‹ Discours politiques, 1843-1846Chapitre 25 sur 36 · SÉANCK DU MERCREDI 4 JUIN · texte numérisé non relu

SÉANCK DU MERCREDI 4 JUIN

Suite de la discm^iion du projet de loi concernant te régime législatif des colonies.

M. LE Président. — Art. 18. « La présente loi ne s'applique qu'aux colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de Bourbon , et à leurs dépendances. ». Sur cet arliclu, deux amendements ont été proposés, l'un de M. de Gasparin, portant : « Il sera procédé par des lois séparées à l'abolition de Tesclavage dans les autres coh^nies de la France. »

La paiole est à M. de Gasparin.

Le C^ a. de Gasparin. — Messieurs, je comprends la disposition de Tarticle en discussion; mais il est nécessaire (et ici, on ne m'accusera pas d'aller au delà de ce que la curiosité parlementaire doit se permettre (On rit.), il est nécessaire de demander quelles sont véritablement les intentions du gouvernement, pour nos

possessions autres qu0 la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et Bourbon ?

Nous avons trois possessions où l'esclavage existe : rinde française, le Sénégal et l'Algérie. Je dirai un mot de chacune d'elles.

Quant à l'Inde, vous savez à quel point nos possessions y sont insignifiantes, comparées à celles de l'Angleterre. L'Angleterre a aboli l'esclavage chez elle. Il parait évident que l'abolition de l'esclavage dans nos propres possessions ne peut pas rencontrer de difficultés.

M. Ternaux-Compans. — Elle ne l'a pas aboli dans rinde.

M. DE Gasparin. — Je vous demande pardon.

M. Ternaux-Compans. — Je vous demande pardon moi-même.

M. DE Gasparin. — Je passe au Sénégal. L'affranchissement, de l'aveu de tout le monde, doit y rencontrer moins d'obstacles qu'ailleurs. Là, en effet, point de cultures coloniales ; un petit nombre d'esclaves, dix mille, sous le nom 'de captifs. Point de complication sérieuse. Si l'on n'applique pas la loi actuelle au Sénégal, c'est que l'on veut mieux faire, c'est que l'on veut affranchir plus rapidement dans cette colonie.

Mais, ici, il est impossible de passer sous silence un fait grave, relatif à notre colonie du Sénégal.

On nous avait promis que tout commerce d'esclaves y cesserait; que l'on n'y achèterait plus d'esclaves pour les affranchir ensuite, et en recruter nos régiments noirs. Cette promesse était contenue dans le rapport de M. le duc de Broglie en 1843. Voici la phrase même du rapport; je ne pense pas que la commission et M. le duc de Broglie aient écrit une pareille phrase, sans y être parfaitement autorisés :

« Ces acliats d'esclaves qu'on affranchit, n'auront plus lieu à Tavenir. Le commerce des esclaves ne doit être toléré sous aucune forme ni pour aucun but. »

Messieurs, je pense que cette promesse sera remplie. Toutefois, je ne peux pas ne point remarquer que, dans une dépêche de 1844, c'est-à-dire l'année suivante, un officier de marine, aux sentiments élevés, duquel je rends hommage, M. Bouet, disait que l'on n'achetait plus, pour recruter les régiments noirs, « que des prisonniers de guerre inévitablement dévoués à la hache d.

C'est là, vous le savez, le prétexte éternel des recrutements dont il s'agit. On répète sans cesse qu'acheter des prisonniers et les affranchir, c'est leur rendre un grand service ; et l'on oublie que, dans cet effroyable commerce, c'est de la demande que naît l'offre, de même que dans tous les autres; on oublie que c'est parce que l'on achète les esclaves à la côtç, quelle que soit leur destination ultérieure, qu'il se fait des esclaves à l'intérieur (C'est vrai.) ; on oublie que c'est parce qu'il y a marché d'esclaves sur la côte, qu'on enlève, qu'on vole, qu'on vend les hommes et les femmes dansl'intérieur.

Messieurs, c'est j)arce qu'il y a un marché de chair humaine à Constantinople el au Caire, qu'on s'approvisionne au cœur de l'Afrique, qu'on exécute d'horribles chasses au Sénaar, et qu'un haras, oui, un haras de nègres et de négi'esses, existe au-dessus des cataractes. (Sensation.)

N'oublions pas cela.

Un gouvernement que l'on n'accusera pas d'aller trop vite en matière d'émancipation, le gouvernement hollandais, a lui-même, après avoir mûrement étudié la question, après s'être longtemps défendu, consenti à renoncer à ce commerce d'esclaves, destinés à Taffran-

chissement et au recrutement des régiments noirs. La mesure a été prise il y a trois années ; et je suis certain qu'en pareille matière, le gouvernement français ne se laissera pas distancer.

Je pourrais invoquer ici le témoignage de M. Bouet, que je citais tout à l'heure. lia constaté les véritables causes de l'esclavage africain; il a constaté que cette cause était l'achat à la côte.

M. Bouet, qui visitait un négrier portugais, ne pouvait pas l'arrêter définitivement, puisque nous n'avions pas de traité de droit de visite réciproque avec le Portugal. Or, voici ce que constata M. Bouet, en interrogeant les femmes esclaves qui se trouvaient à bord; je passe plusieurs noms :

iç Oguilé, — Traduction du nom ; instrument de musique, — Au moment où son père se mourait, son oncle l'a enlevée, jeune fille, et vendue.

» Ouaouna — (Sans traduction.) — Jeune fille, elle a été arrêtée et enlevée, au moment où elle allait chercher de l'eau.

» Ododena, — Traduction du nom : belle. — Elle méritait son nom, et était encore jeune fille; aussi son frère, soldat fameux, partant pour la guerre et n'ayant pas d'armes à feu, l'a facilement vendue en échange d'un fusil.

» O'èrimba. — Vendue également par son frère, pour un fusil.

» Oiianné. • — (Sans traduction.) — Vendue par son oncle, pendant la maladie de son père. Elle peut avoir de six à sept ans.

» EvenoU'Ockey . — Traduction : je ne suis pas pour tout le monde. — Un ami de son père est venu

rengager à prendre part à uu festin; après quoi, il Ta fait enfermer dans une case, et la vendue.

» Oddiera. — Elle est du pays des Athanes. Sa mère Téloigne, avec intention, du pays où demeurait son père, puis la vend à des Ibos.

» Ainsi, de ces huit jeunes Allés que j'interroge, en voilà deux vendues par leur frère pour un fusil; uae autre par son époux, pour une ou plusieurs rations de bœuf ; deux par leur oncle ; une enlevée près de la fontaine où elle allait puiser de Teau; une autre par un ami de son père. La dernière, je n'ose le redire, c'est sa propre mère qui la vendl

» J'abandonne le soin des commentaires aux partisans de l'esclavage.

» Ed. BouET, Capitaine de vaisseau, »

Messieurs, je leur abandonne, moi aussi, le soin du commentaire, et je constate devant la Chambre, que tout se réunit pour exiger l'accomplissement de la promesse, contenue dans le rapport du duc de Broglie»

J'en viens à Alger.

Laissez-moi vous présenter une réflexion en passant. Il est triste de penser que, sur cette terre d'Afrique, les marchands, les recruteurs d'esclaves reculent, quand ils voient une colonie anglaise, tandis qu'ils abordent tranquillement tous les établissements français. Il est constant qu'on amène des esclaves au Sénégal et en Algérie, tandis qu'on n'en amène pas à Sierra-Leone.

M. Genty de Bussy. — C'est une erreur, on n'amène pas d'esclaves en Algérie.

M. Ternaux-Compans. — Les Arabes vont acheter des esclaves à Mozambique, pour les revendre ensuite dans rinde.

M. DE Gasparin. — Messieurs, l'esclavage existe en Algérie : Tesclavage et la traite. Malheureusement, la preuve en est facile. Puisque l'on conteste, je vais la donner.

L'esclavage existe en Algérie, et cependant, l'affranchissement y serait plus aisé qu'ailleurs.

En effet, le nombre des esclaves y est fort peu élevé. D'après le relevé récent du Moniteur algérien, il n'y aurait pas plus de 1,200 esclaves dans toute l'Algérie.

Assurément la difficulté ne serait pas grande, si l'on avait la bonne volonté. Déjà le bey de Tunis (un barbare, comme on dit), a aboli l'esclavage ; il a interdit l'introduction des esclaves dans tous ses États.

Et savez-vous ce qui en est résulté? Pensez-vous qu'il en soit résulté des inconvénients graves dans la régence de Tunis? Non, il est arrivé qoe les caravanes qui amenaient des esclaves, amènent maintenant des nègres libres ; des villages entiers quittent le Soudan, pour se fixer dans la régence de Tunis.

A présent, Messieurs, je vousl'avoue, je suis honteux de comparer notre conduite à celle du bey de Tunis. Je suis honteux d'avoir à dire que, dans l'Algérie, on vend, non pas publiquement sans doute, mais notoirement des esclaves, et qu'on les y maltraite comme aux colonies. Je pourrais citer de tristes preuves, je m'en abstiendrai; je ne parierai pas des faits qui se sont accomplis en 1844, faits qui'ne seraient contestés par personne.

Nous avons été plus loin, nous avons renvoyé des esclaves fugitifs à leurs maîtres. Je crois que cela ne se fait plus, mais cela s'est fait. On a renvoyé à leurs maîtres irrités des esclaves fugitifs, qui étaient venus chercher un abri sous le drapeau français. (Sensation.)

On vient de nier que la traite se fît en Algérie; on a

dit que les caravanes de Tintérieur de TAfrique, n'amenaient pas d'esclaves dans nos possessions! Messieurs, cette dénégation n'est en vérité pas possible. A défaut de mon témoignage, dont je comprends rinsufBsaace» j'invoquerai celui d'un membre de cette Chambre, et celui de M. le Gouverneur général de l'Algérie.

Un membre de cette Chambre, un homme que nous honorons tous, M. Desjobert, à protesté, noblement protesté, dans son dernier travail sur l'Afrique, contre la traite algérienne. M. le Maréchal Gouverneur de l'Algérie, devant lequel j'aurais voulu parler de ces choses (je comptais le faire lors de la discussion de l'adresse, et je l'avais prévenu) a lui-même reconnu que cette branche de commerce y existait.

On a dit, à l'appui du maintien de la traite, que ce n'est pas au moment où nous allons établir des relations avec l'intérieur de l'Afrique, qu'il faut priver l'intérieur de l'Afrique de semblables exportations.

Messieurs, je ne réfute pas une pareille doctrine. Je crois que la France est en état de faire ce qu'a fait le bey de Tunis; et mes observations sont de circonstance, quand je dis qu'à l'instant même où l'on vient de signer un traité pour l'interdiction de la traite sur mer, on ne voudra pas maintenir la traite sur terre : sur terre française!

Vous pouvez être insensible aux souffrances des noirs, quand elles n'existent qu'au delà de l'Atlantique; à cette distance, les douleurs se taisent et les crimes s'affaiblissent. Mais en Algérie, à quarante-huit heures de la France, sous les yeux de l'Europe, au bord de la Méditerranée, c'est trop près, croyez-moi.

Vous ne maintiendrez à Alger ni la traite ni l'esclavage. (Vive approbation à gauche.)

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Suite de la discussion du projet d^adresse.

M. LE Président. ^ — La parole est â M. de Gasparin.

(M. de Gasparin monte à la tribune; il attend, pendant cinq ou six minutes, que Tagîtation qui a succédé au discours de M. Duvergier de Hauranne soit calmée.)

M. LE Président. — J'invite MM. les Députés à reprendre leurs places et à faire silence, pour que l'orateur puisse se faire entendre.

Le C^e A. de Gasparin. — L'honorable préopinant disait tout à l'heure : « Je sais la réponse qu'on va me faire; on me dira que les mêmes reproches ont été adressés aux cabinets précédents, et que, par conséquent, nous n'avons pas à nous occuper au fond de toutes ces questions, vieilles comme le monde. »

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