Le précédent orateur
8i DISCOURS POLITIQUES
liberté du blâme, et par cela même la dignité et Tautorite de l'approbation. (Très bien !)
Nous pensons tous ainsi. (Oui !) Tous nous sommes émus ici par une pensée patriotique : ceux qui attaquent, comme ceux qui défendent le projet de loi. Il y a certes du patriotisme à signaler certains agrandissements comme des affaiblissomcnts réels, quand on pense qu'ils ont ce caractère. Il y aurait du patriotisme, à dire la vérité sur des actes qui seraient contraires à la morale, sur des actes coupables accomplis au nom du pays; il y aurait du patriotisme à tenir un pareil langage; et lorsque dernièrement, dans la Chambre des Communes, un membre honoré de cette assemblée, lord Ashley, attaquait avec énergie la politique anglaise en Chine ; lorsqu'il attaquait l'importation de l'opium; quand il disait à son pays, qu'il préférerait voir la Grande-Bi*etagne descendre au rang do troisième puissance, plutôt que de lui voir fouler aux pieds les principes de la morale et de la vertu, je dis qu'il tenait là un langage qui honorait à la fois et celui qui osait le tenir et ceux qui l'écoutaient avec respect. •
M. Odilon Barrot. — Vous avez raison.
M. DE Gasparin. — Messieurs, que la Chambre ne craigne pas de me voir traiter une question religieuse.
Je suis d'avis qu'il ne faut pas traiter de questions religieuses à cette tribune, et c'est précisément Je reproche que j'adresse au projet de loi, ou aux actes qui l'ont nécessité, d'avoir méconnu la distinction si nécessaire > la distinction qui ne sera jamais trop profonde, entre les intérêts de la politique et les intérêts de la religion. Je reproche à ces actes d'introduire dans vos débats, parce qu'ils l'ont introduite dans la pratique et dans les faits, une associa lion dangereuse entre la politiqueetlareligion.
Vous le voyez donc , Messieurs , ce n'est pas une question religieuse que je viens soumettre à la Chambre; c'est une simple question de politique et de droit constitutionnel.
Aussi, refoulerai-je dans mon âme toutes mes convictions, toutes mes sympathies, si vives soient-elles, pour ces grandes missions protestantes, qui ont fondé une civilisation nouvelle dans l'Océanie. Elles ont été calomniées, les faits répondront aux calomnies, et déjà des voix honorables se sont élevées en France, pour leur rendre justice. Je ne m'occupe pas de leur justification, je laisse cela entièrement de côté.
Messieurs, quel est le véritable caractère du projet de loi ? Quelle est la véritable importance de nos établissements nouveaux ? Faut-il la chercher dans les intérêts politiques, commerciaux, maritimes ? Faut-il la chercher ailleurs ?
Après tout ce qui a été dit aujourd'hui dans cette enceinte, je ne me hasarderai pas à rentrer dans une discussion développéedes intérêts maritimes et commerciaux. Une chose me paraît avoir été démontrée: c'est qu'il y a peu de proportion entre les sacrifices qu'on nous demande, et les résultats qu'on prétend obtenir.
A cet égard. Messieurs, il existe un témoignage auquel, pour mon compte, je crois beaucoup ; le témoignage de nos rivaux.
Que s'est-il passé en Angleterre ?
D'abord, je rappellerai qu'en 1823, le protectorat des îles de la Société fut oflert à la Grande-Bretagne. Il fut refusé.
Aujourd'hui, la France s'empare de ce protectorat, et le public d'Angleterre reste parfaitement froid. La nouvelle de notre prise de possession a été accueillie avec l'indifFé-
rence la plus dédaigneuse. Je crois ce fait incontestable.
Or, remarquez-le, ce qui a lieu en Angleterre, a lieu aussi chez nous. Consultez tous ceux qui ont pris intérêt à la question, tous ceux qui Font traitée : les écrivains, les hommes d'État, les missionnaires eux-mêmes, les partisans les plus déclarés de Toccupation des îles de la Société; tous vous feront la même réponse; tous vous diront que l'intérêt politique et commercial est nul, ou à peu près nul.
Il y a, selon eux, un autre intérêt dont la France a bien fait de se préoccuper, qu'elle a bien fait de poursuivre. Ils approuvent la prise de possession sous ce rapport; mais si elle n'était pas justifiée par cet întérêt-là, elle leur semblerait injustifiable.
Nous avons tous lu les articles intéressants sur la question, publiés par M. Reybaud et M. de Camé.
Eh bien, nous y trouvons toujours cette pensée fondamentale : la France n'a pris possession des îles de la Société, que dans un intérêt qui n'est ni politique ni commercial.
M. Reybaud va plus loin ; il affirme que c'est à la provocation de la maison de Picpus, que les expéditions ont été faites. (Mouvement prolongé.)
Maintenant, écoutez ce que disent les missionnaires catholiques. Je citerai les paroles de l'un d'eux, qui est établi aux Marquises, et qui a publié un ouvrage intéressant sur nos nouvelles possessions : le Père Mathias. Voici sa conclusion :
« Veuille le ciel, que la France marche en tête de l'œuvre de la civilisation océanienne qui se prépare par le concours des moyens matériels et moraux qu'elle peut lui procurer. Alors, elle aura rempli la tâche que semble lui destiner en ce moment la Providence. »
Et un autre missionnaire écrivait, en 1838, à bord de la Vénus ; « Il a été résolu d'établir des missionnaires catholiques partout. » (Interruption.)
M. DE LA Roche JAQUELIN. — Il n'y a pas grand mal à cela. ""
M. DE Gasparin. — Je n'attaque pas, Messieurs ; je constate ; je n'attaque pas le moins du monde, en ce moment, ce qui a été fait. La discussion viendra tout à l'heure. Je prie la Chambre de me permettre, dans cette matière délicate, difficile, de suivre l'ordre de mes idées.
Un homme d'État, justement honoréj M. le duc de Broglie, disait l'autre jour, à la Chambre des pairs, que, quant à lui, il ne pouvait trouver de motifs sérieux à notre prise de possession.
Messieurs, tout le monde l'a compris ainsi. Quel est le public qui s'est préoccupé de la prise de possession ? C'est, avant tout, le public religieux, pour s'en réjouir ou pour s'en alarmer. C'est le public religieux en France, en Angleterre, partout.
En Angleterre, Messieurs; je suis loin d'approuver toutes les paroles qui ont été prononcées, mais je constate ce fait, qu'en Angleterre, ceux que vous avez blessés, ceux que vous avez alarmés, ce ne sont pas les hommes politiques: ce sont les hommes qui combattent l'opium, qui attaquent l'esclavage indien ; les hommes que vous voudrez, en toute autre circonstance, honorer et voir honorer.
Ces impressions ne sont pas particulières à la Grande-Bretagne, particulières à la France. Le protestantisme du monde entier les a ressenties. (Exclamations.) Le protestantisme ne s'est pas ému seulement en Angleterre, il ne s'est pas ému seulement en France, il s'est
ému en Suisse, en Allemagne, et je pourrais citer beaucoup d'extraits de correspondance, d'extraits de journaux religieux, qui constatent cette émotion. Le protestantisme s'est cru, s'est senti attaqué par la France.
Gomment pourrait-il en être autrement? Les faits qui se sont accomplisaux îles Gambier, aux îles de la Société, aux lies Marquises, aux Sandwich, aux îles des Amis, tous ces faits ne se groupent-ils pas autour d'une pensée commune? Il y a eu, en 1833, un décret du pape, qui a donné à la maison de Picpus toutes les îles de l'Océanie. (Ou rit.) En 1834, les premiers missionnaires catholiques se sont rendus dans les mers du Sud.
Que voyons-nous ensuite? Nous voyons des expéditions successives en 1838, en 1839, en 1842; et quel est le but de ces expéditions? En 1838, nos vaisseaux se rendent sur la côte des îles de la Société et des îles Sandwich, pour demander des réparations, à cause de l'expulsion des missionnaires catholiques.
En 1842, troisième expédition dont le but est, pour les îles de la Société, la prise de possession, et, pour les îles Sandwich, de nouvelles exigences insinuées par la même pensée, par le même esprit.
Je passe rapidement sur les circonstances honteuses qui ont accompagné quelques-uns de ces actes; j'en dirai très peu de chose. Je suis cependant obligé de rappeler que dans ces archipels, nouvellement appelés à la connaissance du christianisme et de la civilisation, existaient deux règlements, qui méritent assurément le respect et les sympathies de tout le monde. L'un de ces règlements interdisait la communication des femmes indigènes avec les équipages européens. (On rit.) L'autre interdisait la vente, le débit des spiritueux. Or, je crains quenous n'ayons fait la guerre qu'à ces deux règlements.
et je le regrette de toute mon âme. Pour ce qui concerne le premier, je veux bien admettre que le récit qui a été publié n'est pas exact
M. DE La Rochejaquelin. — Quel récit ?
M. DE Gasparin. — Le récit des désordres attribués à réquipaige de la Reine Blanche. Le gouvernement Ta démenti, mais ce qu'il n'a pas pu démentir, ce sont des excès semblables qui ont eu lieu à d'autres époques, à des époques récentes ; ce sont les désordres qui ont signalé si tristement l'expédition de VArtémise en i8S9; ce sont les désordres plus graves encore, qui ont marqué l'apparition de r Astrolabe et de la Zélée sur la côte des Marquises, désordres dont le canon a donné le signal, et dont le canon a annoncé la cessation à bord. (Bruits et mouvements divers.)
J'ai promis à la Chambre de ne pas m'appesantir sur ces détails ; je tiens parole.
Pour ce qui concerne le second règlement, relatif à la vente et au débit des spiritueux, il n'est personne ici, qui ne comprenne à quel point il était nécessaire, sous tous les rapports, de le maintenir et de le respecter. Les eaux-de-vie, dans un pareil climat, avec un tel peuple, mais c'est le poison; c'est la perte du corps en même temps que celle de l'âme: c'est la corruption en même temps que la mort.
Messieurs, nous nous élevons beaucoup, avec force et raison, contre l'introduction de l'opium en Chine. Personne ne s'élève avec plus d'énergie et de sincérité que moi, contre cet acte odieux.
Prenons garde d'avoir fait en petit, et d'avoir faitavec persévérance, un acte absolument semblable. Je dis avec persévérance, car en 1839 la première expédition, commandée par le capitaine Laplace, imposa par la
force au gouvernement de Sandwich un traité qui, entre autres stipulations, exigeait Tadoiission, à des droits très modérés, des eaux-de-vie françaises.
M. LE CONTRE-AMIRAL Leray, vapporteuv. — Permettez une interruption.
Lorsque M. le capitaine Laplace a demandé la modération des droits sur les eaux-de-vie françaises, rimpôt qui les frappait était tellement fort, que les eaux-de-vie françaises ne pouvaient pas être vendues aux îles Sandwich.
M. DE Gasparïn. — Alors, je ne comprends pas très bien: La vente des eaux-de-vie étant absolument impossible, je ne comprends pas l'insistance que paraît avoir mise notre gouvernement, à exiger rabaissement des droits; insistance telle qu'en 1842, au moment même où la Reine Blanche prenait possession de Taïti, un autre bâtiment français, commandé par le capitaine Mallet, se rendait aux îles Sandwich, et protestait contre certaines mesures relatives à la vente en détail des eauxde-vie; mesures qui avaient été destinées à limiter cette vente, à l'entraver, à la rendre aussi peu considérable que possible. Le capitaine Mallet a cru devoir protester contre ces mesures, et réclamer la libre admission des eaux-de-vie.
Voilà le fait; et de ce fait, je pourrais en rapprocher un autre : Dans les deux archipels dont je parle, le consul français paraît être le principal débitant d'eaude-vie ; le principal appui du commerce des spiritueux!
Hélas, Messieurs, je crains que les paroles prononcées par M. le Ministre des affaires étrangères* à la Chambre des pairs, paroles auxquelles je serais heureux de m'as-