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est positive ;le conflit est entre l'individualisme et le socialisme absolus.
Ce conflit peut être concilié par le point de vue sociologique ; celui-ci élimine l'absolu, il étudie tous les phénomènes dans leurs rapports statiques et dynamiques ; il les considère comme faisant partie d'une structure et d'une évolution communes. Rien de plus vrai ; ajoutons seulement que la psychologie collective, c'est-à-dire la doctrine, change quand se transforme la structure sociale, notamment économique ; la psychologie collective, elle aussi, a son substratum organique ; dès lors il faut bien admettre que l'économie classique a correspondu à une structure réelle des sociétés et qu'elle ne fut pas une simple erreur. Ceci prouve que l'histoire des doctrines ne peut être séparée de celle des systèmes réels.
« Le point de vue sociologique n'exclut pas l'étude spéciale d'un mode d'activité de la société tel que le mode économique, mais il impose de ne jamais l'isoler de l'ensemble. »
Ceci, Denis le confirme par des observations importantes :
1° Les progrès de la biologie, ou science de la vie, ont communiqué une impulsion irrésistible à la science sociale et fortifié de plus en plus cette idée maîtresse que la société est un véritable organisme, oîi les fonctions économiques ont une place de plus en plus définie, et sont conçues dans leur existence et leur déve. loppement en corrélation avec toutes les autres. Quesnay, Comte, Littré, Spencer, Schaefl'Ie, Ingram, Ch. Dunoyer, Fr. List et Care}^ malgré toutes leurs
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divergences, considèrent la société comme formant un véiitable organisme, un superorganisme ;
■2° La connaissance de plus en plus profonde des réaclions qu'exerce 1 état économique sur la vie spirituelle des sociétés, détermine un effort de plus en plus irrésistible pour subordonner l'économie politique à la morale ; c'est dans cette subordination même que la science économique puise son activité pratique. » Est-ce à dire que Denis fait de la question sociale, une (juestion surtout morale ? On pourrait le soutenir. Cependant il dil lui-même que « nul ne peut mesu- « rep l'effet qu'aurait sur le dégagement des énergies morales, l'organisation d'un vaste système d'assurances ouvrières» ; il a poursuivi l'œuvre de Quetelel en mettant, comme celui-ci, le développement généra^ delà société en rapport avec ses conditions économiques notamment avec le prix du froment et du pain ; plus tard Denis recourut au prix de la houille dont les fluctuations sont plus en rapport avec notre vie industrielle ; finalement il adopta un étalon meilleur, celui des index numbers. Il admet cependant qu'une inversion tend à se produire dans l'ordre d'influence respective de l'économie et de la morale. A un certain moment la science économique, subordonnée à la morale, se propose comme objet l'homme lui-même dans le développement intégral de ses facultés et non plus la richesse ; ce fut lobjectif de Sismondi, Saint- Simon, Fourier, Owen, J.-St. Mill, Proudhon, deLaveleye.etc.Onle voit, le matérialisme historique s'atténue chez Denis au point que la base tend à se déplacer.
3" En étudiant les forces économiques, c'est-à-dire leurs causes, on constate que « cette étude rattache
encore de plus en plus intimement l'économie politique à l'ensemble de la sociologie, en faisant concevoir rélat économique comme modifiable et perfectible. » En effet, les lois naturelles de l'économie, supposées d'abord immuables, sont devenues des lois historiques , on a observé que les tendances de l'homme social, et non plus abstrait, ne sont pas les mêmes dans tous les temps et dans tous les lieux ; « l'enchaînement historique de ces manifestations moi'a les nous donnera l'explication positive de l'évolution ^co/iomiV/M^ des nations ». Mais ces lois sontelles purement historiques, et de l'évolution économique et sociale n'est-il pas possible de dégager des lois communes et constantes pour toutes les sociétés et dès lors abstraites ?
4' La subordination progressive de la vie économique à la loi morale, à la justice est d'autant plus réalisable que le droit lui-même est aujourd'hui conçu comme aspect de la sociologie et soumis à l'évolution et à une évolution commune à l'ensemble des phénomènes sociaux.
Ainsi la sociologie a naturellement transformé l'ancienne économie classique.
En quoi le socialisme se distingue-t-il ? Quelle a été sa fonction ?
La fonction du socialisme n'a pas été seulement dissolvante et critique, comme l'ont prétendu Cossa, Tarde, et V. Parelo, elle a été positive et organique ; l'œuvre entière de Denis eu est la confirmation.
Sismondi, J.-St.Mill, de Laveleye se préoccupèrent
surtout de l'inégalité des conditions ; ils la signalèrent comme l'écueil constant des démocraties, d'accord sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, avec le socialisme. L'égalité et la liberté de droit, proclamées par la Révolution française à la suite des pbilosophes du xviii" siècle, sont contradictoires avec l'inégalité de fait, avec la coexistence de deux classes antagonistes, l'une disposant du sol et du capital, l'autre seulement de sa force de travail.
L'effort de la classe ouvrière du xix*" siècle a tendu, avec l'aide du législateur, à concilier ce conflit. L'organisation ouvrière à elle seule était insuffisante : en Angleterre même, sur cinq millions d'ouvriers mâles adultes, trois formaient encore, en 1892, une masse inorganique.
« Les écoles économiques qui, pour résoudre la contradiction redoutable, ont tenté de prolonger la liberté et l'égalité de droit vers l'égalité de fait ont reçu le nom de socialistes. » A cette définition très krge, Denis ajoute la suivante : « La définition la plus simple et la plus nette qu'il faille donner au socialisme, me semble-t-il, c'est tout plan de réforme sociale dans lequel le sentiment altruiste concourt avec l'intérêt personnel à la direction des activités économiques, et qui prétend, en poursuivant l'évolution de la propriété et en constituant un droit économique nouveau, à nous rapprocher de l'égalité des conditions ». On retrouve ici la tendance constante du penseur à subordonner le problème économique à la morale et au droit. Ne serait-il pas plus exact de définir objectivement le socialisme : tout plan de réforme sociale qui, par le retour à la collectivité des agents naturels
limités, par l'abolition progressive de l'intérêt du capital et des bénéfices de l'entreprise, tend à socialiser les agents naturels et le capital, en même temps qu'à organiser le travail de manière à assurer les fondements de régalité et par là même les bases de la morale et du droit.
D'après Denis, « le socialisme s'appuie sur le sentiment qui nous détache de la considération exclusive de nous-même. Il place comme but à notre activité une fin commune, désintéressée. » Reprenant la pensée de Comte, il considère ce principe altruiste comme dérivant de la nature humaine; ce principe nous lie au Grand Etre humanitaire composé non seulement des morts et des vivants, mais des générations futures. Le socialisme, par conséquent, considère l'homme social, là où l'économiste ne voit que l'individu. Denis reconnaît que les socialistes utopistes n'ont pas tenu compte du temps nécessaire à l'évolution, mais le socialisme est devenu de plus en plus scientifique et ne méconnaît plus que le problème est celui de l'équilibration continue et nécessaire de l'élément individael et de l'élément social. Cette équilibration doit se faire progressivement.
Précisément, les réformes économiques sont capables d'exercer une action éducatrice sur la nature humaine ; les progrès de l'organisation ouvrière tendent à diminuer même l'égoïsme corporatif au fur et à mesure de l'extension de cette organisation, celleci est donc par elle-même un gage de paix ; loin de diminuer l'individu, elle le fortifie.
Toutefois, le socialisme en tant que direction générale de la pensée est, surtout depuis la secoiide
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moitié du xix« siècle, inséparable d'une intervention méthodique de la société dans sa propre évolution ; ici l'Etat devient fonction de la société ; « il représente la société prenant conscience d'elle-même, en vue d'assurer à chaque individu le plus haut degré possible de développement ».
Le socialisme est donc interventionniste, le laisser faire absolu trouve une limite dans la justice sociale. « L'intervention de l'Etat sera une question de fait et de mesure. » Denis se rattache ici directement au socialisme d'Ktat d'Ad. Wagner. Le socialisme n'est pas l'ennemi de la liberté ; il en a seulement une conception nouvelle; il conçoit la liberté comme devenant positive, grâce à l'intervention de la force collective. C'est ainsi que toute la législation moderne du travail tend à assurer la liberté ouvrière. Son interventionnisme même cesse d'être un principe absolu ; Denis prévoit que l'intervention de l'Etat «ira décroissant à mesure que s'élèvera l'individualité humaine » ; l'État est une structure provisoire, à laquelle finira par se substituer « définitivement le règne idéal du contrat à celui de la loi ».
Pour le socialisme évolutif, la propriété est une constitution historique toujours modifiable el perfectible ; toutes les écoles socialistes tendent « à faire participer les travailleurs à la propriété ou à la jouissance des instruments de travail » soit par la généralisation des coopératives de production (L. Blanc et Lassalle), soit par le retour à la collectivité du sol et des instruments de travail (Colins et Marx), soit par des combinaisons mixtes (Rodbertus et Proudhon).
Le socialisme, à mesure qu'il est devenu scienti-
ûque, a subordonné son idéal, primitivement al)solu, à la loi de continuité du développement historique. Marx notamment s'attache à prouver que le communisme se dégage nécessairement du capitalisme moderne. De cela même résulte qu'il faut tenir compte du degré de maturité des institutions destinées à se transformer ; par conséquent les applications de sa doctrine ne peuvent être que « successives ou partielles ». C'est ce qui a amené Rodberlus à concevoir un système transitoire ou mixte de socialisme.
Telle est, dit Denis, la tendance « du positivisme socialiste dont l'école est la mienne » ; cette tendance, il la trouve bien caractérisée par l'école fabienne.
Quelles que soient néanmoins les divergences observables dans les écoles socialistes, toutes s'accordent à faire disparaître les inégalités historiques ; l'évolution du salariat doit « iinalement aboutir à la réunion du capital et du travail ».
Ici j'aime à attirer raltenlion du lecteur sur un passage de notre ami, relatif au mode de représentation de la collectivité dans l'Etat socialiste, même dans sa pé.^iode transitoire de constitution. Denis croyait avec raison que le socialisme devient de plus en plus positif et expérimental ; aussi ,dans un des discours du présent volume et en dehors des brochures spéciales consacrées par lui à la réforme du système représentatif actuel, dont l'idéal persiste encore à être le suffrage individualiste et universel, il indique « que le véritable appareil régulateur du socialisme (devenu scientifique) est dans un mode de représentation nationale (ajoutons internationale) qui représente tous les organes actuels du corps social et s'adapte à
leur développement, où lous les intérêts économiques (notamment) soient représentés ».
Ainsi les formes politiques de TEtat transformé doivent s'adapter progressivement à l'organisation économique devenue elle-même collective.
La conceplion politique de Denis est un développement de la pensée de Comte; de même, sa conception du droit ; Tune et l'autre sont dominées par le point de vue sociologique : « La théorie des fonctions du gouvernement, chez Comte, dit-il, soumet à l'esprit d'ensemble la division du travail social; avec lui, le gouvernement devient un organe puissant de civilisation . Cette théorie modifie la conception absolue du droit personnel, la conception atomistique du droit. »
J.-Sl. Mill, ClifFe Leslie, A. Marshall, Ingram, Knies et Schaefïle ont reconnu l'influence exercée sous ce rapport, et spécialement en économie, par le fondateur de la philosophie positive ; cette influence s'est étendue au droit et à la politique. Cette dernière s'est élargie ; elle a reçu la mission de seconder l'humanité dans son œuvre d'organisation et de progrès ; dirigée par la science et la morale, la politique aboutira, dit Comte, à la prédominance du sentiment altruiste dans une vaste synthèse idéale représentée par la rehgion de l'humanité. En fait et malgré sa séparation du spirituel et du temporel, ce que l'initiateur de la sociologie positive a poursuivi, à travers son entraînement idéaliste, c'est la réconciliation du travail et de la pensée, et l'incorporation du prolétariat
raDs la société prcseiile. L'Eglise, au coiilraire,n a [jas cessé d'être dominée par la préoccupation de perpé tuer la distinction des classes sociales et leur hiérarchie. Dans les plus récentes encycliques de la papauté relatives à la question sociale, Denis signale qu'il n'est pas même fait usage du mot coopération ; celle-ci est cependant la forme la plus modérée d'émancipation du travail. La politique de lEglise est et reste en opposition avec la politique de la société moderne, et il en est de même de sa conception juridique ; son droit est un commandement, il n'a ni son origine, ni sa justitication dans ia socialité humaine. Sous ce rapport, sans aller jusqu'à dire qu'autant à la paix romaine imposée par la force impériale a été supérieure la paix chrétienne imposée par l'unité du pouvoir spirituel, on doit admettre avec Denis que « autant sera supérieure à celle-ci la paix basée sur les puissances immanentes de la raison et de la conscience, pax hiiniana ».
Counne toutes les institutions humaines, le droit a évolué ; il s'est adapté sans cesse aux conditions moi aies el économicpies ; de nouvelles conditions nécessitent un droit nouveau, des formes nouvelles. Le droit est l'agent modificateur et réformateur, mais il doit être sociologique ; il doit être conçu comme ayant une existence dépendante de léconomie, delà psychologie collective et de la morale.
Actuellemejit, « le problème est bien de savoir si les conditions de la lutte (les institutions sociales), sont justes. » Aucun principe absolu et unilatéral n'est ici applicable ; « donner comme règle absolue de conduite les principes de la concurrence vitale et
de la séleclioii naturelle à la société humaine, sans lui assurer en même temps des conditions de lutte conformes à la justice, c'est ramener le problème social, au moins en partie, à des termes purement biologiques ; tout ce qui ne sera pas contenu dans le domaine de la justice i^etournera au domaine de la j or ce ».
Ainsi la liberté individuelle est toujours et nécessairement une liberté conditionnée par l'ensemble des conditions sociales. Dès lors, k si l'associalion volontaire apparaît comme condition de la liberté du travail dans un état social inégalitaire. où le capiialiste se distingue des travailleurs, un nouveau problème de droit économique surgit partout où l'association volontaire rencontre des obstacles, soit d'ordre économique, soit d'ordre intellectuel, moral, juridique, politique. » Ce conflit ne peut être résolu que par une intervention collective ; celle-ci se produira par l'action de l'organe qui représente le pouvoir social régulateur dont la fonction spéciale est de maintenir l'unité et l'harmonie de l'ensemble de la société. « C'est alors qu'à l'Etat, organe fondamental de la solidarité, appartient d'intervenir pour avoir à constituer Vorg'anisme de la Zi^er^^, et la justice aura à définir, à chaque moment et dans chaque milieu, les modes et les limites de son intervention, comme condition de la liberté positive elle-même. »
D'après tout ce que nous venons de voir, les lecteurs du présent volume pourraient être disposés à considérer Denis comme un idéologue ou eomme un sociologue dont la théorie est surtout psychologique. Il suffit de rappeler qu'il fut un des économistes et statisticiens les plus importants de son
temps et que les fondements de sa psychologie collective sont économiques. C'est ce qu'on observe non seulement dans ses œuvres les plus importantes, mais, par exemple, dans ses deux mémoires à l'Académie sur le Mouvement de la population et ses conditions économiques et sur le Suicide.
Les Discours philosophiques sont plus spécialement relatifs à la psychologie collective, puisque la philosophie elle-même en est une branche et la plus élevée. Denis exerça sur le développement de la libre pensée non seulement belge, mais internationale une influence considérable. Il en fut pendant longtemps le véritable pontife, par opposition à celui de Rome : il eut ce caractère en commun avec A. Comte ; avec plus de précision même que celui-ci il opposa la philosophie positive à la religion.
Denis, nous l'avons vu, accepte la loi des trois états de Comte en tant qu'interprétation tout au moins de l'évolution générale de la psychologie collective. Dans l'état Ihéologique, l'homme transpose en dehors de lui-même, dans le monde extérieur, le principe de causalité consciente, la volonté dont il se sent animé lui-même ; il personnifie ce principe qu'il suppose extérieur et supérieur à lui.
Le stade métaphysique est caractérisé non seulement par le fait que l'homme arrive à remplacer les agents surnaturels conçus à son image, par des entités abstraites supposées inhérentes aux divers êtres et engendrant tous les phénomènes de la nature, mais par le fait que l'homme s'y préoccupe de la recherche de l'absolu, de ce qui est ou peut être, comme dit Comte, « au delà des phénomènes observables, de Ven soi des choses ».
Nous avons vu que la philosophie positive se sépare à la fois de la Religion et de la métaphysique, en devenant uniquement une philosophie des sciences. La religion et la métaphysique ont été chassées successivement de toutes les sciences ; leur dernier refuge est actuellement dans la sociologie; la métaphysique ellemême, dont Tinfluence est trop faible sur les masses, tend de plus en plus à s'allier avec la religion, ce qui permet à celle-ci de se présenter convenablement devant les classes dirigeantes. En réalité, le conflit moderne est surtout entre la science et la religion ; il revêt un caractère social ; il est entre le dogme et la sociologie, laquelle, en dernier lieu, tend à se dégager de Tabsolu.
(.( L'esprit humain, dit fort bienDenis,dans sa marche progressive, étend les méthodes scientiliques à des classes de phénomènes de plus en pins complexes, jusqu'à les embrasser toutes. » C'est ainsi, en effet, que du xvii* siècle au xx^, il a passé de la physique céleste et terrestre à la biologie, à la psychologie et à la science sociale ; ainsi de plus en plus l'interprétation scieiitiliciue du monde remplace son interprétation surnaturelle. Une fois la sociologie constituée, l'unité de la pensée humaine l'est également ; la religion devient alors elle-même un phénomène social, un objet d étude. Ainsi TEglise recule sans cesse les limites du dogme pour rendre celui-ci moins accessible et vulnérable ; c'est à peine si elle n'avoue pas que ses dogmes, l'enfer par exemple, ne sont que des symboles. Alors, il ne lui reste que le rituel avec l'habitude des anciennes pratiques. Elle périt parce qu'elle ne peut supporter le doute indispensable à la
DISCOURS PHILOSOHUIQUES
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recherche de la vérité, ferment du progrès ; son absolu s'y oppose ; la science, au contraire, est relative et progressive ; le doute et la critique sont favorables à son développement.
En même temps que décline la conception religieuse et métaphysique de l'ordre social, grandit la part de l'intervention consciente delà collectivité dans sa propre évolution organique ; qu'on n'objecte pas l'apparition en sociologie d'écoles différentes ; leur production spontanée et nécessaire n'a fait que concourir à l'élimination de l'absolu de la science sociale et à imposera celle ci l'unité consciente et croissante des méthodes. Il faut qu'il y ait des hérésies, l'Eglise meurt de ne pouvoir les tolérer.
Cependant la forme religieuse fut une création humaine ; nous pouvons et devons en parler avec respect comme de toutes les choses mortes ancestrales. L'Eglise a eu son culte des morts et celui des grands saints, mais nous devons y ajouter celui des Giordano Bruno, Michel Servet et Fr. Ferrer qui furent ses propres victimes. Denis eut au plus haut degré ce culte des morts qui, pour lui comme pour Comte, se confondait avec celui de l'humanité, à tel point qu'il tendait à prolonger leur vie au delà de leur existence individuelle en incorporant celle-ci dans l'ensemble des générations présentes et futures. C'est ainsi que sur la tombe d'un de ses collègues universitaires il fut entraîné à dire : « Ainsi nous pouvons nous éloigner de cette tombe, surs d'apaiser la mémoire de celui qui y repose. » Il ne faut pas évidemment interpréter ce langage à la lettre ; ce n'est pas la mémoire personnelle du mort qu'il s'agit d'apaiser.
mais la mémoire de ceux qui \ni survivent et qui conservent le souvenir de son œuvre.
La philosophie de Denis nous apparaît comme étant essentiellement une philosophie morale et celle-ci est sociale. On dit souvent qu'il n'y a pas de morale sans religion : on perd de vue que la relig-ion est clie-mème d'origine humaine ; même sous sa forme historique religieuse, la morale est un produit social . De quel droit, à quel titre me parlez-vous au nom de l'Inconnaissable ? De quel droit, à quel titre vous proclamez vous les interprèles infaillibles et brevetés de ses commandements ? Où sont vos parchemins ? Vos ordres sont-ils plus immuables et respectables que le Code Napoléon que nous modifions tous les jours? Nos codes moraux, tant religieux que métaphysiques et législatifs, sont l'œuvre de la pensée humaine ; de cette pensée nous connaissons de mieux en mieux l'histoire et les lois de son développement. L'histoire des religions est devenue un objet d'étude. N'avonsnous pas un Musée des religions comme nous en avons d'histoire naturelle ? Ne elasse-t-on pas les religions historiquement et même au point de vue de leur degré de moralité ? La science s'est emparée de leur domaine comme de tous les autres ; elle a fait entrer leurs domaines dans celui plus vaste de la psychologie collective, conçue elle-même comme un aspect de la structure et de la vie des sociétés.
Le domaine de la morale est encore disputé
simultanément par la théologie, la métaphysique et la philosophie positive ; mais « la décroissance de l'esprit théologico-métaphysique et la croissance de l'esprit positif sont manifestes ». La morale positive reste la seule qui puisse acquérir une généralité sufïisante pour régler la conduite humaine dans des sociétés dont la vie s'est développée au point de devenir mondiale.
Les doctrines basées sur la religion et la métaphysique ont toutes la prétention de connaître absolument l'absolu; elles sont naturellement- intolérantes. « La tolérance et sa forme juridique, la liberté de penser, doivent embrasser tous les modes de concevoir l'Absolu, y compris la négation même de V Absolu. »
Tandis que la théologie et la métaphysique [)roposent à riiomme un but inaccessible, la philosophie scientitique assigne à sa conduite une fin terrestre, sociale. « La loi morale^ à la tin de notre grand xix« siècle, n'apparaît pas à l'humanité sur un nouveau Sinaï, elle apparaît au sommet de l'édifice des connaissances positives recueillies patiemment par l'humanité elle-même. »
A la suite de Comte, de Spencer et de Roberty. Denis fait de la morale le couronnement des sciences sociales et par conséquent de la sociologie et de la philosophie en général. En effet, d'après lui, physique -. ment celle-ci exprime un équilibre de forces ; biolo giquement. unéquilibre des fonctions de l'organisme ; psychologiquement, un équilibre des actes volontaires déterminés par le sentiment sous le contrôle de linteiligence ; sociologiquement, l'équilibre de la
sociélé et des individus dans leurs relations réciproques.
La morale sociale est supérieure à toute relis^ion. Quand la récente loi scolaire a, en Belgique, confondu Tune avec l'autre, elle a, en fait, témérairement subordonné la morale à la religion et spécialement à la religion catholique romaine ; en tolérant seulement que les non confessionnels et les non croyants puissent déclarer vouloir s'abstenir du cours de morale catholique imposé aux écoles primaires, cette loi a dissous le lien moral de la communauté sociale, laquelle est supérieure à toute communauté religieuse ; celte loi est une atteinte à la liberté de conscience ; elle proclame l'incapacité de l'homme de s'élever par le seul effort humain à la moralité ; elle est immorale. Elle est aussi négatrice de la science et de l'histoire ; elle va à l'encontre de l'évolution progressive ; elle s insurge contre les conclusions concordantes de tous les penseurs modernes, sans distinction d'écoles : positivistes, criticistes, matérialistes, spifitualistes. Tous, comme l'a signalé A, Fouillée, proclament « l'indépendance de la morale par rapport à la religion )).
Humaine dans sa source, la morale l'est dans sa fin purement sociale. Tous les éléments de la moralité dérivent delà nature égo-altruisle de l'homme; sous ce rapport, tous les progrès de la physio-psychologie confirment ceux de l'éthirjue ; leur direction est commune et, à son tour, la sociologie nous montre la corrélation du progrès moral avec celui de l'ensemble de la société.
La conception scientifique de la morale comme
humaine et sociale a-t-elle empêché Comte, Littré, Proudhon, Spencer, Fouillée, Gu^au, etc., de parler respectueusement de la religion? Non. Pourquoi? Précisément, parce qu'elle fut une forme historique bien qu'imparfaite de la morale humaine. Mais un moment arrive où l'humanité est consciente que la morale religieuse est son œuvre,alors la morale échappe définitivement à l'absolu tant religieux que métaphysique ; alors elle ne cherche plus son appui ailleurs que dans la conscience de chacun et de tous et dans le respect de toutes les consciences ; l'hypothèse de l'absolu reste dès lors réservée à la liberté complète de l'esprit, mais tout le surplus, y compris la morale, ne relève plus que de la science. J'ajoute seulementqu'à partir du moment où les humains prennent conscience de leur propre capacité morale^ comme le rire est le propre de l'homme, les absurdités inhérentes à toute religion provoquent naturellement aussi le rire ; en se moquant de la religion les hommes se moquent eu réalité d'eux-mêmes, et ce rire est sans méchanceté, car il est aussi naturel que celui que provoquerait un adulte sll continuait à porter ses habits d'enfance. Ce rire, c'est la critique de l'homme par l'homme même; c'est le commencement de la sagesse, c'est-à-dire de la philosophie ; il rend joyeux 1 enfantement du progrès qui, normalement, devrait s'accomplir sans souffrance.
C'est seulement à raison de l'impossibilité pour l'esprit humain de pénétrer un inconnaissable hypothétique et dans le fait que toutes nos connaissances scientifiques sont relatives, que la tolérance religieuse et philosophique a sa base. L'instituteur, à l'école, n'a
pas à s'occuper de conllit eiilre le connaissable et l'inconnaissable ; il doit se borner à indiquer les droits et les devoirs de tous dans la vie ordinaire et tels qu'ils résultent de la dépendance mutuelle de tous nos rapports sociaux. La sociologie nous montre que le sentiment du devoir qui nous lie à nos semblables s'accompagne du sentiment croissant que chacun de nous n'est qu'un agent spécial de la vie collective; accomplit œuvre morale quiconque fonctionne socialement: de son côté, la société doit assurer à chaque individu les moyens de réaliser sa fonction. Ainsi se fait l'équilibration du droit et du devoir dans la justice. Pour la réalisation progressive de celle-ci, « les hommes de toutes les générations se sentiront déplus en plus associés dans une coopération immense », dans l'espace et le temps.
An contraire de la morale humaine, aucune morale religieuse ou métaphysique ne peut créer une commune conscience, surtout universelle ; la morale catholique, comme toutes celles du même genre, ne peut plus être qu'un facteur de discordes. « L'Eglise est un élément de l'antagouisme du monde. » Votre loi est la guerre et, nous, nous cherchons la paix « dans un domaine commun à tous les hommes: la science positive et la morale humaine ».
Denis fut, à partir de 1910, Président de la Fédération internationale de la Libre Pensée ; il en fut l'interprète le plus autorisé; jamais avec plus de claire pré-
cision que dans ses discours, ne furent indiquées les hases philosophiques de la liberté de conscience,
La Révolulion française, fidèle expression de la philosophie du xmiî' siècle, a proclamé la liberté de pensée comme un des droils naturels de l'homme. L Efflise ne l'admet que comme une concession au malheur des lemps, prenant ainsi au sens le plus étroit la tolérance. L'Eglise a la prétention de détenir la vérité absolue. Le xviii" siècle avait cherché le fondement de la tolérance dans le respect de la conscience individuelle, de notre nature raisonnable partout et toujours identique. Au xix^ siècle, la science lui a donné des bases positives ; toutes nos connaissances ont été conçues comme relatives ; les lois scientilifjues n'expriment que des rapports constants dans des conditionssemblables il'ahsolunouséchappe; ne parlons donc et n'agissons surtout jamais comme si nous en avions le monopole. Certes, l'Absolu luimême est respectable; il faut le respecter dans ses manifestations religieuses et métaphysiques ; celles-ci relèvent elles-mêmes de la libre pensée ; au contraire, dans les constitutions, dans la morale, dans le droit, ces manifestations doivent être refoulées au nom de la science, en tant qu'elles tendraient à s'imposer par voie d'autorité à la raison collective.
Au point de vue social, « le libre examen livre l'œuvre de l'esprit à une critique, à une ventilation éternelle ». Ainsi se maintient et se développe, grâce à l'incompressible liberté critique de la conscience, l'unité mentale et morale des sociétés. Telle est la première base philosophique de la liberté de l'esprit. La deuxième est l'autonomie morale de
l'homme. Au xvif siècle, le conflit entre l'absolu religieux et la science est surtout relatif à la conception du monde physique ; au xviii® siècle il s'agite dans le domaine de la nature humaine et de la conscience individuelle ; au xix'", l'absolu, chassé de partout, se retranche dans le champ de la sociologie; en réalité alors, la religion, qu'elle le dise ou non, n'invoque plus que son utilité sociale au point de vue de la conservation de l'ordre existant, en attendant sa rétrogradation éventuelle ; elle devient l'instrument d'une classe, du capitalisme : elle ne représente plus que l'aspect psychologique d'une politique sociale surannée,
Condorcet avait proclamé que la morale ne relève que de la seule conscience humaine ; que ses principes sont indépendants de tous les dogmes religieux et de toutes les formules des sectes métaphysiques; les penseurs de notre époque ont développé cette conception en la rattachant à la sociologie ; désormais, la morale est conçue comme relative et progressive ; le sentiment religieux est chose privée, la morale est sociale, supérieure à tout sentiment concernant le mystère de la nature ; ce sentiment peut exister chez certains, mais il doit rester soumis au contrôle de la science et de la morale sociale.
Le progrès scientifique a pour condition celui du libre examen : ils sont à la fois cause et effet l'un de l'autre. La science elle même n'a pas le droit d'assigner des bornes à la recherche; Comte se trompa en disant qu'en biologie il faut s'arrêter aux tissus; de même, Cuvier, en condamnant le transformisme des espèces. Le dogmatisme doit être éliminé de la