TRANSLATION DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE, ETC
cœurs, pourquoi l'ordre répugnerait-il à Paris, où il y a tant de gens auxquels il est aussi nécessaire que l'air respirable !
Oh! certes, je ne nie pas que Paris ait été quelquefois le théâtre de désordres déplorables; c'est là l'effet du faux esprit révolutionnaire ; mais Tordre faux ne produit-il pas des résultats non moins odieux, tels que le 2 décembre et l'Empire qui, à force d'invoquer Tordre, nous ont conduits à l'abîme où nous sommes !
M. Louis de Saint-Pierre. — Et le 15 mai 1848?
M. Louis Blanc. — Vous parlez du 15 mai... (Ne répondez pas ï) Alors je laisse le 15 mai. Je dis que Tordre faux produit des résultats aussi funestes que le faux esprit révolutionnaire, et que ce faux esprit révolutionnaire est absolument opposé aux doctrines de mes amis (Oui/ oui/) qui définissent la révolution oomme je viens de la définir tout à l'heure.
Est-ce que les désordres qui se sont produits quelquefois peuvent faire oublier celte initiative intellectuelle de Paris qui a rendu de si immenses services à la France, au monde, à l'humanité ! Faut-il découronner Paris, comme si Paris n'était pas la capitale née de la France, par l'étendue de son territoire, par le chiffre de sa population, par le concours des hommes illustres qu'il attire et qu'il garde, par la majesté de ses souvenirs qui font tenir dans son passé le passé du pays tout entier. (Très bien/ Très bien/)
Et quel moment choisirait-on pour mettre ainsi Paris en suspicion ! On choisirait le lendemain de ce jour où toute la population parisienne, les vieillards, les enfants, les femmes, les femmes surtout, aussi admirables que les femmes de Sparte, plus simples et par cela même plus grandes, ont souffert, sans défaillance, ce qu'on avait cru impossible de souffrir! C'est alors que Paris cesserait d'être capitale 1 Cela n'est pas possible. Je vote l'amendement qui dit que Paris ne mérite pas cette défiance. Nous devons y aller parce que Paris est la seule capitale possible de la France. (Applaudissements à gauche. Mouvement prolongé.)
Conseils généraux.
Assemblée nationale.— Séance du 31 juillet 1871
M. Louis Blanc. — Messieurs, la discussion de ce projet de loi a divisé, dans cette assemblée, des hommes qui sont sans doute surpris de ne pas se trouver d'accord sur une question d'une portée aussi considérable. D'où-vient cette division? D'un malentendu né lui-même d'une certaine confusion d'idées.
Il me semble que dans tout le cours du débat, on a opposé la centralisation à la décentralisation, comme si de ces deux principes l'un ne pouvait pas être un bien sans que l'autre fût un mal. Je crois, pour mon compte, que la centralisation et la décentralisation sont deux choses également désirables, pourvu que chacune d'elles soit appliquée aux intérêts qu'elle comporte. Il s'agit d'empêcher qu'aucune n'empiète sur un domaine qui n'est pas le sien. La centralisation n'est-elle pas un bien, en effet, quand elle n'est que le pouvoir de diriger avec harmonie les intérêts communs à toute la nation? Et la décentralisation n'est-elle pas un bien, elle aussi, quand elle n'est que la liberté laissée aux intérêts locaux de se développer librement ?
Toute la question est de décider quelle est la sphère des intérêts locaux; en d'autres termes, si c'est la municipalité ou si c'est le département qui est le siège de cette vie locale dont il importe si fort de favoriser l'expansion. (Très bien! très bien! à gauche.)
L'honorable M. Waddinglon a posé la question d'une manière très habile, mais inexacte, quand il a affirmé que sur cette question la lutte était entre l'école libérale et l'école autoritaire... (Oui! oui ! à droite* — Dénégations à gauche) et qu'il a présenté les
membres qui soutiennent la loi comme les champions de l'école libérale, et les adversaires de la loi 'comme les champions de l'école autoritaire.
Je connais, dans cette assemblée, beaucoup d'hommes qui comptent parmi les adversaires du projet de loi, et qui, cependant, n'ont pas besoin qu'on leur enseigne le culte de la liberté! (Interruptions à droite.)
Ils ne confondent pas l'unité avec l'étouffement. L'Empire, dont ils se sont montrés les ardents ennemis, leur aurait appris, s'ils étaient gens à l'ignorer, tout ce que contient de corruption et de tyrannie la centralisation au service d'un despote;» et à part même la dure leçon que renferme ce souvenir, ils savent qu'il ne faut pas charger les gouvernements de trop de détails, si Ton ne veut pas rendre leur action oppressive ou stérile ; ils savent que la science de la liberté ne s'acquiert que par la pratique de la liberté, et qu'une nation qui s'acooutumerait à tout attendre de l'État, mourrait à force d'avoir oublié de vivre. L'unité que veulent les partisans d'une démocratie sagement constituée n'est point celle qui fait du gouvernement un mécanicien et des gouvernés autant de rouages ; c'est celle qui assure cet épanouissement des facultés individuelles qui ajoute tant à la valeur de l'homme, à la dignité du citoyen, et qui, de la force de chacun, compose la force de tous. (Très bien l très bien! à gauche.)
11 y a vingt ans qu'un des adversaires les plus résolus du projet de loi actuel écrivait :
« Tout régime démocratique repose sur l'exercice du droit d'élection. Le droit d'élection entraîne la faculté de surveiller, et au besoin de révoquer les dépositaires de la puissance publique. Or, comment cette faculté pourra-t-elle être mise en jeu si vous créez un pouvoir qui prenne place au centre môme de la vie du peuple, de manière à en embrasser tous les détails, à en gouverner tous les accidents? De deux choses l'une : ou bien vous verrez les forces de la société rester languissantes, dispersées, inertes, autour de ce foyer de mouvement allumé au milieu d'elles, et qui les consumera de plus en plus, sans qu'elles puissent parvenir à l'éteindre ; ou bien cette autorité, qui ne trouve ./d'appui qu'en elle-même, périra par ses propres. excès, et alors sa chute sera le signal du plus effroyable bouleversement* Tous les intérêts venaient aboutir à elle, tous les intérêts se trouveront déplacés par son ébranlement* Tout se faisait par elle, sa ruine ébranlera les fondements de la société» »
. Plusieurs voix. — L'auteur ?
M. Louis Blanc. — L'auteur, c'est moi-même. Vous le voyez, on peut être opposé au projet de loi actuel, et cependant redouter les effets d'une centralisation dévorante, et se détourner vivement de cette unité morte qui est le despotisme, pour courir à cette unité vivante qui est la liberté. (Très bien/ à gauche.)
C'est qu'en effet le projet qui vous est soumis ne répond pas au but qu'on veut atteindre.
Si, comme M. de Marcère, on était venu vous dire : étendez les attributions des conseils généraux; rendez leur périodicité plus fréquente et leur contrôle sur l'autorité préfectorale plus effectif; ayez des conseils consultatifs pour les prisons, pour les établissements hospitaliers; élargissez le domaine des préoccupations civiques, recourez plus souvent à l'élection (Bruits divers), faites pénétrer partout la publicité; oh! alors, on vous aurait bien véritablement proposé un moyen de ranimer la vie provinciale ; mais, parce que dans chaque département, au lieu de faciliter la participation de tous à la vie publique, vous aurez pendant neuf ans immobilisé le mandat de conseiller général entre les mains de quelques personnes, centralisé entre quatre ou cinq membres le travail dont les autres seront dispensés, substitué pour la tutelle des communes à l'autorité responsable du préfet une autorité collective et impersonnelle, remplacé par l'initiative de la commission départementale toutes les initiatives individuelles, et mis en opposition, dans chaque département, au pouvoir central de l'État, un pouvoir central au petit pied, vous vous imaginez que vous aurez donné à la vie locale une activité décisive, allumé partout des foyers de patriotisme, créé des citoyens, formé des hommes ! (Intemuptions.) En vérité, Messieurs, le caractère des moyens employés est singulièrement en contraste avec la grandeur des espérances conçues 1
Pour moi, je ne saurais voir dans le projet de loi un système de décentralisation que puissent accepter les amis de la liberté. Ce que j'y vois, c'est un essai de centralisation fragmentaire, c'est la centralisation arrêtée aux frontières du département pour y changer de mains et y être localisée. (Mouvements divers.)
Qu'on ne parle pas des avantages de l'autonomie. L'autonomie municipale, à la bonne heure! Mais l'autonomie départementale, qu'est-ce que cela? Est-ce qu'il peut y avoir une autonomie départementale? Est-ce que le département a, comme la commune, comme l'État, une existence qui lui soit propre? (Interruptions à droite.)
Consultez un homme qui est un maître en matière de droit administratif, l'honorable M. Batbie. Il a écrit que les lignes abstraites, comme celles qui délimitent les départements, sont une chose qui ne dit rien au cœur. (Bruit et rires à droite.) On ne saurait trop féliciter la commission d'avoir repoussé ridée de remonter l'histoire pour rétablir les anciennes provinces ; mais enfin, pour elles, on pouvait dire qu'elles avaient leurs traditions, une histoire particulière, un cachet d'individualité. Gela est si vrai, qu'aujourd'hui encore on retrouve quelque chose de ces fiertés passées dans les mots : Je suis Provençal ! je suis Breton ! je suis Normand! Hais, je le demande, quel sentiment analogue traduiraient ces mots : Je suis du département d'Ille-et-Vilaine? (On rit.)
Vos divisions départementales ont un caractère si artificiel, qu'on pourrait les modifier demain sans que personne s'en émût. (Bruit à droite.)
Mais quand il s'agit de l'association municipale, quelle différence ! Là vous avez une association naturelle et touchante, une collectivité dont la force résulte de l'identité des intérêts, de la continuité des relations, et de toutes ces affections, de tous ces souvenirs que représentent la ressemblance des habitudes, le clocher, la salle d'asile, l'école, l'hospice, le cimetière.
Et l'on propose de donner la tutelle de la commune au département, c'est-à-dire de subordonner par anticipation l'autonomie d'un être collectif dont la réalité se fonde sur la nature même des choses à celle d'un être collectif dont l'existence est toute de convention ! (Très bien! à gauche.)
Je ne répéterai pas ce qu'ont si bien dit MM. Savoye et Rivet sur ce qu'il y a d'illogique à décider qui exercera la tutelle des communes, avant de savoir si les communes resteront mineures ! L'honorable M. Waddington a dit que les communes seront toujours mineures parce qu'elles manquent de lumières. Souscrirons-nous à cet arrêt? Sans doute dans beaucoup de communes, surtout celles qui sont trop petites et dont l'illustre Condorcet demandait l'agrandissement, l'instruction manque. Mais pourquoi? parce que l'œuvre de la décentralisation vraie, celle qui conduit à l'émancipation des communes, n'a jamais ét'é sérieusement abordée; parce que les municipalités ont toujours été trop tenues en lisière, et parce qu'en France on n'a jamais bien compris, ce qui est si bien compris en Angleterre, aux États-Unis, c'est-à-dire que la science du Self-government vient de la pratique du Selfgovernment. (Très bien/ très bien/ à gauche.)
Sans doute, l'éducation des communes ne peut pas être l'affaire d'un jour, et il ne faut pas, en attendant, que les générations futures soient exposées à être ruinées an profit de la génération présente; mais de quelle nature est cet intérêt? N'y a-t-il pas là un intérêt d'État? Donc, de quelques attributions* qu'on investisse l'autorité qui, à regard des municipalités, représente cet intérêt d'État, c'est à cette autorité seule qu'appartient leur surveillance, tant qu'elle est nécessaire. [Approbation à gauche.)
L'avouerai -je? quand j'ai entendu l'honorable M. Waddington affirmer que les libertés départementales avaient sur les libertés communales cet avantage qu'elles constituaient des forces avec lesquelles il fallait compter, et que le département était souverain dans sa sphère, comme s'il pouvait y avoir dans un pays plusieurs souverainetés d'un ordre différent, j'ai compris que, dans ce projet de loi, il y avait des germes de désorganisation et j'ai tremblé pour l'unité de la France. (Bruit à droite. — Approbation à gauche.)
Non que, dans cette assemblée, il y ait un seul homme qui n'ait à cœur de conserver intacte la force que la patrie puise dans l'unité. Quelles que «oient entre nous les divergences d'opinion politique, nous n'avons tous qu'une âme pour la patrie; et quand l'heure est venue de combattre et de mourir pour elle, le monde a pu voir qu'il n'y avait pour oela, parmi nous, qu'un parti et qu'un drapeau* (Très bien/ très bien/) Oui, nous voulons tous la grandeur de notre pays. Mais sur les moyens de l'assurer il peut y avoir des erreurs fatales, et il ne suffît pas de la vouloir passionnément pour échapper au danger de la compromettre.
Eh bien, lorsque l'élection par canton aura été maintenues ; lorsque la localisation du suffrage universel aura livré aux grandes influences locales ce qu'on appelle la souveraineté du département ; lorsque les dépositaires en auront vigoureusement organisé l'exercice au moyen d'une commission émanée d'eux et créée dans un esprit d'antagonisme au pouvoir central (Dénégations à droite) ; lorsque la gratuité aura écarté de cette commission quiconque n'est pas un homme de fortune et de loisir; lorsque les conseillers généraux auront été pendant neuf ans affranchis de cette dépendance qui doit lier l'élu à l'électeur, croyez- vous que vous n'aurez pas jeté les fondements d'une oligarchie? (Très bien! très bien! à gauche.)
Et si ces conseils généraux, qui pourront émettre des vœux sur l'administration générale, franchissent la ligne imperceptible qui
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la sépare d'avec la politique ; si, armés du droit d'entente avec les conseils des départements voisins, ils cèdent à la tentation de sortir du cercle de leurs attributions, tentation qui n'est que trop souvent le résultat de l'esprit de corps; si enfin, conformément aux prévisions, dirai-je aux espérances de M. Bethmont, on arrivait à tirer des conseils généraux une seconde chambre destinée à tenir la première en échec, est-on bien sûr que l'on n'aurait pas placé face à face deux principes intrinsèquement rivaux, au risque de voir sortir de ce dualisme une lutte qui mettrait l'unité de la patrie en péril? (Nouvelle approbation à gauche.) Et cela, Messieurs, dans un moment où toutes les nations cherchent à se fortifier par l'unité; où l'Allemagne vient de nous apprendre si cruellement, hélas ! ce que l'unité donne de force à un peuple ; où l'Italie oublie avec bonheur ses traditions fédéralistes ; où l'Angleterre elle-même marche vers la centralisation ; où notre France pillée, rançonnée, saignante, doit plus que jamais faire faisceau de toutes ses forces et rester une pour rester la France ! (Applaudissements à gauche.)
Il est, je le sais, des esprits éclairés et patriotiques possédés à ce point de la haine de la centralisation qu'ils ont peine à la croire compatible avec un patriotisme ardent et profond. Ont-ils oublié que la France était sous un régime centralisateur, même à l'excès, le jour où ce cri : La patrie est en danger 1 fit jaillir de son sein des légions d'enthousiastes volontaires, époque de force incomparable et de succès fabuleux, où, pour parler le langage de M, de Gormenin, chaque extrémité de la France jetait des étincelles, comme le dernier anneau de la plu» longue chaîne frémit sous le marteau de l'électricité ?
M. Raudot a rfféun discours où M. le prince de Bismark, après avoir hautement avoué l'aversion de l'Alsace et de la Lorraine pour la Prusse» exprimait l'espoir de vaincre cette aversion en donnant l'autonomie à ces provinces ; promesse bien étrange de la part d'un homme qui a détruit la Confédération germanique à coups de canon et fait ce que vous savez de l'autonomie de Francfort;, promesse qui s'explique pourtant, adressée à nos frères des provinces cédées, car elle veut dire : prenez votre mal en patience ; vous ne serez jamais tout à fait Allemands : nous vous donnerons l'autonomie.
L'autonomie 1 mais pour éprouver cette inconsolable douleur d'être séparées de la France, l'Alsace, la Lorraine ont-elles donc eu besoin que la France leur en fit présent? L'Alsace la possédaitelle, celte autonomie, quand Strasbourg, furieusement assiégée,
n ayant plus qu'un peu de pain et un peu de poudre, répondait à la sommation de se rendre par un refus héroïque, et criait en allemand : Vive la France ! (Applaudissements.)
L'autonomie municipale, voilà la véritable autonomie ; car, seule, elle est compatible, non pas avec la ridicule idée de l'État - Providence, ni avec la centralisation politique imaginée par le premier Bonaparte pour réglementer jusqu'à la pensée, mais avec cette centralisation qui assure l'indépendance du territoire et l'unité de la nation, cette unité que les rois de France ont conquise pièce à pièce sur la féodalité, et qui n'est pas seulement l'ouvrage de l'histoire, mais qui est le produit du génie français lui-même, si généralisateur, si méthodique, si vivement attiré vers la synthèse. L'esprit de cette unité, vous le retrouverez dans tout ce qui vient de la France, dans notre théâtre, dans nos livres, dans la codification de nos lois, et dans cette disposition particulière qui nous porte, à un moment donné, à agir, penser et sentir en commun. (Très bien/ très bien/ à gauche.)
Ajoutez à cela que tous les progrès de la science moderne conduisent à l'unité, depuis l'électricité jusqu'à la vapeur. (Interrup* tîons à droite.) '
Réagissons contre ces efforts de la science, a dit M. Waddington, puisque, à tout prendre, ils sont hostiles à la liberté. (Interruptions au banc de la commission.)
Réagir contre la science ! ce serait peu sage, car c'est un ennemi impossible à vaincre, et en tout cas la victoire serait funeste. Et puis, si l'électricité et la vapeur sont de puissants agents de centralisation administrative, ils sont, d'autre part, les plus merveilleux agents de la décentralisation la plus précieuse, la décentralisation intellectuelle et morale.
S'ils servent puissamment la première en facilitant la transmission des ordres, ils servent la seconde en favorisant la diffusion des lumières, la propagation de la pensée, l'homogénéité du langage, en donnant des ailes à la pensée, en répandant l'intelligence des villes sur les campagnes (Interruptions à droite), en remplaçant l'absorption par le rayonnement.
Quand l'État est un pouvoir extérieur et superposé à la société, on ne saurait mettre trop d'obstacles sur son chemin ; mais il n'en saurait être de même quand l'État n'est que la société elle-même agissant par une assemblée de mandataires.
On a beaucoup attaqué les préfets, et comme je n'éprouve pour eux aucune tendresse, voyant que l'Empire les avait faits à
son image, je ne les défendrai pas. Mais le jour où nous aurons écrit dans la Constitution que la puissance executive dépend de la puissance législative, ce jour-là, les préfets cesseront d'être l'émanation du pouvoir personnel pour devenir les agents de l'Assemblée elle-même. Donc, en affaiblissant l'autorité de ces préfets, c'est sa propre autorité que l'Assemblée affaiblirait. Ne commettez pas cette faute. N'appliquez pas au régime où nous entrons ce qui s'applique au régime dont nous sommes enfin délivrés. Ne maudissez pas l'État, comme lorsqu'il y avait un empereur, et qu'on disait : l'État, c'est lui ! au moment où l'on va pouvoir dire : l'État, Vest vousl (Applaudissements à gauche.)
Louis Blanc. — .Dùceurs.
Retour de l'Assemblée nationale â Paris.
Assemblée nationale. — Séance du 7 septembre 1871
Messieurs,
Parmi les considérations qui veulent que la capitale historique et intellectuelle de la France en demeure la capitale parlementaire, il en est qui n'ont pas été abordées dans le discours que vous venez d'entendre, et il en est d'autres qui>à cause du talent avec lequel l'honorable préopinant les a... éludées, subsistent naturellement dans toute leur force.
De ces considérations, la première se tire de l'état de crise où nous a jetés une guerre désastreuse et de l'absolue nécessité pour la France de se relever par l'union et le concours de tous ses enfants. Il ne faut pas laisser croire à l'Europe, à la Prusse surtout, qu'il existe dans notre pays une cause permanente de faiblesse, et que cette cause est dans je ne sais quel esprit d'hostilité qui armerait les campagnes contre les villes et la province contre Paris.
A droite et au centre. — On n'a rien dit de semblable 1
M. Louis Blanc. — Ce qu'il faut, au contraire, c'est que notre politique dise aux étrangers, nos ennemis ou nos rivaux, que s'ils comptent sur nos divisions ils se trompent; que l'unité morale de notre pays survit à ses malheurs ; qu'ils auraient tort de faire entrer dans les calculs de leur inimitié ou de leur orgueil des dénominations qui, pour peu qu'on leur attachât une signification irritante, ne répondraient pas à la réalité des choses, et indigneraient notre patriotisme; car il n'y a, en France, devant l'étranger, ni urbains, ni ruraux, il n'y a que des Français. (Très bien! très bien! — Applaudissements à gauche.)
A droite et au centre: — Qui donc a dit le contraire?
Al~ l^v^Jtaé^Q^rr Non, il n'est pas vrai que Paris soit suspect * r l%'I$SW!b tt^^iHBtfW que la France, soit hostile à Paris; et ^f:?*^ W*vx(ù t mmw™, par cette r^gn bign simple que cela #at imç&feible. (Moyvem$nt& divers.) fist-eequ'U n'y a que des Parisiens dans Paris? Est-ce que chaque jour, à chaque heure du jour, la France entière n'est pas présente à Paris, dans, la personne d'une foule de Fraagflis: accourus de;4<HW les joiitfs du territoire? Est-ee que, l!opiitf|0!%gpfrljqifle, & Parte; *'&t pas formée de tout ce que pe, usent, disent et écrivent les provinciaux; qui y séjournent ou le traversent? Est-ce que eettp pruissanee d'attraction dont Paris est doué, et qui constitue son originalité glorieuse, ne fait pas de Paris la ville française par excellence? -- • .
A gavche. — Trè* bien \ très bien I f M, Louis. Blanc. r— .J* France en opposition avec Paris 1 Mais, opessieurs* <a seipfeJft JFrance. «& appgsittoft avec ellwnéme > Telle £&t l'wUiYité r it§lle e^t la continué <tes retatieo* entre la province 4t Ja capitale^e, si l'As*<^^^ se; ten.wt éloignée 4e la seco**4e,;son action ne tarderait paa A être ir réparable inent afiPaiblie. (£)éné$(Mi<m[bilrotie*etau£Mtre, ;»~ Àpplatyiinmms à gauche.) Nos discussions frapperaient de moins en moins l'attention publique, lorsqu'elles ne pourraient plus être reproduites par la presse parisienne, comme cela se voit en ce moment, que d'une manière tardive et incomplète... {mouvements divers) ; lorsque, dans une ville, où de tout temps siégea la renommée, nos débats ne seraient plus commentés qu'avec froideur, qui sait? avec indifférence peut-être; lorsqu'ils auraient perdu c% degré d'intérêt qui est la mesure de leur importance.
Et s'il arrivait, messieurs, que cet intérêt se portât ailleurs ! S'il arrivait qu'à Paris, le conseil municipal {exclamations sur un grand nombre de bancs)... s'il arrivait qu'à Paris le conseil municipal gagnât insensiblement dans les préoccupations et la faveur publiques la place que l'Assemblée,, par son éloignement, serait en danger d'y perdre ! . . . ... '
Sur divers bancs, — Alors ce serait Insurrection 1 — Ce serait le gouvernement de la Commune!
M. Locis Blanc. — Vous dites, et c'est vrai : ce serait le gouvernement de la Commune. Eh bien, c'est précisément là qu'est le danger. (Mouvements divers.)
Je n'insiste pas; mais, ou je me trompe fort, ou c'est là une eoiv= sidération qui vaut la peine qu'on en médite la portée !
Ainsi, messieurs, l'Assemblée, en s'isolant de Paris, risquerait de s'isoler de la France ; elle risquerait, non seulement de perdre peu à peu son prestige, mais de se méprendre sur la direction de l'opinion, dont on ne suit bien les mouvements qu'à la condition de vivre dans cet air en quelque sorte chargé d'intelligence, qu'on respire à Paris.
A droite. — Et d'esprit d'insurrection !
M. le Président. — Messieurs, je vous demande un peu de silence. Vous devez écouter toutes les opinions; la discussion n'est faite que pour cela ; et quand une opinion se produit avec convenance et dans un langage semblable, vous devez l'entendre. {Très bien/ très bien/)
M. Louis Blanc. — Messieurs, M. Cézanne vous disait tout à l'heure qu'il respectait Paris, mais que Paris renfermait des éléments de désordre. Déjà, dans le débat qui fut à Bordeaux la préface de celui-ci, un membre de la droite, — je m'en souviens, — prononça les paroles suivantes, que je crois me rappeler textuellement : La France et Paris sont unis par des liens indissolubles ; seulement, la défiance de la France se produit contre cette minorité turbulente qui n'est point Paris, mais qui fait la loi à Paris et la fait ensuite à la France.
A droite et au centre. — C'est vrai! C'est vrai! C'est bien cela!
M. Louis Blanc. — Eh bien! messieurs, si, comme cet argument l'implique, la majorité des citoyens de Paris ne mérite pas vos défiances, cette majorité a droit à votre protection ; et, dès lors, pourquoi, après avoir assuré la liberté de vos délibérations au moyen de la force publique dont vous disposez, pourquoi n'iriez-vous pas vous placer à Paris, au milieu des bons citoyens, pour mieux les protéger contre toute entreprise factieuse? (Mouvements divers.) N'ajouteriez-vous rien à leur sécurité, à leur sûreté, par l'encouragement de votre présence? Cette partie de la population parisienne qui est amie de l'ordre et des lois sera-t-elle moins exposée à tomber sous la domination d'une minorité turbulente, lorsque les organes de la loi, lorsque les suprêmes gardiens de l'ordre auront semblé annoncer à tous, en se tenant éloignés de Paris, qu'il est dangereux d'y vivre! (Approbation à gauche. — Réclamations à droite.)
Je sais, messieurs, que chacun ici a le cœur assez haut placé pour avoir le droit de répéter, en se les appliquant, ces belles paroles de M. Alfred Giraud : « Personne ne me fera l'injure de croire que j'ai peur pour moi : j'ai peur pour mon pays! »
Mais, messieurs, prenez-y garde! C'est une chose grave, de la
part des mandataires d'un grand peuple, que de tenir devant le monde le langage que voici : Il y a, dans le pays que nous représentons, une ville à qui tout donne une importance incomparable : son caractère de capitale, son étendue, sa population, sa magnificence, sa richesse; les établissements d'art, de littérature, de science et de crédit qu'elle renferme, les hommes d'élite dont elle est le rendez-vous favori et permanent, les événements fameux dont, pendant plusieurs siècles, elle a été le théâtre, l'histoire nationale, que son histoire résume. Eh bien, il y a dans cette ville une minorité fatalement vouée au désordre ; et cette minorité est si redoutable, elle est si difficile à contenir, elle est si prompte, quand elle a été réprimée, à reprendre son œuvre de désorganisation, que nous n'osons pas l'affronter sur son propre terrain, nous, les souverains dépositaires de la force publique (approbation et applaudissements à gauche), tant nous paraît douteuse, dans une semblable ville, la possibilité d'une victoire durable, et tant, lorsqu'on nous parle d'y siéger, nous avons peur pour notre pays! (Nouveaux applaudisse» ment s à gauche.)
. Oui, messieurs, ce serait une chose grave, dans notre bouche, qu'un tel langage. Qu'y gagnerait, je le demande, la dignité de cette Assemblée? Qu'y gagnerait sa force morale? Et que penserait-on de l'aptitude du Gouvernement à garantir la sécurité des bons citoyens, s'il semblait lui-même reconnaître qu'à l'égard de la ville où il importe le plus que cette tâche soit remplie avec succès, il ne lui est possible de la remplir qu'à distance?
Qu'une émotion profonde ait survécu aux désastreux événements qui ont ensanglanté et dévasté la capitale, cela se conçoit de reste. Mais, messieurs, c'est précisément parce que ce spectacle a été terrible, que nous devons nous mettre en garde contre l'impression produite, de peur que cette impression, par sa vivacité même, ne nous empêche de juger la situation avec le calme nécessaire.
Cette situation, au bout du compte, quelle est-elle? L'Assemblée manque-t-elle de défenseurs? L'émeute, que dis-je, l'insurrection n'a-t-elle pas été vaincue? ne l'a-t-elle pas été d'une manière complète? Et à part même les précautions prises contre le retour des fureurs qu'elle déchaîna, n'avons-nous pas pour garants qu'elles ne recommenceront point : l'excès des maux qu'elles ont causés ; le nombre de leurs victimes ; et la preuve, désormais acquise, de leur impuissance ! (Vives approbations à gauche.)
Si cela, messieurs, ne suffisait pas pour vous rassurer; si votre installation à Versailles avait ou seulement semblait avoir pour
cause votre conviction qu'à Paris l'esprit de révolte est en permanence (Oui/ oui/ à droite) et qu'une Assemblée nationale, se recommandant à nos respects et à la reconnaissance du pays, ne saurait y siéger qu'à la condition d'y être envahie, violentée, dispersée, songez-y, messieurs, c'en serait fait de notre crédit dans le monde. (Mouvements en sens divers.)
Quel coup ne lui porterait pas, .quel encouragement ne donnerait pas aux exigences de la Prusse, l'opinion, accréditée par l'aveu de vos alarmes, que Paris est un foyer brûlant, un foyer inextinguible de désordre (c'est vrai/ à droite) ; que notre pays n'a en perspective rien de stable, et que la France aura toujours peur, tant que Paris sera là! (Agitation.)
Un membre à droite. — On n'a pas peur, seulement on prend ses précautions.
M. Louis Blanc. -^- Encore si M. Cézanne avait réussi à vous prouver que l'installation de l'Assemblée à Versailles aurait sur l'installation à Paris l'avantagé de mieux pourvoir à la sûreté de l'Assemblée! Mais non. Si Paris était menacé d'un second investissement, l'Assemblée pourrait bien moins encore rester à Versailles, ville ouverte, qu'à Paris, ville fortifiée. (Exclamations à droite.)
Dans l'un et l'autre cas, ce qu'il faudrait à Paris, pour la conduite de sa défense, ce serait un gouverneur militaire, rien qu'un gouverneur militaire. Et l'on ne voit pas pourquoi la panique serait plus grande dans un cas que dans l'autre.
Pour ce qui est d'une insurrection possible, M. Cézanne vous a dit que l'émeute, comûie le géant de la feble, perdait ses forces; non pas en quittant la terre, mais en quittant Paris. Mais, messieurs, les journées des 5 et 6 octobre *7B9 : sont là pour vous apprendre qu'une insurrection parisienne péut : venir jusqu'ici quand le flot des événements la pousse...
M. le marquis d'Àndelarrb. — Qu'elle y vienne!
M. Louis Blanc — .... et s'en retourner triomphante, quand l'heure a sonné de ces embrasements historiques devant lesquels toute résistance se fond comme la cire devant un brasier.
Au moins faudrait-il être logique. A Versailles, nous sommes à la fois trop loin et trop près!
M. Louis de Saint-Pierre (Manche). — Trop près!
M. Louis Blanc. — Qu'imaginer de plus redoutable pour une assemblée, que le voisinage de Paris humilié ou se croyant humilié par décret; de Paris frappé d'une sorte d'indignité politique, et
travaillant sans relâche à remonter au rang de capitale parlement taire d'où on l'aurait fait descendre?
Qui ne comprend qu'il y aurait là une cause de fermentation continuelle, et que par suite de l'échange journalier d'idées qui s'opère entre Versailles et Paris, l'effet de cette fermentation ne tarderait pas à gagner Versailles même? (Rumeurs à droite.)
On Ta dit : Si vous ôtez Paris comme capitale parlementaire à la France, vous risquez de donner Paris pour capitale à l'émeute. (Nouvelles rumeurs.)
Étrange moyen de faire à une Assemblée nationale des destinées tranquilles!
Et, messieurs, puisqu'il est question de périls, il en est un dont je m'étonne que les auteurs de la proposition ne se soient pas, avant tout, préoccupés.
M. Cézanne vient de vous dire que l'armée ne devait pas s'occuper de politique. Je suis entièrement de son avis. Mais les faits prouvent que l'armée s'occupe quelquefois de politique, ou au moins qu'on la contraint quelquefois de s'en occuper.
Or, messieurs, l'invasion du sanctuaire des lois par la foule n'est pas le plus sérieux danger que puisse craindre une assemblée délibérante. La dispersion des assemblées délibérantes par une soldatesque aux ordres d'un conspirateur, homme d'épée, ou héritier d'un homme d'épée, voilà ce qui plus sûrement que le délire* d'une foule ameutée les menace. Prenez l'histoire des assemblées envahies : vous verrez que l'invasion par la foule a eu plus d'une fois pour résultat unique de servir la cause que les envahisseurs croyaient ruiner, tandis que l'intervention des baïonnettes a toujours atteint le J>ut poursuivi, et toujours substitué au pouvoir du .corps législatif, le despotisme militaire. (Très bien/ à gauche. — Applaudissements.)
Les journées de prairial, non seulement laissèrent la réaction thermidorienne intacte, mais ils la rendirent furieuse, ils la rendirent toute-puissante, et toute-puissante à ce point qu'elle trouva moyen d'envelopper dans la proscription qui suivit, ceux même de ses adversaires qui, loin d'avoir aidé au mouvement, l'avaient désapprouvé et combattu.
Les mêmes résultats marquèrent la journée, à jamais funeste, du 15 mai 1848. (Mouvement.)
M. Galloni d'Istria. — Ah! vous condamnez vous-même le 1$ mai! Bravo! (Bruit.)
H. Louis Blanc. — Le parti contre lequel cet attentat fut dirigé y puisa une force irrésistible.
Mais, messieurs, tout autres, nous ne le savons que trop, furent les conséquences de ces crimes d'État que, par un scandaleux euphémisme, on est convenu d'appeler des coups d'État. (Très bien/ très bien!) En Angleterre, la. clef du Parlement, celte clef que Gromwell mit dans sa poche, y resta. Et en France, le second Empire est sorti aussi fatalement du 2 décembre que le premier était sorti du 18 brumaire. Contre le renouvellement de pareils crimes, quelles garanties vous offre l'installation de l'Assemblée à quelques lieues de la capitale?
Si le 18 brumaire, pour me servir des expressions de M. Cézanne, si le 18 brumaire, commencé et virtuellement accompli à Paris, fut terminé à Saint*Cloud, serait-il donc impossible qu'un troisième 48 brumaire, commencé aussi et virtuellement accompli à Paris, se terminât à Versailles? (Applaudissements à gauche.)
M. Louis de Saint-Pierre (Manche), au milieu du bruit. — Je ne comprends pas votre crainte. N'avez-vous pas dit, dans un de vos discours, en 1848, en vous servant d'une image que vous aimez à reproduire : t La République est comme le soleil et le nom des Bonaparte disparaîtra dans ses rayons ! » Eh bien ! la République de 1871 doit ôtre une sauvegarde suffisante !
M. Louis Blanc. — Avant hier, M. Dréo vous a rappelé avec quel succès le conspirateur de Boulogne et de Strasbourg avait mis à profit, en 1851 , le ressentiment du peuple de Paris, en lui disant : « Ces hommes-là vous ont enlevé le suffrage universel. Eh bien, moi je vous le rends. » Messieurs, lui fournirons-nous l'occasion de dire aux Parisiens : ce Ces hommes-là ont voulu faire de Paris une ville de province, eh bien, j'en ferai, moi, la plus radieuse capitale du monde ! » ( Vive approbation et applaudissements prolongés à gauche.)
M. Ernest Picard. — Très bien 1 très bien !
M. Cézanne . — Je demande la parole.
M. Louis Blanc — Messieurs, nous qui ne voulons pas de l'Empire, ne jouons pas le jeu de l'Empire. (Très bien! très bien! à gauche.)
Et sous l'influence de quel sentiment, pour quel motif, dans quel espoir, vous ferait-on commettre une faute qui contient tant de fautes? Messieurs, j'ai toujours eu pour les convictions de mes adversaires le respect que je désire obtenir pour les miennes. C'est donc en toute sincérité, que j'attribue l'idée que je combats à une
manière, suivant moi, très erronée, mais loyale, d'envisager le bien public.
Je dois aussi à l'honorable rapporteur de la commission cette justice de reconnaître qu'il n'a demandé la déchéance de Paris que comme capitale parlementaire ; et, de fait, comment Paris pourrait-il cesser d'être la capitale de la France sous tous les rapports? (Mouvements divers.)
Voix à droite. — Personne ne le veut.
Louis Blanc. — A ceux qui demanderaient cela...
Plusieurs voix au centre. — Personne ne le demande.
M. Louis Blanc. — A ceux qui demanderaient cela, et qui voudraient frapper sur Paris de tels coups, je répondrais volontiers ce que Théodore de Bèze répondait aux ennemis de la doctrine dont il fut l'apôtre : « C'est une enclume qui usera bien des marteaux. »
Toujours est-il que l'installation de l'Assemblée à Versailles ne pourrait manquer de porter à la prospérité de Paris un sensible préjudice.
Il ne s'agit pas de savoir ce que Paris souffre en ce moment, et de discuter les chiffres apportés à cette tribune par M. Cézanne; il s'agit de ce que Paris risquerait de souffrir, lorsqu'il serait bien entendu que Paris, vu la résolution prise par l'Assemblée, est un lieu dangereux à habiter. (Interruptions à droite.)
Plusieurs voix. — Pour l'Assemblée !
M. Louis Blanc. — C'est ce que M. Cézanne a dit.
Un membre. — Pour l'Assemblée seulement!
M. Louis Blanc. —Pour l'Assemblée seulement 1 Mais pourquoi Paris serait-il un lieu dangereux à habiter pour l'Assemblée? Serait-ce parce que Paris est un foyer de désordres? (Oui!) Eh bien, si vous donnez au monde la conviction que Paris est un lieu dangereux à habiter; qu'une insurrection y peut éclater aujourd'hui ou demain, croyez-vous que ce sera un moyen d'attirer l'étranger à Paris? (Très bien! très bien! à gauche.)
Un membre. — C'est quand le gouvernement s'y trouve qu'il est dangereux!
M. Louis Blanc. — Je dis donc que si vous donnez au monde cette conviction que du jour au lendemain une insurrection peut éclatera Paris...
M. Lucien Brun. — Quand l'Assemblée y est!
M. Louis Blanc — Quand l'Assemblée y est ou qu'elle n'y est pas.
M. Lucien Brun. — Quand elle n'y est plus, la cause disparaît. {Rumeurs diverses.)
A gauche. — Elle n'y était pas le 18 mars!
M. Louis Blanc. — Je dis que si vous donnez cette opinion au monde, vous écarterez de Paris les étrangers qui l'enrichissent... (Dénégations.) Je dis que vous prolongerez la paralysie de son commerce et l'état d'alanguissement de son industrie.
Eh bien, cela serait désastreux, cela serait impolitique, et en tant que punition des troubles récents qui ont désolé Paris (non/ non!) , cela serait injuste.
Désastreux, parce que toucher à la fortune de Paris c'est toucher à la fortune de la France ; impolitique, parce que les industriels et les commerçants de Paris forment une classe que le parti conservateur, dans cette Assemblée, n'a nul intérêt à s'aliéner; injuste, parce que la dernière insurrection n'a pas été à Paris l'œuvre de la population tout entière ; parce que, comme M. de Ravinel l'a loyalement reconnu avant-hier, Paris n'en a pas été le complice, mais le théâtre; et enfin, parce que, dans la responsabilité de toute agitation parisienne, il est juste de faire la part de la population flottante que Paris renferme. (Mouvements divers.)
Que s'il s'agit de demander compte aux Parisiens de nés révolutions passées... — J'aurais voulu éviter ce mot de révolution, mais enfin, on l'a apporté à cette tribune, et il faut bien répondre à ce qui a été dit. (Ckuchottements à droite.) — Il n'y a pas d'homme qui soit moins révolutionnaire que moi... (Exclamations ironiques du même côté.) Je le répète, messieurs, il n'y a pas d'homme qui soit moins révolutionnaire que moi, précisément parce que je suis républicain, et que la République, suivant moi, est le véritable gouvernement de l'ordre dans le temps où nous sommes. (Vive approbation à gauche.)
M. le comte de Ghambrun. — Ce qui est prouvé par l'histoire!
M. Louis Blanc. — Je dis donc, messieurs, que s'il s'agissait de demander compte aux Parisiens, de nos révolutions passées, ce ne serait plus seulement le procès de Paris qui se plaiderait, ce serait le procès.de l'histoire qui s'ouvrirait. Or, à ceux qui appelleraient l'histoire à la barre de cette Assemblée, elle pourrait répondre qu'il ne faut pas confondre les révolutions qu'enfantent l'ambition, la colère, la cupidité, les passions envieuses d'un ou de plusieurs hommes, avec les révolutions qui sont des évolutions (ah! ah!) et qui naissent du développement historique de la vie sociale, contrarié par des pouvoirs aveuglés ou tyranniques (applaudissements à gauche) ; que les premières méritent toute réprobation, mais qu'il n'en est pas de même des secondes ; que, quant à ççlles-çi, il est
très vrai qu'elles apportent, hélas! avec elles, trop souvent un mélange de bien et de mal, mais que leurs effets s'expliquent par leurs causes; que l'intensité des maux qu'elles produisent se mesure à la gravité des abus qui les rendirent inévitables, et que lorsqu'au prix de souffrances passagères, une révolution met au monde une vérité libératrice, il est aussi vain de s'en plaindre qu'il le serait de maudire cette loi de la nature qui associe les douleurs de l'enfantement à l'entrée d'un homme dans la vie. (Approbation à gauche. — Exclamations à droite.)
M. le Rapporteur. — Il faut un enfantement, mais il n'en faut pas deux. Tout être vivant est enfanté une seule fois, et se développe ensuite avec le temps.
M. Louis Blanc. — Aussi bien, messieurs, il est une révolution que ne reprocheront pas aux Parisiens les hommes qui, dans cette Assemblée, appartiennent au parti dont 1830 couronna les espérances et satisfit les aspirations. Il en est une autre, celle que le rapporteur de la commission a définie un grand et admirable événement, qui trouvera grâce ici auprès de tous, je l'espère...
M. le Rapporteur. — Certainement!
M. Louis Blanc. — Malgré la part immense que la capitale y a prise!
. Le lait est que Paris est un grand laboratoire d'idées.*
Un membre à droite, — Et de révolution!
M. Louis Blanc. — Et il est tel, messieurs, parce que la France lui envoie incessamment tout ce qu'elle contient d'intelligences actives. {Interruptions.)
. Lors donc qu'on dénonce Paris, ce qu'on dénonce, en réalité, c'est l'esprit français dont il contient la quintessence. (Nouvelle interruption.)
Un membre. — Et la province?
M. Louis Blanc — Or, messieurs, dans ses efforts pour agrandir le domaine intellectuel de l'humanité, l'esprit français n'a-t-il conduit qu'à des agitations stériles? Les maux auxquels il a pu occasionnellement donné naissance n'ont-ils pas été rachetés par des bienfaits pour lesquels le monde entier nous doit de la reconnaissance ?
Quant à cette turbulence qu'on reproche aux Parisiens, c'est, en tout cas, messieurs, une accusation que les Parisiens n'ont pas encourue pendant les dix-huit années de l'Empire! et pourquoi? Parce que, au lieu de faire la loi à la province, comme on l'a tant dit et répété, Paris, pendant ces dfc-lmU apnées, &t $ubila)oi
de la province. (Vive approbation et applaudissements à gauche.)
Quelques voix au centre. — C'est vrai.
M. Louis Blanc. — Ah ! plût à Dieu que la France des campagnes eût, à cette époque, éprouvé pour le césarisme ce sentiment d'aversion saine et virile dont témoignèrent les votes de la France de Paris ! Le despotisme impérial serait tombé sans nous léguer une dette de cinq milliards, l'inconsolable douleur de deux provinces perdues et le souvenir de Sedan. (Très bien! — Applaudissements à gauche,)
M. le Rapporteur. — Le 2 décembre vient du 15 mai et des journées de juin. (Oh! oh! à gauche.)
M. Louis Blanc. — Voilà, messieurs, quelques-unes des considérations qui me semblent militer contre le projet, au point de vue politique. Celles qui le condamnent, selon moi, au point de vue administratif, ne sont pas moins concluantes.
On parle du transport des ministères à Versailles, comme si c'était la chose du monde la plus simple. Mais a-t-on réfléchi à la perturbation qu'un pareil changement jetterait dans tous les intérêts qui se rattachent aux services des différents ministères? Ces services amènent chaque jour, dans les bureaux, des milliers d'in-
téressés. A cette foule, qui se renouvelle sans cesse et qui, au bout de l'année, se trouve peut-être comprendre la majeure partie de la population de Paris, comment imposer l'obligation, pour chaque affaire, d'un déplacement onéreux, entraînant une perte de temps considérable? N'en résulterait-il pas, dans le jeu, déjà très compliqué des rouages administratifs, un surcroit de complication, et, dans le cœur de ceux dont les intérêts seraient ainsi froissés, un dangereux levain de mécontentement?
Parmi les questions qui intéressent les hommes de lettres et les artistes, il en est beaucoup qui ne sauraient être résolues qu'à la suite de démarches personnelles, d'entretiens confidentiels. Ici encore, que d'inconvénients et de difficultés !
Ce n'est pas tout; les ministères ne sauraient émigrer sans être suivis, non seulement des directions générales, mais des grands établissements qui s'y rattachent. La Banque de France, qui entretient avec le Trésor central des relations si fréquentes et si nécessaires, pourrait-elle être là où le siège du Gouvernement ne serait plus?
Un membre. — Personne n'a demandé cela!
M. Louis Blanc. — Faudrait- il que le syndic des agents de change, pour ses communications avec le ministre des finances,
fît le voyage de Paris à Versailles? Et ce voyage serait-il la condition obligée du concours que les membres de l'Institut et des diverses facultés donnent à l'État, dans les commissions dont ils sont appelés à faire partie? Serait-il possible que les archives, les bibliothèques fussent transportées sur le théâtre des travaux dont l'accomplissement réclame à tout moment l'examen des documents qu'elles renferment? (Mouvements divers.)
A droite. — Il faut la bibliothèque de l'Assemblée, voilà tout! M. Louis Blanc. — D'un autre côté, messieurs, il semble qu'il serait nécessaire que Versailles, devenu le siège du Gouvernement, devînt aussi, tôt ou tard, le centre des moyens de communication. Eh bien, se figure-t-on à quels travaux et à quelles dépenses on se condamnerait, si l'on avait, par impossible, l'idée de faire converger vers cette ville les routes, les canaux, les chemins de fer, les télégraphes qui convergent aujourd'hui vers la capitale? [Exclamations sur divers bancs. — Approbation sur d'autres.) Un membre. — Et la Seine 1
M. Louis Blanc. — Je viens de prononcer le mot de dépenses. N'est-il pas bien singulier que pour nous donner une idée précise de ce que coûterait le transfert du Gouvernement français à Versailles, on soit venu nous apprendre ce qu'avait coûté le transfert du Gouvernement italien à Florence, en nous assurant que de ces deux opérations la première ne serait pas plus dispendieuse que la seconde? Gomme si, sous le rapport de la multiplicité des relations que de pareils changements bouleversent, Turin était comparable à Paris ! Comme s'il y avait la moindre comparaison à faire entre le petit royaume du Piémont et ce vaste pays qui est le nôtre; entre Florence, déjà capitale, où tout était préparé pour recevoir un gouvernement, et Versailles où, pour en établir un, tout serait à créer. .
A droite et au centre. — Mais non ! mais non ! A gauche. — Très bien ! très bien !
M. Louis Blanc. — J'ai entendu dire, messieurs, à des personnes très versées dans ces matières, que le déplacement proposé ne coûterait pas moins de 30 à 40 millions. (Non! non!)
Mais, même en admettant que le chiffre de 9,300,000 francs, fixé par la commission, ne fût pas dépassé — supposition que je crois, pour mon compte, plus que gratuite — 9,300,000 francs, dans la situation actuelle de la France, ce n'est donc rien? {Mou* vements divers.)
Un membre à droite. — Et les révolutions?
M. Louis Blanc. — Avons-nous tant d'argent de reste que nous n'ayons que faire de regarder à la dépense?
A droite. — A qui la faute?
M. Louis Blanc. — Quoi! nous sortons d'une guerre qui a en-» tassé ruines sur ruines...
A droite. — Et la Commune?
M. Tirard. — Il fallait venir avec nous et nous aider à la combattre. {Bruit.)
M. Louis Blanc. — Nous sortons d f une guerre qui a entassé ruines sur ruines. ..
A droite. — Et la Commune? Et la Commune?
M. Louis Blanc. — Et la Commune, • comme vous le?di*és, * grandement ajouté à ces ruines. . -•• -*.; ^
Un membre. — Nous n'en voulons pas une seconde! • /•'*'•*
M. Louis Blanc. — Nous avons cinq milliards de rançon àp^yer, la rançon d'ùnè partie de notre territoire, et c'est au moment où, à propos des départements envahis et de ce qu'ils réclamaient, M. Thiers est venu plaider ici avec émotion la cause de la pénurie de l'État; c'est au moment où l'économie, la plus stricte économie, est une condition de salut public, qu'on vient vous pousser à des dépenses dont on ne vous présente pas même le devis! (Interruptions à droite. — Très bien! très bien! à gauche.)
Et cela, messieurs, pour arriver à ce qu'on a justement appelé l'expropriation de Paris! Et cela, sans que vous sachiez même si l'argent ainsi dépensé ne sera pas de l'argent perdu ! Qui vous dit, en effet, que ce que vous faites aujourd'hui l'Assemblée qui vous succédera ne voudra pas le défaire? {Applaudissements à gauche.)
M. Ernest Picard. — Très bien ! très bien !
M. Louis Blanc. — Et, ne le voulût-elle pas, qui vous dit qu'elle n'y sera pas contrainte par la force des choses? Car enfin, on ne détruit pas en un jour l'œuvre du temps. Un décret ne saurait avoir raison de l'histoire. Les Américains n'auraient jamais en-* levé à New- York, pour le donner à Washington, l'honneur d'être la capitale des Etats-Unis, si New-York avait été en possession de cet honneur pendant des siècles...
M. le Rapporteur. — Et Moscou!
M. Louis Blanc — Le congrès serait resté à New- York comme la Chambre des Communes a continué de siéger dans Londres. {Vif assentiment à gauche.)
Je m'arrête. Si vous trouvez Paris trop absorbant, faites des
lois qui développent le* libertés municipales dans toute l'étendue de la France; ranimez partout la vie locale ; faites refluer vers les extrémités une partie du sang qui, je le reconnais, bouillonne au cœur! Mais, au nom du ciel, ne brisez pas un des grands liens qui rattachent la France d'aujourd'hui à la France d'autrefois; mais ne vous fatiguez pas à remonter le cours de l'histoire ; mais n'enlevez pas une des prérogatives dont elle est fière à une ville dont tous les peuples de la terre nous envient la splendeur... {Mouvement. — Très bien! très bien/...) à une ville autour de laquelle vous avez reconnu vous-mêmes que la nationalité française s'est formée; à une ville dont la puissance est l'œuvre des siècles. Songez, messieurs, que Paris a rendu à la civilisation des services dont nul souvenir n'effacera le souvenir; songez à l'éclatant reflet de gloire que son héroïsme a jeté sur nos derniers revers... (Rumeurs négatives sur divers bancs.)
A gauche. — Très bienl très bien!
M. lk baron Bschasseriaux. — Passez là-dessus I
M. Cochery. — Ne contestez pas cela, au moins ; c'est l'honneur de la France I
M. Louis Blanc. — Empêchez-la, cette admirable ville, de vous refuser sa confiance, en lui accordant noblement la vôtre; car, à notre chère patrie, jamais le malheur ne commanda, d'une manière plus impérieuse, une politique de générosité et de confiance, d'apaisement et de concorde.
(Bravos et applaudissements à gauche. — Agitation prolongée. — L'orateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations (tun grand nombre de ses collègues de la gauche.)
Association internationale des travailleurs.
Assemblée nationale. — Séance du 6 mars 1 872.
M. Louis Blanc. — Messieurs, je ne fais point partie de l'Internationale, je n'en ai jamais fait partie ; je n'ai jamais entretenu aucune correspondance avec cette association ; je ne me suis mêlé à aucun de ses actes ; je n'ai assisté à aucun de ses congrès. Si donc je viens combattre ici les mesures proposées contre elle, c'est dans un intérêt que je juge d'une importance générale et d'un ordre supérieur.
L'honorable M. Sacase ayant fidèlement, j'en suis convaincu, exposé les idées de la commission qui l'avait choisi pour organe, c'est en discutant son rapport que je tâcherai de justifier mon opposition au projet de loi qui vous est présenté.
L'honorable rapporteur commence par reconnaître que le développement du régime manufacturier a restreint le régime du travail à domicile, qu'il a remplacé les artisans sédentaires par des masses d'ouvriers réunis autour des fabriques. Et à cette substitution de l'agglomération au groupe il attribue le relâchement des liens de la famille, l'amoindrissement de l'autorité qui contient et, surtout, l'affaiblissement de l'ascendant qui rapproche et pacifie.
Je n'examinerai pas si le fait qui vous a été signalé n'a pas plus d'avantages que d'inconvénients. Je me place au point de départ de l'honorable rapporteur, et je réponds :
Puisque le développement du mouvement manufacturier a, suivant vous* produit des conséquences si funestes, il eût été désirable qu'il fût soumis à une analyse assez lumineuse, à une cri-
tique assez puissante pour lui imprimer une direction meilleure. Et dès lors, comment nier l'importance des études sociales, c'esl-àdire de celles qui ont trait à la modification de la constitution économique de la société?
Sans doute ces études peuvent égarer l'esprit à la poursuite de chimères, elles peuvent enfanter des erreurs. Mais est-il donc donné à l'homme d'arriver du premier coup à la lumière? Et faut-il lui interdire de la chercher, parce que, pour la trouver, il est quelquefois obligé de marcher dans l'ombre? D'ailleurs, n'arrive-t-il jamais qu'une erreur contient quelque parcelle de vérité?
Et, par exemple, ces idées que M. le rapporteur de votre commission appelle des rêves, n'ont-elles rien dont on ait pu retirer de salutaires leçons? N'ont-elles pas enseigné aux chefs de l'industrie qu'il y avait des problèmes qui s'imposaient à notre temps et vers lesquels leur attention n'avait pas été suffisamment attirée? N'est-ce pas depuis leur apparition que se sont développées les institutions des caisses d'épargne, du patronage, des assurances? (Bruit à droite.)
Gomment, messieurs ! Mais ce n'est pas mon langage à moi que je parle, en ce moment; je ne fais que répéter ce que M. le rapporteur a dit dans son rapport, et, je le répète, en employant les termes mêmes dont il s'est servi! (Très bien! très bien! à gauche.)
Il est vrai que cet aveu ne Ta pas empêché d'attaquer le socialisme, et cela sans qu'il ait cru devoir faire une distinction — qui eût été très équitable — entre les différentes écoles socialistes, lesquelles ont tellement- différé entre elles, que quelques-unes sont absolument opposées l'une à l'autre, en ce qui touche la nature et la portée des réformes à adopter.
M. Sacase ignorait-il que le socialisme, pris dans son acception la plus générale et envisagé au point de vue du but qu'il se propose, n'a rien, non, messieurs, rien, qui ne puisse toucher un cœur généreux?
Ignorait-il qu'à la différence de l'économie politique, qui est la science de la formation des richesses, mais qui n'est que cela, et qui décrit le mécanisme de la production, sans égard à son influence sur la condition des producteurs, le socialisme a pour objet d'étudier la constitution économique de la société... (Rumeurs et chuchotements à droite.) en se plaçant au point de vue de l'amélioration intellectuelle, morale et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre?
Louis Blanc. — Discours. 8
▲ MOiTg. -r* Ail ! voilai
M. Louis Blàwc. — Oui, c'est là le caractère dbtmetif du socialisme; c'est là cequâ justifie le succès de la propagande sooialiste, et c'est là ce qui explique le fait signalé dans le rapport de la commission en ces termes s
o Las orateurs du socialisme se taisaient depuis longtemps, et pourtant on reconnut partout la trace de leurs doctrines, survivante et à peine effacée. »
Ah! c'est qu'elle était en effet ineffaçable, cette trace, et pourquoi? Précisément parce que le socialisme était venu faire luire un rayon d'espoir dans la nuit qui enveloppe le pauvre. {Exclamations i droite.)
Un kbiimie. ~» Un rayQn de pétrole î M. Louis Blanc. — Ohl je le reconnais : le rapporteur de votre commission a eu cent fois raison de dire' que le succès du socialisme devait être attribué aux espérances qu'il avait éveillées, et il aurait en parfaitement raison aussi de dire que ces espérances étaient fallacieuses, s'il y avait quelque chose de fondé dans sa théorie de la a fatalité de la misère. » (Interruption.)
La fatalité de la misère! Eh, de quel droit affirmer que c'est seulement le tiers, le quart, le cinqijième du mal résultant de la misère qu'il est donné au génie humain et à la science de détruire? De quel droit marquer, sur la route du progrès, la limite qu'il est permis à l'homme d'atteindre et qu'il ne lui est pas permis de dépasser? Avec ceux qui ne croient pas au progrès, toute discussion est superflue, et à ceux qui croient au progrès, tout en lui assignant des bornes, à ceux-là on peut porter le défi de les fixer.
Plusieurs membres a droits. — Personne n'a dit celai M. Louis BtAMC. — La fatalité de la misère I Ahl messieurs, lorsqu'une fois on les a prononcés, ces mots terribles, il est inutile de chercher bien loin la cause qui donne naissance à l'établissement d'associations telles que l'Internationale : cette cause est toute trouvée ! Lorsque le dogme de la fatalité de la misère est admis... (Protestations.)
M. le vicomte Arthur d* Gumomt. -~ Personne n'admet le dogme de la fatalité de la misère ! C'est vous qui parlez de cela! H: Louis Blanc. — Monsieur, dans le rapport que je discute, non seulement cela est dit, mais cela est développé. Si j'avais ici le rapport, je vous lirais la phrase même où les mots « fatalité de la misère » se trouvent. (Lisez le rapport/)
D£S TRAVAILLEURS ii5
M. B4RAGKON. — Cela veut dire .qu'il y aura toujours de la misère dans le monde.
M. Frbsheau apporte * la tribune un exemplaire du rapport qu'il remet à M. Louis Blapc.
M. Louis Blanc, tmnt. — Écoutez ceci, messieurs :
« Sans nul doute, dans toute société, même la mieux ordonnée, se produira toujours la fatalité de la misère... »
Plusieurs membres. — Eh bien?
M. Louis Blanc. — Eh bien, c'est ce que je discute.
M. Deppjre. — Le malheur de la misère, si vous voulez !
M. Louis Blanc — Non, non : la fatalité de la misère.
M. L9 vicomte Arthur de Gumont. — Vous abusez des mots I
M. Louis Blanc. — Je continue de lire :
« ...se produira toujours la fatalité de la misère. Et ce qu'on appelle le prolétariat n'en est pas la forme unique. Il y aura toujours une portion de la famille humaine sur laquelle pèseront plus durement les difficultés de la vie. »
{In membre. — Indiquez-nous le remède, s'il y en a un I
M. Dépêtre. — Il y aura toujours des pauvres parmi nous!
M. Loufs Blanc. — Messieurs, l'opinion qui est exprimée dans le rapport est une opinion qui peut se soutenir et que beaucoup de bons esprits partagent, je ne le nie pas; seulement, je dis que cette opinion a été exprimée, qu'elle l'a été au nom de la commission, et que c'est cette opinion que je combats. Je peux avoir tort, mais enfin ne me reprochez pas d'avoir attribué à la commission des idées qui n'étaient pas les siennes. (Réclamations.)
M. le vicqutb Arthur de Cumqnt. — On vous reproche de les dénaturer.
M. Louis Blanc— Je vous signale un des dangers de cette opinion ; et ce danger, le voici : je vous dis que lorsque l'opinion de la fatuité de la misère, qu'elle soit vraie ou fausse, est si complaisammaut admise dans le monde de « oes splendeurs excessives, de ce prestige de la richesse, de cette soif de gains faciles et de jouissance* promptes, n que votre commission, par l'organe de son rapporteur, signale et constate en les déplorant, je dis que lorsque les docteurs de la science en vogue, les législateurs les plus fameux, taa économistea les plus vantés disent avec Turgot ; « En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne* & ee qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance...»
Quelques voix. — Personne n'a dit celai
H 4 Louis Blanc. — Gommant pouve««voua le nier?
M. Langlois. — C'est imprimé en toutes lettres î (Bruit.)
if. Louis Blanc. — Dois- je croire, messieurs, que ceux qui m'interrompent n'ont jamais lu Turgot? (Nouvelles interruptions.)
En tout cas, ils auront lu certainement ce que dit un auteur plus récent, Jean-Baptiste Say : « Il est difficile que le salaire du manouvrier s'élève au-dessus ou s'abaisse au-dessous de ce qui est nécessaire pour maintenir la classe au nombre dont on a besoin.» (Mouvements divers.)
Voilà, messieurs, les maximes qui se rapportent à la théorie de la fatalité de la misère. (Protestations à droite et au centre. — Lisez les textes/)
M. de Gavardie. — Nous ne pouvons pas laisser professer des doctrines comme celles-là... (N'interrompez pas /) on ne les apporte ici que pour exciter les mauvaises passions!
A gauche. — N'interrompez pas !
M. le marquis d'Andelarre, à M. Louis Blanc. — Je demande que vous lisiez les citations. (Oui! oui! la lecture!)
M. Louis Blanc. — Je réponds à cela tout de suite. (Interruptions,)
Et comment, messieurs, voulez- vous que je parle si vous m'interrompez? On m'adresse des questions et on ne me laisse pas la liberté d'y répondre !
Lisez les citations ! me dit-on. Gela revient à me demander d'apporter à la tribune ma bibliothèque. Quand je m'adresse à une Assemblée aussi éclairée que celle devant laquelle j'ai l'honneur de parler... (Mouvement.) je dois supposer qu'elle connaît les maximes sur lesquelles repose l'économie politique. Si l'on veut que je fournisse la preuve de ce que je viens de dire, soit : je la fournirai. Mais, je le répète, je ne supposais pas que je dusse apporter ma bibliothèque à la tribune.
Je dis donc que telles sont les maximes de l'économie politique, et que ces maximes forment le fond de la théorie du salariat.
M. le marquis d'Andelarre. — Nous nions cela!
M. Louis Blanc. — Je l'affirme, et j'en appelle aux souvenirs de tous ceux qui ont lu les ouvrages de Jean-Baptiste Say et de Turgot.
Et dès lors, est-il étonnant que ceux sur qui tombe le poids de ces maximes désespérantes soient peu disposés à prendre pour guides intellectuels ceux qui n'ont rien de mieux à leur offrir, et qu'ils ne s'en remettent qu'à eux-mêmes du soin de démêler l'obscur problème de leur destinée? (Interruptions.)