LA PHILOSOPHIE POSITIVE ET LE LIBRE EXAMEN
rieur surtout, c'est que cette unité spirituelle grandissante se réfléchisse dans tous les esprits individuels, et que chacun rattache toute vérité particulière à cette conception de l'ensemble phénoménal qui ne sera jamais qu'une approximation de la vérité absolue.
La Sociologie couronne l'édifice de la philosophie naturelle de Comte ; elle est basée sur l'étude directe de l'ensemble des faits sociaux : ses vérités ne se déduisent plus des données a priori de la métaphysique, ou de données empruntées à des sciences i)lus simples : la biologie, la psychologie. C'est une science indépendante, inductive. Voilcà ce qui est impérissable dans l'œuvre de Comte. C'est sous la préoccupation impérieuse de la question sociale qu'il entreprit sa constitution : il suspendit pendant un quart de siècle toute élaboration d'une réorganisation sociale, pour la soumettre aux inflexibles méthodes de la science.
De tous les phénomènes, les phénomènes sociaux sont les plus complexes, ils sont par là même les plus modifiables. C'est là qu'est la base inébranlable du progrès réfléchi, c'est sur cette modificabilité que reposent les espérances rationnelles d'une réformation de l'humanité et, selon le mot de Comte même, nos destinées actives tout entières : mais pour exercer cette action modificatrice, pour en mesurer l'efficacité et les limites, il fallait, par-dessus tout, étendre au cours des phénomènes sociaux au moins un certain degré de prévision scientifique, prévoir avec une suffisante netteté et une suffisante rigueur non nécessairement les événements, mais les tendances diverses d'un état social donné, tel que le nôtre. C'est par là seulement que nous pourrons nous rapprocher d'un idéal de justice. Toute la pensée, toute l'œuvre, toute la vie de Comte se résumaient dans ses aphorismes familiers : la prévision est la base de l'action — ou bien : savoir pour prévoir afin de pourvoir.
C'est que la prévision n'est possible que là oii des relations uniformes et constantes ont été observées entre les faits.
Il fallait donc, en dernière analyse,établir que la société, dans tout l'ensemble de ses aspects, est un phénomène soumis à des lois naturelles comme tous les autres phénomènes. Tel est l'inflexible enchaînement. Une science sociale positive était la condition nécessaire d'une politique positive, et tout plan de réformation sociale se traduisait, pour lui comme pour nous, par une sociologie idéale prolongeant la sociologie réelle. Cette vaste et sublime entreprise, pour avoir été retardée par Comte, pendant un quart de siècle, apparaît encore à l'homme du xx® siècle comme hâtive.
Ce que Comte put constituer, c'est une Sociologie abstraite destinée à exposer les lois communes à toutes les sociétés humaines, à toutes les sociétés possibles, en écartant toutes les diversités dérivant du climat, du milieu en général, de la race, des conditions politiques et historiques ; privé des matériaux d'une vaste étude comparative, il inclina vers cette hypothèse d'un peuple unique, év^oluant dans une histoire abstraite, qu'avait conçue Condorcet. Fasciné par la solidarité des parties de l'être social, il céda à uh invincible besoin de systématisation, et condamna toute division actuelle dans la Sociologie, toute science sociale particulière, pour porter l'effort exclusivement sur une étude d'ensemble, sur une science unique, sur une conception organique dont les éléments étaient encore si imparfaitement analysés ; mais bien plus encore, il eut l'étonnante présomption de déterminer a priori les limites de l'action réformatrice que la société peut exercer sur sa propre évolution. Jusqu'où pouvait s'étendre la prévision scientifique dans cette sociologie abstraite de Comte ? Il nous l'a révélé par les plus éloquents exemples : à des tendances très générales que des causes perturbatrices sans nombre pouvaient anéantir. C'est ainsi qu'il annonçait en i842 qu'avec l'ancien régime mercantile et colonial disparaissait le risque de guerre en Europe, et il saluait le triomphe pacifique de l'industrie. Ici encore, l'arc courbé du côté