‹ Discours philosophiques d'Hector DenisChapitre 8 sur 26 · I. J.-S. Mill, Essai sur la liberté · texte numérisé non relu

I. J.-S. Mill, Essai sur la liberté

qui se développe dans le temps, associant toutes les générations à une œuvre commune et grandiose, la direction morale fondamentale qui en dérive, ce sont là les autres éléments essentiels de la philosophie positive. On les retrouve dans toutes les écoles qui se rattachent à Auguste Comte, comme un héritage commun, accepté de tous. Il me suffit pour montrer que la philosophie positive dirige tout le vaste système des connaissances humaines, fait converger toutes les énergies intellectuelles vers l'humanité, que c'est sur elle aussi qu'elle concentre les énergies morales, en préparant la réalisation progressive de l'idéal de Thuinanité. Ainsi se justifie, à mes yeux, la destination sociale de la philosophie positive.

II. La philosophie positive fait concourir tout le savoir expérimental à l'explication de plus en plus complète et méthodique des phénomènes sociaux. Telle est la haute portée de la classification des sciences d'Auguste Comte. Il a placé les sciences dans un ordre donné par la complexité des phénomènes qu'elles étudient, c'est-à-dire que cette hiérarchie du savoir a son fondement dans la hiérarchie des phénomènes, elle n'est pas une pure création de l'esprit. Mathématiques et mécanique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, forment les termes de la série de Comte, correspondant à des agrégats de propriétés qui vont croissant en complexité. Au nombre et à l'étendue, objets des mathématiques, s'ajoute le mouvement dans la mécanique : un agrégat plus complexe est donné si, au nombre, à l'étendue, au mouvement, on joint la gravitation, objet propre de Tastronomie. La gravitation forme le lien des phénomènes célestes et des phénomènes terrestres ; à cette propriété, à toutes celle- qui précèdent, s'unissent d'abord les propriétés physiques dans le monde inorganique : c'est l'objet de la physique; une propriété, nouvelle, l'affinité, se manifeste entre des corps différents par leur composition élémentaire et jusqu'ici irréductibles ; la chimie, plus complexe que la

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physique, forme la transition entre le monde inorganique et les corps organises : dans ceux-ci, les propriétés physicochimiques sont associées à une propriété nouvelle, la vie. StuarlMill et Bain ont légitimement, depuis Comte, fait ici des pliénomènes de conscience qui se produisent dans certaines classes d'êtres vivants et surtout chez l'homme, l'objet d'une science distincte marquant un nouveau degré de con)plexilé, mais elle reste indissolublement unie à la science de la vie, et son vrai nom est physiologie psychique plutôt que psychologie (i) ; enfin, dans les phénomènes sociaux, une propriété sociale, l'action des générations passées et le concours des individus de chaque génération vient s'ajouter aux propriétés du monde inorganique et du monde organisé. Les termes de celte série des sciences se succèdent de telle sorte qu'ils se rapprochent, par des relations de plus en plus continues, de la science des sociétés. Toutes les sciences préparent à la science sociale, mais il faut faire un pas de plus encore et dire : toutes les sciences sont les éléments d'une science unique, celle de Chumani/é. En les coordonnant, on dirige réellement toutes les forces mentales délivrées du tourment de l'absolu vers la connaissance et l'amélioration de la société.

Quand on se place au sommet de cet édifice des connaissances humaines, dans la science sociale, qu'en embrassant un à un les éléments qui concourent à la former, on redescend de degré en degré jusqu'aux limites du savoir, jusqu'aux propriétés les plus générales de la matière, on est frappé de la simplicité, de la grandeur et delà fécondité de cette partie maîtresse de l'œuvre d'Auguste Comte.

i.J.-S. MiW, Auguste Comte et le Positivisme; A. Bain, Logique, volume premier, appendice. Voyez la controverse entre Mill et Liltré dans Auguste Comte et Sluarl Mill, par E. LittréetG. Wyrouboff (1867). Sur la place de l'étu Je des phénomènes de l'esprit dans la hiérarchie des sciences, il n'y a pas de désaccord, l'opposition subsiste sur le point de savoir si les phénomènes de conscience forment légitimement l'objet d'une science distincte.

Les [ihénoniènes sociaux sont soumis à des lois qui leur sont propres, puisqu'ils impliquent la coopération incessante des générations éteintes et d'un nombre immense d'individualités vivantes à la vie collective et au mouvement de l'histoire ; mais tout phénomène social dérive aussi du concours de deux facteurs irréductibles : le milieu dans lequel il s'accomplit, l'agent qui l'opère, l'homme individuel, et c'est là ce qui va le subordonner à un vaste système de lois qui iront en s'enchaînant et en décroissant de complexité jusqu'aux lois les plus générales des phénomènes observables.

Le milieu extérieur, composé à la fois d'existences organiques et inorganiques, soumet directement le phénomène social aux lois des êtres vivants, et le soumet ensuite, en même temps que tous les êtres vivants, aux lois des phénomènes inorganiques terrestres, aux lois des phénomènes célestes qui contiennent les lois du nombre, de Fétendue, du mouvement. L'agent du phénomène social, l'homme, le subordonne aux lois des phénomènes de l'esprit, qui sont eux-mêmes subordonnés aux lois de la vie et à celles du monde inorganique, de telle manière que l'explication ultime du phénomène social renferme toutes les lois de l'univers. Toutes les classifications des sciences qui ont suivi l'œuvre de Comte, celles de Spencer ou de Gournot, malgré leurs différences apparentes ou réelles, sont des hommages à cette subordination des phénomènes (i). Celui qui voudrait voir

I. Herbert Spencer, Classi/îcalion des sciences, tract. Rclhoré, pages 77 et suivantes, développe cette idée au sujet des sciences concrètes. Dans leur évolution, les phénomènes se sont produits suivant l'ordre qu'elles présentent et l'explication scientifique de chaque groupe dépend de l'explication des groupes précédents. C'est le principe même de Comte. Cournot, lassai sur les Jondements de nos connaissances, classe les sciences théoriques correspondant aux sciences abstraites de Comte dans le même ordre. « Il est », dit-il, impossible de méconnaître la dépendance des sciences physiques vis-à-vis des mathématiques : les sciences qui ont pour objet la nature vivante supposent la connaissance des propriétés générales des corps : ces sciences biologiques conduisent, par l'histoire nalu-

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s'animer le tableau de la philosophie des sciences abstraites, tracé par A. Comte, lira l'admirable description de la nalure d'Alexandre de Humbold. Contemporain d'Auguste Comte, engagé dans la même direction philosophique, auditeur même de Comte, l'auteur du Cosmos a fait de son œuvre le commentaire vivant, et si je puis dire la face concrète de la philosophie positive ; non seulement il a, pour la première fois, embrassé toutes les parties du milieu physique où se développent les sociétés humaines, mais ruinant définitivement les doctrines qui plaçaient la terre et l'homme au centre de l'univers, il va dans son œuvre, comme Comte, méthodiquement, du monde sidéral à la terre, du tableau du jeu complexe des forces physiques à celui de la vie, et s'arrête dans des pages sublimes au seuil de l'histoire de l'humanité. L'inspiration de Humbold a passé dans les grandes œuvres de Houzeau et de Reclus (i).

Cette classification naturelle des sciences est un instrument puissant des progrès de !a sociologie ; elle guide le savant dans l'explication de toutes les classes de phénomènes.

relia de l'iiomnie cl la psychologie, à l'ensemble des sciences qui ont pou objet les lois de la nature morale de l'homme et de l'esprit humain. Enfin, les sciences qui ont pour objet l'organisation des sociétés en corps politiques ne peuvent venir qu'après celles qui traitent tant de la nature physique de lliommc que de sa nature intellectuelle et morale (p. 269 et 270). Voy. déjà dans Ampère, Essai sur la philosophie des sciences^ i''^ partie, l'admirable § 3 de l'introduction, pages 11 et suivantes, et concluant: « Ainsi se trouve réalisé le caractère du passage de chaque science à une science voisine... entre les mathématiques et les sciences relatives aux propriétés inorganiques des corps, entre ces sciences et celles qui ont pour objet des êtres organisés, entre ces dernières et l'étude des facultés liumaines. Enfin, de cette étude à celle des langues, de la littérature et des arts libéraux, et de celles-ci aux sciences sociales la liaison n'est-elle pas également évidente ? n

I. De Humbold a bien marqué la distinction des sciences abstraites et concrètes, édit, belge, t. 1, p. 36 et suiv., la division de la philosophie inorganique et de la philosophie organique (p. 281), la place des sciences sociales (\>. 2gti) ; Houzeau, Histoire du sol de l'Europe et Géographie physique de la Bel(jir iue ; E. Reclus, La Terre.

L\ MISSION SOCIALE DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE ll3

L'hygiène sociale et la démographie lui ont em[)runlé, dans ■des travaux comme ceux de Berlillon et Lacassagne, l'admirable classification des facteurs, des modificateurs qui affectent la population et la santé publique, et forment leurs divers milieux: physique, chimique, biologique, psychique, social (i) La révolution qui s'accomplit aujourd'hui dans la criminologie est marquée par l'abandon de l'étude ablraite du crime comme entité juridique, selon l'expression de Ferri, et par l'étude systématique de l'ensemble des conditions dans lesquelles le crime se produit. C'est là qu'apparaît la hiérarchie des sciences : sans parler du milieu extérieur dont Quetelet et Guerry ont déjà montré l'influence, la production du crime dépend des conditions physiques du criminel, de ses conditions psychologiques ou de la nature et de la formation de son caractère, de ses habitudes, de l'imitation, enfin des réactions sociales complexes, économiques, morales, politiques, qu'il subit (2).

Le conflit des écoles est né de la part faite à chacun des princi[)aux facteurs : l'école anthropologique n'a vu que le facteur biologique ; la conception du type criminel et ses effroyables conséquences ont provoqué une réaction salutaire de la [)sychologie et de la sociologie. Le débat se résout sous nos yeux dans la constitution de la sociologie criminelle, riù l'ordre de subordination fondamental des conditions biologiques, psychologiques et sociologiques du crime subsiste, mais où les conditions psychiques et sociales, par la complexité de leur action modificatrice, arrachent l'explication du crime à la fatalité de la constitution organique du criminel (3).

1. Voy. Borlillon, son article Mésoloçfie du dictionnaire de médecine de JDechambre ; Lacassagne, Traité d'hygiène.

2. l''erri, Sociologie criminelle; Quelelel, Physique sociale ; Guerry, introd lit lion à son atlas de statistique morale comparée de la France et de l'Angleterre.

3. Voir les procès-verbauic du Congrès d'anthropologie criminelle de Bruxelles ; Biologie, Sociologie.

DISCOURS PUILOSOPUIQCES 3

Passez à la sociologie économique en voie de constitution ; la théorie des richesses naturelles, qui n'est autre que celle du milieu économique, se consolide par la classification des sciences. Dans l'ensemble des recherches que je poursuis, je Tai vue éclairer bien des aspecls de la sociologie économique. 11 est, par exemple^ peu de questions se rattachant au travail qui ne réclament l'intervention de la physique, de la chimie, de la biologie, de la psychologie. Dans la question de la limitation des heures de travail, la théorie de la fatigue musculaire et nerveuse appartient à la chimie et à la biologie ; les lois du sentiment de la fatigue et celles de l'attention volontaire appartiennent à la psychologie ; l'ensemble des circonstances économiques, morales, juridiques, religieuses, qui alTectent la durée du travail, appartient à la science sociale.

Dans l'œuvre de Malthus, la loi d'accroissement des subsistances est tout à fait empirique, la loi de la population a le caractère d'une véritable loi physique exprimant une tendance invariable dans tous les milieux et tous les temps ; avec les progrès de la sociologie économique, cette tendance fléchit peu à peu sous le vaste faisceau d'influences modificatrices qu'exercent les conditions biologiques, psychologiques, sociales; celles-ci surtout variant elles-mêmes aux différentes époques et dans les différents milieux.

La loi empirique de l'accroissement des subsistances fait place à son tour aux lois complexes de la chimie agricole et delà physiologie végétale. Les découvertes de Liebig, comme les expériences de Gilbeit et Lawes, retentissent dans l'économie politique ; tous les progrès de la chimie affecteront les lois de l'équilibre de la population et des subsistances^ si la science réussit à produire industriellement, ce qui n'est pas un vain rêve, lalbumine par synthèse totale. Ce principe de Malthus, qui renfermait aux yeux de Mill la loi la la plus importante de la science économique, perdrait, je pense, tout son aspect redoutable, et l'économie politique

elle-même subirait dans toutes ses parties des modifications profondes.

C'est ainsi que la classification des sciences est un guide sur dans l'explication des phénomènes sociaux, en permettant à la fois de dérouler méthodiquement la chaîne de leurs antécédents et de marquer toujours l'ordre do subordination des influences qu'ils subissent.

III. La philosophie positive complète son œuvre explicative en considérant toujours, |dans l'étude de la société; tous les aspects de son organisation et de son activitéj économique, scientifique, esthétique, moral, juridique, politique, comme en corrélation les uns avec les autres et réagissant incessamment les uns sur les autres.

Je n'ai pas à examiner en ce moment si A. Comtea vraiment constitué la sociologie ; cette question, qui passionna Littré contre Mill, est aujourd'hui mieux éclairée par les travaux et la critique de Spencer, Schoeffle, Fouillée, De Greef (i) ; et Littré ne verrait plus, sans doute, dans Tœuvrcî de son maître qu'une admirable contribution à la sociologie. Mais ce qui est certain, c'est que depuis A. Comte, la société est définitivement étudiée comme un phénomène naturel dans l'ensemble de ses conditions d'existence et de développement. Pour la science moderne, l'humanité a cessé de réaliser dans l'histoire un plan divin et de dérouler dans le temps une formule philosophique. Sa marche progressive. soumise à des lois, est caractérisée simplement par la prédominance des attributs supérieurs de la nature humaine.

A. Comte a [généralisé les idées d'Adam Smith sur 1;^ division du travail en les appliquant à l'ensemble des opé rations sociales matérielles ou spirituelles, et il a reconni.? le caractère organique des sociétés dans la dépendance

1. Littré, Auguste Comte cl Stuart Mill ; H. Spencer, Inlrodnction à la science morale et Principes de sociologie, surtout volume II ; Albert Schaeffle, Vie et Structure du corps social; E. Fouillée, la Science sociale contemporaine ; Ci. Degreef, Inlrod uclion à la sociologie, surtout le t. I^''^

mutuelle des parties résullant delà division du travail et dans leur coopération commune à la vie collective. Spencer, après sa longue étude des analogies du corps social et de l'organisme individuel, ne trouva rien de plus pour résumer leur ressemblance, et si Albert Sclaffle a poussé plus Ion l'analogie, ce qu'une critique superficielle lui a trop sévèrement reproché, car son œuvre n'en est pas altérée dans son essence, il conserva toujours la même donnée fondamentale que Comte (i). Or. c'est l'une des vues les plus profondes de celui-ci que tout phénomène social et toute classe de phénomènes sociaux doivent être étudiés dans leurs rapports de filiation avec ceux qui les précèdent et dans leur corrélation avec ceux qui les accompagnent ; leur explication n'est complète qu'à ce prix.

Rapprochement intéressant pour l'histoire de l'esprit humain : il y avait vingt-deux ans déjà que Savigny, dans sa célèbre profession de loi, avait montré que le droit, devenu, grâce à lui, une catégorie historique, est en corrélation constante avec les aulies aspects de la civilisation (2), quand Rossi,dans son couisde i836-[837, soutenait encore que toutes les brandies du savoir social sont théoriquement indépendantes les unes des autres. Rossi, cependant, versé dans la science économique, le droit civil et pénal, le droit public et le droit des gens, était mieux que personne préparé à la sociologie (3).

1. SclicTeffle adonné pour sous-tilre à son œuvre : Essai encyclopédique d une analoinif, d^iine physiologie cl d'une psychiloçjie réelles du corps socicd. Dans l'Introduction, il expose les analogies de l'organisme individuel et de 1 organisme social, mais il ne s'abandonne pas dans son œuvre à l'analogie, il consacre le chapitre final de la Partie géi^crale à développer celte pensée que la société humaine ne représente pas une simple continuation des phénomènes biologiques, mais répète la nature inorganique et organique en une organisation nouvelle plus élevée, plus spirituelle ; Sp( ncer. Sociologie, t. II, p. 192. Le seul point commun que nous reconnaissions entre les deux genres d'organismes, c'est que les principes fondamentaux de l'organisation sont communs à l'un et à l'autre.

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