TRAVAIL DES ENFANTS, ETC
dégénérescence physique, morale et intellectuelle de la population ouvrière I Non, non, il n'est pas conforme à la nature des choies que ce qui détruit dans le producteur, par un travail excessif et précoce, le germe même de la force productive, ait pour effet d'enrichir un peuple. Non, il n'est pas conforme & la nature des choses que ce qui sape, dans les générations naissantes, la vigueur du corps et de l'âme, ait pour effet de rendre un peuple puissant.
Si je pouvais prendre sur moi de comparer à une machine, xabme en rappelant la plus étonnante des machines et la plus merveilleuse, un être qui pense, qui sent et qui aime, je demanderais si Ton connaît une machine qui n'ait jamais besoin d'être réparée. C'est donc du temps gagné, pour la nation, prise dans son ensemble, que le temps donné par l'enfant travailleur & la culture de l'esprit et à un repos réparateur/
De quoi dépend, après tout, la qualité d'un produit? Est-ce qu'elle ne dépend pas de la qualité du producteur? C'est donc le producteur qu'il faut s'attacher à améliorer, même en se plaçant au point de vue de la prospérité commerciale ; ce qu'il faut chercher à perfectionner, c'est le principe générateur de cette prospérité. Et ce principe, quel est-il ? Ce principe, messieurs, c'est l'homme 1
D'où vient qu'un pays est supérieur à un autre pays? Cette supériorité tient-elle à la fertilité de son sol, à la douceur de son climat, à ses ports, à ses mines et à ses rivières? En partie peutêtre, mais entièrement, non; et la preuve, c'est que, comme le disait un jour Macaulay, il est des contrées où tous ces avantages se trouvent réunis, et qui, cependant, sont habitées par une popu« lation ohétive, misérable, vêtue à peine et mourant presque de faim, ce qui était l'état de l'Amérique du Nord, avant que de pauvres mais laborieux et libres pionniers, fussent allés y établir leur domaine.
En rappelant que la Hollande, pays naturellement stérile et couvert à moitié par les eaux, était devenue cependant une des terres nourricières de l'Europe, M. le ministre actuel de l'Instruction publique disait : « L'éducation fait l'homme et l'homme fait la terre. » A mon tour, je dirai : C'est le développement énergique de l'âme et de l'esprit qui fait les races fortes, et ce sont les races fortes qui font les grands peuples. (Applaudissements à gauche.)
La Dissolution,
Assemblée nationale. — Séance du 14 décembre 1872.
M. Louis Blanc, — Messieurs, c'est avec une émotion profonde que je monte aujourd'hui à cette tribune, tant je suis frappé de la grandeur des intérêts engagés dans la question qui est débattue 1 Car il ne s'agit pas ici du triomphe de tel ou tel parti ; il s'agit de la France à rassurer, à calmer, à sauver.
Quel que soit le sentiment que j'éprouve, je ne me permettrai aucune parole irritante, d'autant plus respectueux & l'égard de l'Assemblée dont j'ai l'honneur de faire partie, que j'ai à lui par- 1er un langage que les assemblées n'aiment pas & entendre» même lorsqu'elles ont la force de l'écouter.
Des attaques violentes et injustes ont retenti à cette tribune.
Ces attaques ont été dirigées contre le parti que je sers. Elles sont injustes, attendu qu'elles reposent sur une définition fausse et qu'elles ont pour objet d'étendre à tout un parti la responsabilité de choses qui lui font horreur... (Interruptions à droite. — • Applaudissements à F extrême gauche).,, la responsabilité de doctrines qui n'ont jamais été avouées par lui et n'ont jamais été ni formulées ni publiées en son nom. (Très bien! très bien! à gauche.)
Si je voulais répondre aux paroles violentes de l'honorable orateur qui m'a précédé, je pourrais lui dire qu'il n*a pas lu les ouvrages de beaucoup de ceux qu'il a probablement compris dans ses attaques puisqu'ils ne repoussent pas le nom de radical et qu'ils s'en font gloire.
Ce nom de radical est un nom nouveau appliqué à ces républicains (non/), à ces républicains de la veille dont l'honorable
M. d'Audiffret-Pasquier semble accepter aujourd'hui l'alliance. C'est qu'il faut toujours aux haines de parti un mot qui leur serve à couvrir, par son vague même, des calomnies que ce vague rend quelquefois mortelles.
Radicaux ! Mais je ne suis radical que depuis le mois de septembre I Avant le mois de septembre, moi dont les idées n'ont jamais changé et qui ai toujours professé les mêmes doctrines, comment m'appelait-on? On m'appelait républicain. Voix a droite. ^ — Non : socialiste!
M. Louis Blanc. — Socialiste, si vous voulez. Le socialisme, c'est la République. (Exclamations à droite.)
Plusieurs membres. — Oui! ouil c'est ce que nous disons! M. le marquis de Grammont. — La République sociale! le bouleversement de la société!
M. Louis Blanc. — Mais ce que vous appelez la République, c'est ce que j'ai mis toute ma vie à défendre ; mais je suis républicain depuis le jour où j'ai commencé à faire usage de ma raison : j'ai donc le droit, moi qui ai toujours combattu pour la République et souffert pour elle (interruptions à droite), j'ai le droit de me dire républicain ; et si l'honorable orateur qui descend de cette tribune tient absolument à me donner le nom de radical en opposition au nom de libéral dont il se pare, je lui rappellerai que, pendant que le despotisme impérial voyait se grouper autour de lui des libéraux ardents à mendier ses faveurs, il y avait un radical qui prouvait par vingt ans d'exil volontaire son amour pour la liberté. (Bravos et applaudissements à gauche.)
M. le marquis de la Rochejaquelein. — Et ceux qui sollicitaient des bureaux de tabac ! (Bruit.)
M. Louis Blanc. — Mais je n'irai pas plus loin : d'abord, parce que la question qui nous occupe veut être discutée, et qu'il ne convient pas que les préoccupations du public soient détournées de cette question capitale par des attaques personnelles... (Applaudissements à gauche); ensuite, parce que je craindrais d'être injuste, dans cette époque de trouble où nous sommes, en n'attribuant qu'aux hommes ce qui est bien souvent la faute des situations ; et enfin, parce qu'il serait déplorable, messieurs, que la paisible discussion des affaires du pays fit place, dans cette enceinte, à des récriminations mutuelles et à des réquisitoires, l'histoire étant là pour nous apprendre que, lorsque le sanctuaire des lois devient un prétoire, le temps n'est pas loin où il peut devenir une arène, (Mouvements divers»)
J'entre dans le vif de la question.
Messieurs, notre pays souffre. Quelle est la cause de ses souffrances? Pourquoi une agitation fébrile a-t-elle succédé si vite aux espérances qu'avaient éveillées le rétablissement de Tordre, le succès merveilleux de l'emprunt et la perspective d'une prochaine libération du territoire? Pourquoi le calme, ramené dans la rue, n'est-il pas encore rentré dans les âmes? D'où vient que l'industrie s'inquiète, que le commerce se plaint, que le travail est paralysé? D'où vient que le maintien de l'état de siège...
Quelques membres. — Ah! ahl Voilà 1
M. Louis Blanc... que l'interdiction des banquets, que l'ajournement de la clémence... (murmures à droite) sont jugées choses nécessaires par M. le président de la République, lui qui, naguère, opposait avec tant de noblesse la politique de l'apaisement à la politique de combat.
A gauche — Très bien ! très bien 1
M. Louis Blanc. — L'explication est bien simple, elle est dans la durée de ce provisoire auquel on n'aperçoit pas de terme, et qui, encourageant toutes les ambitions, offrant des chances de victoire à tous les partis, inflige à la France le tourment de marcher vers l'inconnu, et, si je puis parler ainsi, de chercher à tâtons ses destinées. C'est qu'en effet, messieurs, nous sommes en pleine anarchie; et je dis cela, parce que l'autorité flotte aux mains d'une Assemblée qui, incapable d'extraire de ses rangs une majorité permanente et compacte...
Plusieurs membres. — Attendez I vous verrez !
M. Louis Blanc. — ... ne peut avoir ni volonté arrêtée, ni but certain, ni politique suivie ; parce que la droite, qui veut la monarchie, est, comme le disait mon honorable ami, M. Gambetta, impuissante à la fonder, et possède néanmoins le pouvoir d'empêcher que la République ne se constitue ; parce que de là naissent des conflits toujours renouvelés et toujours sans issue; parce que, pour maintenir un équilibre, sans lequel tout risquerait d'être compromis, M. le président de la République est conduit à pencher, tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche: vers la droite, lorsque l'existence de la République n'est pas en jeu ; vers la gauche, toutes les fois que l'existence de la République se trouve attaquée ; parce qu'enfin ces oscillations perpétuelles, ces brusques déplacements de majorité ôtent à la politique tout caractère de fixité, placent chaque jour le pays face à face avec l'imprévu, et le traînent de crise en crise.
Dira-t-on que j'exagère? Les faits sont là.
Le 29 novembre, la majorité passait à gauche, après tin admirable discours de M. le président de la République.
Quelques membres a droite. — On a déjà dit cela.
M. Le MAftOuis ne Cabtellank. — Je demande la parole.
M. Louis Blanc. — Le lendemain, à la suite d'un assaut livré à M. le ministre de l'intérieur, la majorité revenait à droite.
M. Baragnon. — Nous savons bien tout cela 1
M. Louis Blanc. — C'est une majorité de gauche qui a donné naissance à la commission des Trente ; et, chose curieuse, c'est par une majorité de droite que cette commission est dominée. {Rites ironiques à droite.)
N'y a-t-il pas dans tout cela quelque chose d'anormal, et faut-Il s'étonner qu'avec un pareil spectacle sous les yeux, le peuple se demande où on le-mène et s'inquiète de son lendemain f
A ce mal il faut un remède. Selon nous, il n'y en a qu'un : c'est un appel au pays.
On a parlé de la responsabilité ministérielle, entendue dans le sens de l'interdiction adressée au président de la République de paraître à cette tribune.
1/honorable M. d*Àudlffret-Pâsquier a parlé de réformes constitutionnelles à ébaucher. Vaines tentatives, messieurs, efforts d'un malade qui se tourne et se retourne sur son lit de douleur!
Des réformes constitutionnelles ! mais, messieurs, est-ce que les lois organiques peuvent avoir une valeur, une signification quelconques, lorsqu'elles ne se rapportent pas à un tout homogène, lorsqu'elles ne procèdent pas d'un principe nettement défini et reconnu?
M. Baragnon» — Je demande là parole.
M. Louis Blanc — Est-ce que ce n'est pas travailler dans les ténèbres que de mettre la main à des réformes, sans s'être rendu compte de la véritable nature du régime auquel il s'agit de les adapter?
Quelques membres. — Concluez ! concluez !
M. le Président. — Laissez donc parler l'orateur, ce n'est paa à vous à diriger la discussion,
M* Louis Blanc. — Voulez*vous exercer le pouvoir constituant que vous avez déclaré vous appartenir? Si vous le pouvez, — ce que, pour ma part, je ne crois pas possible, — du moins soyez logiques i commencez par le commencement, sachez bien quelle sera la base de votre édifice et ce que vous mettrez au sommet; car* faute
LA DISSOLUTION [\g
d'une conception nette et définitive, vous vous agite* dans le Vide, et vous risquez de n'aboutir qu'au néant.
Oh! je n'ignore pas que si ceux de mes collègues qui siègent de ce côté de l'Assemblée {Curateur déiignt fa évite) pouvaient s'entendre sur le choix d'un monarque et faire sortir de cette entente une majorité suffisante, ils n'hésiteraient pas un seul instant à rétablir la monarchie.
M. Léoncb tofe ÛutRAUD. r~ C'est une erreur profonde.
M. Louis Blanc. — Il y a quelques jours, M. le rapporteur de la commission chargée d'examiner la proposition de M. de Kendrel, vous disait : que parmi les conservateurs il en était qui avaient gardé leur foi monarchique; que leurs scrupules étaient invincibles; qu'ils ne renieraient jamais leurs doctrines; qu'ils ne voteraient jamais contrairement à ce qui était pour eux l'objet de convictions réfléchies et d'un culte héréditaire.
A droite. — Eh bien ! eh bien !
M. Lotis Blanc. — Je ne blâme pas, messieurs, cette déclara* tion; je la trouve très loyale, elle est péremptoire. Mais ceux au rtom de qui elle était faite sont-ils en état d'avoir un gouvernement selon leur cœur? Souvenez-vous du défi que leur a porté M. Thiers dans Un discours qui restera comme une des choses leô plus mémo* râbles de ce temps.
M. Prax-Paris. -*» Non! nous ne voulons rien faire!
M. Louis Blanc. — « Si vous pouvez faire la monarchie... » (Interruption û droite.) — je cite les paroles de M. Thiers. — « Eh bien, faites-la... » « Si vous ne le pouvez pas, respectez les faits accomplis et inclinez-vous. »
Ce défi a-t-il été relevé? Non. Était-il possible qu'il le fût? NonI Ah ! M « Thiers connaissait bien le pays, lorsqu'avec la grande autorité que lui ont donnée les suffrages de vingt- six départe* ments... {Exclamations à droite.)
Plusieurs ttËJteREs. — Ce ne sont pas vos amis qui l'ont nommé!
M. de Belcastel. — Je demande la parole.
M. Louis Blanc. — .... avec la haute position qu'il doit à votre choix, et aussi l'extrême sagacité de son coup d'œil 9 il vous disait qu'à Bordeaux il n'aurait pas été possible de prendre le pouvoir sans conserver la République ; que seule la République était possible; que le nombre était républicain; que, lors de la Commune insurgée, s'il avait refusé la République aux grandes villes du royaume, nous aurions été perdus...
M. Bàragnon. — Vous comptez pour rien les campagnes !
M. le Président. — N'interrompez pas!
M. Bàragnon. — L'orateur parle des grandes villes du royaume et je lui demande s'il compte pour rien les campagnes.
M. le Président. — Vous parlerez à votre tour. L'orateur ne s'exprime pas de façon à se faire interrompre.
M. Louis Blanc. — Je n'interromps jamais !
M. le Président. — Continuez, monsieur Louis Blanc.
M. Louis Blanc. — Oui, telles furent les affirmations de M. Thiers. Vous savez quel vote les ratifia et quel frémissement de joie elles causèrent d'un bout de la France à l'autre.
De là deux conséquences : la première, que la droite ne pourrait faire sortir d'un vote la monarchie ; la seconde, que sur la question du maintien et de la consolidation de la République, une alliance entre M. Thiers et la droite est absolument impossible. (Rumeurs sur divers bancs.)
Lorsque la commission, chargée de l'examen du message a demandé que la tribune fût interdite à M. le président de la République, et lorsque M. le président de la République, de son côté, a demandé qu'on cherchât pour lui dans l'organisation des pouvoirs publics une compensation à la perte de son droit de défendre luimême ses opinions — je cite les propres paroles de M. le garde des sceaux — qu'a répondu M. le rapporteur de la commission M. de Kerdrel?...
Quelques voix au centre. — Et les pétitions! — à la question !
M. Louis Blanc — Je suis dans la question.
M. le Président — La discussion a pris une direction générale, et l'orateur est dans la question autant que ceux qui l'ont précédé. (Ouï/ — c'est vrai/ — Laissez-le donc continuer.)
Poursuivez, monsieur Louis Blanc.
M. Louis Blanc. — Vous allez voir, messieurs, que je suis dans les entrailles mêmes de la question, si vous me permettez de continuer.
Plusieurs voix. — Parlez !
M. Louis Blanc — Qu'a répondu, dis-je, la commission chargée de l'examen du message? Elle a répondu qu'il était question de créer une deuxième Chambre; que si l'on établissait une deuxième Chambre, les conditions du pouvoir législatif étant changées, l'Assemblée devrait se dissoudre.
Vous voyez bien que j'étais dans la question. (Oui/ oui/ — Très bien! très bien! à gauche.)
Eh bien, que signifie ceci? Est-il possible d'avouer d'une manière plus claire que les hommes qui, dans cette Assemblée, veulent sincèrement, loyalement, la monarchie, attendent pour la fonder le jour favorable, l'heure propice, et que, pendant ce temps, il faut que le pays se résigne à vivre d'une vie d'incertitude et de fièvre? (C'est cela/ — Applaudissements à gauche.)
M. Buffet. — Je demande la parole.
M. Louis Blanc. — Messieurs, c'est trop demander au pays, qui a soif de repos, d'ordre, de sécurité, et qui sait parfaitement que Tordre, la sécurité, le repos, ne peuvent se trouver que dans un régime définitif. {Très bien! très bien! à gauche.)
Ces considérations me sembleraient décisives, alors même qu'il n'y aurait que celles-là. Mais il en est d'autres qui, pour être d'une nature différente, n'en sont pas moins puissantes, et ici je vous prie de m'accorder cette indulgente attention que la sincérité de ceux qui écoutent doit à la sincérité de celui qui pade. (Parlez! parlez!)
Où l'Assemblée actuelle puiserait-elle le droit de prolonger son existence?
Voix au centre droit. — Qui demande qu'elle se prolonge indéfiniment?
M. Louis Blanc. — Est-ce dans le caractère de son mandat? Mais pour déterminer le caractère de ce mandat, il suffit de se reporter à l'époque où il fut donné.
La France envahie, la moitié du territoire occupé, nos campagnes ravagées, nos villes en cendres, nos communications coupées, un désarroi général, né, chez les uns, de l'exaltation du patriotisme ; chez les autres, de l'image des maux soufferts; chez tous, d'une douleur poignante, étaient-ce là, je le demande, des. circonstances propres à laisser place dans les esprits pour une autre préoccupation que celle des malheurs et des dangers de la patrie?
Si, dans un moment d'angoisse qui excluait toute liberté d'esprit, tout calme exercice du jugement, le suffrage universel vous avait livré sans condition, sans réserve, sans explication quelconque, le droit de disposer à votre gré, pour l'avenir comme pour le présent, du sort de la France, le suffrage universel aurait fait un acte de folie. Yous ne vous souvenez donc pas, messieurs... (Bruit de conversations à droite).
Um membre a gauche. — C'est une irrévérence de parti pris!
M. Louis Blanc. — C'est précisément parce que j'ai ici beaucoup de convictions contre moi, que cette Assemblée pourrait, il me semble, se montrer indulgente pour des paroles qui n'ont, que
Louis Blahc — Discours. 10
m LA DISSOLUTION
je sache, rien d'offensant, rien d'agressif. Lé côté auquel j'appartiens a écouté eh silence de très vives attaques : je demande à nos adversaires d'écouter en silence, non des attaque», mais des raisonnements (Trh bien! à gauche. Parlez I)
Je vous disais, messieurs, de vous souvenir qu'à l'époque dont •je parle, des listes furent répandues dans tout le pays, lesquelles portaient pêle-mêle avec des noms de républicains, des noms de monarchistes ; que ces listes avaient pour titre : listes de la paix. Formuler des programmes, publier des professions de foi politiques, discuter le mérite de telle ou telle candidature au point de vue de telle ou telle forme dé gouvernement I Àht messieurs, il s'agissait bien de cela I II s'agissait d'être ou de n'être pas f Fallaitil continuer la guerre ? fallait-il conclure la paix? Il n'y avait que cette pensée dans l'esprit de tous, il ne pouvait pas y en aveir d'autre.
Que vous a dit M. Thiers? Il vous a dit : « A Bordeaux, nous n'avions qu'un souci, c'était de faire la paix. Qui est venu alors me parler de monarchie ou de République? Personne. »
Ce qui est vrai, c'est que notre mandat ne fut pas déterminé dans sa- durée, et cela même prouve qu'il l'était dans son objet. Des explications sur la durée du mandat ne furent pas données, parce qu'il nous assignait une tâche spéciale, et qu'il est dans la nature d'une tâche spéciale d'être déterminée dans sa durée par le temps qu'il faut pour la remplir. (Le bruit continue.)
M. le Président. — ■ J'invite l'Assemblée à faire silence. Le "bruit qui règne empêche l'orateur de se faire entendre.
M* Louis Blanc. — En tous cas, messieurs, le doute existe. Or, il importe à la dignité de cette Assemblée et à son 'autorité morale qu'il y ait certitude absolue sur la nature et la portée de son mandat.
~ Après l'honorable M. Gambetta, je vous citerai les paroles que M» de Montalembert adressait à l'Assemblée constituante de 1848. {Exclamation* à droite.)
Plusieurs memries» — On vient de nous les lire !
M. Louis Blanc — « Puisque le doute existe, disait-il, il n'y a qu'un moyen de le dissiper : c'est un appel au juge souverain. » (Nouvelle interruption *)
Messieurs, s'il y a un parti pris de la part de cette Assemblée de ne pas écouler des choses qui ne lui sont pas agréables, je ne Veux pas abuser de sa patience et je descendrai à l'instant même de la tribune* (Non/ non/ — Parlez/)
M. Haentjens. — Il faudrait que l'orateur abrégeât un peu. {Rires et murmures.)
M. Louis Blanc. — Je n'ai pas longtemps encore à occuper celle tribune, et s'il m'est impossible d'obtenir le silence, je me résignerai à en descendre; si vous voulez que je continue, je vous en prie, écoutez-moi.
Quelques membres a gauche. — A lundi !
Voix nombreuses. — Non 1 non !
H. le Président. — Je ne souffrirai pas que l'orateur descende de la tribune, parce qu'on ne voudrait pas faire silence, et si Ton ne fait pas silence, je lèverai la séance. (Très bien! très bien!)
M. Louis Blanc. — Pour détourner cet appel dont parlait M. de Montalembert, on prononcera peut-être encore des mots qui ont été déjà prononcés bien souvent : souveraineté de l'Assemblée.
Ahl messieurs, cette souveraineté-là n'était pas celle qu'invoquait, si j'ai bonne mémoire, le parti royaliste, lorsqu'au mois de janvier 1849 il poussa à la dissolution d'une Assemblée qui, à la vérité, était une Assemblée républicaine! A cette époque, tous les orateurs du parti royaliste passaient sous silence la souveraineté de l'Assemblée et ne parlaient que de la souveraineté du peuple.
M. de Montalembert disail... (Ah! ahl — Encore!) Messieurs, ce sont des paroles fort bonnes à rappeler, si vous vous souvenez de quel parti était M. de Montalembert, et voilà pourquoi ce nom revient si souvent sur mes lèvres. M. de Montalembert disait, en parlant du peuple : « A-t-il tort? a-t-il raison? » {Exclamations à droite,)
Mais, messieurs, ^coûtez du moins M. de Montalembert, ce n'était pas un radical, celui-là I
M. Target. — Faites-nous donc aussi des citations de son discours sur le 13 mail
M. Louis Blanc — Ab! messieurs, quel argument vous fournissez en ce moment pour la dissolution 1 {Applaudissements à gauche.)
M. de Montalembert disait... {Nouvelles exclamations à droite.)
Laissez-moi vous faire une citation de quatre lignes.
« A-t*iltort, — disait-il en parlant du peuple, — a-t-il raison? Je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que ce malade est maître de ses médecins et qu'il est maître aussi du eboix des remèdes. » (Mouvements divers.)
11 y a ici, messieurs, un de nos collègues qui) s'il veut recueillir ses souvenirs, vous dira comme quoi la souveraineté du peuple
est absolue, comme quoi elle est inaliénable, comme quoi un pays libre n'a jamais confié de mandats illimités. Celui qui a dit cela n'est pas un radical : il siège de ce côté de la Chambre {t orateur désigne le côté droit), c'est l'honorable M. Presneau... {Ah! ah! à gauche); je l'invite, quand je serai descendu de la tribune, à me venir en aide; peut-être obtiendra-t-il plus d'indulgence.
M. Fresneau. — On ne renvoie pas les constituants avant que les constitutions soient faites. En 1849, la nôtre était finie, nous nous en sommes allés.
M. Louis Blanc. — Eh bien, messieurs, à l'exemple de M. Fresneau, je suis, moi, pour la souveraineté inaliénable du peuple. Je nie de la manière la plus formelle que les élus du suffrage universel aient le droit d'interpréter et d'étendre à leur guise le mandat dont il les a investis. J'affirme que cela conduirait à la destruction du suffrage universel par le suffrage universel lui-même, à la suppression du mandat par le mandataire... {approbation sur plusieurs bancs à gauche), et comme le pouvoir souverain est celui au-dessus duquel aucun autre n'existe et duquel, au contraire, tous les autres relèvent; comme il ne saurait, par conséquent, y avoir deux souverainetés; comme il n'y en a qu'une, à ceux qui disent : Le souverain, c'est l'Assemblée, je réponds, moi : Le souverain, c'est la nation! {Très bien! très bien! à gauche.)
M. Plichon. — Le souverain est incarné dans cette Assemblée, et il n'y en a pas d'autre î
M. Louis Blanc. — La nation? Êtes- vous d'accord avec elle, demanderai-je à ceux de mes collègues qui combattent la dissolution? Si vous le croyez; si vous êtes convaincus que les élections complémentaires du 2 juillet et celles qui ont suivi ne prouvent absolument rien...
Un membre a droite. — Absolument rien ! {Exclamations à gauche.)
M. Louis Blanc — ... si ce droit de pétition, dont le parti royaliste s'armait avec tant de complaisance* au mois de janvier 1849, contre une Àsserûblée républicaine, n'est plus, manié par les mains des partisans de la République, qu'une arme détestable et dangereuse ; si les pétitions, les milliers de pétitions qui circulent à l'heure qu'il est {rumeurs et exclamations à droite) ne sont signées que dans les cabarets, par des mineurs, par des incapables...
Voix a droite. — Oui! oui!
M. Léonce de Guiraud. — C'est parfaitement vrai.
.M. Louis Blanc. — ...si nous tombons dans Terreur la plus
grossière en prenant pour un mouvement spontané ce qui n'est qu'une agitation factice, eh bien! vous avez un moyen sûr de nous confondre : interrogez le suffrage universel. (Applaudissements à gauche.)
Un membre a droite. — Donnez votre démission et représentezvous, si vous voulez, devant vos électeurs.
M. Louis Blanc. — Franchement, prétendre qu'on a pour soi l'opinion publique et refuser de la consulter, c'est trop de moitié! (Mouvements divers.)
Parmi les considérations qu'on a fait valoir contre la dissolution de l'Assemblée, il en est deux dont je m'étonne que quelques bons esprits aient paru touchés,
La première se tire de l'inconvénient qu'il y aurait à mettre en question le gouvernement de M. Thiers, la seconde part de l'hypothèse que, si la dissolution n'était pas ajournée, la Prusse interviendrait. (Vives réclamations à droite et au centre.)
M. Gaslonde. —Ce que vous dites est anti-français! Ne tendez pas ainsi la main à l'étranger.
M. Baragnon. — Voilà encore la Prusse dans l'affaire !
M. Louis Blanc. — Gomment! messieurs?... Mais cette objection, je ne l'énonce que pour la réfuter!...
M. le comte de Maillé. — 11 est de notre dignité de n'en pas parler.
M. Baragnon. — Voud nous parlez des Prussiens dont personne ne nous a dit un mot.
M. le Président. — Monsieur Baragnon, vous ne devez pas interrompre. Vous aurez la parole après M. Louis Blanc, et vous n'avez pas la patience de l'entendre !
M. Baragnon. — Monsieur le président, vous n'avez donc pas entendu ce qu'a dit l'orateur?
M. le Président. — Ce sont ceux qui usent de la tribune qui devraient surtout s'abstenir d'interruptions.
Plusieurs membres de la droite, s' adressant à rorateur. — Concluez! concluez!
M. Louis Blanc — Je vais conclure, accordez-moi cinq minutes.
Je ne suis pas ici pour mon plaisir.
L'inconvénient qu'il y aurait à mettre le gouvernement de M. Thiers en question est un argument absolument sans fondement.
Grâce au ciel, la popularité de M. Thiers est immense en ce moment... (Exclamations à. droite.) Des élections nouvelles lui
donneraient, selon moi, une majorité incalculable... (Oh! oh! à droite), oui, incalculable...
M. Baucabne-Leroux. — Pas dans votre parti!
M. Louis Blanc. — ... et à son pouvoir une consistance qu'aucun pouvoir n'eut jamais. C'est lama conviction, et c'est pour cela que je dis que, loin d'être un argument en faveur de la dissolution de l'Assemblée, la nécessité de consolider le gouvernement de M. Thiers est un des arguments les plus forts & faire valoir en faveur de la dissolution. {Applaudissements à gauche.)
M. Poubert. — M. Thiers vous a dit qu'il ne voulait pas de la dissolution de l'Assemblée.
M. Monnet. — M. Thiers combat la dissolution.
M. Louis Blanc. — Quant à l'ingérence de la Prusse... (Nouvelles réclamations à droite.)
M. Keller. — Ne nous parlez donc pas de la Prusse I
M. Louis Blanc. — Je suis navré que cette objectiori ait été produite, et je suis humilié d'avoir à y répondre.
M. Savary et plusieurs autres membres. — Mais qui en a parlé? L'objection n'a pas été faite.
M. Louis Blanc — L'objection a été faite. Elle a été faite partout, au dehors... (Non! non!) et il importe, conséquemment, de la réfuter, parce qu'elle est dans un certain nombre d'esprits.
M. le comte de Maillé. — Ce sont vos journaux qui en ont parlé.
M. Louis Blanc. — Vous parlez des journaux! Pardonnez-moi de ne pas professer le même dédain que vous pour l'opinion publique. (Humeurs diverses.)
Oui, je suis navré que cette objection ait été produite. Non que l'orgueil national soit aujourd'hui de saison. L'orgueil national exagéré! Hélas! nous savons où il mène, et nous savons comment on l'expie ; mais si la modestie est la vertu de la victoire, la dignité est la vertu de la défaite. (Mouvements divers.)
Du reste, ces appréhensions sont vaines. Nos rapports avec la Prusse... (interruptions à droite) ayant été réglés définitivement; le succès de l'emprunt le plus colossal dont il soit fait mention dans l'histoire ne permettant pas le moindre doute sur l'étendue de nos ressource et sur la solidité de notre crédit, et M. de Bismark... (nouvelle interruption) et M. de Bismark ayant pour garants de la fidélité de la France à tenir ses engagements les preuves nombreuses qu'elle en a données sous les régimes les plus divers, au milieu des circonstances les plus critiques, ces appréhensions
sont parfaitement vaines, je le répète, et c'est là un argument à rayer de nos esprits et de nos cœurs.
Plusieurs membres a droite. — Concluez! concluez!
V. Louis Blanc. — A vous maintenant, messieurs, d'examiner, si, placés comme vous Têtes, au-dessus de tout soupçon de faiblesse et libres d'user ou de n'user pas contre vous-mêmes du droit de dissolution que seuls vous possédez, vous n'agiriez pas avec sagesse, avec patriotisme, avec désintéressement, en coupant court aux inquiétudes çt aux maux d'une situation précaire, en mettant fin à des agitations qui tendent à décrier le gouvernement des assemblées, en déjouant lea calculs du césarisme, qui suit de l'œil nos agitation* et se tient prêt à en profiter, en ne faisant pas consister votre dignité à craindre le scrutin, à le fuir, et en provoquant par un appel aux urnes, une décision solennelle qui mît en pleine lumière ce que la nation ne veut pas et ce qu'elle veut. (Très bien/ très bienl — Applaudissements à gauche.)
Commission des Trente.
Assemblée nationale. — Séance du 12 mars 1873.
M. Louis Blanc. — Messieurs, je viens combattre l'article 5 de la commission des Trente pour des motifs très différents de ceux que l'honorable M. de Guiraud vient de faire valoir devant vous.
La première raison pour laquelle je repousse cet article, c'est qu'il est le résultat d'une transaction dont la signification me paraît obscure et dont je redoute la portée.
Lorsque, dernièrement, M. le président de la République est monté à cette tribune, vous savez dans quel état d'anxiété étaient tous les esprits. On se demandait si nous devions rester longtemps encore dans ce provisoire dont l'honorable M. Duvergier de Hauranne vient de vous dépeindre les résultats funestes ; si nous devions rester longtemps encore dans cette prétendue trêve des partis qui ne sert qu'à donner la fièvre à tous les partis, et si l'adhésion du gouvernement au travail de la commission des Trente signifiait ou l'abandon par M. Thiers ou l'adoption par M. le duc de Broglie et ses amis de cette déclaration citée bien souvent, mais qui ne saurait être trop souvent citée : « La République existe... » (murmures à droite) « vouloir autre chose serait vouloir une révolution, et la plus redoutable de toutes. « (Très bien ! et applaudissements à gauche.)
Voix à droite. — Il n'a pas dit cela !
M. Louis Blanc — Je cite textuellement les termes du message.
Un membre a droite, — Imprimé, mais non prononcé !
M. Louis Blanc. — Oui, messieurs, voilà ce qu'on se deman-
dait. Un débat avait eu lieu, qui n'avait fait qu'épaissir autour de nous les ténèbres, et la France, lasse d'avoir toujours peur du lendemain, attendait que la lumière se fît.
La lumière s'est-elle faite ? Messieurs, si j'avais à résumer le discours de M. le président de la République, je le résumerais dans les termes que voici : il est difficile et il serait très dangereux, dans les circonstances actuelles, d'être trop clair. (Rires et mouvements divers.) Je ne répéterai pas à cette occasion le fameux mot de Benjamin-Constant : « On ne gouverne pas un peuple avec des énigmes ! » Non, messieurs, le langage tenu par M. le président de la République, est, suivant moi, celui d'un chef d'Etat prudent; il témoignait d'embarras très nombreux, très considérables; il témoignait de difficultés que, certainement, M. le président de la République n'a pas créées, et il est équitable d'en tenir compte. Je comprends donc parfaitement que, dans son discours, il ait usé de ménagements infinis; que, se tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, il se soit étudié à n'offenser ni les susceptibilités des uns en disant trop, ni les susceptibilités des autres en ne disant pas assez. (Mouvements divers.)
Cela, je le comprends ; mais qu'il ait cru, qu'il ait pu croire qu'il mettrait, selon ses propres expressions, le pays à l'abri d'un gouvernement régulier, en se concertant avec M. le duc deBroglie et ses amis pour l'institution d'une seconde Chambre et la modification de la loi électorale, voilà, je l'avoue, ce qu'il m'est absolument impossible de comprendre. (Très bien, très bien/ à l'extrême gauche.)
Je vais expliquer pourquoi; mais, auparavant, permettez-moi une courte remarque qui m'a été suggérée par le pathétique appel de M. Thiers à l'esprit de tolérance.
Si l'on nous avait présenté un projet qui ne blessât pas, dans ce qu'elles ont de plus intime, mes croyances politiques, un projet qui, comme le croit M. Duvergier de Hauranne, fût un pas vers le régime qui m'est cher; si seulement on nous avait présenté un projet qui laissât la porte ouverte à des concessions que ma conscience n'eût pas à réprouver, eh bien, messieurs, je vous le déclare, je ne me serais pas séparé du gouvernement-; et en cela je serais resté fidèle à la politique qui a été suivie dans cette Assemblée par les représentants du parti que je sers ; car, messieurs, s'il est une justice qu'on ne puisse leur refuser, c'est que, toutes les fois qu'ils l'ont pu sans forfaire à leurs principes, ils ont subordonné patriotiquement, courageusement, leurs préférences et leurs
vues particulières à la nécessité de soutenir un pouvoir dont la consolidation était liée au triomphe de ces deux grands intérêts, la libération du territoire et le maintien de la République. (Très bien/ très bien/ à gauche.)
Et rien n'a pu les détourner de cette politique d'abnégation, pas même leâ attaques injustes dirigées plus d'une fois contre eux, du haut de cette tribune, par les ministres du pouvoir qu'ils soutenaient. (Vive approbation et applaudissements à gauche.)
Nous avons, jusqu'à présent, voté dans le sens que je viens de vous indiquer, et, aujourd'hui, nous voterions encore dans le même sens si l'intérêt de la République l'exigeait. Mais c'est précisément parce que, selon nous, et contrairement à l'opinion émise tout à l'heure par l'honorable M. Duvergierde Hauranne, nous croyons que le sacrifice d'opinion qu'on exigerait de nous en cette circonstance, nous éloignerait du but, au lieu de nous y conduire, c'est pour cela que ce sacrifice, nous ne le ferons pas. Non, nous ne donnerons pas la sanction de nos votes à la modification de la loi électorale par ceux qu'effrayent les aventures du suffrage universel. (Nouvelle approbation à gauche.) Non,nous ne nous reconnaîtrons pas le droit, nous les mandataires, d'altérer le mandat que nous avons reçu et de rayer de la liste électorale une fraction quelconque de ceux qui nous ont envoyés ici. (Très bien ! très bien! sur divers bancs à gauche.) Et si l'unité de la représentation nationale doit être brisée; si de notre décision doit sortir l'inévitable conflit de deux Chambres rivales, nous ne voulons pas avoir à nous reprocher plus tard d'avoir concouru à faire au régime qui, comme je le disais, nous est cher, une existence troublée. (Marques d'assentiment à gauche.)
Ce n'est pas que nous tremblions pour l'avenir de la République. (Murmures à droite.) Elle vit, et elle vivra ! (Mouvement. — Oui/ oui/ Bravos à gauche») J'en atteste le caractère formidable et le nombre des épreuves qu'elle a traversées sans y périr. (Très bien! très bien/ à gauche.)
J'en prends à témoin l'histoire même de réminent homme d'Etat qui a charge aujourd'hui de ses destinées, et qui, après l'avoir si longtemps regardée comme impossible, a dû finir par la proclamer nécessaire (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche. — • Bruit à droite.)
Et s'il me fallait une preuve de la généralité des intérêts qu'elle embrasse, eh bien, cette preuve, je la tirerais de ce fait éclatant
que, toutes les fois qu'il y a eu pour la nation un péril suprême, elle s'est ralliée autour de la République,
A droite. — Allons donc !
A gauche. — Oui ! oui ! — Très bien I très bien !
M. Louis Blanc. — ... comme à l'époque où l'Europe entière se levait contre nous, et comme après le désastre de Sedan, alors qu'à ce grand cri : La patrie est en danger ! se mêlait cet autre grand cri : Vive la République 1 {Applaudissement à gauche. — Humeurs à droite.)
Je le répète, nous ne craignons pour la République aucune défaite irréparable ; mais il est de notre devoir de lui épargner des luttes dont notre pays aurait à souffrir. Et c'est pour cela que nous ne voulons pas d'une seconde Chambre — chambre de résistance, où les adversaires de la République auraient leur place marquée d'avance et où ils pourraient organiser tout à leur aise leur gouvernement de combat ! [Rires approbatifs à gauche.)
Oh ! je suis loin de penser que M. Thiers l'entende ainsi. Non : Le goût de M. Thiers pour lés secondes Chambres lui vient de l'école politique à laquelle il appartient. Sa doctrine a toujours été celle de l'équilibre des pouvoirs : en cherchant à la faire prévaloir, il reste lui-même. (Chuchotements à droite.)
Mais ce qui m'étonne, c'est qu'il s'adresse, pour l'institution d'une seconde Chambre, lui, gardien de la République, à des royalistes. Ce que je ne m'explique pas, c'est que, pénétré comme il l'est de l'idée si péremptoirement exprimée par M. le garde des sceaux, à savoir que vous ne pouvez exercer votre pouvoir constituant dans toute son intégrité, il vous presse cependant de trancher la question d'un sénat, laissant le reste à vos successeurs, et divisant ainsi, entre deux assemblées très différentes, une besogne qui ne saurait être bien faite que par une seule. (Trfa bien ! très bien/ sur divers bancs.)
Et ce que je ne m'explique pas davantage, c'est qu'il fasse passer la nécessité d'une seconde Chambre avant celle de déterminer d'une manière précise le régime auquel une seconde Chambre s'adaptera. Comme si une conception politique pouvait avoir une valeur quelconque, lorsque chacune de ses parties n'a pas été conçue en vue de l'ensemble et du principe qui dominera cet ensemble !.., (Marques d'adhésion et d'approbation à gauche.) Comme si le mérite de toute loi organique ou constitutionnelle ne se tirait pas de ses rapports avec le type de gouvernement qu'elle est destinée à réaliser 1 (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.) Comme
si c'était pure affaire de hasard, par exemple, que la pairie anglaise soit héréditaire et que le sénat américain soit électif!
Un membre. — Et le sénat belge ?
M. Louis Blanc. — Et puis, messieurs, pourquoi nous demander de voter « rengagement *, — je cite les termes mêmes du rapport, — de créer une seconde Chambre? Pourquoi nous demander d'en, voter le principe, sans que nous sachions ni ce qu'elle fera, ni de quels éléments elle sera composée, ni même si ces éléments existent ? Pourquoi nous demander, — avec peu de souci de notre dignité, pardonnez-moi ma franchise, — de ressembler à cet écrivain dont un homme d'esprit disait : Il fait une phrase et ensuite il cherche ce qu'il mettra dedans ? (Rires et mouvements divers.)
La nécessité de nous prononcer dès à présent, sur l'heure, les yeux fermés ou à demi fermés, en faveur d'un principe qui n'entrera en action que lorsque cette Assemblée ne sera plus, cette nécessité est-elle donc si pressante qu'il n'y ait pas une minute à perdre? Et l'excellence du principe est-elle si manifeste, si évidemment indiscutable, que nous devions voter d'emblée?
Pour moi, messieurs, si j'avais à le discuter un peu à fond, ce principe qu'on nous donne comme excellent et nécessaire, je dirais :
Que le système des deux Chambres ressemble assez à je ne sais quelle voiture fantastique qui aurait deux roues dont l'une irait dans un sens et l'autre dans un sens différent ou opposé ;
M. de Césanne. — Citez-nous un pays, un seul, qui soit gouverné par une seule Chambre! Une charrette vaut mieux qu'une brouette I
M. Louis Blanc. — Je dirais qu'au point de vue politique, une seconde Chambre n'est concevable qu'autant qu'elle correspond à un intérêt parfaitement distinct de celui qui est représenté par la première ; que, dans ce cas, il y aura lutte, et que cette lutte aboutira, tôt ou tard, à une de ces victoires qu'on nomme révolutions ;
Je dirais que ces prétendus pouvoirs modérateurs dont on parle tant n'ont jamais rien modéré et, en revanche, ont tout entravé;
A gauche. — C'est vrai I
M. Louis Blanc. — Que, s'ils ont la force, il suivront le mouvement, et que, s'ils ne l'ont pas, ils le détermineront. (Vif assentiment à gauche)
Je dirais, en ce qui touche la pairie anglaise, que le bili de réforme, l'émancipation des catholiques, l'abolition du commerce des nègres, la réforme des lois criminelles, l'extension de Yhabeas corpus, en un mot toutes les mesures de progrès, ont rencontré, de la part de la Chambre des lords, des résistances toujours passionnées, quelquefois furieuses, et qu'il a fallu dompter, au risque de catastrophes. (Mouvements divers.)
Un membre. — Gomment, dompter?
M. Lambert de Sainte-Croix. — Dompter par la discussion !
M. Louis Blanc. — En ce qui touche le sénat américain, je dirais que ce fut de sa complicité permanente et systématique avec les esclavagistes que naquit pour les Etats-Unis la plus formidable guerre civile qui fut jamais.
Je dirais enfin que pour tenir en échec le despotisme d'une Assemblée unique, despotisme, je le reconnais, très redoutable, le meilleur moyen serait celui qui consisterait à réprimer ses excès sans éveiller sa jalousie, sans irriter son orgueil... (légère rumeur.)... celui qui résulterait, comme cela se pratique aux Etats-» Unis, du droit donné au pouvoir judiciaire d'annuler les lois inconstitutionnelles, sans bruit, sans éclat, sans provocation, au fur et à mesure de leur application à des cas particuliers. (Interruptions diverses.)
Puis, voulant appeler à mon aide une autorité imposante, je rappellerais qu'en 1848, dans le comité de constitution, l'unité de la représentation nationale fut très éloquemment, très logiquement défendue ,et au nom de la prudence, par qui? par l'honorable M. Dufaure ! (Chuchotements.)
Mais le temps n'est pas aux discussions théoriques ; la question qui presse, c'est celle de savoir dans quel esprit, dans ,quel but, et pour quel usage la commission des Trente vous a proposé l'article 4, devenu l'article 5.
Un membre. — Ce n'est pas la commission, c'est le gouvernement qui l'a proposé !
M. Louis Blanc. — Eh bien, sur ce point, je dois rendre cette justice à M. le rapporteur, qu'il s'est exprimé très sincèrement et en toute franchise.
« Il faut, nous a-t-ildit, protester contre le principe brûlai et démagogique du nombre.
« Il faut établir un pouvoir dont l'entrée sera réservée aux citoyens les plus distingués par leur intelligence, par leurs lumières,
par les services rendus, par les grands intérêts sociaux qu'ils représentent»
« Il faut chercher partout des défenseurs à la société, que menacent des innovations téméraires. »
Voilà donc, messieurs, la souveraineté du nombre dénoncée comme un principe brutal et démagogique par des hommes que cette souveraineté a envoyés ici (très bien I à gauche^ qui lui doivent la puissance qu'ils exercent en ce moment, et dont la prépondérance dans cette Assemblée repose sur des votes qui ne se pèsent pas, que je sache, mais qui se comptent I (Très bien! très bien l à gauche.)
Voilà des parlementaires, membres de la majorité, qui ébranlent de leurs propres mains les bases sur lesquelles le pouvoir des majorités repose ! (Nouvelle approbation à gauche.)
. Eh bien, nous nions, nous, membres de la minorité, que la souveraineté du nombre, cette souveraineté dont on s'arme chaque jour ici contre nous, que cette souveraineté du nombre soit un principe brutal et démagogique.
A gauche. — Très bien ! très bien !
M. Louis Blanc. — Oh ! elle est cela sans doute partout où la liberté n'est pas là pour la guider et pour l'éclairer. Mais partout où la liberté assure aux hommes d'élite le moyen d'exercer autour d'eux la légitime influence qui leur appartient, qu'arrive-til? Il arrive, messieurs, que ces hommes d'élite ont, en réalité, autant de votes qu'ils peuvent en gagner par leur parole et par leurs écrits à la cause qu'ils défendent. (Vive adhésion à gauche.) De sorte que le suffrage universel a pour résultat l'identification du pouvoir d'une minorité éclairée avec le pouvoir d'une majorité convaincue. Voilà en quoi consiste l'excellence de ce suffrage universel dont M. le duc de Broglie redoute si fort les aventures. (Très bien! très bien! à gauche.)
Autre singularité ! M. le duc de Broglie et ses amis semblent croire qu'une seconde Chambre est absolument nécessaire comme réunion d'hommes distingués par leurs lumières et leur position sociale. Serait-ce donc que cette Assemblée-ci, dont ils font euxmêmes partie, n'aurait pas, à leurs yeux, les conditions requises? (Interruptions.)
Un membre à droite, — Ce n'est pas la question !
M. Louis Blanc. — Mais quoi! c'est cette Assemblée, issue du principe brutal et démagogique de la souveraineté du nombre, que vous voulez presque omnipotente ! c'est cette Assemblée qui porte
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la tache originelle de la démagogie, que vous déclarez capable et digne de régénérer la France, de la reconstituer, de la sauver 1 Vit-on jamais humilité plus profonde aboutir à des prétentions plus hautaines? (Applaudissements à F extrême gauche.)
Pour ce qui est de l'utilité d'une seconde Chambre, comme digue aux innovations téméraires, j'admettrais cette utilité, si d'une part M. le duc de Broglie et ses amis étaient infaillibles, et si cette infaillibilité me rassurait contre le danger de les voir prendre pour des innovations téméraires des réformes prudentes, et si, d'autre part, puisqu'on parle de torrents, je ne savais pas que ce sont précisément les digues qui font les torrents, quand elles tombent... (Exclamation* ironique» à droite* — Très bien! très bien! à gauche.).,. Vieille vérité, qu'on s'étonne d'avoir à répéter sans cesse, puisque, à cet égard, l'histoire est pleine d'enseignements, et qu'il est très peu de révolutions violentes qui ne soient pas nées de quelque Chambre de résistance ou de quelque gouvernement de combat. (Très bien! très bien/ à gauche.)
Ce qui est certain, c'est que le sentiment qui domine le rapport et qui fait que M. le rapporteur veut une seconde Chambre, c'est la crainte des élections prochaines. (Marques d'assentiment à gauche.)
Cette crainte, M. le marquis de Castellane l'éprouvait, lui aussi, quand l'autre jour il vous disait : « Ce que nous pouvons aujourd'hui, dans quelques mois, nous ne le pourrons plus. » Mais lui, du moins, il parlait net, il allait droit au but, il vous demandait la monarchie.
D'où vient, messieurs, que M* de Broglie et ses amis dont, je le suppose, les convictions monarchiques ne font que sommeiller... (rires et applaudissements à gauche) d'où vient, dis-je, que M. le duc de Broglie et ses amis n'ont pas la même impatience que M. le marquis de Castellane? D'où vient qu'ils ne sont pas aussi touchés que lui de ces paroles qu'il a citées et qui viennent d'une autorité qui doit être chère à M. le duc de Broglie, puisqu'elles sont de son père! « Attendre pour attendre est le plus certain des périls et le pire des dangers. * Pourquoi, messieurs? Ah 1 c'est qu'ils sentent bien que ce pouvoir constituant qu'ils revendiquent avec tant d'insistance, il leur est impossible de l'exercer dans toute son intégrité. (Protestations à droite.)
M. le MAHQU19 d'ANDËLARRE. — C'est ce que nous verrons !
M. Louis Blanc. — Messieurs,, les tentatives de fusion ne sont un mystère pour personne. Elles ont échoué et elles devaient
échouer. (Dénégations sur quelques bancs du centre droit.) Oui, messieurs, elles devaient échouer, et je vais vous dire pourquoi, — et ce m'est un double plaisir de le dire, puisque cet insuccès même honore les convictions d'une partie des membres de cette Assemblée, — elles ont échoué parce que la foi politique des légitimistes est une foi religieuse... (exclamations à droite) , parce qu'il est dans la nature d'une foi religieuse de ne pas se prêter aux transactions, et parce qu'un monarque de droit divin... (Nombreuses réclamations à droite.)
Plusieurs membres. — C'est cela !
M. Louis Blanc. — ... et parce qu'un monarque de droit divin ne saurait être conduit, par des considérations purement humaines, à faire bon marché d'un pouvoir qu'il croit tenir de Dieu. (Allons donc/ allons donc/ à droite.)
M. de Larochefoucauld, duc de Bisaccia. — C'est du roman !
M. Depeyre. — C'est un argument auquel vous ne pouvez croire ! Il est indigne de votre talent 1
M. Louis Blanc. — De là l'évolution de parti dont le rapport témoigne.
M. le duc de Broglie et ses amis ont évidemment changé d'alliés, mais j'estime — et il me semble que je leur fais honneur en le disant, — qu'ils n'ont pas changé d'adversaires. Impuissants à renverser la République de haute lutte, ils se sont demandé s'ils ne pourraient pas la modeler à leur usage, selon leurs vues...
Un membre au centre. — C'est M. Thiers qui a proposé cela!
M. Louis Blanc — ... s'ils ne pourraient pas, qu'on me passe le mot, la monarchiser. Ils se sont dit, sans doute, qu'en politique comme en histoire naturelle, une tête de femme sur un corps de poisson ne sera jamais qu'un monstre, et que les monstres ne vivent pas ou vivent peu. (Rires à gauche. — Bruit à droite.)
M. le comte de Rességuier. — C'est sans doute pour cela que la République n'a jamais vécu longtemps en France !
M. Louis Blanc — Eh bien, c'est là un calcul auquel des républicains ne peuvent pas, selon moi, se prêter.
A M. Laboulaye, nous disant : Une seconde Chambre est compatible avec la République! je réponds: c'est vrai, mais une république n'est pas compatible avec une seconde Chambre instituée en vue de la monarchie... (Très bien! très bien! à gauche.)
M. Passy. — Nous verrons cela!
M. Louis Blanc — ... telle, que M. le duc de Broglie et ses amis nous la donneraient, quelle que puisse être d'ailleurs la
nature des propositions que le gouvernement va vous faire ; car, veuillez ne pas oublier ce que vous disait M. le duc de Broglie, hier : qu'il ne connaissait pas les propositions du gouvernement, et, qu'à cet égard, ils se réservaient, lui et ses amis, une liberté absolue 1
Au banc des ministres. — Et nous aussi I
M. Louis Blanc. — A M. Laboulaye, nous menaçant du césarisme, dans le cas où nous n'aurions pas une seconde Chambre, je réponds que le premier Bonaparte trouva dans le Conseil des An* ciens le point d'appui qui lui permit de renverser le Conseil des Cinq Cents. De sorte que c'est au système des deux Chambres que remonte, en France, le césarisme. (Exclamations en sens divers. — Mouvement prolongé.)
Je repousse donc la seconde Chambre, parce que je suis de ceux qui veulent la république, non pas, comme on le dit si souvent sans expliquer le mot, la république radicale, en tant qu'opposée à la république conservatrice. Non ! la république que nous voulons, c'est une république tolérante, appelant à elle tous les hommes de bonne volonté ; c'est une république, non pas conservatrice seulement... (ah/ ahl à droite), mais à la fois conservatrice et progressive... (vives marqua et approbation et applaudissements à gauche), non pas seulement amie de l'ordre, mais aussi amie de la liberté.
Voix a droite. — Nous aussi, nous voulons l'ordre et la liberté!
M. Louis Blanc. — Je dis conservatrice et progressive, par cette raison bien simple : que nulle société n'étant parfaite, et toute société étant perfectible, il n'est pas de régime qui ne pré-, sente, en même, temps que des intérêts très respectables à garantir, des abus à réformer. (Nouveaux applaudissements à gauche.)
Je dis amie de l'ordre et de la liberté, parce que, suivant moi, ce sont là deux termes absolument inséparables; car Tordre, messieurs, ce n'est pas une halte d'épuisement entre deux révolutions, le calme plat entre deux naufrages. L'ordre est la régularité dans le mouvement... (Très bien/ très bien/ à gauche. — Bruyantes exclamations à droite); Tordre, c'est ce qui remplace le combat par la discussion, l'appel aux armes par l'appel aux urnes.
H. le duc de Harmier. — Aux urnes funéraires ! (Bruit.)
M: Louis Blanc. — L'ordre, c'est ce qui rend la répression inutile substitué à ce qui la rend nécessaire.
Gela, messieurs, c'est Tordre ; mais cela, c'est aussi la liberté, ( Vifs applaudissements à gauche. )
(Lorateur recueille, en regagnant sa place, les' chaleureuses fili u citations de ses collègues de la gauche.)
Louis Blakc. — Discourt. Il
Loi sur les Maires.
Assemblée nationale^ — Séance du 13 janvier 1874.
Mbssiburs^
; Le projet de loi qui vous est soumis porte une si rude atteinte à l'existence communale ; il s'attaque si directement à ce principe électif qui est aujourd'hui la base de notre droit public ; il donne un démenti si formel à ces idées de décentralisation administrative qui avaient paru dominer jusqu'à présent dans cette Assemblée ; il risque d'apporter une perturbation si profondedans l'administration de 36,000 communes, et de causer aux habitants des campagnes un mécontentement si Vif... (Okf okf Û droite. —- Approbation à gauche.)
f Un membre. — Oh voit tjue vous n'habitez pas la campagne !
' M. Louis Blanc. — .;. qu'on aurait pu s'attendre à le voir appuyé sur des motifs d'une gravité immense, manifeste. Et cependant/ quand on lit l'exposé des motifs, qu'y trouve-t-oii en fait de considérations péremptoirèâ ou même formulées^ d'une manière précisée fiien, absolument rien. A' ces maires, dont on prétend retirer la nomination aux conseils municipaux pour la donner* au pouvoir central, que reproche l'exposé des riiotifs? Est-ce d s avoir failli dans 'l'exercice de* fonctions ipé'd&les* qui leur sont attribuées par la 'tei^dmrte délégués du gouvernement? Est-ce, par exemple, d'avoir mis trop pe« de zèle à dresser les listçs électorales, ou d'avoir dressé avec .^négligence les tableaux de recensement poiir te tirage au &0rt^ou bien fcntfore de Savoir pas tenu la main soit à la pubfio&*ton\ soit à f exécution des loî^
LOI SUR LES MAIRES ifd
et règlements? L'exposé des motifs ne spécifie rien de semblable. Tout ce qu'on se borne à nous dire, c'est que, trop souvent, le gouvernement a en à -constater de la part des maires un refus de concours.
Un refus de concours! Voilà, messieurs, une accusation bien vague. Il aurait fallu nous apprendre en quoi ce refus de concours a. consisté. Car si cela signifiait qu'en général les maires élus n'ont pas servi d'auxiliaires au pouvoir dans sa lutte contre le suffrage universel, «loin d'avoir été au-dessous de leur mission, ils s'eq seraient montrés dignes. (Marques d'adhésion à gauche.)
M. le vice-président du conseil disait hier : L'état actuel des municipalités en France ne peut pas durer plus longtemps sans un danger réel pour la régularité de l'administration.
Eh bien, M. Beulé, qui naguère encore faisait partie du cabinet, M. Beulé disait, au mois de juin dernier, dans une circulaire bien connue : « Les administrations fonctionnent avec régularité. »
■îCe rapprochement parle de lui-même; ce sont les ministres qui nous apprennent qu'avant le 24 mai tout allait bien dans l'administration, et qu'aujourd'hui tout y va mal. A qui la faute? {Très èienf trè* bien! à gauche.)
Grâces soient rendues, messieurs, à la minorité de votre com mission I Elle a demandé des preuves, elle a demandé des chiffres ; et la nécessité de substituer à des allégations vagues des faits précis a. nais en pleine lumière — je vais le démontrer, — l'impuissance du gouvernement à justifier l'arrêt qu'il vous presse de 'porter contre les municipalités électives.
Il résulte, en effet, d'une statistique officielle, émanée du ministère de l'intérieur et communiquée à votre commission, que, depuis le 1 er mai 1871 jusqu'au 5 décembre 1873, le pouvoir central a révoqué ou suspendu de leurs fonctions 445 maires et adjoints parmi ceux que leq conseils municipaux sont appelés à élire, et 23 parmi ceux que le gouvernement nomme lui-même^
Qr r il y. a en France 71,867 maires et adjoints qui sont élus par les conseils municipaux, et 1,223 qui sont nommés par le pouvoir central. D'où la conséquence, que, relativement parlant, les délinquants sont trois fois moins nombreux dans la catégorie des municipalités électives que dans la catégorie des municipalités à là nomination du pouvoir centrât!. (Applaudissements à gauche.) "' % Cest la condamnation du projet de loi par l'arithmétique. Libre au gouvernement de trouver que 445 sur près -de 72,000, c'est beaucoup, mais alors il devrait trouver que 23 sur 1,223,
c'est bien davantage. Et, pour qu'une pareille conclusion lui ait échappé, il faut qu'il manque, à un degré fort extraordinaire, du sentiment des proportions. (Mouvement. — Rires approbatifs à gauche.)
Et maintenant, voyons de quels délits maires et adjoints sont accusés.
Le document officiel que j'ai cité tout à l'heure montre que le gouvernement du 34 mai a frappé 42 maires et adjoints pour faits politiques.
Quels faits politiques ?
S'agirait-il, par hasard, d'actes indiquant des tendances trop peu cléricales, ou des opinions trop républicaines? Voilà ce qu'il aurait fallu nous dire... (Rumeurs à droite.)
A gauche. — Oui ! oui ! — Très bien !
M. Louis Blanc, — ... et nous dire en termes très clairs, pour que nous fussions bien sûrs que, dans la pensée du gouvernement, la liberté de conscience appartient aux maires comme aux autres hommes, et que leur crime n'est pas d'être républicains sous la République. (Approbation à gauche.)
Mais il y a eu 46 cas de révocation ou de suspension pour faits d'indignité personnelle, soit. Seulement il n'est pas facile de comprendre comment, pour enseigner la morale à une trentaine de maires et d'adjoints, le meilleur moyen serait d'enlever leur caractère électif aux magistrats de nos trente-six mille communes. Les conseils municipaux sont-ils moins intéressés que le gouvernement à fixer leur choix sur des hommes d'honneur? Sont-ils moins bien placés que lui pour les connaître?
Sous l'Empire, les maires étaient à la nomination du gouvernement. Eh bien, sous l'Empire, 255 fonctionnaires municipaux furent, non pas, remarquez-le bien, révoqués pour cause d'indignité personnelle, mais poursuivis pour crimes, et trois durent être punis de la peine des travaux forcés.
Tel serait, messieurs, s'il y avait équité à conclure du particulier au général, le surcroit de garantie que nous assurerait la nomination des maires par le gouvernement !
Restent les faits administratifs; mais, à l'égard de ceux-là comme à l'égard des faits d'indignité personnelle, le gouvernement n'est pas désarmé, que je sache. Est-ce que son droit de révocation ne s'applique pas précisément à des fautes de cette nature? Et ces fautes sont-elles donc à ce point multipliées, que le bras du gouvernaient se lasserait à frapper les coupables ?
Messieurs, le nombre de ces coupables est de 98, et, ne l'oubliez pas, il y a, en France, je le répète, près de 72,000 maires et adjoints. En vérité, la logique de nos hommes d'État est singulière. Quoi ! parce que sur un nombre très considérable de fonctionnaires municipaux quelques-uns auront commis des fautes, que la loi n'a pas été sans prévoir et qu'elle a fourni au gouvernement le moyen de réprimer, il faudra que toute une vaste organisation politique soit bouleversée de fond en comble, et que ie droit d'avoir des magistrats selon leur cœur soit enlevé dans 36,000 communes à plusieurs milliers de citoyens !
Convenons, messieurs, que voilà un remède prodigieusement disproportionné au mal. (Applaudissemenlt à gauche.)
Le mal, il est dans le projet de loi qu'on vous propose ; il est dans la brèche faite aux conditions essentielles de la vie communale, conditions dont la première est que le gérant de la commune soit l'homme de la commune.
Des deux caractères dont les maires sont revêtus : d'une part, comme représentants des intérêts communaux; d'autre part, comme délégués du gouvernement, M. le vice-président du conseil estime que le second doit avoir la prééminence. Je lui en demande bien pardon, mais c'est justement le contraire qui est vrai.
H. le vice-président du conseil m'accordera bien, j'espère, qu'il ne saurait y avoir des administrés sans un administrateur, une gestion sans un gérant. Donc, le caractère des maires, comme gérants, comme administrateurs de la commune, n'a rien d'artificiel, rien de conventionnel ou de transitoire. Ce caractère, ils le tiennent de la nature des choses ; ils le possèdent, parce qu'il est impossible qu'ils ne le possèdent pas.
Mais il n'en est pas de même de leur caractère comme délégués du pouvoir central. Le système qui consiste à ajouter à leurs fonctions municipales des fonctions politiques, ce système peut avoir de grands avantages, notamment au point de vue de l'économie ; mais enfin, il n'a rien de fondamental. La preuve, c'est qu'il a été combattu par d'éminents publicistes, et, entre autres, par Benjamin Constant, comme établissant une confusion très fâcheuse entre des rôles qui, suivant eux, ne doivent pas être confondus.
Je n'examinerai pas ici — parce que ce n'est pas le moment — la question de savoir si ces publicistes ont tort ou raison ; s'il serait bon de détacher le domaine municipal du domaine politique ; s'il serait désirable que les maires gardassent leurs attribu-
tions comme gérants de la commune, et que leurs attributions comme délégués du pouvoir central fussent transférées à des commissaires spéciaux. Mais, quelque opinion qu'on se forme à cet égard, toujours est-il que les maires n'ont pas été créés pouf, être agents de l'État : ils ont été faits agents de l'État parce qu'ils étaient maires. (C'est celai — Très bien! très bien! à gauche.)
De sorte qu'en réclamant la prééminence pour celui de leurs deux caractères qui n'a qu'une valeur relative, qu'une physionomie d'emprunt, M. le vice-président du conseil a interverti de là façon la plus singulière l'ordre naturel des choses. Ce qui est vrai, ce qui est logique, ce qui est conforme aux principes, c'est que dans le système qui assigne tout à la fois aux maires des fonctions politiques et des fonctions municipales, ils soient soumis à l'autorité du gouvernement pour les premières, et seulement à sa surveillance pour les secondes. Mais autant cette surveillance est salutaire lorsqu'elle se borne à retenir les magistrats municipaux dans la sphère qui leur est propre, autant elle deviendrait dangereuse le jour où elle les empêcherait de s'y mouvoir avec indépendance et dignité. (Très bien/ très bien/ à gauche.)
Gr, messieurs, que vous propose-t-on? D'enlever aux conseils municipaux la nomination des maires? La majorité de la commission a jugé que ce serait trop peu. De conférer au gouvernement le droit de prendre les maires en dehors du conseil municipal? La majorité de la commission a trouvé que ce serait trop peu encore, et que tout serait perdu si le premier magistrat de la commune n'était pas pris même eri dehors de la commune. (Très bien! très bien ! à gauche.) Qu'il y soit électeur, que son nom y soit inscrit au rôle d'une des quatre contributions directes, on veut bien lui en faire une obligation ; mais qu'il y soit domicilié, on n'a garde de l'exiger. Comme s'il n'était pas indispensable que l'administrateur vive au milieu de ses administrés pour connaître leurs besoins et leurfe vœux ! Gomme si, pour être chef d'une cotamimauté, la première condition n'était pas d'en être membre ! Comme si un maire pouvait être étranger à la famille communale, sans passer à ses yeux pour un intrus, pour un maître, j'allais dire pour un ennemi! (Applaudissements à gauche.)
Et ce n'est pas tout. Il était dit qu'on essayerait d'effacer jusqu'au dernier vestige de l'autonomie des communes.
Le droit d'avoir la haute main sur la police municipale, ce droit que la loi du 20 juillet 1791 attribuait si expressément au maire, et qu'en 1837 M. Vivien, parlant au nom d'une commission
LOr SUR LES MAI BBS iiSf
de la Chambre, déclarait:»* pouvoir être, en aucune façon, "regardé comme une délégation du gouvernement, c'est au gouvernement que la majorité de la commission le. livre I ...
Qu'importe, en effet, que les inspecteurs et les agents de policé soient nommés par le maire, s'il faut qu'ils soient agréés p4r le préfet ! Qu'importe que le maire puisse feff suspendre, si le préfet seul peut les révoquer ! Le pouvoir municipal 4 n'aura que l'ombre d'un droit dont le pouvoir central aura* toute la substance. ;(Afcwveltes marques d'approbation* à gauche.) - * ! - *'
Au reste, M. le rapporteur vous Ta dit : Dès que le gouvernement recouvre son influence sur les maires, il n'a nul intérêt à amoindrir leur autorité.
Avoir trouvé cela, messieurs, fait grand honneur à la sagacité de l'honorable M. Clapier (rire* sur quelques bancs à gauche) ; et, en être convenu, fait grand honneur à sa franchise. (Nouveau^ rires sur les mimes bancs.) . ».
Voilà donc où elle devait aboutir, cette grande campagne contre la centralisation administrative, cette campagne coaupencée sous l'Empire, et poursuivie depuis si vivement dans cette Assemblée^ Chose étrange! le gouvernement a beau, au milieu du câline le plus profond, être armé de toutes les ressources formidables qu'offre le régime de l'état de siège ; il a beau en user avec une rigueur.;. (on se récrie à droite) qui ne rencontre aucune résistance r et qui n'a d'égale que la sérénité de l'opinion... (1res bien/ très bien/ ei applaudissements à gauche); il a beau pouvoir tout ce qu'il vent et tout ce que la nation ne veut pas... (nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs), on a découvert soudain; qu'il a immensément besoin d'être fortifié et qu'il ne pouvait l'être que par une centralisation administrative poussée à l'excès. . j
Ah ! ce n'était pas ainsi .que pensait l'Assemblée, lorsqu'une commission nommée par vous, messieurs, proposait de restitué* l'élection des maires à toutes les villes de moins de 6,000-Ames, et, par l'organe de son rapporteur, exprimait l'espoir de la restituer à toutes les communes sans exception. Ce n'était pas ainsi que pensait l'Assemblée, lorsque l'honorable vicomte de Meaufc s'écriait : « Nous ne voulons plus dans nos communes- de souspréfets! » lorsque l'honorable M. Antonin Lefèvre-Pontalis disait à son tour: « L'élection des maires a été notre prqgrammfe d'opposition sous l'Empire ; il est juste qu'elle soit aujourd'hui notre programme de gouvernement ! » . • • . • J
M. Antonin Lefèvre-Pontalis. — Je n'ai pas changé d'avis, et je pense toujours de même.
M. Louis Blanc. — Tant mieux ! Et plût au ciel que tous nos collègues eussent le droit d'en dire autant ! , * Un membre au centre. — Ce serait bien malheureux!
ML Louis Blanc. — Ce n'était pas ainsi que pensait l'Assemblée. . .
Un membre au c&ntre. — Pas l' Assemblée, mais M. Thierst
M. Louis Blanc. — ... lorsque l'application sans réserve du principe électif aux maires et adjoints était solennellement consacrée par un vote auquel s'associèrent un si grand nombre de nos collègues qui siègent sur ces bancs; et, parmi eux, pour ne citer que quelques noms qui me reviennent en mémoire, je vois M. Lucien Brun, M. Dahirel, M. Raudot, M. leimron de Jouvenel, M. le duc d'Audiffret-Pasquier, M. le duc Decazes, ministre des affaires étrangères aujourd'hui;.. '(Sourires à gauche.) Qui nommerai-je encore?...
A gauche. — Tous ! tous !
M. Louis Blanc — ... un homme qui, lui, est resté fidèle à lui-même, H. le marquis de Franclieu. [Ah! ah! à droite. — Applaudissements à gauche.)
Vous ne l'avez pas oublié, messieurs, et soyez sûrs que personne en France ne Fa oublié, non, personne ratt mois d'avril 187i, les idées de décentralisation administrative dominaient à tel point dans cette Assemblée, que pour faire accorder au gouvernement le choix des maires dans les villes de 20,000 âmes et au-dessus, M. Thiers fut obligé de menacer de sa démission la majorité, qui, à cette époque, avait encore besoin de lui! (Très bien! et applaudissements à gauche.)
M. Yinav. — Il voulait donc la nomination des maires par le gouvernement 1
H. Gaslonde. — Gela prouve que M. Thiers envisageait la question des maires comme nous !
M. Louis Blanc — Ainsi, ce qu'on vous demande, messieurs, c'est de vous déjuger, c'est de donner à l'Europe le triste spectacle. . . (Oh ! oh! — Allons donc ! à droite. — Très bien ! très bien ! à gauche) d'un grand corps politique n'ayant sur les questions les plus vitales aucune opinion arrêtée, défaisant le lendemain ce qu'il a fait la veille, et jouant à ce jeu-là, en même temps que sa dignité, l'autorité morale de la loi. [Nouvelles exclamations à droite et au centre, — Applaudissements à gauche.)
Qu'on ne dise pas qu'il s'agit ici d'une loi provisoire ! Nous
savons trop ce que le provisoire vaut et ce qu'il coûte... (Mouvements divers.)
La vérité est que ceci est une loi de parti, une loi de /sirconstance. Or, messieurs, cette disposition à sacrifier à des circonstances qui passent les principes qui restent, n'est bonne qu'à décrier l'œuvre du législateur en lui étant tout caractère de stabilité. Il est, messieurs, quelque chose de plus subversif qu'une révolution momentanée dans la rue, c'est la révolution en permanence dans les lois. (Approbation à gauche.)
Et quelle est donc cette circonstance qui a conseillé au gouvernement le sacrifice de tant d'intérêts considérables? La réponse est dans l'esprit de tout le monde et elle a été faite par tout le monde. Le 4 avril 1871, vous applaudissiez un de vos collègues disant : Il faut élargir les institutions municipales pour préparer les élections politiques.
Eh bien, messieurs, c'est aussi pour préparer les élections politiques que, dans la pensée du gouvernement, il faut, aujourd'hui, non pas élargir, mais rétrécir les institutions municipales... (Nouvelles marques d'approbation à gauche.)
Pourquoi des moyens si opposés, quand le but est resté le même? Le résultat des élections explique tout : la réaction comptait sur les paysans, et les paysans lui ont fait défaut ; elle espérait trouver un point d'appui dans les villages, et les villages ont voté comme les villes.
M. Méplain. — Nous savons bien pourquoi !
M. Louis Blanc. — Dès lors, la décentralisation administrative est devenue odieuse à maint décentralisateur de la veille, et le gouvernement n'a plus songé qu'à élever partout des barrières entre lui et cette grande mer qui monte : le suffrage universel. (Applaudissements à gauche.)
Un membre au centre droit. — La mer rouge !
M. Louis Blanc — Soixante-douze mille agents électoraux, ceints de l'écharpe municipale! oh! j'en conviens, la perspective avait de quoi tenter les ministres. Mais la question est de réussir. Eh bien, j'ose leur prédire qu'ils ne réussiront pas; j'ose leur prédire que, si la loi passe, elle leur fera plus de mal à eux-mêmes qu'elle ne fera de mal au pays. (Applaudissements à gauche.)
A droite. — Eh bien, votez-la !
M. Dussaussoy. — Demandez l'adoption du projet de loi, alors !
M. Louis Blanc — Vous me dites : Votez-la ! Nous la voterions, si nous n'étions ici que des hommes de parti. Mais nous ne la
voterons- pas, parce que, —je viens de le dire, — en faisant beaucoup de mal au gouvernement, elle ferait beaucoup de mal b notre pays. Voilà la raison pour laquelle nous ne la voterons pas. (Oui/ oui! — Très bien! très bien! à gauche.)
Messieurs, on peut bien empêcher, et mêihe pendant longtemps, je dois le dire, une idée juste de pénétrer dans les esprits; mais lorsqu'une fois elle s'est emparée de l'intelligence du peuple, lorsqu'elle s'est enracinée dans ses habitudes, lorsqu'elle s'est, en quelque sorte, mêlée à son existence, chaque coup qu'on lui porte retombe sur qui le frappe. (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
Le suffrage universel a livré aux paysans le secret de leur importance sociale... (ah! voilà! à droite), il leur a soufflé l'invincible «désir d'avoir des magistrats qui soient nommés, au moins indirectement, par eux, qui dépendent d'eux, qui soient à eux. Combattre ce désir est plus qu'une faute, c'est un danger. (Très bien! très bien/ sur les mêmes bancs.)
Cette faute, s'il plaît au gouvernement de la commettre; ce danger, s'il lui plaît de le courir ; s'il est assez aveugle pour croire que des sous-sous-préfets seront plus capables que ne l'ont été ses préfets et ses sous-préfets de résister à l'opinion publique ; si l'irritation, bien facile à prévoir, des paysans n'a rien dont il s'émeuve, c'est son affaire! La vôtre, messieurs, est de peser mûrement les conséquences de l'acte auquel on vous convie. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)
Et d'abord, voyez jusqu'à quel point le projet de loi déplace les responsabilités. S'il est une chose que personne ne conteste, c'est que le maire, comme tel, est et doit être responsable envers la Commune qu'il administre. Et comment pourra-t-il l'être, si c'est le gouvernement ou le préfet qui le nomme? Est-ce qu'un fonctionnaire doit compte de ses actes à un pouvoir autre que celui dont il tient ses fonctions ? Vous arriveriez donc à ces deux résultats monstrueux : d'abord, que l'administrateur de la Commune cesserait d'avoir à répondre de sa conduite à ses administrés ; ensuite, que le gouvernement, qui naturellement serait responsable du mérite de ses choix, aurait à rendre des comptes à la Commune, c'est-à-dire que le tout deviendrait justiciable de la partie. Ce serait le monde renversé.
M. Prax -Paris. -*- On voit bien que vous n'avez jamais été maire d'une commune !
M. Louis Blanc —t Autre considération» Croyez-vous que vous
puissiez aujourd'hui retirer aux conseils municipaux ia nomination des maires, prendre les maires, soit dans la minorité du conseil municipal, soit en dehors de lui, sans qu'il naisse de là des conflits incompatibles avec une bonne administration? Croyez-vous qu'il soit possible que l'harmonie existe entre le pouvoir délibérant et le pouvoir exécutif, lorsque le pouvoir exécutif n'émane pas du pouvoir délibérant? Eh) mon Dieu! même alors, llharriionie n'existe pas toujours jusqu'à la fin. Nous avons, en France,- un érainent homme d'État qui en a fait l'expérience t
Maintenant, on dira peut-être, — car je sais la manière. de raisonner des partisans de la centralisation administrative, — on dira, peut-être, et on l'a dit bien souvent, qu'il faut faire passer les intérêts locaux et particuliers après l'intérêt général ; qu il faut absolument fortifier dans ce but l'autorité centrale; qu'il faut sauvegarder l'unité. — Arguments futiles, messieurs, qui reposent sur des mots non définis ou mal définis. i
L'union de tous les intérêts locaux et particuliers, voilà ce qui constitue l'intérêt général, qui ne serait, sans cela, qu'une vaine abstraction.
Et pour ce qui est de l'autorité centrale, est-ce qu'elle repré* sente toujours l'intérêt général, sous tous les régimes, dans toutes les hypothèses? Est-ce qu'elle représentait l'intérêt général, à diverses. époques et en divers pays, lorsqu'elle était, par exemple, aux mains d'une aristocratie oppressive, d'une oligarchie égoïstç, ou d'un tyran? »
L'unité est une chose excellente, sans doute ; mais enfin l'unité n'est pas l'étouffement.
L'association communale, renfermée dans ses limites naturelles, est si peu en désaccord avec le principe de l'unité, que c'est par elle, au contraire, que ce principe se réalise dans ce qu'il a de salutaire et de légitime.
L'unité, en effet, n'est pas et ne saurait être Une agglomération de forces au milieu d'une société réduite en poussière ; elle est le lien des intérêts, des affections, des habitudes, des souvenirs, noué de proche en proche.
De ce qu'il est absolument nécessaire qu'une impulsion d'ensemble soit imprimée aux intérêts qui sont communs» à toutes les fractions d'un peuple, il ne suit nullement qu'il faille écraser les intérêts propres à chacune de ces fractions sous le poids d'une brutale uniformité. Proclamez la centralisation politique, nous applaudirons, parce qu'elle répond, celle-là, à des idées d'orga-
irisation, de régularité, de solidarité nationale et de puissance ; mais ne prétendez pas nous imposer la centralisation administrative, qui n'est qu'une cause d'atrophie. (Marques d'assentiment du côté gauche.)
En écoutant, l'autre jour, le rapport lu ici par l'honorable M. Clapier, je me rappelais ces vigoureuses paroles de Benjamin Constant : « L'esprit de localité renferme un germe de résistance que l'autorité s'empresse d'étouffer; elle a meilleur marché des individus; elle roule sur eux son poids énorme comme sur du sable. *
Messieurs, comprise ainsi, la force des gouvernants n'est que la faiblesse des gouvernés. Voulez-vous, en même temps qu'un pouvoir fort,, une nation forte, ce qui est bien plus important?... (Nouvelles marques d'assentiment à gauche) Facilitez-lui, au lieu de l'entraver, la pratique de ce self government auquel les États- Unis et l'Angleterre doivent une partie de leur grandeur. (Approbation sur divers bancs à gauche.)
Après tout, un peuple n'a qu'un moyen de mériter d'être libre : c'est de commencer par être libre. La liberté a su parvenir à se régler partout où on lui a laissé le soin d'elle-même. N'essayez pas de tuer la liberté, pour lui apprendre à xivre. (Applaudissements à gauche.) L'ordre y gagnera.
Dans son beau livre sur la démocratie en Amérique, M. de Tocqueville a excellemment constaté que l'esprit de localité était un élément essentiel de l'ordre ; qu'il tempérait les passions qui, dans des sphères plus hautes, deviennent aisément subversives, et qu'en se développant près du foyer domestique, il produit — ce sont ses propres expressions, — « un mouvement continu, mais paisible, qui agite les sociétés sans les troubler. »
Ajoutez à cela que, dans un pays où tout dépend de l'impulsion partie du centre, la société est toujours à la veille d'un bouleversement, étant toujours à la merci d'un coup de main ou d'un coup d'État. (Tris bien! très bien! à gauche.)
Voilà pour l'ordre véritable. Je ne parle pas de celui qui n'est que l'immobilité dans la résignation et le silence dans la douleur. (Applaudissements à gauche.)
Non, il n'est pas un seul intérêt sérieux que ce projet de loi ne froisse ; il n'est pas un seul noble sentiment qu'il n'inquiète, à commencer par le plus noble de tous, le patriotisme, car la Commune est l'école primaire du patriotisme. C'est la Commune qui, tenant le milieu entre la famille et l'État, nous initie aux devoirs
de la vie politique. En permettant à nos affections de se fixer sur les objets qui sont le plus à leur portée, elle les amène, par d'utiles gradations, à embrasser tout ce qu'elles sont capables de contenir ; c'est elle qui, dans le fils du paysan qui s'attache à son village, forme le soldat qui se dévouera pour l'honneur de son drapeau* (Applaudissements à gauche.)
Par tous ces motifs, je repousse le projet de loi. Je le repousse, non seulement parce qu'il frappe le principe électif et qu'il menace le suffrage universel, non seulement parce qu'il tend à jeter une grande perturbation dans les affaires de notre pays, mais aussi, mais surtout, parce qu'il s'attaque aux conditions essentielles de cette vie communale qui est si nécessaire à l'éducation des trois grandes vertus civiques : l'amour de la liberté, l'amour de Tordre, et l'amour de la patrie. (Applaudissements répétés à gauche. — L'orateur, en regagnant sa place , est vivement félicité par ses collègues.)
XYII
Le suffrage universel.
Assemblée nationale. — Séance du 4 juin 1874.
M. Louis Blanc. — Les actes du parti républicain sont matière d'histoire. Je ne répondrai pas aux attaques dirigées contre ces actes par l'honorable orateur qui descend de cette tribune ; l'histoire s'en chargera, et elle fera bien la besogne !
Yenu ici pour défendre le suffrage universel, c'est seulement le suffrage universel que je défendrai.
Mutiler le suffrage universel, comme l'avait votre commission, c'est l'anéantir. Qu'est-ce en effet que ce suffrage universel, qui cesse d'être universel?
Ah ! je sais bien que dans le vocabulaire des auteurs du projet de loi, rayer de la liste électorale des millions d'électeurs, cela s'appelle réglementer le droit de vote, l'épurer, le purifier. Mais cette langue-là, messieurs, n'est pas celle que parle la France. Oui, la suppression, mal déguisée, du suffrage universel, voilà ce qu'on vous demande d'oser. Oser, je dis bien ! (Très bien! très bien! et applaudissements sur divers bancs à gauche.) Car ce qui frappe tout d'abord dans cette tentative, c'est son extrême imprudence. (Approbation sur les mêmes bancs à gauche.)
Gomment ! voilà bientôt vingt-six ans que le suffrage universel est pratiqué dans ce pays; sur dix millions d'électeurs, la moitié au moins n'ont pas connu d'autre régime électoral, et c'est à un principe aussi fortement ancré dans les habitudes politiques de ce pays que vous porteriez atteinte, vous qui tenez de ce principe, et de lui seul, tout ce que vous pouvez, tout ce que vous êtes? (Applaudissements du côté gauche.)
En vérité, lorsqu'on songe que ce fut au refus d'ajouter quelques dix mille électeurs aux deux cent mille dont se composait, sous le gouvernement de Louis-Philippe, le pays légal, que ce prince dut la perte de sa couronne, on s'étonne de l'inutilité de» enseignements. historiques. Combien de foiaencore faudra-t-fl vous rappeler ce qui advint de la loi da3f mai? Combien de fois faudra-t-il qu'on vous montre cette chaîne fatale qui a lié au démembrement du suftrsge universel le démembrement de la France? {Nouveaux applaudissements à gauche.)
Si, en décembre, les vaillants citoyens qui se levèrent et moururent pour la Constitution (très bien l très bien ! à gauche) ne parvinrent pas à. entraîner le peuple à teur suite, ce fut parce que le peuple abusé crut voir dans l'homme du coup d'État l'homme du suffrage universel (très bien! à gauche) ; ce fut parce qu'à ceux qui lui criaient : « Aux armes! aux armes! » il répondit : « Nous, défendre une Assemblée qui nous a ravi le suffrage universel contre un prince qui nous le rend, jamais! » (Applaudissements à gauche.)
La présentation par les ministres de Louis Bonaparte de la loi du 31 mai avait été un piège tendu par lui à l'Assemblée ; l'abrogation de cette loi demandée par lui quelques mois plus tard fut un piège tendu au peuple. Il y avait là deux pièges :• l'Assemblée tomba dans le premier, le peuple dans le second, et l'Empire fut fait. (Nouveaux applaudissements à gauche.)
On ne le refera pas, j'en jure par le respect que j'ai pour mon pays. (Très bien! très bien! à gauche.)
Non ! Il ne ressuscitera pas ce mort, qui est mort de tout le mal qu'il, a causé à la France!... (Applaudissements à gauche.) Mais le parti qu'il a laissé derrière lui existe encore...
Un membre a droite. — Mais oui!
M. Louis Blanc. — S'il n'a pas puissance de reconquérir le pays, il a, malheureusement; puissance de le troubler. A vous, messieurs, de voir s'il serait sage de votre part dé lui laisser contre vous, contre vous, entendez bien, le suffrage universel pour cri de giierre et la souveraineté du peuple pour drapeau. (Très bien ! très bien! à gauche.)
M. Prax-Parïs. — C'est contre vous que nous nous en servirons.
M. Lotus Blanc. *— Il servira contre nous, tous, les bonapartistes exceptés. . . (Applaudissements à gauche.)
11 y a ici* monsieur, rappelez-vous-le, des hommes que le parti impérialiste conduisit à Mazas, et qu'il y conduirait encore si, pour
le malheur et le déshonneur de mon pays, il ressaisissait le pouvoir. (Bravos et applaudissements répétés à gauche. — Humeurs sur quelques bancs à droite.)
Et maintenant, messieurs, j'arrive à cette souveraineté du peuple qui est violée par chacun des articles de votre projet de loi. Oui, par chacun d'eux.
Et d'abord, que dit l'article I e *? Que l'âge de l'électorat sera porté à 25 ans.
C'est 600,000 électeurs qu'on supprime d'un coup. C'est pis que cela, c'est la majorité civile et la majorité politique mises follement en contradiction l'une avec l'autre. (Très bien! à gauche.)
Il est absurde d'écrire dans la loi qu'à 21 ans un homme peut gérer sa fortune privée, et qu'il est incapable de surveiller, par ses mandataires, la gestion de la fortune publique... (très bien! à gauche); qu'à 21 ans, il peut exercer les devoirs de père de famille.. .
Un membre a droite. — Il le peut à 18 ans.
Un autre membre. — Il ne peut pas se marier à 21 ans, sans le consentement paternel !
M. Louis Blanc. — ... et qu'il est incapable d'être électeur; qu'à 21 ans, il peut se passer de la tutelle de son père, mais ne peut pas se passer de la tutelle de l'article 1 er de votre projet de loi. (Mouvements en sens divers.)
Serait-ce qu'il faut fermer le domaine politique à la jeunesse à cause de son inexpérience, de sa fougue, de son goût pour les choses nouvelles?
Je comprendrais cette préoccupation :
Si l'expérience n'égarait jamais la raison humaine, au lieu de la guider ;
Si la science de la vie n'était pas bien souvent, hélas ! la science de l'égoïsme. (Très bien! très bien! à gauche);
Si la timidité, lorsqu'elle s'arrête dans le mal, valait mieux que la générosité qui s'élance vers le mieux ;
Si la raison était nécessairement plus faible, lorsqu'elle s'appuie sur l'énergie du sentiment, ou plus obscure, à l'âge où l'on pense à la clarté du cœur, ce grand flambeau de l'intelligence. (Applaudissements à gauche. — Rumeurs sur plusieurs bancs à droite.)
Mais la vérité est que la jeunesse et la vieillesse sont faites pour se servir mutuellement de contre-poids : esprit de tradition et amour du progrès, prudence et décision, générosité et sagesse, la vie des sociétés a besoin de tout cela, parce que, pour elles, le danger de
LE SUFFRAGE UNIVERSEL m
rester en place est aussi grand que celui de trop se hâter. (Trè$ bien/ très bien! à gauche.)
En tout cas, la compétence politique d'un jeune homme instruit vaut bien, je suppose, celle d'un homme plus âgé à qui les moyens de s'instruire ont manqué. Et c'est une bien étrange doctrine que celle en vertu de laquelle tel jeune agrégé de philosophie ou d'histoire perdra le droit de vote qu'on aura maintenu à son concierge (Mouvements en sens divers.)
Un membre a droite. — Et l'égalité ? Que faites-vous de l'égalité?
H. Louis Blanc. — L'égalité, monsieur? Elle ne consiste pas dans le nivellement des conditions, elle consiste dans le développement égal pour tous de leurs facultés inégales, et je vous souhaiterais de la comprendre comme je la comprends moi-même. {Très bien! très bien! à gauche.)
Et, puisque vous parlez de l'égalité, je vais y venir. Je lis dans le rapport que si l'on avait maintenu l'âge électoral à 21 ans, il y aurait eu une inégalité entre les militaires et les npn militaires, et que cette inégalité aurait été défavorable aux serviteurs les plus dévoués de l'État.
La conclusion est digne des prémisses. Remarquez ceci : Après avoir divisé les citoyens âgés de 21 ans â 25 ans en deux catégories distinctes, on a commencé par dire â ceux de la première : Messieurs, vous, vous n'avez pas le droit de vote, parce que vous êtes sous les drapeaux ; et maintenant on vient dire à ceux de la seconde : Vous, vous n'avez pas le droit de vote, parce que vous n'êtes pas sous les drapeaux. (Très bien! à gauche.)
M. Audrer de Kerdrel. — • Parce que ceux qui sont sous les drapeaux ne l'ont pas 1 C'est l'égalité qui veut cela !
M. Louis Blanc. — On a commencé par frapper les uns, et sous prétexte d'hommage au dévouement guerrier, on frappe les autres ! Et cela, messieurs, par amour de l'égalité! G ? est de l'égalité, en effet : l'égalité dans la violation du droit. {Applaudissements à gauche.)
Eh bien, je vais indiquer à la commission, si elle veut bien le permettre, un moyen meilleur, suivant moi, de pratiquer le culte qui parait lui être si cher : qu'elle propose de rendre à la nation sous les armes ce qu'on lui a enlevé (très bien! à gauche); qu'elle reconnaisse que là où tout v citoyen est soldat, tout soldat est citoyen... (très bien! sur divers bancs à gauche) ; qu'elle reconnaisse, avec nous et comme nous, que le devoir de se battre et de mourir
Lot:» Dl-nc — UiMCuun. I 2
pour son pays implique le devoir de participer à la loi qui ordonne qu'on se batte et, s'il le faut, qu'on meure.
Ce sera de l'égalité, et, celle-là, c'est la bonne. (Applaudissements à gauche.)
Et que dire, maintenant, messieurs, de cette disposition du projet de loi qui impose à quiconque veut acquérir le domicile politique dans une commune autre que celle de sa naissance, l'obligation d'une résidence continue de trois ans?
Oh ! je comprendrais parfaitement qu'on exigeât de l'électeur une résidence d'un certain temps, s'il s'agissait d'une élection purement communale, parce que, en effet, il faut avoir habité quelque temps dans une commune pour bien savoir en quoi ses intérêts particuliers consistent. Mais quand il s'agit d'élire des mandataires de la France, est-ce qu'il y faut une qualité autre que celle de citoyen français? (Très bien! à gauche.)
Il est vrai que, d'après le rapport, trois ans de résidence sont indispensables pour qu'on échappe au soupçon d'appartenir à cette population nomade qui ne tient à rien et du rang de laquelle sortent presque tous les rebelles armés contre la société.
Ainsi, dans un régime industriel qui pousse de plus en plus aux déplacements par sa nature môme, par la variété de ses besoins, par l'imprévu de ses créations ; à une époque où chaque invention de la science rend de plus en plus général, de plus en plus actif le mouvement des hommes, des choses, des idées, alors qu'une partie de la population des campagnes est entraînée vers les villes, conséquence heureuse ou malheureuse, mais certaine, des lois qui régissent le monde économique, quiconque changera de résidence sera réputé nomade et mis en suspicion comme tel !
Nomade, messieurs, l'homme de main-d'œuvre qui, l'emploi Venant à lui manquer, ira chercher ailleurs le travail espéré ou promis I
Nomade, l'ouvrier qu'attirera hors de sa commune l'appel d'un établissement nouveau à créer, en quête de bras 1
Nomades, les 180,000 fermiers qui) à l'expiration de leurs bauXj iront s'établir avec leur personnel sut* une autre exploitation! (Très bien/ très bien! à gauche. — Réclamations à droite.)
Nomades, les milliers d'individus qui, chaque année, quittent la campagne pour la ville, tentés qu'ils sont par le taux du salaire industriel comparé au salaire agricole \ (Applaudissements à gauche.)
Lorsque M. Haussmann entreprit, dans Paris, les travaux considérables que vous savez, un grand nombre d'ouvriers furent
appelés par ces travaux dans la capitale. Méritèrent-ils l'anathème prononcé par le rapport contre la population nomade ? On a oublié de nous l'apprendre. Et Ton a oublié aussi de nous expliquer, en parlant des rebelles armés contre la société, comment le meilleur moyen de les empêcher de recourir aux armes serait de les empêcher de recourir au vote ; (Très bien! très bien! à gauche.)
Messieurs, l'esprit qui domine le projet de loi est très vivement accusé, en ce qui touche la résidence, dans une phrase singulièrement caractéristique du rapport : « limitation des moyens de preuve. »
Êtes-vous porté au rAle de la contribution personnelle ou des prestations en nature? très bien, vous êtes inscrit d'office; mais, s'il arrive, comme c'est le cas à Paris, que, ne payant pas 400 francs de loyer, vous avez été, à ce titre et à cause des surcharges de l'octroi, exonéré de cette contribution, oh 1 alors, vous voilà condamné à des démarches gênantes, entraînant une perte de temps considérable.
Pourquoi cette distinction entre les citoyens inscrits d'office et les citoyens inscrits sur demande?
Tenez, messieurs, parlons avec franchise. Le but de cette près* cription est manifeste ; il s'agit de rendre rentrée dans le corps électoral aussi difficile que possible à une classe d'électeurs dont on veut à tout prix restreindre le nombre. (Assentiment à gauche*) Car ce que les adversaires du suffrage universel affectent de lui reprocher, c'est de tendre à la tyrannie du nombre. De ce que le suffrage universel donne un vote à l'ignorant comme à l'homme instruit, un vote aux esprits inférieurs comme aux esprits cultivés, ils concluent que par le suffrage universel l'intelligence et l'instruction sont sacrifiées.
Eh bien, j'affirme le contraire ! et je vais vous le prouver. (Ah! ah! à droite. — Parlez / parlez ! à. gauche.)
Sans doute, il en serait comme vous dites, si celui qui porte en lui la lumière n'avait aucun moyen de la répandre ; si ceux qui savent et qui pensent n'exerçaient aucune action sur ceux auxquels manquent la science et la pensée. C'est ce qui a lieu précisément partout où l'exercice du suffrage universel se combine avec, l'exis* tence du despotisme, partout où la presse est asservie, où les réunions publiques sont interdites, où l'on bouche les fenêtres pour empêcher le jour d*entrer. (Applaudissements à gauche.) C'est là ce qui explique les erreurs du suffrage universel sous l'Empire * ( Vives approbations à gauche.)
Mais partout où l'influence des esprits éclairés a libre carrière, la part de souveraineté de chacun se proportionne, par la nature même des choses, à sa valeur personnelle. (Très bien! à gauche.)
Chacun se trouve avoir, en fin de compte, autant de votes qu'il a su gagner de partisans à sa manière de voir. (Très bien! très bien! à gauche.) Quand il a fait passer en quelque sorte son âme dans lame de cent électeurs, il a, en réalité, cent votes. Il en a mille si ; parlant à mille électeurs, il est parvenu à les convaincre. Il en a dix mille, si c'est sur dix mille esprits que son esprit a eu pouvoir d'agir.
Oui, dans le suffrage universel, s'il est honnêtement et librement pratiqué, c'est l'intelligence qui gouverne. (Humeurs à droite. — Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.) Et ce gouvernement électoral de l'intelligence est au plus haut point légitime puisqu'il repose sur la persuasion, puisqu'il n'existe qu'à la condition de prouver son excellence, puisqu'il n'est subi que par ceux qui le recherchent et l'aiment.
Ainsi, le suffrage universel a cela d'admirable, qu'il met le nombre au service du mérite, ce qui revient, messieurs, à mettre la force au service de la lumière. (Nouveaux applaudissements à gauche.)
On a beaucoup parlé, dans cette question, de la représentation des intérêts.
Ëh bien, messieurs, ce qui la réalise, c'est précisément le suffrage universel tel qu'il existe»
Ou nous dit : Pour participer d'une manière soit directe, soit indirecte au gouvernement de la société, il faut être intéressé à ce qu'elle soit bien gouvernée.
Eh! qui donc, messieurs, n'y a pas intérêt? Est-ce que l'établissement d'écoles suffisamment nombreuses et bien tenues n'intéresse-pas le pauvre autant que le riche? Est-ce que la sécurité résultant d'une police bien faite n'est pas aussi nécessaire à ceux qui vont à pied qu'à ceux qui vont en voiture? Est-ce que ceux dont l'impôt frappe la misère sont moins intéressés que ceux dont il ne fait qu'effleurer le luxe... (vifs applaudissements à gauche), à une bonne gestion des deniers publics et à une équitable répartition des impôts? Il n'est pas une taxe qui, sous des formes diverses, ne se répartisse de façon à atteindre les conditions les plus obscures. Conséquemment, tous contribuent aux charges publiques. (Assentiment à gauche»)
Et l'impôt du sang, messieurs, direz- von s que le pauvre w ;«» paye pas, celui-là?
M> le général baron de Ghabaud La Tour et d'autres membres. — Tout le monde Je paye aujourd'hui !
M. Louis Blanc. — Direz-vous que le pauvre est moins intéressé que lé riche à ce qu'il n'y ait pas de guerre ruineuse ou de guerre insensée? La vérité est que tous les intérêts sont solidaires; leur opposition ne vient que d'une manière étroite et fausse de les comprendre. (Très bien! à gauche.) Et c'est ce qui prouve la nécessité du suffrage universel : il empêche qu'aucun intérêt', faute d'être défendu, ne soit injustement ou, ce qui est exactement la même chose, follement sacrifié. [Nouvelles marques d'adhésion à gauche.)
Quoi! les millions d'électeurs que vous voulez rayer de la liste électorale, vous les considéreriez comme peu ou point intéresses à une bonne administration de la chose publique? Ah! malheur, malheur à l'ordre social, si ceux qui leur disent cela parvenaient à le leur faire croire ! {Bravos et applaudissements répétés a gauche. )
Mais, dans cette guerre à tous les principes, il ne suffisait pas de réduire le nombre des électeurs. Non ! il fallait encore leur enlever la liberté du choix; il fallait emprisonner les réputations, déclarer la popularité suspecte, localiser la gloire. [Très bien! trh bien! à gauche.)
Jusqu'à présent, il avait été admis en principe, que les représentants d'un pays devaient être éligibles dans ce pays tout entier. Cette règle, pratiquée en Angleterre^ en Italie, en Belgique, n'avait été méconnue en France ni par le gouvernement de Louis-Phi* lippe, ni par la seconde République, ni par l'Empire, 11 était réservé aux auteurs du projet de loi en discussion de demander que personne ne pût se présenter au suffrage d'un département s'il n'y était pas né et domicilié. [Tris bien! à gauche.)
Et pourquoi cette restriction à l'éligibilité? La raison qu'en donne le rapport, — j'en demande pardon à l'honorable rapporteur, qui esl N un homme très savant, — cette raison est si extraordinaire, que c'est véritablement à n'y pas croire. Il est dit dans le rapport : « S'il n'existe aucun lien entre l'éligible et le département, comment l'éligible sera-t-il connu des électeurs? »
Je répond» : S'il n'est pas connu d'eux, ils ne le nommeront pas. (Rires, — Très bien! très bien! à gauche.) Et s'il est connu d'eux, parce qu'il Test de la France entière; ils auraient d'autant plus raison de le nommer: {Très bien! très bien! à gauche.)
Mais, nous dit-on, ce sera alors sa doctrine qu'on nommera et non pas sa personne.
Et où serait le mal? Lorsqu'on nomme un représentant, est-ce qu'on peut le nommer pour autre chose que pour les idées qu'il représente? (Test son esprit, j'iihapneyqù'on élit; ce n'est pas sa figure. (Rires et marques (F approbation -à gauche.)
Quand un département choisit un homme qui ne possède dans ce département aucune propriété, qui n'y a aucune relation personnelle, qui n'y est pas né, ce ne peut être que parce que cet homme personnifie une idée dominante, que parce que son nom répond à un sentiment général, que parce que son talent, l'éclat de ses services le placent au-dessus des préférences purement locales. Quel est donc Féligible plus naturellement appelé à faire partie d'une Assemblée française que le candidat qui est le candidat de la France entière? (Applaudissements à gauche.)
Messieurs, encore quelques mots, et j'ai fini.
Dire que le suffrage universel transforme les gouvernants en mandataires du peuple et les force comme tels à servir les besoins et à s'associer aux idées que le mouvement graduel de la civilisation apporte aux sociétés, c'est assez dire que le suffrage universel est un instrument de progrès ; mais il est aussi un instrument d'ordre. Je me trompe, il est l'instrument d'ordre par excellence. {Bravos à gauche.)
Et pourquoi? Parce qu'en faisant de la loi l'œuvre de tous, il l'impose au respect de tous... (nouveaux bravos à gauche); parce qu'en permettant à chacun de poursuivre sans violence le redressement de se3 gi'iefe, il désarme la violence... {très bien! très bien! à gauche) ; parce qu'il investit le pouvoir émané de lui d'une force morale immense et qui rend toute entreprise factieuse impossible...
M. Audren de Kerdrel. — Et le 15 mai! le 24 juin! la Commune ) (Exclamations à gauche. — » Approbation à droite,)
M. le Président. — Monsieur de Kerdrel, je vous prie de ne pas nterrompre.
Voix nombreuses a gauche s'adressant à l'orateur. — Ne répondez pas aux interrupteurs !
M. Louis Blanc. — Je répète : parce qu'il rend toute entreprise factieuse impossible et dispense de recourir à l'emploi de la force matérielle.
Voix à droite. — Et le 15 mai ! et la Commune !
Un Membre a gauche. — A l'ordre, l'interrupteur anonyme !
M. Audren de Kerdrel, se levant. — C'est moi qui ai dit ; le 15 mai ! le 24 juin ! le 13 juin ! la Commune I A gauche. — A Tordre I à l'ordre I
M. Audren de Kbbdbkl. — C'est l'histoire qu'il faudrait rappeler à l'ordre!
M. Edouard Millaud. — C'est un système !
M. le Président. — Monsieur de Kerdrel, je vous prie de nouveau de ne pas interrompre.
H. Tolain se tournant vers le côté d'où sont parties les interruptions. — Vous savez que vous colportez une calomnie quand vous dites cela. {Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
M. Louis Blanc. — Éclairé par une expérience toute récente, je ne laisserai pas les interrupteurs me tracer le discours qu'ils voudraient me faire faire, en mè détournant de celui que je veux faire. {Rires et applaudissements à gauche.)
Oui, messieurs, le suffrage universel est l'instrument d'ordre par excellence. Et pourquoi ? parce qu'il est la légitimité dans la puissance, et que là où il est pratiqué, l'État est le « moi » de Louis XIV prononcé non plus par un homme, mais par un peuple. [Applaudissements à gauche.)
En cherchant à nous expliquer comment le suffrage universel s'était implanté dans notre pays, l'honorable rapporteur a laissé échapper ces mots singuliers : « Par des concessions successives,' on est arrivé à l'universalisation. »
Il est dommage qu'on ne nous ait rien dit du droit qu'avaient de faire ces concessions les hommes généreux à qui la nation en est redevable ! Nous aurions été curieux de savoir si ce droit exclusif de suffrage qu'ils avaient bien voulu, peu à peu, partager avec leurs concitoyens, ils l'avaient reçu du ciel ou apporté avec eux en naissant. (Rires d adhésion à gauche.)
Qu'est-ce que le suffrage universel? demande le rapporteur. Est-ce une fonction? Est-ce un droit? Et il répond : C'est une fonction.
Nous répondons, nous, messieurs, que c'est à la fois une fonction, un droit et un devoir. ( Vive approbation à gauche.) Une fonction, parce que c'est un acte dont le caractère est social en même temps qu'individuel ; un droit et un devoir, parce que cette fonction, qui est la fonction initiale, la fonction souveraine, de qui toutes les autres dérivent ou dépendent, il est dans l'intérêt de tous qu'elle soit exercée par tous. {Nouvelle approbation à gauche.) "'
Et -qui donc a qualité pour en accorder l'exercice à ceux-ci et le refuser à ceux-là?
M. Martial Delpit. — La loi!
Un membre a droite. — Nous !
M. Louis Blanc. — Vous! Montrez vos titres! (Bravos et ap* plaudissements prolongés à gauche.)
Que sommes-nous dans cette Assemblée? Des fonctionnaires élus, mandataires de fonctionnaires électeurs. Et les électeurs seraient à la merci des élus ! Et les mandataires composeraient à leur guise la liste des mandants ! Et les justiciables se transformeraient en juges ! Quel prodigieux intervertissement des rôles ! Très bien à gauche. — Dénégations sur plusieurs bancs à droite.)
Messieurs, rappelez-vous que votre pouvoir, vous le tenez du suffrage universel, tel qu'il existe. Votre pouvoir est donc nul, si ce suffrage. universel n'est pas le bon. ( Vive approbation à gauche.)
Quand vous prétendez le façonner à votre gré, l'autorité que vous mettez en question, c'est la vôtre... (très bien/ à gauche), et quand vous demandez d'où il vient, ce qu'il veut, ce qu'il est, vous vous exposez à ce qu'on vous demande à vous : D'où venez-vous? Que valez-vous? Qui ètes-vous? (Bravos et applaudissements répétés <x gauche.)
M. de Gavardie. — Nous ne venons pas des barricades ! (Exclamations à gauche. — Cris : ^interrompez pas! — A tordre!)
M. 'Louis Blanc. — Monsieur de Gavardie, vous ne voulez pas de barricades ? eh bien, c'est parce que nous n'en voulons pas, que cous voulons le suffrage universel. (Très bien! à gauche.)
M. de Gavardie, se levant. — t Vous en venez, vous! (Oh! oh!)
A gauche. — A l'ordre ! à l'ordre ! l'interrupteur !
M. le Président. — Monsieur de Gavardie, veuillez vous asseoir et ne pas interrompre.
(M. de Gavardie se rassied.)
M. Louis Blanc. — • Et maintenant — car j'ai fini — votez la destruction du suffrage universel, si vous l'osez I La France saura quels sont ceux qui, dans cette Assemblée, ne saluent d'autre souveraineté que la sienne ; cela suffit, la France reconnaîtra les siens (applaudissements à gauche), et notre vote protestera énergiquement, faute de mieux... (Ah! ah! sur plusieurs bancs du côté droit.)
M. le marquis de Mortemart. — Qu'est-ce que vous appelez le mieux?
M. Louis Blanc... contre la prétention inouïe de mettre les mandataires du peuple, les mandataires du souverain à la place du seul souverain, qui est la nation. (Applaudissements et bravos répétés à gauche. — L'orateur, en retournant à son banc, est accueilli par les vives félicitations d'un grand nombre de ses collègues. — La séance demeure un instant suspendue.)
Obsèques de François-Victor Hugo
28 décembre* 1874,
Messieurs,
Des deux fils de Victor Hugo, le plus jeune va rejoindre l'aîné. Il y a trois ans, ils étaient tous les deux pleins de vie. La mort, qui les avait séparés depuis., vient les réunir.
Lorsque leur père écrivait :
Aujourd'hui, je n'ai plus de tout ce que j'avais,
Qu'un fils el qu'une fille, Me voilà presque seul ! Dans cette ombre où je vais,
Dieu m'ôte la famille.
Lorsque ce cri d'angoisse sortait de son grand cœur déchiré : Oh ! demeurez, vous deux qui me restez !...
Prévoyait-il que pour lui la nature serait à ce point inexorable? prévoyait-il que la Maison sans enfants allait être la sienne? Gomme si la destinée avait voulu, proportionnant sa part de souffrance à sa gloire, lui faire un malheur égal à son génie I
Ah! ceux-là seuls comprendront l'étendue de ce deuil, qui ont connu l'être aimé que nous confions à la terre. Il était si affectueux, si attentif au bonheur des autres! Et ce qui donnait à sa bonté je ne sais quel charme attendrissant, c'était le fond de tristesse dont témoignaient ses habitudes de réserve, ses manières toujours graves, son sourire toujours pensif. Rien qu'à le voir, on sentait qu'il avait souffert, et la douceur de son commerce n'en était que plus pénétrante.
Dans les relations ordinaires de la vie, il apportait un calme que son âge rendait tout à fait caractéristique. On aurait pu croire qu'en cela il était différent de son frère, nature ardente et passionnée ; mais ce calme cachait un pouvoir singulier d'émotion et d'indignation, qui se révélait toutes les fois qu'il y avait le mal à combattre, l'iniquité à flétrir, la vérité et le peuple à venger. [Applaudissement*.)
Il était alors éloquent, et d'une éloquence qui partait des entrailles. Rien de plus véhément, rien de plus patriotique que les articles publiés par lui dans le Rappel sur l'impunité des coupables d'en haut comparée à la rigueur dont on a coutume de s'armer contre les coupables d'en bas. {Profonde émotion.)
L'amour de la justice, voilà ce qui remuait dans ses plus intimes profondeurs cette âme généreuse, vaillante et tendre.
Il est des hommes à qui l'occasion manque pour montrer dans ce qu'ils ont fait ce qu'ils ont été. Gela ne peut pas se dire de François-Victor Hugo. Ses actes le définissent. Une invocation généreuse au génie hospitalier de la France lui valut neuf mois de prison avant le 9 décembre; il a eu dix-huit années d'exil, et, dans sa dernière partie, d'exil volontaire... Volontaire? je me trompe !
Danton disait : c On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers. » Mais c'est parce qu'on l'emporte au fond de son cœur que l'exil a tant d'amertume. Oh t non, il n'y a pas d'exil volontaire. L'exil est toujours forcé ; il l'est surtout quand il est prescrit par la seule autorité qui ait un droit absolu de commandement sur les âmes fi ères, c'est-à-dire la conscience. (Applaudissements.)
François-Victor Hugo aimait la France comme son père ; comme son père, il Ta quittée le jour où elle cessa d'être libre, et, comme lui, ce fut en la servant qu'il acquit la force de vivre loin d'elle. Je dis en la servant, parce que, suivant une belle remarque de Victor Hugo, traduire un poète étranger, c'est accroître la poésie nationale. Et quel poète que celui que François-Victor Hugo entreprit de faire connaître à la France !
Pour réussir pleinement, il fallait pouvoir transporter dans notre langue, sans offenser la pruderie de notre goût, tout ce que le style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'étrange dans sa sublimité ; il fallait pouvoir découvrir et dévoiler les procédés de ce merveilleux esprit, montrer l'étonnante originalité de ses imitations, indiquer les sources où il puisa tant de choses
devenues si complètement siennes; étudier, comparer, juger ses nombreux commentateurs ; enjin mot, il fallait pouvoir prendre Ja mesure de ce génie universel.
Eli bien! c'est eet effrayant labeur que François-Victor Hugo, que le fils de notre Shakespeare, à nous..... (Applaudissement*.) aborda et sut terminer à un âge où la plupart des homme*, dans sa situation, ne s'occupent que de leurs plaisirs. Les trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare suffiraient pour lui donner une place parmi les hommes littéraires les plus distingués de notre temps.
Elles disent assez, à part même le mérite de sa traduction, là meilleure qui existe, quelle perte le monde des lettres et le monde de la science ont faite en le perdant.
Et la République 1 Elle a aussi le droit de porter son deuil. Car ce fut au signal donné par elle qu'il accourut avec son père et spn frère, — d'autant plus impatients de venir s'enfermer dans la capitale, qu'il y avait là, en ce moment, d'affreuses privations à subir, et le péril à braver. On sait avec quelle fermeté ils traversèrent les horreurs d'un siège qui sera l'éternelle gloire de ce grand peuple de Paris.
Mais- d'autres épreuves les attendaient. Bientôt l'auteur de Y Année terrible eut à pleurer la mort d'un de ses fils et à trembler pour la vie de l'autre. Pendant seize mois, François-Victor Hugo a été torturé par la maladie qui nous l'enlève. Entouré par l'affection paternelle de soins assidus, disputé à la mort chaque jour, à chaque heure, par un ange de dévouement, la veuve de son frère, soja énergie secondait si bien leurs efforts, qu'il aurait été sauvé s'il avait pu l'être.
Sa tranquillité était si constante, sa sérénité avait quelque chose de si indomptable, que, malgré l'empreinte de la mort, depuis longtemps marquée sur son visage, nous nous prenions quelquefois à espérer...
Espérait-il lui-môme, lorsqu'il nous parlait de l'avenir et qu'il s'efforçait de sourire? Ou bien voulait-il, par une inspiration digne de son âme, nous donner des illusions qu'il n'avait pas, et tromper nos inquiétudes? Ce qui est certain, c'est que, pendant toute une année, il a, selon le mot de Mpntaigne, « vécu de la mort, » jusqu'au moment où, toujours calme, il s'est endormi pour la dernière fois, laissant après lui ce qui ne meurt pas : le souvenir et l'exemple du devoir accompli.
Quant au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, il
lui reste, pour l'aider à porter jusqu'à la fin le poids des jours, la conviction qu'il a si bien formulée dans ces beaux vers :
C'est un prolongement sublime que la tombe ; On y monte, étonné d'avoir cru qu'on y tombe.
Dans la dernière lettre que j'ai reçue de lui, qui fut la dernière écrite par lui, Barbes me disait : « Je vais mourir, et toi tu vas avoir de moins un ami sur la terre. Je voudrais que le système de Reynaud fût vrai, pour qu'il nous fût donné de nous revoir ailleurs. »
Nous revoir ailleurs ! De l'espoir que ces mots expriment venait la foi de Barbes dans la permanence de l'être, dans la continuité de son développement progressif. Il n'admettait pas l'idée des séparations absolues, définitives. Victor Hugo ne l'admet pas, lui non plus, cette idée redoutable. Il croit à Dieu éternel, il croit à l'àmo immortelle. C'est là ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre pour son autre famille, celle à qui appartient la vie des grands hommes : l'humanité. {App!nulis>einenls jtrjlongés.)
Lois constitutionnelles.
Assemblé? nationale. — Séance du 21 juin 1875,
M. Louis Blanc. — Messieurs, dans quel esprit a été conçu le projet de loi qui vous est soumis? M. le vice-président du conseil s'est expliqué à cet égard avec une entière franchise. Nous nous sommes placés, a-t-il dit, au point de vue où l'on s'est mis pour faire la Constitution du 25 février. Elle donne au chef de l'État des attributions qui ne sont pas celles d'un Président ordinaire de République.
Ah 1 ce ne serait pas, en effet, un Président ordinaire de Repu* blique que celui qui aurait, outre le droit de dissoudre la Chambre des représentants du peuple, le droit de la convoquer extraordinairement ; le droit de prononcer la clôture de ses travaux ; le droit de l'ajourner jusqu'à deux fois dans la même session ; et, comme complément de ces attributions si considérables, le droit de gouverner pendant sept mois sur douze, seul et libre de tout contrôle.
Et ce ne serait pas non plus une République ordinaire que celle dans laquelle, durant l'intervalle des sessions, la Chambre des représentants du peuple ne pourrait se convoquer par initiative parlementaire qu'au moyen d'une formalité presque impossible à remplir.
La nation, messieurs, dans une République, étant le souverain, la loi étant l'expression de sa volonté, les législateurs étant ses mandataires, toute atteinte portée au pouvoir législatif est une atteinte portée à la souveraineté même de la nation.
Est-il d'ailleurs conforme à la nature des choses atie le pouvoir
exécutif dans l'État domine le pouvoir législatif? Mais autant vaudrait dire qu'il est dans la nature des choses que, dans le corps humain, le bras domine la tète. Eh bien, messieurs, c'est à établir cette domination anormale que vise chacune des dispositions du projet qu'on vous présente. (Très bien! sur quelques bancs à droite.)
Le Gouvernement n'en a pas fait mystère.
« Le Gouvernement, a dit M. le vice-président du conseil, ajouterait volontiers aux attributions du Président; mais il ne consentirait à aucun retranchement. Le pouvoir exécutif, dans une République, doit avoir une très large place. »
Lorsqu'on lui a demandé : Accepteriez-vous que la convocation pût avoir lieu sur la demande des bureaux, avec adjonction d'un certain nombre de membres? il a répondu laconiquement ; Non.
Lorsqu'on a montré à l'honorable M. Dufaure combien il serait difficile de recueillir, lorsque les membres de l'Assemblée seraient dispersés, les 454 signatures requises pour la convocation par initiative parlementaire, il a répondu : « Nous reconnaissons que l'exercice de ce droit serait très difficile ; mais c'est précisément là ce que nous avons voulu ; c'est la base même de notre système. »
Voilà donc le but de la loi nettement accusé. (Très bien/ sur quelques bancs à gauche*) S'il arrivait, comme plusieurs membres de la commission des Trente l'ont fait remarquer, — rien de tel. bien entendu, n'aura lieu sous la présidence du maréchal de Mac Mahon, mais qu'importe, ce n'est pas pour lui seul, n'est-ce pas, que la Constitution est faite? (Interruptions à gauche.) — Si donc il arrivait que, durant l'intervalle des sessions, le pouvoir exécutif abusât de son autorité d'une manière criante, ou se préparât, par une série de mesures habilement combinées, à frapper avec succès un coup d'État, ou s'engageât dans des négociations aboutissant à une guerre désastreuse, est-ce qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce que la convocation des Chambres rencontrât ces obstacles qui sont, assurez-vous, la base même de votre système? S'il y avait prévarication de la part des ministres n'y aurait-il aucun inconvénient à ce qu'il fût difficile de leur demander des comptes?
S'il y avait lieu de mettre en accusation le chef de l'État, puisque son irresponsabilité ne va pas jusqu'à couvrir le crime de haute trahison, est-ce qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'il fût difficile de sauver le pays et de le venger?
En vérité, messieurs, quand j'examine la constitution du 25 février, j'admire que M. le vice-président du conseil ne l'ait pas
trouvée suffisamment monarchique, et qu'il ait cru indispensable de la rendre plus monarchique encore.
Quoi ! la constitution du 25 février décide qu'en ce qui concerne la désignation du chef de l'État, la souveraineté de la nation restera inactive et suspendue pendant sept grandes années; du privilège de la réégibilité conféré au Président de la République, il résulte que, dans le cas de deux réélections successives, la présidence de l'homme revêtu de cette dignité pourrait durer vingt et un ans (exclamations en $en$ divers), plus que n'a duré le premier Empire , plus que n'ont duré les règnes de Charles X et de Louis XVIII , plus que n'a duré le règne de Louis-Philippe, plus que n'a duré le second Empire (interruptions à droite). En vertu de cette constitution du 25 février, le Président de la République est irresponsable comme un roi; il a le droit de dissoudre la Chambre des représentants du peuple, comme un roi; il a le droit de grâce, comme un roi; il a l'initiative des lois que n'avait pas Louis XVI ; il est reçu non seulement à disposer de la force publique, mais à la commander en personne; bref, messieurs, nous avons un roi, moins l'hérédité (nouvelles interruptions à droite), différence qui n'est pas, pratiquement parlant, bien notable, dans un pays où il n'y a pas eu, depuis un siècle, un empereur, pas un roi, qui ait laissé le trône à son fils. (Rumeurs diverses.)
M. Madier de Montjàu. — Très bien !
M. Louis Blanc. — Et tout cela n'a pas suffi aux regrets et aux aspirations monarchiques de M. le vice-président du conseil!... (Rires sur plusieurs bancs.) Et il a trouvé que la place réservée au Président n'était pas encore assez large ! et même, après la constitution du 25 février, complétée par la loi qu'on vous propose, il ajouterait volontiers aux attributions du Président de la République !
Voudrait-il donc que de la République il ne restât plus rien, rien si ce n'est le mot... (mouvements divers), apparemment pour mieux couvrir aux yeux du peuple l'absence de la chose ?
Du reste, messieurs, il n'est pas sans exemple que le nom de la République ait figuré dans les actes mêmes qui la détruisaient. Est-ce que la constitution de 1804 ne commençait pas en ces termes : « Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d'empereur des Français. » (Rires à droite. — Cest vrai ! à gauche.)
Il est donc bien certain que pour que la République suit
fondée, il ne suffit pas qu'elle soit nominalement établie ; l'essentiel est que son organisation corresponde à sa nature.
On dit : Gardez-vous de la logique à outrance ! Et moi je dis : Gardez-vous de l'illogisme à outrance ! N'allez pas croire qu'il vous soit possible d'emmailloter la République dans des institutions anti-républicaines, sans courir le risque, ou de gêner outre mesure sa croissance, ou de la pousser un jour à briser violemment ses langes. (Exclamations ironiques à droite.)
Une pareille erreur, messieurs, serait pire qu'une erreur, car elle contient un danger ; et le signaler ce n'est pas exagérer le culte des principes, ce n'est pas mettre une formule au-dessus de l'intérêt du pays, c'est faire acte de politique pratique, acte de. bon sens.
J'ai entendu reprocher aux législateurs de 1848 d'avoir été trop logiques ; ils ne le furent pas assez. Non contents de repousser l'amendement Grévy, qui nous aurait sauvés du 2 décembre, de l'Empire et de l'invasion, non contents de créer un Président de la République et de s'en remettre à d'autres qu'eux-mêmes du soin de le désigner, de telle sorte qu'il pût invoquer le suffrage universel contre l'Assemblée comme l'Assemblée pouvait l'invoquer contre lui, ils lui assignèrent une longue durée de quatre ans... (nouvelles exclamations à droite), en un mot, ils donnèrent au pouvoir parlementaire un rival, et plus qu'un rival.
Après cela, qu'importait qu'on écrivit dans la Constitution : « Toute mesure par laquelle le Président dissout l'Assemblée, la proroge, ou met obstacle à son pouvoir, est un crime de haute trahison? » Bien vaine précaution que celle-là! Il est absurde de créer une force contre laquelle on est obligé de s'armer d'avance. Ou abstenez-vous de rendre un homme trop puissant, ou ne le poussez pas à chercher sa sûreté dans l'agrandissement de sa puissance. Lorsqu'il se sentit menacé, Louis Bonaparte se réfugia dans l'usurpation : pour qu'on n'osât rien contre lui, il osa tout contre la liberté. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Messieurs, vouloir la prédominance du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif, c'est oublier que cette prédominance, réalisée ou convoitée, a été, depuis un siècle, la source de tous nos déchirements politiques. .
L'insurrection du 10 août, le 18 brumaire, le Conseil des Anciens vengé par la Chambre des Cent-Jours, et un triomphe parlementaire sortant des grandes funérailles de Waterloo, la révolution de 1830, celle de 1848, le 2 décembre ; autant d'actes du même drame, le drame du conflit ardent qu'aurait prévenu la
Louis Blanc. — Discourt. 13
subordination du pouvoir qi|i exécute au pouvoir qui décida. {Trh bien! *ur plusieitn bancs du côté gauche,)
M'opposera-t-on l'exemple 4e l'Angleterre? ta aussi, messieurs, tant que la prédominance parlementaire n'y a pas été parfaitement assurée, la paix publique g. été troublée par les fureur» d'un an? tagonisme violent ; témoin les luttes à la suite desquelles Charles |" succomba, la dispersion 4u parlement par CrQui^yell, et, plus tard,
le* orages du règne 4e Charte* II.
Aujourd'hui, h l'Angleterre yU, politiquement, d'une vje tranquille! c'e#t précisément parce que l'idée 4e la prédominance né^ cewaire du pouvoir législatif *ur le pouvoir exécutif y a tout I fait prévalu ; c'est parce que la reine s'y renferme dans un rôle d'inaction pompeuse, lequel ocrait incompatible avec les devoirs et le caractère d'un présidant 4 e République, et se contente d'être le symbole de l'aristocratie, qui» aujourd'hui, n'existe pas chez nous ; c'est parce que toute la puissance executive y est concentrée entra tes mains d'un premier ministre qui est censé nommé par la reine$ mai* qui est en réalité nommé par la Chambre des communes, aquelle le renvoie dès qu'il lui déplaît ; c'est enfin parée que te pouvoir exéauUf dépend d'une manière si absolue du pouvoir législatif qu'un publicité distingué, M, Bagehot, a pu écrire avep Vérité : a En Angleterre, le Cabinet est une simple commission parlementaire, »
Pour ce qui e*t des États-Unis, messieurs, l'honorable M. La*
boulaye ne me contredira pas, je l'espère, si j'affirme que le pou*
voir du président y est infiniment moins considérable et y a uu
tout autre aaraitère que celui dont vous voûte* investir le chef de
'État en France,
BsUce qu'au* États-Unis la Président a droit de dissolution* d'ajournement, de prorogation ? JBst-ca que son droit de mmm*1? uu* emplois publia* est absolu ? &Ue qu'il a entrée a» Congés, d'où sas minière* *oot exclus eowm lui-même, çt où son influence ne pénètre que par vote indirecte ?
Aux Étet*»Uni*t «Mwteùrs, «*» je eite les propres paroles d'un
homme qui a bien connu et bien décrit l'Amérique, M, Alexis d* Wqueville, « « aux États-Unis, le pouvoir executif est piaeé à côté da la législature comme un pouvoir inférieur et dépendant, » Et voye*, messieurs eombm e*t grave la question que soulève le projet de loi du gouvernement. Estrce l'esprit monarchique qui domine en Praaee dans les régions officielle au moment où je
parle, eg^ce l'esprit républicain?
Je ne sais si acclimater la liberté politique est une œuvre aussi délicate que l'honorable H. Laboulaye le dit dans son rapport, mais ce que je sais bien, c'est que le vote des lois constitutionnelles n'a rien changé à la manière (Jont l'œuvre d'acclimatation, avant ce vote, avait été comprise. (Très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Car enfin, messieurs, nous sommes en République, et à une administration notoirement formée pour combattre les républicains (rumeurs à droite. — Assentiment sur quelques bancs à gauche) M. le vice-président du conseil envoyait, du haut de cette tribune, dès le lendemain même de son avènement, la promesse solennelle d'un constant appui.
Nous sommes eu République, et tandis que certains agents du pouvoir tremblent de prononcer le nom de la République, d'autres la laissent complaisamment comparer à la marque qu'on imprimait avec un fer rouge sur les épaules des forçats, [Exclamations et rires A droite, — Mouvementé divers.)
Nous sommes en République, et les préfet* du 24 mai sont là, toujours là, et les maires choisis en dehorp de« conseils municipal?* pour leur hostilité reconnue à la République sont maintenus ; et Ton s'étonne d'apprendre, au milieu 4u calme le plus profond, que, dans des villes bien connues comme villes républicaines} les visites domiciliaires suivie* d'arrestations se ipultiplient P [Nquvelles interruptions à droite, — Très bien/ très bien! sur plusieurs bancs à gauche.) Et dans quarante départements, aujourd'hui encore* après la République définitivement établie, dit-on, dans quarante départements, sur l'ordre d'un généra}, tpnt journal peut étrô supprimé, suspendu, ruiné; pt cfan» le reste de la France, semblable droit dp vie et de mort est donné, & <jui? aux préfet*; an*
préfets du |4 mai I ifivcfamations et rires à droite),
Comment, metsienrt 1 mais cela est certain!
Un membre t à droite, ironiquement. — JSt afrommftbte ! . M, J»pis BtyNc f t- Pt grâce an régime mopsjtrwu* de l'auto* ri$ation préalable, la pensée est proscrite ayant de naître, (Qhl oh! à droite.)
Bt si Von parie de lever l'état de siègn, c'est an noua prévenant que Je retour & ) onjre légal est chose à rwk&tf, la presse, dans ce cas, devant payer la rançon I
Ce n'est pas tout. Par la suppression de* élection* partielles* par le yotç qu} te &4 & rétablir la piaty py>rte„. (rumeur* à frotte) *
par celui qui restreint outre mesure la liberté des tours et des
conférences, par celui qui vise à livrer le haut enseignement à la direction de cette puissante association dont le chef est à Rome... exclamations et murmures sur plusieurs bancs à droite), on a porté à la République, depuis Je vote des lois constitutionnelles, les coups les plus rudes qu'il fût possible de lui porter. Eh bien, chose très curieuse à remarquer, qui s'est associé aux coups frappés sur la République dans cette occasion? M. le ministre de l'instruction publique... (Rires et applaudissements à droite.)
M. lb marquis de la Rochethulon. — C'est lui qui a fait la République !
M. le Président. — N'interrompez pas, messieurs !
M. Louis Blanc. — M. le ministre de l'instruction publique, le chef de l'université, et le plus vanté des personnages auxquels a été attribuée la fondation de la République! (Nouveaux rires à droite.)
Ceci vous démontre, messieurs, que le projet de loi présenté par e gouvernement se lie aux derniers efforts de l'esprit monarchique contre l'esprit républicain. Ce qu'on vous demande pour le pouvoir présidentiel, on vous le demande pour l'esprit monarchique; ce qu'on dispute au pouvoir parlementaire, on espère l'enlever à l'esprit républicain.
Aussi ne puis-je me défendre d'un pénible sentiment de surprise en voyant avec quelle sérénité l'honorable rapporteur de la commission adhère à un projet semblable. (Sourires à droite.)
Au banc de la commission. — Le rapporteur et la commission elle-même !
M. Louis Blanc — Ce projet contenait une lacune que la commission a comblée en proposant que la guerre ne pût être déclarée qu'avec l'assentiment des Chambres. De cela, messieurs, on ne saurait trop féliciter votre commission ; mais croit-elle, par hasard, qu'il n'y ait qu'a réduire de la moitié au tiers la proportion des membres requis pour la convocation par initiative parlementaire pour résoudre toutes les difficultés, pour répondre à toutes les objections et écarter tous les périls? Non, elle ne le croit pas, puisque le rapport avoue que même ce chiffre d'un tiers serait malaisé à obtenir. Non, elle ne le croit pas, puisque le rapport avoue, en ce qui touche les principales dispositions de ce projet de loi, que ce sont les usages de la monarchie constitutionnelle, que c'est un droit nouveau introduit dans une république, que c'est l'abandon de la tradition républicaine.
Votre commission a donc bien mesuré la portée des proposi-
tions qui vous sont faites. Et comment, dès lors, ne pas s'étonner qu'elle y adhère?
J'entends : Il faut, eu égard à l'état des partis dans l'Assemblée, être sage, très sage... {rumeurs ironiques à droite); il faut savoir comprendre que la politique vit de transactions et de compromis ; il faut ne rien négliger pour gagner à la République les esprits prévenus et les âmes effarouchées; il faut se hâter vers la dissolution de l'Assemblée en évitant toute querelle, et cela coûte que coûte.
A ces considérations, dont je ne méconnais pas la portée et qui sont dictées par un sentiment que je respecte, je voudrais pouvoir me rendre : je l'essaye en vain.
Sacrifier à je ne sais quelles combinaisons éphémères de couloir... {très bien! très bien! et applaudissements à droite) l'intérêt permanent, l'intérêt suprême de la paix publique dans l'avenir, n'est-ce pas faire passer la petite sagesse avant la grande?
Serait-ce un compromis dont dés républicains auraient lieu d'être satisfaits, que celui qui consisterait,' de leur part, à tout donner sans rien recevoir, et, de la part de l'autre contractant, à tout recevoir sans rien donner?...
M. Hervé de SaisTy. — Très bien! très bien !
M. Louis Blanc... ou, si l'on aime mieux, qui consisterait dans l'échange d'un mot contre la chose que ce mot exprime?
Il est sans doute très désirable de chercher à gagner à la République le plus de partisans possible ; et je conviens que, pour y réussir, le parti républicain doit se montrer un parti pratique, sachant tenir compte des circonstances, capable de procéder par réformes graduelles, capable d'aller à son but sans brûler l'étape. {Mouvements divers . )
Mais encore lui convient-il de ne pas compromettre son principe pour éviter le reproche d'en vouloir tirer d'un coup, prématurément, toutes les conséquences.
• Et où serait, je le demande, l'avantage de gagner des partisans, de faire des convertis, à une République qui ne serait pas la République... (applaudissements ironiques à droite), qui, née d'idées contradictoires, composée d'éléments irréconciliables, n'aurait qu'une puissance de séduction trompeuse?...
M. le marquis de Grammont. — Ce langage est honnête 1
M. Louis Blanc... et ressemblerait à ces monstres de la fablo moitié femmes, moitié poissons... {Hilarité bruyante et prolongée.
M. le comte de Douhet. — Ils chanteraient moins bien que les sirènes !
M. Louis Blanc... qui, par la douceur de leur chant, ttiraient le* pàââagéi* sur lë& éèueilsf "
Sang doute, il est aussi très désirable que la nation t'entre le plut tôt pdâftiblë dahs l'ëxé^cice de sa souveraineté, mais non d'une ^dUVérâthetë amoindrie, mutilée, rendue impotente. Vous êtes impàilehts d'arriver à là dissolution de l'Assemblée. Oh I je comprends cette impatience ! j'y applaudis, je ltf partage ; je suis de Ceux cjui n'ont pas attendu le Vote des lois constitutionnelles pour là ressentir et pour demander bien haut qu'on rendit au peuple le dépôt de sa souveraineté lorsque ce dépôt était encore intact. {très bienl sur qitelqms bâncè à gauche.) Mais, pretièz-y garde, messieurs, une fofe ja loi qu'on vous propose Votée, l'Assemblée prochaine ne pourra rien, absolument rien contre elle.
Un membre du centre. — NoUS l'espérons bien (
M. Louis ËiÂfrc. — Si vous vous trompez, le mal sera, et de bien longtemps, irréparable.
Et ne vous laissez, pas abuser par le mirage de la révision. Rappelez-vous que jusqd f en 1880 là Révision dépend du maréchal Président, et de lui seul. Rappelez-voUs que, même après 1880, il n'y aura de révision possible qu'avec le concours du Sénat, de qui personne aujourd'hui ne peut dire avec certitude si les ennemis de la République n'y seront pas en majorité,
Sur plusieurs bancs. — C'est vrai 1 Très bien I
M. Loùlfl flj^Hc. — Oui, messieurs, prenez-y garde! Les liens dont ii s'agit d'enserrer la République sont de telle nature, qu'ils ne pourront pas être brisés de longtemps, et qu'ils lie le seraient peut-être un jour qu'au prix de ce que tous* tant que nous sommes, nous avons intérêt à éviter : une révolution 1
Et c'est pourquoi le spectacle que j'ai sous les yeux m'inquiète.
Non que ma fol dans les destinées de la République en soii ébranlée; je sais, je sens, j 'affirme que, qUoi qu'on fasse, on ne lui ôtera pas l'avenir. J'en ai pour garants les épreuves qu'elle a surmontées, la facilité avec laquelle on l'a toujours vue se relever de dessous les ruines au fond desquelles on la croyait ensevelie» [Interruptions à droite.)
M. le baron de Barante. — Des ruines qu'elle avait faites.
M. Louis Blanc. — J'en atteste l'appel fait à son pouvoir sauveur chaque fois que la patrie était en danger..» [exclamations ironiques à droite); j'en atteste son. adhérence au suffrage universel dont elle partage désormais l'indestructible vitalité 1
Non, non, je ne crains pas pour la République les résistances
dont j'aperçois le germe dans les lois qu'on vous propose; mais je crains pour mon pays, qui a tant souffert et qui a tant besoin de repos, les agitations qui empêcheraient la République de se montrer tout d'abord au monde comme le gouvernement par excellence de la concorde et de la paix. {Exclamation» à droite, Car, messieurs, la République, telle que la veut quiconque mérite de l'aimer, est celle qui, effaçant les vestiges de nos dissensions civiles, embrassant dans sa haute sollicitude les travailleurs de toutes les conditions, s appliquant à réaliser ce que tous les intérêts ont de solidaire, demanderait la grandeur de la France à l'harmonieux emploi des facultés, des volontés et des vertus de tous ses enfants. (7Wf Mtfl/ très tient H applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)
Anniversaire de Garibaldi.
Banquet du 4 juillet 1 875
Messieurs,
J'étais à Londres, lorsque, au commencement de septembre 1862, cette nouvelle y retentit comme un coup de tonnerre : Garibaldi est vaincu, il est blessé, il est prisonnier.
L'émotion fut profonde, universelle. Garibaldi atteint par une balle sortie d'un mousquet italien ! Garibaldi traité de rebelle dans cette Italie où, la veille encore, un peuple entier se levait ivre d'enthousiasme, rien qu'en reconnaissant le son de sa voix! Garibaldi traîné, tout couvert de sang, dans une forteresse destinée aux criminels, sur l'ordre d'un prince auquel il avait donné deux royaumes ! Il n'était fibre du cœur qui ne dût tressaillir à cette idée. (Vive sensation.)
Elle avait d'ailleurs un étonnant caractère de grandeur, l'entreprise qui avait eu à Àspromonte son dénouement funèbre. Car enfin, si Garibaldi avait pris les armes, ce n'était ni pour venger son orgueil humilié, comme Goriolan, ni pour défaire un roi après l'avoir fait, comme Warwick ; ni pour arriver à la toute-puissance, comme Wallenstein ; ni pour recouvrer un trône perdu, comme Murât. Rendre à sa patrie, qui lui devait tant, un dernier service, lui donner un suprême gage d'amour, achever l'unité italienne par la délivrance de Rome, tel était son crime. (Applaudissements.)
Et que de motifs n'aurait-il pas eus pour ne point tenter de nouveau la fortune, si son âme avait été moins haute que sa destinée ! Tout ce que la gloire peut donner, il l'avait. Sa popularité était immense, son prestige incomparable. Retiré à Gaprera, il
tenait les yeux du monde fixés sur lui, et, comme Chateaubriand Ta dit de Napoléon à Sainte-Hélène : « On l'apercevait là de toute la terre. » Que^lui restait-il à désirer, sinon le repos que lui commandait sa santé, brisée par les fatigues de la guerre? (Très bien!)
Mais Venise ne s'appartenait pas encore. Mais Rome n'était pas encore indépendante et libre. Garibaldi ne crut pas avoir droit au repos, lorsqu'il avait encore, pour la cause de son pays et de la justice, des sacrifices à faire, des périls à courir, des souffrances à endurer. Sachant que sa gloire, sa popularité, son intelligence, sa vie même n'étaient pas à lui, il se leva, sans consulter ses forces physiques, sans demander conseil à sa renommée, prêt à mourir, pour que la patrie vécût. (Vifs applaudissements.)
Il était impossible que le peuple anglais ne sentit pas ce qu'une telle résolution avait eu de magnanime. Mais Garibaldi, cette fois, n'avait pas réussi : tort grave dans un pays où le succès ne manque pas d'adorateurs et d'apôtres. Il y en eut donc qui blâmèrent Garibaldi, en l'admirant. Ils lui reprochèrent d'avoir aimé trop logiquement son pays, de s'être trop hâté vers la justice, de n'avoir pas su être patriote au jour le jour et dévoué petit à petit. (Rires.
Avaient-ils raison? Oui, au point de vue du succès immédiat, apparent et passager; non, au point de vue du succès ultérieur, réel et durable.
Quel était, en effet, le but de Garibaldi, lorsqu'au mois d'août 1862, il débarqua en Galabre, marchant vers Rome, non pas l'épée au poing et le défi dans les yeux, mais, ainsi que le portait sa proclamation, l'épée au fourreau, l'amour de l'Italie dans le cœur, et résolu à n'invoquer contre la possession de Rome par les vainqueurs de Solférino que le souvenir d'une récente confraternité d'armes, la logique d'un premier bienfait et la justice? Son bat, il l'a expliqué lui-même. Voyant que l'Italie se mourait du poison lent de la diplomatie, il voulait par une secousse ranimer en elle le principe de la vie morale; il voulait créer autour de lui une agitation patriotique quimttles situations en pleine lumière et forçât la solution du problème ; il voulait empêcher l'enthousiasme des premiers jours de s'éteindre avant l'achèvement de l'œuvre; il voulait contraindre la maison de Savoie, ou à démasquer l'égoïsme de ses intérêts dynastiques, ou à les confondre avec l'intérêt du peuple.
Le calcul était hardi. Mais quel homme fut jamais plus autorisé que Garibaldi à se fier aux prodiges d'une généreuse audace? Est-ce que ce n'était pas en croyant d'une foi fervente à l'Italie
qu'il avait fait à moitié l'Italie? Est-ce qu'on n'avait pas vu les fonctionnaires donner leur démission pour ne pas lui faire obstacle, les officiers jetef au loin leiirs épauleltes pôlif«hê pas le combattre, les matelots le laisser passer et lés villes ouvrir leurs porte* à son approche? Combien de soldats lui avait-il fallu pour arracher la Sicile à François 11? Combien, pour entrer 4 Napies en Voiture découverte, toute une armée fuyaht devant lui? Quand César, sur une barque assaillie far là tempêté, avait dit ad nautonnier, pâle d'effroi : « Va, Ile crains rien : tu portes César et sa fortune )>, avait-il rien dit que (kribàldl n'eût le droit de répéter en se l'appliquant, dans sa traversée de Catane en Calabre ?(/!/?plaudmementê prolongés.)
Le calcul était hardi, je le répète, mais pas plus hardi que profond. Et ée qui le prouve, c'est i}ue, malgré la compression violente, inattendue, de Félan populaire par Victor-Ëmmanuei f malgré la funeste rencohthe d'Àspromonte, le résultat fut tel que Garibaldi l'avait espéré,
jusqu'alors, tout en condamnant comme contraire au droit des gens l'occupation de Rome par une garnison impériale* l'Europe s était fondée, pour y souscrire, sur ee que le gouvernement italien était mai affermi, sur ce que Victor-Emmanuel avait besoin d'être protégé contre l'esprit révolutionnaire, ne fût-ce que polir être dispensé de pactiser avec lui.
ÎSh bien, après l'affaire d'Àspromonte, la question changea de face. D'une part) en s'armant contre l'idole de la nation italienne, Victor-Emmanuel avait donné aux puissances européennes un gage suffisant, et plus que suffisant*
D'autre part, ee fait que, pour empêcher Garibaldi d'entraîner sur ses pas tout le peuple d'Italie, il avait fallu mettre les trois quarts de l'Italie en état de siège, ee seul fait montrait de reste qu'un soulèvement terrible serait à craindre aussi longtemps que Rome ne serait pas rendue à elle-même. L'eecupation de Home devint do no, à partir de ee moment, dans toutes les ehanoeUeries* l'objet des préoccupations les plus vivesi fin Angleterre, l'opinion publique gronda ) lord Palmerston fut sommé par elle d'aviser à ee que le principe de non-intervention cessât enfin d'être viôiéi Le Cabinet des Tuilerie» finit par s'émouvoir, et la fameuse convention du 13 septembre 1864 prouva que Garibaldi, après avoir si bien servi la cause italienne par ses triomphes de Sicile et de Napies, n'avait pas été sans la servir même par si défaite d'Aspromonte. {Mouvement.) .
ANNIVERSAIRE DE GARTBALTH
Tant il est vrai que l'affirmation hautaine, l'affirmation quand même du droit a quelque chose d'irrésistible! tant il est vrai que la gfande route est celle qui mène aux succès durables I (Applaudissements.)
On a beaucoup vdnté fehez flous, dans ces derniers temps, l'exeelteiice de ce qu'on nomme urie politique pratique. On a eu raison si l'on entend par là qui! faut tenir compte du temps et db milieu où l'on vit; qu'il ne faut pas prétendre à atteindre d'un bond son idéal* en s'éknçant par-dessus la réalité. Ëh! qui à jamais nié cela? î*our moi, messieurs, je me souviens d'avoir écrit, il y a déjà vingt ans, qu'une société ne se laisse pas aisément entraîner bien au delà de ce qu'elle connaît et de ce qu'elle pense ; ue l'histoire ne règle pas toujours sa marche sur les battements es cœurs généreux, et que, pour lui faire hâter le pas, il ne suffit pas de le désirer* {Très bien !)
Ou je me trompe fort, ou ce langage n'est pas celui d'un esprit rebelle aux exigences de la réalité. Mais la question est une question de mesure. Non, non, ce n'est pas manquer de sens pratique, que de céder à la crainte de tourner le dos au but qu'on se propose, à force de ne vouloir pas y aller trop précipitamment (C*est vrai 1)
Ce n'est pas manquer de modération que de ne pas s'exposer à être immodérément modéré. (Airei et applaudissements.)
Ce n'est pas demander toutou rien, que d'hésiter à entrer dans des compromis qu'on juge être l'échange de tout contre rien. {(lires et applaudissements.)
Ce n'est pas être intraitable, quand on veut la République, que de reculer devant le danger d'abandonner à des royalistes le soin de la faire et de la gouverner.
toutes les transactions ne sont pas mauvaises sans doute; mais les bonnes sont celles qui s'arrêtent au point passé lequel les principes semblent disparaître, et si l'on m'objectait les relations — rares d'ailleurs et accidentelles — qu'il est arrivé à Garibaldi lui-même d'avoir avec le roi Victor- Emmanuel, je répondrais qu'elles n'ont jamais eu rien qui ressemblât à une transaction sur ce qui constitue le fond même des croyances de Oaribaldi comme patriote et comme républicain. (Cest cela t)
La vérité est que le culte exagéré du rehttfrfa. pas de moindres inconvénients que le culte exagéré de r absolu. Or, c'est la tendance à .exagérer le premier, jointe — • il est juste de le reconnaître — aux difficultés d'une situation menaçante et compliquée,
c'est cette tendance qui a conduit tant de républicains très sincères, très dévoués, et parmi eux des hommes qui ont tout notre respect, toute notre affection, à prendre leur parti d'une constitution qui, selon nous, ne nous offre de la République que le mot.
C'est beaucoup, a-t-on dit. Et je dis, moi, que le mot République serait un danger, s'il ne devait être qu'une enseigne trompeuse mise sur le devant d'un établissement monarchique; s'il ne devait servir qu'à rendre la République responsable des abus commis en son nom ; s'il devait la faire paraître autre qu'elle n'est ; s'il devait fournir à ses ennemis l'occasion de dire au peuple :
<( Vous pensiez que la République était un régime qui subordonne la volonté d'un seul ou de quelques-uns à la volonté de tous : eh bien, réfléchissez à l'étendue et à l'indépendance dont, sous ce régime, un seul homme est investi.
« Vous pensiez que la République était un régime de liberté : eh bien, voyez comment on y respecte la liberté d'écrire, le droit d'association, l'inviolabilité du foyer!
« Vous pensiez que la République était le règne de la loi : eh bien, l'état de siège continue.
f Vous pensiez qu'elle ouvrirait l'ère de la concorde et de l'apaisement : eh bien, demandez aux mères, aux sœurs, aux filles de tant de malheureux pour qui l'amnistie a été vainement sollicitée. »
' Ah! messieurs, gardons-nous, gardons-nous de croire tout gagné, parce que nous avons le mot : ce qui importe, c'est la chose ; et je ne sais rien de moins pratique que de prendre l'un pour l'autre. {Applaudissements répétés,)
Suivant M. Laboulaye, il y a plusieurs formes de républiques comme il y a plusieurs formes de monarchies. Soit. Seulement, M. Laboulaye a oublié d'indiquer le principe qui est commun aux premières et qui les distingue des secondes. Albert Durer disait : « On ne trouve pas deux loups qui se ressemblent d'une manière parfaite, mais on n'en trouve aucun qui diffère d'un autre au point d'être pris pour un renard. » A mon tour, je dirai : deux républiques peuvent ne pas se ressembler parfaitement, mais est-ce une république véritable que celle qui diffère de l'autre au point de pouvoir être prise pour une monarchie? (Rires et applaudissements.)
Voilà pourtant, messieurs, où nous a menés la tendance que je signalais tout à l'heure, tendance qui, dépuis- quelque temps; s'accentue chaque jour davantage, mais qui ne saurait
devenir celle de la nation, par cette raison bien simple qu'elle est contraire à notre génie national.
Ce qui caractérise, en effet, l'esprit gaulois, c'est le goût de la logique, le goût de ce qui est clair et simple. Emprisonner la politique dans l'étroite pratique des expédients, faire de la politique au jour le jour, ne regarder qu'à l'intérêt de l'heure présente, ne viser qu'au succès du moment, sauf à voir plus tard ; cela, messieurs, est conforme au génie de l'Angleterre : c'est un procédé qui lui convient, dont elle a retiré des avantages, mais qui, je le répète, est contraire au génie de la France.
Empruntons de nos voisins, qui ont beaucoup de bon, ce qu'ils ont de meilleur : rien de plus sage ; mais laissons-leur ce que nous ne pourrions prendre sans abdiquer notre originalité comme peuple.
.^Se transformer dans le sens que j'indique, la France ne le pourrait qu'à la condition de renoncer au rôle glorieux qu'elle a joué dans le monde. Car, s'il lui a été donné de mêler intimement sa vie à celle des autres peuples, de captiver incessamment leur attention, de les intéresser à chacun de ses revers comme à chacun de ses triomphes, de leur communiquer ses agitations, de les envelopper de son mouvement, c'est parce qu'elle possède au plus haut point le pouvoir de généraliser; c'est parce qu'elle aime à dégager d'une série de faits particuliers l'idée qui les domine et les embrasse; c'est parce qu'elle comprend que les principes sont, après tout, la quintessence des faits, que l'idéal est la quintessence du réel; c'est parce que, sans s'abstenir d'envisager les choses au point de vue de ce qui est, elle les envisage aussi au point de vue de ce qui doit être; c'est parce que dans le présent elle cherche l'avenir ; c'est parce que la justice violée chez elle ne l'émeut pas plus vivement que la justice violée hors de chez elle, loin d'elle, en Italie, en Pologne, en Amérique, aux extrémités de la terre, et que, pour elle, la déclaration des droits du Français est la déclaration des droits de t homme. (Acclamations. y
Là, messieurs, est la grandeur de notre pays. La grandeur de l'Angleterre, que certes je ne nie point, n'a pas le même caractère cosmopolite. 01ms le monde de la pensée, comme sur le globe, nous habitons un continent : les Anglais habitent une île. Restons nous-mêmes. {Vifs applaudissements.)
Je serais, du reste, injuste envers l'Angleterre, si, ayant à parler de Garibaldi, je ne rappelais pas ici l'admirable hommage qu'au mois d'avril 1864 elle rendit, dans sa personne, à cette poli-
tique rectiligne dont il est un des plus illustres représentants. Ce fut une bien étonnant^ journée que celle de l'entrée de Garibaldi dans ladres le if avril 186|! Toute une ville — çt quelle ville ! — allant au devant d'un homme, dans une sorte de délire, le cœur pjpirç d'émotion, ^ bras étendus, et poussant à sa vue un de ces pris prodigieux qui, qux jeux olympiques, faisaient tomber Ips corbeaux dans le cirque.., Nqp, j a niais je ne vis, jamais je ne verrai, rien de semblable. [Profonde sensation,)
Et ce qui donnait h cptte ovation nn caractère d'originalité Iqu? chante, d'inexprimable grandeur, c'était 1'élôyation dp sentiment qui l'avait inspirée.
JStait-ee d'importante services h elle rendus que r Angleterre
entendait récompenser? Mais Garibaldi n'avait pas combattu pour elle., H ne l'ayait *crvie ni p&r la parole, ni par l'épée,
Étaib-ce le soldat qu'elle acclamait *vec une admiratiou 4 pusiionnée ? Ma)* tt n'arrivait point reyélu de sop arpmrs, pe sqI
dat. Son don* œil bien reflétait upe ftme tendre. Il avait sur 1«*
lèyres le sourire qui ya droit au cœur des femmes, Jl était de ceu*
vers lesquels acpourent tout de suite les petits enfants. On savait qne son eourage ay.ait appartenu à la ciuise des oppripaés j qu'il
avait apporté dans le» combats l'horreur des combats ; que c'était 4 forée d'être bon qu'il 4taH grand? Aussi, pas de foréu de baïon* nette»! pas de panons roulant sur le payé, nul son de trompettes! uni bruit de tambour* ; mai* là, couvrant un e*paee de plusieurs lieues ♦ la pacifique armée de» travailleurs. (Appfaudh&mntt »*. pétéê.)
£»Me anflu 4 un potentat que cette multitude innommable saluait la bienvenue ? flan, Jbe visiteur était un répnbUpain ; U Rappelait... Garibaldi, Auw, nul effort servile pour dételer *a voiture ; mais, devant le» chevaux, à eôté de» cheyeux, autour 4oa roues* sim* la» rouaa, de» milliers da citoyen» libre», cherçheul sa main et comme tremblant de ne pas être assax près da lui.
Ab ! si jamais hommage imposant fut rendu a l'idée du droit, i la tfritA, qui est do ton» le» temps» a la justiee, qui est de tous la» pays, aa fut 00 jonr-14, et je n'hésite pas a dire que l'histoire n'offre pas de plus npble spectacle qne pelpi de Garibaldi reçu eu triompha dans le pays du relatif pour avoir été, dans sa fidélité aux principe», invariable et absolu, (Fi/i wpfaudimm&X**)
Ceci sa passait à tondre» la M avril ijtëf Bt à Bocaux, la 13
février 4871, que se passait-il ? Le 13 février 1871, à Bordeaux, le
lendemain d'une guerre où Garibaldi était venu offrir à la France en détresse son sang et celui de ses deux fils, la voix do héros était, dans une Assemblée française, étouffée par des murmures. Mais pour exprimer tout ce qu'il inspirait à notre pays, d'affection, d'admiration, de reconnaissance, une autre voix s'éleva, celle d'un homme de génie, celle de la France, et des paroles furent alors prononcées que, dans la même Assemblée, les mômes murmures accueillirent, mais qui, entendues de la terre entière, unirent à jamais dans la mémoire des peuples ses deux grands noms : Garibaldi, Yictor Hugo. (Triple salve d'applaudissements.)
tique rectiligne dont il est un des plus illustres représentants. Ce fut une bien étonnante journée que celle de l'entrée de Garibaldi dans Londres le i{ avril 18641 Toute une ville — et quelle ville! — allant au devant d'un homme, dans une sorte de délire, le coiur pjein d'émotion, les bras Étendue, et poussant à sa vue un de ces cris prodigieux qui, aux jeux olympiques, faisaient tomber Ips corbeaux dans le cirque.., Non, jaipais je ne vis, jamais je ne - verrai, r(en de semblable. [Profonde tentation.)
Et ee qui donnait à cette ovation un caractère d'originalité tou? chante, d'inexprimable grandeur, c'était l'élévation du sentiment qui l'avait inspirée.
Était-ce d'importants services a. e"e rendus que TAngleterre entendait récompenser 7 Mais Garibaldi n'avait pas combattu pour
«lie. 11 ne l'avait servie m par la parole, ni par l'épée,
ÉtatNV U soldat qu'elle accjiimait avec une admiration s passionnée ? Mais il n'arrivait point reyéln de son armure, ce sol dat. Son doux œjt bleu reflétait une Ame tendre, U avait sur les lèvre» le sourire qui va droit au cœur des femmes, II était de ceux vers lesquels accourent tout de suite les petits enfants. On savait que tan courage avait appartenu à In cause des opprimés; qu'il
avait apporté dans les combats l'horreur des combats ; que c'était à force d'être bon qu'il était grandi Aussi, pas de forêt» de baïonnettes, pas de canons roulant sur le pavé, nul son de trompettes, nul brait de ta»bou«; mais là, couvrant un espace de plusieurs IUusj, 1» pacifique armée des travailleurs. (AppfaitdisscmMi ré-
jtifc)
Est-ce enfin d'un potentat que cette multitude Innombrable saluait la bienvenue 1 Uw, ty visiteur était un républicain ; il s'appelait... Qaribeldi, Aussi, ml effort servile pour dételer sa voiture i mais, devant les chevaux, à côté des chevaux, autour des roues, mua Les roua», des milliers de citoyens libres, cherchant sa main et comme tremblant de ne pas être asse» près de lui. {Stmatim-}
Ah I si jamais hommage imposant fut rendu 4 l'idée du droit. a la verita, qui est de tous les temps, à la justifie, quf est de tous les pays, «a fut c« jour- là, et je n'biiite pas à dira que l'histoire n'offre pas de plus noble spectacle que celui de Garibaldi reçu en Irionipbe dans le pays du relatif pour avoir été, dans sa fidélité aux principe», invariable et absolu, l Vifiapplaudis$ements t )
Ceci se passait à Londres le H avril ISO i. El à Bordeaux, [ février 1871, que se passait-il? L
ANNIVERSAIRE DE GARlBALDl 207
lendemain d'une guerre où Garibaldi était venu offrir à la France en détresse son sang et celui de ses deux fils, la voix du héros était, dans une Assemblée française, étouffée par des murmures. Maispour exprimer tout ce qu'il inspirait à notre pays, d'affection, d'admiration, de reconnaissance, une autre voix s'éleva, celle d'un homme de génie, celle de la France, et des paroles furent alors prononcées que, dans la même Assemblée, les mêmes murmures accueillirent, mais qui, entendues de la terre entière, unirent à jamais dans la mémoire des peuples ses deux grands noms : Garibaldi, Yictor Hugo. (Triple salve d y applaudissements.)
206 ANNIVERSAIRE DE GARIBALDt
tique rectiligne dont il est un des plus illustres représentants. Ce fut une bien étonnantq jourpée <me celle de l'entrée de Garib^ldi d$ns Londres le if avnl 186|! Toute une ville — çt quelle ville ! — &U#nt au davpint d'un bprorae, dans une sorte de délire ? le cœur pjpin d'émotion, les bras étendus, et poussant à sa vue un de ces cm prodigieux qui, qu* jeux olympiques, faisaient tomber Ips cort^friix dans le cirque.., Nqp, jamais je ne vis, jamais je w verrai, rien de semblable. [Profonde sen$atton,)
Et ce qui donnait à cette ovation qn caractère d'originaire toi^ chante, d'inexprimable grandeur, c'était réjéyatpn dp servent
qui l'ayait inspirée,
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lèyres le sourire qui ya droit m cour des femmes, Il était de ceu* vers lesquels aeeourent tQUt de snite les petits enfants. On savait qne son (curage avait appartenu à la cause des opprimés ; qu'il
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U§t>cQ enfin d'un potentat que cette multitude innommable saluait la bienvenue ? $w f Jbe yisiteur était m répn&Ueain ; U s'appelait,.. Garibaldi, fam^ nul effort seryile pour dételer *e voiture ; mai», devant tes chevaux, à côté des cheveu*, autour des roues, sDu* Lis vom, des milliers de citoyens libres, cherchât sa main et comme tremblant de ne pas être esse* près de luit (S$imtim>)
Ab ! si jamais bommage imposant fut rendu a l'idée du droit,
à la vérité, qui est de tous les temps» a la justice* qui est de tous las pays, m fut pe jour-14, et Je nVsite pas à dire ane l'histoire n'offre pas de plus noble spectacle que eelpi de Garibaldi reçu eu triompha dans le pays du rdiert/pour avoir été, dans sa fidélité au* prineip#s, invariable et absolu, iVifi wpfaudmmtot**) Ceei sa passait 4 Londres la H avril 106*. Bt à Banaux, le i3
février 1871, que se passait-il? Le 13 février 1871, à Bordeaux, le
lendemain d'une guerre où Garibaldi était venu offrir à la France en détresse son sang et celui de ses deux fils, la voix du héros était, dans une Assemblée française, étouffée par des murmures. Maispour exprimer tout ce qu'il inspirait à notre pays, d'affection, d'admiration, de reconnaissance, une autre voix s'éleva, celle d'un homme de génie, celle de la France, et des paroles furent alors prononcées que, dans la même Assemblée, les mêmes murmures accueillirent, mais qui, entendues de la terre entière, unirent à jamais dans la mémoire des peuples ees deux grands noms : Garibaldi, Yictor Hugo. (Triple salve d'applaudissements.)
Le Cléricalisme.
Réunion électorale. — Octobre 1B75.
Messieurs et gbers Concitoyens,
Vous voulez :
Que l'état de siège soit levé ;
Que l'amnistie soit proclamée ;
Que le principe de l'instruction laïque, obligatoire et gratuite soit admis ;
Que la porte des fonctions électives soit ouverte à tous, aux pauvres comme aux riches, par la rémunération de leur travail ;
Que le même homme ne puisse pas être à la fois conseiller municipal et député ;
Que la République devienne... la République. (Applaudissements.)
Et votre volonté a trouvé son expression dans la candidature de M. Engelhard, dont le patriotisme, la fermeté et le talent ont été appréciés, jeudi dernier, par mon excellent confrère et ami Laurent Pichat, en termes si profondément sympathiques. Que pourrais-je ajouter à un pareil éloge? Je m'y suis associé du fond de l'âme. (Applaudissements.)
Pour montrer jusqu'à quel point cette candidature répond à nos sentiments les plus intimes, il suffit d'un mot, d'un seul mot : elle est anti-cléricale. (Applaudissements.)
Or, aujourd'hui, comme toujours, le grand obstacle, le péril suprême, c'est le cléricalisme; car, partout où il domine, la vie du cléricalisme, c'est la mort de la liberté.
Que fautril, en effet, pour que l'Église règne et gouverne? Ne faut-il pas que devant elle la raison abdique? Ne faut-il pas que ceux qui lui sont soumis renoncent à chercher en eux-mêmes la règle de leur conduite et la loi de leur développement? Ne faut-il pas, par conséquent, que leur intelligence et leur âme cessent de leur appartenir? Et qu'est-ce que cela sinon l'esclavage? {Triple salve d'applaudissements.)
Pour comprendre qu'il y a entre le cléricalisme et la liberté un abîme, et un abîme infranchissable, il suffit de remarquer que les cléricaux relèvent d'une autorité qui se prétend infaillible, qui prétend être la vérité. La vérité peut-elle pactiser avec Terreur? Non, dit l'Église; et déduisant du dogme de l'infaillibilité ses conséquences logiques, elle juge qu'elle a le droit, que dis-je? le devoir de fermer la bouche à quiconque ne pense pas comme elle.
Aussi a-t-elle soin de sanctifier à son profit l'emploi de la force. Prenez le Syllabus, vous y lirez, proposition XXIV : » Anathème à qui dira : l'Église n'a pas le droit d'employer la force. » Et cette doctrine, on sait de reste qu'elle ne s'est pas abstenue de l'appliquer : témoin* l'extermination des Albigeois, les égorgements de la Saint-Barthélémy et les dragonnades, en France; l'Inquisition, en Espagne ; les échafauds dressés par le duc d'Albe, dans les Pays-Bas ; les bûchers allumés par Marie la Catholique, en Angleterre, et ceux où périrent en Italie Jordano Bruno et Savonarole. {Applaudissements répétés.)
Oh! sans doute, le renouvellement de ces fureurs n'est plus à craindre, grâce aux progrès des lumières, grâce à l'adoucissement des mœurs ; mais le principe qui lui donna naissance est là ; et quiconque ne tombe pas à genoux devant l'homme qui a dit : « La vérité, c'est moi, » est anathème.
Lors donc que, dans l'Assemblée de Versailles, l'évêque d'Orléans et ceux de son parti ont invoqué la liberté en matière d'enseignement supérieur, ils n'ont pu entendre par la liberté que la liberté d'être les maîtres. {Applaudissements.)
Et c'est bien celle, en effet, que leur donnerait, si l'on n'y prenait garde, la loi qui a été votée.
Je n'en veux pour preuve que ce passage du discours de M. Laboulaye : « Avec le progrès des sciences physiques, avec l'universalité des études modernes, l'enseignement supérieur est devenu chose coûteuse. Il faut de grandes bibliothèques, des collections considérables, des laboratoires largement outillés. Établir un centre d'études est une œuvre de longue haleine des-
Louis Blamg. — DU cours. 14
206 ANNIVERSAIRE DE 6ARIRALDI
tique rectiligne dont il est un des plus illustres représentants. Ce flit une bien étonnante journée que celle de l'entrée de Garibaldi dans J-.Qn<fre.s le if avrd 186|l foute une ville — et quelle ville l — allant au devant d'un hpmme, dans une sorte de délire, le cœur pj^ir> d'émotion, les bras étendus, et poussant à sa vge un de ces cris prodigieux qui, aux jeux olympiques, faisaient torobçr Ips corbeau* dans le cirque.., Nqp, jamais je ne vis, jamais je ne verrai, rien de semblable. [Profonde sematton,)
Et ce qui donnait à cette ovation qn caractère d'originalité ton?
chante, d'inexprimable grandeur, c'était l'élévation dp sentiment qui l'avait inspirée*
Était-ce d1mpPrt a RtP sm\m h elle rendus que l'Angleterre entendait récompenser? Mais Garibaldi n'avait pas combattu pour
elle., Il ne rayait »ervie ni par la rmrole, ni par l'épée,
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EsM* enfla d'un potentat que cette multitude innommable
saluait la bienvenue ? tf on, be visiteur était m répnfelipain ; U Rappelait, - Garibaldi, Auw, nul effort »ervile p Qur dételer *a voiture > mai», devant la» cbeyaux r & pâté des cheyau*, autour des roues, sou» les roues, de» milliers de citoyens libre», cherchant sa main et comme tremblant de m pa» être a»»W près de lui.
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a la vérité, qui est de ton» le» temps, a la juattee» qui #»t de tpjj» la» pays, a# fut p* joiir-14, et je rtkèûte pa» a dira qne l'histoire n offre pas de plus npbie spectacle que aelni de Garibaldi reçu eu triompha dan» le pays du nlatiffonv avoir été, dans sa fidélité aux prioeipa»! invariable et absolu, ( Vif* dpplaudwments*) Ceci »§ pa*s*Uà tondre* la If avril ifôf Et à Bardeaux, le i0
février 1871, que se passait-il? Le 13 février 1871, à Bordeaux, le
LE CLERICALISME J(I9
Que faut-il, en effet, pour que l'Église règne et gouverne? Nu faut-il pas que devant elle la raison abdique? Ne faut-il pas que ceux qui lui sont soumis renoncent A chercher en eux-mêmes la règle de leur conduite et la loi de leur développement? Ne faut-il pas, par conséquent, que leur intelligence et leur ftme cessent de leur appartenir? Et qu'est-ce que cela sinon l'esclavage? (Triple salve d'applaudissements.)
Pour comprendre qu'il y a entre le cléricalisme et la liberté un abîme, et un abîme infranchissable, il suffit de remarquer que les cléricaux relèvent d'une autorité qui se prétend infaillible, qui prétend être la vérité. La vérité peut-elle pactiser avec l'erreur? Non, dit l'Église; et déduisant du dogme de l'infailliliililri ses conséquences logiques, elle juge qu'elle a le droit, que di.s-jc ? le devoir de fermer la bouche à quiconque ne pense pus comme elle. Aussi a-t-elle soin de sanctifier à son profit l'emploi de la force. Prenez le Syllabus, vous y lirez, proposition XXIV : » Anathème à qui dira : l'Église n'a pas le droit d'employer la force » Et cette doctrine, on sait de reste qu'elle ne s'est pas aliHlenuc de l'appliquer: témoin l'extermination des Albigeois, les égorgemenls de la Saint-Barthélémy et les dragonnades, en Prune: ; l'Inquisition, en Espagne ; les échafauds dre^cés par le duc d'Allié, dans les Pays-Bas : les bûchers allumés par Marie la Catholique, en Angleterre, et ceux où périrent en Italie Jordano Bruno et Savonorole. ' Appiaudi$xementi répété*.)
Oh! sans duute. le renouvellement de ce* fureur* n*e«t plu* à craindre, grâce aux propre* de* lumière, icr:in; ',% l'adoucissement des mœui>; tuais le principe qui lui donna nnUnam-Jt <:•( là; et quiconque ne tombe pas à genoux devant l'homme qui a dit : ■ La vérité, c'est moi, • «t analheme.
Lors donc que, dan* l'As-^mbl^ de Ver»aill<-», l'évfcjiM d'Orléans cl ceux de son parti ont inroqu*; la libère *u tniï'w. d'enseigneneat "jpérjeur. il* n'ont pi fiteflr* \,*r la ..:#tt*
I. ;v, li-.r oV.r.er.it. *i IV. f.'r Panait çvfc.1 ' W fc *- tv.y*^** t. -*■-** te
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Le Cléricalisme.
Réunion électorale. — Octobre 1B75.
Messieurs et gbers Concitoyens,
Vous voulez :
Que l'état de siège soit levé ;
Que l'amnistie soit proclamée ;
Que le principe de l'instruction laïque, obligatoire et gratuite soit admis ;
Que la porte des fonctions électives soit ouverte à tous, aux pauvres comme aux riches, par la rémunération de leur travail ;
Que le môme homme ne puisse pas être à la fois conseiller municipal et député ;
Que la République devienne... la République. (Applaudissements.)
Et votre volonté a trouvé son expression dans la candidature de M. Engelhard, dont le patriotisme, la fermeté et le talent ont été appréciés, jeudi dernier, par mon excellent confrère et ami Laurent Pichat, en termes si profondément sympathiques. Que pourrais-je ajouter à un pareil éloge ? Je m'y suis associé du fond de Tâme. (Applaudissements.)
Pour montrer jusqu'à quel point cette candidature répond à nos sentiments les plus intimes, il suffit d'un mot, d'un seul mot : elle est anti-cléricale. (Applaudissements.)
Or, aujourd'hui, comme toujours, le grand obstacle, le péril suprême, c'est le cléricalisme ; car, partout où il domine, la vie du cléricalisme, c'est la mort de la liberté.
Que faut-il, en effet, pour que l'Église règne et gouverne? Ne faut-il pas que devant elle la raison abdique? Ne faut-il pas que ceux qui lui sont soumis renoncent à chercher en eux-mêmes la règle de leur conduite et la loi de leur développement? Ne faut-il pas, par conséquent, que leur intelligence et leur âme cessent de leur appartenir? Et qu'est-ce que cela sinon l'esclavage? (Triple salve d'applaudissements.)
Pour comprendre qu'il y a entre le cléricalisme et la liberté un abîme, et un abîme infranchissable, il suffit de remarquer que les cléricaux relèvent d'une autorité qui se prétend infaillible, qui prétend être la vérité. La vérité peut-elle pactiser avec l'erreur? Non, dit l'Église; et déduisant du dogme de l'infaillibilité ses conséquences logiques, elle juge qu'elle a le droit, que dis-je? le devoir de fermer la bouche à quiconque ne pense pas comme elle.
Aussi a-t-elle soin de sanctifier à son profit l'emploi de la force. Prenez le Syllabus, vous y lirez, proposition XXIV : » Anathème à qui dira : l'Église n'a pas le droit d'employer la force. » Et cette doctrine, on sait de reste qu'elle ne s'est pas abstenue de l'appliquer : témoin l'extermination des Albigeois, les égorgements de la Saint-Barthélémy et les dragonnades, en France; l'Inquisition, en Espagne ; les échafauds dressés par le duc d'Albe, dans les Pays-Bas ; les bûchers allumés par Marie la Catholique, en Angleterre, et ceux où périrent en Italie Jordano Bruno et Savonaroïe. (Applaudissements répétés.)
Oh! sans doute, le renouvellement de ces fureurs n'est plus à craindre, grâce aux progrès des lumières, grâce à l'adoucissement des mœurs ; mais le principe qui lui donna naissance est là; et quiconque ne tombe pas à genoux devant l'homme qui a dit : « La vérité, c'est moi, » est anathème.
Lors donc que, dans l'Assemblée de Versailles, l'évêque d'Orléans et ceux de son parti ont invoqué la liberté en matière d'enseignement supérieur, ils n'ont pu entendre par la liberté que la liberté d'être les maîtres. (Applaudissements.)
Et c'est bien celle, en effet, que leur donnerait, si l'on n'y prenait garde, la loi qui a été votée.
Je n'en veux pour preuve que ce passage du discours de M. Laboulaye : « Avec le progrès des sciences physiques, avec l'universalité des études modernes, l'enseignement supérieur est devenu chose coûteuse. Il faut de grandes bibliothèques, des collections considérables, des laboratoires largement outillés. Établir un centre d'études est une œuvre de longue haleine des-
Louis Blamc. — Discours. 14
tinée à s'accroître avec les années. Il n'y a guère qu'une association durable qui puisse suffire à de pareilles fondations. »
Voilà, naïvement révélé, le secret de l'immense importance que les cléricaux attachaient à cette loi qu'ils ont réclamée et obtenue sous la dénomination trompeuse de liberté de renseigne" ment supérieur. Ils savaient que la seule association capable de pourvoir aux énormes dépenses que l'établissement des universités entraîne est le clergé ; ils savaient combien les libres-penseurs auraient de peine à lutter contre l'exercice d'une puissance collective si fortement et depuis si longtemps organisée, surtout dans un régime qui met tant d'entraves à la liberté des associations laïques et qui fait peser sur la presse la domination de certains hommes d'épée alliés aux gens d'Église. C'était la liber qu'ils invoquaient ; ce qu'ils voulaient, c'était le monopole.
Si du moins lorsqu'ils nous demandent ce droit d'enseigner qui consacre l'influence intellectuelle de l'homme sur l'enfant, ils nous reconnaissaient pleinement ce droit d'écrire qui consacre l'influence intellectuelle de l'homme sur l'homme I Mais non : les investigations et les commentaires de la presse ne peuvent pas être du goût de ceux qui élèvent des églises au Sacré-Cœur, qui font le pèlerinage de Lourdes, qui s'en fient à la sainte Vierge du soin de guérir les malades, sauf à appeler le médecin quand ils sont malades eux-mêmes, et qui disent, par l'organe de l'évêque d'Orléans : « L'intérêt de la religion, de la croyance des âmes, est supérieur à l'intérêt de la science. * (Applaudissements,)
Oui) c'est au monopole de l'enseignement que les cléricaux aspirent. Et qu'imaginer de plus redoutable qu'un pouvoir semblable aux mains d'une corporation dont le chef est à Rome, corporation qui combat à outrance l'esprit moderne, corporation dont le but avoué est de courber les âmes sous le joug d'une dis* cipline ennemie du libre examen, corporation régie par ceSyllabus dans lequel on lit : « Sont anathématisés ceux qui diront : Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisatiom ? »
Ainsi, le progrès, le libéralisme, la civilisation, tels sont les ennemis que, d'après les déclarations solennelles de son chef, TÉglise se donne mission de combattre ; et comme pour les vaincre ce n'est pas trop de toutes les forces dont les gouvernements disposent, aller de la domination religieuse à la domination politique est pour elle une nécessité absolue, de sorte que sa guerre à la pensée a pour conséquence inévitable sa guerre à l'indépen-
LE CLERICALISME- 211
dance des États. Pouvoir spirituel, pouvoir temporel, peuples, gouvernements, il lui faut tout; il lui faut l'esprit de l'homme, il lui faut son âme, il lui faut son corps, il lui faut l'homme tout entier. [Triple salve d'applaudissements.)
Dira-t-on que j'exagère? Mais qu'on se rappelle donc la doctrine professée par Grégoire VII, par Alexandre III, par Boniface VIII, par Alexandre VI, cette doctrine d'où sortirent tant de guerres sanglantes et qu'on trouve si bien résumée par ces mots de Jean XXII : « Au souverain pontife, Dieu a confié en même temps les droits sur l'empire terrestre et sur l'empire céleste. »
En voyant quels coups ont été portés, de nos jours, à la papauté ; en remarquant que le royaume d'Italie s'est formé de ses dépouilles; qu'elle n'est parvenue à maintenir le règne du droit divin ni à Naples, ni à Parme, ni à Modène, ni à Florence ; que le don de la rose d'or — « emblème de toutes les vertus féminines » — fait par elle à la reine Isabelle (rires ironiques. — Applaudissements), n'a pas empêché la reine Isabelle d'être chassée d'Espagne ; que ses protestations en faveur des catholiques polonais ont été vaines ; qu'une lutte terrible est engagée contre elle en Allemagne, on aurait pu croire que ses prétentions descendraient quelque peu au niveau de sa puissance. Mais combien c'eût été mal connaître ce que l'orgueil des papes a d'indomptable ! Pour moi, je ne trouve pas dans leur histoire de spectacle plus caractéristique que celui de Pie IX convoquant à Rome, le 8 décembre 1869, — fête de Tlmmaculée-Gonceptlon — un concile œcuménique supérieur par le nombre à ceux de Nicée, de Gonstantinople et d'Ephèse pris ensemble, et, debout sur les ruines de l'autorité temporelle, niant les droits de l'intelligence, excommuniant la raison, mettant la civilisation au ban de la foi, proclamant le néant des pouvoirs terrestres, damnant le monde moderne ! Est-ce qu'Hildebrand, est-ce que Boniface VIII, est-ce qu'Adrien IV mirent jamais plus d'audace à se proclamer les maîtres de la terre? (Applaudissements.)
Tel est le génie de la Rome pontificale.
Qu'on ne s'étonne pas, après cela, si elle a vu se détacher d'elle les pays les plus jaloux de leur indépendance nationale, l'Angleterre, par exemple.
Lorsque Jacques I er disait : « J'aimerais fort la papauté, si le pape ne prétendait pas gouverner les rois, » il exprimait à merveille le sentiment qui avait porté Henri VIII à rompre avec Rome*
2i5 LE CLÉRICALISME
et il expliquait du même coup la facilité avec laquelle la réformation avait pris racine en Angleterre.
Et, de son côté, le grand champion des idées libérales, le célèbre Fox, présentait sous son vrai jour la cause des persécutions que les catholiques avaient eues à subir dans son pays, lorsque, le 13 mai 1805, il attribuait ces persécutions à des motifs plus politiques que religieux.
Ce fut, en effet, parce qu'elle les regardait comme acquis à la révolte qu'Elisabeth se montra inexorable aux papistes.
Ce fut pour la même raison que Gromwell leur refusa le degré de tolérance qu'il accordait aux Juifs.
Ce fut parce que Charles II était soupçonné, de vouloir, avec leur aide, renverser la Constitution, que le parlement vota, en 1673, cet acte du Test qui, en imposant à chaque fonctionnaire et officier anglais, l'obligation de déclarer par écrit qu'il ne croyait pas à la transubstantiation, devait servir à reconnaître les romanistes cachés et à les éloigner des affaires.
Si, sous Jacques II, l'ordre donné par le roi de lire dans tous les temples une déclaration portant liberté de conscience jeta le trouble dans le cœur des amis les plus sincères de la liberté, provoqua une agitation générale et fit prendre aux Stuarts la route de l'exil ; si, sous Guillaume III, les romanistes ne conservèrent, qu'à la condition d'abjurer leur foi, le droit d'acquérir de la terre, soit par achat, soit par héritage; si, en 1801, après une administration pleine d'éclat, Pitt ne put réussir à faire ouvrir* aux catholiques la porte des deux Chambres, à tel point que pour l'avoir voulu trop fortement il fut alors précipité du pouvoir par la résistance combinée de George III, de la majorité du peuple et de la majorité du Parlement; enfin, si, même en 1829, l'acte d'émancipation des catholiques ne passa point sans les plus vives résistances et les plus ardentes protestations, tout cela vint de ce qu'aux yeux des Anglais l'organisation des papistes, leur soumission absolue à un pouvoir étranger et leur ardeur à subordonner toute souveraineté temporelle à la souveraineté spirituelle de Rome constituaient un énorme danger, non seulement pour la liberté des citoyens, mais pour l'indépendance de la nation. (Applaudissements»)
Il est certain que le papisme avait toujours été chez eux en état de conspiration permanente, et le complot des poudres, découvert dans la nuit du 4 au 5 novembre 1605, disait assez de quoi les conspirateurs étaient capables. Quel moment que celui
où Guy Fawkes fut surpris sortant de la cave d une maison contiguë à celle dans laquelle le Parlement devait se rassembler ! Fawkes portait sur lui tout ce qui était nécessaire pour faire sauter une mine. Une lanterne sourde était posée à la porte de la cave, où Ton trouva sous un amas de fagots trente-six barils de poudre. Arrêté, Fawkes déclara tout net que si on l'avait laissé faire, il aurait fait sauter la maison du Parlement et le reste (house and a//), y compris lui-même. Alors fut révélé le sens de la lettre mystérieuse adressée, quelques jours auparavant, à lord Mounteagle par un inconnu, et qui, montrée à Jacques I er , avait si à propos éveillé ses soupçons. — « Mylord, était-il dit dans cette lettre, n'allez pas au Parlement, car Dieu et les hommes s'entendent pour punir les crimes du siècle ! » Voyez-vous d'ici Dieu se concertant avec Guy Fawkes pour faire sauter le parlement d'Angleterre? Quelle idée les fanatiques se forment de leur Dieu! Le père Garnet, supérieur des Jésuites, fut pendu ; justice fut faite de ses complices, parmi lesquels des hommes de condition, tels que Catesby, Thomas Winter, John Wright, et pendant longtemps, chaque année, le lugubre anniversaire fut célébré chez les Anglais par le spectacle d'une image hideuse de Guy Fawkes, traînée le long des rues et brûlée ensuite, au cri mille fois répété de : Remember the fifth ofnovember; c'était les sentinelles, prenez garde à vous du protestantisme! (Applaudissements prolongés, vive sensation.)
Autres temps, autres mœurs. Rien de semblable à la conspiration des poudres ne serait aujourd'hui possible en Angleterre. De quoi, d'ailleurs, les partisans de Rome auraient-ils à se plaindre? Leurs vieux griefs n'ont-ils pas été redressés un à un? Ne les a-t-on pas admis à profiter, en tout et pour tout, du principe de la liberté religieuse? Mais telles sont les habitudes envahissantes de l'ultra montanisme qu'il n'y a qu'un pas pour lui du désir d'être libre à la prétention de régner. On s'en aperçoit aujourd'hui en Angleterre, où il commence à parler en maître, où il a changé en liberté militante la liberté tranquille et modeste qu'on avait entendu lui assurer par l'acte d'émancipation, et où son expansion fut un jour comparée par le révérend docteur Manning à celle du gland qui devient un chêne !
Et nous aussi, nous avons à pousser, au nom et pour le compte de la libre recherche, le cri de : Sentinelles, prenez garde à vous! (Applaudissements.) Car chose étrange, c'est en France, cette patrie de Voltaire et du bon sens, que l'ultramontanisme est venu
établir son centre d'action et de propagande; c'est en France surtout qu'on demande au pouvoir civil de s'incliner devant ces décrets du Vatican dénoncés par M. Gladstone avec une éloquence si grave et si profondément attristée ; c'est en France que le clergé s'étudie à ranimer la foi aux miracles, et quels miracles! (Vifs applaudissements.)
Défendons-nous, mes chers concitoyens, défendons-nous, par les armes de la raison, et avec le calme qui lui convient, mais résolument. Nommons pour nous représenter dans les conseils de la nation des hommes capables de se jouer triomphalement des efforts qu'on fait pour abêtir la France, comme si la France pouvait être abêtie I En parlant de la raison, qui nous a été donnée pour éclairer notre route, Diderot a écrit : « Je suis dans un bois sombre ; j'ai pour me guider une lampe. Un théologien vient à moi et me dit : « Mon ami, éteignez votre lampe, vous y verrez plus clair. » (Rires ironiques, applaudissements.) N'écoutons pas ce théologien. N'éteignons pas notre lampe. Laissons les ténèbres à ceux qui veulent absolument croire que c'est la nuit qui mène au jour. — (Triple salve d'applaudissements.)
La liberté de la Presse
Assemblée Nationale. — Séance du 27 décembre 1875.
M. Louis Blanc. — Le projet de loi qui vous a été présenté appartient à la famille des plébiscites. (Exclamations diverses.)
L'Empire disait au peuple : « Choisissez entre moi et le chaos! »
Le Gouvernement nous dit ou semble nous dire aujourd'hui : Entre la continuation de l'état de siège et l'asservissement légal de la presse, choisissez! (Nouvelles exclamations.)
Et quel choix est possible à ceux qui, trouvant les deux choses également funestes, ne veulent ni de Tune ni de l'autre? (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
L'honorable M. Albert Grévy vous le disait tout à l'heure avec infiniment de raison : Faire dépendre de l'adoption d'une très mauvaise loi la fin d'un très mauvais régime, c'est nous placer dans une alternative qui couvre mal la violation flagrante de la liberté de nos votes.
Messieurs, dans la séance du 4 décembre 1873, M. le duc de Broglie reconnaissait qu'il y a quelque .chose de singulièrement anormal dans la situation d'un pays qui est en partie soumis et en partie soustrait à l'état de siège. Mais après avoir fait cette déclaration formelle, il montrait le Gouvernement bien décidé à ne lever l'état de siège qu'autant qu'on lui aurait livré des armes de combat tout aussi efficaces.
Ce qu'il réclamait en échange d'un régime exceptionnel, c'était, — je cite ses propres expressions : — « une énergique légalité ; » et il ajoutait :
«Nous ne nous dessaisirons pas des armes que nous possédons, tant que cet échange n'aura pas été accepté et conclu. »
Gela, messieurs, revenait à dire : Nous ne tenons pas absolument à telle ou telle manière de tuer la liberté, pourvu que la liberté périsse. (Exclamations adroite. — Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
Eh bien, l'étrange marché que le ministère du 24 mai avait en vue, les ministres actuels vous le proposent : il s'agit, quoi qu'en ait dit M. le vice-président du conseil, ils'agit de faire payer à la France ce qu'on a si bien nommé la rançon de l'état de siège. {Protestations à droite.)
Ainsi, dans une nécessité transitoire et cruelle, née de la guerre et devant disparaître avec elle, les ministres voient un droit qu'ils tiennent des succès de la Prusse et de nos désastres! (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
Ainsi, le peuple français est, à leurs yeux, comme un peuple captif... (rumeurs à droite) qui doit, non pas seulement à ses ennemis vainqueurs, mais à son propre gouvernement, le prix de sa délivrance! (Très bien! à gauche.)
M. Madier de Montjau. — Très bien !
M. Louis Blanc. — Et, je le demande tout d'abord, qu'ont fait, pour qu'on leur inflige cette humiliation, nos courageux et patriotiques départements de l'Est? Quoi ! ce n'est pas assez qu'ils aient porté une part aussi large du poids de l'invasion ; ce n'est pas assez qu'ils aient tant lutté, tant souffert, tant donné de leur sang pour la France en détresse, et qu'après un état de siège imposé par un pouvoir étranger, ils aient eu à subir un état de siège continué par un pouvoir français ! De quel crime le rachat de l'état de siège est il donc pour eux l'expiation? (Applaudissements à gauche.)
Et la France, prise dans son ensemble, qu'a-t-elle fait pour qu'on la mette à rançon?
Au mois d'août 1871, — remarquez bien cette date, je vous en prie — mon honorable collègue et ami, M. Millaud, déposa une proposition tendant à la levée de l'état de siège dans le département du Rhône.
Il voulait demander l'urgence, il ne le fit pas. Savez-vous pourquoi? parce que M. Lambrecht, alors ministre de l'intérieur, lui dit : J'ai dans mon portefeuille un projet de loi qui aura pour conséquence la levée de l'état de siège, non pas seulement à Lyon, mais à Paris et dans tous les départements.
Cela a été dit, je le répète, au mois d'août 1871. Quatre ans et
demi se sont écoulés depuis; et par quelle explosion de colères, par quelle agitation, par quelles secousses s'est-il donc révélé, ce péril social dont on a fait si souvent passer devant nous le ridicule fantôme. (Approbation à gauche.)
Un membre. — Et la Commune?
M. Louis Blanc. — La Commune est loin de nous déjà. Je parle des agitations qui auraient pu se produire depuis la chute de la Commune, et je vous demande de citer, je ne dirai pas seulement dans les départements mis en état de siège pour cause de guerre étrangère, mais dans les huit départements mis en état de siège pour cause de péril intérieur, un seul fait duquel on puisse, légitimement et de bonne foi, conclure que la société y est en danger de mort et qu'il faut la sauver coûte que coûte. (Applaudissements à gauche.)
La vérité est que, depuis longtemps, on aurait pu, sans le moindre inconvénient pour Tordre, même tel que le comprennent les esprits les plus timides, non seulement lever l'état de siège, mais adopter cette grande, cette intelligente mesure, si souvent et avec tant d'insistance demandée par un grand nombre de mes collègues de ce côté de l'Assemblée (la gauche) et par moi-même : l'amnistie ! (Exclamations sur plusieurs bancs à droite. — Applaudissements à gauche.)
M. Madier de Montjau. — Très bien I très bien !
M. Louis Blanc. — Si la France est livrée à un tel accès de folie furieuse, qu'il faille absolument lui mettre, à défaut de la camisole de force de l'état de siège, la camisole de force de cette « énergique légalité, » dont parlait M. le duc de Broglie, qu'on nous explique donc pourquoi les départements auxquels la protection de l'état de siège a manqué, ont été aussi tranquilles que ceux qui ont eu le bonheur d'en jouir? Qu'on nous explique pourquoi le Gouvernement n'a combattu le péril social que dans la moitié de la France et l'a laissé se développer à l'aise dans l'autre moitié? 11 fallait ou ne le poursuivre nulle part, s'il n'existait pas, ou, s'il existait, le poursuivre partout.
Non : l'état de siège n'a aucune raison d'être, et, dès lors, il faut lé lever sans délai et sans condition de rachat; car, lorsqu'un pareil régime n'est pas rendu indispensable par l'imminence d'un grand danger intérieur ou extérieur, il est détestable.
Il est détestable, parce qu'il est l'abolition légale et hypocrite de la légalité... (Approbation à F extrême gauche) ; parce qu'il met à la merci d'un homme ou de quelques hommes les garanties sans
lesquelles un peuple n'est qu'un troupeau..* (Oh! oh! à droite. — Assentiment sur plusieurs bancs à gauche); parce qu'en exigeant de chaque citoyen le sacrifice de sa dignité, et en l'habituant à plier devant la force, il abaisse les caractères et brise le ressort des vertus civiques ; parce qu'en faisant croire que, chez la nation qui en subit l'injure, Tordre ne peut exister, sans despotisme et la liberté sans licence, il expose cette nation au mépris du monde...
A droite. — Allons donc !
M. Louis Blanc... parce qu'en faisant remonter la responsabilité de tout ce que le Gouvernement n'empêche pas à ce gouvernement, qui peut tout empêcher, il risque de donner naissance à des complications funestes ; parce qu'en transformant des hommes d'épée en hommes politiques, il dénature l'institution de l'armée ; parce que, en un mot, il est le règne du sabre, et n'est que cela ! (Très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Aussi, messieurs, déplaisait-il souverainement à deux grands ministres, bien différents d'ailleurs l'un de l'autre : Casimir Périer et Cavour. Ils savaient, par l'exemple de l'Amérique espagnole, que le régime de l'état de siège conduit au pire des despotismes, le despotisme prétorien, et c'est ce qui faisait dire à Cavour mourant : « Surtout, pas d'état de siège ! »
Un membre a droite. — Et Royer-Gollard ? (On rit.)
M. Louis Blanc. — Royer-Collard, monsieur, est un homme qui mérite qu'on le cite, et je vais, tout à l'heure, vous demander la permission de le citer. (Ah! ah! à droite. — Très bien! à gauche.)
Que l'état de siège eût été maintenu aussi longtemps que les troupes étrangères ont occupé notre territoire, à la rigueur cela se concevrait; mais que l'invasion qui nous l'apporta ne l'ait pas emporté; mais qu'un régime établi pour résister à l'ennemi ait été employé à combattre la liberté; mais qu'un état de choses rendu nécessaire par l'horrible lutte où nous précipita l'Empire ait été, cette lutte finie, jugé aussi nécessaire qu'auparavant, à tel point que des décrets portant une signature impériale, sous le gouvernement d'une Assemblée par qui la déchéance de Napoléon 111 fut prononcée, aient continué d'avoir force de loi, — c'est là, messieurs, une chose qui ne peut s'expliquer que par la haine que nos gouvernants portent à la presse et par la peur qu'elle leur inspire. (Très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Et en effet, quand on vient vous parler de lever l'état de siège à condition que vous voterez une loi contre la liberté de la presse, savez-vous ce qu'on vous dit? On vous dit, en d'autres termes:
Nous vous demandons de lever l'état de siège à condition de ne le pas lever. (Dénégations à droite.)
Oui, car le projet de loi sur la presse qui vous a été présenté continue et même généralise, sous une autre forme, l'état de siège dans celle de ses applications qui en accusent le mieux le caractère, je veux dire la guerre à la presse. (Très bien! à gauche.)
A quoi, en effet, l'état de siège a-t-il été employé de préférence, sinon à sévir contre la presse ?
M. Georges Périn. — Exclusivement contre la presse !
M. Louis Blanc. — Exclusivement oontre la presse, comme on me le fait observer.
Est-ce qu'il n'y a pas eu nombre de journaux suspendus, nombre de journaux supprimés? Est-ce qu'on n'a pas frappé à coups redoublés sur la liberté d'écrire, à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Marseille, à Autun, à Limoges, à Dunkerque, sur tous les points de la France?
Et, quand je dis « sous une autre forme, » je me trompe : ne vous demande-t-on pas de maintenir ce qui existe, sans y rien changer, dans les départements de la .Seine, de Seine-et-Oise, du Rhône, des Bouches-du-Rhône et dans la ville d'Alger?
Messieurs, personne n'ignore que les individus pourvus d'un conseil judiciaire sont ceux qui n'ont pas la pleine possession d'eux-mêmes; mais, en ce qui touche les villes, nos gouvernants ont changé tout cela : plus elles ont la capacité de se conduire, moins il faut leur en laisser le pouvoir. (Très bien! à gauche.)
Où trouver, je ne dis pas un motif, mais un prétexte pour masquer cette violence faite au bon sens?
A partir d'une époque déjà loin de nous, est-ce que Lyon, estce que Marseille n'ont pas traversé avec un calme exemplaire l'épreuve à laquelle un arbitraire sans frein a mis leur sérénité?
Est-ce que l'immense population de Paris n'a pas procédé à ses élections, toutes les fois qu'elles ont eu lieu, avec une tranquillité inconnue même à la pacifique Angleterre, et qui a fait l'admimiration des étrangers? (Très bien/ très bien! à gauche.)
Par quelle agitation, par quelle commotion populaire, par quelle protestation violente Paris a-t-il prouvé qu'il était en proie à ces passions incandescentes dont parlait tout à l'heure M. le vice-président du conseil, lorsque l'honneur de rester la capitale politique du pays lui a été enlevé?
Et certes, messieurs, il était naturel que la ville de Paris s'en
étonnât, elle, le plus étincelant de tous nos foyers de lumière, et le plus irrésistible de nos centres d'attraction...
A gauche. — Oui! oui! — Très bien! très bien!
M. Louis Blanc elle qui, chaque jour et à chaque instant du
jour, contient une partie de la France ; elle de qui Ton pourrait dire qu'elle est aux provinces ce que la mer est aux fleuves qui s'y jettent. (Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.)
Mais c'est là, paraît-il, son tort, et c'est aussi celui de Lyon, celui de Marseille, qui, comme Paris, sont le théâtre d'un rapide et continuel échange d'idées. Ah ! voilà ce qui cause vos soucis. Vous vous êtes dit : C'est à Paris, c'est à Lyon, c'est à Marseille que la pensée nous tiendrait tête. Eh bien, c'est là qu'il faudra que la pensée ait notre permission pour se produire : il nous faut l'autorisation préalable ; il nous faut le droit d'interdire la publication de tout journal nouveau.
A la bonne heure ! si ce système n'a pas le mérite de la logique, il a du moins celui-là. Pour qui aime les ténèbres, la nécessité de l'éteignoir se mesure au nombre et à J'éclat des flambeaux. ( Très bien! très bien! à gauche.)
Je suis fort étonné de lire dans le compte rendu des délibération du 5 e bureau que l'honorable garde des sceaux avait dit : « J'en suis venu à croire que le jury n'est pas très bon pour juger les délits de presse. »
Il fut un temps, en Angleterre, où les violences de la polémique dépassaient tout ce qui peut être imaginé. C'est ce qui porta, sous le règne de George III, la cour et la magistrature à s'unir pour demander qu'on enlevât au jury le droit de décider ce qui, dans un journal ou dans une brochure, aurait ou n'aurait pas le caractère d'un libelle. La doctrine professée à cet égard par lord Mansfield provoqua un soulèvement général de l'opinion. « Sans jury, s'écria-t-on de toutes parts, adieu la liberté de la presse!
La doctrine de lord Mansfîeld fut victorieusement combattue par le mystérieux et terrible auteur des lettres de Junius. Dans la Chambre des Communes, elle fut dénoncée comme inconstitutionelle et désastreuse par maint orateur d'élite, et notamment par Burke; dans la Chambre des Lords, elle fut flétrie par l'illustre lord Chatam.
Enfin il passa, en 1792, ce fameux libel bill qui consacrait la compétence du jury et qui est le plus beau des titres de Fox à la reconnaissance de la libre Angleterre. (Mouvement. — Très bien! à gauche,)
Or, que résulta-t-il de là? Un débordement de licence? Juste le contraire. La presse anglaise, qui jusqu'alors avait été grossière, violente, calomniatrice, se transforma : tirant d'elle-même le principe de sa réformation, elle devint grave dans ses allures, décente dans son langage, et le gouvernement fut agréablement surpris de voir qu'on le respectait en proportion de la faculté qu'on avait de l'assaillir. La presse anglaise avait reçu de la liberté elle-même le pouvoir de s'en rendre digne. (Approbation à gauche.)
A droite. — Aux voix ! aux voix!
M. Louis Blanc. — Je comprends, à l'heure avancée où nous sommes, l'impatience de l'Assemblée, je ne vous ferai donc qu'une remarque relative au projet de loi qui vous est présenté.
Un journal, messieurs, est aussi une industrie. (Sourires à droite.)
Un membre à droite. — Ce n'est souvent que cela !
M. Louis Blanc — Il fait vivre non seulement ceux qui le rédigent, mais ceux qui l'impriment, ceux qui le plient, ceux qui le distribuent. En le ruinant, on ôte leur gagne-pain à une foule de personnes très innocentes de ce qu'il imprime. C'est donc de toutes les atteintes à la propriété une des plus aveugles, une des plus funestes.
Eh bien, cette atteinte, le projet de loi la consacre, en laissant aux préfets le pouvoir arbitraire d'interdire aux journaux la vente sur la voie publique, ce qui, bien souvent, équivaut à les supprimer. Or, messieurs, cela n'est pas seulement odieux...
A droite. — La clôture ! la clôture !
M. le Président. — On pourra demander la clôture quand l'orateur aura fini ; mais tant qu'il est à la tribune, on ne peut pas la demander.
M. Louis Blanc. — Cela, disais-je, n'est pas seulement odieux, cela est absurde au plus haut point, rien ne pouvant l'être davantage que de regarder comme un poison, quand on le vend dans la rue, ce qu'on regarde comme un aliment sain, queuid on l'envoie par la poste.
Je ne prolongerai pas ces remarques. Que pourrais-je ajouter, sur les bienfaits de la presse et sur la nécessité de respecter sa liberté, à ce qui a été dit cent fois et infiniment mieux que je ne pourrais le dire? Que pourrais-je ajouter à ce qui a été si admirablement résumé dans ces vives paroles de Paul-Louis Courrier : « Si votre pensée est bonne, on en profite... » (Bruit à droite.)
M. Georges Périn. — Si on laissait entendre l'orateur au banc des ministres 1
M. le garde des sceaux. — Gomment, au banc des ministres ! Nous ne disons rien!
M. Louis Blanc. — « Si votre pensée est bonne, on en profite ; si elle est mauvaise, on la corrige et on en profite encore. »
Je me bornerai donc à dire à MM. les ministres, auteurs du projet de loi : Prenez garde, messieurs! vous descendez une pente que tous vos prédécesseurs ont descendue, et vous fermez les yeux pour ne pas voir où elle les a*conduits. En faisant remonter à la presse la responsabilité de tous les maux, vous raisonnez à la façon des ultras de la Restauration qui disaient, après l'assassinat du duc de Berry : « Le prince vient d'être poignardé par une idée libérale!»
Comme vos prédécesseurs vous comprimez, vous voulez comprimer l'opinion...
M. le garde des sceaux. — Nous ne comprimons rien du tout !
M. Louis Blanc... et vous, ne comprenez pas que par là vous éteignez la lumière qui éclairerait votre chemin. Gomme vos prédécesseurs, pour naviguer avec plus de sûreté, vous commencez par briser votre boussole.
Et puis, vous oubliez que la guerre entreprise contre la presse n'a jamais été fatale qu'à ceux qui l'ont entreprise, et que les plus puissants, ont, en fin de compte, été obligés de s'humilier devant elle.
A droite. — Assez ! assez !
M. Louis Blanc. — 11 y eut un moment où la France fut réduite à Un tel état de silence qu'on n'y entendit plus, si je puis parler ainsi, que le bruit de la respiratton d'un homme : Napoléon, — non pas celui de Sedan, mais celui de Wagram et d'Austerlitz. — En fut-il mieux, après tant de victoires, affermi sur son trône? Non, messieurs : il lui fut donné d'apprendre, le lendemain de la bataille de Waterloo, de quelles haines et de quels périls ce grand silence lui avait dérobé le secret.
Il s'en doutait, à son retour de l'île d'Elbe. Instruit par l'expérience, il écrivit dans l'acte additionnel que tous les citoyens auraient désormais le droit d'imprimer leurs opinions, en les signant; mais il était trop tard : en opprimant la pensée, il avait commis un crime...
M. Alfred Naquet. — Bravo !
M. Louis Blanc . . un crime et une erreur ; Il expia l'un et l'autre à Sainte-Hélène. {Aux voix I aux voix! adroite. — Parlez l parlez l à gauche.)
Ah! c'est que, suivant une belle parole...
M. le marquis de Gastellane... de Royer-Collard?
M. Louis Blanc... du père de M. le duc de Broglie, le silence n'est plus de ce monde. Ainsi que le disait M. Royer-Collard... (Ah! ah! et rires à droite.)
M. le marquis de Gasteislane. — Et Benjamin Constant?
M. Louis Blanc... ainsi que le disait un orateur illustre, un penseur profond dont on ne peut plus prononcer le nom dans cette Assemblée sans exciter des rires, — vous allez voir que cette citation vaut qu'on vous la fasse connaître : — c II y a longtemps que la discussion est ouverte dans ce monde entre le vrai et le faux, entré le bien et le mal. Elle remplit d'innombrables volumes. Les bibliothèques, les livres sont passés dans les esprits. C'est de là qu'il faut les chasser. A-t-on un projet de loi pour cela? »
Connaissez donc mieux les bornes de votre pouvoir, messieurs les ministres! Vous avez beau faire, vous ne mettrez pas hors la loi l'esprit humain. Son mouvement obéit à des lois contre lesquelles toute révolte est vaine. Rappelez-vous la fable du Coq et des deux Servantes : vous couperiez la gorge au réveil-matin que vous ne retarderiez pas d'une seconde le lever du jour. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche») — L'orateur, en descendant de la tribune, est félicité par ses collègues.
Anniversaire de la fondation de la République
en 1792.
Banquet du 22 septembre 1876.
Mes chers concitoyens,
Dans la soirée du 21 septembre, à l'heure où je parle, voici ce qui eut lieu au Temple, donné pour prison à Louis XVI :
Le Dauphin ayant besoin de rideaux et de couvertures pour son lit, à cause du froid qui commençait à se faire sentir, et Cléry, valet de chambre du jeune prince, en ayant écrit la demande en ces termes : « Le roi demande pour son fils, etc. » Destournelles, alors de garde auprès de lui, l'avertit qu'il ne devait plus désormais mentionner un titre aboli par la volonté du peuple.
Et en effet, à ce moment-là, il n'y avait plus de roi. La Convention venait d'abolir la royauté.
Que la raison se révolte au spectacle d'un individu mis à la place d'un peuple ; qu'il y ait folie à accepter un chef des mains du hasard, au risque d'avoir ainsi pour maître un idiot ou un tyran, et que l'heure fût venue d'en finir avec la fiction monstrueuse qui fait d'une nation la propriété d'un homme, et de ses enfants, et des enfants de ses enfants à perpétuité, voilà ce que depuis quelque temps beaucoup pensaient, ce que quelques-uns avaient commencé à dire tout haut. Ils savaient ce qu'il en coûte à un peuple pour consentir à n'être qu'un troupeau. (Applaudissements.)
Et toutefois le désir de renverser la royauté ne dut son intensité ni à une appréciation théorique des vices du gouvernement royal, ni même au souvenir des abus qui le condamnaient : ce
qui rendit ce désir violent, ce qui bientôt le rendit irrésistible, ce fut la nécessité de sauver la patrie, sans laisser périr la liberté. (Nouveaux applaudissements.)
Qu'on se reporte au mois de juillet 1792. Les deux cours germaniques s'étaient liguées contre nous, et l'impératrice de Russie adhérait à leur alliance offensive. Les Prussiens s'avançaient sur trois colonnes, celle de la Silésie, celle de l'armée des Marches et celle de la Westphalie. Une armée autrichienne se dirigeait vers le Rhin. Plus de vingt mille émigrés avaient pris le? armes, non pour se préserver de la Révolution, mais pour l'écraser. Toute l'Allemagne des Cercles s'embrasait. Bouille donnait la main à Brunswick ; la désertion donnait la main à l'invasion. Luckner, qui, à la tète de notre armée du nord, avait envahi les Pays-Bas, reculait tout à coup, sur un ordre venu de la cour et écrit de la main du roi.
À l'intérieur, le danger n'était pas moindre. Dans le département de l'Ardèche, les royalistes se soulevaient. L'esprit de ré* volte soufflait sur la Bretagne. Les prêtres, en Vendée, préparaient la guerre civile. Les Directoires de département envoyaient des protestations factieuses. La situation se présentait partout som* bre, terrible.
Et quel moyen d'en sortir, si l'on n'abolissait pas la royauté?
Est-ce que ce n'était pas la cause de la royauté que plaidaient tous les ennemis de la Révolution?
Est-ce que ce n'était pas pour rétablir en France une royauté faite à l'image de celles qui trônaient à Vienne et à Berlin que la Prusse et l'Autriche avaient uni leurs colères et mêlé leurs drapeaux?
Est-ce que ce n'était pas pour le roi, au nom du roi, que les émigrés s'étaient armés, que les prêtres ourdissaient leurs trames, que les nobles conspiraient?
Est-ce que le roi n'était pas, suivant une expression de Pétion, le premier anneau de la chaîne contre-révolutionnaire? ,
L'abolition de la royauté était donc la suprême nécessité du moment. (Applaudissements.)
. Je dis l'abolition de la royauté, et non pas la mort de Louis XVI, parce qu'on ne tue pas une idée, même fausse, en tuant l'homme qui la représente. Louis XVI était coupable, nul doute à cet égard. Et de quel crime ! En est-il de plus grand que celui qui consiste à se concerter secrètement avec l'ennemi pour l'inVasion du pays qu'on gouverne et la destruction violente de la constitution qu'on
Louis Blanc. — Discours. 1 5
a jurée? Mais que nous apprend l'histoire? Donne-t-elle raison au mot de Barère : « // n'y a que les morts qui ne reviennent pas, » ? Après l'exécution de Charles I er , les Stuarts revinrent dans la personne de son fils ; revinrent-ils après le bannissement de Jacques II? Et les Bourbons revinrent-ils après le bannissement de Charles X, eux qui, après l'exécution de Louis XVI, étaient revenus dans la personne de Louis XVIII? Barère se trompait donc lorsqu'il disait : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas » Il eût été plus vrai de dire : « // n'y a que les morts qui reviennent, » (Applaudissements prolongés.)
Je n'examinerai pas la question de savoir si la Convention, en jugeant Louis XVI, n'aurait pas bien fait de tenir compte des mille influences néfastes auxquelles fut livré ce faible esprit : préjugés résultant d'une éducation pitoyable, orgueil héréditaire, ascendant d'un entourage corrupteur, tout ce qui était de nature à égarer un homme qui, se croyant maître de la France, ne fut jamais maître de lui-même. Ce sont là de graves considérations sans doute, et très philosophiques ; mais pour qu'on pût les invoquer avec équité en faveur des coupables d'en haut, il faudrait que le bénéfice n'en eût pas toujours été refusé aux coupables d'en bas. (Vifs applaudissements.)
Qnoi qu'il en soit, il est certain qu'en 1792 Vergniaud prononça le mot de la situation, lorsque, dans son célèbre discours du 3 juillet, il s'écria : « Tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler sur nos tètes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du roi qui en est le prétexte ou la cause. »
D'où vient donc que, dès le 3 juillet, sans plus attendre, et comme conclusion logique de son discours, Vergniaud ne proposa pas l'abolition de la royauté?
Ah ! c'est qu'il y avait, après tout, quelque chose de formidable dans ce renversement d'un trône, au milieu de tant de trônes.
L'Europe était monarchique. Pas de famille souveraine, en Europe, qui ne tint à la famille de Louis XVI par des liens d'alliance ou de parenté. Supprimer la royauté en France, c'était la menacer partout ; c'était substituer à une politique qui avait duré des siècles et fait jusqu'alors aux peuples leurs destinées, une politique entièrement nouvelle ; c'était saper par la base le système européen ; c'était plus qu'affronter une guerre longue et sanglante ; c'était mettre le feu au monde.
La perspective d'un pareil embrasement était si effrayante, qu'il y eut un moment d'hésitation. Les républicains, avant de
frapper, se recueillirent. Fallait-il abandonner tout espoir de forcer Louis XVI à s'incliner devant la liberté ? N'y avait-il pas de milieu entre le renverser et le subir? Une adresse présentée, dans le courant du mois de juillet, à l'Assemblée législative par un de ses membres assurément peu suspect d'aimer la monarchie, disait : « Vous pouvez encore, sire, sauver la patrie et avec elle votre couronne, Osez vouloir. »
Mais Louis XVI pouvait-il oser? Pouvait-il vouloir?
Ce forent nos ennemis qui se chargèrent de prouver à la France que son salut dépendait de la chute du trône.
Jusqu'au 28 juillet 1792, c'est-à-dire jusqu'au jour où l'on connut à Paris le manifeste du duc de Brunswick, l'élan de Ta France avait eu un caractère moins politique que patriotique. S'il avait suffi d'un premier appel pour enfanter des légions de combattants ; si les routes s'étaient couvertes de fédérés ; si Ton avait vu des villages entiers partir; si l'on avait vu le paysan donner son dernier écu et les mères donner leur dernier enfant; si, à Paris, les enrôlements volontaires du 22 juillet avaient fourni matière à des scènes d'enthousiasme vraiment sublimes, tout cela venait d'un sentiment qu'exprimaient ces mots : « Citoyens, la patrie est en danger! » Et le danger, ce n'était encore, aux yeux de la plupart, que l'ennemi franchissant la frontière, que l'ennemi s'avançant à pas pressés. Repousser l'étranger, défendre le territoire, telle était, en ce moment-là, l'idée dominante. Celle de chercher le salut de la patrie dans le renversement du trône n'apparaissait guère qu'à travers un nuage.
Gomment la France fut-elle amenée à bien comprendre que, si elle voulait échapper aux périls qui l'enveloppaient, il y avait pour elle nécessité absolue d'écarter le péril qui expliquait et avait engendré tous les autres?
Cette nécessité, le manifeste du duc de Brunswick la mit en pleine lumière. Quand on y lut que les alliés marchaient pour rendre au roi son pouvoir ; que les habitants qui oseraient se défendre seraient punis sur-le-champ comme rebelles} que leurs maisons seraient démolies ou brûlées, et que, si le château était forcé ou insulté, les princes en tireraient une Vengeance à jamais mémorable en livrant Paris à une subversion totale.*., oh! alors, force fut à chacun de comprendre que la vie de la royauté, telle que les princes alliés prétendaient nous l'imposer, c'était la mort de la France, telle que la Révolution l'avait faite. (Sensation profonde.)
A la vérité, les princes daignaient lui promettre, à cette France
mutinée, qu'ils obtiendraient son pardon à condition qu'elle « reviendrait à son ancienne fidélité » ; en d'autres termes, à condition qu'elle se repentirait du crime d'avoir voulu être libre ; à condition qu'elle abjurerait, avec l'humilité qui convient aux grands coupables, le culte de la justice ; à condition que, renonçant à vivre debout, elle se hâterait de rendre au roi son pouvoir absolu, aux prêtres leur domination, aux nobles leurs privilèges, aux courtisans la fortune publique, leur proie.
Mais quoit renier la Révolution; s'humilier à ce point; mentir à ce point ; consentir à l'anéantisement d'une œuvre à laquelle tant de hautes intelligences avaient travaillé; perdre en un jour le prix d'un siècle de sacrifices et de combats ; après avoir éveillé chez tous les peuples l'esprit de liberté, les jeter dans un découragement mortel, et réduire le plus merveilleux enfantement de l'histoire à n'être plus, aux yeux du monde étonné, qu'un avortement ridicule!... Au manifeste de Brunswick, il n'y avait qu'une réponse possible : la Marseillaise I Aux menaces des rois, il n'y avait qu'une réponse possible : la République ! {Mouvement prolongé.)
C'est pourquoi, dans la séance du 21 septembre 1792, la Convention qui, ce jour-là, s'assemblait pour la première fois, rendit, à l'unanimité, sur la proposition de Gollot-d'Herbois, énergiquement formulée par l'abbé Grégoire, le fameux décret qu'on sait : « La Convention nationale décrète : La royauté est abolie en France. »
Il y eut alors, dans tout le pays, un tressaillement de joie. On crut sortir de la nuit, et l'on en sortait ; car, ainsi que l'écrivait naguère à nos amis de Marseille un homme qui serait encore plus grand, si c'était possible, comme citoyen que comme poète : « s'il y a une aurore dans le ciel, il y en a une aussi dans l'humanité. » (Applaudissements.)
Et ce n'était pas un maître sous un autre nom qu'on voulut se donner. Manuel ayant demandé, avant le vote qui vient d'être rappelé, que le président de la Convention fût logé dans le palais national, que les attributs dé la loi et de la force fussent toujours à ses côtés, et qu'on se levât toutes les fois qu'il ouvrirait la séance, cette proposition fut repoussée comme tendant à ressusciter un, monarque dans un président de République, La Convention, elle, n'entendait pas défaire la royauté pour la refaire. (Applaudissements.)
Qu'arriva-t-il ensuite? Hélas I il est trop vrai que la Révolution
fut condamnée par la rage de ses ennemis à se montrer terrible; il est trop vrai que le premier Empire, la Restauration, le règne de Louis-Philippe, le second Empire ont été de longs et douloureux entr'actes dans le drame de la liiterté à conquérir, et qu'aujourd'hui encore la République ne vit chez nous qu'habillée de vête* ments qui ne sont pas les siens. Mais ce qui suffit pour prouver sa toute-puissance et nous répondre de son triomphe final, cç qu'if faut rappeler sans cesse, ce que je tenais à rappeler surtout dans un jour tel que celui-ci, c'est que la République fut le salut de la patrie le jour où il devint manifeste que la patrie ne pouvait être sauvée qu'à force de prodiges.
Comment se défendre d'un sentiment d'inexprimable surprise lorsqu'on rapproche du décret qui, le il juillet 1792, avait déclaré la patrie en danger, celui qui, le 4 juillet 1793, fut voté en ces termes ; «Ordre aux garnisons étrangères de Condé, deValenciennes et du Quesnoy de se rendre à discrétion. Vingt-quatre heures après cette sommation, elles ne seront pas admises à capituler et seront passées au fil de l'épée. » Quelle étonnante série de victoires n'avait-il pas fallu pour que la France s'élevât, en quelques mois, de la situation qu'avaient caractérisée ces mots lugubres : « Citoyens, la patrie est en danger », à la situation qui lui inspira la pensée et lui donna le pouvoir d'envoyer ses ordres à la victoire, avec certitude d'être obéie! [Sensation.)
Condamner l'ennemi à mort par décret, s'il hésitait à se reconnaître vaincu d'avance ! Jamais rien de pareil ne s'était vu dans le monde. Où la Convention puisa-t-elle la forée de justifier par le succès cet orgueil titanique? Où puisa-t-elle l'exaltation sans exemple qui lui dicta des décrets tels que celui-ci : « L'anniversaire de l'établissement de la République approche, La Convention décrète qu'avant ce jour le fort de Bellegarde aura été emporté» » Quel autre enthousiasme que l'enthousiasme républicain aurait pu faire tout à coup d'une nation qui avait paru à la veille de mourir la plus vivante nation de la terre? Oui, mes chers concitoyens, si jamais la France vit clairement combien est intime le tlëtt tjut existe entre l'idée de République et l'idée de Patrie, ce fut pendant les jours mémorables dont ce banquet ranime le souvenir. ( Vifs dp* plaudissements. )
Et quoi de plus naturel? Est-ce que le mot République ne signifie pas chose de tous ? Est-ce que le mot République, comme la patrie, n'embrasse pas l'universalité des intérêts d'un peuple? Aussi, voyez avec quelle confiance, on pourrait dire instinctive,
la France s'est ralliée autour de la République toutes les fois qu'elle & est vue au fond d'un abîme. C'est ce qu'elle avait fait en septembre 4792, au moment où elle était menacée par tous les rois ligués contre elle, et c'est ce qu'elle fit, après le désastre de Sedan, lorsqu'à ce grand cri : « La patrie est en danger! » vint se mêler cet autre grand cri :h Vive la République! (Applaudissements prolongés.)
Le Socialisme en 1848
Conférence à Saint-Denis du 3 décembre 1 876.
Mes ce ers concitoyens,
Je suis heureux de me trouver enfin au milieu de vous.
Je désirais, depuis longtemps, venir vous dire combien je vous étais reconnaissant des suffrages que vous m'aviez donnés, aux dernières élections générales de février. Vous me pardonnerez d'avoir tant tardé : vous savez les causes de ce retard !
Le sujet dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui est de nature, si je ne me trompe, à vous intéresser doublement : au point de vue de l'économie sociale d'abord, et ensuite au point de vue de l'histoire.
Plus de vingt-huit ans nous séparent de la révolution de 1848, et, dans l'intervalle, que de choses ont été oubliées, qui pourtant sont dignes de mémoire !
Ce sont ces choses que je veux rappeler. (Applaudig$ement$.)
Lorsque la révolution de 1848 éclata, l'idée qui, depuis quelques années, se trouvait avoir le plus fortement pris possession de l'esprit de la classe ouvrière était celle qui avait trait aux daners que présente et aux maux que peut entraîner le système d'agression mutuelle décoré par les économistes du nom de concurrence.
Concurrence ! que signifie ce mot ? Son étymologie même l'indique : Cum currere t courir avec.
Ainsi, dans la course des hommes vers la fortune, la concur-
rence, c'est l'ardeur que chacun met à dépasser autrui et à s'emparer du prix de la course. Mais supposez la carrière trop étroite, supposez les concurrents trop nombreux : les voilà qui se heurtent et se renversent les uns les autres, de sorte que les victorieux n'atteignent le but que sur le corps de leurs rivaux, étendus par terre et meurtris. {Bravos, applaudissements.)
Et qu'arrivera-t-il, si parmi les concurrents il en est qui, dès le point de départ, aient à traîner, étroitement rivés à leurs pieds, ces deux boulets qu'on appelle l'ignorance et la misère ? Aurontils la faculté de courir aussi vite que les autres, ceux-là? Et sufflra-t-il, pour qu'ils n'aient pas à se plaindre, qu'on leur crie : <( la lice .est ouverte à tous ! au plus agile le prix de la course? » (Vive sensation.)
La concurrence est un combat : tout combat fait des vaincus. Les vaincus, sur le champ de bataille de l'industrie, ce sont, presque nécessairement, les petits capitalistes en lutte avec les capitalistes opulents, et ceux qui n'ont pas les instruments de travail avec ceux qui les possèdent.
Voilà sous quel aspect apparaissait aux ouvriers en 1848 le régime qui repose sur l'antagonisme des intérêts.
Du reste, les effets de ce régime avaient été décrits par les économistes avec une précision poignante.
Adam Smith, le fondateur de l'école moderne des économistes, avait reconnu que, dans le débat qui s'établit entre le patron et l'ouvrier, sur le prix du travail, le second est en général forcé de subir les conditions voulues par le premier, le patron pouvant attendre et l'ouvrier ne le pouvant pas. (Applaudissements.)
De son côté, Jean-Baptiste Say avait expliqué comme quoi il • est impossible que le salaire du manouvrier se maintienne d'une manière permanente au-dessus ou au-dessous de ce qui lui est strictement nécessaire pour ne pas mourir et voir mourir sa famille. Il avait dit : « Quand les salaires sont un peu au-dessus de ce taux, les enfants se multiplient, et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue. Quand, au contraire, la demande de travailleurs reste en arrière de la quantité de ceux qui s'offrent pour travailler, leurs gains déclinent; les familles les plus accablées d'enfants et d'infirmités dépérissent, et le travail étant moins offert, son prix remonte. » D'où cette conclusion que le travail du simple manouvrier ne saurait rester longtemps au-dessus ou au-dessous du taux requis pour le maintien de la classe dont on a besoin. (Sensation.)
En d'autres termes, l'ouvrier ne saurait être réduit longtemps à un salaire qui ne serait pas suffisant pour le faire vivre» de sorte que, pour rétablir l'équilibre et ramener le taux normal, on peut compter sur la mort! {Vifs applaudissements.)
Oui, voilà comment avait été expliquée la fameuse théorie du rapport de l'offre à la demande. Savez-vous quelle conséquence en avait tirée Malthus, le seul des disciples d'Adam Smith qui ait osé signaler, dans toute sa portée fatale, le régime décrit par son maître ?
Malthus avait prononcé contre le pauvre cette sentence épouvantable :
« Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n'a pas besoin de son travail, cet homme est de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de place pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre cet ordre à exécution. » (Sensation profonde.)
Gomment les convives surnuméraires auraient-ils pu se prendre d'amour pour un régime qui les poussait ainsi hors de la salle du festin?
Ce n'est pas tout. Dans un livre où la science de l'observation et la profondeur des vues s'unissent aux plus généreux sentiments, M. Simonde de Sismondi avait prouvé que, pour être un bien, la production doit être suivie d'une consommation correspondante, tout produit non consommé représentant un travail inutile, et constituant une perte, au lieu de constituer un bénéfice.
Or, tandis que, d'une part, l'universel antagonisme des intérêts tend à aiguillonner outre mesure la production, il a, d'autre part, pour effet de créer une confusion qui empêche le producteur de proportionner ses efforts aux besoins, et l'amène à travailler dans les ténèbres.
De là le fléau, presque périodique, connij sous le nom significatif d'engorgement des marchés, fléau qui, partout où il se déclare, et aussi longtemps qu'il dure, est particulièrement funeste aux ouvriers.
Tout cela était connu de la classe ouvrière, et, de tout cela, elle avait cruellement souffert, quand la révolution de 1848 éclata. Ai-je besoin de rappeler par quelles formidables secousses la société, sous le règne de Louis-Philippe, avait été un moment ébranlée? Ai-je besoin de faire revivre le souvenir des scènes funèbres dont Lyon fut le théâtre, lorsque les tisseurs s'y levèrent
en armes, après avoir écrit sur leur drapeau : « Vivre en travaillant, ou mourir en combattant. (Applaudissements prolongés.)
Mais l'amélioration du sort des travailleurs n'est pas affaire de coups de fusil; c'est affaire de science. {Applaudissements.) De hardis, de vigoureux penseurs étaient entrés en lice. Saint-Simon, Charles Fourier, Considérant, Gantagrel, Pierre Leroux, Gabet, Simonde de Sismondi, Proudhon, Villegar délie, Vidal, avaient donné à la question sociale des solutions diverses, mais non sans l'avoir examinée sous tous ses aspects, non sans l'avoir approfondie, non sans avoir montré l'insuffisance de l'économie politique, telle que l'ont comprise les élèves d'Adam Smith : Ricardo et Mao Culloch en Angleterre, Jean-Baptiste Say en France.
Alors commença parmi le peuple un grand travail intellectuel que les hommes d'État du moment ne soupçonnaient point. Pendant que les représentants officiels du vieux monde se livraient, à la tribune, de frivoles batailles et étourdissaient le public du vain bruit de leurs ambitions, de pauvres ouvriers qu'on croyait absorbés par les soucis de leur labeur quotidien, plongeaient dans l'étude des plus difficiles problèmes. Ils récherchaient, un livre à la main, les causes de leur misère. Ils demandaient aux transformations sociales du passé le secret de celles qu'il leur était permis d'espérer. Us se disaient :
« Les hommes du peuple ont cessé d'être esclaves; ils ont cessé d'être serfs ; pourquoi ne cesseraient-ils pas d'être prolétaires! Est-ce que le prolétariat ne sera pas la dernière forme de l'esclavage ? » [Applaudissements.)
On leur avait dit :
Que c'est le « rapport de l'offre à la demande » qui règle le prix du travail ;
Que, dans l'état présent des relations sociales, le taux des salaires dépend de la proportion entre le nombre des travailleurs et cette portion de la richesse qui, destinée à la rémunération du travail, s'appelle le capital ;
Que, lorsque le capital s'accroît plus vite que la population, les salaires montent, et qu'ils baissent, au contraire, lorsque la population s'accroît plus vite que le capital.
Mais ils savaient, eux :
Qu'il n'est au pouvoir de l'ouvrier, ni d'empêcher l'accroissement de la population et de prévenir de la sorte la baisse des salaires, ni de les faire hausser par l'accroissement du capital ; | Que l'ouvrier n'a, par conséquent, aucun contrôle sur des cir-
constances auxquelles tiennent pourtant, comme à un fil, la vie de sa femme, la vie de ses enfants et sa propre vie ;
Ils savaient que, sous le régime du « Laissez faire, » il y en a beaucoup qui, vivant au jour le jour, adoptent pour leurs enfants, comme ils l'ont adoptée pour eux-mêmes, la maxime : « A chaque jour suffit sa peine, » — ce qui tend à grossir dangereusement le nombre des convives qui-, selon le terrible mot de Malthus, n'ont pas de place au banquet de la nature ;
Que, dès lors, il est bien inutile, alors même que cela ne serait pas immoral et cruel, de crier à la mère du pauvre : « Prenez garde à ta fécondité I »
Et enfin que, dans tout pays dont les limites sont déterminées, et qui n'a pas de colonies prêtes à recevoir le trop plein de ses habitants, un moment peut venir où la population dépasse le capital, laissant des milliers de prolétaires sans emploi et sans pain. (Applaudissements.)
Le mal avait été puissamment dénoncé : il était dans la nature d'un régime qui, au lieu de nouer entre tous les intérêts le lien de la solidarité, les mettait fatalement aux prises les uns avec les autres; le mal était dans l'application d'une doctrine en vertu de laquelle chacun voyait en son semblable, qu'il le voulût ou non, un concurrent et "presque un ennemi.
Les économistes modernes n'avaient pas manqué d'affirmer que telle était la loi.
Ils avaient savamment expliqué comment les choses se passent, sans examiner si elles ne pouvaient pas et ne devaient pas se passer autrement.
Ils avaient fait de la science économique une science purement descriptive.
Ils avaient très exactement rendu compte de la manière dont la richesse se crée, se. distribue et s'échange, mais ils n'avaient pas recherché si, dans la société dont ils analysaient si bien le mécanisme, elle était répartie conformément aux règles de la justice, et de façon à assurer à tous les travailleurs la part qui revient légitimement à chacun d'eux, séparant ainsi ce qui aurait dû ne faire qu'un, et méconnaissant cette importante vérité que la phi* losophie dans la recherche du juste, l'économie dans la recherche de V utile, et la politique dans la poursuite des moyens de réaliser le juste et rutile, sont parties intégrantes d'un même tout. (Applaudissements.)
Écoutez ce qu'a dit Jean-Baptiste Say *.
« En parlant des lois auxquelles les hommes et les choses sont assujettis, je n'examine point en vertu de quel droit telle ou telle loi leur est imposée, et en vertu de quel devoir ils s'y soumettent. Le fait et non le droit est ce qui doit nous occuper ici. J'appelle loi, au physique et au moral, toute règle à laquelle on ne peut se soustraire, sans m'inquiéter de la question de savoir si elle est équitable ou non, si elle est nuisible ou bienfaisante, questions qui sont l'objet d'une autre étude que celle qui nous occupe en ce moment. »
Était-il possible de séparer plus nettement l'économie politique d'avec la morale? Était-il possible d'affirmer en termes plus péremptoires :
1° Que la question pour les économistes n'était pas de rechercher ce qui était équitable, mais de décrire ce qui existait ;
2° Que ce qui existait reposant sur des règles auxquelles on ne saurait se soustraire^ il n'y avait plus pour les malheureux qui en souffrent qu'à se résigner à leur sort? {Vifs appaudissements.)
Eh bien, c'est à quoi refusèrent de souscrire ceux d'entre eux pour qui leur misère était devenue un sujet de méditation.
Il s'agissait d'élever la condition morale du travailleur et d'améliorer sa condition matérielle : comment atteindre ce double but? L'unique moyen qui se présentât était le développement graduel du principe d'association. Ce fut bientôt l'idée dominante.
Malheureusement, les difficultés étaient npmbreuses, elles étaient considérables. Instruments de travail, matières premières, crédit, tout manquait aux ouvriers.
Était-ce les économies des travailleurs qui pouvaient fournir le capital requis? Une effroyable crise commerciale avait réduit le peuple aux abois.
A qui emprunter? Le crédit était mort. Où trouver des capitalistes disposés à aventurer leur argent dans des entreprises d'un caractère aussi nouveau ?
Restait l'intervention de l'État, et la question fut posée de savoir si la société, agissant comme telle, ne devait pas aider le régime d'association à s'établir, par des avances dont l'intérêt serait payé, et le remboursement, dans un certain délai, garanti.
Remarquez, d'abord, que la France se trouvait, à cette époque, dans une situation tout à fait exceptionnelle ; que le monde commercial était bouleversé; que la protection de l'État était sollicitée ardemment, même par de grands industriels, dont les
LE SOCIALISME JSN 1848 237
doléances furent adressées à celui qui vous parle, et dont les lettres sont encore entre ses mains.
En de telles circonstances, l'association pouvait-elle être regardée comme une de ces choses à l'égard desquelles l'Etat est appelé à intervenir, dans l'intérêt de la communauté tout entière?
A cette question, le grand économiste et philosophe, John Stuart Mill, a répondu formellement : oui, dans son admirable Défense de la Révolution de 1848.
Mais ce n'était pas ainsi que l'entendaient les apôtres de la doctrine du Laissez faire.
Ils firent sonner bien haut les avantages de ce qu'ils appelaient la liberté de l'industrie ;
Us vantèrent fort la sagesse de cette maxime : Chacun pour soi;
Ils demandèrent grâce pour l'émulation.
Quelques-uns — ils appartenaient à la classe qui vote primes, subventions et garanties d'intérêts, en faveur de compagnies opulentes! — Quelques-uns allèrent jusqu'à dire que prendre sur le produit des impôts de quoi venir en aide au pauvre, c'était dépouiller le riche.
Yoici ce que le peuple répondit, par l'organe des hommes qui avaient sa confiance :
« Il nous est impossible de comprendre pourquoi l'État, dont la fonction et le devoir sont de pourvoir aux besoins de la communauté, n'aurait pas le droit d'accorder au travail un peu de la protection qu'il accorde à la propriété et au capital. [Applaudissements.)
« Quoi! vous bénissez l'intervention de l'État, quand, sous forme de juge, de gendarme, de sergent de ville, elle sauvegarde la sécurité du riche, et vous criez anathème à l'intervention de l'État, quand on lui demande de s'exercer, sous forme scientifique, pour assurer la vie du pauvre ! [Applaudissements prolongés.)
« Lorsqu'on nous appelle à payer, sur un maigre salaire gagné péniblement, notre part des impôts destinés à maintenir sergents de ville, gendarmes et juges, personne ne se lève pour dire : « L'État n'a rien à voir là ; » et l'intervention de l'État n'est pas maudite lorsqu'elle a pour résultat de nous faire endosser l'uniforme et de nous envoyer au loin tuer ou mourir. [Applaudissements prolongés. — Cris : Vive Louis Blanc!) N'est-il pas étrange que la société n'ait rien à voir au bien-être d'une classe au travail de laquelle le bien-être des autres classes est si intimement lié?
« Chacun pour soi » est une maxime bonne pour les forts, non
pour les faibles, dès qu'il y a lutte entre les deux. Et d'ailleurs, il est manifeste que si Ton poussait jusqu'au bout l'application de cette maxime, il en résulterait la destruction même de la société. Qui donc serait assez absurde pour proposer qu'on laissât à chaque propriétaire le soin de se défendre, à lui tout seul, contre chaque voleur? (Applaudissements.)
« Nous sommes très touchés des avantages de la liberté, et c'est précisément pour cela que nous aspirons au pouvoir d'être libres. Mais à quoi pensez-vous de nommer liberté le résultat d'un combat entre un homme armé de pied en cap et un homme sans armes?
c L'émulation nous semble chose excellente ; mais il faut s'en* tendre : deux hommes se battent en duel ; il y a entre eux émulation... pour s'entr'égorger. Est-ce là l'émulation véritable? L'émulation véritable est celle qui encourage chacun à chercher dans l'intérêt général la satisfaction de son intérêt propre. (Applaudis* sements prolongés.)
« Que demandons-nous? que l'Etat soit tout? qu'il fasse tout? qu'il substitue son action à l'action individuelle? Non, non : rien ne vaut, à nos yeux, le libre développement de l'individu, et l'action de l'État est, selon nous, un mal toutes les fois qu'elle met obstacle à ce libre développement. Mais toutes les fois qu'elle le favorise, elle est un bien.
« Que la société nous aide donc à conquérir, pour son intérêt comme pour le nôtre, le pouvoir d'être libres.
« N'est-ce pas de toute justice ? En vertu d'arrangements sociaux faits sans notre sanction et longtemps avant notre naissance, nous avons trouvé, en venant au monde, le sol et tous les instruments de travail appropriés. Cependant, on nous a demandé de respecter cet ordre de choses et de porter sans murmure tout le poids du jour. Nous n'y contredisons pas, mais la société ne nous doitelle, en échange, aucune compensation? » (Vifs applaudisse* ments.)
Ainsi pensait, ainsi parlait le peuple, à la Veille de la dévolution de 1848, et on conçoit cohibien lui eût paru dérisoire tout changement de gouvernement que n'auraient point suivi des réformes sociales.
Aussi, qu'arriva-t-il ? A peine le Gouvernement provisoire était-il installé que, de la place publique, on entendit monter une grande clameur, demandant la création d'un ministère chargé de proposer et de réaliser, en ce qui touchait la question du travail,
les mesures qui seraient jugées les plus praticables et les plus urgentes.
Dès le 28 février, avant même que le sang qui tachait les barricades eût été lavé, toute une armée d'ouvriers vint se ranger en ordre de bataille devant l'Hôtel de ville. Les membres du. Gouvernement provisoire étaient assemblés. Non, jamais je n'oublierai l'impression que fit sur nous l'attitude, à la fois respectueuse et sévère, du peuple. Flottaient au vent d'innombrables bannières portant ces mots : Ministère du travail, et nous ne tardâmes pas à recevoir une députation envoyée pour réclamer de nous la créa* tion de ce ministère.
Que de maux épargnés à notre pays, peut-être, si cette réclamation eût été admise ! J'insistai avec ardeur pour qu'elle le fût* La majorité de mes collègues crut qu'il suffirait d'instituer une « Commission du Travail », dont la mission serait d'étudier les problèmes sociaux.
C'était ajourner indéfiniment les mesures pratiques auxquelles une crise terrible et sans exemple commandait si impérieusement de recourir.
Il serait trop long de vous raconter comment la crainte d'une insurrection populaire porta mes collègues à m'offrir la présidence de cette « Commission du Travail », et avec quelle vivacité je refusai le redoutable honneur de disserter sur la faim devant des affamés, auxquels on m'ôtait tout moyen de venir en aide... Qu'il me suffise de rappeler que si je finis par céder, ce fut parce que je ne me sentis pas la force de résister aux supplications, mêlées de larmes, de mon vieil ami François Arago, et parce que je n'envisageais pas moi-même sans émotion la perspective des troubles que pouvaient occasionner dans Paris la persistance et les causes de mon refus.
Et puis, fallait-il refuser, faute de mieux, l'occasion qui était offerte au socialisme d'avoir à sa disposition une tribune du haut de laquelle il parlerait à toute l'Europe? Que la « Commission du Travail » dût rester sans effets immédiats et pratiques, cela n'était que trop à prévoir, hélas ! puisqu'on ne lui donnait ni budget, ni bureaux, ni agents, ni ressorts administratifs, ni moyens d'application d'aucune sorte ; mais était-ce, après tout, chose à dédaigner que le pouvoir d'agir puissamment par la parole ? Je me souvins du mot célèbre : Mens agitât molem*, Je me décidai.
Ce fut le I e * mars 1848 que s'installa dans le palais du Luxembourg, sous la présidence de celui qui vous parle, et la sous-pré-
sidence de l'ouvrier Albert, le « Parlement du Travail », composé, comme le nom l'indique, de délégués choisis par chacune des corporations ouvrières.
Quel spectacle pour la France et pour l'Europe, que celui de pauvres ouvriers étudiant le problème de leur avenir dans la salle où venaient de siéger les pairs du royaume ! M me d'Agoult, dans sa belle Histoire de la Révolution de 1848, a bien compris et bien rendu ce qu'un tel changement avait de caractéristique) lorsqu'elle a montré « les huissiers du Luxembourg allant, en tenue officielle, vêtus de noir et l'épée au côté, reprendre auprès des blouses l'office qu'ils remplissaient, quelques jours auparavant, auprès des habits brodés (applaudissements) et le parais de Médicis, ses cours, ses escaliers, ses galeries de marbre, ses vastes et majestueuses enceintes, chaque jour traversés par de longues files de prolétaires inattentifs aux magnificences de l'art florentin , recueillis en eux-mêmes et absorbés par une pensée unique. » (Applaudissements prolongés.)
Je ne vous parlerai pas, mes chers concitoyens, de tout ce que la « Commission du gouvernement », quoique dénuée de toutes ressources, trouva moyen de faire pour les travailleurs, au point de vue purement pratique, des conciliations qu'elle opéra, des désordres qu'elle prévint, des associations qu'elle créa, de la force qu'elle donna, par l'exemple autant que par la parole, au mouvement de rénovation qui s'était déclaré. Ceci demanderait un travail à part, et c'est seulement une histoire des idées que je me suis proposé de faire passer devant vos esprits.
Ma tâche sera donc terminée, quand je vous aurai dit que les idées discutées par le « Parlement du Travail » qui siégea au Luxembourg en 1848, furent précisément celles dont je viens de vous présenter rapidement l'exposé.
Elles seraient mortes depuis longtemps, si, pour tuer une doctrine fondée sur le sentiment de la justice et l'amour de l'humanité, il suffisait d'attaquer à outrance cette doctrine, de la dénaturer, de la calomnier et de proscrire ses défenseurs.
Il est aujourd'hui bien connu et il a été prouvé surabondamment que, loin d'avoir été établis par moi, ils le furent contre moi, ces funestes ateliers nationaux qui épuisaient le trésor en pure perte ; qui humiliaient l'ouvrier, réduit à recevoir en guise d'aumône le pain de sa famille aux abois, et qui mettaient à la place d'associations de travailleurs, des bataillons de salariés sans emploi, étrange armée que, plus tard, on ne put licencier
qu'au prix d'une effroyable guerre civile. Comment donc se fait-il que, contre l'évidence même, la création des ateliers nationaux m'ait été imputée, et qu'aujourd'hui encore, certaines gens n'aient pas honte de répéter ce grossier mensonge, sachant que c'est un mensonge? (Vifs applaudissements.) Tant d'audace et d'acharnement seraient inexplicables, si l'imputation dont il s'agit n'avait sa source dans un désir effréné de décrier coûte que coûte ce principe de l'association dont le développement fut dû en grande partie à l'action du Luxembourg.
Mais..., pitié pour les calomniateurs! (Applaudissements.) lia ne savent ce qu'ils font ! Car, si leurs idées sont les bonnes, qu'ontils besoin du mensonge pour les faire prévaloir? Et, si elles sont fausses, comment ne voient-ils pas que leur propre intérêt leur commande d'y renoncer?
Pour moi, mes chers concitoyens, je suis convaincu — et cette conviction n'est pas d'hier chez moi, puisque je l'exprimais il y a bientôt trente ans — je suis convaincu qu'il n'est pour les sociétés ni progrès partiel ni partielle déchéance. Les lois de la justice sont-elles mieux comprises, toutes les conditions en profitent. Les notions du juste viennent-elles à s'obscurcir, toutes les conditions en souffrent. » (Applaudissements prolongés,) Est-ce que, dans le corps humain, une jambe malade ne gêne pas l'exercice de la jambe saine? Ahl les hommes peuvent bien, à force de folie, changer les effets de la solidarité qui les unit, mais il ne leur est pas donné de la détruire, et lorsqu'ils ne l'acceptent pas dans le bien, il faut que, tôt ou tard, ils la subissent dans le mal. (Applaudissements.) C'est donc plaider la cause de ceux qu'on nomme les heureux que de plaider la cause de ceux qui souffrent, la question étant d'élever pour le bonheur de tous, de tous sans exception, le niveau de l'humanité. (Triple salve d'applaudissements.)
Louis Blakc. — Discour». 10
La Révolution de février 1848.
Banquet du 24 février 1877,
Messieurs et çhers Concitoyens,
Plus de vingt-huit ans nous séparent de la révolution dont nous célébrons l'anniversaire.
Depuis, nous avons eu à subir, pendant plusieurs années, un régime qui a été celui du silence et de la nuit.
Or, dans l'intervalle, beaucoup sont morts de ceux qui avaient été, dans la Révolution de février, acteurs ou témoins.
Dans l'intervalle, beaucoup sont nés qui, de cette révolution» ne connaissent guère que le nom et la date.
Que de grands souvenirs pourtant elle éveille, la date de 1848 !
Ce sont quelques-uns de ces souvenirs que je me propose de faire passer, ce soir, devant vous.
Et d'abord, laissez-moi vous dire quel était, à la veille de 1848, l'état de la société française.
Qui n'a entendu parler des scandales qu'avait enfantés, sous la régence de Philippe, duc d'Orléans, la passion du gain? Un jour tout Paris s'était mis à jouer. Dans la rue Quincampoix, théâtre d'un agiotage efTréné, on avait vu accourir, pour s'y confondre et rouler dans un prodigieux pêle-mêle, gens de cour, gens d'église, membres du Parlement, moines, artisans, abbés, commis, soldats. Des prélats et des princes du sang s'y étaient montrés, vendant ou achetant du papier, entre des filles de joie et des valets. D'immenses fortunes s'élevèrent sur la fraude, et furent renversées par la fraude. Ce fut un incroyable bouleversement
des situations. Les Mémoire* du temps parlent de laquais auxquels il arriva, par habitude, de monter derrière leur propre carrosse. Ce qu'on raconte de la fièvre qui, à cette époque, s'était emparée des esprits, semble tenir du roman plutôt que de l'histoire* Il y avait des hommes dont la profession était de faire servir leur dos de pupitre aux agioteurs. Le papier ayant acquis sur l'or l'avantage que l'imagination peut avoir sur la réalité, il advint, entre autres incidents caractéristiques, qu'un jour deux gentilshommes mirent l'épée à la main, en pleine rue, le vendeur d'actions voulant être payé en billets et l'acheteur ne voulant payer qu'en or. L'amour de la gloire avait si bien, fait place à l'amour de l'argent que Turmenies put dire au duc de Bourbon, petit-fils du grand Gondé, qui lui montrait avec un orgueil imbécile son portefeuille plein d'actions : « Toutes ces actions-là, monseigneur, n'en valent pas deux de votre aïeul. » (Applaudissements.)
Eh bien ! il se produisit sous le règne de Louis-Philippe un mouvement qui ne différa pas beaucoup de celui qui avait marqué la régence du duc d'Orléans.
Le roi que la bourgeoisie s'était donné en 1830 eut des vertus privées : il fut bon père de famille, et, sous le rapport des mœurs» inattaquable ; il était humain ; il avait de la philosophie. Mais il manquait absolument d'élévation, et sa passion pour l'argent, jointe à son mépris pour les hommes, fut d'un exemple désastreux. La morale de l'intérêt, prêchée du haut du trône, forma le fond des enseignements officiels. M. Guizot les résuma dans ce mot, si connu : c Enrichissez-vous l »
Aussi, qu'arriva-t-il?
En dehors de la classe laborieuse, tout fut donné à la soif du gain, tout devint matière à spéculation. Faire des affaires fut la grande préoccupation de la bourgeoisie, représentée sur le trône par un monarque bourgeois. La religion? une affaire. La politique? une affaire. La philosophie, l'art, la littérature? des affaires. On fit argent de la renommée, acquise avec de l'argent. La gloire fut cotée. L'amour eut son tarif* Il ne fut plus question que d'actions à prendre ou à vendre. Les mœuts de la rue Quincampoix reparurent. (Applaudissements.)
Oh ! sans doute, la surexcitation de l'industrialisme imprima un vif élan à l'activité nationale ; mais à quel prix !
Le pays où Ton en était venu à trafiquer de tout, et de la réputation, et de l'honneur, et de la vertu ; où l'on voyait des écrivains se faire administrateurs de leurs pensées et tenir boutique de
vérités; où le mariage, devenu, comme tout le reste, une affaire, confinait à la prostitution; où Ton courait en foule applaudir Robert Macaire, facétie lugubre qui tournait en ridicule les plus nobles sentiments : la tendresse paternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour, ce pays-là était-il bien celui qui avait fourni à l'esprit des temps anciens ses plus grand* chevaliers, et à l'esprit des temps modernes ses plus héroïques martyrs?
De la corruption sociale à la corruption politique la distance est petite. Un procès fameux prouva que s'il y avait beaucoup d'électeurs à vendre, il ne manquait pas d'éligibles pour les acheter. La gangrène avait à ce point gagné la Chambre des députés que la session de 1847 fut appelée la session des scandales. Vers la fin, l'immensité du mal se révéla par des symptômes qui épouvantèrent. Un homme s'évada des Tuileries, où il volait : ce voleur était un aide de camp du duc de Nemours, fils du roi. Un homme fut condamné pour faux : ce faussaire était un prince. Un homme fut flétri pour s'être rendu coupable de concussion : ce concussionnaire était un ministre. Un homme, dans un procès, figura comme ayant prêté son cabinet à la vente d'une charge de finances : ce complice d'une prévarication était le président du conseil.
Le voile se déchirait, et il se déchirait par en haut. (Profonde sensation.)
Mais au-dessous du monde que je viens de décrire, il y en avait un autre dans lequel la morale s'était réfugiée, et qu'agitaient de bien autres pensées. Au-dessous de la société des brocanteurs, des charlatans, des exploiteurs de mines imaginaires, des preneurs d'inventions fausses, des spéculateurs en chimères, il y avait la société des travailleurs manuels, société grave et studieuse au sein de laquelle fermentaient des idées ayant pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique du sort de tous. Des penseurs, amis du peuple, avaient posé la question sociale dans des livres qu'on lisait avec avidité et qu'on discutait avec passion au fond des ateliers.
Vous savez, mes chers concitoyens, de quelle crise affreuse souffrent, en ce moment, nos frères de Lyon, les ouvriers en soiet Le chômage, écrivaient dernièrement quelques-uns d'entre eux, le chômage sans précédent qui frappe si cruellement la grande cité lyonnaise et condamne trente mille de ses ouvriers à subir la misère et la faim, signale, pour la centième fois, à tous les citoyens français, l'impérieuse nécessité de fonder l'œuvre huma*
nitaire de Ja solidarité des intérêts. » Eh bien ! ce principe de la solidarité des intérêts était aussi celui que, sous le règne de Louis- Philippe, invoquaient les salariés ; et cela pour les mêmes motifs, sous l'aiguillon des mêmes douleurs, par suite de crises non moins terribles ; car elle apparaît, hélas ! au premier rang dans l'histoire des calamités du règne de Louis-Philippe, cette noble cité de Lyon, aujourd'hui si éprouvée. Ah ! ils pouvaient bien mettre en doute le mérite de l'organisation sociale qui repose sur l'antagonisme des intérêts, ces malheureux ouvriers de la Croix-Rousse qui, au mois de novembre 1831, avaient vu leur salaire descendre de quatre et six francs à quarante sous, puis à trente-cinq, puis à vingt-cinq, et enfin à dix-huit sous, — à dix-huit sous pour un travail de dix-huit heures par jour ! — Et quelle formidable dénonciation des vices du régime qui, sous le nom de liberté, consacre le laissez- faire que cette insurrection lyonnaise de 1831, née de la résistance des fabricants à la fixation d'un tarif minimum ! (Mouvement prolongé.)
Tout concourut donc à créer, sous le règne de Louis-Philippe, le mouvement qui sera au xix e siècle ce que fut au xviu e la philosophie. Les faits se joignirent aux livres pour donner naissance au socialisme.
Et cependant, c'est à peine si l'importance des préoccupations brûlantes qui avaient la suppression graduelle de la misère pour objet fut soupçonnée, je ne dis pas seulement par Louis-Philippe, par ses ministres, par ses familiers, par les meneurs des Chambres, par les divers dépositaires du pouvoir, mais même par la plupart des personnages politiques qui, dans la bourgeoisie, ressentaient pour les abus de la royauté et la corruption qu'elle couve une généreuse horreur.
Et c'est ce qui explique comment la politique et le socialisme, après avoir de concert abattu la monarchie, se séparèrent.
Quant à la facilité avec laquelle la révolution s'opéra, elle s'explique par ce fait que, quand les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour se détacher de l'arbre. La réforme électorale ardemment voulue; des banquets organisés comme moyen de propagande ; celui qui devait avoir lieu à Paris dans le douzième arrondissement, tout à coup défendu ; le peuple accouru en masse; un coup de fusil tiré, le soir, par une main inconnue ; la vue d'un cadavre ; un feu de- peloton exécuté tout à coup sur le boulevard ; des ouvriers chargeant les morts sur leurs épaules et courant les promener dans les faubourgs, à la lueur
des torches, voilà en quelques mots l'histoire de la chute de Louis- Philippe. La monarchie de Juillet, en réalité, s'affaissa sur ellemême comme un homme épuisé de fatigue ; on n'eut presque pas besoin de la jeter par terre : elle tomba.
Et le 24 février 1848, la France était en république. (Vifi applaudissements.)
Dernièrement, dans une conférence à Saint-Denis, j'ai fait l'exposé des idées qui, en 1848, eurent cours parmi le peuple. Je vous entretiendrai, ce soir, des actes qui témoignèrent alors de la pureté et de l'élévation de ses sentiments.
Que, dans les scènes auxquelles donna lieu la prise de possession des Tuileries par la foule, en février 1848, ceux-là puissent trouver à reprendre, pour qui les saillies de la gaieté française seraient des crimes, soit. Il est très vrai, par exemple, que, dans l'immense cohue des envahisseurs, quelques-uns furent aperçus jouant, avec une gravité ironique, autour des tables de jeu, les millions de la liste civile; que plus d'un joyeux compagnon s'amusa à métamorphoser en bonnet phrygien un lambeau de tenture ; et qu'un jeune gars, occupé à examiner un plan de Neuilly, répondit en riant à son camarade, qui lui demandait : « Que fats-tu là, marquis? — J'examine le plan de mes propriétés, vicomte! » H est très vrai encore que des cigares oubliés par le duc de Nemours furent fumés sans trop de scrupule, les fumeurs croyant avoir acquis la certitude que ces cigares princiers avaient été introduits en fraude des droits de régie. Mais les Catons contre-révolutionnaires que ces énormités scandalisent nous permettront bien de leur rappeler que de la vaisselle d'or et d'argent et des bijoux de la famille royale, laissés à découvert dans certains postes et gardés par des pauvres, rien ne fut perdu, et que les trésors des Tuileries furent portés intacts au garde-meuble, n'ayant d'autre protection qu'une faible escorte de volontaires en haillons. (Applaudissements.)
Des dégâts furent commis : sous l'empire de la cupidité? Non, mais uniquement par l'effet d'une passion politique qu'avait exaltée le combat. Dans une visite qu'il fit au château, lorsque de
| l'invasion populaire il ne restait plus que les traces, l'ambassadeur
î d'Angleterre remarqua qu'à côté d'un buste en plâtre de Louis-
Philippe, criblé de balles, on n'avait pas touché à une statue
J d'argent, et il ne put s'empêcher de s'écrier : « Quel peuple extraor-
;- dinaire! »
i - Et il était extraordinaire, en effet, ce peuple qui, dans le*
uileries, brisait le portrait du maréchal Bugeaud, l'homme des •pressions sanglantes, et qui le rencontrant, lui, sur le Pont-Royal, escortait jusqu'à sa demeure, parce qu'il avait rappelé ses sériées militaires!
Du caractère généreux de la révolution de Février, il y aurait *op dire, si Ton voulait tout dire. Jamais à aucune époque, imais dans aucun pays, victoire populaire ne se montra aussi mgnanime. Pas un cri de vengeance ne fut poussé ; pas un répulicain n'évoqua le souvenir des massacres de la rue Transnonain. es vaincus du lendemain eurent pour protecteurs les martyrs de l veille.
Avec quelle émotion de joie héroïque le peuple reçut la nouelle que la peine de mort en matière politique avait été abolie ar le gouvernement provisoire ! Avec quel enthousiasme on l'entenit applaudir celui des membres de ce gouvernement qui, un jour, mit Tidée de brûler sur la place publique, dans toute la solennité une fête nationale, jusqu'aux derniers vestiges de l'échafaud! ,
Mais ne demanda- t-H pas le drapeau rouge, ce peuple, et le mge n 'est-il pas la couleur du sang?
De toutes les ineptes calomnies lancées par les ennemis de la évolution, je n'en connais pas de plus inepte.
Est-ce qu'à l'époque où Louis XVI vint de Versailles faire sa aix avec Paris, le drapeau tricolore ne fut pas adopté comme nblème de la réconciliation opérée à l'Hôtel de ville entre la >yauté, représentée par le drapeau blanc, et le tiers-État parisien, ont les couleurs étaient le rouge et le bleu? Est-ce que l'origine tême du drapeau tricolore ne se rattachait pas à l'idée d'un comromis, ne portait pas l'empreinte des préjugés monarchiques, e rappelait pas que, dans la nation, il y avait eu autre chose ue la nation ? Est-ce qu'il y avait lieu de conserver, quand il n'y' vait plus de roi, la couleur de la royauté? Est-ce qu'il fallait l'imposante famille française qui s'élevait sur les débris des istes d'autrefois, un drapeau qui, par la diversité des couleurs, îmblait faire revivre la distinction des classes? Est-ce que )e rapeau rouge, l'oriflamme, n'était pas l'ancien drapeau national, étendard historique sous lequel nos pères avaient lutté contre Lomé, et, jusqu'à Jeanne d'Arc, contre les Anglais?
Mais quoi I Les ennemis de la République se souvenaient que 3 drapeau rouge avait flotté sur les barricades : son vrai crime, à eurs yeux, c'était celui-là. Ils crièrent que c'en était fait de la •Yance, si elle avait le malheur de prendre l'étendard du sang
pour emblème. Us ne se rappelèrent pas qu'au point de vue légal le drapeau rouge était précisément le drapeau de l ordre; que c'était celui qui, aux termes de la loi martiale, devait être déployé, dans les heures troubles, par les agents des autorités constituées, non pour faire couler le sang mais pour en prévenir, au contraire, l'effusion. Et pendant qu'ils poursuivaient de leurs anathèmes les sanguinaires partisans du drapeau rouge, ceux-ci, magnanimes gardiens de la sécurité publique, faisaient sentinelle à la porte de leurs calomniateurs I (Applaudissements prolongés.)
Qu'on rapproche de ce chapitre de notre histoire celui où la postérité lira le récit des fureurs qui se donnèrent carrière le lendemain des journées de juin 1848 ! Yainqueur, le peuple s'était montré d'une générosité sans égale ; vaincu, il fut traité avec une rigueur sans bornes. Et de quel nom s'appelaient ceux qui alors, avec le général Gavaignac à leur tête, remuèrent d'une main si violente les cendres de la guerre civile ? « Nous sommes des modérés », disaient-ils. Modérés, les instigateurs de la déportation en masse ! Modérés, les approbateurs en délire des condamnations sans jugement! Modérés, les pourvoyeurs du bagne politique! (Sensation.)
Ah ! on aurait pu leur répondre par ce mot de Necker : « Vous imitez l'art de ces animaux terribles qui, sur les bords des fleuves de l'Asie, prennent la voix des enfants pour dévorer les hommes. » (A pplaudissements.)
Et maintenant, quelle fut la conduite des ouvriers que, le l or mars 1848, les diverses corporations envoyèrent s'asseoir, au Luxembourg, sur les sièges qu'avaient occupés, quelques jours auparavant, les pairs de France? Leur conduite fut vraiment admirable. Vous pouvez l'attester, mon cher Mallarmet : vous étiez là. Non seulement les délégués du Luxembourg déployèrent la plus grande intelligence dans la discussion des intérêts communs à la classe ouvrière, mais ils remplirent leur mission avec un dévouement absolu. Cette mission, qui ne leur rapportait pas une obole, puisqu'il n'avait été mis à la disposition du Luxembourg ni budget ni ressources administratives d'aucune sorte, fut pour eux la source des privations les plus cruelles. Plaider la cause du travail, ils ne le pouvaient sans offenser une puissance de laquelle leur existence dépendait. Aux uns l'emploi fut refusé; les autres perdirent ce qui était leur gagne-pain. Et pas une plainte ne leur échappa. Inébranlables dans l'accomplissement du devoir, ils restèrent jusqu'au dernier moment à leur poste, souffrant sans ostentation
presque heureux de souffrir pour la cause de leurs camarades. ifs applaudissements.)
Un trait manquerait à ce tableau, si j'oubliais de noter ce que le peuple, pendant la crise financière de février 1848. Cette >e, résultat du déficit effroyable que la monarchie de juillet ,it légué à la République, fut considérablement aggravée par complot de l'opulence, les ennemis de la république ayant tginé, pour embarrasser sa marche, de couper court à leurs enses, de vendre leurs équipages et leurs chevaux, de renvoyer -s domestiques, de se condamner à une économie meurtrière, bien, comme aux jours de la première révolution, quand la *ie fut proclamée en danger, on vit de pauvres ouvriers porter Hôtel de ville une partie de leur salaire, et des femmes du pie offrir à la France en détresse leurs bagues, leurs boucles eilles, leurs cadeaux de noces — offrandes modestes, puis- Iles venaient de l'atelier et de la mansarde, mais qui furent z nombreuses pour nécessiter la formation d'une commission ialement chargée de les recevoir, sous la présidence de mger et de Lamennais. (Applaudissements.) ■ Voilk pour le peuple de février.
ït le gouvernement de février?
)h ! lui, plia — je dois à la vérité d'en convenir — sous le s de sa tâche, composé qu'il était d'hommes très sincères assu- 3nt, très honnêtes, très courageux, mais qui tous ne représenit pas les républicains de la veille, et dont deux seulement ésentaient le socialisme.
mssi la majorité du gouvernement provisoire ne comprit-elle d'une manière fort imparfaite le sens profond de la révolution menait de s'accomplir.
111e eut peur du socialisme.
!lle n'eut pas suffisamment foi dans le peuple. ie fut parce qu'elle avait peur du socialisme qu'elle refusa de ' un ministère du travail, et qu'elle y substitua là commission uxembourg en lui étant tout moyen d'action, et qu'elle marda son concours aux associations ouvrières, et que, pour r l'influence des deux membres socialistes du gouvernement, nstitua, en dehors d'eux, ces funestes ateliers nationaux qui, > avoir été imprudemment établis par elle, furent plus tard us par la réaction avec une brutalité artificieuse, ce qui proa l'insurrection... l'insurrection delà faim. (Mouvement pro-
250 LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER 184g
Ce fut parce que la majorité du gouvernement provisoire n'avait pas suffisamment foi dans le peuple, qu'elle organisa cette jeune garde mobile dont la réaction se servit, au mois de juin, pour armer les enfants contre les pères. (Applaudissements répétés.)
Même dans la sphère des idées purement politiques, le gouvernement provisoire manqua, dur plusieurs points, d'unité, de décision et d'énergie. C'est ainsi que, le jour de son installation à l'Hôtel de ville, il ne fut pas unanime sur la question de la république à proclamer immédiatement, et ne se décida qu'au bruit des clameurs qui montaient de la place de Grève et à la voix de Raspail accouru pour exprimer la volonté du peuple.
Mais le droit de reprocher au gouvernement provisoire ses défaillances et ses fautes, n'implique pas celui de méconnaître ses services. En vertu de ses décrets, dont quelques-uns sont admirables, grâce à son initiative, ou par suite de son respect pour l'opinion populaire, voici ce qui fut fait :
Le peuple souverain entra en possession de sa souveraineté par le suffrage universel.
L'esclavage fut aboli.
L'inviolabilité de la vie humaine fut proclamée officiellement et le bourreau désavoué, au nom de la civilisation.
La suppression des titres nobiliaires compléta la défaite de l'aristocratie.
L'abolition de la contrainte par corps mit fin au sacrifice immoral de la liberté de l'homme à la puissance de l'argent, et laissa libres des prisons qui se transformèrent en ateliers.
Le droit au travail prit place dans la déclaration des droits.
Le prolétariat eut sa tribune officielle ; le travail eut son parlement.
La réduction des heures données à un labeur manuel rendit témoignage du droit de tout être humain à vivre de la vie de l'intelligence et de la vie du coeur.
Des associations fondées sur le principe de la fraternité humaine et de la solidarité des intérêts, furent créées.
Les magistrats cessèrent d'être regardés comme inamovibles.
Un plan d'éducation universelle et gratuite fut préparé.
Affranchie de toute entrave, la presse prit un essor merveilleux.
Des clubs s'ouvrirent dans tous les quartiers de Paris, et le peuple fut appelé à y faire l'éducation de sa souveraineté. (Vifs applaudissements.)
Et maintenant, si Ton songe que, pendant les deux mois que
dura le gouvernement provisoire, pas un acte arbitraire ne fut commis, pas un domicile profané, pas un journal saisi, pas une liberté confisquée, pas une violence exercée ou permise; si Ton. songe que contre les attaques incessantes d'une presse ennemie, contre l'ancien égarement de l'opinion, contre la ligue des vieux préjugés, contre les calomnies systématiques des uns, contre la corruption invétérée des autres et leur égoïsme en émoi, le gouvernement provisoire n'eut qu'une force : la parole, on jugera de la longueur du chemin que, depuis 1848, la France a fait... en arrière ! (Bravos.)
D'où vient que, de toutes les conquêtes de 1848, quelques-unes seulement ont échappé à l'effort de la réaction pour nous les enlever? L'expliquer me mènerait trop loin.
A qui la faute? Qu'il me suffise de dire que ce ne serait pas être juste envers le gouvernement provisoire que d'étendre sa responsabilité au delà des bornes de son existence. Elle fut courte, mais elle ne se termina qu'à l'heure fixée d'avance par lui-même. Car lui, du moins, ne tomba point : il se retira librement, volontairement, après avoir remis le pouvoir aux mains des élus du suffrage universel, et pendant que, de toutes les bouches, sortait ce grand cri : Vive la république! (Vive sensation. — Tonnerre ([applaudissements.)
Le Paupérisme.
Conférence du 25 mars 1877, au profit des ouvriers lyonnais.
Mesdames, Messieurs,
La détresse des ouvriers lyonnais a produit dans la France entière une émotion profonde. Les cœurs ont saigné ; les bourses se sont ouvertes ; et le seul aspect de cette imposante assemblée témoigne de la vivacité des sympathies qu'éveille le sort de nos malheureux concitoyens de la Croix- Rousse. C'est là un noble spectacle. Il prouve que, dans notre pays, elle ne retentira jamais en vain, cette belle parole de Turgot : « Le soulagement de ceux qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous. » (Bravos.)
Mais si la crise lyonnaise n'était locale et transitoire qu'en apparence ; si elle avait son origine dans l'universel antagonisme des intérêts ; si elle ne faisait qu'ajouter une catastrophe de plus à cette série de catastrophes qui viennent périodiquement inquiéter les esprits méditatifs et contrister les âmes généreuses, aurionsnous rempli tout notre devoir en nous bornant à suivre les inspirations d'une sollicitude passagère, et en ne songeant qu'aux effets, lorsque tant de douleurs nous commandent de penser aux causes?
Ah! elle n'est que trop répandue, l'erreur qui consiste à se contenter d'un palliatif, là où il faudrait un remède suprême ; et c'est pour montrer à quelles conséquences cette erreur peut conduire, que je me suis proposé d'esquisser aujourd'hui devant vous l'histoire de la charité légale en Angleterre.
Un jour, étant à Londres, je lus dans le Times l'annonce que voici :
« Londres, 26 janvier 1866.
« Une livre sterling sera donnée à tout indigent casuel (casuai pauper) qui, ayant passé la nuit du 8 janvier dans le hangar de la maison de travail (workhouse) de Lambeth, entrera en communication avec T. Thompson, au bureau de poste Bradley Terrace. »
Que signifiait cette annonce mystérieuse?
Elle avait trait à un récit publié, quelques jours auparavant, dans la Pall Mail Gazette, récit poignant, récit terrible, qui révélait des horreurs à peine soupçonnées, qui renfermait mainte leçon funèbre et qui prouvait tragiquement l'inefficacité des petits remèdes appliqués aux grands maux.
Dans la soirée du 8 janvier 1866, un gentleman s'était avisé de pénétrer, déguisé en pauvre, dans une de ces immondes cavernes où le repos d'une nuit, — quel repos, juste ciel! — est accordé aux gens sans feu ni lieu. Ce qu'il était venu voir de près, ce visiteur étranger, il le vit de près. Confondu avec les lépreux du monde physique et les lépreux du monde moral, il plongea, en fermant les yeux, dans leur bain non renouvelé ; il marcha nu pieds sur les dalles glacées du hangar qui leur sert de dortoir ; il coucha sur le foin qui leur sert de lit ; il sentit leur haleine spr son visage ; aux rayons de la lune, admise dans le hangar par les déchirures du lambeau de toile qui en formait un des côtés, et sous l'impression d'un vent d'hiver dont rien ne défendait les malheureux entassés là, il put mesurer l'étendue des ravages que font, même sur une figure d'adolescent, l'habitude d'avoir faim, l'habitude d'avoir froid, et le vice ; il entendit retentir, mêlés à la toux du poitrinaire et aux pathétiques lamentations du pauvre resté honnête homme, des rires sataniques, d'horribles imprécations et des chansons crapuleuses ; il apprit comment il est possible que des récits impurs souillent les lèvres d'un enfaùt ; il fut témoin de scènes infâmes qui l'épouvantèrent, et il entendit raconter des histoires qui l'attendrirent jusqu'aux larmes, — une, entre autres, que vous me saurez gré de vous dire, mais dont je regrette de ne pouvoir reproduire la trivialité touchante :
« Quand j'étais au workhouse de Stepney, raconta un de ces damnés de la terre, j'obtenais quelquefois un congé, et j'allais alors rendre visite à ma vieille mère, qui vivait dans le bourg-
Un jour, je rencontrai chez elle une femme qui me dit : « Est-ce qu'en revenant au workhouse, vous ne passes pas devant l'école des sourds-muets? Eh bien! faites-moi le plaisir de porter ce message à ma pauvre enfant, qui est muette. » « Du diable si j'y vais I » dis-je. J'y allai. L'enfant vint. Pauvre petite ! je lui transmis le message, et elle fit toutes sortes de signes. « Qu'est-ce que ceci? » demandai-je. On m'expliqua qu'elle disait que j'étais bien bon d'être venu de la part de sa mère, et qu'elle m'aimait bien pour cela. Je veux être pendu, si je pus m'empêcher de rire ! « Il n'y a pas de quoi », lui dis-je. Pauvre, pauvre petit cabri que c'était ! Je me promenai avec elle dans le jardin. Mais ne voilà-t-il pas qu'en jetant les yeux sur les boutons de ma veste, qui étaient de cuivre, elle en eut envie. Je les coupai et les lui donnai. Elle fit signe alors qu'elle désirait aussi les boucles de mes souliers. Je les lui donnai. » — « Et de retour au workhouse, dit un des auditeurs, tu fus étrillé d'importance? — Parbleu I — Et tu te passas de dîner ce jour-là? — Juste ! »
Ainsi parla ce vagabond, qui était un homme ! (Vive sensation.)
Tels sont, messieurs, les principaux traits du tableau qui, au mois de janvier 1866, fut présenté au public anglais par un observateur intrépide qui était descendu dans l'abîme pour en sonder la profondeur ; qui, déguisé en pauvre, avait menti pour le compte de la vérité, et de qui, à partir de ce moment, on put dire ce qu'on disait de Dante : « Voici l'homme qui a vu l'enfer. » (Mouvement.)
Et maintenant, laissez-moi vous exposer comment s'est établi, à travers quelles phases s'est développé, sous l'empire de quelles nécessités s'est maintenu, ce système -de la charité légale dont l'observateur qui vient d'être mis en scène avait voulu à tout prix surprendre le secret.
Dans les temps féodaux, serfs et vilains étaient à peu près sûrs d'avoir du pain, parce que c'était aux barons à les nourrir. Lorsque, au xxv e siècle, les serfs furent émancipés en droit, ils restèrent esclaves en fait. Dur esclavage que celui de la faim 1
Toutefois, l'Église était là, qui enjoignait aux ecclésiastiques de donner une part de leur superflu aux indigents. Mais lorsque Henri VIII, portant la main sur les couvents et les abbayes, eut pris pour lui et distribué à ses courtisans des domaines dont le revenu annuel, selon Burnet, s'élevait à la somme — énorme pour ce temps*là — de 28 millions de francs, les meurt-de-faim pullulèrent»
LE PAUPERISME 255
En 1536, l'obligation de pourvoir à la subsistance du pauvre est imposée aux villes ; mais en même temps de? peines formidables sont décrétées contre les mendiants et les vagabonds. Malheur à quiconque sera surpris errant par les chemins 1 Pour la première fois, il sera fouetté jusqu'au sang ; en cas de récidive, il aura l'oreille coupée ; pute... la mort I (Mouvement d'honneur.)
Sous Edouard VI, en 1547, on modifia comme suit ces lois féroces : il fut décrété que quiconque aurait été convaincu de vagabondage serait marqué sur l'épaule de la lettre V et donné comme esclave au dénonciateur pour un terme de deux années. S'il échappait et qu'on le reprit, on le pendait. Inutile remède que cet affreux remède de la potence; I On eut beau multiplier et varier les supplices, le mal allait croissant, la marée montante des affamés menaçait de tout submerger.
Elisabeth, parcourant un jour son royaume, fut frappée d'y rencontrer à chaque pas la misère. Elle eut peur !
De là, en 1601, l'acte fameux qui posait ce principe qu'une société doit à ses membres du travail ou du pain. Mais c'était une Iriste application de ee principe que de charger les marguilliers du lieu, dans chaque paroisse, de fournir au pauvre valide, avec l'assistance d'intendants nommés annuellement par les juges de paix, et au moyen d'une taxe levée sur les habitants, les matériaux à employer : lin, chanvre, laine, fer. Tout restant abandonné aux décisions arbitraires d'une foule de petites autorités locales qu'aucun lien ne rattachait l'une à l'autre, et qui n'étaient soumises à aucun contrôle, les abus les plus criants s'introduisirent dans la distribution des secours. La taxe des pauvres, qui ne devait servir qu'à suppléer au manque de travail, servit à alimenter la paresse ; le pain de l'aumône tendit de plus en plus à dégrader les malheureux que l'aumône seule nourrissait. (Applaudissements.)
Ainsi naquit, en Angleterre, le paupérisme qu'il ne faut pas confondre avec la pauvreté, le pauper étant un pauvre qui peut travailler, qui le veut, mais qui, manquant d'ouvrage, vit du produit des taxes levées pour l'empêcher de mourir.
Le mal produit tout d'abord par le paupérisme, je viens de l'indiquer : pour y remédier, que n'imagina-t-on pas durant tout le cours du xvu* siècle? Mais tout échoua, projets et expériences, parce que personne ne sut s'élever à l'idée vraie, à l'idée libéra* trice : celle d'un système d'association conçu d'après dés vues d'ensemble, établi sur une vaste échelle, et admettant le travail-
leur à la jouissance d'une partie du fruit de son travail. ( Vifs applaudissements.)
En 1722, on en était encore à chercher une issue, lorsque le système des maisons de travail {workhouses) fut généralement adopté, en vertu d'un acte connu sous le nom d'Acte de sir Edouard Knatchbull.
Or, que furent ces workhouses? Des maisons de travail? Non : ce furent, en réalité, des maisons de correction.
Oh ! certes, si dans cette mêlée obscure de tous les intérêts en lutte, qui est le trait caractéristique des sociétés modernes, la distribution du travail social se réglait et pouvait se régler avec une exactitude mathématique sur les besoins des travailleurs; s'il n'y avait jamais des ouvriers de trop, eu égard aux moyens de les employer; si rien ne venait déranger, à leur détriment, la proportion de laquelle dépend le taux de leur salaire, c'est-à-dire la proportion entre leur nombre et le capital destiné à rémunérer leur labeur, je comprendrais qu'on eût dit : « Quand un pauvre valide tend la main, c'est sa faute; qu'il meure, ou, s'il prétend manger à la table de la paroisse, qu'il sache du moins ce qu'il en coûte. » Mais à côté de la misère qui est la conséquence et le châtiment de la paresse ou du vice, n'y a-t-il pas la misère qu'engendrent les accidents, la maladie, les crises industrielles, le manque d'emploi, résultant des vices d'une. civilisation imparfaite? Et que penser, dès lors, d'un système qui, traitant la pauvreté comme un crime, transforme la charité publique en châtiment? [Applaudissements.)
Mais, d'un autre côté, pouvait-on accorder au blême habitant des workhouses une existence de nature à être enviée par l'ouvrier libre? Le pouvait-on, sans démoraliser celui-ci, sans lui créer un intérêt à descendre jusqu'à la condition de l'indigent, sans offrir une prime à la paresse, sans encourager la mendicité, sans ruiner l'industrie? Il fallait que le workhouse, pour ne pas être préféré à l'atelier, fit peur et horreur. {Mouvement.)
L'indigent y fut donc traité, chose affreuse à penser, affreuse à dire, comme un esclave, presque comme un animal; on refusa à sa bonne volonté tout encouragement, à son activité tout espoir; il fut privé des soins de la famille ; il ne dut pas connaître les consolations de l'amitié. Terrible assemblage de toutes les formes •de la misère humaine; mise en contact de la pauvreté, de Ja maladie, de la faiblesse, de la folie et du vice, un workhouse fut tout à la fois un dépôt de mendicité pour les indigents valides,
un hospice pour les vieillards et les infirmes, un refuge pour les aveugles et les sourds-muets, un hôpital pour les femmes en couches, une école pour les orphelins, une retraite pour les prostituées, un asile pour les fous, un réceptacle temporaire pour les vagabonds. (Mouvement.)
On lit dans un rapport des commissaires de la loi des pauvres, rapport publié en 1835, la description suivante du workhouse d'Ewhurst :
« Une des pièces était la chambre à coucher d'une jeune femme atteinte d'une maladie affreuse et avec laquelle vivaient pêle-mêle plusieurs enfants des deux sexes. Dans une autre pièce, une folle furieuse, attachée à une chaise avec des cordes, remplissait la maison de cris obscènes. Dans un galetas, bien bas, bien noir, où Ton suffoquait, j'aperçus huit lits serrés l'un contre l'autre. A côté d'un boiteux faisant effort pour humer autant d'air qu'en laissait passer un trou servant de feriêtre, un malheureux succombait aux souffrances d'une phtisie très avancée, souffrances aggravées par l'atmosphère brûlante et pestilentielle qui l'enveloppait... » Je m'arrête, n'ayant pas le courage de compléter ce tableau. (Vive émotion.)
Voilà sous quel aspect se montrait en Angleterre la charité
légale, lorsque, en 1795, il devint absolument nécessaire de lui donner une forme nouvelle. Le prix du blé s'étant élevé de 60 fr. 48 c. à 82 fr. 88 c, les travailleurs tombèrent dans une détresse tellement effroyable, que les magistrats de Berks et d'autres comtés du sud se crurent obligés de publier des tables contenant l'indication du salaire que chaque travailleur devait recevoir, eu égard au nombre de ses enfants et à la cherté des subsistances ; ordre fut envoyé aux officiers des paroisses de prendre sur la taxe des pauvres de quoi porter les salaires au niveau fixé, et le système des secours à domicile (allowance System) fut adopté.
Si ce système n'avait visé qu'à adoucir les maux nés d'un concours de circonstances funestes, je n'en parlerais, quant à moi, qu'avec attendrissement et respect, comme de tout ce qui a sa source dans les inspirations de la fraternité humaine ; mais il fut autre chose que cela : il fut la légalisation de l'aumône, il fut l'organisation permanente de la mendicité ; il fut l'inauguration la plus téméraire de cette charité officielle qui a si souvent pour effet de tarir les sources de la bienfaisance privée.
En voulez-vous un exemple? Un jour — c'était pendant un hiver rigoureux — un Australien, tout frais débarqué à Londres,
Louis Blanc — Discours. 17
y rencontra, pleurant et grelottant dans ses haillons, une petite fille jolie comme un ange. Emu de pitié, il mit dans la main que la pauvre enfant lui tendait quelques pièces de monnaie, s'éloigna le cœur gros, et, rentré chez lui, écrivit au Times une lettre dans laquelle il s'étonnait de tant de misère côtoyant tant d'opulence et demandait pourquoi on n'envoyait pas ces misérables créatures dans le pays qu'il venait de quitter et où elles étaient à peu près sûres de ne pas manquer du nécessaire. Le lendemain, une réponse parut dans le Times, signée d'un nom honorablement connu. Elle était amère; elle était violente. On y reprochait à l'Australien d'avoir commis presque une mauvaise action, en oubliant que l'existence de la charité légale dans un pays ôte toute excuse à la compassion du passant. (Mouvement.)
Ce qui est certain, c'est que Yalloivance System eut des conséquences désastreuses.
Les secours n'eurent pas plutôt revêtu un caractère obligatoire que ce fut, parmi les plus malheureux, à qui embrasserait le paupérisme comme profession. Les fonds destinés à soulager le malade, le vieillard, l'infirme, furent une proie que leur disputèrent le paresseux et le libertin. L'ouvrier qui ne voulait rien devoir qu'à lui-même fut écrasé par la concurrence de celui que sa part de la taxe des pauvres mettait en état de se contenter d'un salaire réduit. A fuir le travail, l'avantage fut aussi grand qu'à travailler du matin au soir, plus grand même dans certaines paroisses. Les sentiments de famille s'éteignirent. On cita des malheureux qui, menacés de se voir retirer le secours attendu, répondirent à cette menace par celle de chasser du logis leur Vieille mère malade ou de mettre leurs enfants dans la rue. Sous l'influence d'un régime qui promettait d'ôter aux séductions du plaisir la crainte des charges qu'il impose et qui substituait l'intervention de la paroisse à la sollicitude du père de famille, l'indigence devint effroyablement prolifique ; si bien que la taxe des pauvres quadrupla dans l'espace de cinquante ans. En 1833, elle avait atteint le chiffre de 200 millions de francs (8,000,000 liv. st»). Dans quelques paroisses, dit l'historien May, elle était presque égale à la valeur annuelle de la terre. (Sensation.) \
Ces faits furent mis en lumière par l'enquête de 1833, flambeau sinistre à la lueur duquel la misère apparut comme un fléau qui allait tout dévorer. On avisa donc à le combattre. Mais comment ?
G'était en 1776 que le célèbre économiste Adam Smith avait
publié ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations; c'était en 1776 qu'avait été fondée l'école dont les doctrines sont résumées dans cette formule î Laissez faire, laissez passer; et ce fut, on Ta vu, en 1795, dix-neuf ans après l'apparition de l'évangile des économistes modernes, que fut inauguré en Angleterre le système des secours à domicile.
Ainsi, celui de tous les pays du monde où la doctrine du laissez faire avait été prêchée avec le plus d'éclat, celui de tous les pays du monde où l'on semblait disposé à ne compter que sur l'action de l'individu abandonné à lui-même, était précisément le pays qui s'était vu conduit par la force des choses à pratiquer, sous une forme non seulement stérile mais ruineuse, le principe de l'intervention sociale! Rapprochement grave, messieurs, et d'autant plus digne d'être médité, que, même après l'enquête de 1833, le moyen de remédier au mal fut cherché, non dans l'abolition de la Loi des Pauvres, mais dans une nouvelle Loi des Pauvres, laquelle reçut la sanction royale, le 14 août 1834. Elle a, depuis, régi l'Angleterre, et voici en quoi elle consiste :
1° Il fut admis en principe que la société se devait de soulager l'extrême misère, mais de façon à empêcher que la charité légale ne devint une cause de ruine ;
2° Gomme application de ce principe, il fut décidé qu 1 ii n'y aurait plus de secours à domicile, et que l'indigent secouru le serait dans le workhouse, là seulement ;
3° De la réunion de plusieurs paroisses, on fit ce qu'on nomme V Union, et l'administration de la taxe des pauvres fut transférée de la paroisse à Y Union;
4° Cette administration fut confiée à un bureau de gardiens élus par les contribuables. Ce bureau dut s'assembler, à des jourâ fixes, au siège de V Union, avec mission de gérer les affaires du paupérisme ;
5° Enfin, au-dessus des bureaux des gardiens, pour les surveiller et les diriger, on créa une commission centrale qui eut son siège à Sommerset-House et constitua un véritable ministère des pauvres.
Tenir la pauvreté à distance, tel fut le but avoué de la loi de 1834. Il s'agissait de rendre le pain de la charité si amer, que ceux-là seuls eussent le courage de l'accepter que la misère prendrait à la gorge; il s'agissait d'épouvanter le paupérisme. Gomme si intimider le malade revenait à guérir la maladie ! {Sensation. — Applaudissements.)
Tout d'abord, l'indigent fut sommé de choisir entre la perte de sa liberté et la faim. Le workhouse lui fut ouvert, mais à condition qu'il y resterait renfermé tant qu'il y serait nourri. Il ne lui fut pas même permis d'en sortir le dimanche pour aller entendre l'office. C'était l'ensevelissement, l'ensevelissement avec la durée. A Rome, quand une vestale avait succombé à l'amour, on l'enterrait vive, et l'on plaçait à côté d'elle une cruche d'eau et un pain, mais on avait du moins l'humanité de ne pas renouveler le pain de la vestale ensevelie, de ne pas renouveler la cruche d'eau I... (Applaudissements.)
La seconde condition à laquelle dut souscrire le pauvre admis dans le workhouse, fut qu'il y vivrait séparé de sa femme et de ses enfants. On pensa qu'un misérable devrait être bien misérable pour se résigner au supplice de savoir à deux pas de lui, sans pouvoir jouir de leur vue et de leurs embrassements, des êtres qui lui étaient chers. Aussi est-il souvent arrivé que, devant un cadavre découvert dans le voisinage d'un workhouse, le verdict du coroxier a été celui-ci : Mort de faim! (Vive sensation.)
Mais, quoi! ne fallait-il pas, sous peine de porter un coup mortel au travail indépendant, rendre aussi pénible, aussi répugnante que possible la condition du pauvre valide à la charge de la paroisse? Hélas ! il n'était pas jusqu'à la séparation des sexes dans le workhouse qui ne semblât justifiée par la nécessité de prévenir le libertinage, par la crainte de faire pulluler le paupérisme.
La vérité est que le système établi en 1834 n'accuse, en aucune façon, la dureté de ceux qui l'établirent. Leur sévérité fut consciencieuse. Ils firent comme le chirurgien qui n'hésite pas à couper un membre pour arrêter les progrès de la gangrène. Leur unique tort fut de ne pas comprendre que le paupérisme était le résultat inévitable d'une organisation sociale défectueuse; leur tort fut de ne pas croire à la possibilité d'employer productivement tous ceux qui veulent travailler et qui le peuvent. Ils s'attaquèrent aux conséquences, au lieu de s'attaquer aux causes. (Applaudissements.) Et qu'arriva-t-il?
Les philanthropes s'indignèrent ; à leur voix, l'opinion publique s'émut ; journaux torys et feuilles radicales dénoncèrent à l'envi le pouvoir oppresseur des trois rois de Sommerset-House ; aux attaques des salons répondirent les troubles de la rue ; dans maint district, le peuple s'ameuta.
Et cependant, nul doute que la loi de 1834 ne fût venue apporter
dans l'arrangement intérieur et l'administration des workhoases de salutaires améliorations. Si elle fut dure à l'excès envers le pauvre valide précipité dans l'indigence parle manque de travail, elle se montra vraiment charitable à l'égard du vieillard, de l'infirme, de l'enfant ; si elle ne donna au premier qu'une nourriture composée presque exclusivement de bouillie d'avoine, de légumes et d'eau, elle y ajouta pour les seconds de la bière, du sucre et du thé ; si elle ne fit pas immédiatement et entièrement disparaître l'affreux pêle-mêle de maux divers entassés jusqu'alors sous le même toit, elle en diminua du moins l'horreur par la séparation qu'elle établit entre les différentes catégories de la misère, par Tordre qu'elle introduisit dans les workhouses, par la propreté qu'elle y fît régner.
Il va sans dire que la loi de 1834 eut pour conséquence immédiate de rendre la charité légale moins onéreuse aux contribuables. La partie des taxes employées au soulagement de l'indigence avait été, en 1834, de près de 158 millions de francs (1. 6,317,255); en 1837, elle n'était plus que d'environ 101 millions (1. 4,044,741). Mais elle ne devait pas tarder à remonter au fatal niveau, même à le dépasser.
Et en effet, pour que ce progrès, acheté si cher après tout, continuât, ou seulement se maintint, il aurait fallu qu'on pût en venir à appliquer strictement le principe de la loi par la suppression complète des secours à domicile. Or, comme en refoulant la misère dans son antre, on ne la détruisait pas ; comme la répugnance du pauvre à subir les âpres conditions de la charité légale ne faisait pas qu'il trouvât toujours du travail ; comme l'acte de 1834 ne changeait rien à l'universelle bataille des intérêts et aux crises qu'il engendre, le succès ne justifia point les espérances conçues. On dut revenir au régime des secours à domicile. Savezvous, messieurs, à quel chiffre s'élevait, au mois de janvier 1869, le nombre des pauvres à la charge de la paroisse, en Angleterre? Il s'élevait au chiffre effrayant de 1,046,569. Eh bien, sur ce nombre, on ne comptait que 168,417 indigents nourris dans les workhouses. Les autres, ceux qui sont secourus au dehors, ceux qu'on nomme ont door paupers, formaient une sombre armée de 878,000 hommes. Et voulez-vous connaître quelle était la dépense, pour l'Angleterre et le pays de Galles, en 1874? 192,263,475 francs. (Sensation.)
Quelques mots encore pour compléter l'histoire navrante que j'ai entrepris de raconter.
Le 10 octobre 1866, un petit enfant était couché sous le porche du workhouse de Hackney, attendant qu'on voulût bien l'admettre dans le département destiné aux cholériques. Sa mère était morte dans le workhouse le matin même, et il avait perdu deux frères dans l'espace de quelques jours. Lui-même venait d'être pris de vomissements. Alors l'infortuné père, dont le cœur saignait de tant de blessures à la fois, avait chargé son enfant sur son dos et l'avait porté au workhouse. L'ordre d'admission était formel. Signé par le chirurgien de l'établissement, il fut présenté aux employés, qui, au lieu d'obéir, se mirent à examiner longuement la question de savoir s'il ne fallait pas plutôt porter le malade à l'hôpital allemand. Pendant qu'on discutait, le pauvre petit Thomas Nichols, étendu sur un banc dans le vestibule, était en proie à une affreuse agonie. Survint la matrone du workhouse. L'ordre d'admission lui est montré. Elle déclare qu'elle ne fait rien sans consulter son mari. Le mari, directeur du workhouse, arrive, et son opinion est que l'enfant doit être porté ailleurs. C'était tout simple ; un nouveau malade à soigner! Mieux valait rejeter le fardeau sur autrui. « Mais, au nom du ciel ! monsieur, s'écria l'inspecteur sanitaire : regardez ce pauvre enfant; il devient tout bleu. Le laisserez-vous expirer sur ce banc? » La nuit était très froide, il pleuvait, et ceux-là même grelottaient sous le porchç qui étaient bien portants. Le directeur fut inexorable. Aux vives instances du chirurgien en second, aux représentations de la nourrice en chef de l'établissement, il répondit dans le sens de la maxime : Charbonnier est maître chez lui, absolument comme si le workhouse, qui appartenait aux indigents, lui eût appartenu. Il fallut transporter le malade à l'hôpital allemand. Quelques heures après, il était mort. L'enquête du coroner eut lieu, et le verdict du jury fut qu'il y avait eu, de la part du directeur du workhouse de Hackney, erreur de jugement. (Sensation.)
Mieux valait rejeter le fardeau sur autrui! C'est ce que les gardiens des pauvres avaient toujours été tentés de dire, sous l'empire des idées qui avaient fait de l'administration du paupérisme une besogne purement locale.
C'était en effet à chaque paroisse, considérée à part, que l'Acte d'Elisabeth avait imposé l'obligation de nourrir les pauvres; et il en était résulté que chaque paroisse n'avait songé qu'à nourrir ses pauvres à elle, ce qui donna lieu, en 1662, sous le règne de Charles II, à la loi du domicile. (Law of Seulement.)
En vertu de cette loi, tout Anglais allant demander le pouvoir
de vivre à une paroisse anglaise pouvait en être impitoyablement chassé, à moins qu'il n'y eût séjourné pendant quarante jours ou pris une habitation payant au moins 250 francs de loyer.
Sur la réclamation des intendants des pauvres [overseers) ou des marguilliers (churchwarden), et sur Tordre de deux juges de paix, celui qui ne remplissait pas les conditions requises devait être renvoyé dans la paroisse où il avait eu en dernier lieu son domicile, soit comme y étant né, soit comme y ayant été, pendant quarante jours, maître de maison, ou apprenti, ou domestique pendant un an.
On aurait voulu mettre aux prises toutes les paroisses de l'Angleterre, et fournir à l'égoïsme un immense champ de bataille, qu'on n'aurait pu trouver rien de mieux. Montrons à l'œuvre cette loi du domicile.
Je suppose un homme que j'appellerai Jacques, tombé dans l'indigence et se présentant à une paroisse de Londres pou y être secouru. Il s'engageait entre lui et les intendants des pauvres un dialogue du genre de celui-ci :
— Vous n'avez pas de travail? — Non. — Vous avez une famille ? — J'ai une femme et six enfants. — Êtes-vous de Londres? — Non. — Combien de temps y avez-vous demeuré ? — Trente ans. — Y avez-vous acquis votre domicile dans quelque paroisse, soit en y occupant une maison de 250 francs de loyer, soit en y servant comme apprenti, soit par un service d'un an à gages? — Non ; j'ai vécu en me louant tantôt à la journée, tantôt à la semaine ou au mois. — Alors vous n'avez pas droit d'être secouru ici. Où êtes-vous né ? — Je suis né dans le Northumberland, où je me rappelle avoir été mis en apprentissage quand j'avais quinze ans, chez M. X..., dans la paroisse A. — Fort bien. Dans ce cas, c'est à la paroisse A que nous allons vous renvoyer.
Là-dessus, Jacques était, aux frais de la paroisse qui ne voulait pas de lui, renvoyé à la paroisse A, qu'il avait quittée depuis trente ans, où il ne connaissait pas une âme, et qui était située bien loin, bien loin, au nord de l'Angleterre, dans le Northumberland.
Arrivé là, il se présentait aux overseers. Mais ceux-ci qu'effrayait la perspective d'avoir huit bouches de plus à nourrir, allaient aux renseignements et parvenaient à apprendre qu'en quittant M. X., et avant de se rendre à Londres, Jacques avait été engagé pour un an comme domestique, par M. Y., dans la paroisse B. C'était donc à la paroisse B. que revenait le soin de pourvoir à la subsis-
tance de Jacques, et il y était renvoyé. Mais le3 overseets de la paroisse B. réussissaient à savoir que Jacques avait été employé comme domestique par M. Y., non pas pendant toute une année, mais seulement pendant dix mois. Quoi de plus clair? Qu'il reprît le chemin de la paroisse A., qui seule avait charge de le nourrir, lui, sa femme et ses enfants.
Vous devinez les contestations ! On plaidait ; et ces sortes de procès dévoraient une partie de l'argent destiné aux malheureux.
Triste spectacle, n'est-ce pas ? que celui de toutes ces paroisses se défendant de l'approche de la misère à secourir, comme elles auraient pu se défendre du voisinage de la peste, et forcées de faire de la charité légale la négation de l'hospitalité ! Triste spectacle que celui de tant de malheureux repoussés de partout, dans leur poignante recherche des moyens de vivre ! (Mouvement prolongé.)
Pour agrandir le domaine où il leur serait possible de se mouvoir, l'acte de 1834 avait fait, on Ta vu, de plusieurs paroisses réunies la division administrative qui a reçu le nom à n Union y et elle avait transféré de la paroisse à Y Union l'administration de la loi des pauvres ; mais elle aurait dû faire de même pour la répartition de la taxe. Or, cette répartition continuant d'être une affaire purement paroissiale, chaque paroisse resta intéressée à repousser bien loin ceux dont la subsistance menaçait de tomber à sa charge ; la constatation du domicile de secours ne cessa pas de fournir matière aux plus scandaleux débats; comme auparavant, le riche landlord qui se trouvait posséder à lui seul toute une paroisse se mit à y démolir les cottages pour forcer les travailleurs à chercher refuge dans quelque ville voisine, et se soustraire de la sorte à l'obligation de leur donner le pain de l'aumône quand celui du travail viendrait à leur manquer; comme auparavant, les meurtde-faim furent renvoyés de Caïphe à Pila te; comme auparavant, la liberté d'aller et de venir leur fut refusée ; comme auparavant, la circulation du travail fut entravée lamentablement.
Transporter de la paroisse à Y Union le droit d'imposer la taxe des pauvres était donc une mesure devenue absolument nécessaire, d'autant plus nécessaire qu'aucune idée d'ensemble n'avait présidé à la division de l'Angleterre en paroisses; que les unes étaient très vastes et les autres très petites, les unes très riches et les autres très pauvres, les unes très peuplées et les autres possédées par quelques grands propriétaires ou même par un seul, d'où cette conséquence que laisser à chaque paroisse, prise isolé-
, le soin de pourvoir à la subsistance des indigents domicijr son territoire, c'était vouloir que le budget de la charité i f lit réparti de la manière la plus inique qui se pût concevoir, est à M. Villiers que revient l'honneur d'avoir proposé, ir fait adopter en 1865 la réforme qui vient d'être indiquée, n'est pas la seule, je me plais à le dire, que l'esprit de proait introduite dans la gestion du paupérisme. Aujourd'hui,
une grande partie de l'Angleterre, et particulièrement dans illes, tous les maux de l'humanité ne sont pas rassemblés le même toit ; en vertu d'un amendement à la loi des pauvres, té l'année dernière, le mari et la femme, lorsqu'ils sont des et qu'ils ont passé soixante ans, peuvent vivre ensemble
un workhouse, si les gardiens de V Union ou de la paroisse ;nt devoir le permettre; enfin, il est quelques-unes de ces ;ons qui sont fort bien administrées et fort bien tenues, lais le principe du mal at-il été attaqué? Le vrai problème l été abordé avec ce courage de l'intelligence qui est le plus
de tous les courages? Non. Et voilà pourquoi, Tannée dere, le nombre des paupers, en Angleterre et dans le pays de es, s'élevait & 749,593, parmi lesquels plus de 97,000 pauvres des!
Dans l'ouvrage le plus extraordinaire qui soit sorti de la plume Diderot, l'interlocuteur du neveu de Rameau lui dit : « 11 y a
éternité que je ne vous ai vu. Qu'avez-vous fait? » Le neveu Elameau répond : « Ce que vous, moi, et tous les autres faisons : bien, du mal et rien. Et puis, j'ai eu faim, et j'ai mangé quand casion s'en est présentée. » Eh bien, où trouve-t-on le plus nd nombre de ceux qui ne mangent que lorsque l'occasion î présente? Dans le pays le plus opulent et l'un des plus chariles qui soient au monde. Et quelle est la ville où l'on compte l fois le plus de palais splendides et le plus de hideux repaires? jour, à Londres, j'eus la douloureuse curiosité de visiter Beth- -Green, triste quartier habité par une population misérable, où l'humanité grouille dans des bouges infects. Ayant aperçu
seuil d'un de ces bouges un homme qui n'avait sur le corps e des lambeaux de vêlements et dont le pâle yisage me frappa, lui demandai pourquoi il ne se plaignait pas, pourquoi il ne dressait pas à l'inspecteur de la salubrité publique. H me réponl : « Eh! monsieur, c'est parce que le loyer de mon gîte s'élèverait jour où il serait devenu moins effroyable, et qu'il vaut encore ieux coucher dans une écurie que dans la rue. » {Vive émotion.)
D'où vient que, dans une contrée si riche, la misère soit si grande ? Je lisais naguère, dans un savant recueil, qu'en 1865 le nombre de chevaux-vapeur employés de l'autre côté de la Manche était de 3 millions 650,000, équivalant au travail de 76 millions d'ouvriers, d'où il résultait que chacune des 5 millions de familles qui existent en Angleterre pourrait avoir à son service 15 esclaves, dont les muscles d'acier, mis en mouvement par la houille, ne se lassent jamais : d'où vient que là où la production est si active, si puissante, si féconde, il y a tant d'hommes en quête d'emploi, tant de malheureux en peine de leur nourriture, de leurs vêtements et de leur gîte? De tels contrastes n'accusent-ils aucun vice dans la constitution économique des sociétés modernes?
La suppression de la misère est, je le sais, et je l'ai dit bien souvent, un problème trop difficile pour qu'on ne l'aborde pas avec modestie, avec prudence, avec défiance même; il est trop vaste pour que sa solution soit resserrée dans telle ou telle conception particulière ; il touche à trop d'intérêts pour qu'il y ait chance de le résoudre autrement que par l'accord de toutes les bonnes volontés, le concours de tous les efforts, et au moyen de réformes graduelles, demandées à la science, à elle seule. Mais, ceci bien entendu, qui donc oserait affirmer que la misère est d'essence immortelle? Quoil l'intelligence humaine, qui a si complètement maîtrisé les forces de la nature, ne pourrait pas faire servir au bonheur commun les forces de la société! Il ne viendrait jamais, jamais, le jour où aura disparu le fléau qui les renferme tous! Ah! si la plus chère espérance de notre cœur n'est pas trompée, ce jour viendra, et l'intelligence humaine aura raison de la misère, comme elle a eu raison de l'esclavage. (Applaudissements.)
La dignité de l'homme consiste à le croire ; son devoir est d'y travailler. (Applaudissements prolongés.)
Le Ministère du 17 Mal.
Assemblée nationale. — Séance du 18 juin 1877.
I. Louis Blanc. — Messieurs, je ne prononcerai que quelques . Les orateurs qui m'ont précédé ont défendu la cause du d'une manière trop complète pour qu'il me reste beaucoup e. Que pourrais-je ajouter à ce qu'ils vous ont exposé si puisnent, si éloquemment, sur le trouble que l'avènement du Ca- ; nouveau jette dans les affaires et dans les esprits, sur lesers dont nous menacerait le triomphe, heureusement impos- , du cléricalisme faisant signe à la guerre? (Approbation à he.)
i donc je monte à cette tribune, c'est pour qu'une preuve ante soit fournie à l'appui de cette vive affirmation de hiers : « La République est ce qui nous divise le moins... » 1 approbation et applaudissements à droite et au centre.) . Paul de Cassagnac. — Il a dit autre chose : il a parlé de et d'imbécillité !
'.. Louis Blanc — ... C'est pour que l'accord de tous les Dlicains, dans la situation tragique qui nous a été faite, soit en pleine lumière ; c'est pour que la voix de mes amis et la ne ne manquent pas à l'expression de l'indignation publique, lorsqu'elle est légitime, lorsqu'elle est honnête, l'indignation ! sel qui empêche les nations de pourrir. (Applaudissements à ke. — Rires à droite.)
n membre a droite. — Les citoyens français ne sont pas des ons.
. Louis Blanc, s' adressant à la droite. — Je ne sais, messieurs,
si, en criant, vous êtes dans votre rôle, mais en ne m' arrêtant pas à vos cris, je resterai dans le mien. (Applaudissements à gauche.)
M. Paul de Cassagnac. — Il n'y a rien de personnel contre vous dans nos interruptions !
M. Benjamin Raspail. — Taisez-vous donc !
M. Paul de Cassagnac. — Nous nous tairons si nous voulons! Nous n'avons pas d'ordre à recevoir de vous !
M. Louis Blanc. — Les hommes qui veulent Rome pour le pape et qui prétendent donner un peuple à un roi se sont alliés aux hommes par qui fut égarée à Sedan la fortune de la France! (Applaudissements à gauche.)
M. Paul de Cassagnac — Elle a été perdue par la lâcheté des républicains. (Vives protestations à gauche.)
M. le Président. — Cessez donc, monsieur, d'injurier vos collègues !
M. Louis Blanc — Et cela, ils l'appellent l'alliance des forces conservatrices! Eh bien, nous verrons ce que vaut cette alliance, opposée à celle des véritables forces conservatrices, qui sont les nôtres. (Rires à droite. — Applaudissements à gauche,) Ceux-là forment faisceau de leur haine contre la République, qui n'ont d'autre lien que le commun espoir d'être tout, s'il arrivait jamais à la France de n'être rien. Eh bien, nous verrons ce que pèse une pareille union, opposée à celle des esprits que rapproche le culte de cette incomparable Révolution française qui acheva l'émancipation de la bourgeoisie, rendit l'ouvrier à lui-même, donna la terre aux'paysans et nous légua la République. (Applaudissements répétés à gauche.)
M. Cunéo d'Ornano. — C'est le code Napoléon qui a donné la terre aux paysans ! (Exclamations à gauche.) C'est 89 et Napoléon ; ce n'est pas la République de 93.
M. Paul de Cassagnac. — 93 ne leur a donné que la terre du cimetière!
M. le Président. — Veuillez faire silence, vous demanderez la parole.
M. Martin Nadaud, au pied de la tribune. — Le code civil n'est pas l'œuvre de Napoléon, c'est l'œuvre de la République. (Exclamations et rires à droite.)
M. le Président. — Cette habitude de venir au pied de la tribune pour interrompre est déplorable. Veuillez, messieurs, reprendre vos places.
M. Louis Blanc. —M. de Broglie n'aime pas le parti radical :
remercie de ne pas l'aimer; mais l'aversion qu'il affiche pour
nt-garde cache mal celle qu'il ressent pour le gros de l'armée,
dus comprenons tous que s'il s'attaque si souvent au radica-
ï, c'est pour se donner le moyen de frapper la République
la nommer... (Bravos et applaudissements à gauche et au
e), car c'est bien la République que MM. de Broglie et de
tou prétendent détruire. Et elle serait déjà morte s'il suffisait
la tuer de faire ce qu'ils ont fait depuis un mois; s'il suffisait
*otéger plus ou moins ouvertement les prétentions du clérica-
,... (Rumew % s à droite.)
ne voix a droite. — Toujours! toujours !
. Louis Blanc — ... de bouleverser le personnel adminis-
pour violenter le suffrage universel ou lui faire peur; s'il
ait de déclarer à l'opinion une guerre à mort, en défendant
unions publiques, en livrant à la police les réunions privées,
ssuscitant contre les conférenciers le vieux système du veto
, en recommandant par des circulaires à la vigilance abjecte
épions l'exercice du droit de causer dans les cafés, dans les
ets et jusque dans la rue, en poussant la répression à l'égard
►urnaux jusqu'à la suppression ; que dire encore? en ne lais-
i liberté entière de la presse qu'aux preneurs des coups de
et à celte race de délateurs qui fut autrefois et pour jamais
jée au fer rouge par Tacite. [Applaudissements à gauche et
itre.)
Boubgeois. — C'est de la loi des suspects que vous parf
Louis Blang. — Politique bien digne de la façon dont ils jurèrent, le jour où, sans nécessité, sans prétexte, inopinébrusquement, ils renvoyèrent les élus du peuple, au risque is remettre en mémoire et de s'entendre appliquer le fameux istorique : « C'est grand' pitié, quand le serviteur chasse le e. » (Vifs applaudissements à ga che et au centre.) . Js l'efficacité de ces moyens n'en égale pas la violence; et, République surtout, l'on peut dire ce que disait Théodore :e au roi de Navarre en parlant de la réformation : t Sire, ne enclume qui usera bien des marteaux. » (Applaudisseà gauche.)
ne rappellerai pas aux ministres de la République, ennemis lépublique, les services qu'elle a rendus à notre pays...
Robert Mitchell. — Vous le pouvez, ce ne sera pas long! su?* plusieurs bancs à droite.)
M. Louis Blanc. — Je ne leur demanderai pas de se souvenir qu'aux jours des suprêmes périls, c'est à elle que la nation a toujours eu instinctivement recours, comme à la seule puissance capable de la sauver. [Rires à droite.) Je ne leur dirai pas qu'en 1792, devant l'Europe coalisée, et en 1870, après la catastrophe de Sedan, le cri terrible : t La patrie est en danger! » fît monter du cœur de chacun à ses lèvres ce grand cri : « Vive la République! » (Applaudissements à gauche. — Rumeurs à droite.)
Je ne leur montrerai pas le gouvernement républicain réparant nos désastres, obtenant, au lendemain de nos défaites, un crédit que n'obtinrent pas nos vainqueurs, payant «une rançon fabuleuse, délivrant le sol envahi, ranimant le commerce, étonnant le monde par la rapidité avec laquelle la France, devenue républicaine, se releva. Non, je ne rappellerai pas tout cela à MM. les ministres; je sais qu'ils placent ailleurs leur reconnaissance. Mais si maudire la République est un plaisir qu'ils peuvent se réserver, l'attaquer à outrance est une folie dont ils feraient bien de se garder.
Détruire la République ! . . .
M. de Baudry-d'Asson. — Quel malheur!
M. le Président. — Veuillez donc ne pas interrompre !
M. Louis Blanc. — Mais la République tient au suffrage universel comme Fécorce tient à l'arbre. Se sentent-ils de force à déraciner le suffrage universel? Qu'ils l'essaient, s'ils l'osent! (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Et ce qu'ils feraient bien aussi de ne pas oublier, c'est que l'idée républicaine, pendant trois quarts de siècle, n'a pas cessé d'être bafouée, vilipendée, calomniée, combattue par la prison, combattue par l'exil, combattue par l'échafaud, et que cela ne Ta pas empêchée de dompter ses persécuteurs et de survivre à ses meurtriers. (Applaudissements à gauche.)
Un membre a droite. — Parlez-nous de 93 et de la Commune.
M. Martin Nadaud, au pied de la tribune. — Vous avez dit une lâcheté.
M. le Président. — Je vous prie de ne pas rester dans l'hémicycle! Comment! se tenir au pied de la tribune pour interrompre ! Je vous prie de regagner vos places»
M. Martin NadaUd, retournant à son banc. — Je ne veux pas qu'on interrompe Louis Blanc. Je vous obéis, monsieur le président.
M* Louis Blanc. — Ce qu'ils feraient bien de ne pas oublier,
A qu'il est tel homme d'État illustre qui, après avoir déclaré la 3ublique impossible, a dû la déclarer nécessaire. (Applaudisseits.)
C'est que le nombre s'accroît prodigieusement, et chaque jour, ceux qui, après avoir passé leur vie à avoir peur du régime ublicain, ont été amenés à le regarder comme le seul à l'abri [uel le progrès puisse poursuivre paisiblement son invincible rs. (Applaudissements à gauche.) Si bien qu'aux yeux de l'imîse majorité de la nation, aujourd'hui, la cause de la Repuue est celle de Tordre, comme elle est celle de la liberté. uveaux applaudissements.)
Nf. Cunéo d'Ornano. — Vous avez dit vous-même que la Repuue, c'est le socialisme I
VI. Louis Blanc. — Et ce flot montant, ce flot irrésistible, vous 5 flattez de l'arrêter! Et vous vous imaginez que nous consenis à reléguer dans le monde des rêves la disparition des iniés dont nos pères firent justice, les principes que leur intellile proclama, les droits que conquit leur courage ! Et là où tant très qui avaient puissance et génie ont échoué, vous espérez air, vous?... (Vive approbation à gauche.) ? A cette entreprise insensée de remonter l'histoire, vous la ?z, lorsque la France a plus que jamais besoin de repos; [ue les complications du dehors font du calme au dedans une ssité absolue ; lorsque chaque encouragement donné au clérime est une garantie enlevée à la paix ; (Applaudissements à he et au centre.) lorsque chaque coup porté à la République m coup porté à la patrie. (Applaudissements au centre et à he.)
3 m'arrête. Bientôt le suffrage universel parlera. La souveraidu peuple s'affirmera par l'élection de ses mandataires. Pour îer cette souveraineté vengeresse* beaucoup de manœuvre*, it s'y attendre, aeront employées. On cherchera à intimider ecteurs. Qu'ils ne se laissent pas effrayer! Qu'ils restent dans ^alité ; mais qu'ils y restent, selon l'heureuse et forte parole résident de cette Assemblée, avec fermeté et confiance. (Aph'ssements prolongés au centre et à gauche.) Les représentants j se sont donnés, qui vont cesser jusqu'aux prochaines élecde l'être officiellement, mais qui le resteront moralement... bien! — Cest celai) auront l'œil sur les entreprises d'un poujui t autorise toutes les défiances. » (Très bien! très bien! à ie.) Les fonctionnaires sont responsables comme les minis-
272 LE MINISTÈRE DU i7 MAI
très; nous demandons aux électeurs de ne pas l'oublier. Chaque atteinte portée aux droits des citoyens sera inflexiblement notée, et les futurs élus du peuple appelleront à rendre compte de ses actes tout agent de l'autorité qui, par une violence, soit ouverte, soit détournée, de la loi, se sera fait homme de désordre. (Très bien! très bien! à gauche.)
M. de la Rochette. — C'est de l'intimidation!
M. Paul de Cassagnac. — 11 faut que vous ayez bien peur, pour parler ainsi!
M. le baron de Saint-Paul. — Vos menaces ne nous intimident pas.
Un membre a droite. — Nous serons la majorité! (Bruit prolongé.)
M. Louis Blanc. — J'ai dit, messieurs, homme de désordre, parce que je ne connais pas de mot qui convienne mieux pour désigner ceux qui s'efforcent de briser cet indispensable instrument de tout progrès régulier et pacifique : la liberté! (Applaudissements.)
Ne faut-il pas, en effet, que la discussion soit libre pour que la discussion devienne désormais le seul champ de bataille possible? Ne faut-il pas que, devant le tribunal suprême du suffrage universel, chacun soit admis à plaider sans réticence obligée, sans contrainte, sans gêne d'aucune sorte, le procès de ses pensées, pour que, désormais, il n'y ait plus de lutte possible qu'entre les intelligences en quête de la lumière? C'est la méconnaissance de ce principe qui constitue le péril social dont M. le duc de Broglie a tant parlé sans jamais le définir. C'est l'application de cette règle qui nous donnera l'ordre véritable, cet ordre que M. le duc de Broglie a si souvent invoqué sans le comprendre. (Réclamations à droite.)
M. Paul de Cassagnac. — Dites tout de suite que c'est une bête. Ce ne serait, du moins, pas une bête rouge!
M. Gambetta. — C'est l'ordre des ducs! (/lires à gauche.)
M. Cunéo d'Ornano. — Ce n'est pas Tordre du café Procope!
M. Louis Blanc — Car enfin, messieurs, l'ordre, est-ce la douleur qui se cache? Est-ce la haine qui se tait? Est-ce la tranquillité dans le tombeau? Est-ce le silence de la peur dans les* ténèbres?
Un membre a droite. — Vous n'en avez jamais fait, de Tordre 1
M Louis Blanc. — prétendus défenseurs de Tordre, vous ne savez pas votre langue! L'ordre véritable est précisément
qui n a pas besoin d'être défendu. [Très bien! très bien! à he.)
x memrre a droite. — L'ordre dans le désordre. [. Louis Blanc. — Mais je me trompe quand je dis que vous nnaissez pas votre langue : l'art de masquer l'abus des choses abus des mots est un art qui ne vous est pas étranger. (Ap- Imements à gauche.)
éfinissez-lesdonc une fois pour toutes, ces mots si souvent ems. Quant à moi, je l'ai dit, je le dis, et, toutes les fois que ision m'en sera donnée, je le dirai : si, par « révolutionnaire, » tend ce qui compromet l'ordre, et, par « conservateur, » ce fonde et le maintient, il n'est rien de plus révolutionnaire l tyrannie et rien de plus conservateur que la liberté. (Ap~ issements prolongés à gauche et au centre. — L'orateur, en tant sa place, est vivement félicité par ses collègues.)
.ouïs Blanc. | Discours. 18
La réélection des 363
Réunion électorale du 30 septembre 1877.
Mes chers concitoyens,
Je me présente à vos suffrages dans des circonstances vraiment inouïes. Car ce qui se passe aujourd'hui en France n'a pas d'analogie dans L'histoire.
Non qu'il soit absolument nouveau, le spectacle de quelquesuns ou même d'un seul cherchant à se mettre à la place de tous. A quelle époque, dans quel pays n'a-t-on pas vu le petit nombre de ceux qui disposaient d'une force organisée, dominer le grand nombre de ceux qui, dispersés, isolés, sans lien entre eux, sans possibilité d'entrer dans une action commune, perdaient ainsi leur supériorité numérique, et ne comptaient que pour un, alors qu'ils s'appelaient million? (Applaudissements.)
Et elle n'est pas nouvelle non plus, en France, dans le pouvoir, la prétention de sauver la France. La sauver! « mot fatal », comme dit si bien M. Thiers dans son manifeste, « mot fatal, avant-coureur de toutes les fautes de gouvernements qui tombent en démence avant de tomber en ruines. »
Mais ce qui est nouveau, c'est l'effort désespéré d'une minorité Coupée en trois et armée contre elle-même, pour maîtriser une majorité immense, lorsque celle-ci a dans le suffrage universel un moyen sûr de déployer sa puissance collective, et peut, avec Un formidable accord, se lever, parler, vouloir.
Convenons que, si un pareil effort réussissait, ce serait un
icle. Aussi les partis monarchiques, bien qu'ils croient aux icles, ne négligent-ils rien pour que celui-ci s'accomplisse. Iles proportions n'a pas prises depuis le 16 mai le système de cession électorale ! Il est vrai qu'on la nie. Écoutez certains naux de la coalition monarchique ; malgré les faits de violence Intimidation qu'ils enregistrent eux-mêmes en les faisant *e de commentaires menaçants, vous les entendez affirmer que berté des électeurs est respectée. Gela me rappelle ce qu'on ate d'un général de Bonaparte qui, en 1804, quand se joua la §die du plébiscite pour l'Empire, dit à ses troupes : « Soldats, êtes libres de ne pas voter pour l'empereur, oh I parfaitement s ; mais, morbleu ! le premier qui ne votera pas, je lui passe sabre au travers du corps. » (Rires et applaudissements.) [eureusement, il n'est question pour personne de pousser les 3s jusque-là, et, quoi que fassent les partis monarchiques, jure par le bon sens du peuple, ils ne réussiront pas. Leur tive, qui est la première de ce genre, sera aussi la dernière. • me servir d'une expression de Rousseau, ils ont formé une iprise qui n'a pas eu d'exemple et qui n'aura pas d'imitateurs. bien/ très bien!)
outefois, pour que cette tentative ne se renouvelle pas; pour 'insuccès de tant d'audace décourage à jamais les plagiaires, aut-il? Il faut que le suffrage universel concentre sur ce point s ses forces, de telle sorte qu'on puisse dire : Yoilà ce que la n a décidé, voilà ce qui doit être, voilà ce qui sera ! (Bravo/) e là l'idée de la réélection des 363. Elle répond à l'idée de organisée ; elle est sortie de la nécessité d'opposer à la ligue us les ennemis de la République l'entente de tous ses défen- . (Applaudissements.)
n pouvoir nommé par le peuple doit-il être subordonné à un air que le peuple n'a point nommé ? (Non/ non/) Dnvient-il que le pouvoir chargé d'exécuter les lois commande îi qui est chargé de les faire, que le bras commande à la tête? aur congédier les mandataires du peuple, suffira-t-il désormais acte de bon plaisir ?
a-t-il en France un autre souverain que ce grand souverain : tion ?
elles sont les questions que la dissolution entendue et praticommeelle l'a été donne à résoudre au suffrage universel, n'y en eut jamais d'un caractère plus simple et d'une imince plus capitale.
Il s'agit de voter ou la vie de la République ou sa mort. (Mouvement.)
La nation a-t-elle un moyen à la fois pacifique et légal, calme et décisif, de condamner la dissolution, si elle la désapprouve? Oui. Elle n'a qu'à rendre leur mandat à ceux auxquels il a été enlevé, qu'à renvoyer à leur poste ceux qui en ont été chassés. [Vifs applaudissements.)
Et maintenant, mes chers concitoyens, puisque, nommé par vous votre mandataire, je vous dois compte de la manière dont j'ai compris mon mandat ; puisque vous êtes en droit d'attendre de moi la révélation franche de mes sentiments, l'explication nette de mes actes, je vous dirai que si, comme mes amis de l'extrême gauche, j'ai jugé nécessaire la réélection des 363, c'est en vertu des considérations que je viens d'exposer, et non parce que, selon moi, la Chambre dissoute par les ministres du 16 mai a fait tout ce qu'il y avait à faire, et qu'il n'y a pas lieu de lui demander de faire mieux à l'avenir.
Celte justice lui est due, sans doute : que ses aspirations ont mieux valu que ses votes. Il est équitable de reconnaître qu'elle a eu l'honneur d'être haïe par le parti de l'Empire d'une manière furieuse. Elle n'a pas été seulement antibonapartiste. En disputant au clergé la collation des grades ; en visant à supprimer les aumôniers militaires ; en supprimant la subvention de l'école des Carmes ; en diminuant les bourses des séminaires, elle a prouvé qu'elle était anticléricale, ce qui n'est pas un faible mérite, car — on ne le répétera jamais assez — le cléricalisme, voilà l'ennemi. (Applaudissements prolongés.)
Que dire encore? Sa dissolution a fait tressaillir d'aise les ennemis de la République.
Une Chambre que M. de Broglie a jugée digne d'être dissoute, est digne d'être réélue, et la réélection des 363 est nécessaire dès qu'elle s'annonce comme le moyen le plus efficace de repousser, en mettant toutes les chances de notre côté, le dernier assaut que les partis monarchiques, conjurés contre la République, se préparent à lui livrer.
Que de fois n'avons-nous pas écrit, mes amis politiques et moi, que s'il y avait des transactions mauvaises, il y en avait aussi de bonnes ; que les bonnes étaient celles qui profitaient aux principes ; qu'il fallait mettre au nombre des vertus républicaines la tolérance qui fait les convertis, le sens pratique qui tient compte des obstacles et va au but sans brûler l'étape. (Applaudissements.) Eb
! il se trouve que le 16 mai nous a fourni l'occasion d'ajouter
force de nos déclarations l'autorité d'un fait éclatant.
es hommes qu'on supposait peu disposés à se plier aux circon-
es ont pris sans hésiter le parti que les circonstances corn-
laient.
es hommes qui passaient, auprès de quelques esprits prévenus,
avoir une répugnance invincible à se prêter aux nécessités ornent, n'ont pas été les derniers à déclarer qu'il y avait lieu irer aux dangers d'une situation exceptionnelle par l'adoption système aussi exceptionnel que la situation elle-même. es hommes qu'on se figurait renfermés dans leurs idées partires comme dans un camp retranché, se sont hâtés, dès qu'ils u la République attaquée à outrance, de recommander aux blicains l'union des efforts et de prêcher l'action commune.
faudra donc désormais reconnaître que ce n'est point par t d'intolérance et d'exclusion qu'il leur est arrivé de se refuser tains compromis, mais uniquement parce que ces compromis- : leur paraissaient point de nature à tourner au profit de la iblique. (Applaudissements )
n homme est mort, que la République avait fini par conquérir, i, à son tour, avait conquis à la République beaucoup d'inences vassales de la sienne. Et aussitôt la réaction de s'ima- • qu'un coup terrible venait de nous être porté. Comme si, à mple de la monarchie, la République avait besoin de se perifier dans tel ou tel ! Gomme si elle ne tirait pas sa force de >ropre fonds, c'est-à-dire de la généralité des intérêts qu'elle •asse !
appelez-vous le lendemain du 24 mai. Alors aussi on vit des dont la chute de M. Thiers remplissait le cœur d'espéranc'es, is que d'autres s'en allaient disant tout effarés : « Que va-t-il nir, grands dieux ! de la République? H n'est plus là ! » »r, qu'arriva- t-il? 11 arriva que l'impuissance des ennemis de ^publique éclata dans leur succès même. Ceux qui épiaient le ent de la tuer durent se mettre un masque républicain sur le ;e. (Applaudissements prolongés. — Vive la République I) Ce fut in nouveau président de la République que la réaction dut remîr celui que ses intrigues venaient de renverser du pouvoir. Ce omme ministres de la République que^aradèrent, avec leurs 3feuilles sous le bras, les vainqueurs du 24 mai. Bonapartistes, imistes, orléanistes, ils furent tous plus ou moins réduits à rer les couleurs d'un régime qu'ils détestaient, à se faire les
agents d'une formé de gouvernement qu'ils brûlaient de détruire, à adopter le nom de la chose dont ils ne voulaient pas,
A côté de M. Thiers, renversé, la République resta debout. Eh bien! à côté de M. Thiers mort, elle restera vivante. {Oui! ouit) Ainsi, rien n'aura manqué à notre éducation républicaine. (Appkm>- (Ossements répétés. — Cris de vive la République.)
<a situation au lendemain de la défaite de la
conspiration du 16 mai.
Réunion électorale du 5 janvier 1878.
Mes chers concitoyens,
e suis heureux de me retrouver au milieu de vous, à la veille
e élection qui va continuer leur mandat aux citoyens Engel-
I, Bourneville, Gollin, et leur donner, dans la personne du
{en Caubet, un auxiliaire digne de siéger à côlé d'eux et capa-
le seconder puissamment leurs efforts.
)ui, mes chers concitoyens, ce m'est un grand sujet de joie et
>érance que des hommes d'une intelligence aussi haute, d'un
iotisme aussi éprouvé et d'un aussi noble cœur soient appelés
présenter dans le conseil municipal les idées dont le 5* arron*
;ment m'a chargé d'être l'organe à la Chambre. (Applaudisse*
ts.)
> Jaise au ciel que partout les élections municipales aient le
ctère qu'elles auront certainement ici ! Car jamais la situation
raie du pays ne leur assigna une importance plus considérable.
îette situation est-elle satisfaisante?
entendons-nous : elle peut, elle doit nous paraître telle si nous
emparons à celle que nous aurait faite le triomphe du Seize-
Supposons, en effet, que la Chambre eût été de nouveau dis-
e, que serait-il arrivé?
-»a souveraineté du peuple bafouée par cette décision même, la