‹ Discours politiquesChapitre 12 sur 35 · DES TRAVAILLEURS · texte numérisé non relu

DES TRAVAILLEURS

M. Lomâ Blanc, — Oh l monsieur, est-ce là me répondre?

PtusiÉtms toix. — Continuez !

M. Louis Blanc. — Ce que je dénonce dans le projet de loi, c'est qu'il n'incrimine aucune tentative clairement définie, c'est qu'il n'incrimine aucun acte déterminé, et seulement punissable lorsqu'il est prouvé. Ce qu'il poursuit, ce qu'il frappe dans les affiliés à l'Internationale, c'est leur adhésion à de certaines doctrines. 11 crée, chose tout à fait nouvelle, un délit intellectuel; il ouvre la porte & l'invasion de la législation criminelle dans le domaine de l'esprit. [Applaudissements à gauche.)

Et ce qui le prouve, c'est qu'il semble ériger en crimes les atteintes dirigées, par voie d'association internationale, contre quoi, messieurs?... Contre les cultes reconnus par l'État! Mais est-ce que la multiplicité même de ces cultes et leur diversité ne démontrent pas de la manière la plus évidente que les cultes sont essentiellement justiciables de la discussion? Est-ce qu'il est possible à un culte quelconque de proclamer qu'il est le seul vrai, Sans proclamer par cela même que les autres sont fils de l'erreur? Et ne voyez-vous pas qu'il y a là une atteinte flagrante au principe du libre examen? Ne voyez-vous pas que si vous adoptiez un pareil projet de loi, vous feriez reculer notre génération de trois siècles dans l'histoire ? {Nouveaux applaudissements à gauche.)

Mais que dis-je? il n'y a rien au monde, pas plus votre projet de loi qu'autre chose, qui puisse faire reculer notre génération, même de vingt ans dans l'histoire, en matière de libre examen.

Messieurs, on montre, à quelque distance de Worms, un arbre qu'un paysan était en train de planter, lorsque Luther, qui allait se faire juger par Charles -Quint, passa. Le moine dit au paysan : — « Donne, que je mette cet arbre en terre, et puisse, comme lui, grandir ma doctrine I » — Quelque temps après, Luther était condamné, un arrêt de proscription était lancé contre lui, et il fuyait comme un malfaiteur le long des bois de la Thuringe. Mais il avait écrit, en partant, au puissant empereur : — «Ma cause est celle de toute la terre I » — Cette cause, messieurs, c'était celle du libre examen. (Approbation sur divet'S bancs à gauche. — Rumeurs à droite.)

Et s'il suffisait de flétrir et dé frapper pour étouffer le cri de la conscience, le cri de l'intelligence humaine, jamais, non, jamais le principe du libre examen n'aurait été inauguré dans le monde. Câ* tjbé dé cdiibi lie lui ftitent £as jfottéi ! Mais rietl n'y fit rien : ni leâ bàchetâ tfè l'IHcJttteUiôn ëh Espagne, ni lès Mëtih en sëhs

inverse de Marie Tudoret d'Elisabeth en Angleterre, ni l'établissement du sinistre Conseil des troubles dans les Pays-Bas, ni les massacres de la Saint-Barthélémy en France. (Oh/ oh/ à droite. — Approbation à gauche.)

M. Wallon. — Ni ceux de la Terreur!

Voix diverses a droite et au centre. — Ni Robespierre ! — Ni Saint- Just f

H. Louis Blanc. — Et combien, messieurs, cette impuissance à vaincre la pensée n'est-elle pas plus manifeste, quand on compare les moyens dont le système de compression dispose aujourd'hui à ceux dont il disposait dans les âges antérieurs I Pensezvous donc faire avec un emprisonnement de je ne sais plus combien de mois, avec une amende de je ne sais plus combien de francs, et même avec la menace qu'on perdra la qualité de Français, pensez- vous faire avec cela ce que, dans les âges qui nous ont précédés, on n'a pu faire avec des chevalets de fer, avec des tenailles rougies au feu... (Exclamations à droite et au centre.) et avec l'exécrable mortier où Corneille de Witt eut les mairts pilées pendant qu'il récitait la fameuse strophe :

Justum et tenacem propositi virum!...

Non ! non ! vous ne pouvez pas l'espérer 1 Non I non ! vous ne l'espérez pas, et j'affirme que votre projet de loi: est misérablement inefficace.

Mais il n'est pas inefficace seulement, ii est dangereux. Il est dangereux, parce qu'il va contre son but; parce qu'il donnera à la société que vous voulez détruire un surcroît d'importance. (Assentiment à gauche. — Dénégations à droite.) Et il est dangereux aussi à un autre point de vue : il est dangereux, parce qu'il procède du système de la compression, qui, comme tel, tend à faire dégénérer la discussion en complot, et une société publique en une société secrète. (Approbation à gauche.)

La compression!... mais c'est une bien étrange faute, et, dans le siècle où nous sommes, bien inconcevable, que l'adoption d'un pareil système par les gouvernements qui y ont recours.

Eh quoi! avoir intérêt à tout connaître, et arrêter toute manifestation ! Avoir intérêt à voir venir ses adversaires, à les compter, à les entendre énumérer leurs forces, à les entendre dévoiler leurs desseins, et se plonger dans une volontaire ignorance des dangers qu'on redoute ! Est-ce donc là le dernier mot de

Page 1