‹ Discours politiques, 1843-1846Chapitre 14 sur 36 · ABOLITION DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

Tîle Maurice; il s'en faut de beaucoup. Et quant aux autres possessions de la Grande-Bretagne, voici les résultats constatés par le rapport de M. de Broglie, auquel l'honorable rapporteur a fait allusion. Malgré rimmense secousse de Témancipation, malgré la suppression à peu près complète du travail des femmes,iln'y a eu qu'une diminution d'un quart, dans les produits coloniaux ; et, encore, cette diminution s'affaiblit chaque jour. Les documents cités par M. le duc de Broglie s'arrêtent en 1841. Or, en 1842, les produits sont plus élevés qu'en 1841. En 1843, ils sont plus «élevés qu'en 1842; et non seulement les produits coloniaux s'accroissent, mais les salaires s'abaissent constamment et le prix des sucres, à Londres, suit la même progression descendante.

En vérité, Messieurs, je suis confus d'avoir cité ces résultats secondaires avant d'avoir cité le plus grand de tous ; une classe de paysans libres, industrieux, chétiens, a été créée en quelques années. C'est un spectacle nouveau dans l'histoire du monde. (Très bien! très bien!)

M. Odilon Barrot. — La valeur des propriétés a augmenté.

M. DE Gasparin. — Voilà les résultats de l'expérience. Ils ne sont pas de nature, ce me semble, à justifier un ordre du jour.

Une voix à gauche, — Personne n'en veut.

M. DE Chasseloup-Laubat. — On ne le demande pas.

M. DE Gasparin. — Je ne descendrai pas de cette tribune, quoique j'y apporte plutôt une protestation contre le rapport qu'une discussion approfondie de la question, je ne descendrai pas de celte tribune sans dire

un mot de Tun des argument», de Tune des doctrines qui forment la base du rapport.

C'est une doctrine, c'est un argument qu'on reproduit volontiers. Je crois urgent d'en faire une bonne fois justice.

On nous a parlé de la félicité des esclaves ; on a donné à entendre qu'ils étaient beaucoup plus heureux que les ouvriers, que les paysans de la métropole.

M. Denis. — Je n'ai pas parlé du bonheur des esclaves ; j'ai dit qu'ils n'étaient pas aussi malheureux que des rapports exagérés le prétendaient. Vous vous attaquez a uii fantôme, il ne vous sera pas difficile de le vaincre.

M. DE Gasparin. — J'accepte avec grand plaisir l'explication de M. le Rapporteur. Mais comme cet argument, s'il ne s'est pas positivement produit dans son travail, se produit sans cesse dans les discussions de la presse et de la tribune, la Chambre me permettra de le réfuter en terminant.

Je pourrais contester le fait, j'aime mieux l'accepter . Je pourrais contester le fait, et citer bien des circonstances qui ne se concilient guère avec ce prétendu bonheur. En les citant, je ne croirais pas accuser la cruauté des colons. Les hommes peuvent ne pas être cruels ; c*est l'esclavage qui est cruel, c'est l'institution qui est cruelle. Toutes les fois que vous faites d'un homme la propriété d'un autre homme, il sort de là des conséquences atroces. (Très bien !) Je le dis, sans mettre en cause les propriétaires d'esclaves.

I^aissoîis de côté les scènes abominables, les procès, les acquittements scandaleux dont nous avons tous lu le récit. Laissons de côté ce que nous apprend la statistique (ici elle ne peut être contestée et prêter des armes à toutes les opinions) ; laissons de côté ce que la

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statistique nous apprend sur Tabsence presque absolue de mariages réguliers parmi les npirs de nos colonies ; et, par conséquent sur l'abîme de turpitudes, de dépravation, où Tesclavage, par sa seule force, précipite ses victimes (Très bien!) ; laissons tout cela. Acceptons le fait du bonheur; acceptons-le, mais demandons-nous si ce bonheur, au lieu d'être un titre en faveur de l'esclavage, n'est pas sa plus éclatante condamnation; si ce bonheur n'est pas le plus honteux produit, le plus effroyable crime de l'esclavage? (Sensation.)

Je me défie beaucoup d'un avantage qu'on prétend être grand, et dont cependant personne ne veut. Or, depuis qu'on exalte la félicité des nègres au-dessus de celle des ouvriers, des paysans de la métropole, j'en suis à trouver un ouvrier, un paysan assez misérable pour désirer d'être esclave. (C'est vrai I) Et pourquoi ? c'est que l'argument repose sur l'oubli de la plus noble partie de notre être. Le bonheur de l'animal qui mange 'et boit à sa suffisance, qui n'a ni regret, ni passé, ni souci de l'avenir, a-t-il jamais excité la jalousie de personne ? La joie, le rire du fou, de l'imbécile, n'inspiret-il pas une profonde pitié ? Il en est de même du bonheur de l'esclave ; tant que son être moral n'est pas mutilé, il souffre, et cette souffrance le relève à nos yeux. Mais quand l'esclavage a accompli jusqu'au bout son œuvre infernale, quand il a éteint tout sentiment de prévoyance, de responsabilité; quand la pensée du malheureux s'est renfermée dans les plaisirs grossiers du momeQt présent; quand cette situation horrible, qui n'admet ni dignité personnelle, ni respect conjugal, ni autorité paternelle, est devenue à ses yeux une situation naturelle et normale ; alors, l'esclave a des instants de bonheur. (Vive sensation.)

Ah! ne nous parlez pas du bonheur des esclaves.

M. Denis. — Personne, je le répète, n'en a parlé, cherchez un autre texte.

M. DE Gasparin. — Leur bonheur est la plus éclatante condamnation de Tesclavage, car il prouve que Tesclavage détruit la plus belle partie de l'être moral. Il prouve que l'esclavage retranche tout cet ordre de souffrances et de joies, que la brute sauvage el que la brute humaine ne peuvent pas ressentir. (Trèsbien! très bien!) Il prouve que l'esclavage supprime, même la révolte des cœurs. (Oui 1 oui ! C'est vrai!)

Messieurs, la servitude individuelle agit comme la servitude collective. Quand l'esclavage politique s'établit au milieu d'un peuple, il y a d'abord des révoltes, par conséquent des souffrances ; mais que la servitude politique dure, on s'y habitue, on courbe la tête, on ne souffre plus, on est heureux. Est-ce là un progrès? (Très bien ! très bien!)

Grâce à Dieu, il y a encore des esclaves qui souffi'ent dans nos colonies. Il y en a qui répondraient comme ce nègre des États-Unis, complimenté sur les douceurs d'une position à laquelle rien ne semblait manquer : « Monsieur, il me manque une chose, c'est de pouvoir mettre ma main sur mon cœur, et de pouvoir dire ; Ma chair est à moi. » (Vjve approbation.)

(La pétition est renvoyée au Conseil des ministres, contrairement aux conclusions de M . Denis, rapporteur.)

CHAMBRE DES DEPUTES

L'alliance anglaise.

Le C^ Agénor de Gasparin. — L'honorable préopinant * vient de blâmer, d'attaquer la politique suivie par le cabinet vis-à-vis de l'Angleterre : « Peu importe, at-il dit, le nom qu'on donne à cette politique, qu'on l'appelle alliance, qu'on l'appelle relations amicales ! »

Le nom importe beaucoup, Messieurs. Une alliance doit avoir un but déterminé : il n'y a pas d'alliance aujourd'hui, d'alliance véritable entre l'Angleterre et nous . Mais les bonnes relations, les relations amicales, les relations particulièrement amicales avec l'Angleterre; voilà ce qui existe, je le reconnais; voilà ce qui a été pratiqué par les ministres assis devant moi sur ces bancs, et voilà ce que l'honorable préopinant vient d'attaquer. *

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