LA PENSÉE LIBHE ET LE PROGRES HUMALN
sion. C'est grâce à lui qu'elle a été jusqu'ici soustraite à fa domination soit du pouvoir temporel, soitdu pouvoir spirituel, soit encore, suivant l'expression de Littré lui-même, à la volonté des savants.
Depuis la Renaissance, l'histoire nous présente les témoignages les plus éclatants des efforts de l'esprit dogmatique pour contenir le développement scientifique, mais elle retrace aussi le tableau de leur impuissance devant le libre examen, grâce auquel une impulsion toujours plus irrésistible est communiquée aux recherches positives, et grâce auquel la science s'accroît sans cesse.
A quoi a servi la rétractation de Galilée, arrachée par l'esprit dogmatique etTintolérancc théologique? Voici Newton qui soumet l'univers au gouvernement d'une inflexible loi. En ly^D, Buffon est, par son exposé de la théorie de la terre, obligé de se soumettre aux théologiens de la Sorbonne. L'opinion de Buffon est aujourd'hui, a dit Lyell, aussi fermement établie que la rotation de la terre. Les travaux bien plus récents de Boucher de Perthes sur l'homme préhistorique l'ont abreuvé d'amertune. Le mouvement incompressible de l'esprit humain Ta vengé aujourd'hui, comme il a vengé Schmerling. Et c'està ces recherches qu'il faut rattacher la constitution de la préhistoire, qui prolonge maintenant dans le passé l'anthropologie.
Le libre examen, par son exercice même et par sonexercice sans entraves, est un obstacle pertnanent au retour du Dogmatisme et du principe d'autorité dans la Science.
Ses adversaires ne sont pas seulement les organes des religions qui se déclarent révélées, en communication avec des puissances sornaturelles, dépositaires de la vérité absolue. Le libre examen doit empêcher aussi le dogmatisme scientifique.
Telle est l'œuvre du libre examen. Elle ne s'arrête pas là, car elle empêche les savants eux-mêmes de comprimer la science et son essor. En i834, dans un débat mémo-
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rable, Cuvier, théoricien de Timmutabililé des espèces^ accable Geoffroy Saint-Hilaire du poids de son autorité scientifique. A quoi bon ? Un quart de siècle après, en i859, Darwin et Wallace exposent en même temps la théorie de la sélection naturelle.
Mais la leçon la plus saisissante nous est donnée par l'œuvre d'Auguste Comte lui-même. Le père de la philosophie positive imaginait que, dans l'état de la science de son temps, on pouvait assigner à certaines investigations scientifiques des limites infranchissables. C'est ainsi qu'il disait que, dans l'étude de l'organisme vivant, il fallait s'arrêter aux tissus. Il condamnait les recherches que poursuivaient alors en Allemagne des savants, qu'il qualifiait d'esprits ambitieux, s'efforçant de former le lissu générateur luimême par le u chimérique et inintelligible assemblaged'une sorte de monades organiques » . Et en conséquence, il condamnait d'avance, vers i84o, la découverte qui, accomplie par Schwann, est aujourd'hui à la base de la Biologie.
Le même grand philosophe engageait les physiciens à s'abstenir de rattacher par aucune fiction scientifique les phénomènes de la lumière à ceux du mouvement, vu leur hétérogénéité radicale. La physique moderne se base aujourd'hui sur la corrélation des différents modes d'énergie.
Les savants spécialistes les plus éminenls n'ont pas échappé à cette fascination du dogmatisme. En i833, Mûller disait que la vitesse de l'action nerveuse est si grande qu'on ne pourrait jamais la mesurer. Deux ans après, Helmoltz montrait qu'elle est mesurable.
M. Alfred Fouillée, dans son beau livre sur le « Mouvement positiviste » a appelé ces erreurs de Comte et des autres penseurs des « bévues mémorables » .
Heureuses bévues ! dirai-je, que ces bévues du génie i Elles rappellent sans cesse à la modestie, à la « relativité » du savoir ! Heureuses bévues, elles sont sans cesses dénoncées, redressées par cette manifestation éclatante de l'esprit
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liumain : le libre examen ! C est lui qui nous rappelle à notre discipline nécessaire, c'est lui qui assure le perpétuel triomphe de la vérité expérimentale.
Cependant l'œuvre critique permanente, incompressible du libre examen s'accompagne d'une œuvre constructive organique, dégageant une à une les conquêtes vraies de la science ; et ce sera la gloire et le bienfait du xx' siècle de la porter à un degré d'avancement que ni le xvni* ni le xix« siècles n'ont pu atteindre. C'est qu'en effet, les vérités qui résistent à cette critique incessante, à cette revision permanente que l'esprit humain fait de son propre savoir, sont destinées à former un patrimoine toujours grandissant et commun à l'Humanité. Il se compose finalement de tout ce que la raison humaine ne peut pas ne pas librement accepter en se soumettant aux lois de sa propre constitution, aux seules lois de la logique, à l'empire de la preuve, à la vérité démontrée : c'est à dire de l'Encyclopédie indéfinimeul perfectible du Savoir positif expérimental, du libre examen.
Le libre examen, loin d'entraîner l'esprit humain dans un abîme de contradictions, d'erreurs, dans 1 anarchie de la pensée, comme le dénoncent ses ennemis, le fait au contraire, par son travail incessant d'élimination, passer peu à peu des conceptions conjecturales aux concoplions scicatitujues, réalisant une approximative incessante de la vérité sans pouvoir jamais atteindre la vérité absolue. La grandeur du libre examen, c'est' qu'il nous interdit de jamais considérer a priori une interprétation comme définitive.
Aussi les matériaux du Savoir positif, de l'édifice de la Science que les générations dressent à l'honneur de l'esprit humain, vont toujours s'accuinulant, mais les interprétations des phénomènes qui les relient sont toujours précaires et sujettes à revision.
M. le recteur Deauw a admirablement rendu le caraclère de la philosophie positive en disant : « La vérité scicnli- Discnup.s rniL050pniorE3 1^
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fîque n'est qu'un éternel provisoire ». Mais il faut avoir soin d'ajouter que, par la masse des richesses, nous nous rapprochons sans cesse de la Vérité, sans jamais pouvoir atteindre l'Absolu.
C'est ainsi que par la relativité même de ses théories, la Science s'oppose au « dogme » et qu'elle ne peut devenir dogme elle-même : la Science n'est pas une religion nouvelle, comme l'a dit Séaiiles, où l'autorité de la chose se substitue à l'autorité du prêtre ; l'interprétation scientifique des choses n'est jamais « absolument » définitive elle est toujours et indéfiniment perfectible, elle n'atteint pas l'absolu. La Science se nie elle-même en tant que dogme; si le dogme est une vérité immuable promulguée une fois pour toutes, la Science est un perpétuel devenir.
Elle n'est jamais, elle ne sera qu'une approximation de la Vérité, mais elle sera une approximation de plus en plus grande de la Vérité absolue.
C'est ainsi que la pratique séculaire du libre examen se tiendra par la loi naturelle d'évolution de l'Esprit humain, selon laquelle il se rapproche sans cesse de la vérité positive sans atteindre jamais la vérité absolue.
C'est dans celte conception de la Science positive et relative et dans la Science seulement, que nous trouvons l'unité de la pensée, le gage de la communion intellectuelle réalisée dans la liberté de l'esprit, et par la liberté même. L'histoire de la constitution de la science est aussi inséparable du développement du libre examen, elle est son œuvre, sa glorification ; mais c'est aussi dans cette noble résignation à limiter nos recherches à ce qui est vraiment accessible, c'est là qu'est la consécration de celle des vertus humaines qui a épargné le plus de sang, apaisé le plus d'antagonismes : la tolérance. La morale sociale et la science y trouvent un indestructible fondement.
Comment pourrions-nous être encore intolérants, si nous disciplinons nos esprits à la science positive seule ? Quelqu'un