PROJET D*ADRESSE
regrette pas le moins du monde cette revue générale de la politique du gouvernement. Une telle revue est nécessaire ; si nous ne f *sions que des affaires, comme on dit, la Chambre descendrait de son rôle naturel ; il faut qu'elle fasse autre chose que des affaires. Elle a à examiner l'ensemble de la politique. Les questions générales ! ne regrettons pas, Messieurs, le temps que nous y donnons. (Approbation.)
Une voix. — Personne ne le regrette.
M. DE Gasparïn. — Messieurs, parmi ces questions, il en est beaucoup que l'on traite ici, sans saisir l'attention de la Chambre ; il y en a d'autres qui, toujours, causent une profonde émotion sur tous les bancs. Vous avez entendu parler de bien des choses, dans cette revue générale de la politique.
On a parlé, je crois, des lois de Septembre; on a parlé de la réforme électorale ; on a parlé de l'application des lois concernant la presse, et l'honorable préopinant faisait lui-même remarquer, tout en rempKssantun devoir à tet égard, qu'il s'attendait à rencontrer fort peu de sympathie et d'intérêt.
Cela est vrai. Cela est si vrai, que même lorsque Ton fait des reproches fondés au ministère, fondés à mon avis, les reproches tombent et ne sont pas relevés.
Ainsi (pourquoi ne le dirai-je pas?) deux lois ont été violées. Il faut avoir de graves motifs pour agir de la sorte ; ces motifs existent peut-être. Quoi qu'il en soit; la justification est inutile. Les ministres peuvent se dispenser, à l'exemple de leurs prédécesseurs, d'exécuter la loi sur la garde nationale. Il ont pu méconnaître l'esprit évident de la loi récente sur le conseil d'État. En signalant ces faits si considérables, on ne touche, c'est clair, ni la Chambre ni le pays. (C'est vrail)
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De même, pour la politique étrangère. On vient parler de ralliance anglaise; on cherche à réchauffer la question de Taïti, cette question sur laquelle je m'impose à moi-même l'obligation de ne rien dire en ce moment ; de ne rien dire, jusqu'à ce qu'on reproduise expressément . certaines assertions ; de ne jfion dire, quoique je cx)ntinue à opposer une protestation très haute et très publique, à des insinuations toujours dénuées de preuves.
Or, Messieurs, ces questions-là ne remuent personne. On sent, au fond, que la politique étrangère est le grand titre du cabinet actuel. C'est là sa gloire; employons le mot. La gloire du cabinet actuel, est d'avoir compris que la liberté, la civilisation, c'était la paix générale; que la paix générale, c'était l'alliance intime avec l'Angleterre. Sa gloire a été de YOuloîr non pas seulement le but, mais les moyens, ce qui est plus rare (Très bien!). Et c'est en cela, que le cabinet se distingue de Thonorable préopinant.
M. Duvergier de Hauranne a déclaré qu'il ne Youlldt pas la guerre, qu'il voulait la paix. Messieurs, je fais peu de différence entre ceux qui veulent à la fois le but et le moyen, et ceux qui les séparent.
Messieurs, ces questions de politique étrangère intéressent-elles aujourd'hui? En sommes-nous émus?
Pour ma part, je le dis hautement, si j'avais à faire un reproche au gouvernement (permettez-moi une courte digression sur ce point), si j'avais un reproche à lui faire, je lui reprocherais de ne plus vouloir, peutêtre, cette politique aussi fermement qu'il l'a Toulue ; je lui reprocherais de se laisser aller à cei'tains entraînements momentanés de l'opinion. Je suis de ceux qui redoutent un peu nos fantaisies maritimes et coloniales;
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je suis un de ces esprits rétrogrades, qui croient que le classemeut des influences politiques importe à la paix du monde, et que la transposition des rôles ne peut pas s'opérer sans péril ; qui croient que le rôle de la France a été jusqu'ici très grand, très glorieux, et qu'elle risque beaucoup à vouloir en changer. J'ai le malheur de croire encore cela, Messieurs; j'ai le malheur de m'efirayer, lorsque je vois toutes nos lorgnettes braquées sur les océans lointains, tandis que nous tournons le dos à l'influence naturelle de la France en Europe. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Nous avons nos alliances naturelles, les alliances continentales; qu'en faisons-nous?
La Belgique ! Elle va devenir allemande, peut-être.
La Suisse î Je cite des exemples, parce que c'est avec des traités de commerce qu'on fait aujourd'hui des conquêtes, et la Prusse Ta bien prouvé.
Or, ces moyens de conquêtes, d'influences véritables, d'influences continentales, conformes à nos traditions, nous les repoussons obstinément. Belgique, Suisse, Savoie, tous les États voisins, nous les avons successivement repoussés ; nous cherchons à faire le vide autour de nos frontières. Quant à moi, j'ose le dire, j'aimerais mieux l'union douanière avec la Belgique, que la conquête de Madagascar.
C'est là une digression à laquelle j'ai peut-être eu tort de me laisser entraîner. Retournons à la question, au point essentiel traité par l'honorable préopinant. Ce point me préoccupe fortement, aussi j'y reviens. Si je n'y revenais sans cesse, vous auriez le droit de ne pas croire mes idées sérieuses, de les accueillir comme on accueille de simples fantaisies, de purs caprices. Si elles sont sérieuses, je dois les reproduire incessamment,
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car elles touchent à Thonneur de mon parti : à l'avenir de la majorité conservatrice du bien, et à la moralité du pays entier.
J'ai dit la politique conservatrice, le parti conservateur.
11 y a deux choses pour un parti : triompher aujourd'hui (cette victoire est certaine), triompher aujourd'hui, avoir la majorité ; et, avoir de l'avenir, renfermer en soi les éléments delà durée.
La durée, messieurs, est à la condition d'une certaine initiative, d'un sincère amour du progrès et de la liberté. J'y reviendrai ; l'honorable préopinant m'y a convié, en signalant la désertion universelle, selon lui, du libéralisme soutenu dans les premières années qui ont suivi la révolution de Juillet : du libéralisme, abandonné maintenant.
Je ne m'enferme pas dans les questions spéciales, traitées hier à cette tribune. — Falsifications de listes ! L'accusation est grave ; je suis loin de l'admettre dans son application aux instructions ministérielles.
Je n'ai garde de m'engager dans des détails qui me sont inconnus.
On a parlé de députés candidats ! Sur ce point. Messieurs, je pourrais dire davantage, j'aurais le droit de raconter aussi. (Racontez ! racontez !)
Ce serait un devoir pour moi, si je n'avais déjà établi et maintenu, si je ne maintenais pas hautement ^es assertions que j'ai portées il y a deux ans à cette tribune ; si je ne disais que, dans le département que j'ai l'honneur de représenter, cet abus existe à un haut degré, que les faveurs ministérielles y passent exclusivement par le canal de tel député ou de tel can-
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didat à la députatioii, si je ne disais que Tabus a un caractère plus grave que partout ailleurs- (et j'ai toujours insisté sur ce point), en ce que, pour les Corses, la lutte n'est pas politique. Oui, en Corse, on ne fait pas la guerre à des adversaires politiques. En Corse, la classe exclue, absolument exclue, si elle ne recourt à certaine influence, est étrangère aux passions politiques qui peuvent nous diviser. Donc, en Corse, la seule excuse qu'on puisse présenter ailleurs manque à la partialité, à la faiblesse du gouvernement. {A gauche. Très bieal) Il a fallu dire cela ; j'aurais manqué à un devoir si ne l'avais pas dit. — Mais j'ai hâte d'arriver à des questions plus générales, sinon plus hautes.
Je me sens pour mon compte, embarrassé dans ces discussions en quelque sorte personnelles, dans ces préoccupations qu'on pourrait croire intéressées.
Je suis très à mon aise pour attaquer hautement, franchement, l'intervention corruptrice des députés ; très à mon aise, car on apostille sur tous les bancs de la Chambre, si je ne me trompe (On rit.). J'ai l'avantage de m'adresser, non pas seulement à une fraction de la Chambre, mais de m'adresser à tous ses membres ; et, quanta moi, je ne sais pas si les apostilles ministérielles sont les plus puissantes.
Ce qui fait aussi que je suis à mon aise dans ce débat, c'est que la politique conservatrice e?t essentiellement intéressée à la cessation des abus.
M. le Ministre de l'intérieur disait hier que la politique du gouvernement n'avait pas besoin de recourir à la corruption ; qu'elle avait bien d'autres armes à employer ; que ses armes étaient les services rendus, les diliicultés résolues par elle.
M. le )[inistre avait mille fois raison. Non seulenaent la politique ministérielle n'a pas besoin delà corruption, mais elle a besoin que la corruption cesse d'exister. (Très bien ! )
Vous comprenez le sens dans lequel j'accepte ce mot : corruption. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici d'appliquer une accusation à tel ou tel ministre, à tel ou tel Ccibinet. Tous ont marché dans la même voie; nous y avons tous marché ; tous nous avons notre part de responsabilité. Si ce mal s'est accru (et je crois qu'il s'est accru ) , pourquoi l'a-t-il fait 1 Parce que les ministres actuels sont v^nus après les autres. C'est une aHaire de date. Quand une maladie est croissante, ceux qui arrivent les derniers sont les plus malades. (On rit.) Ma position personnelle est nette; je puis me laver publiquement les mains de pareils abus. (C'est ^Tai !) J'ai pris un engagement, et je l'ai tenu. Je ne suis intervenu, depuis plusieurs années, dans aucune affaire d'intérêt privé, je ne recommencerai pas à intervenir; je sortirai peut^tre de la Chambre, mais assurément, s'y j'y rentre jamais, ce ne sera que pour représenter des idées, des convictions, et non des intérêts personnels. (Très bien!)
Messieurs, en quoi consiste le mal ? Nous en faisonsnous une juste idée? Je cherche à ne pas passionner ce débat, je parle avec calme et sérieux, d'une affaire profondément sérieuse pour tout le monde. Quel est le mal ? Nous en faisons-nous, je répète la question, une juste idée? Regardons dans les collèges électoraux : que devient l'élection? Sans calomnier personne, sans calomnier le pays, en supposant que la moralité du pays vaut bien la moralité des autres nations, je puis demander ce que devient l'élection, quand on s'informe
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plutôt du crédit d'un candidat que de sonq[)inion ? <îue devient le rôle du député, s'il a à faire autre chose que son métier de député à la Chambre? Que devient l'administration, si elle voit son influence subordonnée, son indépendance détruite, son rôle usurpé?
Ici, je pourrais entrer dans des détails, invoquer des faits. Il en est un que je citerai, car il se reproduit iious les jours, et vous le connaissez tous. J'en rougis chaque fois que j'y pense. Parmi les solliciteurs qui font antichambre chez nous, il y a des soldats, des soldats qui ont versé leur sang, pour le pays, qui ont gagné leurs épaulettes, qui ont gagné la croix d'àonneur, qui sont présentés par leurs chefs, et qui viennent nous dire : Sans l'appui d'un député, je n'aurai pas d'avancement.
Plusieurs membres. — C'est vrai !
M. DE Gasparin. — Se trompent-ils, je l'ignore; mais vous l'avez tous entendu. (Oui ! oui !) Et moi, qui ai Je regret de leur répondre: Je ne pui-s rien, je ne puis pas intervenir ! j.'ai le regret aussi de 4eur entendre dire: Eh bien, la présentation est comme nulle, mcm colonel me l'a dit. (C'est vrai!)
Et vous pensez que lorsque de tels faits, lorsque de telles idées sont admises dans le pays ; quand l'armée, quand la marine, quand touJtes les administrations, quand les électeurs, quand ies noa-^éleeteurs croient tous à ces procédés arbitraires ; quand tout mi peuple croit et sait qu'il est impossible de parvenir à ua avancement quelconque, d'obtenir une faveur quelconque, de recevoir une bourse, un secours, si l'on n'a l'appui d'un député, vous pensez que, dans un itel pays, l'élection ne se fausse pas nécessairement, que le caractère de la dépu talion ne s'altère pas absolument !
Je dis que nul ne saurait, a priori, nier 4e tels résultats.
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Je u'exainiiio pas a posteriori, dans les faits, ce qui rst arrivé; j'admets (jue nous ayous échappé jusqu'ici aux plus tristes coiisétiucnccs ; mais, preuez garde. Messieurs, preurz garde et pour le bien de ce pays et pour riioiiiu'ur de tous les partis, prenez garde d'aller plus loin. (Approbation.)
Nous nous laisons, je le crains, d(i grandes illusions sur Tapaiscment de la lièvre politiijut».
On s'eu félicite beaucoup, et, dans une certaine mesure^ je suis prêt aussi à m'en féliciter. Oui, la sagesse; du cabinet actuel et des cabinets précédents, la poiiti([ue du dedans (;t la politique du dehors, ont eu une noble part dans cet apaisement de la lièvre politi(iu(\
Mais n'y a-l-il pas d'autres raisons? N'existe-t-ii pas d'autres Ciiuscs, des causes dont on ne peut pas se gloriiier ? Les intérêts matériels, n'ont-ils pas détourné une partie des passions ([ui se portaient vers la politii^ue? Est-ce profit? Est-ce progrès? Quant à moi, Messieurs, j'aime inii^ux la lièvre dans les collèges électoraux qu'à la bourse. (Très bien!)
Au surplus, ce n'est pas là le seul motif de cet apaisement de la lièvre politique. 11 en est un qu'il est plus dilïicile d'indiquer, quoique vous le deviniez tous.
Quand on a lutté longtemps contre un adversaire qui décidément l'emporte, il y a deux manières de renoncer à la lutte : on peut se résigner, ou l'on peut chan^^er d'opinion.
Or, j'ai peur que dans beaucoup de collèges on ne se résigne et qu'on ne dise: — Nous ne pouvons plus lutter mais nous voulons notre part.
A gauche, — C'est cela !
M. DE Gasparin. — C'est un peu la fable, permettez-
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moi celle allusion, la fable du chien qui porte le dîner de son maître. (C'est vrai!) Il le défend quelque temps, puis, quand il voit que la défense est devenue impossible, il demande sa portion. (Rires à gauche.)
Je sais bien qu'on fera une théorie là-dessus.
On nous prouvera que les abus sont nécessaires, qu'on ne peut s'en passer, qu'ils ont existé partout où n existé un gouvernement représentatif, que peut-être même ils ont leur bon côté! Car nous vivons dans un * temps. Messieurs, où l'on est singulièrement habile à construire des théories, à jeter les magnificences du langage sur les pauvretés et sur les vices de la conduite. (Très bien!)
Nous sommes tous enclins à cela ; nous sommes enclins à faire la théorie de notre pratique. C'est une tendance naturelle de l'esprit.
Mais songez-y, à côté de la théorie, au-dessous de ce beau langage, le fait ne sera pas changé; et, en ce qui inc concerne, je ne voudrais à aucun prix accepter, pour notre forme de gouvernement, une délinition célèbre : le gouvernement représentatif par la corruption. (Mouvement.)
Messieurs, si le mal est réel, il faut un remède. J'attendrai que quelqu'un conteste le mal. S'il est réel, il faut un remède.
J'avais essayé, avec quelques-uns de mes collègues (tous membres du parti conservateur), de prendre une initiative à cet égard, dans la session dernière. Nous avions cherché un remède dans la hiérarchie des fonc-. lions administratives, dans la limitation des candidatures.
A une voix de majorité, je crois, notre proposition a été rejetée. J'ignore ce qu'il y aura à faire ; mais je
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désire beaucoup que Je cabinet, qui avait paru approiH ver en principe cette mesure, y donne suite. Peutrètni le l'era-t-il.
Voix à gauche, — Il s'en gardera bien.
M. DE (lASPARiN. — Permettez-moi d'avoir plu» de coniiaiice en lui que vous n'en avez.
Je désire que, donnant suite k notre pensée, le gou* vtTnemenl prenne l'initiative de cette réforme adrainj»^ Irative, (|ui opposerait une barrière réelle à beaucoup d'ambitions.
Sans (iouto, il y a des moyens plus radicaux, {riu» absolus. Il y aurait un moyen que j'ose à peine indiquer: une inodilicalion du règlement de la Chambré, une clause nouvelle introduite dans le serment des députés. Je n'insiste pas, j'ajoute seulement que si nous le voulions bien, sans mesure législative, le mal cesserait. Je mets en fait que si, dans cette Ghambre, il se trouvait seulement vingt membres qui prissent hautement l'ettgagement de ne plus intervenir dans les intérêts privés, tous leurs collègues seraient moralement forcés de suivre leur exemple. (Marques d'approbation.)
■\r. LiiERBETTE. — Plusicurs d'èntrc nous Font déjà fait.
M. DE Gasparin. — Je vous en félicite.
Un membre à gauche. — Nous n'avons pas besoin de prendre d'engagement, personne ne nous soupçonne !
31. DE Gasparin. — Messieurs, il y a là, dans tous les cas, une réforme dont je ne voudrais pas que le parti conservateur laissât l'honneur à un autre parti. Je me tourne vers les membres qui siègent sur les mêmes bancs que moi, je m'adresse directement à eux, et je les supplie, dans l'intérêt de nos opinions, que je crois bonnes, dans l'intérêt de notre parti, auquel je crois de
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Tavenir, je les supplie de ne pas laisser à d'autres cette réforme, et d'autres réformes encore.
Et ici, Messieurs, je répondrai indirectement à une portion du discours de l'honorable préopinant. Il verra qu'il y a du moins dans le sein du parti conservateur des membres (car je ne suis certes pas le seul), des membres qui se préoccupent de l'idée de donner plus d'initiative, plus d'élan, plus de jeunesse, au parti conservateur.
Les partis ne vivent qu'à cette condition-là. Le rôle de la résistance est glorieux. Il Ta été, comme on le disait tout à l'heure, quand la résistance était difficile, quand elle présentait du danger, quand la guerre au dehors, quand l'émeute au dedans, la rendaient aussi périlleuse que nécessaire: alors, la politique de résis tance avait un rôle assez glorieux pour honorer, pour faire vivre un parti. Mais, je l'affirme, jamais parti n'a pu se contenter longtemps d'un rôle purement négatif. Empêcher le mal, c'est beaucoup; cela ne suffit pas. II faut l'aire le bien pour conserver; il fautiaméliorer, pour ne pas perdre sa position : il faut mareher en avant ! (Approbation à gauche.)
On le sait ailleurs. Où n'oublie pas, dans un autre pays, cette maxime vulgaire, cette maxime connue : que l'histoire improvise sans cesse; que, par conséquent, il faut de nouvelles solutions à des difficultés nouvelles; qu'un parti qui aurait le malheur de dire : — Ma doctrine est faite, ma politique est arrêtée; ce que j'ai pensé, je le penserai ; ce que j'ai voulu, je le voudrai toujours! un tel parti donnerait sa démission. On le sait ailleurs, dis-je, et en effet, il y en a de grands exemples de l'autre côté du détroit.
Un ministre qui a duré longtemps, et qui a tué son
332 niscoi'RS politiqies
parti, sir Robert Walpolc, avait pour prÎDcipe de ne rien faire, de ne remuer aucune question nouvelle, de ne tenter aucune amélioration. Qiiieta non morere ; c'était là sa maxime.
Un autre ministre, qui dure encore, et qui, quelles que soient les alternatives de la politique, durera longtemps; un ministre qui donne de Tuvenir à son parti; (jue son parti déleste, etqui fait vivre son parti ; sir Robert Peel, a une autre maxime. L'œil fixé sur ses adversaires, il cherche constamment dans leur programme, quelle idée applicable, quelle pensée bonne et vraie il peut leur dérober, quelle réforme réalisable il peut leur soustraire; et (le la sorte, il a transformé les conservateurs en quasirévolutionnaires. Or, les révolutions ne se font bien qu'ainsi; c'est ainsi qu'elles portent de bons fruits; c'est ainsi que les partis modérés s'honorent et se perpétuent. (Approbation.) M. d'Israëli, un membre 1res ôminent du parlement anglais, disait de sir Robert Peel : Il a trouvé les wighs au bain, et il s'en est allé avec leurs habits. (Oh rit.) C'est de la bonne guerre.
Prendre les habits de ses adversaires, prendre leurs idées quand elles sont sensées, ' leurs propositions de progrès quand elles sont réalisables, leur laisser ce qu'il y a de mauvais, garder ce qu'il y a de bon, c'est de la bonne guerre. Les idées de liberté, de progrès : c'est notre bien. On prend son bien, partout où on le trouve.
Encore un mot. Les questions politiques sont des questions d'échéances. Remettre à demain, ce n'est pas comme si on faisait aujourd'hui. Pour prendre les initiatives qui honorent, qui comptent, il faut les prendre à temps. Proposez aujourd'hui telle réforme, on vous en saura gré. Attendez quelques jours, d'autres l'accompli-
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ront, ou vous l'accomplirez vous-mêmes, sans qu'on vous en tienne aucun compte.
C'est ainsi que j'entends faire la guerre à nos adversaires de l'opposition.
Une voix à gauche. — C'est de la bonne guerre. ■ M. DE Gaspaiun. — La guerre qui consiste à repousser énergiquement toutes les idées funestes (et il y en a, il faut bien que je le pense, sans cela je ne serais pas assis sur les bancs de la majorité), la guerre qui consiste à repousser énergiquement les idées, les tendances contraires aux vrais intérêts du pays, et en même temps, à nous approprier avec empressement toutes les initiatives honorables et utiles !
Ce n'est pas seulement vis-à-vis de nos adversaires politiques, que nous devons agir ainsi. Nous avons d'autres adversaires qu'on oublie un peu trop, qu'on dédaigne un peu trop, qui font leur chemin dans le pays, et que pour mon compte, je redoute beaucoup. (Mouvement d'attention.)
Il y a une école, qui a écrit sur son drapeau le nom de socialisme. On rie prend pas assez garde à cette école. Elle fait la guerre à tout ce qu'il y a de plus essentiel à une société libre: à l'individu, à la famille, qui est aussi un individu, relativement au grand tout. Là est un grave danger. Or, nous concourons tous à le grossir , nous sommes tous des alliés du socialisme sans le savoir, sans le vouloir. J'ai peur que nous ne reproduisions l'histoire de cet homme qui, au moyen d'une formule magique, avait évoqué un génie et lui avait ordonné d'apporter de l'eau. Le génie apportait de l'eau ; mais l'homme avait oublié la formule nécessaire pour le renvoyer; et l'eau monta, monta, jusqu'à ce qu'il fût englouti. (Sensation.)
Ne nous y trompons pas; dans le socialisme» il y a des id(M»s vraii^s et des idées tausses; et ce qu'il y a de vrai, soutient ce (ju'il y a de faux, l^iissous-lui son droit au travail, (fiii a pour corollaire impérieux le devoir du travail, c'esi-à-ilire J'esclavage. Quant à ses sym|)athies envers les classes laborieuses, quant aux grandes questions humanitaires qu il soulève, ne les traitons pas avec dédain.
J'enlends souvent dire autour de moi, j'entends dire ici et ailleurs, (|u'oii grossit la misère du pauvre ; que les choses se sont toujours passées ainsi. Je ne sais pas ce (|ui a été, mais je crois savoir un peu ce qui est, et je dis ([u'il y a des misères intolérables, qu'il y a des souirrances horribles, et que ceux qui en doutent n'ont pas été les voir.
M. Glais-Bizoin. — Dites-le bien haut, c'est vrai î
M. DE Gasparin. — Je voudrais que ma voix fût plus haute, pour la faire entendre à mon pays tout entier l II y a des voix pJus éloquentes que la mienne, mieux écoutées ; je les supplie de faire retentir les mên^s vérités.
Oui, il y a des misères horribles, et qu'y faisons-nous? Voilà aussi une réforme : voulez-vous la laisser à d'autres? La concurrence industrielle décime, détruit certaines populations. Vous ne pouvez pas le nier. On nous propose des remèdes, des remèdes efficaces dans une certaine mesure, et nous ne voulons pas même les examiner! Je parle ici de la limitation des heures de travail. L'Angleterre l'a déjà essayée, trop peu, mais enfin l'a essayée pour les femmes. Qu'est-ce qui a empoché qu'elle ne l'appliquât aux hommes? L'exemple de la France, rinertîe de la France, la crainte de la concudcrence française. On a dit, dans le sein du parlement
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britannique : Nous ne pouvons pas retrancher à nos manufacturiers deux, trois, quatre heures de travail, quand nos voisins les conservent.
L'idée d'une convention diplomatique sur ce point si essentiel, et, ce me semble, si facile à régler, cetleidée a surgi dans beaucoup d'esprits, des deux côtés du détroit. J'ai pris moi-même la liberté de l'indiquer au gouvernement, l'année, dernière, dans une discussion analogue.
Messieurs, ne méprisons pas de telles idées. La négociation peut offrir plus de difficultés que je ne le suppose ; mais l'entreprendre est déjà un honneur. Il est bon que l'alliance anglaise porte de tels fruits.
En Angleterre, lord Ashley, dans quelques jours, présentera de nouveau son bill et, dit-on, avec quelques chances de succès. Déjà, maints négociants anglais, que cette initiative honore, ont réduit le nombre des heures de travail dans leurs manufactures, et s'en sont bien trouvés, même au point de vue du produit.
Je ne fais que signaler ces réformes à la Chambre. Elles peuvent être accomplies sans compromettre aucun des principes politiques que nous avons défendus. J'ajoute, qu'en décrétant des réformes nouvelles en faveur des classes laborieuses, nous devons veiller, avant tout, au maintien de celles que nous avons déjà votées. Vous avez fait une loi sur le travail des enfants dans les manufactures; qu'est devenue cette loi protectrice, cette loi nécessaire? Permettez-moi d'en dire un mot.
Cette loi n'est pas exécutée. Assurément, je rends hommage aux intentions et à l'humanité de M. le Ministre du commerce, mais les moyens lui manquent» Au lieu d'inspecteurs locaxix, de voisins, d'axnis qui ne peuvent
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drosser des procès-verbaux contre les manufacturiers avec lesiiuels ils vivent chaque jour, que M. le Ministre ait des inspecteurs t!;énéraux, étrangers à la localité. Sans ces movens, il n'arrivera à rien de sérieux.
Où sont les procès-verbaux? Où sont les condamnations? Je le demanda. Bien plus, il y a des articles de la loi (jui sont violés universellement, nul .ne peut le contester.
Ainsi, la loi avait établi le repos du dimanche. (Interruption.) Je ne port<; pas le moins du monde la question religieuse, la question de dogme à cette tribune. Le dimanche est pour moi, en ma qualité de législateur, le repos indispensablt» d'un jour par. semaine, le. patrimoine précieux des travailleurs, un bien inestimable dont il ne faut pas les dépouiller aujourd'hui. (C'est vrai !)
Vous avez accordé le repos du dimanche. Eh bien, on travaille le dimanche; le dimanche est consacré, en partit», à nettoyer les machines. Et qu'on ne vienne pas prét(îndre que Ic^s nécessités de la concurrence avec l'étranger nous ont entraînés à cette , violation. Non. En Angleterre, vous le savez, les machines ne se nettoient pas le dimanche; on fait ce travail le samedi soir. C'est donc, sans avoir même le prétexte de la concurrence à soutenir, que nous violons la loi.' Et nous la violons de bien d'autres manières. (Bruit.)
J'appelle l'attention de la Chambre sur cette question; elle en vaut la peine. Il s'agit de centaines de milliers d'enfants, qui souffrent et qui meurent par la violation de la loi. (Nouveau bruit.)
J'attendrai le silence.
Je disais, Messieurs, que la loi était violée par la suppression illégale du repos clu dimanche. Elle est violée