‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 24 sur 26 · LES DEUX MORALES · texte numérisé non relu

LES DEUX MORALES

Discours prononcé à la Chaml)re des Représentants le 23 juillet 1912

Messieurs,

J'entreprends de mettre brièvennent en lumière l'influence la plus profonde qui se soit exercée sur le résultat politique ; c'est l'action de l'Eglise sur les consciences, c'est l'implacable acharnement avec lequel elle a soutenu, proclamé [)artoul l'incapacité morale, et, dans le fait, riminoralilé, sinon actuelle évidemment, mais toujours menaçante de quiconque ne recourt pas à l'aide surnaturelle dans la direction morale de sa conduite, et veut, par ses seules forces, atteindre à la Justice.

Il faut à M. le ministre de l'Intérieur une prodigieuse sérénité pour qu'il ne voie l'Église que sur la défensive. Elle a pris l'offensive partout, et elle a cherché à nous atteindre dans les profondeurs de lèlre moral, à saper dans ses racines toute puissance morale qui tente de s'affirmer en dehors de ses dogmes.

Jamais la lutte n*'a été plus radicale, jamais elle n'a déchaîné plus de passions dans les âmes chrétiennes.

A la liberté de conscience qui forme le fondement des sociétés issues de la Révolution française, ou bien corres-

pondra une morale parenienl huniaine aussi vaste que le domaine de la liberté, enveloppant tous les hommes, toutes les dignités humaines, toutes les manifestations philosophiques et religieuses de la conscience, ou bien cette liberté ne sera qu'un leurre, et la société s'abimera dans ses contradictions.

C'est la grandeur incontestable des siècles qui procèdent de la Révolution, de poursuivre l'unité morale du genre humain sur des bases purement humaines : et c'est la tristesse poignante de ce temps- ci de se heurter à des antagonismes invincibles.

Cette morale humaine est condamnée par l'Eglise, qui s'affirme dépositaire de la vérité absolue, qui s'inspire de l'absolu. Nous nous trouvons aujourd'hui, après sa victoire politique, dans cette situation qui est une véritable et redoutable antinomie : la puissance qui triomphe nie toute morale stable et efficace en dehors du dogme ; et le principe de la liberté de conscience qui est celui de tout notre édifice politique, et, plus encore, la paix sociale réclament impérieusement et plus que jamais^ la constitution d'une communauté morale en dehors de tout dogme.

C est l'antagonisme de la Révolution et de l'Eglise, sous sa forme la plus âpre, la plus redoutable. Votre pouvoir politique ne sera, malgré vos affectations d'indépendance^ malgré les craintes secrètes qui vous étreignent, ne pourra être que l'instrument de l'Eglise.

L'Eglise sait bien qu'elle peut rêver la souveraineté spirituelle de notre société déchirée, là où elle ne peut rencontrer dans l'Etal qu'une résistance apeurée ou insuffisante. Elle le sait, et c'est pour cela qu elle s'acharne à la destruction de l'œuvre de la Révolution.

Les hommes de la Révolution^, comme moi, le savent bien aussi : elle y va comme portée par le torrent d'outrages et d'injures, dans lequel on a tenté de submerger tout ce qui se réclame delà Révolution. Voici le mandement de carême

l'Église et la révolutioiv 30Ô

du primat de Belgique J il a été répandu à profusion, il à même été distribue dans les cours de religion des écoles publiques, des athénées, sous ce titre agressif : La Libre Pensée athée et la morale publique.

C'est un vrai manifeste politique autant que moral, et c'est pour cela qu'il nous appartient, les dernières lignes en témoignent éioquemment:

« Vous avez vu, dit le primat, le libéralisme sombrer. La génération de demain verra sombrer le socialisme. Cbaque siècle a ses hérésies dont l'enfer enregistre la naissance et l'Eglise catholique le décès. »

Comme vous le voyez, le primat de Belgique n'y va pas de main morte, et telles sont les hautaines espérances de la théocratie.

Le manifeste ecclésiastique est tout entier Fillustration de ces paroles du même prélat, dans lesquelles il a condensé à Malines l'enseignement catholique. Le devoir, a-t-il dit, le devoir, descendu de l'autel et ravalé à n'être qu'une œuvre d'homme, s'effrite et tombe en poussière, n Contre cette déchéance de l'humanité, toute tentative d'émancipation et d'autonomie morale sera considérée, à la fois comme une atteinte à la religion, et comme une marque d'erreur, de corruption et de déchéance morale.

L'éminent prélat fait des libres penseurs les grands malfaiteurs modernes ; pour lui, ce qui caractérise le libre penseur, c'est de livrer sa pensée à toutes les témérités, à toutes les aberrations, à tous les dérèglements et sa conduite h tous les entraînements ! Pour lui, « ni la religion, ni le prochain, dit-il, ni le bien, ni la société n'ont le droit d'élever une barrière contre ses appétits.

)) Vous voulez, dit-il encore, endiguer le torrent du crime et la fange de l'immoralité : il faut répudier la Libre Pensée athée avec le libre caprice, dont elle est l'inspiratrice et la justification. »

Le prélat n'a donc vu dans la Libre Pensée que le droit

de s'abandonner à toutes les inspirations de l'arbitraire, d'aller au gré de ses caprices, et de céder à la brutalité de ses instincts. Pour lui, l'effort constructif colossal de la pensée libre au xix^ et au xx^ siècles, et qui n'est autre chose que l'exercice légitime du libre examen, tout cet effort semble s'être résumé dans je ne sais quel roman dont Fauteur veut, paraît-il, vivre sa vie, c'est-à-dire vivre ses sens, vivre ses passions, vivre ses instincts, vivre sans frein, sans discipline, sans respect de soi, sans respect des autres ni de l'humanité.

On entrevoit comment de telles paroles, tombant d'une telle hauteur, alimenteront une polémique électorale où la haine s'est déchaînée, elle, assurément sans frein (Très bien ! sur les bancs socialistes),

Bonnot, lui aussi, voulait vivre sa vie, et il n'y a pas une feuille bien pensante qui ne lui ait appliqué la formule.

Il ne reste plus alors qu'à rechercher les éducateurs de Bonnot et il ne faudrait pas un grand génie pour reproduire, dans vos caricatures sacrées destinées aux croyants, cette genèse de la pensée criminelle ; et, comme je l'ai vu vingt fois sur les murs, un professeur universitaire comme moi, qui enseigne une morale indépendante de la théologie et de la métaphysique, y figurera tenant Bonnot et Garnier par les mains et les entraînant dans une ronde infernale. Seulement, il eût été plus difficile de signaler, parmi les 3.ooo élèves venus sur mes bancs, ceux que J'aurais entraînés dans cette bande scélérate. (Vive approbation et applaudissements à l'extrême-gauche . )

Mais il s'agit bien de moi, simple soldat d'une grande cause ! Il s'agit bien de vos caricatures ! Il s'agit de l'œuvre incomparable de tous les moralistes contemporains qui, s'inspirant exclusivement du libre examen, ont contribué à l'édification d'une morale scientifique dégagée complètement de l'absolu.

U n'y a pas un mot, dans le manifeste archiépiscopal,

l'église et la révolu iluN 311

qui rappelle ces constructeurs illustres d'une morale scientilique au xix^ siècle, et qui, par là, puisse atténuer la réprobation invincible que la tbéorieéchevelée du a vivre sa vie » doit ins[)irer.

Le prélat ne signale que le grand nom de Kant, pour rappeler que si le penseur immortel de Kœnigsberg a construit sa morale en dehors du christianisme, il l'a cependant rattachée à l'Absolu. Mais les néo-kantiens, depuis Schopenhauer, qui a repris à cet égard vivement son maître, jusqu'à Charles Renouvier et Proudhon, sont bien ces immortels malfaiteurs qui ont donné à la morale dégagée de l'Absolu des londements purement humains.

Jacob, mort si jeune, dans son admirable livre Lc^ Devoirs a bien démontré comment le rationalisme kantien de Renouvier s'est pénétré de relativité historique.

Il est de ces philosophes dont j'ai pu, dans ma jeunesse, contempler la vie : Proudhon, par exemple, dont je sens encore l'étreinte paternelle. Auguste Comte, qui superpose la morale à tout l'édifice du savoir humain, et pour qui la synthèse des sciences est le Sinaï dont descend la loi du devoir ; et Spencer, qui non seulement lui donne ce même fondement, mais qui la pénètre tout entière de la théorie de l'évolution. Laveleye rencontra à Naples cet Aristote moderne épuisé de force. Il ne travaillait qu'une demi-heure par jour, c'était à L'Elhique.

Spencer déduisait la loi morale des lois de la vie, et Guyau, la plus pure, la plus chaste figure de la philosophie au XIX* siècle, en fit l'expansion de la vie. Est-ce que c'est là que Bonnot a puisé son « vivre sa vie » ? (Très bien! à l'extrême-gauche.)

Si j'interroge les survivants de celte grande œuvre, je rencontre Wundt, dont L'Elhicjue est un monument basé sur la psychologie, la science sociale et toute l'évolution môme des théories de la morale ; je rencontre le puissant et llexible génie de Hœffding, le savant encyclopédiste de l'Université

312 DISCOURS PIIILO OPHJQUES

de Copenhague, qui réclame comme une nécessité sociale la morale purement humaine, et Alfred Fouillée qui vient d'achever la grande entreprise à laquelle il a donné un quart de siècle, et dont la base organique est la psychologie des « idées- forces » .

Dans le dernier volume de son Ethique, la morale (les idées-forces , il écrit ces fières et audacieuses lignes : « La loi expérimentale des u idées-forces » laissera à la science de la conduite toute son autonomie, puisqu'elle ne la suspendra à aucune loi qui dépasse l'idée morale.

a Cette idée même ne sera plus conçue comme imposée d'en haut, soit par la volonté divine, soit par quelque principe métaphysique, ni d'en bas par les lois inférieures de la biologie et de la physiologie. Il n'y a aucune hétéronomie dans la morale des idées-forces ; aussi sera-t-elle la véritable morale indépendante. »

Tous ces grands efforts de la pensée moderne tendent donc vers l'élimination de l'absolu en morale ; tous traduisent sous une forme définie l'évolution morale et l'idéal moral. Tous, si diverses que soient les doctrines, relient l'Ethique au système des lois naturelles qui régissent le monde, l'homme, l'humanité ; c'est-à-dire réduisent de plus en plus le champ de l'arbitraire, du caprice, du dévergondage moral et mental, à rencontre de ce qu'affirme l'erreur cléricale et sacerdotale.

C'est cette flétrissure morale qui a été répandue partout, en affolant toutes les terreurs, en excitant toutes les formes de l'égoïsme, en inquiétant toutes les formes les plus pures du sentiment humain, en ne reculant devant aucune calomnie, en exploitant toutes les faiblesses et toutes les défaillances. C'est là qu'il faudrait chercher toute la psychologie de notre défaite politique.

Jugez-en par les quelques emprunts que je fais à la littérature ecclésiastique de la période électorale.

Voici le Bulletin Paroissial de Gendron, diocèse de Namur,

l'église et la uévolutiqn 313

et le programme de l'école sans religion d'après ses rédacteurs. Ce sont les commandements de l'école sans religion.

Je lis le texte : « Sixième commandement » :

(( La pureté et la chasteté sont remplacées par les vices orduriers. Mélange des sexes à l'école comme en France, afin de les initier à l'amour libre. »

Et le but platement électoral de ces indignités apparaît an bout de l'article : ^i Chrétiens, comprenez-vous maintenant qu'en conscience et sous peine de faute grave et très grave devant Dieu, on ne peut voter pour les partis qui veulent la guerre à la religion ? »

Ce bulletin, notez-le bien, Messieurs, est revêtu de Vimpriinatiir du vicaire général du diocèse de Namur, M. J. -H. Miest. C'est de la littérature sacrée.

Quand je lus ces ignominies, je fus pris d'une colère terrible ! Cependant, l'attaque est aussi imbécile qu'elle est odieuse. (Très bien 1 sur les bancs de l'opposition.)

L'auteur atteignait jusqu'aux siens. Il y a en effet en Belgique, 734 classes confessionnelles mixtes. En le constatant, j'éprouvai cette joie intime que donne la morale de la Révolution qui est tout entière dans le respect de l'humanité.

C'est que l'idée de souiller, même par le plus léger doute, l'avenir de cette enfance catholique renfermée dans ces 784 classes ne me vient même pas, et ne pouvait même pas me venir à l'esprit. Jamais je n'ai mieux senti l'élévation de la morale de l'humanité. Quand l'homme se détache de TAbsolu, sa dignité morale, impuissante aux yeux des croyants, est livrée à toutes les suspicions. Elle n'a d'autre refuge que la compassion des privilégiés du dogme, et c'est ce que nous offre, dans la générosité de son cœur, le prélat. Je vous en rends grâces. Monseigneur, mais la compassion s'est déplacée !

Vous avez bien entendu encore : « comme en France » ; c'est que la grande nation à qui nous devons la Déclaration des Droits de l'homme, dont l'histoire est le martyrologe de

314 DISCOUUS PHILOSOPHIQUES

ridée, la France, la République sont encore ici désignées pour l'oulrage et pour le sacrifice.

Voici maintenant l'appel au sentiment le plus tendre de tous ; c'est intitulé : appel aux mères, a Ces enfants, dit l'auteur sacré, ces enfants que vous aimez, que vous élevez dignement, ces enfants, sous le régime libéro-socialiste, fréquenteront des écoles où ils ne pourront plus dire : « Tes père et mère honoreras ! »

Il y a des appels à toute la ganmie des formes de l'égoïsme, depuis les terreurs des cotîres-forts menacés du vol socialiste, jusqu'au calcul du contribuable sollicité par le bon marché de l'enseignement congréganlste.

La dénonciation de la criminalité laïque s'est traduite pattout sous toutes les formes. Je ne veux plus remuer la boue des caricatures, mais ce qui est terrible, c'est que la criminalité apparaît trop souvent comme la déduction a priori de l'incapacité morale originelle de l'homme professée par l'Eglise.

Ici je l'arrête et j'arrête ses sectateurs: M. Jacquart a dressé récemment la table des coefFicients de la criminalité dans les différents arrondissements par i.ooo habitants, de 1907 à 1909. Il s'est gardé de soulever l'influence de la laïcité de l'école.

J'ai dressé un tableau comparatif de la fréquentation et de la non-fréquentation des cours de religion. Le coeflicient moyen de la criminalité est de 7,o3 pour mille, pour la Belgique dans son ensemble. A Tongres, il est de 8,o4 et à Courtrai de 7.22, supérieur donc à la moyenne. Â Bruxelles, il n'est que de 6,i/i pour mille. Or, à Bruxelles, il y a 39.892 enfants qui reçoivent un enseignement moral en dehors de toute religion, et /iP-359 qui reçoivent l'enseignement religieux. L'armée du crime serait donc énorme. A Courtrai^ il y a 4i-6io enfants recevant l'enseignenienl religieux, et il y en a ^7 seulement qui en sont dispensés. A Tongres, le coefificient de criminalité est de 8,o4 pour mille

l'église et la révolution 315

et, dans tout le Limbourg, il n'y a que 6 enfants dispensés de la religion. Vais-je insinuer, Messieurs, que la religion incite au crime ? Evidemment non. Je veux seulement enregistrer l'ineptie de l'attaque catholique, et, en homme de science que je suis, je réclamerai bientôt la création d'un institut de criminologie, pour dégager les causes sociales et psycho-biologiques du crime.

Il m'est fort indifférent que le primat de Belgique appelle les libres penseurs comme moi, les pires des malfaiteurs ou des athées. L'athéisme est, pour un disciple de la philosophie positive, un aspect métaphysique, la négation de l'Absolu, et le positivisme élimine toute spéculation théologique où métaphysique sur l'Absolu.

Mais ce qui ne m'est pas indifférent, c'est que la légion considérable des instituteurs laïques qui placent en dehors de tout culte leur enseignement moral, en enveloppant du même respect toutes les croyances, soient entraînés avec nous dans la même flétrissurCj et, respectueux de la loi, soient suspectés dans leur sincérité et dénoncés, pour la plus grande terreur des âmes simples, comme des athées, qualification destinée à éveiller la suspicion et l'horreur. Voyez quels calculs perfides le prélat leur attribue :

« Les maîtres d'école qui se disent neutres, et se targuent de professer un enseignement laïque, emploient des expressions trompeuses pour dire, sans effaroucher les consciences encore religieuses, que leur enseignement est athée, et, dès lors, incapable de fonder une morale obligatoire pour la conduite de l'enfant et de l'honnête homme. »

Tout cela est le contraire de la réalité. Le génie de la Révolution, admirablement interprété par Condorcet, fut de reconnaître que les préceptes moraux de toutes les religions et de toutes les sectes de philosophie, c'est-à-dire les traditions les plus pures du genre humain, ont une vérité indépendante des dogmes de ces religions, des principes de ces sectes de philosophie.

3in DJSCOUKS riIlLOSUPlliyLES

En les dégageant, par un effort collectif d'abstraction et de généralisation, qui est précisément la marque du progrès de la pensée morale, et le gage de la réconciliation du genre humain, il n'y a aucune atteinte à aucune croyance théologique ni à aucune croyance métaphysique.

L'instituteur qui propage ces principes n'est ni athée, ni déiste, ni spiritualiste, ni matérialiste, il est simplement humain. On en jugera par deux citations, dont l'une remonte à 1790. Elle est du rapporteur de la loi sur l'instruction publique à la Constituante française, l'évêque constitutionnel d'Autun, Talleyrand, qui écrivit alors ces lignes immortelles :

« Il faut non seulement qu'on grave la morale dans tous les cœurs par la voie du sentiment et de la conscience, mais aussi qu'on l'enseigne comme une science véritable, dont les principes seront démontrés à la raison de tous les hommes, à celle de tous les âges. C'est par là seulement qu'elle résistera à toutes les épreuves. Il est temps de l'asseoir sur ses propres bases ; il est temps de montrer aux hommes que si de funestes divisions les séparent, il est du moins dans la morale un rendez-vous commun où ils doivent se réfugier et se réunir. Il faut donc en quelque sorte la détacher de ce qui n'est pas elle. Ce changement est simple. Il ne blesse rien, surtout il est possible. Comment ne pas voir, en effet, qu'abstraction faite de tout système et de toute opinion, et en ne considérant dans les hommes que leurs rapports avec les autres hommes, on peut enseigner ce qui est bon, ce qui est juste et le leur faire aimer ? »

Quel langage, Messieurs, que celui de l'évêque constitutionnel d'Autun, parlant de la morale comme du rendez-vous commun aux hommes si divisés ! Et à quelle distance ne sommes-nous pas de cette sublimité, nous qui voyons remuer cruellement sous nos yeux la poussière du Devoir réduit à n'être qu'une œuvre d'homme.

L'autre citation est d'hier. Elle est de M. Blanguernon,

L*ÉG1 ISE ET LA REVOLUTION 3l7

insjDecteur d'acaJcinic ; elle csl puisée dans son étude sur l'enseignement de la morale.

« L'école laïque, dit-il, par cela seul qu'elle est publique, quelle est organisme d'une démocratie, ne peut rien entreprendre contre la conscience des cito^^ens. Le monopole de fait qui existe par elle dans la majorité de nos communes, l'obligation scolaire rendent plus strictes encore la nécessité de limiter l'enseignement aux seules choses acceptables à tous les hommes de bon sens et de bonne foi. L'obligation scolaire apparaîtrait, en effet, comme une intolérable tyrannie, s'il y avait à l'école des doctrines d Etat, et si le père de famille pouvait craindre, sur la conscience de ses enfants, des entreprises que leur âge sans défense rendrait particulièrement odieuses.

» D'ailleurs, ajoute- t-il, elle ne se réclame pas le moins du monde de Tidéal matérialiste, et fondée sur l'expérience de la raison, elle est soulevée d'un levain puissant d'idéalisme. »

Et il ajoute encore :

(( Ouvrons avec confiance les portes de l'école publique, oij doivent s'élaborer, loin des divisions des croyances et des partis, la paix et l'union sociales. ); La paix et l'union sociales, enlendez-vous bien ?

)) La morale de l'école publique, continue-t-il, qui s'adresse à tous et à laquelle chacun peut ajouter, an gré de sa conscience perbonnelle, est valide pour tous les enfants de la cité moderne ; elle ne s'appuie que sur des faits expérimentaux, moraux, et sociaux démontrables. Les systèmes particuliers lui échappent, bien qu'elle les conditionne en partie par les fondations qu elle fournit à leurs fondations, et la règle de sincérité et de justice que d avance elle leur impose. Elle sollicite, sans lui assigner d'autre lin que le bien, le vrai et le beau, l'élan des forces désintéressées de l'àme. )) (Très bien ! à l'extrème-gauche.)

La voilà, Messieurs, cette France républicaine si auda-

cieusement calomniée, la voilà préparant la paix morale du monde, la voilà préparant l'unité morale des sociétés modernes si profondément divisées. Et s'il fallait un type simple et grand à la fois, pour symboliser cette œuvre admirable que poursuit la France, nous le prendrions non pas dans nos partis de combat, mais en dehors de tous les partis, nous choisirions ce noble pacifiste que fut Frédéric Passy : lisez, Messieurs, le testament de ce grand honnête homme, écoutez cette profession de foi :

«Ne m'enrôlez ni en politique, ni en science, ni en religion dans aucun parti, secte ni école. Je suis, dans la liberté de mon faible jugement, de la grande Eglise universelle de tous les esprits sincères, de tous les cœurs purs qui cherchent le vrai et le juste. Je ne hais rien tant que cette étroitesse d'esprit, cette sécheresse d'âme qui nous empêche de travailler ensemble, parce que nous sommes divisés sur des points secondaires, pour les grandes causes sur lesquelles il nous serait si facile de nous unir,

)) Le monde ne sera sauvé,ou en passe de se sauver, que le jour ou il sera pénétré de la nécessité de se respecter, de s'aimer, de s'assister dans la lutte contre toutes les formes de l'erreur et du vice. »

Telle est, Messieurs, l'œuvre contre laquelle votre élection est une conspiration dont l'Eglise a été l'artisan supérieur et le plus passionné. Et maintenant, 1 Eglise attend sa récompense. Il ne s'agit pas en ce moment des millions des couvents : le salaire de l'Eglise, c'est un triomphe sur la Révolution.

Vraiment, j'admire la distinction qu'a tenté de faire M. le ministre de l'Intérieur entre un gouvernement clérical soumis à l'Eglise et un gouvernement catholique inspiré par les dogmes de l'Eglise.

Je vous défie de me dire où vous irez chercher le jioint d'appui d'une résistance à la puissance ecclésiastique, si ce n'est dans les principes mêmes de la Révolution.

l'églisf et i.\ révolution 319

Or déjà vous avez donné à l'Eglise des gages qui lui sullissent pour porter une atteinte mortelle à la Révolution. La seule promesse de l'égalité des subsides y suffit, qu'elle se réalise en un acte ou en dix actes. L'Etat, selon la Révolution, ne connaît pas et ne peut connaître les distinctions de confessions ; elles sont réfugiées dans la conscience.

L'Etat ne connaît que ce qui unit, c'est-à-dire la morale. Vous allez faire sortir les divisions confessionnelles des consciences pour les porter au premier plan, et tourner l'Etat contre sa propre fin, la formation progressive d'une communauté morale, le tourner contre son propre enseignement, le tourner contre le principe même de la société moderne.

Vous allez, sous cette mensongère égalité, assurer à l'Eglise une lutte b armes inégales, car linstituteur public restera, et justement en vertu du principe de la société, tenu au respect inflexible de toute croyance, alors que l'instituleur confessionnel, par sa seule institution, sera dirigé contre le fondement moral de la laïcité. (Très bien à l'ex trême-gauche.)

L'Etat payera l'Eglise pour qu'elle dissolve ou paialyse la communauté morale naissant au sein de l'enfance, et prépare, dès les premiers balbutiements de la vie sociale, les premiers accents de l'antagonisme, faisant perdre, à chaque détachement individuel, quelque chose de la puissance qui doit dériver de l'universelle solidarité humaine. Et quand une propagande effrénée et sans vergogne aura étendu assez loin la flétrissure de l'enseignement resté neutre, comme une société ne peut vivre sans ordre moral, comme elle ne peut être livrée aux apaches, alors l'Eglise pourra songer à étendre sa main sur ce qui restera du pouvoir politique: le droit de la conscience consacré par la Révolution pourra devenir une simple tolérance du gouvernement humain, suivant l'enseignement invariable des Pères, depuis saint Augustin. Cette tolérance ne subsistera qu'aussi longtemps qu'aux yeux de l'Eglise elle évitera un plus grand mal moral, ce

dont elle sera juge. La logique Je l'histoire est inflexible.

Dès lors que l'on déserte le droit moderne, ce ne peut être que pour livrer l'avenir tout entier à tous les hasards, à U'arbitraire des sectateurs de l'Absolu.

Mais ne venons-nous pas de voir déjà, dans le mandement même, la théocratie si sûre de son triomphe qu'elle sonne le glas du libéralisme, et accorde au plus le temps d'une génération au socialisme ? Quatre-vingts ans après la constitution de la sociologie positive par l'immortel Auguste Comte, nous sommes ramenés par le guide spirituel et temporel du parti triomphateur, au Discours sur l'Histoire universelle de Bossnet ou à la Philosophie de IHisloire de Schlegel.

Le prélat n'a vu que la surface des choses. Il ne faut pas voir l'essence du libéralisme dans des formes temporaires, mais dans sa pensée profonde, dans son principe. Ce principe, c'est le libre examen, c'est l'insurrection de la pensée contre toutes les formes du dogmatisme spirituel ou temporel, c'est le gage inéluctable de tout progrès. Ce principe nous est commun au libéralisme et à nous. La Renaissance, la Réforme, l'éveil, au xvii^ siècle, de la science moderne contre l'autorité, avec Galilée, Bacon et Descartes, !e xvrii" siècle philosophique, la Révolution, l'indépendance de la société civile, l'œuvre constructive et de réorganisation sociale du xix*^ et du xx^ siècles, tout ce vaste enchaînement porte l'empreinte indélébile du libre examen. Que le libéralisme se dégage de l'étreinte du capitalisme bourgeois et se démocratise : c'est une noble conquête de son propre principe contre 1 i dogm:\tism3 politique social, loin d'être son anéantissement. La moit du libre examen, ce serait le deuil de la pensée humaine.

Et nous, socialistes, dont le prélat prépare les funérailles pour la génération proclnine, nous nous rattachons à celle grande filiation. Mais pendant que le libéralisme suit sa destinée, gardant l'empreinte de l'individualisme, sans être essentiellement un parti de classe, bien qu'il se relie beau-

l'église et la révolution 321

coup plus à la bourgeoisie qu'à nous, le socialisme, lui, idéal de ce vaste corlège des prolétaires conscients qui déroule dans l'espace et dans le temps sa solidarité grandissante, le socialisme, c'est la revendication inlassable de l'égalité sociale. Il [)longe ses racines dans la Révolution,, il la continue : égalité civile, égalité politique, égalité économique et sociale : voilà la série historique et idéale ; et c'est cet admirable mouvement, le plus étonnant de l'histoire, qui viendrait se briser contre la souveraineté du dogme et la hiérarchie, Tinégalité sociale, que ni l'Eglise, ni vous, ne sacrifierez jamais ? Sans doute^ elle sera, cette inégalité, adoucie, rendue plus ou moins tolérable par le sentiment chrétien et par la législation, mais elle ne serait acceptée définitivement que par une masse prolétarienne émasculée mentalement et moralement : le prolétariat conscient n'est pas près de prononcer sa propre déchéance et d'abandonner son idéal.

Il y va d'un pas mesuré avec une résolution inflexible.

Et vous, qui, au lieu de nous bénir, vous préparez à nous succéder dans une génération, voyez où nous en sommes encore après votre règne d'une génération, et malgré des réformes que je ne songe pas à nier, malgré les bons vouloirs, les intentions généreuses et nobles que je ne découragerai jamais.

Quelques traits suffiront ici à vous le montrer.

Le « Board of Trade », il y a deux ans, a établi pour trois classes considérables d'industries les chifTres comparatifs suivants : si l'on représente par loo le salaire moyen en Angleterre, il est aux Etats-Unis de 23o, ; en Allemagne, de 83 ; en France, de 76 ; en Belgique, de 63. Que si l'on représente par 100 la durée du travail en Angleterre, elle est 96 aux Etals-Unis ; 1 1 1 en Allmagne : 117 en France ; 121 en Belgique.

A l'égard des assurances sociales, toutes les grandes nations industrielles de l'Europe ont aujourd'hui des insli-

DISCOURS l'HlLOSOPniQLES 21

322 DISCOl'RS PHILOSOPHIQUES

lulions obligatoires infiniment supérieures aux nôtres et plus efficaces ; et nous avons cette situation d'une ironiecruelle, qui, sûrement, ne peut pas durer, que luttant déjà à coups de bas salaires, nous avons, par l'infériorité de nos charges d'assurances, un avantage déplorable dans la concurrence internationale.

Et si vous vous tournez vers les charges fiscales, ce sont les pauvres qui payent l'allocation des vétérans de la misère. Et si, pendant votre règne, vous mesurez l'effort que vous avez accompli dans la direction de la juste répartition de l'impôt, vous arrivez à ces résultats : en i885, l'impôt direct et de succession, sur l'ensemble des revenus et du patrimoine, représente il fr. 72 par tête, l'impôt de consommation 10 fr. 85, et en 19 12, l'impôt direct et de succession représente i3 fr, 10 par tête, l'impôt de consommation 18 fr. 79.

Contre de tels faits, l'éloquence étincelante de M. Helleputte ni les dithyrambes gouvernementaux ne prévaudront pas.

J'ai fini. Je sais que je suis vaincu, et j'ai atteint un âge où l'espoir des revanches se perd dans la sublimité d'un idéal de justice, mais pour moi, l'avenir est sur les genoux de l'humanité, et j'ai la foi de l'humanité. Comme un écho des pag^s émouvantes de Michelet dépeignant la lutte de l'ancien régime et de la Révolution, j'entendrai encore la cloche de l'église et du couvent disant « toujours », celle du château, de l'usine et de la banque répondant « jamais ».

Mais la voix lointaine, qui fit tressaillir le paysan de la glèbe en murmurant : « un jour », cette voix s'élèvera puissante à mon oreille, et, celle fois, le cri de justice partira des enirailles du peuple et de l'humanité (Longs et vifs applaudissements sur les bancs de l'extrême gauche et sur quelques bancs de gauche.)

LA PIllLOSOl'HlE POSITIVE ET LE LIBRE EXAMEN

Fragment du discours prononcé par M. H. Denis à la manifestation organisée en son honneur, le i^ octobre 1912.

On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers,

mais on emporte le culte de la pairie ; l'Université est la patrie de l'esprit libre, du libre examen, et je voudrais, en vous quittant, vous demander quelques moments encore, pour marquer devant vous, comme la leçon suprême de mon expérience, l'influence du libre examen sur la philosophie que j'ai servie jusqu'au bout, la philosophie positive. Disciple et disciple fidèle d'Auguste Comte, qui semblait par la rigueur, la clarté et la puissance de son génie, devoir nous délivrer de la fascination de l'absolu, j'ai vu soumettre son enseignement au maître inflexible de tous les maîtres, au juge de toutes les conceptions ihéologiques et philosophiques, le libre examen.

Auguste Comte se voyait transporté au milieu d'une crise révolutionnaire immense ; un régime théologique, féodal et militaire achevait de se dissoudre, une recomposition sociale à la fois scientifique, industrielle et pacifique était beaucoup plus lente à venir. La pensée do^ninante du philosophe, dès sa jeunesse, fut de mettre un terme à cette anarchie grandissante ; de la dissolution de l'ancien régime l'artisan inexorable, c'était l'esprit critique, le libre examen.

.li I) SCULli- l'illl OSUlMllOUi.S

Auguste Comte en admirait l'œuvre et la jugeait nécessaire, mais il aspirait ardemment à jeter les fondements d'un ordre nouveau, spirituel et temporel, à en assurer la stabilité ; c'est ce qui l'amena à imaginer comme un antagonisme final entre cet esprit critique, universel et inlassable et l'esprit organique, ainsi qu'il l'appelait, et à subordonner celui-là à celui-ci, C'était faire un pas vers le dogmatisme, et Comte y glissa irrésistiblement, La trace s'en retrouve dans bien des parties de l'œuvre de celui dont Renouvier,qui ne l'aimait pas, fit, d'ailleurs trop cruellement, le penseur le plus dogmatique et le plus immodeste du siècle. On ne contient plus la liberté de l'esprit, et à septante ans d'intervalle, nous pouvons compter à peine les blessures que l'esprit critique a faites au Cours de philosophie positive, et cependant, devant son œuvre mutilée, Comte devrait aujourd'hui reconnaître que c'est ce libre examen qui a consacré sa vraie grandeur dans l'histoire des idées ; en dispersant au vent tout ce qu'il y a de faux, de téméraire do dogmatique dans l'œuvre de Comte, le libre examen a de plus en plus nettement mis en lumière ce qui s'en incorpore au patrimoine philosophique du genre humain, et révélé par là une incomparable puissance organique que Comte a trop méconnue, et il suffit de quelques traits, dans ce temple de la Raison, pour fortifier notre foi commune dans celte ventilation perpétuelle et inflexible des idées, en permettant encore au disciple d'emporter avec fierté ce qui, dans l'œuvre du maître, reste et commande l'admiration.

Ce qui reste, ce sont les lignes directrices d'une classification des sciences donnant une conception positive^ dégagée de l'absolu, du monde, de l'homme, de l'Humanité. C'est la conception d'une science sociale couronnant l'édifice des connaissances, et celle d'une politique scientifique qui s'y relie. C'est enfin une morale de l'humanité soustraite à l'étreinte du surnaturel.

Comte dressa la hiérarchie des sciences abstraites, c'est-

LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET LE LlliUE EXAMEN 32â

à-dire de celles qui se partagent l'élude des propriétés de la matière ; mais en haine des spéculations métaphysiques, il ne craignit pas d'imposer a priori des limites aux recherches scientifiques. C'est ainsi qu'il condamna sans merci toute application de la méthode d'introspection en psychologie, et qu'il rejeta dès lors cette science en partie dans la biologie, en partie dans la sociologie. C'est ainsi qu'il assigna à la biologie elle-même un champ d'investigation rigoureusement circonscrit, et que, à peu près au moment des travaux immortels de Schwann, il condamna les recherches qui devaient aboutir à la découverte de la cellule et à la biologie cellulaire ; c'est ainsi qu'il nia la possibilité d'établir expérimentalement la corrélation des difiFérents modes d'énergie,et que trois mois après la découverte de Mayer d'Heilbronn^ son cours achevé en i842 attribuait encore un caractère irréductible aux propriétés physiques'. Fouillée a souri de ces bévues du génie : heureuses bévues, dirai-je, que les bévues du génie, puisqu'elles nous rappellent plus impérieusement à la modestie du savoir.

En dépit de la condamnation de Comte, la psychologie a repris sa place dans la série des sciences, mais de la réaction excessive de Gall, de Broussais et de Comte il est resté une impulsion considérable aux recherches objectives, et l'abandon de toute vaine spéculation sur l'esprit en soi ; et je rêve de voir encore le laboratoire psychologique se transporter dans la vie sociale, et se concentrer à l'Université un vaste ensemble de recherches dans les écoles, dans les ateliers, les établissements de bienfaisance, les asiles, les prisons, et donner un développement encore inconnu, dans la société tout entière, aux enquêtes psychologiques. Où le génie du

I, Le cours de philosophie positive de Comte a été publié de i838 à 1842. L'avertissement de l'auteur en tête du premier volume porte la date du aS décembre i838, et la préface personnelle qui précède les dernières leçons est du 19 juillet 1 842. L'ouvrage fondamental de Schwann : Microscop Vnlersuchuncjen, eic., est de i838-i839, Berlin; la découverte de Mayer est de mai iS!\i .

philosophe échappe à la critique, et ressaisit la grande voie de l'esprit humain, c'est dans les principes mêmes de classification des sciences, c'est-à-dire la généralité décroissante et la subordination croissante des phénomènes. On en retrouve la justification dans Ampère et Cournot, et dans la vaste entreprise contemporaine de philosophie scientifique à laquelle Poincaré a associé son nom. Rey, celui des savants qui a rassemblé les vérités générales des difî'érentes sciences a, malgré les transformations profondes que les problèmes du nombre et de l'étendue, de la matière et de l'énergie, de la vie, de l'esprit, de la société ont subies, maintenu l'enchaînement des sciences abstraites de Comte ; il en est de même pour l'encyclopédie scientifique dirigée par le D"" Toulouse ; mais ce n'est pas tout^ les principes de classification ont passé des sciences des propriétés de la matière aux sciences concrètes des êtres, ou des agrégats de propriétés : ils dominent les travaux d'un Spencer ou d'un Haeckel ; ils sont comme la clef de voûte ou l'ossature de la théorie de l'évolution ; plus encore, celui des disciples de Comte qui a prolongé son couvre avec le plus d'originalité et de profondeur, M. de Greef, a transporté dans la Sociologie même, dans la hiérarchie des sciences sociales spéciales, le principe fécond de son maître.

Une vaste synthèse s'élabore, embrassant tout le savoir relatif, dégagée des spéculations sur l'absolu et indéfiniment perfectible ; les systèmes personnels des philosophes, après les dogmes immuables des théologiens, fléchiront de plus en plus devant une œuvre collective grandiose, vrai patrimoine de l'Humanité, et dont les lignes harmonieuses semblent définitivement conquises. Ainsi s'opère, sans aucune contrainte, dans le domaine du savoir expérimental, de la vérité relative, l'unité mentale de l'humanité ; ainsi se dégage celte vérité suprême : que le libre examen individuel et sans limite est la condition permanente de la positivité collective, et l'effort à accompfir dans l'enseignement, dans l'enseignement supé-

Page 1