‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 19 sur 26 · LA PENSÉE T.ÎRRE ET T,E PROGRES HUMAIN · texte numérisé non relu

LA PENSÉE T.ÎRRE ET T,E PROGRES HUMAIN

de uous oubliera-t-il que si son savoir est limité, si la connaissance est à ses yeux toujours relative, la seule reconnaissance de cette limitation lui interdit tout effort pour contraindre son frère à penser comme lui ? L'intolérance s'appuye sur la croyance que l'on possède la vérité absolue. L'illustre Guyau a rendu la pensée que j'exprime dans le passage suivant de son Irreligion de l'Avenir : « La tolérance, quand elle n'est pas philosophique et toute de raison, prend l'aspect d'une simple débonnaireté qui ressemble fort à la faiblesse morale. Pour montrer la grandeur de la tolérance, il faut mettre en avant les raisons objectives tirées de la relativité de la connaissance humaine et non les raisons subjectives tirées de notre propre cœur. »

C'est ainsi que nous arrivons à ce résultat d'une portée incomparable, c'est que, d'une part, c'est la science qui unit, et que, sur les problèmes des origines et des fins de l'Univers et de l'Homrne, sur ce qui est inaccessible à l'expérience, il est impossible d'aboutir à une solution unique ; nul, à peine d'attentat à la raison et à la conscience de son frère, ne peut imposer une conclusion dogmatique, sans appel, absolue.

En saluant votre drapeau au nom de la Libre Pensée internationale et du Comité qui en est l'organe, je voudrais marquer la grandeur du rôle de la Libre Pensée elle-même, l'unité intellectuelle et morale qu'elle prépare dans la liberté et par la liberté même. L'esprit humain tend naturellement à passer des connaissances conjecturales, aux connaissances positives, il gravite vers la science expérimentale à travers les fantômes de l'imagination, les spéculations et les hypothèses de la métaphysique. Le triomphe de la science est le terme naturel de l'Evolution, d'après la philosophie que je sers et qui a reçu le nom de philosophie positive, parce qu'elle est de même nature que les sciences particulières entre lesquelles se partage l'état de la réalité : elle nous propose une conception synthétique du monde, de l'homme, des sociétés

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humaines. Elle ne sera point l'œuvre d'un homme, mais le fruil de la coopération séculaire d'une légion de. penseurs, héritiers et continuateurs des Encyclopédistes du xvjiie siècle, d'A. Comte et de théoriciens de l'Evolution au XIX^ Aujourd'hui même, sous nos yeux, un groupe de savants, sous la direction de 1 illustre l'oincaré, ressaisit celle œuvre collective avec les matériaux accumulés par la nouvelle génération ; et l'œuvre collective est caractérisée par des paroles comme celles-ci ; « Les philosophes modernes ont pris une altitude vraiment positive, et ils ont, comme l'ancien rationalisme, une foi inébranlable dans la raison humaine. »

C'est sur ce fondement de la tolérance et plutôt, dans la langue de la Révolution, des droits au respect de la conscience, que séiige une morale vraiment humaine et dégage de toutes les conceptions théologiques et dogmatiques. Nous attendons, nous préparons ce jour heureux où, suivant les belles paroles de Marcelin Berthclot, l'Humanité alTranchie de tout dogmatisme imposé, proclamera désormais comme son œuvre propre, la morale du devoir et de la bonté, de la justice et de la solidarité, morale de l'avenir désormais séparée de tout symbole, de tout surnaturel, de toute théologie. Les progrès du libre examen, qui donne un fondement à la morale sociale, le respect mutuel de la conscience, donnent aussi à l'homme son autonomie morale.

C'est là l'essence de la Révolution, dans son opposition aujourd'hui séculaire à 1 Eglise, c'est là que l'Eglise cherche, avec son âpre besoin de domination, à atteindre la Révolution elle-même. La Révolution dit : l'homme peut, par ses seuls efforts, s'élever à la justice ; l'Eglise répond : l'homme ne peut s'élever à la morale sans les sources surnaturelles, et un prélat n'a pas hésité à résumer sa pensée en disant : le devoir réduit à n'être qu'une chose humaine s'effrite et tombe en pourriture. "Voilà la grandeur de la lutte moderne, vodà la rédemption de l'Humanité par elle-même qui s'affirmera de plus en plus éclatante ; et il faudra autre

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chose que des diatribes haineuses pour convaincre l'Hunianilé de son indignité, de son incapacité morale, pour convaincre l'homme de son impuissance à respecter en lui et en son semblable la dignité humaine, à pénétrer avec lui dans ce que Kant appelait le royaume des frères, des autonomies morales enveloppées d'un mutuel respect.

Pour l'Eglise, la libre pensée n'est dans le domaine de la volonté et de l'action que pur libertinage, déchaînemcjît des appétits grossiers, triom[)he brutal des passions les plus basses. Voilà où en est la critique ecclésiastique ; mais pour renverser l'édifice humain qui s'élève, elle devrait atteindre et convaincre d'aberration ou d'immoralité les penseurs illustres qui furent la gloire du dernier siècle.

Pendant que l'Eglise tente de déshonorer la libre pensée et de la rendre responsable du déchaînement des passions les plus violentes et les plus abjectes, la morale humaine s'élève au-dessus des antagonismes de 1> métaphysique et de la théologie. Gomment la notion du devoir nous échapperaitelle pour aller se perdre dans l'indignité de nos passions .■* Cette notion nous enveloppe de toutes parts, nous étreint de toutes parts. Quand le progrès et la raison rapprochent les hommes en écartant tout intermédiaire surnaturel entre l'homme et l'homme, alors le lien de solidarité qui nous unit et qui nous dicte le devoir, apparaît dans son indéfectible, dans son austère grandeur. L'homme individuel sait qu'il naît débiteur, il naît débiteur de l'Humanité tout entière ; il sait qu'il doit tout ce qu'il est aux générations précédentes qui ont lutté, soullert, médité, travaillé pour lui, et comment acquitterait-il cette dette grandissinle si ce n'est parle dévouement même à l'Humanité ? Jamais le devoir ne fut plus rigide, plus impérieux, jamais l'égoïsme, jamais le vil esprit des passions ne subirent une condamnation plus décisive et plus solennelle que depuis que nous avons saisi le lien qui nous unit aux générations les

plus lointaines, que nous avons senti palpiter en nous leurs soufifrances, leurs aspirations, leurs efforts, leur expérience, leurs idéals.

El sans doute une telle morale est relative, elle évolue dans l'histoire, elle est dans un devenir perpétuel, elle gravite sans cesse vers un idéal qui, vu dans cette grandeur, dans cette relntivité,n'a rien de commun avec l'arbitraire, le désordre moral, le caprice des passions, les bassesses des appétits, le déchaînement delà luxure.

La relativité s'appuie sur l'Evolution humaine, sur le respect des lois delà nature, des lois et des sociétés humaines, en perpétuel progrès ; son idéal va grandissant avec tous les progrès de la discipline morale que nous nous imposons à r.ous-mêmes. Si notre morale se dégage de l'Absolu, elle est assuiée d'une perfectibilité indéfinie, et chacun de ses ])iogrès repose sur toute l'évolution antérieure de l'homme et de l'Humanité. Il n'y a pas de place pour l'arbitraire, pour les impulsions de Tégoïsme : le dernier mot appartient au respect, à l'amour, au culte de l'Humanité. Voilà ce que je salue en saluant votre drapeau. Puissiez-vous, par voire pensée et par vos actes, contribuer à l'avancement pacifique et à la constitution de l'unité morale de la société moderne.

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