‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 7 sur 26 · I. Paulhan, le Mysticisme moderne · texte numérisé non relu

I. Paulhan, le Mysticisme moderne

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troisième, p.ir laquelle toute conception reste contenue dans cet ordre : tout vient d3 l'expérience et tout y retourne. Partout la j)rcoccupation de reconstituer l'unité mentale et morale du monde agite les plus nobles esprits; mais les doctrines qui réussiront à y parvenir, doivent être assez larges et assez stables pour recueillir l'adliésion universelle, assez puissantes p^-ur en>elopper et contenir tous les antagonismes sociaux, assez fécondes pour assurer tous les progrès et toutes les légitimes salislactions de l'idéal^ assez lerEues pour en paralyser les écarts, en empêcher les reculs.

L'Eglise voudrait atteindre ce grand but, mais quelle abdication n'exige-t-elle pas de Tesprit humain P Qu'on lise, par exemple, le livre de lun de ses plus illustres représentants. M. Ch. Perin, sur Tordre moral international. L'idée seule d'un pareil objet d'étude révèle un esprit supérieur: les conditions de l'unité morale du monde, de l'équilibre des nations; ajoutez l'étendue des connaissances» l'ampleur et l'éclat du style, la sincérité d'une conviction invincible qui portent à admirer l'écrivain. Mais sa pensée maîtresse est que l'homme est par lui-même absolument et irrémédiablement impuissant à s'élever à Injustice ; il ne conçoit la morale et le droit que comme le commandement d'une volonté divine, il n'admet d'autre interprète de ce commandementque l'Eglise, d'autre lien stable entre les nations que celui que l'Eglise nouera elle-même. Aussi, avec une inflexible logique, rejette-t-il tous les efforts de lesprit hum;iiii pour s'élever à la conception de la morale san-i les lumières delà foi. Grotius avait affranchi le droit naturel de toute théologie ; Puffendorf, plus nettement encore après lui. Les conceptions de ces penseurs et toutes, les tentatives pour constituer un droit naturel qui ont suivi, toutes les théories historiques du droit qui se sont détachées de l'idée d'une nature humaine itnmuable, tous les efforts de l'école utilitaire, de l'école évolulionnisle, «lu-

l'école positiviste, comme des plus graades écoles métaphysiques, tout est condamné comme atteint d'une infirmité indéfectible. Baser la morale sur le seul respect de la personne humaine et de la personnalité coliecti/e des nations, c'est pour lui la plus monstrueuse nouveauté de l'histoire. La conclusion s'impose alors d'elle-même : elle est dans un retour universel à la foi, entraînant la reconstitution même de l'autorité spirituelle et temporelle de l'Eglise ; devant la nécessité d'un tel retour de l'histoire, le philosophe catholique doute lui-même que son idéal puisse jamais être atteint (i). L'Eglise aboutit aux mêmes conclusions dans la question sociale : en reportant ses préoccupations vers les intérêts terrestres et les conditions du travail, elle contribue certainement à atténuer nos antagonismes économiques, mais la solution dernière de la question sociale est toujours réservée par elle à son autorité dogmatique : impuissante à lui rendre l'universalité, l'Eglise reste ainsi un élément irréductible de l'antagonisme général.

La philosophie métaphysique ramènera-t-elle dans les esprits la convergence nécessaire à l'accomplissement du but social ? Sortira-t-elle elle-même de la redoutable crise où elle est engagée ? Sa grandeur est d'avoir voulu donner des bases indestructibles à la moralité humaine, mais elle les cherche au delà des limites de l'expérience. Fouillée, dans sa puissante critique des systèmes de morale, a embrassé les principales écoles métaphysiques contemporaines^ criticiste et néo-kantienne, monisle, spiritualiste, dogmatique, mystique ; on cherche vainement, dans l'élude de ces systèmes, une loi d'évolution qui assurerait la prédominance définitive à l'une des conceptions métaphysiques, ou les résoudrait dans une synthèse (2). On voit bien, par

1. Charles Périii, l^ Ordre moral international. Voy. surtout le livre II, ch . VIII et la couclusion,

2 . Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains, surtout les livres III et V et la conclusion.

•exemple, comment Renouvier et Schopenhauer procèdent l'un et l'autre de Kant: Renouvier rejetant la distinction du phcnoniènc et de la chose en soi pour n'admettre que l'ordre phénoménal, mais donnant encore au commandement moral l'empreinte d'un dogmatisme absolu : Schopenhauer, maintenant avec Kant une liberté absolue dans le monde suprasensible pour en faire rayonner dans le monde -sensible une sorte de système de prédestination, et ne permettre à la liberté de se ressaisir que dans l'anéantissement de la volonté de vivre. Mais on ne voit pas de Kant à ces grands disciples, de loi d'évolution exprimant une tendance à l'unité de la pensée morale, une promesse d'apaisement définitif pour les consciences troublées (r).

Loin d admettre qu'une telle loi existe, Fouillée s'applique à montrer les contradictions de ces systèmes, le criticisme se tournant en fol, le spiritualisme se perdant dans des mystères, le monisme, le mysticisme ab>iutissant à un stérile dogmatisme ; et ce qui est plus redoutable encore, c'est l'impuissance finale des conceptions transcendantales à nous rendre plus moraux ou meilleurs. La conclusion décisive, la seule qu'il faille recueillir en ce moment, c'est qu'aucune de ces affirmations dogmatiques sur la réalité de principes supérieurs à l'ordre des phénomènes physiques ou psychiques, sur l'essence intime des êtres, sur ce que peut être en soi la volonté, abstraction faite de l'ensemble des conditions observables de l'acte volontaire, sur la forme absolue du commandement moral, ne peuvent acquérir une autorité sociale, ressaisir le gouvernement de l'universalité des consciences, et c'est là le point de vue qui me domine ici.

L'obstacle infranchissable à cette destination sociale de la philosophie métaphysique, c'est la relativité même de la connaissance liumaine. Placé aux limites du domaine acces-

I. Cf. Gh. Renouvier, Science de la morale. — Fréd . Pillon, l'Année philosoplilque, i"' année: Morale. — A. Schopenhauer, ses Essais sur le libre arbitre cl le Fonderr.fnt de la morale.

sible à Tesprit humain, le philosophe peut, dans l'anxiété de son âme ou des audaces de son génie, interroger l'absolu; mais quel reflet en pourra-il projeter dans la conscience collective ?

Ainsi nous percevons en nous directement certains états de sentiment, de connaissance, de volonté, auxquels nous donnons le nom de phénomènes de conscience ; l'iibservation objective noui les montre associés à certaines conditions de structure et d'activité nerveuses, en relation avec certaines conditions du milieu externe. Nous pouvons découvrir des relations constantes de ces états entre eux, avec la structure et l'activité nerveuses ou avec les agents du milieu extérieur, c'est-à-dire les lois de ces phénomènes de conscience ; la connaissance scientifique ne va pas au delà. La chaîne de ces phénomènes de conscience qui forme la trame de notre vie spirituelle est-elle soutenue j)ar une substance spirituelle unie à une substance corporelle absolument distincte.^ Y a-t-il une substance unique, la matière ou l'esprit ? Ou faut-il chercher une conciliation doctrinale dans une unité substantielle dont l'activité nerveuse et l'activité psychique seraient deux modalités? Ces hypothèses et d'autres encore sur /'en soi de l'esprit, matérialiste, spiritualiste, panthéiste, moniste, et toutes les conceptions qu'on y rattachera sur la liberté, la loi, l'ubligation, la fin morale, par cela même qu'elles nous transportent au delà des limites de l'expérience, ne peuvent assurer la convergence définitive des esprits : elles sont livrées à une critique toujours renaissante et à une funeste instabilité sociale,

La philosophie à laquelle l'illustre Auguste Comte a donné le nom de positive a pour fondement la relativitémême de nos connaissances, elle n'embrasse que les phénomènes et leurs lois. En cela, elle n'est puint l'œuvre de Comte, mais celle d'une puissante lignée de penseurs, comme Mill, Spencer, Roberly après Comte lui-même, l'ont

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montré (i). Celui-ci n'a fait, en étendant définiliveinenl le princi[)e aux phénomènes sociaux, que donner une unité imposante à la science. C'est la portée sociale d'un tel principe qu'il faut tout d'abord marquer. Si je ne puis rien affirmer de ce qui est ou peut être au delà des phénomènes, je reconnais par là même une limite naturelle à mon pouvoir sur la pensée, sur la volonté des autres; les bornes de mon savoir démontrable fixent celles de mon droit personnel, de mon éguïsme légitime. De même, si je ne puis rien nier d'une manière absolue, s'agîl-il des conceptions de mes semblables les plus antipathiques à l'état présent de la raison humaine, je trouve là encore une limite à mon égoïsme qui s'arrête devant la nécessité du respect d'aulrui. Comte, Littré, et a[)rcseux Proudhon, ont mis en lumière l'efficacité morale du principe de la relativitédes connaissances,(2) Fouillée l'a admirablement exprimée quand il a dit : « La science et le» bornes de la science fondent le droit comme tel. o 11 entend dire par là que le respect mutuel de la pensée, de la conscience, de la personne est le corollaire naturel de notre incapacité générais à rien nier, à rien affirmer de l'absolu.

Le principe auquel s'enchaîne la philosophie positive assure un fondement solide à la tolérance, à la justice ; en excluant définitivement les antagonismes irréductibles, elle donne donc un premier gage à Tharmonie sociale, le plus essentiel de tous.

I. A. Comte, Philosophie [josilive, 2^ édit. V03 . la i"""* leçon, t. I, la 47», t. IV, et la 50', t. VI, surtout, p. 198 et suivantes : Discours sur l'ensemble de l'esprit positif dans son astronomie populaire. — Lillré, A. Comte et la plulosojjhie poiitioe, i^' partie, ch . III à IV. — J.-S. Mill, Auyusle Comle et le positivisnir, — Herbert Spencer, Reasons ofdissenlin^ fi OUI A, Comte . — E. deRoberly, La Philosophie du siècle, ch.lll etVII.

a. A. Comte, Discours sur l'esprit positif . — Littré, Conservation, Héuo^ lution et Positivisme, a® édit. Voy. aussi l'Essai sur la philosophie positivcontenu dans la i""® édit. — P.-J. Prou llion, lu Justice, surtout VII^ étude : les Idées.

La philosophie positive est par-dessus tout une direction de l'esprit ; les contradictions ou les défaillances de ses disciples ne peuvent l'atteindre ; l'œuvre personnelle d'Auguste Comte, si puissante qu'elle soit, ne s'incorpore à la philosophie positive que dans la mesure où il a lui-même la réserve que commande la relativité du ^savoir humain. En cédant à un entraînement de son génie à identifier l'Humanité avec l'Absolu, il dépasse la science, comme Herbert Spencer, en donnant à l'inconnaissable pour attribut la puissance. Le doute est ici seul légitime pour l'espril; positif.

C'est dans le domaine du savoir expérimental que se réalisera au plus haut degré la convergence des esprits. C'est là que, [tac une critique incessante, se forme peu à peu le corps des vérités démontrables, patrimoine commun du genre humain. S'il n'était permis de douter de la loi de Newton, a dit Mill, l'esprit humain ne pourrait la tenir pour vraie en toute certitude. Combien cette remarque de Mill a de portée ici 1 Ces vérités ont pour appui le plus solide une invitation constante à les combattre, adressée au monde entier ( [).

Tout ce qui résiste à cet effort permanent de dissolution réunit finalement l'adhésion spontanée, de tous les hommes les plus divers, les plus éloignés les uns des autres ; les raisons individuelles se fondent sans aucune contrainte par leur accord logique, progressif, dans une raison collective soustraite à l'absolu.

Ces éléments du savoir expérimental servent à construire l'édifice de la philosophie positive. En effet, elle en classe les diverses parties, non arbilrairement, mais d'après la nature même des choses. La classification des sciences est le second élément de celte philosophie. La conception organique de la société humaine, d'une existence collective

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