TRAVAIL DES ENFANTS
pectable qui soit an monde ; mais c'est précisément parce qu'elle est digne de tout respect, qu'on ne saurait la considérer comme absolue. C'est ici surtout que l'exercice du droit est inséparable de l'accomplissement du devoir.
L'enfant qui, dans la société antique, pouvait être vendu comme un esclave, qui était regardé comme une chose, est, dans la société moderne, grâce au ciel...
A droite. — Dites : dans la société chrétienne I
M. Louis Blanc. — ... devenu une personne, une personne que la loi protège, une personne à laquelle nul ne peut ravir sa liberté sans l'ordre et sans l'autorisation du magistrat, une personne qui a droit à l'héritage paternel, pour une portion que la loi lui garantit.
Je le répète donc, l'autorité paternelle est infiniment respectable, mais elle n'est pas absolue, et dès lors, quand la société croit devoir étendre sa protection sur les enfants, elle a seulement à consulter l'intérêt des enfants en tant qu'il s'associe à des idées de justice et d'humanité, et, de plus, son intérêt à elle; car dans l'enfant d'aujourd'hui il y a le citoyen de demain.
Lors du débat auquel donna, lien la loi de 1841, il y eut des voix qui s'écrièrent : « Prenez garde, vous allez frapper l'industrie I » Et l'on pourrait dire que le projet de loi atteint plus vive-* ment la liberté de l'industrie que ne le faisait la loi de 1841.
Messieurs, s'il ne faut pas toucher à la liberté de l'industrie, c'est quand l'intérêt des parties contractantes est seul en jeu. Mais quand il s'agit de transactions qui se rapportent à des intérêts d'un ordre beaucoup plus élevé et qui ont une importance sociale, est-ce que la société n'a rien à y voir? Est-ce que la société n a rien à voir à des contrats qui embrassent l'intérêt de la moralité publique, celui de la santé publique, et même aux contrats qui feraient passer les convenances de quelques-uns avant l'utilité de tous? Pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas étendu le bénéfice du laissez-faire aux loteries, ni au commerce des images obscènes? Pourquoi, sans égard à ce qui pouvait avoir été convenu ou à ce qui pourrait l'être entre locataires et propriétaires, chacun est-il tenu, en Angleterre, de drainer sa maison, et, à de certains intervalles déterminés, de la faire laver, de la faire blanchir, de la faire repeindre, sur l'ordre des commissaires du quartier, et sous peine, si cela n'est pas exécuté, de le voir exécuter à ses frais ? Pourquoi, en Angleterre comme en France, a-t-on fixé le prix de la course en cabriolet ou en voiture ? (Interruption.)
Ce n'est pas, j'imagine, en vertu de la loi du rapport de l'offre à la demande qu'on détermine le prix qui sera donné au cocher comme rémunération de ses services et qu'on lui défend d'exiger davantage! Ah! c'est qu'il est d'autres intérêts que ceux qui relèvent du rapport de l'offre à la demande, et de ceux-là, en est-il de plus sacrés que ceux qui se lient à la question du travail des enfants dans les manufactures ? (Approbation sur quelques bancs à l'extrême gauche.)
Souvent on a dit : « Mais prenez garde I si les heures de travail sont limitées, la production diminuera ; si la production diminue, la concurrence avec l'étranger sera plus difficile à soutenir, et, les salaires Rabaissant, la condition de l'ouvrier, au lieu d'être améliorée, risquera d'être empirée.
Ce fut là, messieurs, le raisonnement que firent, dans le parlement, les adversaires de la loi qui interdisait aux personnes âgées de moins de dix-huit ans, un travail de plus de douze heures par jour.
Mais le parlement anglais passa outre, et les heures de travail furent limitées. Qu'en est-il advenu ? Qu'est-il résulté des prédictions sinistres qui furent lancées à cette époque? L'intérêt industriel a-t-il souffert, en Angleterre, de l'ingérence de l'autorité publique dans cette question ? Vous allez en juger.
En 1841, M. Charles Dupin fit un rapport dans lequel on lit qu'en Angleterre, depuis le commencement du siècle jusqu'en 1839, l'exportation des produits auxquels s'appliquait la législation protectrice des enfants s'était élevée de 102 p. 100, tandis que l'accroissement n'était que de 25 p. 100 sur les produits auxquels la législation protectrice des enfants n'avait pas été encore appliquée.
Le fait peut paraître étrange, et cependant rien n'est plus explicable pour qui veut y réfléchir. Si un enfant de huit ans travaille huit heures, pendant un jour donné, il est évident que, ce jour-là, il fera plus de besogne que s'il ne travaillait que six heures. Mais que cela continue ainsi pendant plusieurs mois, et de l'affaissement de sa santé, de l'épuisement graduel de ses forces, il résultera qu'au bout de plusieurs mois, en travaillant huit heures par jour, il aura beaucoup moins contribué à la production que s'il n'avait travaillé que six heures.
Et que serait-ce, messieurs, si, au lieu de compter par jours et par mois, nous comptions par générations? Quelle déperdition de richesses, dans le cours d'une génération, n'entraînerait pas la