DISCOUR? PHTT.OSOPHTOUES
surnaturelle, on voit alors, suivant les graves paroles de Proudhon, à quel point s'efface le respect de la dignité humaine devant le culte fanatique de la Divinité. Rien n'est alors épargné à l'homme, il n'est pas d'outrage qui n'apparaisse comme légitime, il n'est pas de turpitude dont il ne soit accusé, et dont on ne puisse le croire capable. C'est alors qu'on voit impudemment dérouler la métamorphose des enfants en pourceaux et en apaches, et triompher, chez les simples, les plus abominables calomnies.
Mais, dans ces campagnes odieuses, les défenseurs de la morale humaine ne fléchissent pas, ils dénoncent, au contraire, la déformation de la morale même. Le plus grand historien des Républiques italiennes, Sismonde de Sismondi en avait déjà tracé le saisissant tableau au début du xixe siècle, et assurément ce noble écrivain ne peut être suspecté de passion philosophique sectaire : il était religieux. Il semble que ces lignes soient écrites pour aujourd'hui :
(( Il y a, dit Sismondi, sans doute, une liaison intime entre la religion et la morale, et tout honnête homme doit reconnaître que le plus noble hommage que la créature puisse rendre à son créateur, c'est de s'élever à lui par ses vertus. Cependant la philosophie morale est une science absolument distincte de la théologie ; elle a ses bases dans la raison et dans la conscience, elle porte avec elle ses preuves qui opèrent notre conviction ; et après avoir développé l'esprit par la recherche de ses principes, elle satisfait le cœur par la découverte de ce qui est vraiment beau, juste et convenable. L'Eglise s'empara de la morale, comme étant purement de son domaine ; elle substitua l'autorité de ses décrets et les décisions des Pères aux lumières de la raison et de la conscience, l'étude des casuistes à celle de la philosophie morale, et elle remplaça le plus noble des exercices de l'esprit par une habitude servile. La morale fut absolument dénaturée entre les mains des casuistes ; elle devint étrangère au co&ur comme à la raison ; elle perdit de vue la souffrance
que chacune de nos fautes pouvait causer à quelqu'une des créatures, pour n'avoir d'autres lois que les volontés supposées du Créateur ; elle repoussa la base que lui avait donnée la nature dans le cœur de tous les hommes, pour s'en former une toute arbitraire. La distinction des péchés mortels d'avec les péchés véniels, etfaça celle que nous trouA^ions dans notre conscience entre les offenses les plus graves et les plus pardonnables. On y vit ranger, les uns à côté des autres, les crimes qui inspirent la plus profonde horreur, avec les fautes que notre faiblesse peut à peine éviter. Les casuistes présentèrent à l'exécration des hommes, au premier rang, entre les plus coupables, les hérétiques, les schismatiques, les blasphémateurs. Quelquefois ils réussirent à allumer contre eux la haine la plus violente, et cette haine était plus cririiinelle que la faute qui l'avait excitée. D'autres fois, ils ne purent triompher de la raison compatissante du peuple. . . Dans l'un et l'autre cas, la salutaire horreur que doit inspirer le crime fut considérablement diminuée. Le brigand, l'empoisonneur, le parricide furent associés avec des hommes qui conquéraient un respect involontaire. ))
Je cite ce long passage de Sismondi, parce qu'il éclaire la situation actuelle.
Cependant, en attaquant la vertu de ceux qui ne reçoivent pas l'enseignement ecclésiastique, en affirmant audacieusement leur criminalité, on n'échappe pas à la nécessité impérieuse de la preuve. La défense de la dignité humaine a toujours heureusement le recours au témoignage des faits. Avant même de songer à nous assimiler aux Bonnot et aux Garnier, il faut que nos accusateurs expliquent d'abord, cette fois scientifiquement, des faits comme ceux-ci : un écrivain sincère, AL Jacquart, vient de publier une étude sur la criminalité en Belgique. Res[)ectueux des méthodes scientifiques dans la recherche des causes de la criminalité, il n'articule rien a priori sur l'influence de la laïcité de l'enseignement, que le fanatisme seul peut considérer comme acquise en la
déduisant de ses dogmes. Or, voici deux tableaux, Tun que j'emprunte à cet auteur, l'autre que j'emprunte aux statistiques oflicielles. Le premier exprime le coefficient de criminalité par arrondissement et par i.ooo adultes, l'autre le nombre des enfants qui reçoivent l'enseignement religieux, et de ceux quien sont dispensés et privés, par circonscription scolaire. Si l'enseignement religieux a une efficacité décisive comment se fait-il que des contrastes comme ceux-ci apparaissent dans les faits ? Les circonscriptions scolaires de Conrtrai, du Limbourg, nous donnent les rapports suivants : dans celle de Gourtrai, 4i-6io enfants reçoivent l'enseignement religieux, /iy seulement ne le reçoivent pas ; dans le Limbourg, 32.988 enfants le reçoivent, 6 seulement en sont dispensés. Eh bien, le taux de criminalité y dépasse la moyenne du pays, qui est de 10.29 P^^' i.ooo adultes : il est de II. o4 dans celui de Gourtrai et de 12.27 dans celui de Tongres.
D'un autre côté, à Liège, 39. 598 enfants reçoivent l'enseignement religieux, 2.845, c'est-à-dire 7. 18 0/0 , en sont dispensés: il y aurait là un contingent tout prêt pour la criminalité. Eh bien, Liège présente à peu près le taux moyen de criminalité : il est de 10.42. Il en est mieux encore pour Bruxelles, où le taux de criminalité est de 8. 71 par mille, alors que sur 86. 281 enfants, 89.872, c'est-à-dire liQ.o 0/0, ne reçoivent pas d'enseignement religieux. iN'est-il pas évident que ces accusations sont sans fondement, et odieusement téméraires, et que — sans me faire à mon tour un téméraire accusateur — le grand problème de la criminalité générale, qui inquiète justement toutes les consciences, doit chercher sa solution dans les influences du milieu social, comme l'ont montré tous les criminologistes aux Congrès d'anthropologie criminelle : — que ce qu'il faut constituer sans retard ici, comme en France, c'est un Institut de criminologie comparée, qui éclairera définitivement sur les influences économiques, sociales et psychologiques qui s'exercent sur la
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tendance au crime et nous mettent à même de le rattacher scientifiquement à l'ensemble de la question économique et sociale.
Mais la calomnie ne s'arrête pas. J'ai ici une publication direcleinent inspirée par l'Eglise: c'est le Bulletin paroissial qui porte l'imprimatur du vicaire général de Namur. Eh bien, ce bulletin, entre autres indignités, afîectc d'interpréter les commandements de l'Eglise dans le sens de la Libre Pensée, et voici le 6^ commandement qu'il prête à la Libre Pensée :
« La pureté et la chasteté sont remplacées par les vices orduriers. Mélanger les sexes à Técole, comme en France, afin de les initier à l'amour libre, » Ici l'odieux va jusqu'à l'imbécillité. J'ouvre, en effet, la statistique et je vois qu'il y a 768 écoles adoptées confessionnelles qui sont mixtes. L'aveuglement de la haine va jusqu'à l'outrage des siens. Eh bien ! imaginez, mères qui m'écoutez, imaginez que j'effleure seulement ici la dignité morale de ces enfants catholiques, imaginez que je suspecte leur moralité future, quelle horreur ne vous inspirerais-je pas ?
Oh, vous savez bien que vous n'avez rien à craindre. Pour nous, le respect de la dignité humaine, c'est cette religion de la Justice qui domine tout, et nous savons tous qu'il faut respecter cette dignité, même chez l'ivrogne qui titube, même chez le sectaire qui bave l'ignominie. Seulement la forme du respect ici, c'est de rougir pour eux.
Dans son mandement, le prélat de Belgique, obéissant à la générosité de son cœur, invite les fidèles à la compassion pour les malheureux qui s'égarent dans nos rangs.
Pardon, Monseigneur, ce n'est pas dans les rangs de vos fidèles que se trouve aujourd'hui la compassion. L'élection du 2 juin, si elle a été une victoire électorale pour l'Eglise, sera, aux yeux de l'histoire impartiale, une victoire pour la morale humaine. Que nos paroles et nos actes achèvent son triomphe !