‹ Discours politiques, 1843-1846Chapitre 8 sur 36 · M. Guizot · texte numérisé non relu

M. Guizot

DEMANDE DE CRÉDIT EXTRAORDINAIRE 9i

socier complètement, ne soient inexactes. Il a dit que jamais le christianisme n'avait reculé devant la France ! Or, le jour (et des récits très détaillés le prouveraient au besoin) le jour où l'introduction exigée par nos frégates a eu lieu, en 1839, ce jour-là, le christianisme et la civilisation ont reculé, et des désordres honteux, des désordres que nous déplorons tous, ont succédé à cette introduction.

M. LE Rapporteur (se levant). — On ne peut pas laisser passer des faits aussi inexacts ; on ne peut pas laisser accuser ainsi ùos capitaines.

Plusieurs voix, — Laissez parler, vous répondrez.

M. DE Gasparin. — Personne né serait plus heureux que moi d'apprendre que je suis dans TeiTCur, que le traité de 1839 est une chimère, que la lettre de 1842 est apocryphe et inexacte; personne ne serait plus heureux que moi d'apprendre qu'il est faux, qu'au nom de la France, et par la force, on ait exigé l'introduction des eaux-de-vie françaises aux îles Sandwich.

M. LE Ministre de l'agriculture et du commerce. — D y a là une très grande erreur. Les eaux-de-vie anglaises étaient admises avec des droits inférieurs aux nôtres, nous avons demandé l'égalité des droits. Voilà tout.

Au centre, — Les Anglais ont aussi le monopole du rhum de la Jamaïque.

M. DE Gasparin. — On conteste l'exactitude des observations que j'ai l'honneur de présenter à la Chambre. Mais, avant le traité de 1839, les îles Sandwich avaient un aspect d'ordre et de civilisation ; l'ivrognerie n'y régnait pas ; le lendemain du traité, l'ivrognerie avait reparu. (Murmures.)

Au centre, — Ce sont les Anglais qui l'ont introduite.

M. DE Gasparin. — J'arrive au fait principal. L'appréciation en semble délicate; mais je crois, Messieurs, qu'avec une parfaite sincérité, on peut traiter toutes les questions délicates à la tribune. (Oui ! Oui!) Je veux parler de l'introduction forcée des missionnaires catholiques, aux îles Sandwich et à Taïti, (Nouvelles réclamations.)

M. Manuel. — Cela ressemble beaucoup à la question religieuse.

M. DE Gasparin. — Je suis sûr que ces murmures ne se seraient pas élevés, si la Chambre avait pu connaître le fond de ma pensée sur cette question, si elle m'avait permis d'ajouter quelques mots. Qu'elle necraigne pas que jMmette ici une opinion contraire à la liberté des cultes.

Un membre au centre, — Il ne manquerait plus que cela !

M. DE Gasparin. — Que la Chambre ne craigne pas que je demande des entraves, pour quelque culte que ce soit. J'espère qu'elle me verra toujours fidèle au drapeau de la liberté religieuse, et que, quand il s'agira des catholiques, elle me trouvera aussi ardent, plus ardent peut-être, que lorsqu'il s'agit de mes coreligionnaires.

Mais l'examen auquel je viens de me livrer, vaut la peine d'être soumis à la Chambre. Je sais ce qu'on peut dire, à l'appui de l'exclusion qui a frappé les missionnaires catholiques; je sais qu'on peut dire que cette exclusion était ancienne, qu'elle n'avait pas été inventée exprès pour eux, qu'elle avait frappé les missionnaires protestants avant eux. Je sais qu'on peut dire qu'aux îles Sandwich et à Taïti, il n'y avait plus de païens à convertir, qu'il n'y avait que des protestants; je sais qu'on peut dire que ce champ, labrH

rieusemeiit défriché par quarante ou cinquante ans de travail et par le sang des martyrs, devait être réserve pendant quelque temps au culte qui Tavait conquis. On peut dire tout cela ; on peut craindre pour les populations nouvellement appelées à la religion chrétienne, les controverses, les luttes engagées entre communions rivales ; ces craintes-là peuvent avoir quelque chose de fondé ; mais elles ne me déterminent pas. Je maintiens le principe.

Je blâme hautement l'exclusion qui frappait les missionnaires catholiques. Non seulement je n'admets pas que dans aucune possession française une exclusion pareille puisse être introduite (et je serais le premier à la combattre, si elle était proposée pour nos établissements de VOcéanie); mais je désire qu'elle n'existe nulle part. Je crois que la dignité de tous les cultes est intéressée à la liberté religieuse, et que sans cela, il n'y a pas de religion consciencieusement adoptée. Mais autre chose est d'admettre le principe, autre chose est de reconnaître le droit de l'imposer par la force.

Messieurs, remarquez où nous mènerait une pareille doctrine. Si vous l'acceptez, il faut que ce soit avec toutes ses conséquences et dans toute son étendue.

M. d'Angeville. — Mais personne n'en parle.

M. DE Gasparin. — M. d'Angeville me fait l'honneur de me dire : « Personne n'en parle. » Mais nos actes n'ont eu d'autre but assurément, que de faire cesser l'exclusion, que de faire admettre les missionnaires exclus contrairement au principe de la liberté religieuse. Nos expéditions successives de 1838, 1839 et 1842 n'ont pas de sens, si elles n'ont pas celui-là. Par conséquent on en parle, et j'ai le droit d'en parler aussi. (Continuez!)

9i DISCOURS POLITIQUES

Je dis donc que c'est une grande question, que celle de savoir si Ton a le droit d'imposer de pareils principes. Qu'on les propage, je le veux bien; mais les imposer par la force, je nie qu'on en ait le droit; et si nous pouvions les imposer, je me chargerais de proposer des expéditions en grand nombre et de quoi . occuper longtemps la marine de notre pays ; car nous sommes entourés de pays qui n'admettent pas d'autre culte que le culte catholique» Les missionnaires français protestants sont repoussés de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie.

M. Denis (de sa place). — Voici le texte du manifeste du capitaine Laplace: « Que le culte catholique soit libre sur toutes les terres possédées par le roi des Sandwich ; que les membres de cette foi religieuse, jouissent de tous les privilèges accordés aux protestants. »

M. DE Gasparin. — Nous ne demanderions pas autre chose à l'Espagne, au Portugal, à l'Italie. (Nouvelle interruption.)

Je tiens à coQstater que c'est une question sérieuse, et qui est digne de fixer l'attention de la Chambre.

Il n'y a pas de considération de nationalité engagée ici ; les prêtres catholiques dont il s'agit, étaient les uns français, les autres étrangers; les consuls étrangers ont réclamé comme les consuls français; le consul anglais comme le nôtre ; par conséquent, point de considération de nationalité. La seule question est celle que j'examine: celle du droit que nous nous sommes attribué, d'imposer la liberté religieuse à un peuple qui a le tort de n'en pas vouloir.

M. Denis. — Il y a des catholiques indigènes emprisonnés, et quand on veut la liberté reUgieuse, il la faut pour tous. (Exclamations.)

M. DE Gasparin. — Je me ferai peut-être mieux comprendre de la Cliambre, en renversant l'hypothèse.

Je suppose que ce qui s*est accompli aux îles Sandwich et aux îles de la Société, se soit accompli aux îles Gambier ; je suppose que nous apprenions qu*uu vaisseau anglais s'est présenté devant ces îles, et que, mèche allumée, il ait exigé dans cet archipel (où un seul cuite existe, le culte catholique, et qui, comme les îles Sand- .wich et deTaïti, est gouverné par des princes indigènes), je suppose qu'il ait exigé par la force, Tadmission des missionnaires protestants. Je crois que, en apprenant un pareil fait, nous pourrions éprouver quelques craintes et qu'il exciterait peut-être quelques réclamations dans le parlement.

Un membre. — Dans le parlement anglais?

M. DE Gasparin. — Dans le parlement français.

M. Cayx. — C'est ainsi dans Tile des Amis.

M. DE Gasparin. — Tels sont les faits qui se sont accomplis. J'aurais été moins long dans leur exposé, si j'étais parvenu à faire comprendre ma pensée à la Chambre. Je l'ai mal exprimée sans doute.

L'importance de ces faits n'est pas diminuée par les assurances, très sincères j'en suis convaincu, que donne le gouvernement. Le gouvernement promet la liberté de tous les cultes, il promet sa protection à tous les cultes.

Je crois à la sincérité des promesses que fait le gouvernement; je crois que la reconnaissance annoncée de l'indépendance des îles Sandvs^ich sera, pour cet archipel du moins, une garantie parfaitement suffisante; mais en ce qui concerne Taïti, mes craintes subsistent, sinon quant à la pensée du gouvernement, du moins quant à la force qu'il aura pour résister de si loin, aux tendances qui pourraient se manifester. Je crains qu'il

ne soit fort difficile de maintenir une égale protection; je crains qull n'y ait quelque chose de fondé dans les bruits qui se sont répandus, tout inexacts qu'ils soient aujourd'hui dans leurs détails ; je crains qu'il n'y ait là comme uu pressentiment de l'avenir, et que, quand on dit ;. les missionnaires anglais ont été expulsés, les enfants ont été forcés de suivre les écoles catholiques; tout cela ne soit faux en ce moment, que pour devenir vrai plus* tard. Je le crains, et personne ne contestent la loyauté avec laquelle j'exprime ces craintes, puisque j'ajoute, que je crois parfaitement à la sincère intention du gouvernement, de maintenir la liberté religieuse à Taïti.

En tous cas, que ressort-il de ce que je viens d'exposer? Que pour la première fois, le gouvernement s'est associé au dehors, avec un des cultes pratiqués en France ; qu'il a associé ses intérêts avec ceux de ce culte.

Voilà un fait nouveau, voilà un fait très considérable. Ce fait est d'autant plus considérable, que nous le rapprochons de ce qui se passe ailleurs. En Syrie, on nous dit qu'il faut s'appuyer sur le catholicisme ; en Espagne, on nous dit que l'alliance avec ce pays est d*autant plus naturelle, que l'Espagne est catholique. Un honorable membre de la Chambre, M. Corne, a clairement formulé cette pensée, quand il a écrit ; Au dehors, le catholicisme, c'est la France ! et quand il a dit à cette tribune, l'année dernière, que la France, dans sa politique, devait s'appuyer sur l'idée catholique !

Si cela était vrai au dehors, cela serait bientôt vrai au dedans. S'il était vrai qu'au dehors le catholicisme fût la France, il serait bientôt vrai aussi que l'accroissement, le maintien même du protestantisme en France,

serait un affaiblissement national. Je ne presse pas les dernières conséquences d'une telle doctrine, mais je Jui crois, Messieurs, une grande portée,. et jela signale à votre attention.

Il s'est passé quelque chose en 1830. La religion de rÉlat a été rayée du pacte fondamental. Il me semble que si TÉtat a une religion au dehors, sMl s*appuie exclusivement sur un principe religieux, s'il s'associe aux destinées de ce principe, il me semble qu'il est difficile d'affirmer que la religion d'État n'est pas rétablie. (Agitation.) Assurément, Messieurs, lorsqu'en 1830, on substituait la mention de la religion de la majorité à la mention de la religion d'État^ personne n'aurait imaginé de venir dire à la Chambre, qu'en vertu de cette modification, le catholicisme au dehors serait la France.

Mais, Messieurs, laissons le terrain constitutionnel ; descendons dans la simple pratique des faits. Au point de vue de la simple politique, quelle est la conséquence d'un principe si nouveau au milieu de nous? Car nous ne devons pas oublier, qu'alors même que la religion d'État existait en France, dans la grande guerre religieuse des temps modernes, la guerre de trente ans, la France a pris parti pour les réformés.

C'est donc un principe très nouveau que celui-ci.

Je dis que la première conséquence d'un tel principe, c'est de classer les religions en partis politiques ; ce qui est très fâcheux, ce que je repousse de toutes mes forces, de toute l'énergie de mon patriotisme; c'est de leur faire des positions spéciales, vis-à-vis de la politique générale du pays.

Il en résulte une position que la minorité religieuse ne saurait accepter, une position qui la met entre son patrio-

tisme et sa foi, cpii la place en dehors des intérêts généraux du pays. Elle ne s'y laissera pas placer. Elle tient, elle tient essentiellement, et elle le prouvera, aux intérêts généraux du pays; elle est dévouée autant que qui que ce soit à ces intérêts généraux ; et c'est une situation funeste qu'on lui fait, je le répète, entre son patriotisme si ardent, si éprouvé, et sa foi si profonde. (Aux voix, aux voix 1 — Interruption.)

Messieurs, il arrivera, je le crains, que d'autres, plu» tard, exprimeront les mêmes reproches, les mêmes craintes, les exprimeront dans une autre intention, peut-être dans im meilleur langage, mais, à coup sûr, avec un sentiment qui ne sera pas plus dévoué à notre gouvernement et à nos institutions. On parlera de la religion d'État, on en parlera (on en parle peut-être déjà), on en parlera avec une pensée hostile, et j'en parle avec une pensée d'affection, et j'en parle pour prémunir le gouvernement de mon pays contre des tendances que je crois funestes, contre des tendances qui mènent plus loin qu'on ne sait et qu'on ne veut. (A la question.)

Messieurs, la Charte fait une position et plus sûre, et plus noble, et meilleure au gouvernement de ce pays : une position plus forte au dehors et au dedans.

Pour le dedans, elle assure l'unité parfaite, l'unité complète du pays, parce qu'elle n'associe la politique du pays à aucun culte particulier ; elle protège tous les cultes, elle les admet tous, elle ne fait les affaires particulières d'aucun.

Au dehors, elle maintient la liberté de nos alliances; je ne vois pas, pour mon compte, ce que nous avons pu gagner à déserter ce principe de la constitution, ce principe de l'égalité devant la loi pour tous les cultes, et de la politique parfaitement distincte de la religion.

Je crains qu'ici, selon l'expression de M. le Ministre des affaires étrangères, s'adressant à lord Palmerston, nous ne sacrifiions la grande politique à la petite.

M. Thiers. — C'est vrai!

M. DE Gasparin. — Messieurs, je termine. J'ai cru devoir présenter à la Chambre, ce qui me paraît être un des aspects sérieux, essentiels, des actes qui viennent de s'accomplir : un des grands côtés delà question qui vous est soumise. J'ai cherché à le faire avec modération. Je me suis peut-être trompé. (A gauche. Non, non!) Mais à coup sûr, je n'ai pas exprimé tout ce que je sens.

Discussion du Projet d* adresse.

M. BiLLAULT (membre de Topposition) ... — Cette situation est-elle bomie et vraiment parlementaire? La preuve qu'elle ne Test pas, c'est que pour la maintenir ainsi tendue, il faut agir d'une manière fâcheuse sur les collèges électoraux; et je n'emprunterai encore là que les paroles des membres de la majorité. Il y a dans cette assemblée un homme dont l'énergique conyiction, l'honorable caractère, le dévouement au parti conserservateur ne sont pas équivoques; eh bien, cet honorable membre, poussé à bout par tout ce détail d'action ministérielle, a été amené à dire à ses électeurs qu'il était lassé d'un tel état de choses, et qu'il fallait en secouer le déplorable fardeau !

Plusieurs voix. — Qui donc? (Interruptions diverses.)

LeC'« de Gasparin. — Je demande la parole. (Mouvement.)

M. LE Président. — M. de Gasparin a la parole pour un fait personnel.

M. de Gasparin. — Messieurs, le caractère général de ce débat, dans lequel tant d'attaques, que je crois injustes, ont été dirigées contre les principes politiques du cabinet, m'a fait hésiter à prendre la parole, afin de confirmer une critiquf3 que je sais malheureusement trop fondée. Aussi n'ai-je pas répondu, dans une précédente séance, aux allusions bien transparentes cependant, de rhonorable M. Thiers, et de l'honorable M. Gustave de Beaumont.

Mais en présence de la provocation si directe, si personnelle que vous venez d'entendre, mon silence âerait une véritable lâcheté. (Mouvement.)

Je viens donc remplir un devoir qui, pour être pénible,' n'en est pas moins absolu.

Messieurs, ce que j'ai dit ailleurs, avec modération, mais avec fermeté, je désire le répéter ici, puisqu'on m'y provoque, avec la même fermeté, et, je l'espère, avec la même modération. Je ne manquerai ni au respect, ni à la haute considération que je dois aux personnes ; je ne descendrai pas dans le conflit des accusations et des scandales; je n'adresserai même d'autre reproche au cabinet, que celui d'avoir été faible; faible comme on l'avait été avant lui, un peu plus peul^tre, car il a été mieux averti, et une occasion lui a été offerte, qui n'avait pas existé auparavant, de reprendre dans le département que j'ai l'honneur de représenter*, sa

Page 1