FRANCISCO FERRER
Discours prononcé le 4 avril 1912, en face du monument Ferrer à Bruxelles, à l'occasion de la fête de la jeunesse rationaliste.
Mes enfants, tournez les yeux vers cet homme de bronze qui se dresse de toute sa taille, le regard dirigé vers le tlambeau qu'il élève bien haut, au-dessus de sa tête, aussi haut que ses bras, que son corps tout entier, tendus dans un admirable effort, peuvent atteindre, vous retrouverez là, exprimés dans une image simple, émouvante et belle, et la [)ensée suprême du martyr que nous venons ici vous apprendre à honorer, et le progrès qu'il rêvait pour votre génération d'enfants, pour toutes les générations d'enfants qui viendront après vous, et les destinées glorieuses de l'Humanité elle-même, qui se compose de toute la chaîne des générations humaines.
Le martyr, c'est à vous qu'il a dévoué sa vie, c'est pour vous qu'il a affronté la mort. Il avait fondé là-bas, bien loin, en Espagne, à Barcelone, une école libre à laquelle il donna le nom d'Ecole moderne : il ne voulait y faire pénétrer dans le cerveau des enfants que des affirmations démontrables, celles qne la raison de chacun de nous peut et doit accueillir parce qu'elles reposent sur les faits observés, et peuvent être redressées, complétées, élargies, par un retour aux faits.
Il écartait toutes les affirmations, toutes les croyances, tous les systèmes non démontrables, qui s'imposent du
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dehors par une autorité spirituelle, qui étreignent l'esprit, qui le paralysent dans son essor, qui refoulent, retardent, altèrent les conquêtes des vérités démontrables ; qui, trop souvent, par leurs résistances, ensanglantent l'histoire ; et c'est par là qu'il distinguait VÉcole ancienne de VÉcole modems. Il voulait allumer daus l'esprit de chaque enfant un foyer de lumière bien pur. éclairant de mieux en mieux les sentiments qui le portent vers lui-même, éclairant et fortifiant surtout ceux qui le portent vers les autres, et les lui font aimer ; il l'amenait ainsi à se gouverner lui-même, à diriger sa conduite vers le bien, à faire l'éducation de sa propre volonté. Ainsi, de l'enfant sortait peu à peu \ Homme moderne celui qui incarne tous les progrès antérieurs de l'Humanité, celui qui porte en lui-même le gouvernement de sa raison et de sa conscience, celui qui voit dans tous ses frères, des raisons, des consciences indépendantes, se gouvernant elles-mêmes.
Mais cette émancipation intellectuelle et morale de l'homme, qui commençait par l'Enfant, ne pouvait que soulever la colère et l'hostilité de ceux pour qui c'est un sacrilège, un attentat criminel, que d'oser affirmer que le Devoir est chose purement humaine, que 1 homme s'élève à la justice par ses seuls efforts; de ceux qui, dès lors, veulent enchaîner l'homme à une autorité spirituelle extérieure à lui-même. L'intolérance et le fanatisme aveugles étaient impuissants contre le fondateur de l'Ecole moderne, œuvre légitime de la liberté, mais ils n'étaient pas impuissants contre l'homme ; il n'est pas d'inspiration atroce qui puisse leur être inaccessible. Une émeute, suscitée par des mères qui ne voulaient pas que leurs fils allassent se faire tuer au Maroc pour une conquête coloniale, une émeute sanglante et (jui fut durement réprimée, éclata à Barcelone.
Ferrer y était absolument étranger ; on fit de lui le ténébreux artisan de l'insurrection ; il fût jugé sans les garanties de la défense, condamné à mort sans preuves. Ce fut un
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crime judiciaire. Le jour du supplice, il obtint qu'on ne lui bandât pas les yeux, il écarta doucement le prêtre qui voulait l'assister, il marcha droit et calme au mur fatal, pour recevoir la décharge de mousqueterie. Il n'eut pas un cri de vengeance, il n'eut même pas une parole amère sur l'iniquité iiilàme dont il était victime, il ne fit même pas un ap[)el à la Justice de la Postérité, il ne songea pas un instant à lui ; rien n'est plus accablant pour ceux qui le perdirent, que ce silence et ce détachement : il n'eut qu'un seul cri : Vive lEcole moderne ! C'était toute son âme, tout son être moral, qui s'arrachait à l'étreinte de mort, et venait planer immortel dans notre souvenir.
Et, par ce cruel enseignement, vous comprenez, mes enfants, toute la grandeur du symbole qui est là, sous vos yeux, et vous-mêmes vous tendrez volontiers vos bras pour élever plus haut encore ce flambeau, toujours plus haut. Qu'est-ce autre chose ce flambeau, que tout le savoir accumulé par THumanité, le fruit des efforts séculaires de l'élite de ses représentants, leurs conquêtes impérissables contre les résistances de l'ignorance, de l'erreur, du fcuiatisme. Il est là, dressé à la fois dans l'espace et dans le temps ; il est là. étendant ses clartés de proche en proche, jusqu'à illuminer la terre ; il est là, refoulant de plus en plus les ténèbres du passé, dissipant de plus en plus les brumes de l'avenir et préparant peu à peu, par ses seuls eflbrts, l'unité mentale et indestructible de IHumanité. Les savants, les pensenrs accroissent l'intensité de sa flamme ; les éducateurs en répandent l'éclat sur les peuples ; souvent c'est au prix de leurs souffrances ; Galilée, l'immortel rénovateur de la conception du monde, condamné à la torture morale de la rétractation et du silence (la torture physique lui ayant été épargnée), Galilée laissant échapper ces paroles : et pourtant la terre tourne. — Le noble éducateur Ferrer piononçant les mots : Vive l'École moderne, sentaient bien qu'ils expiaient l'un et l'autre le crime d'avoir servi la Vé-
rite et l'Humanité ; mais l'un et l'autre sentaient aussi, tous ceux qui les ont précédés et qui les ont suivis sentaient aussi que rien ne peut arrêter la pensée humaine, et qu'ils préparaient pour nous tous, avec plus de savoir, plus de puissance, de liberté, de justice, de bonheur ; et c'est pourquoi, comme les coureurs antiques, ils se sont passé de main en main l'éternel, l'inextinguible flambeau. C'est pourquoi aussi, à des centaines de lieues de Barcelone, loin dans le nord, à Bruxelles, nous avons érigé ce monument: monument expiatoire pour le crime et l'erreur, monument de reconnaissance, monument de foi dans l'avenir : il témoigne que la victime de Montjuich a lutté pour l'Humanité entière, que la conscience, que la pensée universelles ont recueilli son efTort, que l'avenir le fécondera.
Et maintenant, vous pouvez vous éloigner, mes chers enfants, vous avez appris comment meurent pour la vérité ceux que les interprètes de l'Absolu appellent les pires des malfaiteurs, aussi comment l'effort personnel vers le bien, et le vrai de chacune des unités humaines dispersées sur l'immensité du globe, est la condition de la vie meilleure et des progrès de tous, dans l'enchaînement admirable de la solidarité universelle.
Discours prononcé au Congrès belge de la Libre Pensée, le 7Juillet 1912.
La lutte scolaire, qui n'est qu'assoupie, est dominée par un conflit moral où s'entre-choquent deux mondes, et auquel nous ne pouvons donner trop de place dans nos préoccupations. Le primat de la Relgique catholique a nettement défini cet antagonisme dans son discours au Congrès de Malines :
t( Les Révolutionnaires de 1789, a-t-il dit, ont prétendu soustraire l'organisation sociale à l'empire du Christianisme... Le rationalisme se couvre des noms de laïcisation et de neutralité. Quel que soit le nom, c'est l'affirmation de l'indépendance absolue de la raison naturelle contre laquelle s'élève le Concile du Vatican...» Et plus loin, dans le même discours, le prélat ajoute sur la morale commune et indépendante : « le Devoir descendu de l'autel et ravalé à n'être qu'une œuvre d'homme; s'effrite et tombe en poussière. » Le mandement de carême de 1912 n'est que l'illustration de celte pensée. Il est dirigé contre les libres
I. Mgr Mercier, cardinal-archevêque de Malines, a\'ait, en son mandement de carême, énoncé la phrase suivante:
Les grands malfaiteurs de notre société contemporaine, ce sont les libres penseurs athées.
penseurs dont il fait les grands malfaiteurs de notre société contemporaine, ce sont ses propres termes. Pour lui, ce qui caractérise la libre pensée, c'est de livrer sa pensée à lous les dérèglements et sa conduite à tous les débordements : (( ni la religion, ni le procliain, ni le lieu, ni la société, dit-il encore, nont le droit d'élever une barrière devant ses appétits. » Et plus loin : « vous voulez, dit-il encore, endiguer le torrent du crime et la fange de l'immoralité : il n'y a pas de milieu : il faut répudier la libre pensée alliée avec le libre caprice dont elle est l'inspiratrice et lajuslifi-cation, il faut résolument vous attacher d'intelligence, de cœur, de volonté à Dieu, le maître souverain de nos destinées, tomber à genoux, etc., etc. »
Et le cercle de la libre pensée s'élargit à ce point pour le prélat et parla même le cercle de la damnation, que le pauvre instituteur de village, modeste et fidèle interprète de la loi, est dénoncé dans sa sincérité et sa droiture et enveloppé dans notre commune flétrissure : a Je répudierai l'enseignement athée, fait-il dire à ses fidèles, peu importe le nom menteur dont il s'affuble : les maîtres d'écoles qui se disent neutres et se targuent de professer un enseignement laïque, emploient des expressions trompeuses pour dire, sans effaroucher les consciences encore religieuses, que leur enseignement est athée et dès lors incapable de fonder une morale obligatoire pour la conduite de l'enfant et de l'honnête homme. »
Le conflit est donc bien engagé entre la Révolution et l'Eglise, entre ce que Proudhon appelait le Droit Humain et le Droit Divin, et Michelet, la Justice et la Grâce. L'homme doit-il recourir à une aide surnaturelle ou n'esl-Il [)as capable de s élever par ses seuls efforts à la Justice, à une Justice grandissante, toujours plus idéalisée ? Par deux voies, nous sommes amenés ta cette affirmation de 1 humanité que réprouve l'Eglise, et que souille la basse littérature qui se prévaut de son enseignement. Par l'action des pen-
seurs libres d'abuid,qui jelient les fondements scientifiques de l'Ethique, et par là-même auront l'impérissable gloire de préparer une ère de paix et d'harmonie par la liberté et dans la liberté. Le prélat belge n'a vu dans la libre pensée que le droit de s'abandonner à toutes les inspirations delà jactance et de 1 arbitraire, de penser tout ce que l'on vcut^et d'agir en conformité de celte pensée désordonnée, de se laisser aller au gié de ses caprices, ou à la prétendue fatalité de ses instincts ; libre penseur et libertin sont restés pour lui synonymes comme au xviir siècle. 11 est impossible de commettre une plus lourde erreur que de traduire la libre pensée par l'arbitraire et le dévergondage dans le domaine de la pensée, par le déchaînement des passions dans la conduite. La libre pensée n'est autre chose que la pratique exclusive et constante du libre examen^ c'est leffort incessant de l'esprit humain pour se soustraire, dans le domaine delà connaissance, à toute autorité extérieure, quelle qu'elle soit, spirituelle et temporelle, théologique, métaphysique, scientifique mêmC;, entravant la liberté de la recherche, l'évolution des interprétations, ou imposant des cicyances, soit que celle autorité se fonde sur une révélation surnaturelle, sur des miracles, sur des traditions,sur rinlaillibililé d'un homme, soit qu'ellecommande de s'incliner devant les dogmes d'une religion, les principes a pr/on d'une philosophie, ou même ceux d'une hypothèse scientifique quelconque. Par son propre exercice, )e libre examen s'impose à lui-même une invincible discipline. La découverte des lois des phénomènes de tout ordre est l'aboutissant de son œuvre critique et c'est précisément une limitation naturelle à l'indépendance, à plus forte raison à larbitraire de notre pensée, et dès lors à l'arbitraire de notre volonté. Les vérités qui résistent à cette critique incessante, à cette révision permanente que l'esprit humain l'ail de son propre savoir, sont destinées à former un patrimoine toujours grandissant et commun à rilu(nanilé, et par là même, le libre examen déroule une œuvre organique, construclive, unitaire,
toujours plus stable et plus cohérente. Il aboutit ainsi juste à l'opposé de ce qu'imagine le prélat.
Et c'est ainsi que les puissants esprits synthétiques de notre époque donnent à la morale un fondement scientifique de plus en plus vaste et solide, l'édifice du savoir humain sera le Sinaï, d'où descendra la loi morale.
Qu'est-ce qui fait l'œuvre de Spencer si grande ?
C'est qu'il a, il le dit lui-même à Mill, voulu faire de la Morale une puissante déduction de tout le système des lois physiques, biologiques, psychologiques, sociologiques. Il voulait être le Newton de la morale. De Laveleye retrouva à Naples le grand penseur épuisé de forces, il ne pouvait plus travailler qu'une demi-heure par jour.
Il la consacrait à 1 Ethique, anxieux d'achever son œuvre, Auguste Comte avait, avant lui, superposé la morale à l'Encyclopépie de nos connaissances positives, à laquelle il incorporait la sociologie ; mais la sociologie, au fond, cette science de l'humanité, c'était toute la synthèse de nos connaissances. Elle était surtout le fondement théorique de la sohdarité humaine.
L'éminent prélat n'a cité le nom d'aucun philosophe, hormis celui de Kant, et pour signaler que si l'immortel penseur a construit son éthique en la séparant du christianisme, il ne l'en a pas moins rattachée à l'Absolu.
Oui, mais la morale rationnelle de Kant se sulTit à ellemême, elle fait de l'homme une autonomie. Dugas rappelle de dures paroles de Schopenhauer à l'adresse de Kant, et il ajoute lui-même : « 11 est vrai que la morale peut et doit subsister en l'absence de toute religion ; si pour croire au devoir, il fallait avoir levé tous les doutes au sujet de l'existence de Dieu et de I immortalité de l'âme, la vie morale serait indéfiniment ajournée et ne s'établirait jamais, o Le néokantisme, avec des représentants illustres comme Ch. Renouvier et Proudhon, a marqué la tendance croissante à l'élimination de l'Absolu. C'est l'âme même de la morale de
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Proudhou, elle est évolulionnisle, comme elle est humaine, et dans cette évolution, les religions supérieures comme le christianisme, ont joué un rôle transitoire considérable, préparatoire à l'œuvre de la Révolution moderne. Jacob, l'admirable auteur d'un livre sur les Devoirs, a montré avec profondeur comment le rationalisme, originairement absolu de Renouvier s'est pénétré peu à peu de relativité historique dans son œuvre capitale : La Science morale ; au point de dire : « la morale ne peut gouverner l'existence humaine si elle ne s'adapte aux conditions historiques de l'homme. » Des livres comme la morale d'Hœffding, celle de Guyau, et IKthique de Wundt sont des monuments dressés sur les assises de la psychologie expérimentale, de la sociologie comparée et de l'histoire même des idées morales. Alfred Fouillée vient d'achever une grande entreprise à laquelle il a consacré un quart de siècle, qui compte dix volumes, et dont la base organique est sa Psychologie des idées forces : dans le dernier volume, sa conclusion, qui a pour titre la Morale des idées forces, il écrit ces (ières et audacieuses lignes. (( La loi expérimentale des idées forces laissera à la science de la conduite toute son autonomie, puisqu'elle ne la suspendra à aucune loi qui dépasse lidée morale. Cette idée même ne sera plus conçue comme imposée d'en haut, soit par la volonté divine, soit par quelque principe métaphysique ; ni d'en bas par les lois inférieures de la Biologie ou de la Sociologie. 11 n'y a aucune hétéronomie dans la morale des Idées forces. Aussi sera-t-elle la véritable morale indépendante. «
Aucun de ces penseurs n'est mentionné dans le mandement du prélat, aucun d'eux n'est excepté de celte condamnation flétrissante. Et d'ailleurs, tous ces grands efforts convergent vers l'élimination de l'Absolu en morale, tous traduisent, sous une forme définie, l'évolution morale, toutes relient l'Ethique au système des lois naturelles qui régissent le monde, l'homme^ l'Humanité, réduisant de plus en plus
le champ de l'arbitraire et du caprice. Aucun de ces penseurs n'est mentionné dans le mandement du prélat ' il semble pour lui que cette œuvre colossale de l'émancipation humaine soit résumée dans je ne sais quel roman dont l'auteur veut absolument, parait^il, vivre sa vie, c'est-à-dire, vivre ses passions, vivre ses sens, vivre ses instincts, \[\ve sans frein.
Je ne songe pas à déconsidérer un écrivain que je ne connais pas, mais à quel titre doivent disparaîtn^, devant son œuvre les œuvres puissantes d'une ère scienlitlque que je viens de citer ou quelle solidarité entend-on établir entre elles? Et à quels dérèglements sollicitent l'homme des pages sublimes écrites par des Renouvier, des Guyau, des Fouillée, des Jacob, des Wundt, des Ardigo, des Hœffding, pour ne toucher qu'aux j)lus rapprochés de nous parmi les libres penseurs ?
Il est une seconde voie par laquelle la société elle-même, l'Etat aboutissent irrésistiblement à la morale humaine, cette fois pratiquement et indépendamment de la critique des systèmes et des dogmes : c'est comme conséquence nécessaire des progrès de la tolérance. Déjà des Insloriens illustres des doctrines morales, comme Bain et Segdwick, par exemple, ont montré que la Héibrmc protestante, avec la multiplicité de- sectes qu'elle engendra, a provoqué un puissant cfl'ort philosophique pour rechercher une morale commune qui les unît toutes. Mais la Révolution françai-c à été là, décisive, et c'est sa grandeur. Selon l'esprit de la llévolution, l'Etat moderne est fondé, non plus sur la simple tolérance, mais sur le droit, sur la liberté de conscience. Condorcet, le plus lumineux des interprètes de la pensée de la Révolution disait : « la Conscience de l'homme étant indépendante de toute autorité, la Religion doit être abandonnée à la seule Conscience, elle n'intéresse que la Conscience » , et il ajoutait à 1 égard de l'enseignement public : a la conséquence naturelle de la liberté de Conscience, c'est que les préceptes
moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de philosophie, ont une vérité indépendante des dogmes de ces religions, des principes de ces sectes de philosophie. » Et Talleyrand, l'Évêque constitutionnel d'Autun, rapporteur sur l'Instruction publique à la Constituante française, écrivait ces lignes immortelles :
(( Il faut non seulement qu'on grave la morale dans tous les cœurs par la voie du sentiment et de la conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable, dont les principes sont démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à toutes les épreuves... Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases, il est temps de montrer aux hommes que si de funestes divisions les séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils doivent s? réfugier et se réunir. Il faut donc en quelque sorte se détacher de ce qui n'est pas elle... Ce changement est simple, il ne blesse rien, surtout il est possible. Comment ne pas voir, en effet, qu'abstraction faite de tout système et de toute opinion, et en ne considérant dans les hommes, que leurs rapports avec les autres hommes, on ne peut leur enseigner que ce qui est bon, ce qui est juste et le leur faire aimer. »
De ces paroles, à la fois si simples et si grandes et qui contrastent si amèrement avec le langage d'aujourd'hui, de cette consécration de la liberté de conscience, se dégage la pensée la plus profonde et la plus bienfaisante de la Révolution, de l'Esprit moderne, c'est que l'homme peut s'élever par son seul effort à la morale, à la Justice. Car l'essence de' cette morale humaine, c'est le respect de l'homme indépendamment de sa croyance, qui ne relève que de la Conscience individuelle, sacrée pour tous.
Par là même apparaît, éclatant et rigoureux, le devoir de l'État moderne : c'est de faire rayonner dans l'enseignement public le principe de la société moderne, c'est d'enseigner
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aux enfants une morale puiemcnl humaine, c'est de les élever dans une communauté morale, dans une atmosphère de tolérance, de les initier à une société fraternelle, laissant au temps de diviser leurs consciences. Et ces principes où l'on sent l'effort douloureux de longs siècles de lutte pour la liberté de conscience, les femmes du peuple, les mères des grandes villes s'y sont élevées par leur sentiment maternel, élargi, humanisé, A Bruxelles, dans les écoles primaires, les enfants dispensés de l'enseignement religieux atteignent les proportions de 82 à 84 0/0 Ôr, 70 0/0 au moins font encore leur première communion. Cela veut dire à la fois que la morale se sépare de la religion, et que le respect le plus scrupuleux des maîtres d'école enveloppe les croyances. C'est l'honneur de ces instituteurs dont l'on fait des athées déguisés ; ils ne sont là ni athées, ni déistes, ils sont simplement humains.
Un pasteur protestant demande à un directeur s'il y a des enfants protestants à l'école. Le directeur répond : « Nous n'avons pas le droit de nous en enquérir. » Le pasteur insiste : 0 Dans leurs jeux, leurs querelles, les enfants ne révèlent-ils pas les divergences de leurs croyances ? » Les instituteurs répondent : « Jamais, au grand jamais, ils ne soulèvent ces questions. » Voilà bien les aubes qui se lèvent. Voilà bien la cité future de paix, de travail, de justice qui s'édifie lentement. Représentez-vous maintenant 1 Etat moderne tenu par la loi de subsidier également lEcole confessionnelle libre et l'École publique, et demandez-vous quels biens autrement précieux que les millions seront compromis ? Toutes les conquêtes les plus précieuses des temps modernes, toutes les espérances les plus hautes de l'Humanité. Du principe que lareligion relève de la seule conscience, le corollaire le plus fécond, le plus sublime s'anéantira : la formation d'une communauté morale indépendante de tout culte.
Qu'on ne cherche pas la justification de l'égalité des subsides dans le Droit du père de famille. Ce droit ne peut
être Je replacer dans le domaine de l'autorité ce que la Révolution a définitivement rendu à la seule conscience, ce droit ne peut être de contraindre l'Etat à trahir son propre principe, à diviser ce qu'il a pour mission d'unir ; de faire conspirer l'Etat non senlement contre son propre enseignement, mais contre les principes mêmes de la société moderne.
Qu'on ne se laisse pas séduire par ce beau mot d'égalité. Pendant que linstituteur neutre enseignerait le respect de tous les hommes dans la diversité de leurs croyances, l'instituteur libre dénoncerait l'Ecole laïque comme l'officine de toutes les impuretés, L'Etat payera l'Eglise pour qu'elle déchire, dès la première enfance, la communauté de respect naissante, pour qu'elle prépare, dès les premiers balbutiements de la vie sociale, les premiers accents de l'antagonisme, pour qu'elle sépare, dès le début de la vie, les élus des réprouvés, pour qu'elle enlève à chacun des enfants, en les séparant, une partie de la force que donne la solidarité humaine, quelque chose de la puissance d'aimer. Et quand une propagande effrénée et sans vergogne aurait étendu assez loin la flétrissure de l'enseignement neutre, comme une société ne peut vivre sans ordre moral, comme elle ne peut être livrée aux apaches, alors l'Eglise pourrait étendre la main sur ce qui resterait du pouvoir politique. Le droit de la Conscience, consacré par la Révolution, deviendrait une simple tolérance de gouvernement humain, suivant l'enseignement invariable des Pères depuis saint Augustin, et cette tolérance ne subsisterait qu'aussi longtemps qu'aux yeux de l'Eglise, elle éviterait un plus grand mal, ce dont elle serait juge. La logique de l'histoire est inflexible : dès lors qu'on déserte le Droit moderne, ce ne peut être que pour livrer l'avenir tout entier à lEmpire des sectateurs de l'Absolu.
Mais il me reste à signaler un aspect du conflit moral actuel. Dès lors qu'on nie l'autonomie morale de l'homme, la capacité morale de l'homme qui ne recourt pas à l'aide