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DES TRAVAILLEUR

Vainement dirait- on que l'inégalité des conditions est un mal qu aucune tentative ne vaincra.

Il ne s'agit pas de supprimer l'inégalité des conditions, ce qui ne serait ni réalisable, ni désirable. (Ah! ah!) Ce dont il s'agit, le voici : il faut, non parla violence, procédé stupide, toujours fatal à ceux qui l'emploient... {Très bien! très bien! à gauche.) mais par l'étude des moyens scientifiques, par un vaste et généreux système d'éducation nationale, par la substitution graduelle, dans le domaine du travail, du régime de l'association au régime de l'antagonisme, faire qae tous arrivent à acquérir le pouvoir égal de développer librement leurs facultés inégales. (Très bien! très bien! à gauche.)

Un memrre au centre. — Dans les ateliers nationaux 1 M. Louis Blanc — Vainement dirait-on que, dans la société actuelle, la différence des conditions a pour base la diversité des aptitudes.

Sans doute, cela devrait être; mais on sait que cela n'est pas, {Réclamations.) on sait qu'il n'est pas libre de choisir sa carrière au gré de ses aptitudes, celui que la pauvreté, avec son despotisme aveugle et sourd, vient saisir au sortir du berceau et jusque dans le tombeau!...

Un membre a droite. — Ce n'est pas vrai ! (Vives exclamatio à gauche.)

M. Tolain. — Comment, ce n'est pas vrai? Nous demandons le rappel à l'ordre de celui qui parle ainsi I

M. Langlois. — Non : pas le rappel à l'ordre, le rappel au bon sens!

M. Tolain. — Que l'homme bien élevé qui parle ainsi dise au moins son nom ! (Bruit à gauche.)

M. Louis Blanc — Je ne prends pas l'interruption dans le même sens que mes amis : le démenti ne s'adresse pas à moi, il s'adresse à ma doctrine. (C'est cela!) M. Baze. — Oui, vous avez raison!

M. Dbpetre. — C'était évident!

M. Louis Blanc — Vainement, enfin, messieurs, donnerait-on pour définition à la démocratie les mots « égalité des droits. » Pour montrer combien cette définition est incomplète, il n'y a qu'à observer ceci : c'est que le pauvre ignorant, par cela seul qu'il est ignorant et pauvre, n'a pas le pouvoir de développer librement ses facultés. Or, entre le droit et le pouvoir, il y a la même différence qu'entre la réalité et l'abstraction, entre l'ombre

et le corps, — le droit reconnu à un malade cloué sur son lit de se lever et de marcher ne suffisant pas pour qu'il se lève et qu'il marche! (Très bien! à gauche.)

Voilà pourquoi, messieurs, cette portion du peuple qui souffre plus particulièrement des imperfections de notre ordre social, n'a jamais consenti à voir dans la révolution de 1789 la dernière étape du voyage de l'humanité vers le bonheur et la justice. La révolution de 1789 fut certainement une révolution socialiste... (Oh! oh! — Rumeurs sur plusieurs bancs.) et profondément socialiste.

MM. Tolain et Langlois. — C'est évident!

M. Louis Blanc. — ... puisqu'elle modifia la constitution économique de la société, au profit d'une classe très nombreuse et très intéressante de travailleurs; mais la révolution de 1789 laissa beaucoup à faire pour la classe la plus nombreuse et la plus pauvre!...

Messieurs, si j'avais à définir l'ignorance, et la misère, je les comparerais à deux boulets qui sont attachés aux pieds du prolétaire. Figurez-vous qu'à l'entrée du stade on place deux hommes, dont l'un n'aurait rien qui le gênât dans ses mouvements et dont l'autre aurait un boulet attaché à chacun de ses pieds, et supposez qu'on crie à ces deux hommes : « La route est déblayée, elle est libre devant vous! Vos droits de la parcourir sont égaux. Au premier qui arrivera le prix de la course! Partez ! » Est-ce que ce cri ne réveillerait pas dans le cœur de ces deux hommes un écho douloureux?

Eh bien, c'est là le cri que la Révolution de 1789 poussa. En abolissant la féodalité, en faisant justice des corporations privilégiées, en détruisant les jurandes et les maîtrises, elle déblaya — ce sera sa gloire éternelle — * la route de la liberté; maïs elle laissa sans solution la question, très importante pourtant, de savoir si beaucoup de ceux qui étaient à rentrée de la route n'étaient pas condamnés par les circonstances du point de départ à l'impuissance de la parcourir. (Très bien! à gauche.)

Plusieurs membres. — Et le remède?

M. Louis Blanc. — On me demande le remède. Je suis venu à cette tribune pour critiquer une loi que je crois mauvaise, inefficace, dangereuse ; je n'y suis pas venu pour faire un cours de socialisme. (Exclamations à droite et au centre.)

te n'ai jamais fait, Dieu merci, mystère de mes opinions. Ceux qiiî veulent connaître les remèdes qu'avec l'humilité dûi sied à tout chercheur sincère de là vérité, j'ai proposés; cêiix-lâ, S'ils ëh

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ont envie, n'ont qu'à jeter les yeux sur mes litres. Je le répété : jfe n'ai jamais caché mes pensée*. (Nouvelle interruption.)

M. dis T a ht ë A<m. — • Donnez-nous 1'adrasftè du libtairè!

M. Louis Blanc. — J'arrive maintenant à une de» causée attribuée* par le rapport de votre commission ft rétablissement dé l'Internationale.

Les grèves, au point de vue moral, ont certainement cela de fhneste, qu'elles aigrissent les esprits, qu'elles font appel à la Itémésis populaire... {Exclamations.) qu'elle* enveniment lés animosités de classe â classe, et que les qualités mêmes dé fermeté d'âme, de stoïcisme, qu'elles peuvent développer che* l'ouvrier, sont des qualités qui conviennent à la guerre et non pas à la pal*.

Je reconnais cela, et je reconnais aussi qu'au point de vue économique, elles soulèvent des objections qui ne Sont pas moins sérieuses.

Le régime de la concurrence tendant à égaliser les profits qui émanent des professions diverses, que font les ouvriers, lorsqu'ils insistent pour une augmentation de salaire dans une branche d'industrie où aucune cause temporaire n'est venue déterminer des profits exceptionnellement élevés? Ils exigent une chose qu'il est impossible qu'on leur accorde, ou qui, si on la leur accordait, diminuerait le fonds sur lequel est prise la rémunération du travail : de sorte qu'ils se trouveraient avoir empiré leur condition et éventré la poule aux œufs d'or. (Mouvement d'approbation â

gauche.)

C'est seulement lorsque certaines circonstances heureuses déterminent, dans une branche particulière d'industrie, des profits exceptionnellement élevés, et durant l'intervalle qui s'écoule avant que le niveau baisse par l'arrivée de nouveau* capitalistes impatients de les partager, c'est seulement alors que les ouvriers peuvent, par une grève biéh soutenue, amener les patrons à leur faire un partage équitable dans le surplus résultant des circonstances dont il s'agit. Mais, même dans ce cas, il est douteux que les fruits, purement temporaires, de la victoire vaillent là peine que, poui* les recueillir, les ouvriers affrontent une lutte dti ils ont toujours de grands sacrifices & faire et souvent d'horribles souffrances à ertdureh

Lés grèves'sont donc une mauvaise chose, soit âti point de vue moral, soit au point de vue économique. Mais cela, messieurs, crOyéi-VbaS qlifc les biiVHêrS rigtibrfentf

le cB&Tpiè mûa m mmm toti$m m VMiïMmdt m-

tient un rapport sur les grèves. Eh bien, je ne me souviens pas d'avoir lu nulle part un plus lumineux exposé des maux qu'elles entraînent. Et d'ailleurs l'expérience n'est-elle pas là pour avertir les ouvriers des douleurs auxquelles ils s'exposent, eux, leurs femmes et leurs enfants, lorsqu'ils s'engagent dans une grève, funeste pour eux-mêmes quand elle réussit, et, à plus forte raison, quand elle échoue? En 1854, — j'étais alors en Angleterre, — il y eut une grève à Preston. Les ouvriers employés dans les filatures demandaient une augmentation de 10 0/0. Les patrons ayant refusé, les ouvriers se mirent en grève. Les patrons ayant résolu de résister jusqu'au bout, la lutte dura trente-six semaines. Pendant trente-six mortelles semaines, 17,000 ouvriers qui avaient coutume de gagner 20 schellings par semaine, n'en gagnèrent plus que 4, et enfin ils durent céder. Quel fut le résultat final? Le résultat final, exprimé en chiffres, fut celui-ci : cette tentative désespérée avait coûté à l'ensemble de la population ouvrière 6,250,000 francs!

A la vue de pareilles tragédies, on se demande comment il se fait que les ouvriers ne renoncent pas définitivement à l'usage des grèves. Et pourquoi s'y obstinent-ils ? Parce que dans un régime fondé sur l'antagonisme, l'ouvrier ne connaît point, hélas I d'autre moyen de défendre ses intérêts quand il les croit menacés. Pourquoi? Parce que les grèves ne sont pas une cause, mais un effet. Pourquoi? Parce que les grèves ne sont pas le principe du mal, et qu'elles n'en sont que le symptôme.

C'est donc à ce principe qu'il faudrait s'attaquer : voilà où devrait porterie remède. Voyons quel est celui que le projet de loi propose.

Et d'abord, ce projet de loi ne parle que des associations internationales. D'où vient cela? Est-ce qu'on n'est coupable de provoquer à la suspension du travail, à l'abolition de la propriété, à l'abolition de la famille, à l'abolition de la patrie, que lorsqu'on fait partie d'une association internationale ? Serait-ce d'aventure que le fait de l'internationalité imprime leur caractère de criminalité aux provocations qui tendent à l'abolition de la propriété, de la famille, de la patrie ? Serait-ce que le concert entre les ouvriers de tous les pays est ce qu'on brûle de poursuivre et de frapper? Il y aurait là quelque chose de bien étrange, messieurs, dans le siècle de la vapeur, des chemins de fer, de l'électricité, à une époque où il n'est pas une seule invention de la science, pas un seul progrès de l'industrie, qui ne vise à abaisser les barrières

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entre nations, et ne témoigne de la solidarité des peuples ! (Mouvements divers.)

Hais enfin, quelles sont ces sociétés internationales auxquelles il est interdit de s'affilier ? Aux termes du projet de loi, ce sont celles qui professent, en premier lieu, la suspension du travail. La suspension du travail I Comment? par la violence? Ah! messieurs, si le projet de loi disait cela, loin d'être au nombre de ses adversaires, je serais au nombre de ses plus chauds partisans. Mais le projet de loi ne dit rien de semblable. C'est donc contre l'encouragement donné aux grèves, soit par des dons, soit par des conseils, que le projet est dirigé en ce qui concerne la suspension du travail. £h bien, messieurs, veuillez écouter ceci.

En Angleterre, il existe une des plus puissantes associations qui soient au monde. Cette association est counue sous le nom de Tradës Unions. Elle embrasse je ne sais combien de milliers d'ouvriers. Formidable par le nombre de ses adhérents, qui s'accroît de jour en jour, elle est bien plus formidable encore par le mécanisme savant de son organisation. Il n'est pas une ville en Angleterre où elle n'ait poussé de profondes racines. Elle est conduite par des hommes très intelligents, très actifs, très résolus. Elle a à sa disposition un budget, un véritable budget. Et quel est son but? Son but avoué, connu de tous, connu de la loi, est de fomenter les grèves, de les soutenir, de les diriger. A-t-on jamais songé à dissoudre cette association, en Angleterre? On y a si peu songé, qu'elle est officiellement encouragée, et que, dernièrement, elle a été légalisée par un acte exprès du Parlement.

M. Gaslonde. — Elle n'a pas brûlé Londres, celle-là!

M. Louis Blanc. — Voilà, messieurs, comment les Anglais entendent la liberté ; voilà comment ils la respectent dans l'exercice du droit d'association! (Très bien! très bien! à gauche. — Mouvements divers.)

Et pour peu qu'il vous plaise de savoir si l'Angleterre a eu sujet de s'en repentir, je vous engage à lire le livre qu'a écrit sur les Tradës Unions leur très intelligent historien et très sympathique appréciateur, M. le comte de Paris. (Sourires approbatifs et très bien! très bien! à gauche.)

M. Gaslonde. — Elle est très régulière, cette association I

M. Louis Blanc — Mais la famille, la propriété, la patrie, est-ce qu'on peut tolérer qu'il soit porté atteinte à ces intérêts suprêmes? Non, messieurs, personne ne le demande, et c'est pré < cisément parce que personne ne le demande et ne peut le deraan-

der, que je veux poser une question à laquelle il est très important qu'on réponde et qui jettera beaucoup de jour, je crois, sur la portée du projet de loi.

Les mots : provocation à l'abolition de la propriété, à l'abolition de la famille, à l'abolition de la patrie, doivent-ils être pris dansun sens strict, absolu, littéral? S'il en est ainsi, messieurs, je dis qu'il n'y a pas d'association au monde qui puisse proclamer ce triple but et se le proposer; je dis que l'abolition de la patrie, l'abolition de la famille, l'abolition de la propriété, peuvent constituer une doctrine professée par quelques sectaires, resserrés dans un cercle étroit, mais qu'elles ne sauraient être celle d'une association embrassant les ouvriers de tous les pays, ayant des ramifications dans le monde entier.

Je dis que croire cela possible, c'est calomnier là nature humaine. (Très bien! très bien! à gauche, — Exclamations adroite.)

Un Membre à droite. — Mais les faits sont làl

M. Louis Blanc. — Et j'ajoute que déclarer ou avoir l'air de déclarer que contre des idées de ce genre la raison n'est pas une arme suffisante, c'est calomnier la raison.

M. Martial Delpit. — Je demande la parole.

M. Louis Blanc. — Que si c'était provoquer à la destruction de la propriété, que de discuter pacifiquement sa nature et ses limites, comme l'ont fait, par exemple, les auteurs de là loi âur le partage égal des successions, ou de la loi sur l'expropriation publique; si c'était provoquer à l'abolition de la famille que de démander soit le rétablissement du divorce, Soit la modification dès articles du code qui semblent marchander à la mère Son pouvoir sur ses enfants ; si c'était provoquer à la destruction de la patrie que de déclarer toute guerre de conquêtes infâme, et de dire que la gloire des armes est presque toujours un jriège tendu à la liberté... (Mouvements divers.)

M. de Gàvardîe. — La gloire de l'incendie ! {Exclamations diverses.)

M. Louis Blanc. — Si c'était provoquer à l'abolition de la patrie que de croire possible, surtout dans le siècle où nous sommes, la conciliation de l'amour de la patrie avec le culte de la solidarité des peuples, oH! alors, je vous conjurerais, messieurs, de vous arrêter dans la voie où vous entrez, et je vous demanderais de ne pas mettre contre vous la puissance, l'invincible puissance dé là pensée. (SrUtt)

M; t3A§td$bfe. -Màiâ si S'est là pensée de incendie et ad crlffiê?

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