNGE

Discours d'ouverture du Congrès international de la Libre Pensée, prononcé à Bruxelles le 21 août 1910.

J'ai, grâce à mon âge, la douce et émouvante mission de vous adresser le salut fraternel en ouvrant ce Congrès, et d'honorer à la fois deux écrivains, deux penseurs illustres qui ont associé leurs noms à notre œuvre, et que l'âge et la maladie éloignent de nous.

L'un, Ernest ïlaeckel, est entré, il y a juste quarantequatre ans, dans ce qu'il a appelé la grande bataille des esprits, en jetant les fondements de la Théorie de l'Evolution, qu'il n'a cessé d'enrichir par un labeur sans merci ; il la mit à la base d'une philosophie audacieuse, ouvrant les perspectives d'un progrès indéfini^ qui le rattache à Goethe et à Spinoza, à Darwin et à Lamarck. En faisant parler à la Philosophie la plus haute la langue de tous, il a exercé une influence prodigieuse sur son temps ; ébranlant tous les dogmes, il a déchaîné contre lui toutes les tempêtes, se heutlant même à l'intolérance des savants.

L'autre, le plus admirable écrivain de la France contemporaine, incarnation délicate et puissante du génie français, à la fois descendant d'Epicure et de Lucrèce, fils du xviii* sciècle et tout pénétré de l'esprit de la Philosophie positive

du XIX*, ilfut l'un des soldais héroïques du Droit etdel'Humanilé dans celte crise terrible où la France de la Révolution s'est ressaisie ; il a la foi de l'idée, c'est lui qui a dit que seule, sans armes et nue, la pensée tient en respect toute la force brutale armée ; hier encore, dans une langue lumineuse et simple, il enseignait à la jeunesse la modestie du savoir positif, et le respect sans limites de la liberté de penser. Que ne pouvons-nous, pour la pacification et le bonheur du monde, rapprocher les grands peuples qui sont représentés par d'aussi beaux génies dans la communauté sans frontières des esprits ? J'ai le sentiment que le congrès sera digne d'eux et d'une portée sociale considérable, dans un temps où Ton n'a pas reculé devant l'horreur de prolonger la chaîne sanglante des martyrs de la Liberté de penser, et où les conquêtes de la socciélé moderne, arrachées à l'intolérance, sont menacées ou inquiétées jusque dans les Etals les plus avancés du monde. Far le concours des représentants de toutes les nations civilisées, où se confondent des penseurs, des savants illustres et vénérés, et les délégués de puissantes associations de travailleurs, ce congrès est irrésistiblement l'organe de la Conscience universelle, et par la nature, la grandeur de son objet, il sera l'affirmation la plus éclatante, la plus féconde du Droit humain, et comme un retentissement sur la scène élargie de l'Histoire, comme le fruit d'une pénétration, à de plus grandes profondeurs, de la pensée de la Révolution. Cette œuvre de la Révolution, on n'a pas craint de l'amoindrir, et dans le débat récent sur les origines de la Déclaration des droits de l'homme, on a été jusqu'à lui enlever toute sa philosophie. Ainsi le professeur Jellineck de Heidclberg, voulant rester étroitement historien, en fait presque exclusivement, comme Taine, le rayonnement, en Europe, des Déclarations antérieures des Etats républicains' de la nouvelle Angleterre ; Boutmy, dans un élan supérieur, en recherche la filiation directe dans la Philosophie du xviii^ siècle.

L'inléfêt est considérable à l'égard de la Liberlé de conscience : pendant que les déclarations américaines ne dépassent pas, dans la consécration de ce Droit, les limites d'un christianisme unitaire, ou d'une Religion naturelle, Boutmy invoque une philosophie qui s'est élevée au-dessus des croyances religieuses, élargissant par là la conception^ du Droit, étendant les garanties de la Loi jusqu'à embrasser la négation des conceptions théologiques, jusqu'à l'athéisme lui-même. Jellineck semble avoir évidemment raison de Boutmy, en rappelant les débals de la Constituante qui précédèrent l'article lo de la Déclararion des Droits de 1789. et le texte de cet article même que voici : « ^ul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Ce texte consacre la tolérance religieuse et non pas la liberté de conscience. Il souleva les protestations de Mirabeau, cet homme extraordinaire, dans le génie duquel la philosophie du grand siècle semble avoir trouvé souvent ses expressions juridiques les plus parfaites. Mirabeau avait tenté d'ailleurs d'inscrire dans cet article la vraie pensée des philosophes. Voltaire n'avait-il pas déjà proclamé la nécessité de rétablir l'Humanité dans ses Droits ? « Je ne viens pas, avait dit Mirabeau, prêcher la tolérance : la liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux un drûii si sacré que le mot tolérance, qui voudrait l'exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même, puisque l'existence de l'autorité qui a le pouvoir de tolérer, attente à la liberté de la pensée, par cela même qu'elle tolère, et qu'ainsi elle pourrait ne pas tolérer. »

Cependant, si cette controverse sur les origines s'était étendue à i793^ Boutmy eût certainement pris sa revanche. Jellineck s'était vraiment trop hâté de triompher : on eût vu, suivant une belle parole de M. Walch, que non seulement les républiques américaines, mais toute la pensée humaine a collaboré à la rédaction de la Déclaration des Droits^

256 DISCOURS PHILOSOPHiyUES

En effet, le projet de déclaration de 1790 a été élaboré par Condorcet, l'héritier le plus illustre de la philosophie du xviii*' siècle, et son véritable exécuteur testamentaire : non seulement la liberté de conscience y était consacrée en ces termes: « tout homme est libre dans l'exercice de son culte )) — mais le savant historien de la vie et des travaux de Condorcet, M. Alengry, nous a rapporté la raison qui a déterminé la suppression de cet article de la Déclaration, et son renvoi par la Convention à la Constitution même : Vergniaud et Danton ont été unanimes : « Aujourd'hui, ont-ils dit, que nous avons la liberté, il n'est pas nécessaire de la proclamer. »

Ainsi la philosophie avait rapidement achevé son œuvre, et pénétré jusqu'à l'âme des institutions ; en trois ans, du fait toléré par l'autorité, elle en était venue au « Droit imprescriptible inhérent à l'individu », en même temps qu'elle avait extraordinairement élargi la sphère du droit. Toute la pensée humaine était désormais légitime, inviolable pour nos pères de la Révolution,

Cependant la Révolution ne devait accomplir que par degrés . la conquête du monde. Aujourd'hui encore se dresse devant nous celte antinomie redoutable entre le fait et le Droit ; aujourd'hui encore les destinées spirituelles des nations les plus généreuses de l'Europe, comme l'Espagne, restent suspendues au conflit de la Grâce et de la Justice, qui fut l'essence de la Révolution ; aujourd'hui éclate encore l'impérieuse nécessaire d'assurer partout au Droit de la Pensée, les fondements inébranlables que ncs pères ont assignés aux Droits naturels de Thomme.

Pour l'Église, la tolérance n'a nullement celte signification. « On ne tolère pas, dit le théologien fidèle à l'enseignement des Conciles^ Mgr Rutten, on ne tolère pas ce qui est bien, vrai et légitime, on ne tolère que ce qui est mal, faux et injuste. Tout renseignement catholique admet la licéité de cette tolérance, dite civile, lorsqu'elle a

pour objet de procurer un plus grand bien ou d'éviter un plus grand mal. »

Ainsi parle le théologien, et projetant alors, avec une logique inflexible, cette conception de la Tolérance dans le domaine du Droit, le théologien marque, avec une candeur redoutable, que les concessions de l'Eglise s'arrêtent o si au lieu, dit-il encore, de poser la liberté des cultes comme un fait, comme une nécessité sociale accidentelle, la Constitution entendait l'ériger en principe et la formuler comme un droit naturel imprescriptible ».

L'Eglise tient ce langage, et ne peut pas ne pas le tenir, parce qu elle se considère comme dépositaire de la vérité absolue. Et le Droit humain reste suspendu à l'interprétation de son autorité spirituelle, là où elle dirige ou inspire l'Autorité civile, et dans la mesure où elle la dirige ou 1 inspire.

Le fondement philosophique de la tolérance, de la liberté de conscience, fut cherché par les penseurs du xvni" siècle dans le respect de la personne humaine, dans le principe de l'égalité des droits, de l'égalité des consciences, des raisons ; mais la Philosophie du xix« siècle, avec sa puissance d'analyse incomparable, la philosophie critique, positive, évolutionniste a fourni encore au droit de la conscience des raisons objectives plus péremptoires, une base intellectuelle inébranlable. La connaissance humaine est relative, elle ne dépasse pas le domaine des faits observables et de leurs relations constantes, de leurs lois j nos affirmations n'atteignent jamais une vérité absolue, elles ne sont jamais que des approximations de la vérité ; nous devons par là même reconnaître une limite à notre pouvoir sur la pensée et la volonté des autres. Les bornes de notre savoir démontrable fixent celles de notre droit personnel et l'étendue de nos devoirs : « N'agis pas envers les autres hommes, dit Alfred Fouillée, comme si tu savais le fond des choses, et le fond de l'homme. iNe t'érige pas en Absolu,

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c'est-à-dire en Dieu; être qui n'a pas la science absolue, ne pratique pas l'absolutisme. »

« Il est un fondement plus solide de la tolérance, a dit Guyau, qui tend à se faire reconnaître de plus en plus à mesure que se dissout la foi dogmatique. C'est la défiance à l'égard de la pensée humaine et même de la volonté, qui ne sont même pas libres de ne pas se tromper, et dont tout article de foi absolue doit être nécessairement un artifice d'erreur. »

Mais on objecte avec Jacob, dans un livre sur lesD^;voirs qui restera, que la relativité du savoir n'est tenue pour vraie par les partisans des religions d'autorité, qu'en dehors du domaine où leur intolérence s'affirme — et d'un autre côté, des esprits positjfs, s'appuyant sur la solidité même du savoir relatif, peuvent, cédantàune nouvelle intolérance, être entraînés à proscrire les spéculations qui ont pour objet l'absolu.

Tc»ut cela est vrai, les tendances absolutistes de la pensée individuelle sont indéniables et incompressibles, elle est le refuge — j'ajoute elle est le refuge inviolable — de l'Absolu ; mais tout cela cesse d être vrai, quand on se place au point de vue de la collectivité, de la raison collective, qui transporte sa pensée dans les institutions, dans le Droit. Là il ne peut y avoir aucune place pour les conceptions absolues et l'Autorité qui s'y rattache: il faut qu'elle en poursuive sans oesse le refoulement, jusqu'aux confins du domaine de l'observation et de l'expérience, suivant le mot de P. Laffitte. Que le penseur individuel, comme Poincaré l'a affirmé de Pasteur, en rappelant, d'ailleurs, ses maîtres émancipés de toute théologie, qu'un Pasteur puisse associer en lui la méthode scientifique la plus rigide, du moins dans certains domaines, et le culte passionné de l'Absolu religieux, il n'importe ; ici, la Raison collective ne comporte pas de ces associations, à peine de se nier elle-même et de nier son œuvre. Aucun dogmatisme ihéologique, métaphysique, ne peut, par son fait.

ni paralyser, ni suspendre, ni relarder l'essor de la science toujours relative ; il n'y a pas de place non plus pour aucun dogmatisme nouveau dans la science. Auguste Comte, dont nul penseur du xix* siècle ne dépassa la puissance de synthèse, a exprimé l'idée que la liberté de concience n'existe ni en Astronomie, ni en Physique, ni en Chimie et en Physiologie, dont les lois sont établies par des savants spéciaux el compétents. x\uguste Comte s'est trompé: «S'il n'était permis de révoquer en doute la philosophie de Newton, a dit admirablement J.-S. Mil), l'esprit humain ne pourrait la tenir pour vraie en toute certitude. )) Il faut ajouter encore que ces lois ne sont jamais que des approximations de la vérité ; seul, un effort collectif continu les rapprochera de la vérité absolue, sans l'atteindre jamais. Virchow, condamnant l'effort génial de notre illustre Haeckei, et rêvant même de réduire la liberté de la science, s'est attiré des paroles sanglantes de Darwin. Que demain une conception de 1 Evolution s'aÉGrme comme définitive et absolue, et elle s'attirera ce sévère avertissement d'Anatole France : « N'ayez aucun fanatisme, pas même celui des vérités acquises, qui pourrait se retourner contre les vérités plus précieuses qui se dérobent encore à demi. »

Ainsi, quand on se place au point de vue social, et qu'on embrasse le passé, le présent, l'avenir des connaissances humaines, le libre examen livre l'œuvre de l'esprit à une critique, à une ventilation éternelle. Ainsi se constitue, de l'ensemble dés connaissances relatives accumulées, un patrimoine collectif ; il est formé à chaque moment de tout ce qui a résisté à cette critique, de ce qui triomphe de tous les scepticismes, de tout ce qui s'impose, sans contrainte, aux raisons individuelles, en vertu des lois qui leur sont propres. Tel est le gage toujours grandissant et toujours revisé de l'unité intellectuelle et morale des générations, de leur puissance sur la nature et sur leur propres destinées. A cette vie éternellement mouvante de l'esprit, s'adapte seule la structure juridique de la liberté de conscience.

Le second fondement désormais indestructible da droit de la conscience, c'est l'autonomie morale de l'homme. A. chaque siècle, le conflit avec les dépositaires de l'Absolu se révèle sous un aspect prépondérant ; ce lurent successivement, depuis le xvn^ siècle, la conception du monde, les origines et l'évolution delà vie et de la conscience; aujourd'hui,il est par dessus tout dans ledomaine delà Sociologie et de l'Ethique. L'Eglise, les textes des Conciles en mains, dans ses assemblées solennelles comme le Congrès de iMalines, sorte de Concile moderne, par la voix des prélats au nom desquels s'attache la plus grande autorité dans la Chrétienté, proclame la nécessité des secours surnaturels pour garder les notions naturelles sans lesquelles il n'y a pas d'ordre social ; et contre l'entreprise formidable de 1 Emancipation humaine, elle ne craint pas de prononcer des verdicts implacables et hautains, comme celui-ci : « Le Devoir, descendu de l'autel, disent ces prélats, et ravalé à n'être qu'une œu'Vie d'homme, s'effrite et tombe en poussière. » Et la Sociologie chçétienne, qui gravite autour du divin, s'applique à dérouler les phases de la décadence des nations apostates qui ont renié l'Eglise, comme elle retrouvera la pensée divine et la seule expression de progrès, dans l'Evolution qui s'inspirera de sa discipline.

Là où l'Eglise a conservé ou ressaisi, comme en Belgique, en dépit des institutions, la direction spirituelle, elle fortifie l'autorité du dogme, et ramène inflexiblement l'humanité à son infirmité originelle, par l'interdiction outrageante de tout enseignement régulier de la morale qui ne soit pas fondé sur les principes et sur les sanctions de la Religion,

L'idée d'une morale indépendante de toutes les théologies a hanté, dans leur soif d'humanité, les penseurs immortels du XVHI siècle, de Bayle à d'Alemberl.à Condorcet, à Volney, et le dernier historien de la pensée duxvni' siècle, M. Joseph Fabre, dans un livre ému et éloquent, bien éloigné encore de la Philosophie posilive^exalte cependant les Pères de la Révo —

lutlon : (( Binls soient-ils, ces artisans de progrès qui, depuis Descaries jusqu'à Condorcet, ont fait planer sur la diversité des religions, des sectes et des partis, l'idée du libre examen et du Droit, principe de mort pour les intolérances et les oppressions du passé. Cette idée de Tinviolabilité de la Conscience et de la personne humaines est une idée foncièrement laïque que les plus hautes religions : judaïsme, catholicisme, protestantisme, ont repoussée et méconnue à l'apogée de leur grandeur, mais dont maintenant elles se réclament, et que, de plus, elles aboutissent à consacrer, auxiliaires bon gré mal gré de la liberté d'examen, par cela même qu'elles y font appel, dès qu'elles se jugent menacées. Au Droit la Souveraineté du Monde ! »

Condorcet, le grand logicien de la Révolution, a donné la conclusion de cette immense élaboration, paroles sublimes de pacification morale :

(( La conscience de l'homme étant, a-t-il dit, indépendante de toute autorité, la recherche doit être abandonnée à la seule conscience, elle n'intéresse que la conscience ; et par là même, les préceptes moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de Philosophie ont une vérité indépendante des Dogmes de ces religions, des principes de ces sectes de Philosophie. ,)

Au MX*" et au xx* siècles, cette conception rédemptrice d'une morale purement humaine, plus ferme, plus large •qu'au xviiT siècle, fondée sur une Sociologie positive qui déroule l'efTorl humain dans sa relativité historique et dans sa perfectibilité indéfinie, cette conception est élaborée par les esprits les plus vigoureux. Je n'elïl jurerai que deux grands noms qui sont aussi deux immortels exemples.

Il y a quelques jours à peine, la France, par son premier magistral, a honoré solennellement le penseur si longtemps méconnu, qui, dans la nuit et la dégradation du second Empire, fit cet appel admirable à la conscience morale, son hvre de La Justice dans la Révolulion et dans l Eglise. Nul

n'a opposé avec plus de puissance, d'audace, de netteté, d'éloquence que P.-J. Proudhon, la conception de la Justice qui place sa source dans la Conscience divine, et celle qui la rend immanente à la Conscience humaine, et rachète l'Humanité de sa prétendue incapacité de s'élever à la Justice ; nul n'a étendu sur un plus vaste domaine de la pensée cette opposition du Droit humain et du Droit divin. Nulle vie, à travers la persécution, la calomnie, la proscription, la pauvreté persistante n'a été consacrée à un labeur plus fécond, plus désintéressé pour l'Humanité, à un culte plus austère pour la Vérité, n'a resplendi d'une plus grande élévation morale, n'a été un hommage, un sacrifice plus complet, plus constant à la Justice.

Nous venons aussi d'apprendre avec certitude, par M. Hyacinthe Loyson, qu'Emile Littré, le disciple illustrede la Philosophie positive, est mort sans défaillance morale, ni intellectuelle. Nous savons qu'amené par un prêtre, son ami, à lui raconter sa vie, il montra à celui-ci, dans cette confession provoquée, une âme si pure, que l'abbé Huvelin, ébloui par un détachement de soi, par une humilité qui n'avaient rien de chrétien, ne put retenir le geste de l'absolution, et baisa les pieds du philosophe mourant. L'absolution de Littré, quelle ironie ! et quel symbole dans cette scène ! N'est-ce pas Littré qui, s'éteignant sans amertume ni crainte, sans espérance de l'au-delà, ni malédiction, par le simple récit de l'une des plus belles vies de notre temps imposant l'admiration, n'est-ce pas Littré qui absout luimême, dans sa sérénité sublime, l'Eglise d'avoir outragé dix-huit siècles de l'Histoire, de ce dogme effrayant de la déchéance morale de l'Humanité .'^

Voilà les précurseurs par lesquels, sans violence, sans blasphème et sans insulte, le Devoir est descendu des autels.

Le Devoir descend des autels pour pénétrer dans les profondeurs de la Conscience populaire ; la Démocratie fait soa œuvre d'éducalrice : les travailleurs socialistes ont inscrit

LES BASES PHILOSOPHIOUES 263

dans leur programme ces mois : La Religion est (lisez ; doit être) chose privée. C'est la parole de Condorcet ; elle veut dire que la morale seule est chose sociale. C'est le plus grand pas accompli par la Révolution. Anatole France a raison, ce sont les peuples qui créent l'avenir : ils créent^ par la Solidarité et la Justice, l'avenir moral, comme ils créeront, par la Solidarité et la Justice, l'avenir économique, sans lequel, pour le pauvre, l'exercice de la liberté de penser serait illusoire ; ils ont réfugié dans l'asile sacré de la Concience individuelle tout ce qui divise : toutes les formes de l'absolu ; ils n'ont retenu pour le domaine commun que ce qui unit, ce qui assurera la paix du monde : la morale sociale. Ainsi, des hauteurs de la philosophie, des profondeurs de l'àme populaire viennent les soutiens inébranlables du Droit de la Conscience, Jamais, à aucune époque, en aucun lieu, le Droit humain, la Liberté de Conscience n'aura été proclamée avec plus d'autorité et d'unité, et ne pourra, ne devra l'être avec plus de rigueur et de solennité. Cette fols, la mémoire de nos martyrs immortels pourra s'apaiser, le dernier mot aura appartenu à l'Humanité.

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