INSTRUMENT DE PACIFICATION
Discours d'ouverture du Congrès International de la Libre Pensée, prononcé à Munich le !•' septembre 1912,
Le Congrès actuel montrera, d'une manière éclatante, que la Libre Pensée est un instrument puissant de pacification. D'une manière générale, elle tend, par une élimination incessante de toutes les formes du dogmatisme, à réaliser un patrimoine philosophique commun, une conception générale de l'Univers, de l'homme, des sociétés humaines et de leurs rapports, et à la réaliser par la liberté, dans la liberté ; elle tend à dégager une morale sociale, purement humaine, de l'étreinte de tous les dogmes, à la transporter dans le droit et les institutions sociales et, par là même à compléter l'unité intellectuelle de l'humanité par son unité morale, juridique, sociale ; les artisans de cette grande œuvre de paix, ce sont les peuples les plus avancés en civilisation. Comment notre première préoccupation ne serait-elle pas de dissiper tous les nuages, tous les vestiges d'antagonisme qui peuvent subsister entre ces admirables coopérateurs d'une œuvre sublime ?
En i8/i4, en i85o, un effort généreux fut accompli pour unir, dans une action commune, la pensée la plus avancée de l'Allemagne et celle de la France ; ce fut la publicité des Annales Jranco -allemandes ^ par Marx et Ruge, et ce fut la
publication, en France, par Hermann Ewerbeck, des travaux les plus audacieux de la Libre Pensée allemande, et, en Allemagne, des écrits les plus audacieux de la pensée française. Il avait emprunté son épigraphe à l'une des pages les plus éloquentes de Hegel : <( Les philosophes français du xviiie siècle ont porté et planté, comme étendard des peuples, la pensée, la conscience, la conviction ; ils ont dit à l'homme : « Tu vaincras par ce signe » . La religion, dans la rigueur de son autorité, jette le gant à la pensée et dit : {( Les portes de Tenfer ne prévaudront pas contre moi n. A ce défi, il faut répondre que les portes de la Raison sont plus puissantes que celles de Tenfer. »
Hermann Ewerbeck, à cinquante-sept ans d'intervalle, avait la foi enthousiaste, le courage, l'incomparable désintéressement d'Anacharsis Cloots ; à soixante-deux ans d'intervalle, n'appartient-il pas au Congrès de reprendre, avec plus d'autorité et de puissance, celte œuvre d'Ewerbeck, en jetant, cette fois délinitivement^ un pont entre l'esprit philosophique de la France et celui de l'Allemagne ? Il suffirait de quelques traits pour montrer combien grand serait le profit que tirerait l'humanité d'une pénétration réciproque plus profonde, plus intime, de la pensée de ces deux grands peuples, et, par leur exemple, de tous les peuples civilisés.
La critique religieuse de Feuerbach n'est pas celle du xvin« siècle ; pour lui, la religion est un phénomène social qu'il s'agit d'interpréter scientifiquement, dont il faut expliquer la genèse, l'évolution et la transformation inévitable, nécessaire. Il montre, avec une puissance d'analyse merveilleuse, que les attributs de la divinité sont tous l'essence même de 1 humanité, que la religion est ainsi tirée tout entière de l'essence même de l'humanité; que, dans la formation des religions, l'esprit humain s'objective, se pose comme un objet réel, en dehors de lui-même, et attribue à l'être idéal, l'être surnaturel, objet de son culte, une personnalité distincte de la sienne propre. Mais ce qui fait le
LA LIBRE l'ENSLE liNhlKUiMENT DE PACIFICATION 299
caractère redoutable des religions, c'est précisément ce dualisme de la personnalité divine et de la personnalité humaine. Si Dieu représentait seulement l'assemblage impersonnel des attribuls essentiels de l'homme, il ne se distinguerait pas de l'homme, il se développerait avec lui, sans secousses violentes, sans déchirements, sans conflits, et, pour nous tous, Dieu resterait un idéal humain, progressif, subjectif.
Mais, dès lors que, dans la formation des religions, comme la religion chrétienne, l'homme s'objective dans une personnalité surnaturelle, qu'il transporte en elle le plus pur de son essence, qu'il élève en elle tous ses propres attributs jusqu'à l'absolu, il est inévitable aussi que la personnalité divine se réfléchisse sur la personnalité humaine, comme principe même de son existence, comme source de sa moralité, de sa vertu, comme principe d'une autorité spirituelle, que la personnalité humaine proclame son infériorité, son assujettissement à la personnalité divine, son impuissance devant elle, sa déchéance morale sans le secours de celle-ci. sans l'intervention de la grâce divine. C'est ainsi que le Christ est, pour Feuerbach, simplement un produit idéal de nos facultés intellectuelles exaltées.
Dans les rapports entre les hommes, la personnalité divine est devenue l'intermédiaire entre les personnalités humaines ; la foi, en soumettant ainsi chacun des hommes à une personnalité absolue, subordonne l'amour entre les hommes à l'amour commun pour la personnalité divine. Aucun philosophe n'a analysé avec plus de profondeur et exposé avec plus d'éloquence les conflits de la foi et de l'amour, de la fraternité humaine, et les terribles déchirements qu'ils provoquent. L'amour veut être universel, a dit admirablement le philosophe allemand, et le christianisme le contraint à dexenir partiel. Quand ce grand penseur est arrivé au terme de son inexorable critique, quand il a reconnu que tous les attributs de la divinité sont humains, et que la^ société ne se divise
et ne se déchire que par l'adoration du symbole, par la projection, dans l'absolu, de la personnalité humaine, une double conclusion sur la religion et sur la morale s'impose à lui. Il faut restituer d'abord l'homme à lui-même, ramener à l'homme même l'essence humaine qu'il a objectivée dans l'absolu, revenir de la conception religieuse à la conception scientifique de l'Humanité et de ses rapports.
C'est là ce que signifie cette formule de Feuerbach : « Le vrai sens de la théologie c'est l'anthropologie », c'est-à-dire qu'il faut ramener toutes les conceptions théologiques à leurs éléments humains, à la science de l'honmie et de la société humaine. Et, dans l'ordre moral, il faut éliminer Tintermédiaire divin, la personnalité divine, absolue, des rapports entre les hommes.
C'est là la portée de cette formule : Homo homini deus. Avec la réalisation de cette thèse commence, pour Feuerbach, une nouvelle époque du développement humanitaire ; il n'y aura rien de commun entre un monde qui dit : (( Dieu, c'est le Dieu de l'homme », et un monde qui dit : « L'homme, c'est le Dieu de l'homme » .
Il ne s'agit pas de prendre à la lettre la formule de Feuer bach et de faire de 1 homme un objet d'adoration ; il faut évidemment donner à ces formules leur sens positif: c^est la formule de la justice et de la fraternité humaine. L'homme respecte, élève, aime, défend, vénère, dans son semblable, la dignité humaine, et, dans la pratique sociale, les paroles suivantes de Feuerbach sont plus que jamais aujourd'hui d'une vérité saisissante : « Nous n'avons plus besoin d'un droit politique et social chrétien, au nom duquel les plus grandes impiétés ont été commises ; nous voulons un droit politique et social tout simplement humain, rationnel, naturel ; nous devons insister sur cette vérité que les choses vraies, bonnes, saines et justes ont toujours en elles-mêmes le motif de leur sainteté, une chose bonne et juste s'affaiblit
LA LIBRE PENSÉE INSTRUAIEXT DE PACIFICATION 30l
à l'inslant ofi elle va chercher son point d'appui dans un princij)e soi-disant suprême. ))
Il semble, à première vue, que l'œuvre d'Auguste Comte, le père de la philosophie positive, ait bien peu de points communs avec l'œuvre de Feuerbach.On se tromperait singulièrement à l'afTirmer, Quand Feuerbach nous dit : a Ma philosophie est la négation de la philosophie », il veut dire de la métaphysique ; elle n'a qu'un but : être humaine et naturelle ; quand il veut que le règne de « l'anthropologie dédaignée succède à celui de la théologie», il parle, au fond, le même langage que l'illustre Français Auguste Comte.
La (( Loi des trois étals » d'A. Comte est, suivant les mots de Mill et de Lewes, la colonne vertébrale, la clé de voûte de la philosophie [:)ositive. Elle n'exprime autre chose que lenlraînement graduel de l'esprit humain vers l'interprétation positive, scientifique des phénomènes de la nature, de l'homme, des sociétés humaines, de l'Humanité. C'est là même le fond de la pensée de Feuerbach. L'interprétation de l'état théologique est, pour Comte, du même ordre que celle de Feuerbach, bien que l'analyse psycho-théologique soit infiniment moins étendue. Mais, là aussi, il y a une objeclivation de l'essence de l'être humain. Dans l'état théologique, d'après Cocnte, l'homme explique les phénomènes naturels en y transportant, en y généralisant de plus en plus l'activité volontaire dont il a l'expérience intime : il suppose les objets extérieurs mus, les événements déterminés par des êtres surnaturels. L'histoire des sociétés humaines ellemême apparaît comme réalisant un plan divin. L'esprit humain sort peu à peu de cet étal théologique ; dans l'élat métaphysique des connaissances, il substitue encore, aux principes d'action volontaire, des principes de causalité hypothétiques, inaccessibles à l'expérience ; c'est dans l'état scientifique, enfin, qu'il écarlc toutes ces conceptions pour limiter son domaine aux faits observables et à leurs lois, qu'il renonce à rechercher, par exemple, ce qu'est en soi l'élec-
302 blSCOt.îRS PHILOSOPHTOUES
tricité, l'attraction uewtonienne, l'afTiiiité chimique, l'essence des phénomènes intellectuels, qu'il soumet enfin l'évolution de l'Humanité elle-même à des lois. C'est là. précisément, ce que Feuerbach appelle une philosophie humaine et naturelle.
L'œuvre d'Auguste Comte est une encyclopédie de ce savoir humain positif, et, pour embrasser, dans cette synthèse formidable, l'interprétation de tous les phénomènes observables, il fallait constituer la science sociale, la plus complexe, la plus incertaine de toutes. C'est ce que tenta A. Comte, et la sociologie vint couronner la philosophie positive, pour réaliser l'unité spirituelle du genre humain.
C'est dans la construction de la sociologie que Comte étreint la conception de l'humanité, qui est, pour lui, comme le lien sacré qui unit la philosophie positive à la morale humaine et à la politique scientifique ; jamais elle n'avait apparu avec un tel caractère organique, dégagée, comme elle l'était désormais, de l'absolu, de toute puissance surnaturelle. Non seulement il embrasse dans une coopération de plus en plus consciente les générations actuelles mais il prolonge dans les profondeurs du passé les enchaînements de la solidarité humaine, et cette dette de solidarité va sans cesse grandissant, parce que l'humanité va toujours se composant de plus de morts que de vivants, et nous devons aux morts ce que nous sommes. Dans cette dépendance indéfectible, qui attache la vie de chacun à l'ensemble de ses prédécesseurs et de ses contemporains, l'Humanité apparaît à Comte comme seule réelle, en ce sens que l'individu ne psut s'isoler d'elle que par abstraction. Et c'est pourquoi sa notion devient le pivot de la morale et de la politique. Une fois l'Humanité réelle et l'Humanité idéale conçues, toutes les activités se ramènent à elle, elles deviennent des fonctions de l'être collectif; la richesse elle-même acquiert une destination sociale, et de cette notion des fonctions dérive l'universelle fonction du devoir; et c'est l'altruitisme qui donnera désor-
LA LIBRE PENSRE T\«;Tr.T-\lEXT DR PACIFIC ATtON 301^
mais l'impul^il)n o( la diroclion à la conduite humaine. La politique aura pour mission de seconder l'Humanité dans les fonctions d'ordre et d(î progrès qu'elle accomplit ; la science l'éclairera et tracera les limites de l'action qui peut être exercée sur le cours de Tliistoire : elles seront, l'une et l'autre, subordonnées à la morale, la vraie souveraine qui se confondra avec l'expansion indéfinie de l'altruisme.
Notre pensée fléchit devant d'aussi prodigieux efforts de synthèse el devant une telle identification de l'homme avec l'Humanité. Et quelles que soient les réserves qu'éveillent, dans l'œuvre de Comte, l'idée d'un culte de l'Humanité et celle d'un nouveau pouvoir spirituel, il reste, comme héritage commun, les éléments essentiels d'une morale purement humaine, la prédominance définitive de l'altruisme humanitaire succédant définitivement à la préoccupation de l'immortalité personnelle.
Il reste définitivement la subordination dernière de la politique à la sociologie et à la morale humanitaire, une pénétration toujours plus profonde du droit humain par la morale humaine, ce qui correspond encore à la pensée du philosophe allemand Louis Feuerbach. Il suffit de rapprocher quelques dates pour marquer les progrès parallèles de la philosophie scientifique française et de la philosophie allemande. Les conférences de de Humboldt, d'où devait sortir le (( Cosmos » et où les phénomènes sont exposés suivant l'ordre de leur généralité et les lois de leur dépendance, sont de 1829 et, quelques années après, Humboldt était luimême auditeur des leçons d'où devait sortir la philosophie positive d'Auguste Comte. Le cours de philosophie positive s'achève en 18^2, et c'est juste à celle date que L. Feuerbach publie son Essence du christianisme, c'esl-à dire un véritable essai d' (( anthropologie » du christianisme au sens positif d'un Comte et à celui de Feuerbach.
Les Annales J ranco- aile mande s , effort admirable de fraternité philosophique, accompli par l'exlrême-gauche de-
304 t>ISCOURS PHILOSOPHIQUES
l'école de Hegel, sont de i846. Tl est impossible de nier l'influence que leurs fondateurs exercent sur les représentants les plus radicaux de la Libre Pensée, tel Proudhon. La Libre Pensée française aura cela de profondément attachant qu'elle s'appliquera à la constitution d'une morale scientifique. C'est, en définitive, la pensée maîtresse de la Révolution française, qui créa une société laïque et une démocratie qui réclame un enseignement laïque. Des travaux profonds, originaux, audacieux sur !'« Ethique », comme ceux de Renouvier, de Proudhon, de Guyau, d'Alfred Fouillée, marquent cette direction rationnelle et nécessaire de la pensée française. On y retrouve des traits essentiels communs à la pensée allemande. Ce que veut atteindre un Proudhon, par exemple, c'est la conception religieuse de la morale incarnée dans l'Eglise catholique, qui transporte le sentiment, la conscience de la Justice dans l'Absolu, les relie à une personnalité divine transcendante ; l'être transcendant apparaît alors comme auteur et soutien de la Justice. La nécessité de subordonner le respect de la personnalité humaine au respect et à l'adoration de Ja personnalité divine, engendre des conflits, des déchirements moraux, et compromet la morale elle-même: c'est la roproduclion, sous une forme voisine, de l'antagonisme de la foi et de l'amour, si puissamment mis on lumière par L. Feuerbach.
La contribution de la pensée allemande à la philosophie scientifique de l'évolution aura été prodigieuse au xix® et au xx'= siècles, même après les grands initiateurs, les Lyell, les Darwin, les Wallace, les Spencer, les Huxley : elle a pu joindre constamment à la profondeur, à l'immensité des recbercbes, l'effort incomparable de synthèse que réclame la constitution d'une vraie philosophie. C'est à Munich, le i8 septembre 1877, que l'illustre Haeckel exposera la théorie de l'évolution dans ses rapports avec l'ensemble de la science. C'était la profession de foi moniste dans ses traits les plus essentiels. C'est ici aussi que Virchow, en réponse, prononça