XI. Il
science. Eu physique. Comte condamnait les tentatives en vue de rattacher la lumière au mouvement, vu leur absolue hétérogénéité ! En i833, Millier disait encore qu'on ne pourrait jamais mesurer la vitesse de l'action nerveuse. Deux ans après, Helmholtz la mesure ! Seules les vérités qui résistent à la critique forment, en s'accumulant, l'encyclopédie toujours perfectible du savoir, dont le libre examen est le ferment ; une psychologie collective, de plus en plus étendue et uniforme, en est le résultat dans la grandissante société des sociétés.
Le conflit continue entre le droit humain et le droit divin ; l'homme est-il capable par ses propres forces de s'élever à la justice ?Fr. Ferrer a été la victime glorieuse de la réaction de toutes les forces absolutistes de la société concentrées par l'Eglise. Son crime avait été de vouloir, par l'éducation, amener l'esprit à se diriger vers le bien par sa volonté spontanée ; il voulait faire sortir peu à peu de l'enfant l'homme moderne incarnant le passé, le présent et surtout l'avenir.
L'Eglise confond la liberté de pensée avec le libertinage, la morale scientifique avec la méconnaissance de toute loi, avec l'arbitraire. Au contraire, la libre pensée aboutit à la découverte des lois, des phénomènes de tout ordre ; elle limite l'arbitraire de notre pensée et de notre activité morale. « Son œuvre est organique, unitaire, toujours plus stable et plus cohérente » Toute la morale religieuse repose précisément sur un ordre arbitraire imposé dès l'origine à l'homme et indiscutable. Toute l'évolution progressive proclame la régression de la morale religieuse ; la
société et l'Etat moderne aboutissent à la constitution d'une morale purement humaine, morale scientifique et pratique, dès lors indépendante des dogmes et des systèmes. L'Etat et la société évoluent dans le sens d'abord de la tolérance puis du droit à la liberté de conscience.
La liberté de pensée devient ainsi l'instrument le plus précieux de la pacification sociale que l'Etat a la mission de réaliser enl^e tous les citoyens. « La libre pensée tend à créer un patrimoine philosophique commun, une conception générale de l'Univers, de l'homme, des sociétés humaines et de leurs rapports et à la réaliser par la liberté, dans la liberté. Elle tend à dégager une morale sociale purement humaine de l'étreinte de tous les dogmes, à la transporter dans le droit et les institutions sociales et, par là-même, à compléter l'unité intellectuelle de l'humanité par son unité morale, juridique, sociale ; les artisans de cette grande œuvre de paix, ce sont les peuples les plus avancés en civilisation. » La libre pensée devient ainsi un instrument de pacification entre les peuples ; elle est devenue elle-même internationale comme toute la structure sociale ; dès le milieu du xix^ siècle, Ewerbeck a fait connaître à la France les travaux de Bauer, de Feuerbach, etc., c'est-à-dire de la libre pensée allemande, tandis qu'en Allemagne étaient publiés ceux des philosophes et réformateurs français. C'est à Munich que llœckel a, en 1877, exposé la théorie nouvelle de l'évolution née en France et perfectionnée en Angleterre. Cette internationalisation de la pensée scientifique se poursuit partout désormais, parallèlement à celle de tous les travailleurs.
Nous concevons dès maintenant la psychologie collective, la Morale, le Droit et la Politique ellemême, comme des modes conscients d'adaptation mélhodique des sociétés à leurs conditions d'existence ; c'est la division croissante du travail sous toutes ses formes qui rend de plus en plus solidaires toutes les parties de l'humanilé et les fait vivre d'une vie de plus en plus unitaire et commune. La philosophie des sciences est seule capjible de réaliser cette conscience collective universelle, dont les religions diverses ne sont plus que des facteurs de discorde.
La séparation qui tendra de plus en plus à s'effectuer entre l'Eglise et l'Etat a une signification beaucoup plus profonde que celle indiquée par le fondateur de la philosophie positive ; elle est l'annonciatrice d'une nouvelle psychologie qui, basée sur les sciences indéfiniment progressives, tend à unifier idéologiquement la structure mondiale également progressive dans le sens unitaire de l'espèce humaine. Toute notre législation du travail, toutes les divisions internationales de la production aboutissent à des accords, à des traités intercollectifs au point de vue économique, mais qui tendent, de même qu'à les organiser économiquement, à modifier aussi les anciennes conceptions du monde social. De même que la question ouvrière a modifié l'ancienne économie classique, de mèuie cette question, en devenant internationale, montrera de plus en plus que le sort de la pensée théorique et celui de l'action pratique sont intimement unis. Religions et systèmes métaphysiques, tant au point de vue idéologique qu'au point de vue économique, ne représentent plus que des stades
inférieurs de la structure et de la vie humaines, ils font partie de l'histoire de l'antiquité ou, pour mieux dire, de l'histoire de l'enfance et de la jeunesse du monde.
Certes. les divers systèmes de métapl^sique peuvent aboutir au monisme et certains y ont en effet abouti, mais arliticiellement, en dehors de l'observation et de l'expérience, en ramenant la phénoménalilé universelle à un principe unique, cause absolue de tout sans être lui-même Teffet d'une autre cause et par cela même invérifiable et indémontrable.
La philosophie scientifique ou positive aboutit à l'unité par d'autres voies ; la science n'observe que des rapports, et de ceux-ci elle s'élève à la conception de lois, c'est-à-dire de rapports constants et nécessaires étant données les mêmes conditions. Elle va du particulier au général, du simple au complexe, mais ne renonce pas à ramener ce qui est spécial et complexe à ce qui est général et abstrait. Elle tend à découvrir une loi générale et abstraite de l'évolution tant inorganique qu'organique et sociale dans la mesure du progrès même des sciences et sans recourir à un principe hypothétique inconnaissable.
Le monisme métaphysique abaisse les barrières qui séparent les propriétés distinctes étudiées par la série des sciences, mais il le fait en supprimant la limite qui existe entre le connaissahle et l'inconnaissable. Denis a finement observé que Hœckel lui-
même, en ramenant la matière et l'énergie au principe unique de substance, s'est séparé en cela de la pure philosophie scientifique, laquelle ignore la substance des choses non moins que l'essence de la matière et de l'énergie. Hœckel reconnaît lui-même que l'énigme de la substance est inconnaissable, puiscjue nous n'en connaissons que les attributs : la matière et l'énergie; mais ces attributs, les connaissons-nous autrement que par leurs manifestations ? Matière, énergie, ou en un mot substance, nous sont également inconnus; leur réalité est une hypothèse qui n'ajoute rien à la connaissance.
H?eckel rattache par un processus naturel le monde inorganique au monde organique et, de même que Spencer, il applique à leur ensemble une interprétation naturelle, comme Lyell l'avait fait en géologie et Darwin en biologie. C'est de la combinaison chimique produite à un certain moment de l'évolulion de la terre que se serait dégagée la masse primitive du plasma sans structure qui tut le premier anneau de la chaîne de la vie ; la matière vivante s'est formée, par conséquent, suivant les lois de la physi([ue et de la chimie, et de même le psychisme apparaît au cours de l'évolution des êtres vivants jusqu'à son degré supérieur, la conscience. Supposons cette hypothèse de Haeckel pleinement véritiée, en quoi les entités : matière, énergie ramenées elles-mêmes au principe unique de substance ont-elles contribué à fournir cette interprétation scientifique de l'évolution des phénomènes de la nature ? De l'observation de ces phénomènes il résulterait que leur évolulion peut être ramenée à une loi générale, à la plus gcné-
raie, celle qui est observée dans la catégorie des phénomènes physiques et chimiques.
Ni le principe de substance de Hseckel, ni celui de force de Spencer n'ajoutent rien à la théorie de la connaissance. Sous ce rapport Comte a été plus précis que l'un et l'autre de ces illustres penseurs. W.James a eu tout au moins le mérite, suivant moi, de soulever l'ullime objection possible vis-à-vis de la philosophie purement positive: « Si, dit-il, nous laissons l'absolu disparaître de l'univers, devons-nous alors conclure que le monde ne renferme rien de supérieur, en fait de conscience, à notre propre conscience ? » W. James invoque l'autorité de Fechner^l'un des fondateurs de la psycholog-ie expérimentale. Fechner aboutit au monisme absolu par analogie; d'après lui, nos diverses consciences spéciales, tactile, visuelle, auditive, etc., se combinent dans la conscience plus compréhensive que chacun de nous appelle son Moi. Comme il en est de même pour tous les individus, ainsi toutes les consciences individuelles, bien que séparées dans leur réalité immédiate et ignorantes l'une et l'autre, s'unissent dans une conscience supérieure, celle de l'espèce humaine, par exemple. De même tout le règne humain et animal se joignent comme conditions inséparables d'une conscience encore plus vaste, laquelle se combine elle-même dans Tàme de la terre avec la conscience du règne végétal. La conscience de la terre apporte sa part d'expérience à celle du système solaire tout entier ; et ainsi de suite, de synthèse en synthèse, jusqu'à une conscience absolument universelle. La terre, le système solaire, l'Univers sont des êtres organisés au
même titre que l'homme, bien que d'une façon difïérente ; la terre n'a pas de cerveau, mais ne peut-elle pas comprendre autrement tout le contenu des pensées individuelles ? Nos cellules sont-elles conscientes du moi total ? Ce qui diffère entre le végétal, l'homme, la terre, le système solaire, l'Univers, n'est-ce pas simplement le mode de sensibilité? Toute la nalure ne vit-elle pas et ne se sent-elle pas vivante ?
A ce raisonnement par analogie, à cette interrogation,la philosophie positive, essentiellement humaine, n'a pas à répondre et ne peut pas répondre, puisque, d'après Fechner lui-même, noire conscience ne peut embrasser ce qui la dépasse ; par conséquent, l'hypothèse de Fechner, étant invérifiable, ne se distingue pas des autres systèmes métaphysiques qui ont eu la prétention de pénétrer le mystère du monde. De l'inconnaissable nous ignorons tout, même s'il est; mais le sentiment même que nous avons des limiles de nos connaissances doit nous incliner à la modestie et à la tolérance.
Le monisme sociologique, pas plus que le monisme philosophique en général, ne consiste pas dans la recherche d'une cause première, unique et absolue, d'une essence impénétrable, mais dans la recherche et la découverte progressive de la loi la plus générale commune à tous les phénomènes. Ni la matière, ni la force ou énergie ne sont intelligibles dans leur essence ; le concept le plus général et le plus simple auquel nous puissions ramener le monde phénoménal est un concept relatif, celui du mouvement à la fois statique et dynamique ; toute notre science, toute notre conscience sont les résultantes de mutations, de
inouvenicnls ; sans mulations, conscience el science ne se conçoivent pas. Le mouvement est relatif, mais gfénéral, sans être un principe absolu; nous en avons conscience, parce qu'il est conforme à notre expérience totale ; notre conscience est la synthèse à la fois subjective et positive de tous les rapports de ressemblance et de din'érence que nous observons dans la nature et qui coexistent ou se succèdent dans l'espace et dans le temps. Le mouvement est lui-même un concept plus général <pie l'espace et le temps, car, dit for! bien iM. Oslwald, en les api)liquant l'un ;i Tau lie, on obtient le concept de mouvement ; des cliangcmenis égaux dansl'espace correspondent à des chang-emcnls ég^aux dans le temps.
Ainsi la philosophie positive, renonçant à la recherche de l'absolu, s'efforce uniquement de ramener toutes les relations naturelles à la loi la plus générale el la plus simple possible eu égard à l'état toujours perfectible de nos connaissances. Le présent volume de Discoiu^s philosophiques, de notre inoubliable ami, témoigne avec quelle rigueur scientifique el avec quelle sereine hauteur de pensée il s'efforça de poursuivre l'incorporation des sciences sociales el de leur philosophie dans le système intégral de la [)hilosophie de la nature.
G. DE Greef
(Leçon d'introduction donnée à la Faculté des Sciences de l'Université Libre de Bruxelles, le 6 février 1886)
Messieurs,
... J'avoae que ma joie eût élé bleu grande si j'avais pu vous ramener votre professeur, M. Hannol, et triompher de la résolution qu'il a prise d'abandonner l'enseignement.
M.Hannot a interrompu le développement de sa pensée philosophique ; nul ne le regrette plus que moi ; avec la vaste culture qu'il avait réussi à acquérir à travers les difficultés d'une vie sans cesse troublée, il pouvait non seulement suivre dans ses progrès rapides la science moderne de l'esprit, mais ajouter lui-même aux acquisitions de la science positive ; quelque direction qu'il donne désormais à son activité, il aura, le premier^ transporté dans l'enseignement supérieur cette conception moderne de la physiologie de l'esprit, dont l'élaboration a exigé l'effort de tant de savants, et d'après laquelle les phénomènes intellectuels sont considérés comme de- fonctions de l'organisme, au même titre que les autres fonctions, bien qu'elles occupent le rang le plus élevé dans les phénomènes de la vie. Aux yeux des disciples de la Philosophie positive, comme moi, c'est là le titre philosophique de la plus haute valeur.
2 mSCOURS 1>HILOSOPHIOUES
Auguste Comte, le pèie de la Philosophie positive, formula, il y a plus d'un demi siècle, en i825, une loi du développement de l'esprit humain suivant laquelle toutes nos conceptions de la nature, de l'homme et des sociétés humaines, passent par trois états successifs : l'état théologique d'abord, l'état métaphysique ensuite, et l'état positif, qui est l'état définitif de la pensée.
Dans létat théologique, l'homme transporte au dehors de lui. dans le monde extérieur, le principe de causalité consciente, la volonté dont il se sent animé lui-même, il personnifie ce qui est au dehors de lui ; le système théologique est parvenu à sa plus haute expression, quand toutes les divinités indépendantes qui présidaient à l'origine a\ix différents ordres de phénomènes, ont fait place à une divinité unique, considérée eomme cause générale de tous les phénomènes.
Comte a caractérisé l'état métaphysique de la pensée en disant que les agents surnaturels y sont remplacés par des forces abstraites, entités inhérentes aux divers êtres et capables d'engendrer tous les phénomènes. Comte fait de cet état métaphysique une modification de l'état théologique ; les caractères de la métaphysique ne sont pas définis par lui avec une suffisante extension pour embrasser toutes les formes de la philosophie métaphysique. Les forces abstraites, les entités ne sulFisent pas pour expliquer la métaphysique de Hegel, par exemple; mais ce que nous devons retenir ici, c'est que, dans l'état métaphysique, l'homme reste préoccupé de l'absolu, c'est-à-dire de ce qui est ou peut être au-delà des phénomènes observables, de l'en soi des choses, dont les représentations fournies par nos sens ne nous donnent qu'une connaissance relative, de ce qui peut supporter enfin tout le vaste édifice phénoménal de l'univers ; les conceptions des phénomènes de la nature extérieure sont dépouillées peu à peu par la métaphysique du caractère personnel, volontaire des conceptions tbéologiques, mais qu'elles concernent la nature ou l'homme lui-même, ces conceptions
restent unies à l'Absolu. L'esprit humain s'eiTorce de dépasser en<:ore les bornes des phénomènes pour aller, d'une part, rattacher leur chaîne à une cause première, et, d'autre part, pour rechercher la destination finale des choses observables, et sa tendance persistante est à déduire l'explication de la réalité, de conceptions a priori qui ne sont pas fournies par l'expérience, et à puiser dans l'Absolu les règles pratiques de sa conduite.
Yient enfin l'état positif de nos conceptions : il est caractérisé par la renonciation définitive de l'homme à se préoccuper de l'Absolu. Comte ne niait pas que l'Absolu pût correspondre à une réalité supérieure aux phénomènes. Il ne l'alTirmait pas non plus, il gardait la réserve] que] commande l'humilité de notre savoir. Littré, son illustre disciple, reconnaissait cette existence transcendante, mais sans lui donner aucun attribut.
Dans celte phase positive, l'homme se borne à rechercher les rapports de similitude, de coexistence ou de succession entre les phénomènes; il les considère comme assujettis à des lois qu'il s'applique à dégager et auxquelles il entend se soumettre dans la conduite de sa vie. Il ne va pas au delà.
Celte loi des trois états a soulevé bien des critiques, même du côté des philosophes dont la doctrine se rapproche le plus de celle d'Auguste Comte. C'est ainsi que sir Herbert Spencer, dans un écrit où il expose en quoi et pourquoi sa philosophie diffère (V celle d'Auguste Comte, a nié que l'esprit humain ait eu recours successivement à trois méthodes de philosopher radicalement opposées ; c'est ainsi que M. Vacherota récemment, en France, soutenu que les trois états de l'esprit humain ne se succèdent pas invariablement comme l'affirme Auguste Comte, et que celui-ci n'eut d'ailleurs qu'une conception imparfaite de la métaphysique ; c'est ainsi que l'un des disciples d'Auguste Comte, M. Wyrouboff a lui-même enlevé à la loi de son maître, en tant qu'elle donne l'explication de l'évolution des conceptions religieuses, son caractère
d'universalilc, [loui n'en plus faire que la lormiile em()ifique du développement ihéologique des races indo-aryennes.
Quelle que [juisse êlre la poiiée de ces critiques, elles laissent subsister' ce que renferme d'essentiel la loi des trois états ; en montrant ce que les trois modes de philosopher ont en commun, en prouvant qu'ils sont dominés par une méthode unique, que dans chacun de ces états, les explications des phénomènes ont toujours eu un degré de généralité en rapport avec l'étendue de l'expérience acquise, et qu'à ce point de vue logique, au moins, les trois états se résolvent en un seul ; en essayant surtout d'établir l'unité fondamenliile de la Religion et de la Science, en montrant que la Science humaine vient se heurter dans toutes ses recherches à celte conception d'une cause première qui est l'essence même des Religions ; en opposant à Comte le développement parallèle de la Religion et de la Science, dans ce grand effort de réconciliation, où je ne le suivrai pas, sir Herbert Spencer a peut-être mieux marqué l'unité de l'esprit humain, il a fait des caractères différentiels des trois modes de philosopher, des caractères secondaires, mais il n'a pas nié les différences qui subsistent entre les modes théologique, métaphysique, positif de penser; pour lui comme pour Auguste Comte, toutes les connaissances scientifiques s.mt phénoménales ou relatives, les hypothèses métaphysiques et invérifiables sont scientifiquement illégitimes, et les phénomènes doivent être considérés comme soumis à des lois naturelles invariables ; il n'a pas songé non plus à contester la prépondérance pratique des connaissances puisées dans rex[)érier,ce ; or, cela suffit à la constitution d'une morale positive. Si juste, à certains égards, que soit la critiijue que M. V^acherot a faite de la conception de la métaphysique d'après Comte, il n'en a pas moins reconnu l'inanité des spéculations a priori, et l'impuissance de la philosophie spéculative^ dans ses tentatives pour r'econstruire le système de la réalité; il n'en a pas moins admis que la spé-
culation mélaphysique décroît en proportion de la croissance de la science positive, dans le domaine de la connaissance, et c'est là le vrai progrès accompli par l'esprit humain. En recevant, dans son interprétation, les correctifs qu'exigent l'état actuel delà critique philosophique et historique et les progrès de la psychologie, la loi des trois étals est encore à mes yeux la formule la plus simple, la plus saisissante de la marche des connaissances humaines.
L'astronomie et la physique présentent les exemples les plus frappants et les plus grandioses de cette succession historique des trois modes de concevoir ; la théologie antique, par exemple, nous donna des mythes incomparahles et déroula ce vaste cortège des dieux qui ont rempli de vie la nature et humanisé le ciel. Newton, en renversant l'hypothèse des tourbillons de Descartes, et en formulant la loi de gravitation, a clos la phase des hypothèses invérifiables et constitué définitivement 1 astronomie positive; par elle, toute 1 immensité des faits astronomiques nous apparaît comme n'étant qu'un seul et même fait envisagé sous d'innombrables points de vue : à savoir, la tendance constante des molécules les unes vers les autres en raison directe de leurs masses^ et en raison inverse des carrés de leurs distances. Quant à rechercher ce qu'est en soi la pesanteur, quelles en sont les causes, ce sont des questions dont la solution ne peut être poursuivie que dans le domaine de l'absolu, par delà le mande phénoménal ; Newton lui-même, d'ailleurs, ne songea jamais à se préoccuper de ce que pouvait être en soi la gravitation. Toutes les portions du savoir humain s'élèvent ainsi successivement au méridien de la positivité, mais elles parviennent d'autant plus lentement à cet étal positif que leur complexité est plus grande, et qu'elles exigent dès lors la constiUition préalable d'un plus grand nombre d'autres sciences moins comjjlexes. et dont elles dépendent. La Psychologie, qui est l'un des fondements de la science soc'ale et de la morale, atteint en ce moment
G DISCOURS rHlL0S01'IIl(,)Li:S
son état positif, et sa constitution suit celle de la Biologie; aussi longtemps que l'on se préoccupa de rattacher les phénomènes de l'esprit à une substance spirituelle propre^ distincte de l'organisme, la psychologie conserva un caractère métaphysique; aujourd'hui qu'un nombre de savants déplus en plus imposant, abandonnant la .préoccupation de Yen soi de l'esprit, destiné à restera jamais inconnu, considère les pliénomènes psychiques comme fondions de l'organisme, on peut dire que la psychologie atteint sa phase positive, qu'on en fasse d'ailleurs une science distincte ou la branche la plus élevée de la biologie.
La Morale, qui va faire l'objet de ce cours, offre en ce moment un spectacle qu'aucune partie du savoir humain, hormis la psychologie, ne présenta jamais au même degré^ c'est de se trouver divisée entre la théologie, la métaphysique et la philosophie positive simultanément ; mais la décroissance de l'esprit théologico-mélaphysique et la croissance de l'esprit positif dans le domaine de la morale sont manifestes, et nous y voyons l'éclatante vérification de la loi d'Auguste Comte.
Longtemps l'antagonisme n'exista qu'entre la théologie et la philosophie métaphysique, et cette philosophie eut l'impérissable gloire d être le premier arli.-an de l'émancipation de l'esprit humain et de la conscience humaine; mais dans la dernière moitié de notre siècle, la conception scientifique de la morale s'est peu à peu dégagée de la métaphysique elle-même, pour s'y opposer finalement. Telle qu elle se présente, elle est à la fois le résultat de l'élimination progressive des concepts métaphysiques et du développement des sciences : delà biologie, de la psychologie, de la science sociale.
C'est ainsi que la lutte s'établit d'une part entre la théologie et la métaphysique unie à la science, et d'autre part qu'elle devient de plus en plus pressante entre la métaphysique et la philosophie positive ou expérimentale. Lutte
CONSTITUTION Itl-: LA MORALE FOSmVL <
grandiose qui domine toutes les autres, où s'agitent les destinées mêmes de l'inmianilé" celui qui assisternit impassible à ces déchirements de la pensée philosophique, marquerait par là même que l'avancement de la civilisation est de peu de prix pour lui.
C'est que le principe moral, qui est destiné à régler la conduile de l'individu, apparaît dans la société comme la loi fondamentale de l'équilibre de toutes les parties du corps social ; les causes [)erlurbatrices de cet ordre social ont leur retentissement dans la conscience individuelle, et les perturbations de la conscience individuelle se projettent dansla sociélé ■ la constitution de l'ordre social et la direction morale des individus sont les deux aspects d'un même problème, bien qu'il faille, pour le résoudre, agir à la fois sur les individus et sur la société ; rantagcnisme entre nos conceptions de la loi morale qui livre les consciences individuelles à l'anarchie, est eu corrélation avec cette marche oscillatoire des sociétés modernes, successivement sollicitées par un type social supérieur, ou se laissant ramener vers un type social inférieur.
Mettre un terme à notre anarchie morale, ce doit être la préoccupation de quiconque aime sincèrement l'humanité ; y mettre un terme en assurant le triomphe de la morale qui acqueria la plus indiscutable généralité possible, dont l'empire se constituera le plus pacifiquement, qui communiquera aux hommes la plus feirne volonté, la puissance pratique la plus efficace, vrai critérium de la valeur des systèmes de morale comme on l'a justement établi, ce doit être l'aspiration de quiconque veut rendre plus régulière et plus sûre l'évolution progressive de nos sociétés tourmentées. Or. les gages d'universalité, de stabilité, de paix, d'efficacité, de force, sont du côté de la morale positive, de la morale purement humaine.
Pour la théologie, la loi morale n"estautie chose, comme l'a définie le célèbre théologien Bergier, que la volonté
même de Dieu intimée aux créatures intelligentes : c'est-àdire que riio'.nme est par lui-même incapable de s'élever à la loi qui régit la société, et qu'il doit l'emprunter à une autorité extérieure.
C'est contre cette déchéance de la nature liumaine que la philosophie moderne, métaphysique ou positive, a réagi avec un accord de plus en plus général et plus profond. (( L'indépendance de la morale par rapporta la religion, dit le plus savant critique des systèmes de morale, M. Alfred Fouillée, est un point sur lequel sont d'accord presque tous les philosophes dignes de ce nom, positivistes, criticistes, spiritualistes, matérialistes. »
Cet accord croissant que signale M. Fouillée, général à l'égard de la théologie révélée, est moins généial à l'égard de la théologie naturelle qui s'associe souvent avec la métaphysique; il marque l'évolution de la pensée philosophique dans la seconde moitié du xix^ siècle. II y a trente ans, la publication d\m livre comme celui de Proudhon De la Justice dans la Révolution dans l'Église, livre dans lequel il combat la morale transcendantale, était une entreprise audacieuse dont le principe heurtait un grand nombre d'esprits philosophiques; aujourd'hui le divorce tend partout à se consommer (et c'est ce qui fait que les triomphes de la théologie sont nécessairement passagers). Que la morale doive être indépendante de toute conception théologique, c'est ce qui résulte d'abord du développement logique même de nos institutions. La morale est une nécessité sociale ; si on la rattache à une conception de l'absolu, la nécessité de reconnaître un dogme commun en sera la suite naturelle, et si cette reconnaissance n'est pas spontanément unanime et spontanément permanente, la morale théologique atteindra la liberté de la pensée. La tolérance et sa forme juri dique, la liberté de penser, doivent embrasser tous les modes de concevoir l'Absolu, y compris la négation même de l'Absolu ; elles doivent donc trouver leur point d'appui, non
dans une doctrine quelconque de l'A.bsolu, mais dans le respect du sujet pensant lui-même, considéré comme antérieur et supérieur à toute conception dogniatique.
Mais, d'autre pirt, le développement de la philosophie rend de plus en pins impossible la subordination de la morale à la théologie. La science moderne est tout entière enfermée dans le cercle de la relativité de nos connaissances ; en dehors de ce cercle est le vaste océan de l'inconnaissable dont les flots viennent battre les rivages de la science : des philosophes comme Liltré ont admis que notre conception de l'inconnaissable correspond à une réalité transcendante ; et nul penseur ne peut leur en faire un reproche; mais pour qu'on y put appuyer la morale, ce à quoi Littré ne songea jamais, encore faudrait-il déterminer les attributs de l'inconnaissable, et parmi ces attributs placer une volonté qui prescrivît la loi morale. Sir Herbert Spencer, sortant un peu plus de la réserve que Littré s'était imposée, a vu dans l'inconnaissable la puissance^ dont l'univers est la manifestation ; mais encore n'a-t-il pas fait de celte puissance la source directe de la morale, et Spencer s'est-il prononcé lui-même contre la morale théologique. C'est qu \ peur restituer à rinconnaissable ce commandement moral qu'il exercerait sur l'homme, il faudrait lui rendre la personnalité divine, la providence, il faudrait assurer à l'homme l'immortalité, comme gage de la sanction de la loi divine; toutes choses sur lesquelles la sinjple aperception de l'Absolu ne permet pas de se [jrononccr. Des philosophes contemporains, préoccupés de rendre à la morale un fondement religieux, se sont emparés des concessions faites par Littré et Spencer et marquent [)ar là l'apparition d'un nouveau dogme. Quoi! des positivistes, des évolutionnistes reconnaissent non seulement qu'il ) a quelque chose au delà des phénomènes, mais ils lui reconnaissent un premier attribut : la puissance. Pourquoi toute la série des attributs divins ne se reconstituerait-elle pas ? C'est ainsi que M. Caro sonne le glas de
10 DISCOURS PHII.OSOPHIOLES
mort du positivisme, du déterminisme, du naturalisme dans une étude intitulée : Comment les dogmes renaissent. élud& destinée à fournir la contrepartie du poignant manifeste p\ibliépar Jouffroy il y a cinquante ans, sous ce litre ^ Comment les dogmes finissent. L'Esprit humain ne déserterait donc l'Absolu que pour y revenir ; ses détachements seraient suivis d'inévitables retours? Non; il n'en est pas ainsi, et lliistoire de la philosophie n'est pas un décevant M)irage. Que des dogmes nouveaux servent aux esprits avides de divin ou d'idéal à reconsliluer une morale théologique, it n'est là rien qui doive surprendre, rien qui puisse exciter la raillerie ou le dédain ; toutes les manifestations de la pensée humaine sont sacrées pour nous. Le livre profond, inléres— ^ant et anxieux de M. Goblet d'Alviella sur VÉvolulion religieuse au xix" siècle , nous fait assister à ces efforts de la pensée religieuse pour reconstituer une dogmatique nouvelle : mais si des esprits religieux peuvent encore se réunir dans une foi commune, c'est une illusion de croire qu'une morale universelle puisse encore s'appuyer sur un dogme, et que non seulement ce dogme acquière l'unité, l'universalité nécessaire pour régler la conduite de tous les membres dece grand organisme qu'on appelle l'humanité, mais qu'il conserve d'une manière durable celle unité, celte universa^ lilé. D'une part, la conception nue et abstraite de l'inconnaissable ne peut servir de fondement à la morale, parce qu'on ne saisit pas son lien avec elle; d'autre part, sur cette Irame de l'inconnaissable, l'Esprit humain peut tisser des. dogmes multiples, que l'impitoyable critique humaine livrera à une instabilité toujours renaissante, entraînant ainsi dans le même péril la loi morale elle-même.
Si nous voulons en second lieu avoir une idée de la conception métaphysique de la loi morale, nous nous tournerona vêts le plus grand des métaphysiciens modernes, vers Emmanuel Kant, le penseur illustre dont Proudhon n'a pas craint dédire qu'aucun mortel ne l'égala jamais.
CONSTITUTION DE LA MORAL!:: l'OSITlVK 1 t'
Pour KanUcorniue pour les posilivislcs cl pour sir Herbert Spencer, par les re[)réseiitalionsque nous recevons des sens, nous ne connaissons pas les choses comme elles sont en ellesmêmes, mais seulement comme elles nous affectent : il suit de là que derrière les phénomènes, derrière les représentations dont nos sens fournissent les éléments, il y a le noumène, l'inconnaissable, l'Absolu ; comme êtres sensibles^ nous sommes confmés dans le monde phénoménal et nous ne pouvons rien affirmer de l'Absolu ; cependant, la raison dont l'homme est doté télève au-dessus du monde sensible; c'est la faculté qui le fait [jénélrer dans le monde supia sensible, dans rVbsolu ; c'est là même qu'elle ira recueillir la loi morale, d'après le philosophe ; et de même qu'il avait consacré son livre sur la Critique de (a raison pare, h établir la relativité des connaissances humaines, de même il consacre sa Mélaphysique des mœurs et sa Critique de la raison pratique à réintégrer l'Absolu dans le domaine moral.
Cette loi morale exprimerait la direction constante, réelle^ effective de notre conduite, si nous étions des hommes absolument raisonnables, dégagés complètement de notre enveloppe sensible, soustraits aux lois de la nature physique ; dans cette hypothèse, la loi morale serait pour l'homme raisonnable exactement comme la loi de gravitation pour des coips dans le vide. Mais nous sommes des êtres senisibles, noire volonté est sollicitée par toutes les conditions dérivant de notre nature physique; dès lors, la loi morale sera pour nous une loi idéale, une tendance abstraite, exprimant ce que l'homme doit tendre à réaliser, et non plus ce qu'il réalisera nécessairement.
La loi morale est ainsi pour lui le commandement de la raison humaineàla volonté humaine, ella liberté de l'homme sera la faculté de s'v soustraire et de s'y conformer.
La loi morale conçue a priori par Kant, n'empruntera rien à notre nature sensible, rien à l'expérience, rien au
monde relatif et phénoménal, elle n'aura eu dans sa genèse aucun contact avec la matière.
Si elle exprimait le rapport d'un sentiment, d'un désir de- l'homme avec ses actes, elle aurait quelque chose de contingent, de relatif ;' imaginez que la loi rnorale exprime la tendance de l'homme à réaliser le bonheur, à réaliser son intérêt, comme le bonheur et l'intérêt sont relatifs, la loi n'aurait pas une base immuable, et c'est ce que Kant ne peut admettre. Il faut que cette loi, pour lui, revête un caractère universel et absolu ; et c'est à son origine qu'elle le devra.
Vous pouvez ruaintenant comprendre sa magnillque invocation au devoir : « Devoir 1 mol grand et sublime, toi qui n'as rien d'agréible ni de llatteur, et commandes la soumission, sans pourtant employer, pour ébranler la volonté, des menaces propres à exciter naturellement l'aversion et la terreur, mais en le bornant à pioposer une loi qui d'ellemême s'introduit dans l'àme et la force au respect, sinon toujours à l'obéissance, et devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu'ils travaillent sourdement contre elle, quelle origine est digne de toi ? Où trouver la racine de ta noble tige, qui repousse fièrement toute alliance avec les penchants, celle racine oii il faut placer la condition indispensable de la valeur que les hommes peuvent se dormer à eux-mêmes ? »
Ce sera dans l'absolu que Kant trouvera la racine du devoir ; et coaime la loi morale n'empruntera aucun élément à l'expérience, elle ne pourra plus être pour lui que la formule même de l'universalité d'un principe dirigeant de la conduite humaine. Aussi expiime-t-il la loi morale en disant : agis toujours de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être considérée comme un principe de législation universelle.
L'homme, en obéissant à la loi morale, ne sera pas déterminé dans ses actes par l'idée d'un objet conmie le
plaisir qu'il poursuivra ; au contraire, il ne puisera de molif que dans la raison, il n'obéira qu'à cette tendance rationnelle à agir, connue si ses actes devaient devenir des règles universelles de conduite.
La loi rationnelle de la morale, conçue en dehors de l'expérience, s'appliquera non seulement à tous les hommes, mais encore à tous les êtres doués de raison, si haut qu'ils soient placés au-dessus de l'humanité ; elle s'appliquera non seulement à une phase déterminée de la civilisation, à un milieu déterminé, mais elle sera commune à tous les lieux, à tous les temps, comme à tous les êtres raisonnables. Inflexible, absf^lu, immuable, tel nous apparaît le commandement de la raison, le catégorique impératif de la raison pratique de Kant. Pour employer la belle expression de Turgot, cette loi morale n'a pas, ne peut pas avoir d'histoire. Ce qui la caractérise comme conception métaphysique, c'est qu'elle est le rayonnement même de l'absolu sur le monde phénoménal qu'elle entreprend de régler ; ce qui la distingue de la conception théologique révélée, c'est qu'elle n'est pas le commandement d'un Etre divin, et quelhomme s'élève spontanément par l'effort de sa raison à cette conception absolue. Seulement Kant devait, par un retour vers la théologie, rattacher lui-même la loi rationnelle à la Divinité considérée par lui comme la source de tout principe moral.
La critique, qui a ébranlé la philosophie pratique de Kant, a marqué l'opposition de cette conception immuable et absolue de la loi morale avec la relativité des êtres qu'elle est destinée à régir ; là est l'inévitable péril de toute conception métaphysique, le principe même de son instabilité.
Pendant que la théologie et la métaphysique elle-même proposent à l'homme un but supra-sensible, la philosophie expérimentale ou positive ne lui propose qu'une fin terrestre; pendant que la théologie et la métaphysique s'efforcent de fonder la morale sur l'absolu, la philosophie expérimentale
Tie recherche de p^int d'appui que dans l'ordre phénoménal, dans les lois qui le régissent.
La conception positive de la loi morale et les essais de conceptions positives de cette loi, que vous voyons se dégag-er de plus en plus nettement, procèdent delà dissolution de la métaphysique, des progrès de la psychologie positive, de la biologie et de la théorie de l'évolution, et de ceux de la sociologie.
C'est ainsi que Proudhon, l'un des moralistes les plus rigides du siècle, fonde sa doctrine morale sur un fait de conscience, sur la réalité de la justice, et il oppose la conception de l'iminanence de la loi morale à celle de la transcendance ihéologique et métaphysique qui place la source de la moralité au dehors de l'homme. Proudhon semble considérer la justice comme une faculté irréductible de l'homme, constante, et c'est là qu'on a retrouvé l'empreinte de la métaphysique dans sa théorie de l'immanence. Celte faculté a une genèse propre. Si Proudhon avait développé ses études psychologiques, il eût réussi sans doute à jeter de vives lumières sur la genèse de la conscience morale et à marquer nettement le lien qui unit la morale à cette portion du savoir humain.
John Stuart Mill est peut-être de tous les philosophes contemporains celui qui montra le mieux que la constitution d'une morale scientifique dépend de la constitution d'une psychologie scientifique ; lorsque l'on embrasse dans ses grandes lignes sa théorie utilitaire, on est frappé de l'unité qu'elle puise dans la psychologie : c'est, en effet, la loi d'association des idées et des sentiments qui permettra à Mill d'expliquer la genèse des sentiments altruistes, la combinaison de plus en plus intime, dans notre conscience, du sentiment qui nous porte vers autrui et de celui qui nous porte vers nousmêmes ; c'est la loi d'association qui expliquera chez Mill le sentiment de l'obligation morale ; elle rendra inévitable cette sanction morale intérieure de nos fautes qui s'appelle le
remords et qui sera, d'après lui, comme la révolte des sentiments moraux normalement associés dans la conscience.
Les liens qui rattachent aujourd'hui la morale aux sciences positives se sont ainsi noués successivement. Dans la doctrine de sir Herbert Spencer, la loi d'association des idées ^t des sentiments est conçue non seulement comme régissant les manifestations morales de l'homme actuel, mais comme ayant régi les manifestations morales de toute la chaîne de ses ancêtres ; les expériences des actes moraux et de leurs résultats accumulés par les générations, ont non seulement fortifié dans la conscience des associations de sentiments et d idées, mais de celte expérimentation successive il est résulté peu à peu des changements de structure dans les centres nerveux, et ces modifications se sont transmises par hérédité; ces structures héréditaires nous rendent aptes à être affectés d'une certaine manière, à donner à notre conduite une certaine direction; grâce à elles, certaines facultés d'intuition, certaines émotions répondant à une conduite juste ou injuste, seront plus promptes à s'éveiller; engénéralisant ainsi dans le temps l'application de la loi psychologique, sir HerbertSpencer nous fait assister à la formation, au développement d'un véritable or^an^sme mora/ ; et la science des mœurs vient s'appuyer non seulement sur la psychologie, mais sur la biologie tout entière elle-même.
Si l'on voulait caractériser la philosophie morale de Bentham, qui exerça une influence si profonde au xix^ siècle en Angleterre, il faudrait dire que son œuvre est la synthèse de la doctrine de lintérêt personnel des utilitaires français du xvui* siècle et de la science économique telle que la conçut Adam Smith. Son utilitarisme s'appuie sur la psychologie empirique dHelvétius et sur la seule partie de la sociologie qui ait reçu au xvii* siècle une constitution scientifique. On ne comprendra rien à la doctrine morale de l'accord des intérêts détendus par Ilentham, sans avoir sans cesse présent à l'esprit l'optimisme économique d'Adam
16 DISCOUUS PIIILOSOPHIOUES
Smilli. Siuilh a basé l'économie polilique surl'inlérèt personnel ■ sa donnée fondamentale est que l'homme, en poursuivant son avantage individuel, réalise nécessairement celui d'autrui. Bentham a fortifié sa morale utilitaire de cet emprunt fait à Adam Smilh ; sa doctrine morale de l'identité des intérêts n'est que le reflet de l'harmonie préétablie des inléiêts qui domine l'œuvre entière d'Adam Smith. Le lien de la sociologie et de la morale ne se rompit point lorsque les progrès des recherches eurent modifié ou renversé la doctrine optimiste du fondateur de l'économie politique ; Mill a trouvé, par exemple, dans la loi de l'association des idées et des sentiments un lien plus solide que celui de Bentham entre la morale et la sociologie.
A mesure que la science morale se développe, ses rapports se marquent plus nettement avec toutes les autres parties du savoir humain. Nulle entreprise philosophique ne révèle mieux cette marche progressive de l'éthique que l'œuvre de sir Herbert Spencer, bien qu'elle s'éloigne, d'après moi, beaucoup encore de la conception défmilivedela morale. Le lien qui le rattache à Bentham et à Mill est visible encore ; pour lui comme pour eux, l'homme tend à la plus grande félicité possible, et c'est, pour lui comme pour les utilitaires, le mobile de la conduite humaine; mais sir Herbert Spencer entreprend d'élever la morale au degré de positivité auquel Newton réussit à élever l'astronomie ; il reconnaîtra que ses prédécesseurs ont recueilli un ensemble de vérités générales applicables à la conduite humaine, mais leur œuvre, à ses yeuXj a conservé encore le caractère empirique des travaux des précurseurs de Newton; aussi cherchera-t-il à atteindre, comme Newton, certaines vérités d'une telle généralité qu'il en puisse déduire les règles nécessaires de la conduite de l'homme. Dans sa pensée, enrichie de tous les travaux du siècle en biologie, en psychologie, en sociologie, la recherche du bonheur prendra un caractère plus défini, ce sera la tendance à réaliser la conservation et le développement le plus
complet delà vie. La morale se proposera pour objet de rechercher comment et [XJiirquoi certanis modes de conduite sont utiles à la conservation ou à l'accroissementde la vie, et pourquoi certains autres sont funestes.
La vie pour i homme isolé se ramène à un ensemble de rapports avec le milieu physique extérieur, tels par exemple que les échanges de matière et de force auxquels se réduit la vie organique de l'individu ; pour l'homme social, la société constitue un milieu nouveau qui s'interpose entre lui et le milieu physique, et la vie implique alors un échange de services, une coopération plus ou moins étendue de l'individu avec les autres individus coexistant avec lui.
L'homme s'adapte plus ou moins parfaitement à ce double milieu ; c'est-à-dire que spontanément il réalise une vie plus on moins large, plus ou moins complète : la science, par l'observation de cet ensemble de rapports, révélera les conditions d'une adaptation normale, les besoins réels des individus qui doivent trouver leur satisfaction dans le milieu physico-social de la vie,
La morale sera dès lors la science qui déduira de la connaissance de ce vaste ensemble des conditions internes et externes de la vie, les lois de la conduite pratique de l'individu ; ce n'est que sur des données positives empruntées à ces ordres de connaissances qu'elle pourra se fonder solidement. La morale, science qui se propose de rechercher ce qui doit être, se base ici sur les sciences qui étudient ce qui est.
La morale positive a donc pour base les conditions nécessaires de l'existence normale et de l'amélioration humaine.
Les lois de la conduite morale sont déduites de la connaissance positive des conditions de la vie ; ce sont des lois dérivées des lois empruntées aux sciences qui se proposent pour olijet l'étude de la vie individuelle ou de la vie sociale.
Plus les êtres deviennent complexes dans leur organisation, plus leurs fonctions se différencient et plus aussi les
DISCOURS PHILOSOPUIQUES 2
18 DISCOURS l'Hll.OSOPHlOUES
formes de leui' conduile deviennent complexes et variées. C'est pour i'iiomme que le milieu est devenu le plus complexe, et les aspects de la morale, les conditions d'adaptation de l'homme sont plus nombreuses que pour tout autre être. La morale présente pour lui un aspect physique^ un aspect bioloijl'jUe, un aspect psycholoyujue, un aspect soc/ohgùjue, parce que les phénomènes nouveaux torment un ensemble de rapports à la fois physiques, biologiques, psychologiques, sociaux.
Elle a un aspect purement physique parce que tout mode d'activité de l'homme se résolvant datjs une dépense d'énergie, l'activité normale de l'homme doit se soumettre avant tout aux lois qui régissent la conservation de la force.
Avec la tendance à la généralisation qui caractérise son génie et dont il n'est pas toujours maitre,sir Herbert Spencer a voulu asseoir la morale sur le principe de la plus haute généralité possible : celui de la conservation de la force ; on lui reprochera ici d'avoir dépassé les bornes de l'expérience, mais on n'ébranlera cependant point par là son essai de Morale positive, caries vérités fournies par l'expérience lui suffisent.
Physiquement considérée, la morale exprimera un équilibre de forces ; sous son aspect biologique, elle sera l'équilibre des fonctions de l'organisme : l'activité de l'homme tend et doit tendre à s'adapter au milieu, de telle façon que chaque fonction de l'organisme s'accomplisse normalement et que toutes les fonctions, considérées dans leur ensemble, se balancent et assurent une vie complète, bien équilibrée.
Sous son aspect psychologique, ce que la science des mœurs considère, ce sont des actes volontaires déterminés par le sentiment, guidés par l'intelligence. C'est là qu'est le siège véritable des plus graves problèmes de morale que la théologie et la métaphysique aient soulevés, et qui pèsent de leur poids redoutable sur la pensée philofophique : i.i genèse de la conscience morale et du lien d'obligation, la
liberté, la responsabilité, la sancliuti morale. Transporter ces problèmes dans le domaine de la relativité scientifique, les traduire en termes scientifiques, c'est la principale mission de la science morale, aux efforts de laquelle s'associent de plus en plus intimement, l'anthropologie moderne et la statistique morale avec leurs puissantes méthodes d'investigation.
On jugera de l'avancement de la Psychologie morale par les belles observations de sir Herbert Spencer, sur la genèse de l'obligation morale, sur révolution des formes principales de la sanction morale ; il suffira de rapprocher de ces pages profondes, les observations de Benlham par exen)ple, pour se convaincre que les vérités morales croissent à la fois en précision et en complexité.
La morale a enfin un aspect sociologique, parce que la plupart des actes moraux concernent des individus associés, et que la loi murale tend à régler la coexistence et la coopération des individualités. C'est dans la sociologie morale que cette tendance de l'homme à réaliser l'équilibre apparaîtra sous sa forme la plus complexe.
La morale conçue d'abord comme équilibre de forces (point de vue physique), puis, comme équilibre do fonctions (point de vue biologique), comme équilibre des sentiments dans la conscience (point de vue psychologique) est conçue enfin comme équilibre des désirs, des intérêts, des sphères d'activité dans la société même. Des hauteurs d'une physique abstraite, la pensée de Spencer est descendue dans les régions où s'étalent toutes les formes de la vie, et la loi morale, qui exprime l'harmonie de l^omme et de la société, n'est que le rayonnement dernier de la loi suprême, selon laquelle se balancent dans l'Univers toutes les modalités de la force indestructible.
Lorsque l'esprit humain a réussi à construire de telles synthèses, on peut sans crainte affirmer que la Morale atteint sa phase positive. Cette constitution finale de l'Ethique suit
d'ailleurs avec une logique rigoureuse la couslitulion positive des sciences du milieu physique, de la Biologie, de la Science sociale ; elle n'est autre chose qu'une déduction systématique de toutes ces sciences combinées ; la connaissance des lois de ce qui doit être procède de la connaissance des lois de ce qui est : celle-là ne pouvait nous venir avant celle-ci, mais elle devait nous venir après celle-ci.
C'est pour cela que les penseurs positifs les plus puissants de ce siècle, les Comte, les Spencer qui ont embrassé, dans leur incomparable effort, l'Encyclopédie du savoir humain, et qui ont l'un et l'autre tenté de fonder la sociologie ou science des sociétés humaines, se sont l'un et l'autre aussi proposé de couronner leurs travaux par la constitution d'une morale positive. Comte fut surpris par la mort avant qu'il eût pu réaliser son projet ; sir Herbert Spencer, sentant ses forces défaillir, s'est hâté de livrer au monde savant l'esquisse ou le prodrome de son œuvre, pour être assuré qu'elle ne périrait pas tout entière. La loi morale, à la fin de notre grand xixe siècle, n'apparaît pas à l'Humanité sur un nouveau Sinaï, au milieu des éclairs et du tonnerre, révélant la sombre majesté d'un législateur divin. La morale apparaît avec une dignité sereine, au sommet de l'édifice des connaissances positives recueillies patiemment par l'humanité elle-même ; elle a ce fondement impérissable, et c'est là qu'il faut rechercher cette racine du devoir que le génie de Kant faisait pénétrer encore dans l'absolu. Humaine dans ses origines, humaine dans ses fins, la Morale positive défiera cependant l'instabilité des conceptions théologiques et métaphysiques, et nul ne tentera de l'ébranler, qui ne tente d'ébranler en même temps le système tout entier des acquisitions scientifiques du genre humain.
ET LA CONSTITUTIOX PROGRESSIVE DE LA SoCIOLOGIE AU XI\e SIÈCLE
(Conférence faite en 1889)
Messieurs,
Le 19 mai 1825 le célèbre réformateur socialiste, H. de Saint-Simon adressait, en mourant, ces dernières paroles à ses disciples : « La poire esl mûre, vous devez la cueillir. » La poire, c'était une doctrine nouvelle destinée, dans la pensée de ce profond esprit, à mettre à la fois un terme à l'anarchie intellectuelle du siècle et à nssurer l'émancipation progressive du prolétariat et sa participation finale à tous les bienfaits de la civilisation. La poire, hélas! n'était pas mûre, et l'Ecole Sainl-Simonienne, en se constituant, allait ouvrir au contraire le débat le plus solennel et en même temps le plus passionné du siècle, puisque le problème des destinées sociales y est engagé ; ainsi l'auteur du Nouveau Christianisme a[)portait, lui aussi, la guerre, non la paix
La guerre dans le domaine de la pensée sociale, la guerre entre deux modes de concevoir la vie des nations et son développement, entre le mode économique et le mode socialiste de poursuivre la réalisation de l'Ordre et du Progrès.
Les fondateurs de l'Économie Politique au xvui* siècle, ont considéré la vie économique des sociétés comme un
phénomène naturel, soumis à des lois antérieures et supérieures aux arrangements des législateurs. De là ce beau nom de Physiocratie (Gouvernement fie la nature) que se donna l'école française de ce grand siècle.
L'homme est subordonné au milieu naturel par ses besoins, il y puise les éléments matériels de leur satisfaction, c'esl-à-dire la richesse. La parcimonie de la nature oblige l'homme à réagir sur elle pour atteindre cette satisfaction. La forme générale de la réaction de I homme sur la nature est le travail : dans nos sociétés oiganisées, le travail est une véiitable fonction sociale, car chacun l'accomplit pour satisfaire indirectement ses besoins par rechange, en satisfaisant directement les besoins des autres ; c'est par là que se révèle une coopération incessante de tous les membres de la communauté à la satisfaction des besoins de tous, et c'est ce qui fait que la richesse accompHt une succession de phases, qui correspondent aux dilTérenles fonctions économiques.
La vie économique dos nations s'accomplit ainsi tout entière dans ce cercle inllexible qui va du besoin à la satisfaction du besoin. Ce fut l'un des grands moments de 1 histoire de l'esprit humain que celui où ces phénomènes de richesse apparurent comme se succédant d'eux-mêmes dans un certain ordre, où la sociélé devint comme un organisme immense étendant dans l'espace et le temps une solidarité infinie, où tout homme, en poursuivant, dans sa sphère propre, ses satisfactions personnelles, contribua à réaliser à chaque moment, sans le vouloir, les conditions matérielles de la vie de tous.
On comprend que ceux qui entrevirent les premiers cette ■organisation sociale naturelle nient 'Hé pénétrés dune admiration telle qu'ils en soient venus à [)lacer les œuvres incon- .scientes de la nature humaine, bien au-dessus de toutes les oeuvres conscientes et voulues, et qu'ils aient été portés à assigner un caractère invariable et absolu, à attribuer la
l'économie F^OLITIOUE 23
plus liaule perfection et la plus grande justice réalisable à cette œuvre merveilleuse d'une multitude d'individus qui n'ont besoin, pour l'accomplir, ni de s'entendre ni de se conuiiître.
Or, c'est précisément sur le mode de concevoir l'accomplissement le plus régulier, le plus juste, le plus parfait du mouvement social de la richesse que se séparent surtout les deux grandes doctrines, marquant deux directions de l'esprit humain. Le trait fondamental de l'économie politique est de considérer ce mouvement circulaire de la richesse comme soumis à des lois naturelles communes à tous les milieux, à tous les temps ; l'homme, abandonné exclusivement à son intérêt individuel, placé dans des conditions de r//'o// qui assurent l'opération de cet intérêt la plus libre, la plus uniforme, la plus constante, ayant pour point d'appui et pour garantie la propriété individuelle, telle que l'évolution historique nous l'a léguée, mais érigée parla science classique à la dignité d'institution invariable de la nature, 1 homme tend à réaliser l'ordre économique le plus voisin de la perfection et de la justice. C'est la conception d'un ordre spontané, institution de la nature ellemême, immuable, résultant de l'opération exclusive de 1 intérêt personnel qui forme le forid de 1 économie politique. Dès lors, à ses yeux, le législateur humain, organe de la volonté collective, qui n'a point créé cet ordre, n'a d'autre mission que de faire respecter l'œuvre de la nature, et sa fonction se ramène à ce que Adam Smith appelait la justice négative et ce que Herbert Spencer a depuis nommé l'action régulatrice-négative de TEtat. Par là, les sociétés constituées se rapprocheront d'elles-mêmes de cet ordre invariable et absolu, dominant les formes changeantes de l'histoire, .«orte d'éden philosophique dont les [etiples ne se sont éloignés qu'au prix de leur déclK-aiice et de leur ruine.
De leur côté, tous les systèmes socialistes ont ce trait
commun de nier que les intérêts individuels laissés à leur libre développement dans les conditions de droit auxquelles l'homme politique assigne un caractère naturel, tendent à réaliser spontanément un ordre social conforme à la justice: ils y rattachent, au contraire, l'explication des inégalités persistantes dans la société moderne ; aussi, dans un commun efFort, tendenl-ils tous à ébianler la Psychologie sociale et le Droit sur lesquels s'appuie la science classique, et à leur enlever l'invariable caractère d'une conception physique ; à l'individualisme ils opposent un autre aspect du sentiment humain, l'altruisme ou la solidarité, comme si l'âme humaine s'était divisée dans le travail scientifique du siècle: ilsrecherchent les formes de droit qui assuient dans la société l'opération la plus parfaite possible de ce sentiment, soit qu'ils le substituent à l'individualisme, soit qu'il le fassent concourir avec lui. Le socialisme devient par là toute conception idéale d'un ordre social nous rapprochant de l'égalité, dépendant au moins en partie de l'opération du sentiment altruiste et réglé par un droit corrélatif, que ce droit, d'ailleurs, affecte le caractère du contrat, ou le caractère impératif de la loi. L'ordre social dont le socialisme poursuit la réalisation, rompant avec l'inflexible caractère d'une institution spontanée et naturelle, se présente comme étant furtout d'institution humaine, réfléchie et voulue: et la justice négative fait place à une justice positive.
Tel est le dualisme de la pensée sociale dans ses traits essentiels; tel est, sous la l'orme la plus haute, le problème social que Saint-Simon soulevait en i8'i5.
Ordre d'institution naturelle, ordre d'institution bumaine et historique, justice négative, justice positive, individualisme, socialisme, tels sont les éléments du conflit qui s'agite au-dessus des luttes des classes dans le monde des idées. C'est vainement que Ton s'efforcera de rétablir l'unité de la pensée humaine en niant le socialisme: protestation incessante contre l'inégalité, rayonnement des espérances du
l'économie politique 25
prolétariat, projection de l'idéal, le socialisme, basé sur un aspect indéniable de la nature humaine, reparaît toujours sous des formes nouvelles.
J'entreprends de vous montrer à grands traits qu'un tel antagonisme n'est irréductible que pai- l'opposition de conceptions absolues, et qu'une science nouvelle qui se développe sous nos yeux est destinée à y mettre un terme en brisant toutes les formes absolues et immuables de nos conceptions, et en considérant tous les aspects de la vie sociale comme relatifs dans le temps et l'espace, comme soumis dans leur ensemble aux lois d un développement historique dont la découverte maïquera la fin des systèmes métaphysiques, et fixera l'étendue de l'action de I homme social sur sa piopre destinée. Par elle, la conception d'un ordre naturel absolu s'effacera peu à peu pour disparaître, et l'idéal socialiste projeté d^abord à une grande dislance sur la ligne du temps ou circonscrit dans ime forme abstraite et inflexible, se rattachera de plus en plus à la réalité présente par les liens de la continuité historique,
La Sociologie est la science qui traite de la structure et de la vie des sociétés ; elle considère tous les modes d'activité sociale comme convergeant vers un résultat commun : la vie de l'ensemble, dont ils deviennent des fonctions ; elle les étudie dans leurs rapports, dans les réactions mutuelles qu'ils exercent les uns sur les autres, et les transformations corrélatives qu'ils subissent dans une commune évolution historique.
Tous les modes d'activité des sociétés me semblent pouvoir être disses en trois ordres : l'activité économique en est la forme matérielle, parce que le milieu physique intervient toujours comme facteur dans ses phénomènes. La richesse à laquelle cette activité s'applique n'est autre chose que la matière utilisée par 1 homme.
L'activité spirituelle des sociétés est le prolongement dans l'être collectif de la vie psychique de l'individu, c'est donc
Ja psychologie sociale : elle comprend le développement Inlellectu"?!, esibélique, aiTeclif et moiiil des sociélcs poursuivant ce triple objet : le vrai, le beau, le bien, comme l'activité économique poursuit l'utile. Le troisième mode d'activité collective c'est le retour dans une forme pratique de l'activité spirituelle sur l'ensemble des manifestations spontanées des sociétés ; c'est l'aclivild régulatrice qui comprend la Morale pratique et le Droit, en un mot l'Ethique.
Il s'agit maintenant de montrer comment l'activité économique est de plus en plus intimement unie par les penseurs modernes à ce vaste ensemble, comirient l'Economie politique se tiansforme sous nos yeux en une Sociologie économique, et comment, dans cette transformation, elle puise la vertu suprême d'assurer une solution au problème social.
Le point de vue sociologique n'exclut |)as l'étude spéciale d'un mode d'activité de la société tel qu:; le mode économique, mais il impose de ne l'isoler jamais de l'ensemble, et d'embrasser sysiématiqueraent tous ses rapports avec l'ensemble; c'est par l'élude de ces relations que cbaque partie du savoir social acquiert comme une vie et une fécondité nouvelles ■ c'est ainsi que le pbysiologisle peut étudier spécialement la circulation du sang et l'activité des centres nerveux, mais il les sépare de moins en moins de l'ensemble de 1 activité vitale et renonce à en faire l'objet de sciences indépendantes: c'est ainsi que la psycbologie classique s'est transformée en s'unissant intimement à la biologie, La sociologie économique, c'est l'étude des phénomènes économiques dans leurs variations corrélatives avec la Psycbologie sociale, la Morale et le Droit.
Je vais m'appliquer à mettre en lumière, par quelques faits essentiels, le travail de l'esprit bumain au xix*^ siècle qui mène à cette constitution de la science sociale.
S'il est vrai que la pensée synthétique du siècle se soit plus complètement réfléchie dans quelques grandes entreprises .philosophi(pies. celles de Comte, S[)encer, Scliœiïle, et que
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ceux-ci aient pu tenter de constituer directement la sociologie, ce qui fait cependant la grandeur et ce qui assure, devant l'histoire, la justification de cette vaste entreprise, c'est qu'elle est surtout 1 œuvre d'un siècle tout entier et qu'elle réstiltera finalement, avec le degré de pnsilivité q l'aucun penseur isolé ne peut lui donner, de la convergence d'innombrables efforts.
Le premier fait à recueillir c est que les progrès de la biologie ou science de la vie ont communiqué une impulsion irrésistible à la science sociale et jortifié de plus en plus cette idée maîtresse que la société est un véritable organisme, où les Jonctions économiques ont une place déplus en plus définie et sont conçues dans leur existence et leur développement en corrélation avec toutes les autres.
Aucun des grands sociologistes n'a résisté à l'attrait de l'analogie que la société présente avec l'organisme individuel; on le leur a souvent reproché avec amertume, presque toujours avec injustice ; le danger de l'analogie est d'entraîner ^ déduire l'explication des faits sociaux des lois biologiques : si des sociologistes sont tombés dans cet écart, ils ont tous préparé la correction de leur erreur en repoitant systémati- •quement leurs lecteurs vers l'étude directe des phénomènes sociaux. El en général ils peuvent répondre avec Schœfïle : <( Faites disparaître de mon livre tous les termes empruntés à la biologie, il n'y perdra rien si ce n'est la clarté de l'analogie même. »
Je soutiens même que sans la préoccupation de celte analogie, l'économie politique elle-même ne se fût pas constituée au milieu du xviii«- siècle. C est en effet une chose remar- <juable et restée complètement inconnue que le grand phénomène du mouvement social de la richesse, dont la continuité -assure la subsistance de tous les membres de la société, a «té conçu à l'image de la circulation du sang. Quesnay, en «ffet, le plus grand de tous les économistes, le père de la physiocralie. Quesnay était physiologiste et médecin, autant qu'agronome et philosophe : il a publié de nombreux Ira-
vaux sur la circulation du sang expliquée par Harvey en 1619 ; par une association intime didées, Quesnay, à force de méditations sur la vie sociale a fini, en lyô/i, parretrouver dans la société une circulation de la richesse analogue à celle du sang et de la lymphe : on peut même, et j'ai réussi à en construire les diagrammes, retrouver dans son oeuvie, la distinction essentielle de la petite et de la grande circulation ; faites disparaître I analogie physiologique, il reste ce mouvement circulaire de la richesse dont l'État, comme un centre régulateur, assure par un Droit inflexible chez Quesnay, le cours normal indéfini.
Transportez-vous au xix® siècle, des rapports plus étendus vont se nouer entre les diflérents aspects de la vie sociale, et la vie de l'esprit va se greffer sur la vie économique.
La Physiologie se constitue avec Bichat qui marque dans l'organisme humain la distinction profonde de la vie de nutrition ou vie organique, et de la vie animale embrassant les rapports conscients de Thomme avec le dehors. A. son tour, Auguste Comte qui eut la gloire, non seulement de créer le mot de Sociologie, mais de montrer la nécessité dembrasser l'étude de l'ensemble des faits sociaux, A. Comte est à ce point frappé de l'analogie de la société et de l'individu, qu'il classe les fonctions sociales eu deux ordres, l'c-dte temporel, comprenant l'activité économique et l'ordre spirituel, ou l'activité esthétique, scientifique, morale. Littré, l'illustre disciple de Comte, presque égal à son maître, précisera encore mieux leur commune pensée, en appelant la vie économique des nations, leur vie de nutrition ; et, en effet, comme la vie de nutrition des êtres organisés, elle est commune à toutes les sociétés humaines : la vie des peuples inférieurs comme celle des êtres inférieurs, ne dépasse jaujais le cercle des besoins les plus essentiels et les plus généraux de la nature humaine, ceux de l'alimentation, du vêtement, de l'habitation, c'est-à-dire le cercle le plus étroit de la vie économique, l'objet le plus réduit de la science ;
l'économie politique 29
dans loulesles sociétés enfin, comme chez llndividu, la satisfaction de ces besoins essentiels forme le but immédiat de la vie collective avant que l'homme social puisse proposer un but supérieur à la vie^
Ce n'est qu'après que la satisfaction des besoins impérieux est assurée au moins pour une partie de la société, que la vie spirituelle se dégage, que son cercle s'élargit peu à peu, qu'elle devient à son tour une ^7/1 distincle, jusqu'à ce que, dans les civilisations avancées, elle soit considérée comme la fin suprême à atteindre: c'est alors que l'activité supérieure, devenant prépondérante, tend à assujettir systématiquement l'activité économique à son propre accomplissement. Celle marche fondamentale des sociétés humaines, cette réaction de la vie morale sur la vie matérielle qui marque la grandeur de notre espèce, A. Comte l'a nettement saisie 11 n'a rien ajouté à la connaissance positive des phénomènes économiques, il a même mutilé la sociologie en écartant le droit tout entier, mais il a dénoncé les vices de l'économie politique classique, et tracé la voie de sa transformation, avec une telle pénétration, une telle puissance de génie, que MM, Ingram et Schatarella n'hésitent pas à faire remonter à ce grand homme l'honneur de la rénovation moderne de la science économique.
Cette puissante inspiration que Comte a puisée dans la conception de Bichat, d'autres penseurs, des économistes, l'ont recueillie à leur tour comme pour marquer l'unité merveilleuse de l'esprit humain. Lisez J.-B. Say, vous le verrez hanté parla conception physiologique des sociétés; mais trois grands économistes en sont plus profondément pénétrés encore, peut-être pour deux d'entre eux à leur insu. Je veux parler de Ch. Dunoyer, Frédéric List et Carey. Tous trois ont présenté d'admirables classifications des modes d'activité de la société qui, dépassant la sphèrede l'activité économique révèlent son lien avec la vie spirituelle. Ch. Dunoyer, en distinguant les travaux humains en travaux appliqués aux
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choses et en travaux appliqués aux honirues pour développer leurs facultés physiques, esthétiques, intellectuelles et morales, Ch. Dunoyer ne fait que projeter dans la société» avec l'originalité et la fermeté de son esprit, la division des deux vies du physiologiste Bichat, Carey, c'est la synthèse de Comte et de Dunoyer auxquels il ajoute l'originalité et l'entraînement idéaliste de son génie optimiste. Par ses emprunts à l'embryogénie il prépare Herbert Spencer, qui lui doit, d'après moi, des vues profondes et peut-être une direction générale.
Herbert Spencer, lui aussi, a son inspirateur dans la biologie, par un parallélisme d'un haut intérêt : c'est Ernest Baër qui constitue l'embryogénie ou la science du développement organique de l'être depuis la cellule. Baër a montré que les diilérents appareils d'organes des vertébrés proviennent de feuillets primitifs qui se forment dans l'œuf, et la division fondamentale qui y apparaît est entre les organes internes qui sont ceux de la vie de nutrition, et les organes externes, qui sont ceux de la protection, de l'activité nerveuse et de la locomotion ; Spencer transporte cette analogie dans la société.
Le trait dominant pour nous de la doctrine de Spencer, c'est le rôle qu'il assigne à l'Etat, dans la vie économique des nations.
L'Etat, centre nerveux supérieur des sociétés, ne règle directement l'activité économique qu'à l'origine des civilisations; mais à mesure qu'on se ra[)proche des sociétés les plus avancées en culture et en organisation industrielle, la coopération des parties devient de plus en plus volontaire, contractuelle : l'activité économique se soustrait de plus en plus à la direction impérative de l'Etat.
C'est alors que la production et la consommation des richesses, l'échange et le crédit, s'approprient des systèmes régulateurs qui se distinguent, finalement, aussi profondément de l'État, que le grand sympathique et le système
l'économie politique 3i
\aso-moleur se dislingucnt des cenlies nerveux supérieurs. L'Elat est ramené par Spencer, même dans nos sociétés modernes, à celte fonction unique que, avec raison, d'après moi, le physiologiste Huxley, critiquant Spencer, a appeléele nihilisme administratif, et qui n'est autre cliose, pour l'école économique de Smith et de Bastiat, que celle dassurer la justice négative, de faire respecter les contrats, de prévenir toute agression.
M. A. Schœfïle, qui prend place après Spencer dans la série des grands sociologistes, se séparera de lui sur cette question des fonctions du centre nerveux supérieur de la société. M. Schaîtïle a cet avantage sur A. Comte et Spencer d'être l'un des plus savants économistes de l'Allemagne, qui compte des Roscher, des Schœnberg, des A. Wagner. La vie économique des nations est définie par lui: le système de l'échange social de la matière et de la force avec le milieu extérieur. Elle est conçue, comme par ses prédécesseurs, à l'image des jonctions de la vie de nutrition des organismes individuels: il marque mieux seulement 1 analogie du double mouvement d'assimilation et de désassimilalion dont les organismes individuels sont le siège, et des deux phases qu'il signale dans le mouvement de ce qu'il appelle la substance interceltulaire du corps social, la richesse : sa phase progressive et sa phase régressive. Dans la nutrition sociale la phase d'assimilation ou progressive embrasse l'occupation de la nature extérieure, la production, la distribution et la répartition des richesses. La phase régressive embrasse la conservation des richesses et la reproduction de l'espèce humaine. Cet échange incessant de matière et de force n'est pas seulement la condition de la conservation du corps social, c'est aussi aux yeux de Schœffle, comme aux >eux des autres sociologistes, la condition fondamentale du développement social de l'esprit, comme connaissance, sentiment, volonté, et de cette forme supérieure de l'échange, celui des idées.
Ainsi rinfluence directe de la biologie sur la constitution de la science sociale a ce résultat essentiel de mener à une conception identique de la vie économique des sociétés.
Dans les travaux de Comte, Spencer, Schsefïle, est très clairement saisie la différence radicale qui existe entre la vie de nutrition des individus et la vie de nutrition des sociétés; chez l'individu, presque tous les actes de la vie organique sont inconscients, involontaires, réflexes. Toute l'économie d'un peuple se résout essentiellement au contraire en actes individuels, conscients et volontaires, et dont la coordination souvent spontanée et inconsciente peut cependant devenir graduellement et d'une manière de plus en plus étendue consciente et volontaire. Une atmosphère morale baignera donc toujours l'activité économique : l'homme intellectuel et moral pénétrera toujours dans la sphère de cette vie inférieure des sociétés ; mais à côté de cette pénétration individuelle se place cependant l'intervention de la conscience et de la volonté collective. C'est là que va se révéler dans la sociologie actuelle, le même antagonisme que celui que nous présentent l'économie politique classique et le socialisme moderne. Pour Spencer, interprète sociologiste d'Adam Smith, l'Etat n'est qu'un simple organe, ayant pour fonction unique d'assurer ce que Smith appelait la justice négative sans intervention directe; Spencer fait là une application de la loi biologique selon laquelle les fonctions tendent à se spécialiser de plus en plus dans les organes définis, et c'est ainsi que l'Etat, même dans notre situation sociale évidemment transitoire, est ramené à cette seule fonction ; Spencer admet pour le surplus que dans les sentiments égoïstes et altruistes de l'individu sont contenues des forces que n'ont pas de peine à créer et à développer des institutions propres à assurer la vie normale des peuples ; en disant cela il cède, d'après moi, à la fascination de Tidéal des sociétés industrielles qui s'oppose dans son esprit, avec des traits inflexibles, à la société guerrière, mais il méconnaît les résistances nom-
breuses qui retardent ou entravent la progression spontanée de nos sociétés modernes vers cet idéal.
Pour Schœlïle et pour Comte même, mais avec des difTérences profondes, l'Etat est bien plutôt un appareil nerveux complexe de l'intelligence et de la volonté sociale, en connexion avec tous les organes du mouvement de la vie collective; il n'aura pas une fonction unique, mais autant de buts généraux à poursuivre qu'il y a d'intérêts collectifs dans la société.
Devant ces divisions au sein de la science nouvelle, ce serait trop se hâter que de conclure à son impuissance dans les redoutables antagonismes scientifiques modernes. La seule conclusion légitime serait de reconnaître que l'analogie biologique ne peut fournir les éléments d'une explication dernière du développement des sociétés. Ce qu'il nous faut enregistrer de positif ici, c'est l'œuvre commune de ces philosophes : ils ont fait sortir l'économie politique de son isolement ; ils ont marqué la |)lace des Jonctions éco/iomiques dans la vie totale des nations ; ils ont uni, d'une manière indissûlu!)le tous les aspects de celte vie collective ; ils ont montré que ces aspects sont relatifs les uns aux autres dans leur existence et leur développement. Psychologie, morale, droit, économie, tout est soumis, dans le temps, à des changements corrélatifs. Il n'est plus de phénomène social, économique, juridique, moral, qui puisse être expliqué d'une manière complète et positive, sans qu'il faille pénétrer dans lensèmble du domaine de l'activité sociale ; la connaissance de la société n'est plus donnée par un assemblage de sciences distinctes d'autant plus indépendantes que leurs conceptions sont plus abstraites ; mais elle forme un véritable organisme, ou si vous le voulez elle est considérée comme si elle formait un véritable organisme.
Or c'est là la grande conquête de la sociologie. Pour le surplus, la sociologie n'appartient ni à Comte, ni à Spencer ni à Schieflle, mais à leur siècle et aux siècles futurs, les
DISCOURS PlIII.OSOl'limUBS 3
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recherches modernes y apportent des correctifs incessants, comme si le génie colleclit" de rhumanité voulait montrer qae la pensée de ceux-là même qu'il a le plus profondément inspirés n'est qu'un élément de la synthèse qu'il élabore.
Le deuxième grand fait à recueillir c'est que la connaissance de (dus en plus profonde des réactions qii exerce l' état économiqae sur la vie spirituelle des sociétés, détermine un effort de plus en plus irrésistible pour subordonner [économie politique à la morale, et que cest dans cette subordination même que la science économique puise son efficacité pratique.
Rossiji'un des esprits les plus vastes de la première moitié du siècle, nous donne, mieux que personne, une idée de l'état de l'économie politique séparée de toutes les autres sciences sociales. Rossi avait cultivé toutes les branches du droit, de la morale et de l'économie politique, et cependant il entrevoyait à peine le jour où ces sciences se réuniraient en une puissante synthèse. L'économie politique, comme science purement rationnelle, était absolument indépendante dans son domaine, et n'avait à interroger les vérités de la morale et du droit que dans la pratique.
C'est à cet état qu'elle était parvenue graduellement par l'effort de l'école d'Adam Smith. Les physiocrates l'avaient unie indissolublement à un droit absolu et constitué une véritable sociologie économique abstraite ; Adam Smith l'avait séparée de cette conception invariable du droit pour lui donner comme fondement moral un fait psychologique invariable : l'intérêt personnel' sur cette donnée Senior constitua une science à laquelle il assignait un caractère ^ssez positif pour qu'elle n'eût plus rien à emprunter aux autres sciences sociales ; le mouvement analytique atteignit son point culminant avec Rossi et Mill lui-même, qui enlevèrent à l'Economie politique théorique l'étude de la consommation des richesses, achevant ainsi de l'isoler dans ses ■antécédents et ses conséquents de tout le reste de la sociologie.
Supposez maintenant avec Rossi que ce soit un moyen
l'économie politique 35
<Je richesse imlionale que de faire travailler les enfants douze et quinze heures par jour (en fait, c'en est un dans notre pays) Celle exploitation de Tenfance ne répugnerait pas par elle-même à une science qui ne se proposerait pas d'autre but que de produire le plus [)Ossible aux moindres frais possibles. Mais en suivant ce travail excessif de l'enfance dans ses effsts ullimes. on [)énclrc dans le domaine de la vie spirituelle dont l'essor tout entier autant que le développement physique sera paralysé pour l'enfant.
La rigueur du principe économique absolu vient alors se heurter à la morale qui se révolte contre le sacrifice de l'enfance. Le but de l'utilité se subordonnera en ce cas spécial à un but plus élevé dans la pratique.
Telle est la contradiction à laquelle aboutit l'indépendance théorique des différentes sciences sociales: « Qu'est-ce donc, disait à ce propos Proudhon, que la science humaine, si toutes ses affirmations s'entre-détruisent et à qui faudra-t-il se fier? D'un côté réconomie politique nous dit: Soyez riches; de l'autre la morale: Soyez libres.»
Rossi n'aboutit à faire fléchir la science économique devant la morale que parce qu'il a poursuivi l'analyse des rapports entre certains faits économiques et l'ensemble du développement de l'homme. S'il généralisait, il ébaucherait une science nouvelle comme Cabanis ébaucha la science des rapports du physique et du moral de l'homme.
Mais ce n'est pour Hossi qu'un contact passager et les sciences sociales rentrent dans cette indépendance théorique qui rend chacune d'elles impuissante dans la pratique et ne les rend fécondes que dans des relations passagères.
Seulement, avec cette indépendance hautaine^ l'économie politique qui, théoriquement, a la richesse pour objel^ perdra souvent de vue le but qu'elle doit avoir en commun avec les autres sciences: c'est-à-dire l'homme lui-même. L'économie politique isolée deviendra trop souvent ce que Sismondi a flétri du nom de chrématistique, c'est-à-dire la
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science ninléiielle qui piend pour objet et pour bat la richesse el aboutit au sacrifice de l'iiomuie.
Il y a donc là un vaste ensemble de relations entre les phénomènes de la vie s[)ititnelle ou psychique des sociétés ; ces relations, aucune des sciences sociales isolées ne les étudie, puisqu'elles forment précisément le lien qui les unit^
Comment dès lots éclairera-t-on d'une manicie normale la pratique des gouvernements? Comment, nous dira le judicieux Ingram, réussira-t-on à réunir assez de lumières et assez d'adhésions pourrésoudie les problèmes sociaux:*
De nombreux faits nous montrent en effet que l'économie politique ainsi conçue est, vis-à-vis de la psychologie sociale, exactement dans le rapport où se trouvaient, il y a un quart de siècle, la physiologie et la psychologie subjective : i! y eut d'abord indépendance absolue, puis des contacts, puis un mariage indissoluble qui fait de la physiologie psychique la seule science positive de l'esprit. Ainsi se constitue progiessivement une physiologie psychique des corps sociaux.
11 me suffit de quelques exemples ]pour marquer l'importance de l'étude systématique des relations de l'activité économique avec l'activité supérieure des sociétés.
On connaît, par de belles analyses, 1 influence du travail prématuré et prolongé sur le développement mental et moral des enfants : les monographies de Villermé et de Ducpetiaux sont de vrais morceaux de sociologie positive; mais on s'est moins attaché à l'influence du travail des adultes. Cependant les plus grands progrès de la civilisation sont attachés à la réduction du temps du travail. En voulez-vous une preuve touchante : en i8So le bureau de statistique du travail de Massachusetts est chargé d'étudier la réduction du travail de onze heures à dix dans plusieurs Etats de l'Union. Il procède à uns vaste enquête: les réponses à cette question adressée aux ouvriers : Que ferez-vous de cet accroissement de loisir ? marquent les rapports de l'économie et de la vie s[,irituelle : Travaillera la maison, l'embellir, disent les uns:
\ie eslliélique ; — Le consacrer à la famille, à I édiicalion des enl'anls, à la société, disent les antres : vie allective, morale, politique; — Ou bien: Lire, étudier, réfléchir: vie intellectuelle. Voilà les grandes choses que les conditions les plus générales de la production économique, tiennent en leur dépettdance et c'est pourquoi l'effort des ouvriers européens en faveur d'une législation internationale du travail marquera dans l'histoire de la civilisation.
Malthus a posé le problème de la population et recherché dans la pratique d'une vertu : la prévoyance, le frein propre à contenir la multiplication de l'espèce humaine; il entend par là la prudence à contracter mariage. Or cette vertu morale n'est pas comme une grandeur absolue, identique chez tous les individus et dans toutes les conditions. Thornton analysant admirablement l'histoire de l'Irlande démontre que l'extrême misère ne connaît pas les calculs de la prévoyance ; c'est ainsi que la misère qui naît de l'excès de la population engendre l'excès de population, et que l'essor d'une verte morale dépend des conditions économiques.
Notre savant Houzeau, dans le dernier 'écrit de sa noble et laborieuse vie, propose aux ouvriers l'élévation des habitudeSj l'expansion des besoins, bref l'idéalisation de leur être, ce que Ricardo eut appelé un étalon de j vie, un SlandardofUfe supérieur, comme moyen d'accroître progressivement le minimum de salaire : c'est évidemment la cause fondamentale en persistance, mais pour dégager une tendance énergique vers le bien-être, il faudrait déjà soustraire les plus misérables aux causes qui tendent à comprimer en eux toute idée et toute énergie morale pour le poursuivre. Nul d'entre eux ne peut mesurer l'effet qu'aurait sur le dégagement des énergies morales l'organisation d'un vaste >ystème •d assurances ouvrières comme celui que proposait ici même M.Prins.
Dans létat de morcellement de nos études, l'alcoolisme
38 DiscoUi;s PHiLosoi'iiiyuES
n'est considéré en généial que comme un plicnoinène de dépravation morale : c'est une erreur, il est le rayonnement sinistre de toutes les peiturbntions des conditions économiques : alimentation insuffisante, excès de travail, insalubrité ou hideur des logements, fluctuations du travail et du salaire surtout, tout y concourt ; ce sont là ses fondements économiques, c'est là qu'il faut atteindre sa racine.
La branche du savoir humain qui se rapproche le plus de la physiologie psycliique des peuples, c'est la statistique morale. Je ne veux, parmi tant d'adniirables travaux modernes, vous rappeler que ceux de notre illustre Quetelet. C'est le vrai piécurseur d'Auguste Comte dans la constitution de la Sociologie et le regretté Van iNeuman Spallaert, son profond disci[)le, n'a pas craint d'appeler Quetelet le véritable fondateur de la physiologie sociale.
Quetelet partagera la gloire d'A, Comte, pour les progrès qu'il réalisa dans la méthode puissante de l'induction statistique, et la grandeur des problèmes auxquels il appliqua ce merveilleux instrument. La Physique sociale de Quetelet est une œuvre impérissable, mais dont l'élude est complètement abandonnée en Belgique ; nous pouvons nous rendre ce triste hommage de n'avoir rien ajouté, depuis vingt ans, au riche patrimoine qu'il nous a laissé ; il n'est pas, d'ailleurs, plusde place pour Quetelet que pour Auguste Comte, Herbert Spencer, Albert Schaiflle, dans notre enseignemcnl ; les grands interprèles de la pensée moderne trouvent un lit de Procuste à la porte et ils n'entrent que par lambeaux.
Quetelet a conçu l'élude du développement inlellecluel et moral de l'humanité tout autrement que Turgol, Condorcet ou Auguste Comte. Pour ces grands philosophes, l'huma-nité est un être abstrait, immortel^ progressant toujours à travers les siècles, et pour eux l'histoire des progrès de l'esprit humain est celle des transformations qu'il subit et des acquisitions quil réalise par l'efTort incessant de cette humanité.
l'économie politique â^^^
Pour Quetelct les sociétés humaines, rilunianilé ellemêine sont des êtres concrets; ce qu il recherche ce sont les tendances, les rapports des phétion)èncs physiques, intellectuels et moraux dans des masses d'hommes; c'est par là qu'il a pu concevoir l'homme moyen type d un peuple, résumant, à un moiuent donné de son histoire, la moyenne drsqualités physicjues. intellectuelles, morales du peuple. Ce développement général, Quctelet l'a mis ct\ rapport avec l'ensemble des conditions sociales, surtout avec les conditions économiques. C'est ainsi qu'il montra mieux que ses prédécesseurs que les changements dans les conditions essentielles de l'existence matérielle de l'homme, exprimées, par exem[)le, parles vaiiations dti prix des subsistances, du prix du pain, sont en rapport avec un ensemble de phénomènes moraux, le mariage, la criminalité, le suicide, il rattachait ainsi à son tour, par un lieti de dépendance, l'ordre spirituel et l'ordre matériel. Le prix du pain n'est plus aujourd'hui, pour un pays isolé, une mesure assez sensible de ces rapports de dépendance qui sont toujours indéniables. Pour prolonger les recherches de Quetelet j'ai essayé d'abord de recourir au prix de la houille, qui marque bien, par ses lluctuations, celles de l'activité industrielle d'un peuple ; mais il ne rend pas assez fidèlement, cependant l'allure économique générale d'un pays. J'ai recouru alors à un étalon qui me paraît meilleur, c'est l'ensemble d'un grand nombre de prix suivis dans leurs variations globales pendant une longue suite d'années. Les diagrammes que j'ai construits d'après la méthode du maîtr(^ nie font penser que c'est là tme mesure qui permet d'observer, dans tout |»ays, les variations corrélatives de certains ])hénomènes moraux et des phénomènes économiques. Celui qui aura observé ces rapports sera frap[)é de la régularité, parfois terrible, avec laquelle les phénomènes moraux, obéissent à linipulslon des phénomènes économiques. C'est ainsi que la dépression graduelle des prix qui, depuis. 187^,3 caractérisé la criseéconomique, s'accompagne d'une-
diminulion graduelle de la matrimonialité et de la natalité, et d'un accroissement si persistant dans la criminalité, le suicide et la folie, qu'on peut prévoir les chifïVes d'année en année.
Nous voyons que la constitution de la famille, fondement de la vie motale, est subordonnée à l'état économique; tout l'essor des sentiments affectifs, toute la culture intellectuelle en dépendent ; ses conditions matérielles, le montant du revenu de chaque famille, a dit Schœnberg dans sa belle introduction du Uaiidbach der polilischen Œconomie, le degré de slabililé de ce revenu, la fonction économique qui permet à chaque individu de l'acquérir, la direction générale de l'activité nationale ont cette importance fondamentale de déterminer les conditions de la vie morale et intellectuelle de l'ensemble de la communauté et de chacun de ses membres.
Elle fixe essentiellement le nombre et la nature des besoins qu'il pourra satisfaire. L'étude des besoins fut longtemps négligée en économie politique, la théorie de la satisfaction des besoins avait même, comme je l'ai dit tout à l'heure, été, par les plus illustres économistes, détachée de l'économie politique; Rossi et Mill la rejetaient dans l'hygiène et la morale. Cette théorie n'est autre que celle de la consommation des richesses qui sont les éléments matériels des satisfactions humaines. On ne prenait pas garde que le besoin est le lien du développement économique avec tout lensemble du développement de la société. L'histoire des} besoins, esquissée par Banfieldet Bastiat, a été plus profondément étudiée par Leslie, par Stanley Jevons et Scha^ffle. L'évolution si complexe du besoin se rattache au progrès matériel, esthétique, intellectuel, moral des sociétés; la ihéorie^de la consommation des richesses, réintégrée dans l'économie politique, n'est dès lors considérée autrement que^comme /'aA/)cc/ matériel du développement de la civilisation tout entière, La participation de chaque membre de la
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communaulé aux avantages de la civillsalion est en rapport avec sa consommation économique, et cette consommation est à son tour limitée par ce que chacun reçoit dans la répartition du produit annuel de la nation.
Quand cet enchaînement de faits qui suhordonnent tout le progrès intellectuel et moral des individus et des sociétés à leurs conditions économiques fut suffisamment mis en lumière, il se produisit dans !a science un effort, qui sera l'honneur du xix* siècle, pour intervertir cette subordination : puisque tout le développement supérieur de l'Humanité dépend de ses conditions économiques, le but que doit se proposer la science doit donc être de poursuivre la plus juste répartition possible des richesses afin de faire participeile plus grand nombre, dans la plus lai-ge mesure possible, à la vie supérieure de l'humanité. L'c^é^^ dernier indique la fin à atteindre. C'est le moment où cette interversion s'opère dans les conceptions scientifiques, que l'école des réformateurs sociaux de l'Allemagne, ou des socialistes de la citaire, a appelé le moment éthique de la science; c'est là que se révèle la haute mission morale de l'économie sociale, celle, a dit M. Schœnberg, de fournir réellement les bases propres à permettre d'atteindre les buts moraux de la vie individuelle et sociale, d'être le moyen pour le progrès continu de la civilisation. M. Schœfflc a appelé ce moment éthico-anlhropolofjique, parce que la science économique se propose alors comme fin l homme lui-même et non plus les biens et»la richesse ; l'homme, c'est-à-dire le développement intégral de ses facultés.
G est ainsi que nous voyons l'économie politique, par la marche naturelle de l'esprit humain, en se rattachant de plus en plus à la psychologie sociale, se subordonner finalement à la morale pratique.
A cette œuvre admirable que d'efforts ont coopéré ! Je vous ai montré tout à l'heure comment Auguste Comte avait compris, il y a un demi-siècle, la mission sociale de
la richesse ; voici les socialistes de la chaire, représenlanfs si dignes de la science allemande, qui donnent à ses critiques la consécration de leur vaste savoir. Mais avant eux, dc& 1820, Sismondi, qui a répandu sa grande âme dans tant d'admirables travaux trop peu appréciés, n'a-t-il pas annoncé l'âge éthique de la science ? Carey n'a-t-il pas engagé, parfois d'ailleurs avec injustice, la guérie contre Ricardo et Mallhus, avec la même préoccupation morale ? Minghelli n'a-t-il pas, il y a trente ans, démontré, avec autant de modération que de savoir, la nécessité de soumettre l'économie politique à la morale ?
Mill, le génie le plus comprchensif et l'un des plus humains du siècle, n'en fait-il pas le véritable objet de son testament scientifique? Et notre infatigable de Laveleye, en qui se fondent la pensée de Mill et celle des socialistes^ de la chaire, que poursuit-il sans relâche, si ce n'e?t la subordination de l'économie politique à la morale et au. drx)it ?
Et n'est-ce rien, enfin, que cet effort incessant de toutes les écoles socialistes qui se prolonge à travers ce siècle tourmjnté? De quel droit leur enlèverait on, je ne dirai pas leur participation incessante mais la plus lar-ge à cette œuvre organique du xixe siècle ? N'est-ce pns sous leur impulsion qu'elle s'est accomplie? Le mot de Saint-Simon : Tousles efforts devront s'appliquer au développement physique, intellectuel et moral de la classe la plus nombi'cuse et la plus pauvre, n'était-ce pas le programme de notre siècle tracé il y a soixante-dix ans? Les Fourièristes, avec leur pscychologie bizarre, poursuivaient-ils autre chose que le développement intégral de tous les hommes? Qu'est-ceque Proudhon voulait dire, lui qui eut pu être le sociologisle le plus puissant du siècle, quand il cherchait à appliquer la justice à l'économiepolitique, comme Descartes appliqua l'algèbr-e à la géométrie? Et Marx, quand il établissait que toutes les manifestations supérieures de la société sont subordonnées aux formes
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de la procliidion ? Et Colins, qu^nd il poursuivait ce qu'il appelle la ticinonstiation de la réalité du droit ?
Le mouient éthique de la science est cette communion^ supérieure à laquelle, dans le silence des passions et des haines d'écoles, participent les plus nobles représentiuits de l'esprit humain au xix*' siècle. Il correspond, comme vous venez de le voir, et comme vous le verrez mieux encore tout à l'heure^ je pense, au monient sociologique de la science dont il est simplement l'aspect pratique.
En nous reportant maintenant vers l'élude des forces qui accomplissent les phénomènes économiques ou de leurs causes, et sur lesquelles il faut agir pour atteindre le but social, nous constatons un troisième grand fait, c'est que cette élude rattache encore de plus plus en plus intimement réconomie poliliqne à l'ensemble de la sociologie, en faisant concevoir l'état économique comme modifiable et perfectible.
Les pères de la science ont tenté de reuKMiter directement aux causes ultimes des phénomènes et d'en déduire le vaste enchaînement des vérités économiques. Ils ont adopté en cela une méthode opposée à celle des sciences expérimentales, et ils l'ont fait précisément parce que les phénomènes sociaux sont d'une complexité que Condorcel qualifiait d'cfifrovable, et qu'ils ne peuvent cire soumis à une expérimentation rigoureuse. Leur œuvre était prépara-, loire, mais elle était nécessaire; sans cet audacieux effort de simplification, la science rie se lût pas constituée. Cependant celte œuvre ne pouvait être définitive, et le mal est de méconnaître la nécessite d'une transformation que les progrès de l'observation lui imposent aujourd'hui.
Ils ont donc ramené l'explication de ce vaste ensemble à un petit nombre de causes irréductibles ; Adam Smith est l'un des beaux génies qui ont concouru à cette conslructioa scientifique. Il a emprunté à lu psychologie individuelle el, sociale l'une de ces causes, il a constaté chez l'individu mxk
effort constant, jamais interrompu, pour améliorer son sort, et c'est cet elTort incessant qu'il a transporté dans l'ordre économique comme cause ultime a laquelle il rattache, avec une incomparable puissance de déduction, une vaste chaîne de phénomènes. Il a supp<:^sé un homme abstrait exclusivement mù par son intérêt personnel; il n'a vu en lui quels j^désir général du bien-être, celui de la richesse pour arriver au bien-être, et la tendance à y atteindre par les moyens les plus faciles. Cette donnée fondamentale une fois recueillie dans la psychologie sociale, l'économie politique ne lui faisait plus d'autre emprunt, elle en devenait indépendante.
L'homme abstrait ainsi créé par la science, animé d'un sentiment défini, était dès lors lié invariablement à un mode déterminé d'agir qui n'était autre chose que sa loi. Il opérait dans l'ordre économique, sollicité par une force unique, à peu près comme les corps graves dans le vide soumis à l'unique force de la gravitation.
C'est là la véritable signification des lois naturelles, en économie politique, c'est le nom que l'école classique donne aux lois économiques, problème autour duquel s'agitent toutes les doctrines et de la solution duquel dépend tout l'avenir de la science.
Les lois économiques naturelles sont de véritables lois physiques, et l'analogie est d'autant plus saisissante que Smith et son école considèrent cette tendance rectrice de l'homme comme universelle, unijorme, invariable, commune à toutes les époques, à tous les milieux, et dont ni la race ni les antécédents historiques n'altèrent la nature.
De là ces qualifications d'immuables, d'inéluctables, attachées par ces écrivains aux lois naturelles.
C'est de cette conception abstraite que les économistes ■ ont déduit les règles de conduite économique : aux lois naturelles correspond logiquement le principe absolu du laisser faire, du laisser passer.
Cependant ces lois naturelles ne sont évidemment vraies
l'éconoinjje politique 45
que dans le monde abstrait où le sentiment de l'intérêt per-» sonne! agit seul sans résistance et avec son inflexible uniformité théorique ; dans le monde réel, les lois naturelles sont modifiées par un nombre énorme de circonstances dépendantes du milieu, de l'état de civilisation, des institutions juridiques, de la distinction des classes.
Si l'homme était animé par cette force unique de l'intérêt personnel, la mobilité et la circulation du travail seraient, par exemple, aussi rapides que celles des produits, l'équilibre de l'offre et de la demande de travail serait toujours le plus parfait possible, il y aurait tendance énergique au nivellement des salaiies et des profits, au moins dans les mêmes industries et le même pays. Et cependant une foule de résistances d'ordie moral, intellectuel, social contrarient d'une manière incessante cette mobilité du travail.
}''rédéric List a montré dans son système national d'économie politique l'importance qu'il faut attacher au IcmjiS et au milieu dans le développement économique des nations, et c'est pour cela qu'il a opposé l'économie nationale a. la conception abstraite et cosmopolite de l'économie.
Mais c'est dans l'étude de la répartition des richesses que Ton peut mensurerla distance qui sépare le monde abstrait du monde réel. Adam Smith avait admis que l'homme mû par ses intérêts réalise, sans le vouloir même, l'intérêt de tous : cette conception optimiste, Frédéric Bastiat l'a transportée avec un caractère encore plus absolu dans les phénomènes de répartition, et affirmé une tendance inflexible à l'harmonie des intérêts. C'est ainsi que, de l'action de l'intérêt personnel combinée avec la loi d^accumulation des capitaux, il a déduit une prétendue loi naturelle de la répartition des richesses selon laquelle la part des travailleurs dans le revenu de la nation tendrait à croître d'une manière absolue el relative à la fois : ce serait là une marche progressive et spontanée vers l'égalité. Bastiat déclare d'ailleurs celte loi inflexible, nécessaire autant que consolante et admi-
table. C'est sur li foi de Basliat, quand la crise économique «data en Belgique, qu'un économiste distingué et beaucoup plus pliilosojilie que Basliat, M. E. Pirmez, ne vit dans cette crise redoutable qu'un déplacement de la richesse au profit de la classe des travailleurs ; il y applaudissait d'ailleursavec joie. Ce fut aussi une vive satisfaction dans la ■classe dirigeante que de voir la nature elle-même se charger <lu soin de nf)ns rapprocher de l'égalité. J'ai rejjris les faits observés par M. Pirmez et vrais pour un petit nombre d'années, mais j ai embrassé un nombre beaucoup plus considérable d'années, en [)rolongeant les observations jusqu'aujourd hni. Dans un ensemble d'observations considérables où l'allure réelle des faits devait se dégager, je n'ai nullenient retrouvé celte loi d'évolution Inflexible et nécessaire ; fui constaté qu'à chaque dépression des prix de la houille, par exemple, la part relative du travail s'élève, mais qu'elle s'abaisse avec la hausse, et loin de surprendre une loi d'évolution qui nous rassurât définitivement sur l'avenir, j'ai vu au contraire le monde industriel livré à des fluctuations périodiques élevant ou abaissant alternativement les parts relatives du capital et du travail, et je me suis plus préoccupé que jamais de rechercher par quel effort de solidarité nous réaliserions l'équilibre,
La théorie du salaire s'est complètement transformée en «e pénétrant du principe de relativité. Ouï donc oserait soutenir encore cette doctrine inflexible de l'offre et de la demande qui admettait un fonds des salaires, à chaque moment prédéterminé, et assignait un caractère purement mécanique à la fixation du taux du salaire ? Aujourd'hui -c'est le jeu de forces morales, variables en énergie, qui réalise léquilibre de l'offre et de la demande. Et la loi d'airain du salaire qui assignait au principe de population un mode invariable, inflexible d'agir, qu'est- elle devenue ?
Sismondt. l'un des plus purs génies de la science a, dans les temps troublés du début du siècle, peint, en traits déchi-
l'économie POLITIOLE 47
ranb, raclion de l'inlérèt personnel dans les sociétés où des classes dislinctes s'opposent l'une à l'aulrc. En supposant que l'intérêt de chacun fût, dans un tel état social, au Jond identique à l'intérêt général el à la justice, encoie faudrait-il pour que celte convergence se traduisît dans les faits, de si vives lumières répandues pour chacun sur les rapports prochains et surtout éloignés et complexes de son intérêt avec la justice, et, en outre, une telle énergie morale pour suivre cet intérêt ainsi éclairé, qu'il est impossible de les attendre de la généralité des hommes dans l'état actuel de la civilisation.
Dans la société moderne, le maître et l'ouvrier isolé sont des personnes juridiques égales, et, en f/ro<7, elles poursuivent librement leur intérêt ; en fait, dans les conditions hislo— Wçue5 oïl elles sont placées, elles sont inégales en puissance: le maîlre, poursuivant son intérêt, ne rencontre pas un contrepoids suffisant dans l'intérêt de l'ouvrier, et celui-ci subit la loi, les conditions du maître, voilà l'aspect historique de la question ouvrière proprement dite au xix*^ siècle. Quand Victor Considérant écrivait, en i848 : « Qu'est-ce que la liberté de Thommesans culture intellectuelle et sans fortune, contraint d'engager chaque jour à son maitre ses bras, son travail, son activité, de renouveler chaque jour le contrat de vente de sa personnalité, c'est-à-dire le contrat de son esclavage ? » — Quand il écrivait cela, il était trop souvent un simple déclamateur pour les disciples d'Adam Smith ; mais depuis lors, des économistes comme F. Ilarrisen et Thornton ont analysé avec profondeur et impartialité la situation relative du maître et de l'ouvrier individuel ; l'inégalité de leur situation effective et toutes les conséquences redoutables qui en résultent pour l'ouvrier, au point de vuo de ses conditions économiques, morales, politiques même, ont été exposées ; elles forment le fond des travaux modernes sur la question sociale, du livre de Brentano, par exemple, sur ia Question ouvrière,el M. Schœnberg reprend
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celle même doctrine dans la vaste monographie qu'il vient d'y consacrer. Telle est la marche irrésistihie de la science. A-ujourdhui, des écrivains loyaux, comme M. de Molinari, économiste classi(jue, apportent ce correctif à la science de Smith que l'ouvrier ne peut trouver que dans C association la garantie de l'égalité vis-à-vis du maître avec lequel il contracte. Ainsi l'intérêt individuel, dans un étal social comraele nôtre, ne devient un artisan de justice que lorsqu'il se subordonne à un sentiment distinct de l'égoïsme, la solidarité. Mais là où cette solidarité ne peut s'affirmer par l'association, encore même qu'il n'y eût pas d'obstacle légal, la science ne rencontre t-elle pas un champ d invesgations nouveau, car il s'agit de rechercher les causes de toute nature, dans le domaine de la science sociale tout entière, qui empêchent le travailleur d'être vraiment libre dans le débat du salaire:'
C'est ainsi que les lois naturelles, placées en présence de la réalité, sont devenues des lois purement hypothétiques, le mot est de Cairnes, le grand disciple de Stuart Mill. C'est ainsi que la règle pratique absolue du laisse r-f aire, descendant des hauteurs de l'abstraction dans la réalité, révèle non seulement sa radicale insuffisance, mais son caractère anti scientifique, puisqu'elle ne tient pas compte de toutes les causes qui, dans la réalité, modifient la manifestation des prétendues lois naturelles. Aussi Cairnes l'a-t-il justement condamnée en n'y voyant qu'un prétentieux sophisme, dépourvu de tout fondement dans la nature et dans les faits, et qui n'est plus qu'une obstruction et une nuisance dans la solution des plus graves problèmes.
Mais il reste un pas décisif à franchir dans cette théorie essentielle des lois économiques; les lois natuielles sont devenues lois hypothétiques, leur forme définitive est d'être des lois historiques.
Celte transformation dernière est l'une des plus grandes révolutions scientifiques des temps modernes, c'est la fin de
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l'âge métaphysique de l'éconoinie politique, qui, devenue positive, recevra désormais légitimement le nom de sociologie économique.
En effet, les penseurs qui, comme Gairnes, corrigent si profondément dans la pratique les lois naturelles, conservent cependant l'hypothèse même du maître, celle de cet homme abstrait mù par son intérêt etqui sert de lien à toute la chaîne des faits économiques.
Cependant, derrière cette abstraction de l'intérêt personnel, derrière le désir abstrait de la richesse, se dissimulent tous les besoins, tous les désirs de l'homme que la richesse peut satisfaire. Or le profond Gliffe Leslie a montré, par une riche accunTulalion de faits, que la genèse des besoins de l'homme, à l'exception des plus impérieux de la nature humaine, se rattache tout entière à l'évolution de la société, c'est-à-dire à un ensemble de causes sociales, morales, intellectuelles, politiques. Voulez-vous par un exemple frappant constater cette succession? J'ai dressé les diagrammes des budgetscomparés des ouvriers aux Etats-Unis, en Allemagne, en Belgique, d'après d'admirables travaux statistiques. Si l'on divise les dépenses d'après les classes de besoins qu'elles satisfont, on constate que la place des besoins intellectuels, esthétiques, moraux, des besoins de luxe, nulle dans les budgets misérables, est, comparativement aux besoins matériels, d'autant plus grande en général que le budget des recettes est plus élevé. N'est-ce pas en raccourci l'histoire de la civilisation tout entière ? Et celte civilisation qui se traduit par une succession de besoins qui seront les causes excitatrices' de l'activité économique, substitue aussi un homme historique formé sous l'action lente des générations, à l'homme abstrait d'Adam Smith.
L'inlérêt personnel est considéré par la science classique comme le moteur moral essentiel de l'activité économique. Elle le considère comme invariable, absolu, analogue aux
DISCOURS PH1L0SOPHIQUB8 4t
Ijj DISCOURS l'HlLOSOPlUyUES
lorces physiques qui, selon la belle expression de Turgot^ n'ont pas d'histoire.
Cependant Sumner Maine a montré que le sentiment personnel se perd originairement dans le sentiment coileclif. La famille antique, la communauté de village ont une existence coileclive, une personnalité propre qui absorbe toutes les individualités. L'individu ne s'en est dégagé que lentement. L'intérêt personnel, comme force motrice, ne présente pas dans l'histoire cette universalité et cette permanence qui en feraient une cause nalurelb au sens des économistes classiques, ou plutôt une causa physique, et qui feraient de ses manifestationsinvariablesuneloi physique. Les phénomènes physiques n'ont pas d'histoiie et l'inléiêt personnel que l'on a placé d'abord en dehors de l'histoire, y rentre aujourd'hui. Toutes ses manifestations sont modifiées par les conditions historiques dans lesquelles il se développe.
Le plus grand modificateur ^est cette autre tendance de la nature humaine qu'Adam Smith avait appelée sympathie et qui, sous les noms de solidarité, fraternité, amour, altruisme et surtout justice positive, forme l'âme de toutes les doctrines socialistes. Ce sentiment collectif se traduit sous nos yeux par des manifestations multiples et énergiques dans l'ordre économique, et sous l'influence de l'état économique.
Le sentiment de l'impuissance de l'individu dans le débat du travail et du capital a déterminé la subordination plus ou moins rapide de l'individualisme à un sentiment collectif approprié à régler la conduite individuelle. A mesure qu'il acquiert de la généralité et de la constance, il détermine la formation de nouveaux groupements économiques qui réagissent sur le milieu social et modifient les rapports économiques. Nous pouvons suivre pas à pas l'évolution de ce sentiment moral qui tient à contre-balancer l'égoïsme dans ce qu'il a de funeste, à le fortifier en ce qu'il a d'organique et de positif. Rien n'est plus profondément intéressant que
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celle psychologie morale des Trades i nions en Angleterre ou des sociétés coopératives de production à Paris. Qu'est ce autre chose, en définitive, que l'évolution progressive d'une psychologie morale économique, trop large pour être contenue dans les formules primitives de l'école?
Les écoles socialistes ont toutes tenté de dégager la loi du développement des tendances morales dans les faits économiques, tantôtopposant radicalement, dans les corsi ei recorsi de l'histoire, rindividualis^nie et l'altruisme, avec les Saint- Simoniens, ou dans l'évolution historique avec L. Blanc, tantôt reconnaissant leur légitimité et recherchant dans leur développement la forme finale de leur équilibre, comme Proudhon, Colins ou Marx. Quoi qu'il faille penser de ces efforts, on ne déduira plus la psychologie économique des nations d'une conception a priori de l'homme : hasée sur des faits complexes observables, elle déborde les barrières des conceptions abstraites, elleenvahitle domaine de la science économique, et c'est ainsi que se pénètrent intimement deux parties de la Sociologie : la Psychologie morale et l'Economie politique.
Les tendances de l'homme social qui déterminent les phénomènes économiques cessent d'être des modes d'action invariables, uniformes, constants des masses humaines.
Elles ne se vérifient pas également dans tous les temps et dans tous les milieux, elles ne sont uniformes que pour les individus placés dans les mêmes conditions de ten\ps et de lieu. Elles sont historiques, et l'enchaînement historique de ces manifestations morales nous donnera l'explication positive de révolution économique des nations.
Auguste Comte avait, il y a près d'un demi-siècle, prévu, avec une pénétration merveilleuse, comme l'ont montré MM. Ingram et Schatarella, cette transformation de la science ; toutes les écoles socialistes autant que l'école historique en économie politique y ont concouru : les socialistes de la science et, avec eux, toutes les écoles qui se rattachent
à la niélhode inductive consomment, en ce momenl une révolution qui pnise sa légitimité dans ce concours merveilleux de tant d'etTorts et d'eflbrts si divers.
La puissance de l'homme sur la nature et sur son propre développement grandit à mesure qu'il connaît mieux les lois qui les régissent. C'est pourquoi la véritable conception des lois économiques aura une influence incalculable sur l'avenir de l'humanité ; quand la conception d'un être humain abstrait et absolu planait au-dessus de la science, l'action de l'Étatétait paralysée, elle ne pouvait être que négative ; mais pendant que les économistes attendaient de cet être abstrait la réalisation d'un ordre naturel immuable, l'observation directe révélait combien imparfait est l'ordre social qui se réalise spontanément. Avec la conception des lois historiques, les tendances de l'homme, causes directes des phénomènes économiques, sont toujours relatives à l'ensemble des conditions sociales, morales, juridiques, politiques correspendantes : toute modification de ces facteurs retentit en fortifiant, contenant, coordonnant nos tendances morales. L'action modificatrice de la société par les associations et par lEtat, sur son propre développement, dans des limites tracées par les directions mêmes de l'histoire, peut toujours être positive et énergique, et ce but sublime de la subordonner à la loi morale peut être systématiquement poursuivi.
Le gaatrième grand fait à recueillir, c'est que la subordination progressive de la vie économique à la loi morale, à la justice, est d'autant plus réalisable que le Droit lui-même est aujourd'hui conçu comme aspect de la sociologie et soumis à l'évolution, et à une évolution commune à l'ensemble des phénomènes sociaux.
C'est par le droit que la société coordonne et discipline à la fois toutes les activités individuelles en vue de réaliser l'idéal qu'elle poursuit : le droit, c'est la structure morale que la volonté collective de la société se donne à elle-même
l'économie politique 53^
et assigne à tous ses éléments individuels ; c'est par le droit que toutes les parties sont en rapport, que les volontés disciplinées concourent harmoniqueinent au but social. C'est dans des formes de droit nouvelles que la société poursuivra son évolution progressive vers le bien-être et la justice.
C'est au XVI 11= siècle, par l'efTort incomparable des physiocrates, que fut consacrée l'union du droit et de l'économie politique ; c'est un spectacle bien intéressant qu'ofTre l'histoire du droit naturel depuis le xvi" siècle jusqu'au cœur du xviii" : parles travaux de Grotius, Pufendorf, Barbeyrac, Hobbes, Harrington, Locke, le droit naturel semble chercher, avec une énergie croissante, avec un secret in-;tinct de riusuffisance de certaines de ses conceptions abstraites et métaphysiques comme celle de la propriété, celte science nouvelle qui va enfin se constituer, qui doit le rajeunir en lui donnant une base solide, une base physique. Une fois en efîet mis en contact avec les phénomènes économiques par le génie de Quesnay, le droit naturel revêt un caractère nouveau : il ne règle plus seulement des activités individuelles dans un but individuel, domestique, politique comme avec les anciens jurisconsultes, il poursuit encore un nouveau but social : assurer la conservation, l'équilibre et l'expansion de la vie matérielle des nations. Le droit est devenu fonction économique. Dupont de Nemours, le dernier survivant des physiocrates, l'avait admirablement compris quand il disait: « L'économie politique est la science du droit na/(fre/ appliqué comme il doit l'être aux sociétés civilisées. Elle a toujours été, sera toujours et tout entière dans le droit. »
Mais le droit, chez les physiocrates, présenta cependant encore le même caractère que les lois natiu'elles de la science ; le droit qui réglait et coordonnait toutes les activités morales dans la société, tout atissi bien que les tendances morales "de l'homme, à l'égard de la richesse, tout aussi bien que les besoins qui excitent son activité, le droit eut pour eux
un caractère invariable et absolu, il participait du caractère physique de toute leur conception économique ; et sa forme fondamentale, la propriété individuelle, était invariablement •associée à un type absolu de la société, elle n'avait pas d'histoire. La grandeur de leur œuvre est dans cette synthèse provisoire du droit, de la psychologie sociale et de l'économie politique, qui fait de la pbysiocralie indignement mutilée par ses projMes historiens, en France, la forme préparatoire de la sociologie au xviir siècle ; sa faiblesse est dans rimrnuabilité ukême qu't-lle affecte et qui lui laisse un caractère encore métaphysique.
Adam Smith rompit celte unité de la physiocratie en détachant de l'économie politique la préoccupation du droit naturel, et ses disciples achever jnt de resserrer le cadre de la science pour la réduire trop souvent à une théorie de la richesse et de son mouvement social qui n'empruntait plus aux autres sciences de l'iiomme et de la nature que quelques <lonnées irréductibles et invariables. Après celte phase de division à [leu près absolue des sciences sociales, le droit s'est peu à peu, dans un ensemble imposant de travaux: contemporains, rapproché de l'économie politique.
La plus grande acquisition moderne de la science fut ici la démonstration, par une riche accumulation de faits, de l'origine historique de la propiiété individuelle. Aujourd'hui, la propiiélé individuelle ne peut plus être considérée, avec les physiocrales et la plupart des économistes classiques, comme la forme invariable et absolue du droit réel, pas plus qu'elle n'est issue de celte convention hypothétique que Grotius plaçait à l'origine. Les travaux admirables de Hoscher, de • Sumner Maine, de Laveleye, de Leslie, deHearn, de Wagner et bien d'autres, ont établi que l'occupation collective du sol a précédé l'occupation individuelle: la propriété indivi- >duelle est ainsi devenue une catégorie historique exactement 'comuje les tendances morales de l'homme: mais ce n'est pas* août : ce droit individuel, en émergeant du droit collectif, a
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accompli son évolution en s'adaptant à la fois à l'ensemble de l'évolution agricole, des institutions économiques et au développement moral et mental de l'homme. Telle est la oorrélation sociologique qui se dégage de tous ces travaux.
Si le Droit s'est modifié dans l'Histoire, la nécessité de son ■adaptation aux conditions morales et économiques modernes lui prépare des modifications nouvelles. C'est le Droit qui formera le vaste domaine de l'action modificatrice et réformatrice. Mais la conclusion de ce trop long discours et sa philosophie, c'est précisément que la réforme du Droit ne peut être entreprise que par la Sociologie elle-même. Le Droit n'est pas et ne peut être conçu comme existant indépendamment de TEconomie politique, de la Psychologie sociale, de la Morale, il ne peut plus être conçu que comme variant corrélativement à tout ce vaste ensemble de phénomènes. Les entreprises de réforme du Droit qui n embrasseront pas tout cet ensemble d'études, ne répondront qu'imparfaitement aux besoins de l'Humanité. J'ose à peine ici toucher à l'effort puissant de l'un de nos plus gmnds jurisconsultes, et du plus grand de nos travailleurs, l'ilbistre Laurent ; mais si son avant-projet de Code civil témoigne d'un vaste savoir, si un souffle moral énergique le pénètre, il manque des lumières fécondantes de l'Economie politique et de la Psychologie sociale, ccst-ù dire de la Sociologie.
On peut juger de la grandeur et de la dilïiculté du problème qui s'impose à la Sociologie, par les dissentiments qui existent aujonrd hui dans l'élite des penseurs sur les limites de l'intervention de la société dans la solution du problème social. C'est tout le moment éthique de la science qui est en question.
Des livres comme la Morale Évolutionnisle, Clndivida £t l'État de Herbert Spencer et la Morale Economique de Molinari ont ce caractère commun, de considérera la fni'î, dans la société et dans la nature, la concurrence vitale et la sélection naturelle comme les agents suprêmes du progrès;
l'intérêt permanent de l'espèce humaine étant de rassembler dans son développement le plus de forces possibles, ce sera sous l'action de ces lois naturelles que l'élimination des moins bien doués s'opérera, non d'une manière brutale et violente, mais sous la forme pacifique que comportent les sociétés industrielles et avec les correctifs que l'on trouvera dans la bienfaisance et les sentiments altruistes, destinés à recueillir les vaincus.
Ces écrivains sont préoccupés d'assurer le libre jeu des 'acuités des concurrents, et la supériorité des plus aptes. Mais il est un aspect de la question autre que cet aspect personnel : ce sont les conditions sociales de la latte. La concurrence opère sans obstacle dans la nature, mais dans la société elle opère dans un ensemble d'institutions et de conditions légales. H. Spencer et de Molinari reconnaissent que la lutte sociale doit être soumise à des limites rigoureuses, mais pour eux, cependant, les conditions de la lutte sont d'une suffisante justice quand lElat, ramené à sa fonction de régulateur négatif, garantit à chacun sa propriété, sa liberté d'action, l'exécution des contrats.
Ces écrivains si profondément pénétrés de l'amour du * bien public, n'ont pas abordé la discussion même de ces bases juridiques de la société moderne ; ils les tiennent comme satisfaisant à la justice et les acceptent sans modification essentielle.
Et cependant le problème est bien de savoir si les conditions de la lutte qui sont d'institution sociale sont justes. Pour d'autres philosophes, placés même en dehors de toutes les écoles socialistes, comme MM, de Laveleye et Secrétan, qui sont entrés dans ce débat solennel, la sphère de la justice tracée par. H. Spencer et Molinari est trop étroite: des institutions telles que la propriété, le droit de prélever la rente foncière et l'hérédité, qui sont d'origine humaine et historique, qui privent la plus large partie de la société d'un instrument de travail que nul n'a créé, et assurent à une
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classe la jouissance d'un revenu, la rente, qui n'est pas la fruit de son travail, ces institutions donnent aux inégalités personnelles des eiïels qu'elles n'auraient pas et font naître des inégalités nouvelles.
<( La véritable idée de la justice distributive, a dit trislement Mill dans ses dernières pages, ou d une proportionnalité entre le succès et le mérite, ou entre le succès et l'etTort, est, dans le présent état delà société, à ce point manifestement chimérique qu'on peut la reléguer dans les régions du roman... Les hommes sont, pour la grande majorité, ce que leur naissance les destine à être. Quelques-uns naissent riches sans travail ; d'autres naissent dans des positions où ils peuvent devenir riches par le travail et la grande majorité est née pour un dur travail et pour la pauvreté pendant toute la vie. »
Aussi, s'il est vrai de dire avec Proudlion que tout est juste entre les justes, il est vrai aussi que dans des conditions injustes ou partiellement injustes, la lutte sociale ne peut produire que des résultats injustes ou partiellement injustes. Donner comme règle absolue de conduite les princi[)es de la concurrence vitale et delà sélection naturelle à la société humaine, sans lui assurer en même temps des conditions de lutte conformes à la justice, c'est ramener le problème social au moins en partie à des termes purement biologiques ; tout ce qui ne sera pas contenu dans le domaine de la justice retournera au domaine de la force. C'est ainsi qu'avant la constitution de la biologie, les problèmes de la vie étaient ramenés à des termes purement physiques et chimiques. C'est seulement en raison du degré de justice que le problème s'élève à la dignité sociologique,
La Justice négative f\pparstit alors comme insuffisante dans la solution du problème social, et la conception d'une JuS' tice positive s'y oppose par un cours naturel des idées. Celte Justice positive, je l'affirme avec un grand nombre d'esprits de ce temps, et sa fonction normale, à mes yeux, est de
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s'étendre pour redresser^ contrebalancer et conipenser les inégalités sociales de la lutte, aussi loin que la société ellemême a contribué à les faire naître et à les entretenir.
Que l'on considère la liberté du travail et les conditions du développement, et l'on arrive à des conclusions identiques. Il ne suffit pas de faire disparaître les obstacles légaux qui empêchent le travailleur d'être libre ; la liberté se mesure par toutes les résistances effectives vaincues. C'est ^insi que la liberté a été conçue peu à peu comme fonction progressive de l'homme dans le cours de ce siècle.
Un économiste illustre qui, de tous les côtés, a touché à la sociologie, Charles Dunoyer, sans s'inquiéter de savoir si \e libre arbitre de l'homme existe ou n'existe pas en soi, s'est préoccupé de rechercher les obstacles que la liberté humaine rencontre dans ses manifestations et il a appelé liberté la puissance de développement et d'action que l'homme acquiert à mesure qu'il triomphe de ces obstacles. Son admirable livre sur la Liberté du travail n'est qu'une réponse à cette question : Â quelles conditions les hommes pourront-iisêtre libres? Nul économiste, au témoignage du profond Adolphe Wagner, ne posa mieux le problème de la Liberté du travail dans la large acception qu'il faut donner à ces mots.
Cependant Ch. Dunoyer, qui sut mettre en lumière tant de conditions des progrès de la liberté, laissa échapper de ses mains, dans la question redoutable de la répartition des richesses, le fil qu'il avait si bien saisi. Il resta fidèle à la doctrine de la concurrence illimitée. C'est là que les socialistes ont porté leur effort. M. Paul Janet a dit que celte conception de la liberté comme puissance forme tout le socialisme : elleen forme une partie essentielle : elle apparaît avec Saint-Simon, et rayonne dans toutes les écoles socialistes.
(( La liberté n'est pas que le Droit, a dit Louis Blanc, elle n'est pas seulement le droit d'être libre : le pouvoir d'être libre, voilà la liberté, w L'école phalanstérienne, Proudhon, aussi bien que Carlo Mario ou Marx lui donnent ce fonde-
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ment. Cette conception, illustrée déjà en partie par Carey, qui subordonne les progrès de l'individualité à ceux de l'association, s'est fortifiée dans la sociologie économique, quand il fut établi que le travailleur ne trouve les conditions d'une véritable liberté vis-à-vis du capitaliste que dans l'association, dans l'union des forces individuelles.
Si l'association volontaire apparaît comme condition de la liberté du travail dans un état social inégalilaire, où le capitaliste se distingue du travailleur, un nouveau problème de droit économique surgit partout où l'association volontaire rencontre des obstacles soit d'ordre économique, soit d'ordre intellectuel, moral, juridique, politique. C'est alors à l'Etat, organe fondamental de la solidarité, qu'il appartient d'intervenir, pour aider à constituer l'organisme de la Liberté, et la justice aura à définir, à chaque moment et dans chaque milieu, les modes et les limites de son intervention, comme conditions delà liberté positive elle-même.
Dans la constitution de ce droit économique nouveau embrassant les personnes et les biens, ma raison se soumet d'avance à l'enseignement de la sociologie. Elle seule, en -embrassant tous les aspects du formidable problème, pourra tracer, en se fondant sur l'évolution historique, la véritable direction de l'humanité.
C'est ainsi qu'à l'égard des biens et surtout de la propriété du sol, elle est sollicitée par deux tendances réformatrices divergentes : par l'une, au maintien delà propriété individuelle, legs de Thistoire, mais en la soumettant peu à peu à la justice et en l'enveloppant d'un vaste système d'institutions compensatrices et réparatrices qui la justifient devant les déshérités; parlautre.à réaliser directement pour chacun, par une transformation de la propriété même, des conditions de développement voisines de l'égalité. La science sociale seule pourra coordonner tous les éléments du problècne, éléments psychologiques, économiques, moraux, juridiques ; seule elle pourra marquer les limites de la modificabilité
60 DISCOURS PHILOSOPHIQUKS
possible du droit existant, conciliable avec les tendances spontanées de la société que révèle son évolution ; seule elle pourra contenir les entraînements de l'idéal en faisant fléchir l'esprit conservateur^ assurer la continuité de Ihistoire, et conjurer ces explosions violentes qui, selon le mot de Menger, peuvent ajourner les transformations salutaires du droit, et pour une expérience sociale manquée, placer la nation en face de la question de l'existence même.
J'ai essayé de montrer, dans ce long entretien, comment toutes les fonctions, tous les aspects de la vie collective ont été de plus en plus considérés comme dépendants les uns des autres, et soumis à. des variations historiques corrélatives.
En abordant successivement les trois grandes divisions des fonctions sociales, j'ai montré comment, après avoir conçu la vie spirituelle comme fondamentalement subordonnée, dans son développement, à la vie économique, 1» science a été portée, par une inversion décisive, témoignage de son incomparable progrès au xix= siècle, à assujettir cette vie économique à une loi morale qui assurât à tous la plus large participation aux biens supérieurs de la vie ; à une loi de subordination manifeste entre les fonctions sociales, s'est jointe à nos yeux une loi de corrélation marquant la dépendance mutuelle de toutes les parties de la vie collective. Ainsi, des liens innombrables se sont noués entre les rameaux correspondants du savoir social; et l'économie politique s'est transformée sous nos yeux en sociologie économique. J'ai essayé ensuite de montrer comment, en interrogeant de plus près les lois des phénomènes économiques, on leur a enlevé leur caractère primitif d'uniformité et d'invariabilité dans le temps et l'espace ; comment alors les conditions économiques ont paru plus profondément modifiables, et comment l'activité régulatrice conçue comme plus (lexible, à son tour, peut s'adapter de plus en plus parfaitement, pour la régler, à la marche progressive de l'humanité ; ainsi le socialisme, sacrifiant l'utopie, rattachant désormais, par la loi de l'évolution, toutes ses
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•conceptions au passé et au présent, soumis définitivement à la continuilé de 1 histoire, s'est transformé sous nos yeux en sociologie économique pratique.
J'ai voulu, dans la mesure de mes forces, justifier devant vous ce grand siècle qui va s'éteindre et qui semble, pour l'observateur superficiel, n'avoir à léguer aux générations futures que le stérile fardeau de ses déchirements et de son impuissance : nous l'avons vu au contraire appliquer toutes ses énergies intellectuelles et morales à une entreprise de synthèse qui doit servir d'instrument à la solution pacifique et graduelle du plus grand des problèmes.
Nous lavons vu à travers nos antagonismes et nos souffrances, élever peu à peu, selon la belle expression de Proudhon, mon maître, un pont sur le fleuve de l'oubli. Aussi, j'ose le dire avec une confiance sereine à tous ceux qui, plus heureux, verront les dernières lueurs du siècle se confondre avec les premières clartés d'un siècle nouveau : La poire mûrit cette fois et vous devez la cueillir .
(Discours rectoral prononcé à la séance publique de rentrée^ de l'Université Libre de Bruxelles, le 17 octobre 1892.)
l. — La piéoccupalion de l'inégalilé des conditions absorba le noble génie d'Emile de Laveleye dans la dernière^, la plus féconde [>ériode de sa vie. Par là, il se rapprocha davantage encore de ses pi'écurseurs, Simonde de Sismondi et John Sluart Mill, deux des maîtres de la science sociale. Comme eux, il ressentit toutes les douleurs des classes déshéritées et des nations opprimées ; comme eux, il eut la vision nette des choses du présent et la prévision profonde des choses de l'avenir. Comme eux aussi, il fut surpris par la mort, interrogeant les destinées des sociétés ciiviisées, et ses derniers écrits sont pleins d'avertissements, d'appels aux générations nouvelles, aux nations jeunes, aux démocraties naissantes. L'avènement général de la démocratie est, à ses yeux, inévitable; mais il voit aussi son sort tracé d'avance dans l'hisloire des républiques antiques, si elle ne résout pas le problème de l'inégalité des conditions en assurant à tout travailleur une part dans la propriété du sol et des instruments de travail. Ce tourment de l'inégalité et cette anxiété de l'avenir sont comme le lien intime de ses grandes œuvres sur la propriété et le gouvernement dans la démocratie.
Peu d'hommes auront, au xix« siècle, apporté à la sociologie une contribution plus large que la sienne, et montré avec une plus grande richesse de matériaux la dépendance
qui unit les aspects essentiels de la vie des sociétés. Ses travaux successifs, en éclairant ces rapports, dressent pour ainsi dire devant nous la question sociale de toute sa hauteur. Si le droit de propriété est l'objet permanent de ses recherches, c'est qu'il a une influence directe sur la répartition des richesses et son degré de justice, et c'est la répartition des richesses et des loisirs qui fixe la mesure et la participatino de tous aux bienfaits de la civilisation, à celte vie supérieure de l'esprit dans laquelle se réalisera la véritable communion du genre humain. Mais, par un retour qui marque la corrélation des fonctions de l'être social, selon que les institutions juridiques se rapprocheront ou s'éloigneront de l'égalité des conditions, l'harmonie ou l'antagonisme des intérêts, affermira ou livrera aux bouleversements les gouvernements, et surtout les gouvernements démocratiques. Tels sont les enchaînements que ses travaux ont illustrés, et l'équilibre des fonctions spirituelles, des fonctions économiques et des fonctions juridiques et politiques des sociétés apparaît comme la solution dernière à atteindre.
Je n'ai pu me détacher de ces graves et hautes pensées depuis que le problème s'est posé dans notre pays, non seulement de constituer la démocratie mais de constituer une démocratie stable. Elles domineront tout ce discours sur le socialisme ; je le place sous la protection du principe même de notre glorieuse Université, qui ne nous rend solidaires que dans la défense de la liberté de penser.
Le mouvement philosophique du xviiie siècle, l'œuvre puissante des économistes, philosophes eux-mêmes, la Révolution française, furent un véritable acte de foi dans la nature humaine. La Révolution y transporta le siège indestructible du droit, en le dégageant de toute autorité étrangère aux lois qui lui sont propres. On vit dans la liberté et l'égalité civiles et politiques les conditions mêmes de l'ordre des sociétés et de l'épanouissement indéfini de l'individualité humaine. Mais quand la pensée abstraite des philo-
sophes et de la Révolution tut transportée dans les faits, quand leur principe tut en contact avec les conditions économiques, telles qu'elles dérivaient de la propriété individuelle, alors apparut peu à peu une contradicti m d'où naquit la question sociale moderne. La liberté et l'égalité de droit se trouvaient en présence de 1 inégalité de fait. Deux classes, lune disposant du sol et des instruments de travail, l'autre ne disposant que de sa torce de travail, étaientlivrées à une concurrence sans limites, et, selon le degré d'inégalité des conditions de lutte, les plus faibles étaient plus ou moins profondément soumis aux conditions des plus forts, paralysés au entravés dans leur développement physique, intellectuel, moral ; car, s'il leur était interdit d'aliéner leur liberté, il leur était permis de vendre leur santé, de sacrifier leurs loisirs, de renoncer à leur part des bienfaits de la civilisation.
Le xixe siècle nous présente le tableau saisissant de lefTort de la classe des travailleurs pour se rapprocher de l'égalité. Mais si grande que soit l'œuvre accomplie avec l'aide du législateur, si indéniables que soient les progrès réalisés, il est aisé de mesurer ce qui reste d'irréductible dans cette opposition fondamentale. Nous pouvons, par l'exemple de la Grande-Bretagne, dont le génie est celui de l'évolution même, classer les travailleurs aux difterenis degrés qui rapprochent d'une participation à la propriété des capitaux,. Sur les 12 ou i3 millions de membres des familles ouvrières, comptant environ 5 millions d'ouvriers mâles adultes, il est encore au moins 3 millions d'adultes formant une masse inorganique, qui n'a pas encore trouvé dans Tassociation professionnelle le gage d'une plus grande égalité vis-à-vis des maîtres, dans le débat du salaire ; sur les '2 millions d'unionistes, moins de 5oo.ooo sont sortis de l'état de guerre, ou de paix armée, et jouissent des avantages précieux des conseils de conciliation qui les rapprochent d'.'ivaiitage encore de l'égalité ; 200.000 d'entre eux
DISCOURS PHILOSOPHIQOEB 5
66 Disr.ouns i-hilosopiuoues
ont leurs salaires fixés par des échelles mobiles qui établissent un commencement d'association du capital et du travail ; ii.3oo, associés de plus près, p.uticipent directementaux bénéfices des entreprises, et 6.3oo coopérateurs seulement sont parvenus à réunir indissolublement le capital et le travail, le vœu même de de Laveleye.
C'est le sentiment grandissant d'un contraste encore si profond entre les fins poursuivies par la liberté et fégalité, et celles que l'inégalité des conditions a permis d'atteindre, qui a soulevé devant nous la question sociale. Les écol.es économiques qui, pour résoudre la contradiction redoutable, ont tenté de prolonger la liberté et l'égalité de droit vers l'égalité de fait, ont reçu le nom de socialistes. Je sais ce que ce mot évoque de passions et de terreurs ; je connais le poids des réprobations qui accablent tant de hardis penseurs; mais je n'ignore pas non plus qu'ils ont aimé l'humanité d'un amour assez désintéressé pour se résigner d'avance à d'injustes attaques, même à un dédaigneux oubli : « Le présent nous excommunie », disait Proudhon, avec une abnégation amère ; « l'avenir sera sans souvenir pour nous, et notre existence s'abime dans un double néant. » Us ne demandent donc pas qu'on les défende. Mais voici (jue le problème qu'ils ont abordé de front est précisément celui que les plus profonds observateurs déclarent nécessaire à résoudre. Leur œuvre, en dépit des anathèmes, s'associe dès lors à la préoccupation la plus haute de l'équilibre et delà paix dans les sociétés modernes ; et, quiconque a celle conviction, au moment où l'avenir tout entier s'agite dans la conscience collective, a pour devoir de mettre en lumière les traits essentiels de celte œuvre, et de rechercher dans quelle mesure il est possible de la laire pénétrer dans la réalité, pour conjurer l'ère fatale des révolutions.
La définition la plus simple et la plus nette qu'il faille donner au socialisme, me senible-t-il, c'est: tout plan de reforme sociale dans lequel le sentiment allruiste concourt
avec l'intétèt personnel à la direction des activités économiques, et qui tend, en poursuivant l'évolution de la propriété et en constituant un droit économique nouveau, à nous rap[)rocher de l'égalité des conditions.
II. — Le socialisme s'opposs historiquement à l'économie politique classique: marquer les aspects de cette opposition, c'est évidemment éclairer un débat scientifique qui domine tous nos antagonismes sociaux. L'opposition apparaît en premier lieu dans le principe moral dirigeant: en second lieu, dans la conception des lois économiques, des fonctions de l'Etat et de la liberté ; en troisième lieu, dans celle de la ptopriélé et de son évolution.
C'est ce qui va faire l'objet des considérations sommaires êmbrasï-anl, non des systèmes spéciaux, mais le socialisme en général, comme l'une des directions de la pensée moderne.
Le socialisme se distingue avant tout de la conception économique classique par un élément psychologique et moral. Pour constituer la science, les physiocrales et Smith avaient dépouillé l'homme de tous ses sentiments, hormis un seul, celui de son intérêt personnel. C'est encore la donnée maîtresse de l'école individualiste moderne.
Le socialisme s'appuie sur le sentiment qui nous détache de la considération exclusive de nous-même pour nous reporter vers la. considération désintéressée des autres, qui place devant chacun de nous, non plus une fin exclusivement individuelle à poursuivre, mais une fin commune, le développement le plus élevé possible du corps social et de ses éléments, qui préoccupe de plus en plus chacun de nous d'assurer aux autres les moyens légitimes d'y concourir et d'y atteindre, et qui le fait souffrir du maintien des causes d'inégalité qui, en favorisant l'égoïsmc des uns, entravent et paralysent la légitime expansion des autres. Ce principe moral de Valtrui-sme dérive de la iiatuie humaine ; il ne relève d'aucune communion religieuse ou philosophique, il
les pénètre, il les anime toutes. Conçu dans sa plus haute généralité, il n'abandonnera à aucune autorité extérieure le gouvernement moral du monde, il l'assurera finalement à l'humanité même ; il appartient, selon le beau mot de Henan, à l'universel, c'est-à-dire à l'humain. Comme la tolérance religieuse, comme la coopération et Téobange économiques, il enveloppe cette multitude d'êtres dispersés dans l'immense économie du globe et qui, à chaque heure, concourent à la satisfaction réciproque de leurs besoins. C'est pourquoi aussi ce sentiment altruiste revêt de plus en plus, au xixe siècle, un caractère nouveau ; il n'est plus seulement le noble sentiment fraternel qui nous attache à nos semblables et dont le christianisme a donné une si pure expression, mais celui qui nous attache à ce grand Etre humanitaire qui évolue dans l'histoire, au dur labeur duquel nous devons cette accumulation de puissance sur la nature, de lumière, d'énergie morale qui font notre dignité, au progrès duquel nous sommes indissolublement associés et sur les destinées futures duquel se portent nos ardentes préoccupations. Comte, Littré, Laflilte ont parlé de ce sentiment humanitaire avec une puissante éloquence.
Le socialisme excite l'incrédulité des économistes classiques, quand il se propose de reconstituer peu à peu la société sur la base du sentiment collectif. Un critique très savant, M. Donnât, l'accuse de couver un œuf vide. L'œuf n'est vide que dans l'imagination des adversaires du socialisme. L'économie politique mutile l'homme en n'y voyant que l'élément personnel. Le socialisme ne faitque reproduire l'homme réel en s'appuyant sur une autre tendance morale. C est de leur concours dans la conscience humaine que rayonnent toutes les conceptions de la justice, Leibnitz en a marqué les échelons par la prédominance croissante de l'altruisme : neminem lœdei'e, ne nuire à personne, justice négative ; siuim calque iribaere, réciprocité, justice positive ; honeste viuere, règne décisif de Taltruisme, vivre pour autrui.
Assurément, le socialisme soulève les plus profonds problèmes de psychologie et d'éthique, mais c'est là sa vraie grandeur. Dans leur réaction extrême contre l'individualisme, les premiers socialistes, les saint-simoniens, Ow^en, Louis Blanc s'étaient reportes vers les formes les plus élevées de l'altruisme : ils n'avaient point cherché quelle réalisation aussi parfaite que possible de la justice peut s'adapter à la nature humaine telle qu'elle est aujourd'hui, mais quelle forme idéale du sentiment humain, en se traduisant dans un système, mettrait un terme aux iniquités qui les soulevaient. De là ces utopies touchantes, naïves et sublimes qui ont, glissé sous nos yeux comme des visions simplistes de l'avenir. Il fallut les soutenir par le zèle de religions naissantes ou l'exaltation d'un noble apostolat.
Les socialistes qui se rapprochent de plus en plus d'une direction scientifique, savent qu'il ne faut pas placer les plans réformateurs à une hauteur inaccessible à la nature humaine telle qu'elle est observable. Depuis Proudhon surtout, le grand moraliste, la justice exprime l'équilibre de l'égoïsme et de l'altruisme, la mutualité du respect et des services. Le beau livre de Proudhon sur la capacité politique des classes ouvrières n'est que l'illustration de ce principe étendu par lui du droit économique au droit public et des gens. Déjà, dans ce livre, on peut mesurer le chemin que la moyenne des hommes doit parcourir pour atteindre la réalisation parfaite de cette forme du socialisme. Proudhon, d'ailleurs, comme Colins, comme de Laveleye et parmi les réformateurs modérés, comme Schœffle et Graham, pensait que l'idéal socialiste ne peîit être léalisé sans une amélioration profonde de la nature humaine.
Cependant, nous dit le judicieux historien critique du socialisme, Graham : « Bien que le socialisme complet exige un progrès moral qu'il n'est |)as probable de voir se réaliser bientôt, une partie du socialisme, une amélioration considérable de l'élnt présent est possible, sans réclamer
DISCOURS l'HlLOSOPHlOUES
une nature liumaine beaucoup meilleure que ce qu'elle est. »
Descendez, en effet, dans les profondeurs psychologiques des systèmes socialistes contemporains, vous verrez que l'individualisme y prend une grande place. Peut-on dire, a priori, par exemple, à le juger au seul point de vue psychologique, que le collectivisme exige un altruisme supérieur à la nature humaine? Que fait-il en incorporant le sol et les capitaux à la propriété collective ? Il limite le domaine de l'égoïsme individuel par une action collective inspirée du sentiment d'une commune solidarité.
On peut et Ton doit, avec Scluneflle, soulever la question de savoir si l'intérêt individuel y sera aussi énergiquement stimulé que dans l'état actuel ; mais on conviendra que le collectivisme lui-même tend à donner cette solution en assurant à chacun l'équivalent du produit de son travail.
Je reconnais, avec Herbert Spencer, les résistances que rencontre le progrès de l'altruisme : « La lente modification de la nature humaine par la discipline delà vie sociale, ditil, peut seule produire des changements permanents et avantageux. »
Les progrès du socialisme devront donc nécessairement se mesurer sur ceux de la nature humaine ; mais j'alhrme quej l'influence du milieu économique moderne sur le progrès de la moralité est mal étuiliée, et qu'il faudra tenir com[)tc de l'action éducalrice qu'exerceront les réformes sociales! elles-mêmes. Graham ne nie pas le progrès moral dans certaines directions au xix" siècle: il reconnaît que la conscience morale s'est élargie, que Ion donne à la justice util sens plus élevé ; mais, dans d'autres directions, il signale 1( déchaînement de l'égoïsme, et tout compte fait, il pense qu'une faible impression réelle a été faite sur régoïsme. Graham ne semble pas avoir observé la discipline morale que le milieu impose à la classe ouvrière et qu'elle s'iuiposel à elle-même.
LE SOCIALTSME 71
La pitié est placée à la base de l'alliuisine par Schopcnhaiier. Toute la législation protectrice du travail des enfants et des femmes qui se déroule en Angleterre depuis 1802, est une victoire grandissante de la pitié contre l'égoïsme industrialiste et contre l'individualisme absolu des théories économiques.
Dans la classe des travailleurs, la sympathie est mutuelle par la communauté des souffrances, des aspirations, par la défense commune et les sacrifices communs. Elle est la trame de toutes les associations ouvrières, et c'est elle qui leui' (ait franchir toutes les frontières. Le groupement des travailleurs isolés dans l'union professionnelle implique toujours des sacrifices de l'égoïsme individuel pour s'assurer la garantie permanente de l'ensemble sous une loi commune. Partie de l'égoïsme, elle développe l'altruisme par une adaptation lente, elle rend inséparables dans toute conscience l'intérêt individuel, lintérèl collectif; un jeune écrivain, M. Vandervelde, a montré comment l'égoïsme corporatif des unions lléchit peu à peu sous les progrès industriels qui élargissent le cercle de la concurrence ouvrière. Le conseil de conciliation est à son tour une école de sympathie mutuelle entre le maître et l'ouvrier.
Malgré les prophéties des philosophes qui annonçaient la succession définitive du régime pacifique de l'industrie au régime militaire, l'Europe s'épuise en armements ; malgré la dépendance mutuelle croissante des nations, l'égoïsme collectif nous rejette dans le protectionnisme. Le vénérable représentant de l'école libérale, M. de Molinari, signale comme premier élément de solution de la question sociale, la cessation de l'étal de guerre ; mais sur quel levier moral s'appuyer ? Ce sentiment croissant de solidarité des tra- \ailleurs, n'est-ce [jus là un [»remier gage de la constitution de l'unité morale du monde et du passage définitif à l'état industriel ? Ne prépare-t-il pas la l'orme la plus élevée de l'altruisme, l'amour de l'humanité ?
Ce n'est pas tout ; qui ne voit, par l'exemple des unions ouvrières mêmes, que l'altruisne supporte et fortifie l'individualisme normal ? Dans les assurances ouvrières, que serait l'effort individuel s'il ne sappuyait sur un effort collectif de mutualité, base de l'assurance ? Quand l'Etat se fait l'organe de cette mutualité en la rendant obligatoire, il est aussi un véritable éducateur de la prévoyance individuelle, comme lorsqu'il décrète l'instruction.
L'Etat, qui discipline les égoïsmes par sa législation tutélaire du travail, est aussi un organe directement éducateur de l'altruisme dans ces mêmes assurances ouvrières. La solidarité forcée qu'il établit entre les intérêts se fixe dans la conscience selon les lois psychologiques de l'association et de 1 habitude. La loi d'hérédité la transmet comme disposition organique.
Par là même, l'Etat prépare sa propre abdication ; elle est d'avance inscrite dans ces lois de l'esprit humain qui rendent finalement toute contrainte extérieure inutile. L'étude si négligée encore de la psychologie économique, parce que les doctrines économiques sont déduites de quelques faits de la nature humaine, montrera qu'un minimum d'altruisme réalise des structures économiques qui élèvent l'altruisme à un degré supérieur ; que, dès lors, est possible un socialisme graduellement adapté à l'évolution morale delà nature humaine.
liL — C'est de ce sentiment altruiste que se pénètre le droit économique socialiste, c'est-à-dire l'ensemble des institutions régulatrices des activités économiques volontaires. Des écoles entières, comme l'Ecole phalanstérienne et la partie extrême d*^ l'Ecole de Proudhon, ont tout attendu d'un etTort spontané de la solidarité, du contrat. Mais il est certain que le socialisme, considéré comme une direction générale de la pensée autour de laquelle oscillent les systèmes, est, surtout dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, inséparable de l'idée d'une intervention méthodique de la
société, représentée par l'Klat, dans sa propre évolution. L'Etat devient réellement pour lui la société prenant conscience d'elle-même, dans son unité organique et ses lois, et concourant, par une action directrice ou régulatrice éclairée, dans les limites de modificabililé des phénomènes, à assurer à chacun de ses éléments organiques, à chaque individu, le le plus haut degré possible de développement.
C'est là encore que le socialisme entre en conflit avec l'Ecole individualiste ; celle-ci s'appuie sur les lois naturelles des phénomènes économiques, et, en vertu de ces lois, elle repousse toute limitation apportée par l'Etat à l'opéiation des intérêts personnels dans des conditions d'égale liberté. Aussi enveloppe-t-elle dans une même condamnation tout un vaste ensemble de doctrines, dussent-elles se réduire à arracher, par la loi, le travail des enfants à une exploitation funeste. Tous les modes d'intervention du législateur dans la question sociale, depuis les lois protectrices du travail jusqu'aux formes les plus radicales du collectivisme, sont à la fois systématiquement condamnés et qualifiés de socialistes. L'Ecole individualiste, en donnant cette extension au mot socialiste, a soulevé les protestations des écoles qui se prononcent pour Tintervention de FEtat, mais ne veulent [)as être confondues dans le socialisme, et elle a réussi à rendre à peu près inextricable la définition du socialisme. Cependant elle a justement aussi tracé la division des doctrines la plus importante de toutes.
Au fond de cette question des lois naturel les opposées à tant d'écoles à la fois, il y a une confusion qui a été fatale au progrès. Les économistes assignent à ces lois des phénomènes économiques, le caractère d'une véritable prescription impérative, excluant toute inteivention autre que celle qui consiste à les laisser opérer d'el'cs-mêmes ; ils les qualifient d'imniuables inéluctables, d'autant qiie bienfaisantes. Or. dans aucune science, les lois naturelles n'ont et ne peuveut avoir ce caractère, elles sont partout l'expression indicative de
certaines tendances générales, de certains rapports constants, rien de plus. C'est cette confusion qui a été funeste et qui tient au caractère métaphysique que la science a trop longtemps conservé, et dont l'ont pénétrée, malgré leur génie, ses immortels fondateurs. Adam Smith constate que l'homme, obéissant à son intérêt, tend toujours à améliorer son sort ; voilà une loi naturelle, l'expression indicative d'un fait général ; il croit reconnaître qu'obéissant à son intérêt, l'individu tend à réaliser aussi l'intérêt d'autrui. Voilà ^expres^ion indicative d'une autre tendance. Mais Adam Smith semble être dominé par une philosophie optimiste ; il parle souvent de la main invisible qui guide les intérêts les uns vers les autres.
Les tendances qu'il a recueillies en interrogeant l'homme individuel, lui ajjparaissent alors comme faisant partie d un plan providentiel, et concourant d'elles-mêmes à la réalisation d'une harmonie sublinie, d'un ordre naturel réglé par l'auteur des choses. C'est alors que la tendance indicative revêt le caractère d'une prescription impérative, et que, pour asssurer cet ordre parfait, il n'est d'autre voie à suivre que de laisser opérer librement les intérêts : c'est le système du laisser-faire, de la non-intervention de l'Etat.
L'observation directe et profonde de notre état social nous montre, non pas une multitude d'unités humaines identiques, soumises d'une manière uniforme à leur tendance intéressée, mais des classes d'hommes réels, inégalement éclairés sur leurs intérêts, ayant des pouvoirs profondément inégaux de les poursuivre, sur l'égoïsme desquels l'altruisme exerce une réaction plus ou moins énergique, et que leur degré de culture morale entraîne dans une direction plus ou moins rapprochée de lintérêt commun. La libre opération de toutes ces éne;gies intellectuelles, morales, économiques, telles qu'elles se révèlent dans un état social historique comme le nôtre, signifie encore la lutte pour tous, mais non pas le triomphe pour tous, comme dans la pensée
LE SOCIAITSMR 75
(nétaphsyique de Smith ; elle signifiera trop souvent le triomphe de quelques-uns et la défaite ou la subordination des autres.
L'expression indicative ou purement scientifique des lois d'Adam Smith devra, dès lors, l'aire place à des lois beaucoup plus complexes, exprimant lensemble des influences dérivant de la nature humaine, de son évolution historique, du milieu social, des institutions juridiques que la sociélé s'est données. I.,a tendance fondamentale de l'intérêt personnel subira les altérations les plus profondes sous toutes ces influences. C'est ce que des sciences plus simples nous montrent d'une manière plus saisissable. En psychologie, la loi d'hérédité exprime la tendance à la transmission aux enfants du caractère des parents : mais cette loi disparaît souvent dans d innombrables exceptions apparentes dérivant des influences complexes qu'exercent sur le f;aractère d'un individu la multiplicité des ancêtres, son développement embryonnaire, le milieu auquel il s'adapte après la naissance. Dès lors, comme le principe de conduite des gouvernements n'est autre chose, Adam Smith l'a montré luimême, qu'une déduction logique de la conception même de la loi des phénomènes, l'intervention de l'Etat pour régulariser le mouvement social, harmoniser les intérêts, assurer la justice, ne prend-elle pas rationnellement la place du laisser-faire absolu sans que l'on puisse a priori Ivacev à la sphère de cette intervention d'aulies limites que celles qui dériveront du degré d'ordre, de justice, qui se réalise spontanément, et de la complexité même des lois économiques ?
Persistera défendre la prescription im[)éralive du laisserfaire, c'est méconnaître les caractères ([u'une observation plus profonde a donnés à l'expression indicative des tendances des phénomènes, c'est-à-dire à leurs lois naturelles avec leur portée vraiment scientifique ; c'est encore, sans doute, parler au nom de la métaphy.Nique et de la théologie naturelle, mais est-ce encore parler au nom de la science?
76 DISCOURS PHILOSOPHIOUKS
L'opinion que les phénomènes sociaux doivent être abandonnés à leur cours parce qu'ils sont soumis à des lois naturelles, n'a pu prévaloir qu'aussi longtemps que l'on a donné à ces lois le caractère de tendances absolues et invariables. A mesure que l'expérience a révélé les actions modificatrices qui les troublent ou les paralysent, non seulement Thomnie a été porté davantage à intervenir et à exercer une action régulatrice, mais cette action a été d'aulant plus efficace et plus étendue que la complexité des rapports était mieux connue. Partout, dans toutes les sciences qui touchent à l'homme, en psychologie^ en médecine^ nous voyons croître la puissance de lliomme sur la nature avec la connaissance plus parfaite de ses lois. Lanthropologie criminelle se constitue sous nos yeux par l'étude de l'intlucnce qu'exercentles conditions organiques, l'hérédité psychologique, le milieu physique et social sur le penchant au crime. Mieux ces rapports seront connus et plus puissante sera l'action sociale pour prévenir le crime et amender le criminel.
Dans les phénomènes économiques, l'initiative privée est devenue plus féconde par la connaissance plus complète des lois des phénomènes. Où en serait l'évolution du salaire, si la pratique était exclusivement guidée par cette formule générale, corollaire de la loi de Smith, que le travailleur tend, dans des conditions de liberté, à trouver le marché le [)lus favorable pour sa force de travail ? Le travailleur isolé a constaté qu'obligé d'oll'rir sans réserve et à tout prix son travail, à peine de mmirir de faim, impuissant à déplacer son offre, il devait subir les conditions du maître. L'association s'est formée pour contre-balancer ces deux influences perturbatrices de la loi et permettre à l'ouvrier isolé de réserver son offre et de la déplacer au moins dans certaines limites. Adam Smith, conséquent avec son principe absolu et son optimisme, réprouvait toute intervention quelconque des associations ; mais qui donc oserait mesurer les effets que cette rigidité doctrinale eût produits dans notre siècle de
développement du capitalisme ? La loi d'airain du salaire, réduisant le travailleur au minimum d'existence, eût été le corollaire de cet individualisme absolu, qui n'est heureusement pas inhérent à notre état social.
C'est ainsi que l'Etat, qui n'était que le gardien des droits absolus des individus, va maintenant, sous l'impulsion de sentiments moraux supérieurs, devenir l'organe d'un droit plus flexible adapté aux exigences du développement progressif de tous.
La notion positive de la loi naturelle des phénomènes économiques élargit le domaine de l'action de l'Etat, le sentiment moral l'y pousse. H y a corrélation entre les termes et non un rapprochement arbitraire.
La science allemande en prit nettement conscience lorsqu'en 1872, dans une réunion mémorable, un grand nombre de professeurs consacrèrent à la fois la subordination de l'économie politique à la morale et l'intervention de l'Etat dans la solution de la question sociale. Elle n'hésitera pas à limiter la liberté absolue du contrat de travail, quand cette liberté aboutira à une fin contraire à la seule qu'elle puisse atteindre légitimement : le développement physique, intellectuel, moral de 1 homme lui-même, du travailleur. Car, dans le contrat du travail, elle ne verra pas la marchandise travail, mais l'honmie qui travaille, selon un mot énergique de M. Wagner, l'homme, auquel l'école veut assurer une existence digne de nos civilisations avancées.
L'intervention de l'Etat sera une question de fait et de mesure ; elle sera jugée nécessaire quand les réformes devront, pour être vraiment efficaces et justes, atteindre à une généralité que l'initiative des individus et des associations ne peut leur donner qu'avec une extrême lenteur ou au prix de durs sacrifices ou de longues perturbations sociales. Par exemple, les patrons généreux seront dans des conditions inférieures de concurrence vis-à-vis des patrons indifférents et égoïstes, si les dispositions protectrices du
78 DlSCOUnS PHILOSOPHIQUES
travail, si les assurances ouvrières n'atteignent pas une extension aussi grande que le champ même de la concurrence.
L'école individualiste a donné le nom de socialistes de la chaire à ces économistes réformateurs. Quelques-uns d'entre eu.K l'ont accepté de b^nne grâce, les autres ont protesté par la voix de M, Schœnberg. Mais en maintenant les distinctions les plus profondes mêmes entre les différentes écoles qui admettent Tintervention de l'Élai, ce qui me paraît indéniable, c'est que le socialisme, dans sa généralité, représente à des degrés divers l'aspect pratique d'une phase nouvelle de l'histoire de la science économique, comme il se rattachait tout à l'heure à l'évolution morale.
IV. — L'un des plus amers reproches qui soient faits au socialisme, c'est d'être destructif de la liberté. Ici encore, c'est une confusion qu'il s'agit de dissiper. La vérité est que le socialisme porte avec lui une conce[)tion nouvelle de la liberté. Quand Adam Smith nous dit que le système delà liberté naturelle est le plus favorable au progrès de la richesse, quand de Humboldt y voit la condition du développement le plus élevé et le plus harmonieux des facultés de l'homme ; quand Bastiat réclame la concurrence illimitée pour atteindre la plus équitable détermination du salaire, dans tous ces cas, la liberté est un moyen; elle consiste dans l'absence de toute contrainte extérieure et dans la direction spontanée des actes de l'individu vers la fin que son inlérôl ou sa raison lui assignent comme désirable. Mais, par elle-même, cette liberté n'implique pas pour l'agent ie pouvoir d'atteindre celte fin. L'homme isolé ne puise pas dans sa spontanéité le pouvoir de traiter d'égal à égal avec le maître et d'obtenir les meilleures conditions pour son travail. Ce pouvoir, il ne le trouvera que dans rassociatlon. L'association lui donne le |M)Uvoirde surmonter un ensemble d'obstacles qui l'empêchent d'atteindre la fin poursuivie. Sa libellé, négative d'abord, est devenue positive dès qu'elle implique une puissance elï'ective. Dans ce sens, l'inler-
vcnlioii de I l*]tal, bicji ijircllc liinile le doinaitie de la libelle négative, devient aussi un moyen de réaliser la liberté [losilive, c'esl-à-dire de surmonter les obstacles qui s'opposent au développement physique, intellectuel, moral du [)lus grand nombre.
Les mêmes mots n'auront plus désormais, hélas! pour léconomiste et le socialiste la même signitication, mais riiiimanité continuera à poursuivre la même fin idéale avec des moyens dillérenls. L'économiste individualiste résistera à toute extension des lois protectrices du travail dans ks fabriques par exemple ; mais, répondra le plus savant liistorien de la législation des fabriques en Angleterre, ^L Whately Cook Taylor, « lotS(|u'on prétend rendre une industrie plus libre en la soustrayant à l'influence de la loi, lus travailleurs tombent sous la domination d'une force irresponsable, laquelle doit atteindre son but sans s'in- '|iiiéter des misères poignantes qn'ellc répand autour d'elle. On a ilil avec raison », ajoute-t-il, « des lois protectrices ilu travail, quelles sont les exposantsel non les opposants de la liberté, en tant que la liberté consiste à soustraire les ouvriers au joug d'une abjecte nécessité )).
L'assurance obligatoire, c'est la servitude, dit un économiste, M. Villey, bien éloigné d'ailleurs des exagérations du laisser faire. Mais nous trouvons cette réponse chez un statisticien allemand, M. Mayr, relevant le chitîre énorme des ouvriers assurés contre la maladie : « De tels résultats », dit-il, « imposent le respect, même aux plus ardents partisans du laisser passer. Faire que cinq millions d'ouvriers >oient en moins de trois ans protégés contre le risque de maladie, assurés de secours comme d'un droit légitimement acquis et rigoureusement garanti, soustraits à l'obligation de recourir à la voie déshonorante de l'aumône, est une chose qui devrait concilier toutes les sympathies, au moins à ce genre de socialisme d'Etat. -• Mayr n'a-t-il pas laison ? L'ouvrier qui ne trouve pas l'appui de la solidarité cst41 libie ?
Il est l'esclave de son ignorance, de son imprévoyance, de son impuissance, et la sanction de cet esclavage vis-à-vis de lui-même, c'est la dégradation de sa dignité vis-à-vis des autres. Que l'association soit spontanée on contrainte, elle n'en place pas moins l'ouvrier, à l'égard du chômage, de l'invalidité, des accidents, dans les conditions de l'homme vraiment libre, puisqu'elle l'arme d'un pouvoir invincible contrôles événements.
Les éléments de puissance que la liberté recueille ainsi un à un se groupent autour d'elle et l'enveloppent comme un véritable organisme dont l'évolution s'accompagne de l'épanouissement de l'individualité humaine.
Cette théorie de la liberté semble naître avec le socialisme etse dérouler avec lui. M- Paul Janet en a montré l'origine quand il dit que, pour Saint-Simon, liberté signifie pouvoir. Un économiste illustre, Gh. Dunoyer, Ta placée à la base de son livre sur la liberté du travail. Adolphe Wagner, le plus profond peut-être des économistes contemporains, déclare que Dunoyer, en considérant la liberté, non plus comme un droit absolu, mais comme le résultat de la civilisation, en a donné la véritable théorie, Dunoyer Ta abandonnée devant le problème de la répartition des richesses; •'/est là que les socialistes 1 ont ressaisie, depuis Louis Blanc jusqu'à Proudhon. Krause amis en lumière le caractère organique de la liberté et de la propriété. Hier encore, M. Ritchie prenait comme fondement d'une réponse au livre d'Herbert Spencer, Cliidioida contre l'Étal, la distinction adoptée par Thomas Hill Green, d'Oxford, entre la liberté négative et la liberté positive.
L'une des raisons qui déterminent Herbert Spencer à rejeter toute intervention positive de l'Etat, c est la crainte de voir l'action régulatrice de l'Etat envahir peu à peu tout le domaine de l'activité individuelle et l'envelopper finalement dans le réseau inflexible de l'esclavage moderne ; de là ce titre éclatant de l'essai placé en tête du plaidoyer pour la
liberté : Froin Jrcedom lo bondage [De la liber lé à l'esclavage). Mais les exemples qu'il choisit lui même pour marquer I extension irrésistible, fatale des appareils régulateurs, nous révèlent que l'erreur est du côte de l'illustre philosophe et qu'elle git dans une conception purement négative de la liberté. En moins de cinquante ans, nous dit-il, les dépenses pour l'instruction publique se sont élevées de 3o.ooo à lo.ooo.ooo de livres en Angleterre ; on eût considéré <;omme un idiot celui qui eut prophétisé cet accroissement et surtout celui qui eût annoncé que cette progression s'accompagneiait pour le père de Tobligation d'envoyer son enfant à l'école à peine d'emprisonnement. « Nul », ajoutet-il, « n'eut rêvé que de ce germe innocent dût sortir aussi rapidement ce système tyrannique supporté sans résistance par un [)euple qui s'imagine être libre. » Nous ne partagerons point Tindignation de Spencer, et nous admirerons même la résignation de ce peuple qui accepte l'obligation de l'instruction, parce qu'il a compris qu'elle est pour chaque membre de la communauté le fondement de sa liberté positive. C'est pour cela que cette forme de l'esclavage n'a pas rencontré de résistance.
La limite naturelle de la réglementation socialiste est fixée par la fin que la réglementation est destinée à atteindre, et cette fin c'est le développement physique, intellectuel, esthétique, moral, le plus élevé possible des individualités, pour reporter toutes les énergies de plus en plus fécondes de chaque génération vers le développement (utur de l'humanité. Dès à présent, il est permis de prévoir que l'intervention de l'Etat ira décroissant à mesure que s'élèvera l'individualité humaine jusqu'à ce qu'elle se dégage complètement elle-même de cette structure provisoire pour substituer définitivement le règne idéal du contrat à celui de la loi.
M. P. Richter a voulu montrer, dans un pamphlet, où mène le socialisme. Il a transporté brusquement dans le iemps rap[)lication d'un collectivisme imaginaire, et il a
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déduit de celle application une extension illimitée de la réglementation qui enveloppe toute la vie domestique et la vie mentale de l'individu , les enfants et les vieillards séparés de la famille, la distribution des professions rég^lée par l'autorité, les logements tirés au sort, la cuisine nationale obligatoire, la presse bâillonnée, les arts proscrits, rien n'y manque, rien, hormis cependant une seule chose : l'intelligence de la conception socialiste de la liberté. Si, au lieu d'une instauration brutale et absolument impossible dusocialisme^ M. Uichter s'était transporté dans la seule hypothèse réalisable, la seule conçue par les théoriciens du socialisme, celle d'applications successives du principe socialiste, le lecteur de son livre n'eût pas eu de difficulté à comprendre que le moment où la réglementation devra cesser, c'est celui où elle ne servira plus le progrès de l'individualité. Le développement de l'intervention de l'Etat n'a rien de fatal,^ et si le socialisme en vient jamais à se tourner contre sa propre fin, les individualités puissantes qu'il aura lui-même formées se soulèveront contre lui, pour confondre la témérité de ses sectaires et leur prouver que l'humanité ne se ment pas à elle-même.
V. — Le mode de concevoir la propriété distingue profondément le socialisme de l'économie politique classique. Pour les fondateurs de la science économique, la propriété individuelle, avec toutes les inégalités qu'elle entraîne, est de droit naturel ; invariable et absolue, adaptée au principe moral individualiste, elle est assimilable aux phénoniènes physiques qui, selon le mot de Turgot, n'ont pas d'histoire. Pour toutes les écoles socialistes, la propriété est une institution historique toujours modifiable et perfectible. Elles tendent, par sa transformation graduelle, à faire disparaître l'inégalité des conditions d'origine historique, les oppositions d'intérêts entre les facteurs de la production, et à faire participer tous les travailleurs à la propriété ou à la jouissance des instruments de travail.
Trois voies semblant avoir été conçues pour y atteindre, en agissant tantôt sur l'objet, la forme, l'étendue du droit de propriété, tantôt sur le droit héréditaire.
La généralisation des sociétés coopératives de production fui la pensée maîtresse de Louis Blanc, adoptée par Ferdinand Lassalle. Elles sont destinées à embrasser tous les embranchements de la production, et ces organes de l'être collectif, ayant chacun un patrimoine inaliénable, indivisible, une existence juridique distincte, se fédéreront pour en constituer l'unité. Le système se résout dans des collectivités exploitant des capitaux communs. La règle de répartition du produit entre les individus variera suivant que le principe moral de l'altruisme sera ou non prépondérant ; la pensée primitive de Louis Blanc fut de répartir tes produits selon les besoins, mais, en général, le travailleur collectif jouira de l'intégralité de son produit.
La conception collectiviste, malgré la diversitédessystèmes, a des traits essentiels communs. Le résultat dernier est l'appropriation, par la collectivité même, du sol et des instruments de travail, qui sortent irrévocablement du domaine privé, pour n'y laisser que les biens consommables. Les saint-simoniens ont voulu anéantir le dernier privilège de la naissance, en maintenant les inégalités naturelles. Chez les saint simonienSjl'usagedes instruments de travail est distribué d'autorité, suivant la capacité ; chez Colins, cette distribution s'opère contractuellement entre l'Etat, qui centralise l'offre, et les individus ou les sociétés ouvrières , La tendance générale des systèmes collectivistes est de réduire, par l'élimination de l'appropriation individuelle de la rente et de l'intérêt, tout le revenu à répartir entre les individus au revenu du travail ; cette répartition s opérera, d'après les collectivistes contemporains, proportionnellement au travail réellement utilisé parla société.
Les systèmes mixtes impliquent, ou la conservation de la propriété individuelle, mais modifiée dans l'un ou l'autre des
éléments dont elle est la synthèse, contenue dans sa tendance absolutiste, ou la coexistence de la propriété individuelle et de la propriété collective. Rodbertns ne touche directement ni à la propriété ni au capital, bien qu'il trace la perspective lointaine du collectivisme; mais il fixe une loi de répartition du produit entre les propriétaires capitalistes et les travailleurs telle, que la part proportionnelle du travail reste constante ; il bénéficiera de tous les progrès de la production ; ainsi sera paralysée la prépondérance des capitalistes dans le déhat du salaire ; ainsi disparaîtra cette loi d'airain du salaire, qu'il considère avec Lassalle, à lort d'ailleurs, comme inhérente à l'état social moderne. Fourier mobilise les capitaux fixes et la terre en les représentant par des 'titres dont l'appropriation est individuelle, mais la terre et les capitaux, dans leur fonction productrice, échappent complètement à l'empire des individus ; ils restent invariablement adaptés à leur fonction. La loi de répartition est une loi de proportions définies, analogue à celle de Rodbcrtus. Proudhon conserve la propriété individuelle du sol et des capitaux à côté d'un domaine public auquel il incorpore les mines ; il s'efforce de rattacher le sol au travail; il développe les associations ouvrières, mais il atteint la propriété du sol par l'impôt sur la rente, et l'intérêt des capitaux par l'organisation mutuelle du crédit. Proudhon respecte aussi la propriété dans le droit de jouir et de disposer; il ne la limite que dans le droit d'accession. C'est là aussi que Mill la limite en imposant les accroissements de la rente foncière. Lui-même poursuit la combinaison de la propriété privée et de la propriété commune du sol, et le développement de la coopération. Il limite le droit d'acquérir par succession. De Laveleye a des préoccupations analogues. Wallace détache de la propriété, qu'il tend à nationaliser, un domaine utile au profit du cultivateur, sur les améliorations qu^il apporte à la terre. Dans tous ces systèmes, le travail bénéficie directement ou indirectement
de toutes les réductions subies par la rente ou lintérct, et la tendance générale est de lui assurer son produit ou 1 équivalent de ce produit.
S'il est possible de tracer une division rigoureuse des écoles, c'est dans le problème de la propriété que les socialistes de la chaire abandonneront les socialistes proprement dits. Les premiers reconnaissent bien que la propriété individuelle est le résultat d'un développement historique, et non l'expression d'un droit naturel absolu, mais les seconds seuls s'efforcent de prolonger celte évolution et de dégager la forme future de la propriété. C'est ici qu'il faut examiner le plus redoutable reproche qui leur soit fait, celui de vouloir une réalisation immédiate de leurs plans, et une réalisation par la puissance impérative de l'Etat. C'est bien là le point de vue auquel se place l'illustre Herbert Spencer, qui a voulu servir la liberté en consacrant les dernières années de sa vie si féconde pour la science à la réfutation du socialisme. Ce qu'il ai)pelle l'esclavage prochain [the co/?/m</ s/ai'ery), c'est autre chose que le socialisme ; et sa pensée est nettement marquée dans ces lignes de son dernier écrit : De la liberté à l'esclavage : « Une erreur fondamentale dominant la pensée de presque tous les partis », dit-il, « c'est que les maux comportent des remèdes immédiats et radicaux )). On est étonné de trouver dans la définition du socialisme que donne lun de ses historiens les plus profonds, M. John l\ae, les lignes suivantes: « La demande d'un accomplissement immédiat de leurs plans par l'autorité publique est non pas un caractère |)urement accidentel et accessoire du socialisme, mais est réellement inséparable des idées sur lesquelles les plans sont basés. » M. Albert Schœlllea publié sous le titre: la Quintessence di socialisme, rex[)Osé le plus objectif, le plus remarquable de l'économie collectiviste, telle qu'elle peut être déduite hypothétiquement de la théorie de la valeur de Karl Marx. Ce grand sociologiste lui-même, dans son ouvrage auquel la Quintessence
^6 DISCOURS PHILOSOPflIQUKS
est empruntée : Vie et slruclure du corps social, admettait . la possibilité d'une réalisalicn de cet idéal modifié, dans un avenir d'ailleurs éloigné. Sans doute, épouvanté de leffet retentissant de sa brochure et de la solidarité compromettante dont il avait été enveloppé, il a voulu rassurer 1 opinion en publiant trois énormes lettres suri 'impossibilité de la démocratie sociale, et il semble y repousser une véritable invasion dt) barbaies, pressés de transporter dans les faits l'hypothèse qu'il a si bien décrite.
Rien n'est plus redoutable pour la paix publique que d'associer au socialisme l'idée d'une révolution brusque ; rien n'est [)la-i cîiiLraire à son essence. Toute conception socialiste présente une ébauche de la théoriede l'évolution ; toute réalisation des plans socialistes est assujettie à la loi de continuité.
Toute école opposant, au système social établi, un système nouveau, devait nécessairement rechercher la loi d'un développement historique, d'après laquelle 1 état nouveau succédait à l'ancien. A peine d'admellre que son idéal de progrès n'était qu'une création de l'imagination, sans lien organique avec le passé, elle devait en justifier la filiation, montrer qu il résultait irrésistiblement des tendances prédominantes du mouvement social, et que ces tendances se réfléchissaient simplement dans l'esprit du rélormateur. Ce progrès vers une conception positive du développement social est si marqué que Frédéric Engels a, dans un livre remarquable, opposé au socialisme utopique de la première moitié du siècle le socialisme scientifique allemand de la seconde ; la distinction est trop absolue, mais elle témoigne delà prépondérance de plus en plus décisive des méthodes scientifiques. Le socialisme anglais, qui se développe après le socialisme allemand, est au plus haut degré dégagé de l'esprit de système et fidèle au génie positif de ce peuple, -qui, selon le mol de Taine, accomplit des révolutions sans commettre de ravages. L'esprit impartial qui suivra le
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mouvenienl des écoles se convaincra qu'à travers fous ses tatonnemenls et ses audaces, le socialisme est, dans son ensemble, un clTort persistant pour constituer une véritable dynamique sociale, une tbéorie du progrès, et que c'est là soo rôle historique dans sa haute prtrtée. Mais ce qui le frappera davantage encore, c'est que, dans la phase utopique comme dans la phase de posilivilé croissante, le socialisme est rétVactaire aux coups d'atitorilé, et pour des raisons ditîérentes. Que l'on compare, pour s'en convaincre. Je saint-simonisme à la doctrine de Karl Marx.
L'école saint simonienne sut s'élever à une compréhension vraiment philosophique de l'ensemble des phénomènes sociaux ; mais les liens qu'elle réussit à établir entre sa <X)nceplion idéale et les tendances dominantes de l'époque présente, étaient trop généraux et trop vagues pour en soutenir l'édifice fragile. L'idéalisme utopiqne en reste donc ie trait prépondérant. Elle conçut la première la propriété comme un phénomène historique évoluant suivant une certaine loi, mais elle se trompa sur la tendance historique du droit de succession, quand, poursuivant l'abolition des privilèges de naissance, elle formula la transformation de Ihérédité domestique directe en hérédité sociale. Pour appuyer celte socialisation, elle dut admettre une loi historique d après laquelle, obéissant à un rythme séculaire, l'humanité passe successivement d'un phase critique à une |)hase organique, de la prédominance de l'égoïsme à celle de l'altruisme. Inaugurant une phase organique nouvelle, 4'école saint-simonienne, fascinée par l'idéal, voulut s'élever sans transition à la réalisation de la fraternité sous une autorité sociale paternelle.
Mais elle le fit par la liberté, elle ne compta que sur la puissance communicalive de l'idée ; on sait ce qu'il en coûta à ces nobles apôtres, mais le monde retentit encore de leur pensée. Celle puissance de l'idéalisme absolu a agi de mêuje sur daulres grands esprits ; il exige des prosélytes, une
communauté morale, un amour intense ; il répugne d'essence à l'intervention de l'Etat, Fourier et Louis Blanc ne firent appel à l'État que pour donner une impulsion à leurs systèmes d'association. Proudhon fit, en iS/jg, de la Banque du peuple, non seulement une pure mutualité, absolument libre, mais la fin même du gouvernementa— lisme.
Rapprochez maintenant Karl Marx des saint-simoniens r l'État va jouer un rôle bien plus étendu, mais la conception de révolution est devenue plus précise, et ce seront précisément les lois d'évolution formulées par le réformateur qui préviendront des changements brusques et généraux.
Karl Marx entend prouver que le collectivisme se dégage nécessairement de l'organisation économique moderne. Il s'appuie sur deux lois historiques ; la première est celle de l'évolution de la propriété ; elle s'adapte historiquement aux changements qui s'opèrent dans la production. La seconde loi est celle du développement de la production capitaliste. Marx et Engels ont décrit les phases de la transformation de l'industrie, depuis l'atelier domestique, la manufacture, la fabrique jusqu'aux vastes tentatives de monopoles des capitalistes syndiqués. Une concentration successive des capitaux s'opère dans un nombre décroissant d'entreprises toujours plus vastes, mais elle s'accompagne d'une combinaison technique de plus en plus parfaite des travailleurs employés. Ce sont ces forces associées par le capital lui-même, en vue de la production, qui prendront peu à peu conscience d'elles-mêmes, entreront en lutte avec le capital, et quand la concentration de celui-ci sera arrivée à son apogée, brisant à leur tour cette structure historique, elles substitueront un organisme nouveau à l'organisme capitaliste, une forme de propriété collective à la propriété individuelle devenue une contradiction historique. Quand l'État belge, arrêtant la concentration de la Société générale d'exploitation des chemins de fer, a accompli le rachat de s xi
réseau, il a opéré une déduction partielle de la loi de Marx. Mais la rigueuf de la loi de Marx enchaîne évidemment les efforts de transformation, et c'est ce que ses disciples ou ses adversaires ne doivent pas méconnaître.
Pour qu'un régime collectiviste définitif pût s'établir, il faudrait évidemment que le même mouvement de concentration capitaliste fût universel et simultané. Or, M. Scha^ffle se charge lui-même de nous apprendre que le plus grand nombre des industries reste aux mains des petits ou moyens producteurs et que la concentration capitaliste ne s'observe pas dans l'agriculture en Allemagne. M. Benoît Malon, collectiviste lui-même, déclare formellement, dans son Socialisme intégral, qu'il ne peut être question de collectivisme agraire aussi longtemps que la féodalité capitaliste n'aura pas avancé son œuvre de concentration de la petite propriété. La loi de Marx laisse donc encore échapper un nombre énorme de phénomènes observables. Considérez maintenant que le collectivisme n'est pas seulementun régime de propriété, mais un système de coordination synthétique de la production, de la distribution et de la consommation des produits, et vous aurez une idée de la lenteur qui s'impose inflexiblement à sa réalisation. De la loi d'évolution de Marx, il n'est légitime, possible, d'inférer que des applications successives et partielles du collectivisme à la production, pendant lesquelles le vaste système de disltibution des richesses sera nécessairement ou suspendu ou très imparfaitement applicable.
La loi de continuité s'impose à son tour à la réalisation des systèmes. Le collectivisme de Colins, par exemple, non seulement exige des conditions morales d'une acquisition lente, mais la voie adoptée pour assurer à l'Etat la propriété du sol et des capitaux fixes est longue à parcourir. C'est le retour à la société des successions collatérales et l'imposition des successions testamentaires. En assignant, en Belgique, une valeur invariable de 20 milliards à la propriété immobi-
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îière et à la propiiété mobilière, et en supposant que les successions en ligne collalérale fussent intégralement prélevées, il faudrait près d'un siècle et demi pour opérer la résorption, et si hs successions au degré de frère et sœur ■étaient épargnées, c'est deux siècles qu'il faudrait. Placé au -début du xw" siècle, le mode de socialisation du sol de Colins n'eût élé q l'un facteur dans ce développement exlra- -ordinaire de l'industrie moJerne, et la société n'eût pu se "dispenser de rechenlier un ensemble d'autres mesure.^pour régulariser son évolution. Rodberlus, qui fut un homme de génie, et qui conçut un système transitoire ttès remarquable, disait : « La roule est très longue, et c'est pourquoi il est 'désirable que le voyage commence sans délai. » F. Lassalle -demandait deux siècles pour faire passer l'induslrie au régime xle la coopération avec le concours de l'Etat. De même que lagéologie a passé de la théorie des révolutions, périodiques -à celle de I opération conlinne des causes aciuelles, ainsi 4e socialisme tend nécessairement de plus en plus, par le progrès même de ^es doctrines, à s'assujettir à la loi des tpansfonniations graduelles. « Je n'ignore pas, dit le socialiste -anglais Ilyndman, que certaines personnes sup[)Osent que «os arrangenients bourgeois actuels devraient être totalement ■détruits et que d'autres y devraient succéder instantanément. Mais quelque succès que puisse avoir une révolution, il est <iertain que le genre humain ne peut pas changer sa nature ^d'mi seul coup. Brisez la vieille enveloppe, mais n'oubliez jamais que les nouvelles formes doivent se développer au sein de l'ancienne. »
Que serait-ce si, au lieu de Hyndman, je citais les repré-
^sentants du posilivisuie socialiste dont l'école est la mienne,
de Kilkrup, d'Ingraui, ou ceux de l'école fabienne, Sidney
Webb^ par exemple, qui ont précisément emprunté leur
«lom à Fabius Cunctator ?
L'Etat et les communes, en réalisant aujourd'hui sans "Césislance ces monopoles multiples des voies de transport, des
■eaux, du gaz, de l'électricité, des forces motrices, poursuivent sans inspiration socialiste, en obéissant à des ten- ■dances sociales irrésistibles, le collectivisme sur la ligne de la plus faible résistance: ils y mettent une vitesse beaucoup plus grande que les ibéoriciens les plus redoutés du collectivisme, en restant fidèles aux lois dévolution qu'ils ont foimulées ou à leurs procédés de socialisation.
\I. Mais si la loi de continuité est vraiment souveraine, faut-il encore répéter cette désespérante parole de Renan : « Un [)roblème immense est là devant l'esprit humain : la solution est urgente, il la faut à l'heure même, et la solution €st impossible! » Le problème ne se ramène-t-il pas à accomplir la combinaison régulière et systématique d'éléments empruntés au socialisme avec l'organisation économique qui se développe spontanément, de manière à accélérer sans violence, sans arbitraire, sans secousse, le progrès encore si 4ent vers l'égalité, vers la participation de tous les travailleurs au capital et à la terre? N'est-ce pas là le secret du sphynx des révolutions? La solution n'est impossible que si l'esprit humain poursuit l'absolu; elle est possible si l'on assigne au ■socialisme, dégagé de tout système absolu, un caractère vraiment expérimental et positif; ne le considérons ici qu'efi tant qu'il peut exercer une action directe sur les causes d'inégalité.
Le régime du salariat se présente à lui comme destiné à rester prépondérant pendant une durée indéterminable a priorii mais il a révélé sa flexibilité si précieuse en déroulant au XI x^ siècle la chaîne de ses métamorphoses; nous les ^vons là sous les yeux comme les termes d'une vraie série organique : constitution des unions ouvrières, conseils de <;onciliation et d'arbitrage, échelles mobiles, participation aux bénéfices, coopération; quand on les embrasse dans leur ■enchaînement, il n'est pas possible de douter que l'évolution spontanée du salariat ne doive finalement aboutir à la réunion du capital et du travail. Il y a donc dans la société écono-
mîque une tendance persistante à faire disparaître les inégalités historiques, mais l'expérience révèle aussi que plus la forme du contrat de travail est élevée et plus les travailleurs rencontrent de résistances pour y atteindre. Le socialisme n'est lui-même qu'une expression plus décisive de cette tendance fondamentale de la société.
L'expérimentation méthodique transportera dans l'état social actuel des éléments modificateuis empruntés aux termes les plus élevés de la série des formes du contrat de travail.
L'expérimentation des systèmes coopératifs de production et des formes perfectionnées du salariat est, à mes yeux, l'un des éléments les [)lus importants de la solution de la question sociale; ainsi pensent John-Stuart Mill et Graham, Wagner^ de Laveleye même pour ne pas parler des vastes projets de Louis Blanc et de Lassalle, et de l'école fouriériste. L'intervention de l'Elat seule rendra ces expériences assez étendues pour qu'elles soient concluantes. Elle [)Ourra porter sans péril l'empreinie des diverses écoles. Si l'Etat opère la reprise de certains charbonnages dans nos deux grands bassins, la mine et les capitaux fixes resteront dans le domaine public ; que l'Etat les fasse exploiter par des sociétés ouvrières ou par des ouvriers salariés, rémunérés d'après le système des échelles mobiles, l'entreprise expérimentale se rattachera au type collectiviste ; les entreprises appartiendront à d'autres types coopératifs, si l'Etat concourt par des avances à la formation du capital social des coopéraleurs ou qu'il favorise l'association des entrepreneurs capitalistes et des ouvriers.
Les conditions actuelles de la coopération ne sont plus les mêmes qu'en i848. Les aptitudes administratives des travailleurs se sont développées. La tendance, dans les essais contemporains de coopération, est à les rattacher, soit aux sociétés de consommation, soit surtout aux unions ouvrières, en puisant dans leur sein les éléments du groupe coopéraleur; par là aussi le sentiment égoïste qui a perdu les premiers essais de coopération^ est contre-balancé par le
sentiment persistant de l'intérêt général. D'un autre côté, l'initiative privée a réalisé des types de sociétés coopératives ou d'associations de patrons et d ouvriers qui, par leur admirable flexibilité, ofl"rent tous les degrés d'une évolution progressive, depuis le salariat ordinaire jusqu'à l'incorporation sociétaire définitive, mais d'une évolution méthodique, assez rapide, accessible à tous. A cet égard, l'association fondée par Leclaire dans la peinture en bâtiment, le familistère de Guise, sont des chefs-d'œuvre de l'esprit humain.
Au sein des unions professionnelles ouvrières, une véritable élite éducalrice serait appelée à ces expérimentations solennelles ; elle saurait qu'elle accomplit des actes décisifs pour l'avenir de la société et qu'elle soumet, en même temps, les hypothèses socialistes à l'inflexible vérification de la science. Le succès d expériences assez nombreuses et assez complètes, non seulement favoriserait le rayonnement immédiat de la participation aux bénéfices et de la coopération, mais exercercerait surtout une action de contact énorme sur tout l'ensemble du régime industriel actuel ; sous la pression d'une organisation plus pariàile de la production ^ on verrait l'évolution actuelle du salariat se précipiter, les chefs d'industrie et les travailleurs salariés cherchant, dans une union plus intime, un moyen supérieur de soutenir cette concurrence salutaire. Ainsi s'accélérerait la marche vers l'égalité.
Le socialisme expérimental peut aborder ce problème de la propriété, qui n'est si redoutable que lorsque l'on fait abstraction de la complexité de ses éléments^ de ses objets, de la réelle modificabilité qu'elle présente, de l'évolution qui l'entraîne, et que l'on n'y voit que l'expression abstraite d'un droit absolu et uniforme. Il le peut sans ébranler même les droits acquis. Par exemple, la séparation de la propriété et de la culture va croissant ; le cultivateur non propriétaire du sol, le fermier tend à devenir l'instrument essentiel du progrès de la production. C'est la tendance la plus saisis-
santé de l'évolulion agricole, que Marx, dominé par l'idé& d'une concenlralion capitaliste universelle, n'a pas saisie. De là, en laissant de côté tous les moyens de faciliter l'acquisition de In propriété, la nécessité de constituer, dans l'intérêt social même un droit nouveau, au profit du fermier qui apporte des améliorations à la terre. C'est un véritable domaine utile à créer par une limitation de la propriété, de son droit d'accession. La législation appliquée à l'Irlande a opéré une véritable évolution dans la propriété individuelle. Voilà un problème de socialisme expérimental dont la solution rapprocliera le travail de la propriété.
C'est surtout parmi les ouvriers agricoles que la diffusion de la propriété individuelle du sol est lente, et la statistique m'a révélé son instabilité et même son allure rétrograde. Ici, Tun des éléments de solution qui me semblent le mieux, s'adapter aux besoins, c'est la reconstitution, par une sorte d'atavisme économique, dans les villages agricoles, de domaines communs dont la jouissance soit répartie périodiquement entre les familles : Mill et de Laveleye en étaient partisans ; des essais de coopération agricole peuvent s'y rattacher. La jouissance de la terre serait rendue peu à peu accessible à tous les travailleurs agricoles. L'expérimentation du système dans les diverses régions agricoles permettra seule de déterminer dans quelle mesure il coexistera efficacement avec la propriété individuelle du sol.
Pour réaliser cette réforme et d'autres projets sociaux,, l'impôt sur les successions, surtout en ligne collatérale, la réduction progressive de ses degrés au profit de l'Etat, l'imposition des successions testamentaires, sont les voies les plusigénéralement adoptées par les écoles modernes. Cette modification du droit béréditaire est celle qui affecte le moins l'intérêt de la production, et celle qui s'adapte le mieux à l'évolution même de la famille. Elle est donc la plus accessible à l'expérience socialiste .
Cependant, cette expérimentation du socialisme, pour
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cire féconde au |>liis haut degré possible sans livrer la, société à des secousses brusques ou violentes, réclame une structure politique approj)riée, en corrélation avec la notion: nouvelle des lois qui régissent les phénomènes sociaux, et avec les fonctions de l'Etat qui en dérivent, car tout se résout en nne chaîne de corrélations, comme dans l'adaptation des organismes aux changements de milieu, et c'est là qu'est la. justification suprême, à mes yeux, du socialisme scientifique.
Emile de Laveleye pensait que le problème de Tinégalitê se présente à nous sous une forme plus redoutable encorequ'aux sociétés antiques. Pendant que chez elles les révolutions sociales mettaient aux prises les citoyens pauvres et les citoyens riches, le travail des esclaves, longtemps étrangers à ces luttes, conlinuaità les entretenir tous. Aujourd'hui,, c'est entre des travailleurs libres et des entrepreneurs capitalistes engagés tous dans la production que les conflits s'élèvent. Pendant que Pesclave était exclu de la vie politique, le prolétaire moderne y pénètre et veut exercer sa souveraineté, et c'est la fascination du pouvoir, c'est la précipitationde l'idéalisme qui inquiètent ce penseur ; c'est ce danger^ grossi parles passions des partis, les intérêts des classes, par les contempteurs aveugles des systèmes socialistes, qui entrave l'avènement définitif de la démocratie. Assurément, nul ne pourra détruire au cœur du travailleur moderne cette puissance d'idéal qui l'élève au-dessus de sa condition présente ; c'^est la source même de son énergie progressive. Les entraînements de l'idéal sont le propre des pai lis, des classes,, des écoles. Qui donc, parmi les plus âpres adversaires du socialisme, essayera de comprimer au cœur des défenseurs de l'Eglise la préoccupation intense de ressaisir le gouvernement moral du monde ?
Mais cette discipline de l'idéal, il appartient à la raison collective de la société de la réaliser; c'est pour elle que le mot profond de Proudhon est vrai: l'idéal vient du réel, et
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doit retourner au réel à peine de déchéance; c'est-à-dire que l'idéal doit toujours être relatif et générateur d'un idéal supérieur.
La loi de continuité doit dominer toutes les réformes sociales, et pour cela il faut que la société apparaisse à tous comme un organisme en évolution. Le véritable appareil régulateur du socialisme est dans un mode de représentation nationale qui reproduise tous les organes actuels du corps social et s'adapte à leur développement, où tous les intérêts économiques soient représentés, surtout ceux des plus pauvres, et où ils le soient de manière à favoriser tous les efforts de conciliation et à contenir dans les plus étroites limites les efforts réactionnaires ou révolutionnaires ; d'où les tendances fondamentales de la société puissent le plus rigousement se dégager ; où les égoïsmes des classes, les intérêts économiques soient assez éclairés, assez contenus par la large représentation de la puissance la plus désintéressée qu'offre le corps social, la science, pour que le progrès se concilie toujours avec l'ordre et que l'idéal réalisable puisse toujours pénétrer effectivement dans les faits. Les oscillations du mouvement social seront, dès lors, aussi réduites, la continuité du développement progressif aussi assurée qu'il est possible dans les choses humaines.
C'est là que la double préoccupation de de Laveleye trouvera une solution positive : car c'est précisément parce que nos antagonismes sociaux doivent troubler ou suspendre le cours essentiel de la vie collective, que des efforts de solidarité de plus en plus énergiques pour les résoudre se produiront là même où la société prendra le plus nettement conscience de cette dépendance mutuelle qui unit toutes ses fonctions, et du concours nécessaire qui doit exister entre elles; et c'est parce que les travailleurs exerceront leur souveraineté au sein d'un véritable organisme, parce que leur droit imprescriptible sera inséparable d'une fonction sociale, qu'ils comprendront de mieux en mieux que, si le
gouvernement a une puissance réelle pour hâter et régulariser lévolulion sociale, il ne peut rien contre cette loi d'après laquelle le futur ne peut sortir du présent que par degrés, comme s'accomplissent tous les changements organiques.
C'est là qu'est le gage de la conciliation de nos antagonismes. Que les écoles scientifiques, que les classes dont elles expriment la pensée ou dont elles dégagent l'idéal, se fassent à cette idée que des arrangements sociaux supérieurs se préparent au sein des arrangements actuels et doivent se réaliser régulièrement ' que les classes dirigeantes mettent leur dignité et leur gloire à assurer rémancipalion des classes dirigées, et qu'elles y trouvent la seule légitimité de leur condition historique : oh ! alors je ne redoute plus Taccomplissement de ces prophéties sinistres qui prolongent nos antagonismes sociaux jusqu'à l'anéantissement delà civilisation, car cette fois, c'est l'humanité elle-même qui aura définitivement vaincu.
M. le Recteur, depuis que le corps professoral m'a fait l'honneur de m'appeler à vous succéder, je me suis, reporté bien des fois vers notre jeunesse où, sous la direction de maîtres illustres, nous avons appris à penser en hommes libres. De ces maîtres, un seul aujourd'hui est conservé à notre affection, mais le souvenir des autres nous enveloppe et j'entends encore résonner dans mon cœur la voix vibrante, la voix aimée de ce noble Altmeyer qui sut faire passer à travers l'histoire un souille passionné de justice. Cette communion des morts a pour nous une signification sublime : à l'image de lantique culte domestique, elle se révèle dans notre famille universitaire, qui compte plus de morts que de vivants, par la transmission d'une charge sacrée, la garde du principe de l'autonomie de la science, gage de la perfectibilité indéfinie de Tesprit humain. Héritier des grandes traditions scientifiques, nul n'a donné plus que vous l'exemple du respect de la pensée et de la religion, du devoir et de la justice. Je recueille votre héritage avec le sentiment
DISCOURS PUILOSOPHIQUBS 7
de notre tradition commune et, grâce à vous, fivecune confiance sereine dans l'avenir. Nous soutiendrons ensemble l'œuvre admirable de votre savant prédécesseur, M. Vander Rest, qui sut prolonger toutes les parties de notre enseignement universitaire vers la science sociale. Je vous demande de m'aidera recbercber des voies nouvelles pour l'aclivité pratique de nos élèves, et surtout à fortifier cette conununauté morale et intellectuelle où se confondent cette jeunesse généreuse, les savants et les hommes dévoués qui la guident, pendant que vous-même, appelé à d autres devoirs encore, vous saurez faire pénétrer dans l'histoire vivante, avec les enseignements du passé, le puissant idéal de nos maîtres.
Et vous, messieurs les étudiants^ vous savez que je vous aime profondément, que je vous associe à toutes mes préoccupations d'avenir ; vous êtes toujours placés aux côtés de chacun de nous dans ses travaux scientifiques, et dans la poursuite de son idéal. Chaque jour vous recueillez une parcelle, non seulement de notre pensée, mais de notre cœur. La vie de notre 'grande et chère Université est tout entière à la fois dans cette circulation incessante des idées et dans cet échange des sentimeats paternels et delà piété filiale. Nous en tenons les sources en nous-mêmes, et c'est de nous qu il dépend de les rendre abondantes ou de les tarir. Là est la ligne du devoir. A mesure que vous vous appliquerez davantage à nos travaux communs, vous comprendrez mieux que toutes les sciences concourent à la formation de la science sociale, que tous les efforts des hommes d'étude convergent vers le progrès de l'humanité ; ainsi votre pensée rayonnera vers la société elle-même. Ici l'histoire a préparé à votre génération de grands devoirs. Le siècle qui va s'éteindre a creusé le problème social à des profondeurs qui n'avaient jamais été atteintes. Jamais plus d'hommes n'ont lutté pour la liberté et la justice ; jamais un idéal plus élevé n'a été projeté devant nos sociétés, jamais plus d'amour
n'a gonflé le sein de l'humanité, et cependant vous trouverez l'Europe sous les armes, les intérêts en antagonisme, les démocraties naissantes entourées de méfiance. Mais vous ne désespérerez pas de l'avenir ; nos générations vous confient le dépôt de leurs plus pures espérances; c'est à vous, qui prolongez notre efl'ort, que l'histoire assigne la mission de dissiper les terreurs, de l'aire rayonner la puissance pacificatrice et organisatrice de la science, de montrer que la justice est vraiment irrésistible. C'est par vous que doit se réaliser celte prédiction d'un philosophe profond, dont la vie symbolise le martyre de la pensée réformatrice au xix* siècle, de Krause, qui fut le maître de l'un de nos maîtres vénérés : le dernier mot doit appartenir à l'Humanité.
LA
(Discours rectoral prononcé à la séance publique de rentréede l'Université libre de Bruxelles, le 17 octobre 1893).
I. Je me pro|)ose de tracer à grands traits la mission que j'attribue, dans la crise morale et sociale actuelle, à la philosophie positive; j'entends par là celle qui, empruntant se& éléments à l'observation et à l'expérience seules, s'applique à coordonner tout l'ensemble des connaissances positives sur le monde, l'homme, la société, et à en tirer des déductions pratiques II est du devoir de toute philosophie digne de ce nom de s'interroger devant un aussi redoutable problème et de s'efforcer d'y répondre. Partout le regard attristé rencontre l'antagonisme. Dans la première moitié du siècle, les philosophes, Saint-Simon par exemple, annonçaient la succession définitive d'une phase industrielle et pacifique à la phase guerrière; Auguste Comte lui-même, tant la prévision des plus fermes penseurs est limitée, écrivait, en i8/i3, que l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit totalement disparaître chez l'élite de l'humanité; et voici que cette élite rétrograde vers ce que Herbert Spencer, à son tour, appelle le type militaire des sociétés. Les économistes, forts des progrès extraordinaires de la division du travail entre les peuples et de leur coopération de plus en.
plus aclive à la vie de l'ensemble, saluaient l'incorporation définitive de toutes les Économies nationales à l'Economie du monde, et voici la réaction économique grandissante qui rejette les peuples dans le particularisme et glace les espérances des amis de la liberté. Celle réaction est inséparable de la de|)ression des prix, et l'ébranlement qu'elle communique à l'organi^uie écunomique relenlit jusque dans l'ordre moral. Plus profondément apparaît la crise sociale ; la lutle des classes est non seulement dans les intérêts, mais dans les conceplions de l'ordre des sociétés, et l'idéal social qu'emporte avec lui le prolétariat dans sa sécession, tend à se séparer à ce point de l'état présent que la conlinuilé de rbistoire semble à cbaque moment près de se rompre.
Les [)arties du savoir bumain qui toucbent aux intérêts les plus essentiels des sociétés nous présentent le tableau de leurs décbirements. L'économie politique el le socialisme projettent dans la sj)bère des idées les antagonismes des classes. La crise que traverse la philosopliie morale a été retracée en traits saisissants par Beaussire et Fouillée (i) ' ce dramo de la pensée morale retentit tout entier dans l'œuvre profonde et émouvante de pbilosopbe et de poète que nous a laissée Guyau. Tarde a décrit l'anxiété, l'angoisse universelle des consciences éclairées, et ce qu'il a appelé la déséquilibralion des âujes ("ï). En effet, la puissance d'idéal qui, dans la première moitié du siècle, s e(jauouissait e[i systèmes pbilosophiques et sociaux pénétrés des plus baules aspirations de l'humanité est trop souvent aujourd'hui refoulée au fond de l'âme humaine. L'idéallisme optimiste a gravi les premiers échelons du xix- siècle, le pessimisme en redescend les derniers. Il est comme un renoncement à l'action (jui vient à la suite des grandes déceptions, des
I . Emile Heaussire, les Principes de In morale; Allred I<'ouillûe, Critique des systèmes de morale contemporains.
2. G. Tarde, Etudes pénales el sociales. Crise de la morale et crise du droit pénal.
chutes de l'idéal, et va jusqu'à l'abnégation surhumaine; pendant que le sentiment de cette même imptiissance sème ailleurs la révolte violente, inhumaine; ailleurs encore, l'idéal se réfugie dans les formes multiples et si riches, aux époques (lafTaissement, de ce que Paulhan a appelé, dans une pénétrante analyse, le mysticisme moderne, et dont l'expression dernière est la dépravation de l'idéal dans l'amour du mal (i).
Ces déchirements et ces reculs ne sont pas à faire désespérer de l'humanité ; nous sommes frappés de l'aspect critique de celte phase de son développement ; nous sommes moins attentifs à son aspect organique. Assurément, le travail à la fois formidable et douloureux du siècle n'a pasété stérile, les matériaux d'une reconstitution s'accumulent^ et ce n'est pas en vain que ce bonheur nouveau, l'amour de l'humanité, dont parle Liltré, a glissé parmi les hommes. Mais déjà, au lendemain de la Révolution, Saint-Simon croyait rapprochée de lui la solution de ce grand problème d une réorganisation spirituelle et temporelle qu'il proposait au xixe siècle. 1-a transition se prolonge et vient jusqu'à nous, ît il semble qu'elle doive aller au delà de nous, plus laborieuse et plus grosse de périls. C'est pourquoi le besoin le plus impérieux de la société moderne est de retrouver une suffisante convergence dans les idées, les sentiments, les volontés, pour qu'un même but général à atteindre se trace devant les esprits, et que, dans les transformations inévitables, l'histoire échappe à de trop profondes fluctuations.
La société reste sollicitée par la direction théologique,^ par la direction métaphysique et par la direction purement: scientifique ; la première, d'après laquelle le monde et l'humanité sont soumis à une volonté supérieure ; la seconde, qui en rattache l'explication ou la direction à des^ conceptions de l'esprit dépassant l'ordre phénoménal ; la