‹ Discours politiques, 1843-1846Chapitre 13 sur 36 · SÉANCE DU SAMEDI 4 MAI · texte numérisé non relu

SÉANCE DU SAMEDI 4 MAI

Pétition des ouvriers de Paris qui demandent l'abolition de r esclavage dans les colonies^.

M. LE Président. — La parole est à M. de Gaspariu contre les conclusions du rapport.

(M. de Gasparin monte à la tribune.)

M. DE La RocHEjAQUELiN. — Jc demande la permission dédire un mot. (Non! nonl) Je ne veux faire qu'une simple observation à la Chambre ; ce n'est pas un discours que je veux prononcer. (Non! Non !)

M. LE Président. — Si M. de Gasparin y consent, vous avez la parole.

M. de La Roche jaquelin; — Cest comme ayant déposé sur le bureau de M. le Président une des pétitions dont on vient de faire le rapport que je désirerais dire à la Chambre quelques mots.

1. M. Denis, rapporteur, conclut dans un sens contraire à celui (le la pétition.

Plusieurs voix. — Non ! non ! Laissez parler M. de Gasparin .

M. DE LaRochejaquelin. — M. le Président m'avait cependant accordé la parole.

M. le Ministre des affaires étrangères. — C'est M. de Gasparin qui l'a.

Le C*'' Agénor de Gasparin. — Messieurs, je ne sais si j'ai été le seul approuver ce sentiment, mais le rapport que nous venons d'entendre m'a fait Teffet d'un anachronisme. (Oui ! oui ! C'est vrai !)

Il m'a semblé qu'on nous reportait de dix ans, de vingt ans en arrière. (Très bien !)

Il y a dix ans, il y a vingt ans que le principe de l'émancipation, et non pas un principe vague, abstrait, non pas une promesse pour l'avenir le plus lointain, non pas une page, comme l'a dit le rapporteur, à écrire plus tard dans l'histoire de la France, mais le principe efficace, le principe avec ses conséquences, le principe avec la résolution de lui donner des résultats, le principe avec des actes derrière les paroles; il y a dix ans, vingt ans que ce principe est admis par les Chambres, admis par toutes les commissions qu'elles ont nommées, admis par le gouvernement.

Tel est l'état réel de la question ; or j'ai éprouvé, je le répète, un sentiment pénible en voyant que l'honorable rapporteur, dans des intentions que je ne prétends pas juger avec malveillance,, a remis en question un pareil principe devant vous.

M. LE Rapporteur. — Je ne l'ai pas remis en question ; je l'ai proclamé, au contraire.

31. de Gasparin. — Messieurs, quoi que l'on fasse, si l'ordre du jour qui vous est proposé pouvait être adopté par la Chambre, il n'y aurait pas deux manières d'in-

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terpréter ce vote. Tout le monde y verrait un pas en arrière. (Oui, oui! — C'est vrai!)

Nul ne pourrait croire que, par un motif tiré du système des pétitionnaires, par cela seul qu'ils se montrent partisans de Témancipation immédiate et simultanée plutôt que.de Témancipation progressive, que par cela seul la Chambre se fût déterminée à prononcer l'ordre du jour.

Tout le monde le comprend, nous n'en sommes pas encore à discuter les systèmes ; nous les discuterons quand M. le Ministre de la marine aura saisi la Chambre du projet de loi destiné à abolir l'esclavage dans nos colonies. Jusque-là, la discussion des systèmes est prématurée; je n'y entre en aucune, façon ; je maintiens •simplement le principe de l'abolition, tel que je le définissais tout à l'heure. (Très bien, très bien !)

Ce n'est pas seulement ien France, que l'ordre du jour serait interprété comme je viens de le dire ; il le serait aux colonies, et je prie la Chambre d'être attentive à cette considération.

Ce que nous devons avant tout aux colonies, c'est la manifestation claire et ferme de notre volonté. Ce que les colonies doivent savoir, c'est que notre résolution, la résolution des Chambres, du gouvernement, du pays est inébranlable; que ce n'est pas un vain mot; que nous passerons bientôt aux actes décisifs. Voilà ce que les colonies doivent savoir; car si nous le leur laissions ignorer, nous les engagerions dans une résistance que je ne crains pas d'appeler insensée. Il faut avoir lu les débats des conseils coloniaux pour se faire une idée de l'égarement auquel les meilleurs esprits se laissent entraîner, dans nos colonies, par les passions locales. Ce sont des apologies de l'esclavage, de la traite elle-même; c'est

Je ^ rejet enthousiaste* de toutes les propositions d'émancipation, de tous les systèmes, quels qu'ils soient. Telle est la voie dans laquelle les colonies se trouvent malheureusement engagées. Vous leur devez donc, dans leur intérêt bien entendu, la manifestation claire et ferme de votre volonté.

Je ne sortirai pas du terrain où s'est placé l'honorable rapporteur. Je pourrais invoquer ici l'intérêt politique de la France, je pourrais invoquer aussi son honneur ; je ne le ferai pas. On a parlé de l'intérêt des colonies, je me renferme dans cet ordre de considérations.

Quel est aujourd'hui le véritable intérêt des colonies? C'est de ne pas se méprendre sur leur situation. ♦

La question n'est plus posée entre le maintien de l'esclavage et l'abolition. La (juestion, la voici :

L'émancipation se fera-t-ellepar des moyens réguliers, par des lois votées ici, avec prudence, avec précaution, avec une affection sincère pour les colonies, avec l'indemnité que nul ne refuse, je suis bien aise de le dire après ce que nous avons entendu du rapport (très bien!), l'indemnité que lord Howick définissait: « l'amende que nous devons tous payer pour expier notre crime »? (Sensation.)

L'émancipation se fera-t-elle ainsi, ou se fera-t-elle par des moyens violents, imprévus, sans préparation, sans indemnité? Voilà la question, Messieurs.

Il n'y a pas moyen de se faire illusion aujourd'hui. La liberté enserre de toutes parts nos colonies. La Guyane, française ne restera pas esclave, à côté de la Guyane anglaise émancipée. Des côtes de la Martinique esclave, on voit les côtes de la Dominique émancipée.

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Croyez-vous qu'il n'y ait pas entre ces contrées voisines une contagion de liberté? Rappelez-vous que, selon l'expression d'un membre illustre de cette assemblée, les idées prennent leur niveau comme l'Océan. (Très bien!)

Remarquez qu'en temps de paix même, les évasions se multiplient. Malgré toutes les précautions que prennent nos gouverneurs, les esclaves s'échappent dfr> toutes parts.

Remarquez qu'à Cuba les révoltes se multiplient, en dépit .des moyens atroces employés pour les réprimer.

La paix produit cela. Je ne parle pas de ce que produirait la guerre ; jç m* en tiens à une allusion qui sera comprise de tout le monde. N'allons pas, par nos fautes, faire que le pavillon de la Grande-Rretagne soit un jour le signe de l'émancipation et de la liberté. Ne créons pas, en temps de guerre, pour nos colonies, une situation violente dont personne n'oserait prédire l'issue.

Je tiens parole. Messieurs. Je me renferme (la Chambre le voit) dans l'intérêt colonial. Mais il y a encore ici un point, que nous ne devons pas tout à fait oublier. Je veux parler de ce qui touche à la discussion de la question coloniale au milieu de nous.

Prenez-y garde, ces hommes qui tiennent beaucoup à mettre des ménagements, des précautions dans la solution de la question coloniale, ces hommes veulent la solution; ils veulent marcher; ils veulent arriver; chaque année, chaque mois que vous perdez transforme un partisan de l'émancipation progressive en partisan de Témancipation immédiate. (Très bien !) C'est une considération que je prends la liberté de recommander aux défenseurs de nos colonies.

J'ai été surpris de voir Thonorable rapporteur parler des résultats de rémaucipation anglaise pour justifier ses conclusions.

J'étais, je le confesse, du nombre de ceux qui redoutaient les résultats de cette grande mesure. Je craignais que l'émancipation, brusquement accomplie, ne compromît le travail. Je craignais qu'une partie de la population noire ne retournât peut-être à l'état sauvage. Cette crainte, que j'ai exprimée il y a dix ans et que bien des gens ont alors éprouvée avec moi, cette crainte a été démentie par les incontestables résultats de l'affranchissement britannique.

Je n'exagère rien ; je crois que rien ne nuirait plus à la cause de l'émancipation qu'une exagération quelconque.

Je ne prétends pas nier ce qu'il y a de fondé dans les observations de M. le Rapporteur, dans la distinction qu'il a établie entre la situation de nos colonies et la situation de la plupart des colonies anglaises. Une différence, trop réelle, existe là, en effet.

Il est très vrai que ce qui a principalement contribué au succès de l'émancipation anglaise, c'est l'action vive et universelle des sentiments religieux, c'est l'intervention des missionnaires. Tous les planteurs, qui les maudissaient autrefois, les bénissent aujourd'hui.

Sous le rapport que je viens de signaler, nos colonies diffèrent, malheureusement, des colonies anglaises. J'avoue que si on voulait établir une comparaison exacte, il faudrait les comparer à l'île Maurice, à l'île où l'action des missionnaires est le moins vivement exercée, à l'île où la traite s'est maintenue le plus longtemps.

Mais l'émancipation n'a pas échoué complètement à

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