LE LENDEMAIN DE IA CONSPIRATION DU 16 MAI
en ne serait plus désirable atf point de vue de la justice et unes doctrines, mais aussi au point de vue de cette confiance iporte tant à la reprise des affaires et au développement du
1 reste, quand on revoit le tableau des événements qui ont mé les sept derniers mois de Tannée 4877, il est une remar- |ui vient naturellement à l'esprit. C'est celle-ci : de quelle é ne faut-il pas que la République soit douée pour être sortie ieuse des épreuves qu'elle vient de traverser? rona donc pleine confiance dans son avenir, mes chers concis. Croyons en elle d'une foi vive et profonde. Sans nous ;ler sur le nombre des obstacles que la Constitution du 25 féa semés sur sa route ; Bans nous dissimuler qu'elle a des nis implacables, et tout en nous gardant d'un excès d'optie qui risquerait d'endormir noire vigilance, tenons pour déson récent triomphe, et saluons-la immortelle. (Triple salve laudissements.)
Funérailles de Raspail
13 janvier 1878.
Chargé par la famille de l'illustre défunt de prononcer sur sa tombe des paroles d'adieu, j'ai accepté cet honneur, persuadé que si d'autres étaient plus capables que moi de remplir un tel devoir, nul, du moins, ne le remplirait avec une émotion plus profonde et un sentiment plus vif de la grandeur de cette cérémonie funèbre.
L'immense foule qui a voulu accompagner Raspail à sa dernière demeure montre assez quelle trace son passage sur la terre a laissée parmi les hommes. Il était, en effet, de ceux dont la vie tient une large place dans la vie universelle.
Né en 1794, il vit naître et mourir le premier Empire ; il vit la Restauration arriver, disparaître ; il traversa le règne de Louis- Philippe et fut témoin de la chute du second Empire, après l'avoir été du crime de son avènement, et il lui fut donné de saluer, en 1877, le triomphe de cette République qu'il avait été, en 1848, un des premiers à proclamer.
Or, pendant tout l'espace de temps qu'embrasse la durée de ces régimes divers, on le trouve toujours cherchant la vérité, toujours combattant, toujours souffrant pour la justice : un jour, traduit devant des juges iniques et faisant de sa condition d'accusé un moyen de propagande ; le lendemain, traîné en prison et transformant la prison en cabinet d'étude ; tantôt, un microscope à la main ou le front penché sur un livre, s'efforçant de dérober à la nature le secret d'alléger les douleurs du pauvre et de rendre le peuple meilleur; tantôt, prenant un fusil et, en haine d'un pouvoir oppresseur, courant offrir sa poitrine aux balles.
i bien qu'on se demande lequel en lui domina, soit du calme sophe, ou du lutteur passionné, du penseur ou du tribun, ites les qualités requises pour ce double rôle, il les possédait : isibilité, faite d'emportement et de tendresse ; le pouvoir de ter, joint à ce que j'appellerais volontiers une puissance ordinaire d'indignation ; l'éloquence tour à tour houleuse et e ; un noble visage, enfin, où une expression habituellement veillante se mariait à une fermeté qu'accentuait l'énergique n de la bouche et l'éclair du regard.
[ais pourquoi séparer dans Raspail le savant d'avec le déino- !? Les deux hommes qu'il semblait y avoir en lui n'en firent n, parce que les hautes facultés de son esprit tendirent invaement au même but que les élans de son cœur et furent gouées par le même amour du peuple.
le n'est certes pas à moi qu'il appartient d'assigner à Raspail lace sur la liste des savants illustres ; mais il m'est permis de sur la foi d'autorités qui serviront d'abri à mon incompétence, peu d'hommes ont eu la conception aussi vaste et aussi sûre Raspail ; que ses problèmes de physiologie générale, appelée lui chimie organique, aussi bien que ses premiers travaux sur rmation de l'embryon dans les plantes, sur la structure micopique de la fécule, sur l'anatomie microscopique des divers is des animaux, sont marqués de la griffe d'un maître; que idée sur l'analogie de la structure élémentaire des végétaux es animaux, souvent reproduite depuis, se trouve aujourd'hui, ant le témoignage de M. Ranvier, professeur au collège de nce, solidement établie par des faits positifs, et qu'il fut un premiers en France à appliquer avec succès le microscope à ide des êtres organisés.
Un homme qui unit à de profondes connaissances une merleuse sûreté de jugement, mon honorable ami Paul Bert, m'écrit naguère : « Il est un âge où on lit seulement pour apprendre à cet âge, les erreurs seules frappent l'esprit, parce que les vé* js sont devenues banales; plus tard, on se préoccupe des contons, des difficultés de la découverte, et alors l'œuvre per* melle apparaît avec ses imperfections, mais aussi dans tout i éclat. »
Eh bien, cette remarque s'applique on ne saurait mieux à ce 'a écrit Raspail antérieurement à 1840. On y trouve un étonnant ractère de grandeur ; on y sent une intelligence puissante que puissance même empêche de se contenir. Rien île peint mieux
cette ardeur à tout embrasser qu'un passage de la préface mise par Raspail à son livre sur la chimie locale.
Après avoir comparé le botaniste et le physiologiste à deux voyageurs qui chemineraient par deux chemins, sans s'apercevoir que ces chemins les éloignent du but commun et sans avoir pris soin de s'éclairer mutuellement sur leur route : « La nature, ajoute-t-il, n'est ni chimiste, ni botaniste, ni zoologue, ni physiologiste. Elle n'est point partagée en compartiments scientiliques ; elle ne procède point par classifications de systèmes artificiels. Elle est la cause unique de combinaisons variées. Il est donc absurde de n'étudier ces combinaisons que sous une seule face. »
Qu'imaginer de plus superbe que cette définition de la conception scientifique dans son ensemble I
Et comment Raspail, qui était très pauvre au début, parvint-il à se frayer une voie? Avait-il à sa disposition de beaux instruments d'optique, de riches collections d'histoire naturelle? Non, répond la Biographie des Contemporains : une mauvaise loupe montée, quelques gouttes de réactifs, des pots de terre placés devant une fenêtre en guise de serre chaude ; le terrain des carrières de Montrouge pour jardin de botanique; et, à l'heure du repas, un morceau de pain à côté d'un verre d'eau, voilà quelles étaient ses ressources. Une autre chose est à retenir. Non content de fabriquer lui-même les instruments dont il avait besoin, il inventait des procédés économiques propres à en généraliser l'usage.
Et je touche ici à ce qui caractérise Raspail comme savant : simplifier autant que possible la science, en vulgariser les découvertes, faire descendre l'art de guérir dans les plus humbles demeures, armer le pauvre contre la maladie, telle fut la noble, la constante préoccupation de ce vrai démocrate, de cet ami de l'humanité, de ce républicain.
Si, après avoir constaté le rôle que jouent les insectes dans les maladies du parasitisme, il fut amené à chercher un agent unique qui tint lieu des remèdes nombreux et coûteux employés jusqu'alors, ce fut par suite de cet ardent désir qu'il avait de mettre le pauvre en état de se soigner à peu de frais, d'être à lui-même son sauveur.
Si, dans le Médecin des familles, puis, dans sa publication annuelle devenue fameuse sous le nom de Manuel de la santé, il s'attacha à populariser, en un langage pénétrant et familier, tant d'excellents principes d'hygiène auxquels venaient toujours se mêler sous sa plume des principes de morale, ce fut afin de mettre
FUNÉRAILLES DE HASPAIL 289
tée de tous, sans exception , l'instruction de la nature et leur '
h la fois la santé du corps et celle de l'âme, service inestilont le peuple devait garder et a gardé une profonde recon- S !
ce, comme le prouve, du reste, le spectacle de cette innom- J
multitude en deuil !
dit ce qui, dans le savant, annonçait le républicain. Répu- Raspail le fut comme on Tétait en France, il y a quelque te ans, c'est-à-dire que son histoire forme partie intégrante istoire à laquelle, en aucun temps et dans aucun pays, il '
jamais rien de comparable en fait de luttes vaillamment les, de persécutions subies avec fermeté, de stoïques sacrits à la liberté. Oui, Raspail appartenait à la génération de îi, dans les dernières années de la Restauration, sous le e Louis-Philippe, furent le parti de la République militante, ndacieux par l'intelligence, audacieux par le cœur, qu' >nçu le dessein de renouer la chaîne des idées modernes, ment brisée par le premier Bonaparte, et dont la gloire fut travaillé à la réalisation de ce dessein profond avec un Tient sans limites; parti, généreux s'il en fut jamais, que, son premier procès, Godefroy Gavaignac caractérisa si bien belles paroles :
>us avons fait notre devoir envers la France; et elle nous a toutes les fois qu'elle aura besoin de nous ; quoi qu'elle mande, elle l'obtiendra. »
saucoup d'entre eux, elle demanda leur vie, et ils la lui nt!
associant à de tels hommes, Raspail ne pouvait ignorer
elle brûlante carrière il s'engageait. Le vit-on hésiter?
seul instant. 11 alla où l'appelait l'invincible séduction de
ne ! Non qu'il fût homme à se plaire aux agitations vio-
e la place publique ; il aurait voulu vaincre rien que par
î ; il aurait voulu pouvoir amener à lui ses adversaires
ouceur, et, dans la Société des Droits de Vhomme, il lui
mvent d'empêcher les résolutions extrêmes.
il ne faut pas oublier que l'époque dont il s'agit ne se
pas aux efforts d'une propagande tranquille. Lorsque
répondait fièrement aux avances du pouvoir par le refus
iix et des places qui lui étaient offertes ; lorsqu'il bravait
; sur leurs sièges et menaçait les ministres; lorsque, de
avec son belliqueux ami Kersausie, il fondait le Réfor-
pour y attaquer sans relâche le gouvernement ; lorsqu'il
jjs Blanc. — Discours. 19
encourait tant de mois de prison et acceptait, en s'affiliant à des sociétés comme celle des Droits de l'homme^ une solidarité si redoutable, le vent était partout à la guerre.
Le journal de Raspail périssant écrasé sous le poids de vingt condamnations et de cent mille francs d'amende montre à quels ennemis implacables le parti républicain avait affaire. C'était par des coups de canons que la monarcbie, à Lyon, répondait aux cris de la faim, et l'on sait ce que fut le massacre de la rue Transnonain, à Paris. L'idée républicaine en était à cette phase qu'ont à traverser, hélas ! toutes les idées : la phase du combat.
Et puis, les seuls efforts de l'intelligence suffisaient-ils à la cause de la justice et du peuple, lorsque le peuple n'avait pas encore le bulletin de vote, qui porte plus loin qu'un fusil et est l'instrument précis de tous les progrès pacifiques? N'y avait-il pas, dans ce temps-là, au-dessus du pays qui n'était rien, un pays légal qui était tout? Le suffrage universel, qui, aujourd'hui, est conquis, n'était-il pas à conquérir? Et dès lors, quelle pouvait être la politique des amis du droit, des défenseurs du peuple, sinon la politique de l'héroïsme ?
Ah 1 c'est, après tout, celte politique- là qui nous a conduits où nous sommes ; c'est de la République militante qu'est née la République triomphante. Si l'heure des vertus sereines est venue pour nous, c'est précisément parce que des hommes tels que Raspail ont fait, pour notre compte et au prix de leur repos, au hasard de leur vie, une besogne qui demande des vertus viriles; vertus bonnes à tenir en réserve, dans les temps calmes, pour n'avoir pas à les chercher en vain dans les jours d'orage !
Au reste, les préoccupations de la lutte ne détournaient pas les républicains d'alors de l'étude des questions liées à la cause si intrépidement soutenue par eux. Il n'est pas une de ces questions qu'ils n'eussent élaborée, depuis le suffrage universel jusqu'à l'abolition de la peine de mort, depuis l'éducation gratuite et obligatoire jusqu'au service militaire pour tous; il n'est pas un article de notre programme qui ne soit emprunté du leur ; pas une des solutions devenues ou à la veille de devenir des lois, et que quelques-uns croient nouvelles, qui n'aient été développées par les utopistes d'il y a quarante ans. Qu'on lise le Réformateur de Raspail, si on en doute.
Non seulement ils étudiaient et combattaient; mais ils combattaient parce qu'ils avaient étudié, parce qu'ils savaient pourquoi leur devoir était de souffrir et, au besoin, de mourir.
ne m'arrêterai point à des faits trop connus pour qu'il ne as suffisant de les énumérer : La proclamation de la Répu- 3 à l'Hôtel de ville par Raspail, le 24 février 1848; sa con-
calomniée au 15 mai ; son injuste condamnation par le îal exceptionnel de Bourges; son incarcération àDoullens; xil en Belgique; son élection à Lyon en 1869; son empri- !menten!875, à l'âge de quatre-vingts ans, et son élection •seille en 1876. Mais comment me défendre de citer les maimes paroles qu'il adressa à la Chambre des députés, lorsqu'il [)pelé à la présider comme doyen d'âge, lui, le prisonnier
veille :
Messieurs, merci à mes quatre-vingt-deux ans de l'honneur
. me font de présider un instant cette grande Assemblée de
publique française.
Une ère nouvelle commence en ce jour pour la France, saluée
le a été par l'immense majorité du suffrage universel. Devant
puissante voix de la patrie, tous les partis doivent s'effacer
taire. C'est là un acte de patriotisme que nous attendons :. La patrie le veut; la patrie l'ordonne. »
n vient de voir ce que fut l'homme public. Ce que fut le père mille, Thomme de la vie intime, des vertus privées, on en juger par l'affection sans bornes, l'espèce d'adoration qu'il îspirer à tous les membres de sa famille. Sa femme mourut nllens, au pied de la citadelle où il était enfermé ; sa fille, 3 Raspail, toute jeune encore et dans l'éclat de sa beauté, serment de ne se marier jamais pour vivre à le soigner et relir ainsi ce qu'elle avait trouvé dans l'héritage de sa mère : vouement, ette jeune fille, sitôt veuve du bonheur, suivit son père dans
et le soutint dans les heures amères, s'étudiant avec grâce -aître heureuse pour qu'il fût moins malheureux. Mais à cette le l'exil sa jeunesse fut bien vite usée ; sa santé s'altéra, et ail ressentit cruellement le chagrin d'avoir entraîné dans ite de son infortune des êtres qui lui étaient si chers. Lors-
Tàge de plus de 80 ans il fut condamné pour ce qu'on ne un délit de presse, Marie Raspail demanda et obtint la îr de le suivre et de s'installer dans sa prison. Elle fut ne son ange gardien, mais elle y contracta le germe d'une die mortelle. Plus tard, elle dut partir pour le Midi. Plus ! il était trop tard. Elle revint dans un cerceuil que le peuple rit de fleurs I
Xavier Raspail, un des frères de cette femme, est là qui m'écoute. Il n'a pu venir pleurer au bord de cette fosse que grâce à un sauf-conduit, ayant été condamné, lui aussi, pour avoir écrit un livre éloquent sur la nécessité de rouvrir les portes de la France à des exilés. Faudra-t-il que l'exil qui l'éloigné de la maison paternelle le saisisse de nouveau et l'emporte?
Je n'ai pas dit qu'en 1815 le retour de l'île d'Elbe fit battre de joie le cœur de Raspail. Qui ne comprendrait, avec l'histoire de sa vie sous les yeux, que ce battement de cœur fut, pour la patrie menacée de l'invasion, et seulement pour elle? Je n'ai pas dit, qu'en 1810, Raspail était entré au séminaire d'Avignon ; qu'à dix-huit ans, il avait enseigné la théologie, et, qu'élevé par un prêtre, il avait eu, à ce qu'on assure, des élèves devenus évêques depuis. Voici par quelles lignes s'ouvre son testament : « Je meurs libre-penseur, sans haine contre personne et avec l'espoir que les principes de concorde et d'humanité consignés dans mes imprimés et manuscrits seront adoptés par tous les honnêtes gens. »
Il avait, en effet, vécu en libre-penseur, depuis le jour où il avait appris, en l'enseignant, ce qu'était la théologie. Ses derniers moments ont été d'un sage.
Et maintenant, dirons-nous : Il n'est plus? Non, non, car ce qui nous reste de lui, c'est ce qui fut vraiment lui ; c'est sa forte intelligence burinée dans ses écrits; c'est son noble cœur conservé dans ses actes; c'est son influence, prolongée par l'histoire de ce qu'il a été et de ce qu'il a fait. Il continuera de vivre dans ses fils, dont l'âme s'est allumée à la sienne, dans les bons citoyens dont il a éclairé la route, dans les savants auxquels ses recherches ont ouvert des horizons nouveaux, dans nous tous qu'il a rendus meilleurs par ses enseignements ou son exemple, et jusque dans ses ennemis qui, s'ils attaquent sa mémoire, en attesteront par cela même la puissance. Ne disons donc pas : Il n'est plus. Disons : Il reste avec nous, dans nous, et en donnant son corps à la terre, il ne fait qu'entrer dans l'immortalité, par la mort. (Sensation profonde.)
nauguration du monument de Ledru-Rollin.
24 février 1 878.
Mes chers concitoyens,
3st une belle et noble chose, c'est une habitude de tout point "me au génie d'un peuple libre que la célébration paisible miversaires qui rappellent une victoire du droit. i fêtes de l'esprit servent à mesurer, sur la route des idées rche, la distance parcourue, et à estimer la distance qui reste ? à parcourir.
es mettent en lumière la valeur traditionnelle des principes îs glorifient.
es perpétuent la mémoire de ceux qui en furent les apôtres, înseurs ou les martyrs.
st donc un jour heureusement choisi pour l'inauguration du lent consacré à Ledru-Rollin que celui qui réveille le soûle la révolution mémorable dans laquelle il joua un si grand
tnd elle éclata, cette révolution, il n'était certes pas un ; nouveau. Il avait déjà marqué sa place à l'avant-garde du publicain ; il s'était fait un nom au barreau comme avocat les procès politiques comme orateur; en 1832, sa consulur l'état de siège, et en 1834 son mémoire sur les massacres îe Transnonain avaient produit une sensation profonde; 1839 par les électeurs républicains du second collège du >ur occuper à la Chambre le poste laissé vacant par la mort tier-Pagès aîné, il avait acquis par l'éclat de son impé-
tueuse éloquence, non pas, il est vrai, l'influence, parlementaire que valut à son prédécesseur un étonnant mélange d'habileté et de franchise, de finesse et de force, mais ce genre d'influence qui, à une certaine hauteur, prend le nom de popularité. Tout concourait donc à désigner Ledru-Rollin comme un des hommes que la République acclamerait, à l'heure du triomphe.
On sait que cette heure fut amenée parla célèbre campagne des banquets. Dans ceux de Lille et de Dijon, où la démocratie dominait, on retrouva comme les battements de cœur du jeu de Paume, et la nouvelle s'en répandit, d'un bout de la France à l'autre, avec la rapidité, avec le bruit de la foudre. A Lille, Ledru-Rollin avait dit : « Parfois les flaques d'eau du Nil desséché, les détritus en dis « solution sur ses rives apportent la corruption et l'épidémie ; mais « que l'inondation arrive, le- fleuve balayera toutes ces impuretés, • et sur ses bords resteront déposés des germes de vie nouvelle. »
C'était annoncer la révolution et en dire la cause.
A Rome, lorsque les empereurs l'eurent avilie, il y avait eu des prodiges de lâcheté. On avait entendu, par exemple, des sénateurs féliciter Néron, assassin de sa mère, et les courtisans applaudir quand il renversa d'un coup de pied dans le ventre sa femme Poppée, alors enceinte de quelque futur maître du monde. Eh bien, la corruption fut pendant le règne de Louis-Philippe ce qu'avait été la lâcheté à l'époque des Césars ; et Ledru-Rollin caractérisait la situation par des images aussi justes que vives, lorsqu'il montrait les « impuretés » de la monarchie au moment d'être balayées par ce grand fleuve : le peuple.
Les circonstances qui signalèrent la chute de Louis-Philippe sont connues. La royauté avait été à ce point minée par la corruptionpolitique, qu'elle tomba, sans qu'un violent effort eût été nécessaire pour la renverser. Épuisée, elle s'affaissa sur elle-même ; elle mourut de l'impuissance de vivre. (Applaudissements.)
Ledru-Rolliu avait sa place marquée d'avance dans le pouvoir nouveau : non seulement il en fit partie, mais il en fut un des membres les plus influents et les plus actifs. Ce sera donc rendre à sa mémoire l'hommage qui lui est dû que de rappeler en quelques mots les services du gouvernement dont il partagea les travaux et tes périls.
Mais n'y a-t-il pas immodestie de ma part à le faire, puisque enfin — et c'est l'honneur de ma vie — j'ai participé, moi aussi, à ces travaux et couru ces périls? Je m'arrêterais, peut-être, devant une pareille crainte, si toute considération secondaire ne devait
effacer, dès qu'il s'agit de défendre contre le démon de la nie une des plus glorieuses époques de notre histoire. ( Vifs idissements).
te le gouvernement provisoire de 1848 ait commis des fautes ; l'ait pas eu assez de foi dans la puissance de son principe ; qu'il elquefois manqué de hardiesse, dans un moment où il fal- 3aucoup oser ; que l'exagération de certaines idées en ait masses yeux la profondeur, et qu'une peur irréfléchie du social'ait entraîné à des mesures regrettables, je serais mal venu ier, puisque j'ai appartenu à ce qui, dans le gouvernement soire, était alors la minorité. Mais ce que j'ai le droit d'affirît ce que j'affirme, avec l'autorité d'un homme qui n'approuva >u jours ce qui fut fait, c'est que le gouvernement de 1848, i prend l'ensemble de ses actes, peut soutenir la comparaison le meilleur qui ait jamais existé. (Bravos).
ai, l'histoire dira que son désintéressement fut absolu; qu'il ya un calme imperturbable au milieu d'un immense conflit ssions déchaînées ; qu'il respecta la liberté jusque dans l'abus able que ses détracteurs en faisaient contre lui; qu'il fit re à l'égard de ses ennemis d'une générosité dont l'excès a été u nombre de ses fautes; qu'il s'arma uniquement de la raison 3 par la parole; qu'il se maintint au sommet d'une société mse, sans avoir eu un seul instant recours à la force, sans : une seule fois abrité derrière des juges, des soldats, des gens >lice, des gendarmes; qu'aucune mère n'eut à lui redemander s mourant loin d'elle, par delà les mers, et qu'il n'eut jamais, amnistier personne, n'ayant jamais proscrit personne. ( Vive xistie!)
t ses actes? quels furent ses actes? Je vais le dire : fonda le suffrage universel, abolit l'esclavage.
supprima la peine de mort en matière politique. i prépara un plan d'éducation universelle et gratuite. L étendit l'institution du jury.
L affranchit la presse de toute entrave.
1 proclama le droit au travail.
1 inaugura le grand mouvement de l'association. 1 organisa la représentation immédiate de la classe ouvrière. 1 donna une tribune officielle au prolétariat. ^ quelle époque et dans quel pays trouvera-t-on un pouvoir en deux mois, ait rendu autant de décrets dictés par l'amour
de la liberté et le souci de la dignité humaine? « Les considérants » qui les précèdent, ces décrets, forment, a dit Schœlcher, — je répète le mot sans hésiter parce qu'il est vrai, — « le plus beau des traités de morale. » {Bravo! Très bient)
Avons-nous avancé ou reculé, depuis? Regardez en arrière, mes chers concitoyens, ensuite autour de vous, et décidez 1
Que si maintenant aux résultats de Faction collective des membres du gouvernement provisoire, on. ajoute ce que Ledru- Rollin fit comme ministre de l'intérieur, on aura une idée de ce que lui doit le peuple.
Et d'abord, la République était à installer dans les départements. Ledru-Rollin pourvut à cette nécessité par l'envoi de commissaires dévoués à la cause qui venait de triompher. Croirait-on que la réaction lui en fit un crime? Gomme si le remplacement de fonctionnaires violemment hostiles au régime nouveau n'était pas, de toutes les mesures, la plus urgente! comme si l'on vit jamais un gouvernement prendre pour agents ses ennemis ! ( Vifs applaudissements.)
Il est vrai que, dans ses instructions aux commissaires, il avait employé ces mots : t Vos pouvoirs sont illimités. » Pourquoi? Parce qu'il savait, ainsi qu'il le déclara du haut de la tribune dans son célèbre rapport du 7 mai 1848, que c la responsabilité morale qui accompagne l'exercice d'un grand pouvoir en prévient et en corrige les abus. » Trop sûr, hélas 1 que la République avait affaire à des ennemis implacables, il avait pris un ton sévère, précisément pour n'avoir pas à adopter de sévères mesures. D'ailleurs, est-ce que ces mots : « Vos pouvoirs sont illimités » n'étaient pas expliqués dans la circulaire, même de façon à leur ôter tout caractère inquiétant? Est-ce qu'elle contenait, cette circulaire contre laquelle la mauvaise foi éleva tant de clameurs, un mot, un seul mot, qui fût un appel à la violence ? Et, de fait, quelle atteinte portèrent-ils donc aux droits des citoyens, ces terribles proconsuls aux « pouvoirs illimités? » De quels actes arbitraires se rendirent-ils coupables? De quelles familles violèrent-ils le sanctuaire? Quelles victimes envoyèrent-ils à Cayenne ou à Nouméa? Ceux qui, dans cette occasion, se firent les champions du style mesuré étaient les mêmes, qui, à quelque temps de là, écrivaient : « Il n'y a qu'un argument à opposer aux républicains : le fusil ou la fourche. j>
Or, pendant que les ennemis de la République épiaient, impatients et farouches, l'occasion de la discuter à coups de fusil, voici de quelle manière Ledru-Rollin, lui, les combattait : il
idait à leurs invectives en les dédaignant ; il en appelait de calomnies à la puissance de la vérité ; il mettait de vastes à la disposition des clubs, sans distinction de ceux où sa que était maudite et de ceux où elle était vantée; il ouvrait pansion de la pensée une carrière indéfinie, et, apprenant un que la foule menaçait de briser les presses d'un journal ni, il courait les protéger en personne. (Sensation.) i trait manquerait à ce portrait de Ledru-Roilin, si j'oubliais re que dans ce tribun il y avait quelque chose de la nature irtiste. Ledru-Rollin aimait les arts parce qu'il les comprenait, abinet d'avocat renfermait quantité de bronzes, de tableaux, ssins. Il possédait la première pensée de Prudhon pour un re tableau du Louvre : La Justice et la Vengeance poursuivant Ime, dessin superbe où le peintre mieux inspiré encore que sa peinture, avait ébauché les figures sublimes d'une justice traînant des criminels devant la justice assise et impassible, ût de Ledru-Rollin pour les arts lui fit prendre des mesures lentes. Il ordonna d'estampiller à nouveau les objets d'art >és au Louvre ; d'inventorier, au nom et pour le compte de la blique, des ouvrages innombrables soustraits jusqu'alors à gitime curiosité des travailleurs. Il fit mettre en état d'être ment communiquées au public des richesses redevenues nales, et notamment dix mille dessins réunis en paquets à alcographie du Louvre et dont la plupart des artistes ne onnaient même pas l'existence.
3 fut lui qui, sur la proposition du directeur des beaux-arts, rès mùr examen des cartons qui lui furent soumis, décida que nthéon serait décoré par Ghenavard de peintures en camaïeu, sentant la biographie du genre humain et ses transformations ssives à travers les âges, depuis les temps héroïques jusqu'à Durs. (Bravo/)
ar cette décision, Ledru-Rollin se conformait à l'esprit et aux ts de l'Assemblée constituante qui, le 4 avril 1 791, avait dédié rands hommes le temple de Sainte-Geneviève, à peine achevé, vait converti en Panthéon. Et certes, la décoration eût été ) du monument. Sur les murailles de ce temple, dont l'archire est si robuste, si puissante, si fière, on aurait vu se déroulu lieu des faibles images d'une dévotion surannée, la procesde tous les dieux et demi-dieux antiques, personnifiant les s de la nature; le cortège des héros, des poètes, des philobs, des artistes; celui des chevaliers du moyen âge, la marche
triomphale de la Renaissance, et enfin les plus illustres parmi les contemporains de Molière, de Corneille, de Voltaire, de Jean- Jacques. Puis, au-dessous de ces panathénées augustes, qui eussent rempli la frise du monument, sur les murs divisés en compartiments par des colonnes engagées, le peintre devait retracer les principaux événements de l'histoire humaine, ceux qui caractérisent sous des formes sensibles, et par des personnages en action, les âges de la théocratie» de la poésie, de la philosophie, de la science. (On applaudit.)
L'exécution de ce pian grandiose, commencée avec ardeur, ne fut abandonnée que le jour où la réaction triomphante arracha le Panthéon aux grands hommes pour le donner à des chanoines.
Pas plus que l'art, la littérature ne fut étrangère aux préoccupations de Ledru-Rollin, préoccupations auxquelles se mêla toujours la plus vive sollicitude pour le peuple. Ainsi, avec le même zèle qu'il mettait à armer et à équiper la garde nationale, il s'attachait à faire entrer les masses populaires en partage des jouissances morales qui élèvent l'âme. De là ce beau décret du 25 mars 1848 qui autorisait M. Lockroy, commissaire du gouvernement près le théâtre de la République, à donner gratuitement des représentations nationales dans lesquelles les ouvrages des maîtres de la scène française devaient être interprétés par l'élite des artistes du théâtre.
Mais Ledru-Rollin fit plus et mieux que cela pour le peuple : il lui donna le suffrage universel.
L'idée n'était pas nouvelle assurément; elle avait toujours figuré dans le Credo des républicains; elle avait été propagée par tous les écrivains de la démocratie, et la première pensée des membres du gouvernement provisoire de 1848, un de leurs premiers actes, fut de proclamer le suffrage universel. Mais c'est à Ledru-Rollin, comme ministre de l'intérieur, qu'échut la tâche et revient l'honneur de l'avoir organisé.
Et de combien de révoltes à main armée, de combien de résistances sanglantes, de combien de malheurs, n'a pas été de la sorte tarie la source !
On vante de nos jours la sagesse du peuple : cet éloge est mérité.
On admire le calme méprisant qu'il opposait, hier encore, aux provocations les plus irritantes : Cette admiration est fondée.
On a dit : quel merveilleux changement 1 Ce que les républicains demandaient autrefois à l'insurrection, ils ne l'attendent
mjourd'hui que de la loi : le contraste est frappant, en effet, lis on se tromperait si Ton attribuait exclusivement ce chanit, si Ton faisait exclusivement honneur de cette sécurité, à tolat d'une politique nouvelle.
peuple est sage, parce que le suffrage universel lui a fourni yen de l'être.
ne se bat point, parce qu'il vote, respecte la loi, parce qu'il la fait.
est donc au suffrage universel, proclamé et organisé en 1848, , dû ce nouveau mode de procéder dont on se félicite avec e raison. (Approbation.)
ipposons que le suffrage universel fût supprimé, ou faussé manière permanente, ou systématiquement désobéi, est-ce i nation se résoudrait pour rester calme, à devenir esclave? ' non/)
1 ! si cela devait-être; si le peuple se croisait les bras, faute ir encore dans le suffrage universel l'instrument suprême ogres pacifiques ; si l'héroïsme était à ce point passé de mode n'existât plus qu'à l'état de souvenir; si des républicains en t venus à ranger dans la catégorie des vertus surannées celle msiste à se dévouer, en quoi une semblable sagesse differelle de la folie, et quel droit auraient à la liberté ceux qui aient rien risquer pour la défendre? (Vifs applaudissements.) le répète : le suffrage universel donné pour base, en 1848, institutions politiques, voilà le principe sauveur qui coupe aux insurrections et aux émeutes, conduit au progrès par )ies aussi sûres que régulières, et dispense de ces efforts viode ces brusques recours à la force, toujours déplorables, 5 quand ils sont nécessaires. (Applaudissements.) )nc, au gouvernement provisoire de 1848, et plus particulièit à Ledru-Rollin, la gloire d'avoir, par l'établissement du ge universel, détrôné la violence et jeté les fondements d'un ocial où l'ordre naît de l'exercice même de la liberté! )mment parler de la Révolution de Février sans parler du grand ement intellectuel qu'elle détermina? Pendant le règne de -Philippe, au-dessous de la société officielle agitée par de débats, il s'était formé, par une sorte d'échange souterrain îs hardies et de sentiments généreux, une autre société aux es latents mais rapides. Ce qui échappait aux regards des rimes d'État », de pauvres travailleurs l'avaient vu du fond de ateliers, à la lueur de la lampe fumeuse qui éclairait leurs
veilles, et de je ne sais quelle alliance entre l'esprit de quelques profonds penseurs et l'instinct populaire était sorti cet ensemble d'idées nouvelles qu'on appela le socialisme.
Aussi, avec quelle ardeur, dans ce congrès ouvrier, vrai parlement du travail, qui siégea au Luxembourg, les délégués des corporations discutèrent chaque question relative à l'amélioration morale, intellectuelle et physique du sort de tous ! Et combien leur abnégation fut admirable ! Affronter des rancunes toutes puissantes, courir au devant de la calomnie, subir des persécutions sans dédommagement, s'exposer à perdre leur gagne-pain et à souffrir de la faim de leurs femmes, de la faim de leurs enfants, voilà ce que les délégués du Luxembourg, pour remplir leur mission, pour accomplir leur devoir, avaient à faire et ce qu'ils firent. (Bravo!)
Ledru-Rollin fut-il insensible à la grandeur d'un tel spectacle, ou troublé à la vue du socialisme montant à son tour sur la scène du monde? Non. Il avait l'esprit trop pénétrant, l'âme trop généreuse pour ne pas comprendre ce qu'un mouvement de ce genre avait de grave et de légitime. Comme ministre de l'intérieur, il fut absorbé par des préoccupations et des soins d'un caractère moins social que politique; mais si Ton veut le connaître tout entier, qu'on lise son discours du 12 septembre 1848. Dans ce discours fameux, on l'entendit insister, avec une éloquence entraînante, pour que le droit au travail eût place parmi les droits que la Constitution allait consacrer. A l'appui de son opinion, il invoqua celle des hommes d'État de la Convention ; il rappela que Robespierre avait proclamé le droit au travail pour les hommes valides et le droit à l'assistance pour les infirmes; en termes d'une poignante ironie, il demanda si le malheureux qui mendie, faute d'emploi, était un membre du souverain, et il émut l'Assemblée jusqu'à lfiLfaire frissonner, lorsqu'il s'écria : « L'homme tient de la nature le droit de vivre. Que la société le lui reconnaisse dans le droit au travail, ou malheur à elle ! » (Profonde sensation.)
Du reste, Ledru-Rollin n'avait-il pas été un des fondateurs de la Réforme? N'avait-il pas fait partie, dans Ge journal, du comité directeur? N'avait-il pas signé le programme qui, rédigé par celuilà même qui vous parle en ce moment, portait ces mots : « le but « final de l'association est d'arriver à la satisfaction des besoins c moraux, intellectuels et matériels de tous par l'emploi de leurs € aptitudes diverses et le concours de leurs efforts. Les travailleurs « ont été esclaves, ils ont été serfs y ils sont aujourd'hui salariés .* « il faut tendre à les faire passer à l'état d'associés/ »
;mps et l'espace me manquent pour raconter l'histoire de tollin dans l'Assemblée constituante de 1848 et dans l' Aslégislative qui suivit, depuis le jour où il entra dans la e jusqu'au jour où il sortit de la seconde. Qu'il me suffise que cette époque de sa vie n'en fut ni la moins utile >ins brillante. Rejeté dans l'opposition par la victoire du actionnaire, il reprit, comme chef de la Montagne, le interrompu, et il défendit la République pied à pied e vigueur, avec un éclat incomparables. Jamais la tribune e n'avait retenti d'accents plus fiers, jamais nature d'o- ;t de tribun ne s'était révélée par une réunion de qualités îppropriées à ce double rôle : noble visage, taille impooix expressive, geste animé, regard qui s'allumait au feu rôle.
itez à cela le prestige d'une popularité qu'avait attestée son
à la Législative par cinq départements : la Seine, l'Allier,
Saône-et-Loire et l'Hérault. La fureur de ses ennemis aurait
ur témoigner de sa force. Cette fureur était si grande, qu'à
il faillit être assassiné.
ui est certain, c'est que son ascendant et son talent orarandissaient de jour en jour, lorsqu'il fut brusquement lans sa carrière par un événement qui vaut la peine d'être avec quelques détails.
;que, au mois de mars 1849, l'Assemblée constituante avait i à l'envoi d'un corps expéditionnaire dans les États rola République existait à Rome ; et loin de viser à son reniant, l'expédition devait avoir pour but de tenir en échec sances alliées du saint-siège. Mais telle n'était la pensée ouis-Bonaparte, alors chef du pouvoir exécutif, ni de ses es, ni du commandant de l'expédition, qui était un légitit un ultramontain. La façon violente dont le général Oudinpara de Civita-Vecchia révélait un dessein sinistre : Rome 'ta et s'agita.
îtôt, à la nouvelle que le général Oudinot se mettait en î avec 7,000 hommes et du canon, la République italienne t qu'elle était menacée. Une dépêche du consul de France a-Vecchia informa en ces termes de ce qui se passait à lotre ministre des affaires étrangères : « les nouvelles sont s à la résistance ; on travaille aux barricades ; on assure que >nt Saint- Ange et le Vatican sont minés; les Français les exaltés de la colonie ont protesté contre l'occupation ; le3
« portes de Rome sont fermées, et il est défendu aux voyageurs, a de sortir de la ville. »
Cette dépêche était du 26 avril 1849, et, le 30 avril, le général Oudinot marchait sur Rome, bataillons en armes et mèche allumée. L'Assemblée fut indignée d'une politique qui nous faisait les ennemis de ceux dont nous devions être les libérateurs ; le 7 mai 1849, elle vota un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée nationale « invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures néces- « saires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps t détournée de son but. »
Le surlendemain, 9 mai, de vifs débats s'élevèrent à l'occasion d'une lettre que, dans l'intervalle, Louis-Napoléon Bonaparte avait écrite au général Oudinot, et qui portait : « Notre honneur militaire est engagé. Je ne souffrirai pas qu'il reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. » C'était compter pour rien l'ordre du jour du 7 mai : Ledru-Rollin s'éleva avec beaucoup de force et de véhémence contre cette insulte faite à l'Assemblée, et ce fut dans cette circonstance que, par allusion à ces mots de Louis-Napoléon Bonaparte : « Notre honneur militaire est engagé », il s'écria : « Ce qui est une honte dans l'histoire d'un peuple libre, c'est toute bataille qu'on livre pour étouffer la liberté. »
Louis-Napoléon fit semblant de céder. Il envoya M. de Lesseps à Rome avec une mission d'apaisement. Mais l'Assemblée constituante, dont l'existence touchait à son terme, n'eut pas plus tôt quitté la scène, que, sans attendre l'arrivée de l'Assemblée législative, Louis-Napoléon intima au général Oudinot l'ordre d'attaquer Rome. Et quand la nouvelle législature, où la réaction était en force, se fut installée, qu'arriva-t-il? On vit, chose scandaleuse, des hommes à qui la garde de la Constitution était confiée, en proposer eux-mêmes la violation. Car, annuler l'ordre du jour du 7 mai, désavouer M. de Lesseps, employer au renversement de la République romaine les forces envoyées pour la secourir, qu'étaitce donc, sinon violer avec audace cet article de la Constitution : « La République française n'entreprendra aucune guerre de con- « quête et n'emploie ses forces contre la liberté d'aucun peuple ? » {Vifs applaudissements.)
Le 11 juin, Ledru-Rollin, plein d'émotion, monte à la tribune. Déjà le sang avait coulé sous les murs de Rome. Ledru-Rollin demande la mise en accusation du président et de ses ministres. 11 va jusqu'à dire : « La Constitution est violée. Nous la défendrons
lUGUHÀTION du monument de LEDRU-ROLLIN 303
armes. » Cette menace fit tressaillir l'Assemblée. Au dehors, ion était terrible. Du 12 au 13, on sentit passer sur Paris • un souffle orageux : le souffle des révolutions. Le comité rnalistes déclara la Constitution violée. Le comité des Amis Constitution lança un brûlant appel aux républicains. En temps, on apprenait qu'il y avait des tentatives d'arrestadomicile; que des journaux allaient être suspendus; que îrie de la garde nationale était dissoute; que le général irnier avait dit : « Je me moque de votre constitution... Je 'ai le feu à votre ville. »
ru-Rollin fut entraîné dans ce mouvement. L'article 8 de la ution conférait aux citoyens le droit de s'assembler sans : il crut le moment venu d'user de ce droit. La manifesta- Laquelle il s'associa était strictement légale; elle ressemblait à celles qui ont lieu en Angleterre, lorsqu'il y a désaccord e Parlement et le peuple. Les citoyens qui descendaient le j boulevard en colonnes serrées lorsque, à la hauteur de la la Paix, le général Changarnier les fît charger, étaient abnt sans armes. Ils étaient aussi sans armes, les représentants pie qui accompagnèrent Ledru-Roilin au Conservatoire des -Métiers. Le général Changarnier put donc aisément faire eux, le 13 juin 1849, ce que fit contre lui plus tard, le 2 dé- ; 1851, Louis-Napoléon Bonaparte!
maintenant, libre aux adorateurs du succès de ne voir dans ative avortée du 13 juin que le tort de son avortement! Il défaites qui sont plus glorieuses que certaines victoires, e Caton est pour les vaincus, si les dieux sont pour les ours, tant pis pour les dieux I (Applaudissements prolongés.) reste, l'insuccès de la journée du 13 juin ne mit pas Ledruhors de combat. Forcé de quitter son pays, où il ne devait que longtemps après pour y paraître un instant sur la scène le et mourir, il fit, avec les proscrits du 13 juin 1849, ce ent fait les proscrits du 15 mai 1848, et ce que firent plus 3 proscrits du 2 décembre 1851. Tous, unis dans un même pour leur pays, ils le servirent avec une constance admiartout où l'exil les poussa, à Londres, à Genève, à Bruxelles, jant le monde aux souffrances de leur chère patrie, affirl persistance de ses aspirations généreuses, propageant ses vengeant son honneur.
ce fut alors qu'on vit combien est erroné, à force d'être re.-*le sens qu'on attache ordinairement à ce mot : la politique
30i INAUGURATION DU MONUMENT DE LEDRU-ROLLIN
d'action. Car enfin, ils n'avaient plus la main dans les affaires publiques, ces proscrits ; leur besogne n'était plus ou n'était pas de préparer des victoires électorales, de gagner des batailles parlementaires, de mener à l'assaut du gouvernement des passions et des intérêts savamment enrégimentés, de faire un Cabinet ou de le défaire, de combattre le pouvoir ou de le défendre. Et cependant qui oserait prétendre que leur action fût nulle, qu'elle fût vaine? (Bravos.)
Est-ce qu'ils n'agissaient pas dans l'acception la plus rigoureuse du mot, lorsqu'ils racontaient au monde indigné l'histoire des violences et des ruses dont se composa le succès des ennemis de la République?
Est-ce qu'ils n'agissaient pas, lorsque, disant bien haut ce qu'en France on pouvait à peine dire tout bas, ils traçaient le tableau des crimes du 2 décembre, révélaient le secret des honteuses instigations d'où sortit la guerre du Mexique, dénonçaient l'affreuse et longue agonie infligée aux déportés de Cayenne, et mettaient à nu les plaies de l'Empire?
Est-ce qu'ils n'agissaient pas, lorsqu'ils prouvaient aux peuples que la France n'était pas morte ; que sa mort apparente n'était qu'un lourd sommeil, et, qu'endormie monarchique, elle se réveillerait républicaine? (Vifs applaudissements.)
Est-ce que ce ne fut pas un acte de Ledru-Rollin que la fondation de ce vaillant journal : La voix du proscrit?
Est-ce que ce ne fut pas un acte de Victor Hugo, et le plus effectif, le plus grand de tous les actes, que la publication de ce livre magnifique et terrible : les Châtiments? ( Vifs applaudissements?)
Pour moi, j'estime que les publicistes, les philosophes, les historiens, les poètes, sont au plus haut degré des hommes d'action. (Très bien! très bien!)
Je m'assure que c'est agir que d'éclairer les esprits.
Je n'admets pas, lorsqu'on affirme l'action de la foudre, qu'on nie celle du soleil. (Applaudissements.)
Je dirai plus : Ce n'est point à leur effet immédiat que se doit mesurer l'importance des actes accomplis. Comme c'est la pensée qui, après tout, mène le monde, les vrais puissants de la terre sont ceux dont les idées créent les choses qui viendront, ceux dont l'esprit façonne la vie des générations futures; les vrais dominateurs du présent sont ceux qui l'ont fait lorsqu'il n'était encore que l'avenir. Les vivants auxquels on obéit ne font, bien souvent,
ils commandent, qu'exécuter, à leur insu, les ordres silene certains morts, et je sais tel penseur qui gouverne plus îinement les hommes du fond de son tombeau que le plus des monarques ne le fit jamais du haut de son trône. udissements prolongés.)
suis Blanc. — Discours. 50
Edgar Quinet.
Conférence du 3 mars 1878.
Mes chers concitoyens,
C'est d'Edgar Quinet qu'on va vous parler, et c'est Madier- Montjau qui va parler.
Je suis donc doublement heureux d'avoir été appelé à présider cette réunion; car il s'agit ici de deux noms qui sont depuis longtemps associés dans mon cœur.
J'ai connu Edgar Quinet et Madier-Montjau dans des circonstances singulièrement difficiles, dans des circonstances où ils avaient non pas à combattre des adversaires furieux et puissants, ce qui ne demande, après tout, qu'un courage ordinaire, mais à se séparer de leurs amis les plus chers sur une question d'une grave portée. Or, à la façon dont ils traversèrent cette épreuve, je pus voir de quelle trempe étaient leurs convictions, et jusqu'où ils poussaient l'amour de la vérité. (Applaudissements.)
L'amour de la vérité ! telle fut la passion dominante du grand esprit qui, aujourd'hui, va être évoqué devant vous, c'est aussi la passion dominante du puissant orateur que vous allez entendre ; de sorte qu'Edgar Quinet ne pouvait avoir un plus digne interprète de l'admiration et de la reconnaissance dues à sa mémoire.
Oui, ce qui caractérisait Edgar Quinet, ce qui a inspiré ses œuvres, ce qui a coloré ses pensées, ce qui a fait la noblesse de son génie, c'est l'amour de la vérité.
11 la cherchait, et ne cherchait qu'elle, lorsque, jeune encore, il apprenait l'allemand pour traduire Herder ; lorsque, dans Ahasvérus, il décrivait sous une forme allégorique les inquiétudes d
Jigence en quête de la lumière ; lorsque, professeur au Gole France, il guidait la jeunesse dans le chemin qui mène à te connaissance des choses.
il avait foi dans la vérité lorsque, sur son lit de mort, au nt de quitter la noble femme qui ne lui a survécu que pour • sur sa gloire, il lui disait : o Nous nous retrouverons dans îté. » (Vifs applaudissements.)
vez-vous comment il définissait le bonheur? « Accroître son chercher la vérité, au risque de se tromper ; tenter les nouvelles, dans le ciel et sur la terre, voilà le bonheur. » e déûnition ! Y en eut-il jamais de plus digne d'un philoso- ' Bravos.)
lisais dernièrement dans F Esprit nouveauté plus^beau peutî tant de beaux livres sortis de la plume d'Edgar Quinet, rable chapitre dans lequel il explique pourquoi la vieillesse tê moins amèreque la jeunesse. L'explication qu'il en donne uchante et caractéristique. Jeune, une soif inextinguible éal le dévorait; dans sa recherche haletante du vrai, il s'éà monter, par un chemin raboteux, vers un sommet d'où obligé de repartir dès qu'il l'avait atteint, pour découvrir 1 inaccessible; et, dans ce travail, il était en proie à toutes ileurs de l'attente, il avait de fréquentes insomnies ; il éprou- ) cuisantes angoisses. Pas un jour, pas une heure où il pût Test le repos : arrêtons-nous ici. Mais quand vint la vieil- 1 se trouvait avoir recueilli dans sa longue route quelques devenues de jour en jour plus certaines; elles étaient pour nme le fruit de la vie. Il jouissait, en partie du moins, de larté qu'il avait si ardemment poursuivie, et qui, lorsqu'il une, le fuyait. Grâce aux idées justes dont son âme avait o vision, elle s'était rassérénée de plus en plus, à mesure 5 cheveux avaient blanchi.
i que ses sentiments se fussent émoussés par la prolongai son existence. Car, après avoir ainsi décrit ce que la vieilli avait apporté de douceur et de sérénité, il pousse ce cri ue : « Vous affirmez que les sentiments s'émoussent? Moi, très bien que, vivrais-je un siècle, je ne m'accoutumerais à ce qui me révolte aujourd'hui. Mensonges à outrance, îrs d'hommes de proie, défis à la justice, endurcissement iniquité, légèreté dans la cruauté, ricanement dans la harcela sera aussi nouveau, aussi exécrable dans mille ans ourd'hui. » (Applaudissements répétés.)
Dira-t-on qu'Edgar Quinet n'est pas sans avoir fait, dans un de ses ouvrages, un portrait « trop peu sévère » de Napoléon — du premier Napoléon le Petit? [Vifs applaudissements,) Eh bien, c'est dans le jugement qu'il a porté lui-même, depuis, de cette erreur de son pinceau, qu'éclate l'amour de la vérité qui embrasait son âme.
Écoutez : « J'ai voulu faire Napoléon plus grand que nature et plus noble qu'il ne l'a été en effet. Mais mon héros légendaire est retombé sur moi et m'a écrasé de ses débris. Il m'est arrivé ce qui est arrivé à Lucain. L'histoire s'est vengée de lui et de moi en substituant à son César et à mon Napoléon l'implacable vérité.. » [Applaudissements, )
Quelle magnanime déclaration, et comme elle met vivement en relief ce qui, dans le génie d'Edgar Quinet, en est le trait distinctif !
Mais est-il possible que celui qui aime à ce point la vérité n'abhorre pas au même degré tout ce qui n'est pas elle? Il était donc naturel que la superstition et l'hypocrisie eussent dans Edgar Quinet un ennemi inflexible.
Je ne connais rien d'aussi terrible et d'aussi émouvant que sa réponse à cette question qu'il se pose à lui-même dans son dernier livre : « Que faudrait-il pour établir en France la philosophie du désespoir? » Il suffirait pour cela, selon lui, que la France en vînt à subir un régime sacerdotal assez fort pour y étouffer entièrement l'indépendance de l'esprit.
Ceci demande quelques mots d'éclaircissement. [Mouvement d'attention.)
Et d'abord, qu'est-ce que cette philosophie du désespoir dont parle Edgar Quinet?
C'est celle qu'ont prêchée de nos jours, en Allemagne, Shopenhauer et Hartman ; c'est celle qui part de ce point de vue que la création a été, de la part du créateur, un acte de déraison ; que le monde est une œuvre de misère ; que l'amour, l'amitié, les joies de la famille, les jouissances demandées à l'art ou à la science sont de pures illusions, pis que cela : des déceptions douloureuses; c'est celle qui professe l'horreur de l'existence, l'ennui de vivre, le dégoût de toute chose, l'aspiration au néant ; c'est celle qui proclame comme le résultat suprême auquel doit tendre la sagesse l'anéantissement de l'individu et du monde ; c'est celle enfin qui ressort de la religion de Bouddha, la plus répandue cependant qui soit sur la terre.
je la philosophie du désespoir ou , en d'autres termes , la ine du nihilisme, soit le dernier mot de la philosophie alide, au milieu de ce qu'Edgar Quinet appelle a les ivresses Allemagne nouvelle » , cela l'étonné ; mais il a beaucoup s de peine à comprendre que le nihilisme forme le fond de ligion des bouddhistes de l'Inde. Et pourquoi? Parce qu'il de cette désolante doctrine comme le seul refuge laissé aux fibrables victimes du brahmanisme, c'est-à-dire de cette en qui, non contente de diviser la société en castes : caste rahmanes ou prêtres, caste des guerriers, caste des commeret des agriculteurs, caste des artisans et des ouvriers, conie à l'état d'animaux immondes toute une classe d'êtres hu- 3, la classe infortunée des parias, et consacre, dans ce qu'il plus étouffant, le despotisme sacerdotal des brahmanes, >tisme dont on ne saurait mieux décrire l'action abrutisqu'en rappelant ces fêtes de Djaguernat, pendant lesquelles 3yait des milliers de malheureux se précipiter et se faire er sous les roues du char sacré qui portait la statue du dieu n ! (Sensation.)
Dmment se soustraire à une domination de ce genre ? Nier les dieux à la fois, empêcher le retour aux croyances ânes en faisant le vide autour de l'âme humaine, et, plutôt ie continuer à subir une religion d'esclaves, embrasser le t, tel est, selon les propres expressions d'Edgar Quinet, rt qu'a fait l'extrême Orient pour secouer le joug sacerdotal ; t le tragique remède auquel ont eu recours, pour se délivrer mal immense, les quatre cent cinquante millions de disciples >nt suivi Bouddha ; et telle serait la conséquence dernière établissement, s'il était possible, d'un brahmanisme occiden- < Un brahmanisme occidental, écrit Edgar Quinet, produiin bouddhisme occidental. Des peuples entiers, désespérés, lissant l'existence, pourchassés par le prêtre, se plongeraient le néant. Ce serait pour eux la grande délivrance. » {Mouve-
t bien, mes chers concitoyens, n'avais-je pas raison de vous qu'il n'y avait rien de plus émouvant, de plus terrible, que la e adoptée par Edgar Quinet pour attaquer les prétentions rbantes de l'esprit sacerdotal et enraciner dans les âmes la ite de ses envahissements ?
e m'arrête. Je n'ai que trop longtemps retardé le plaisir que aurez à entendre noon éloquent ami. Mieux que je ne l'aurais
pu faire, il vous montrera les divers aspects de ce beau génie : Edgar Quinet. Moi, je n'ai voulu que saluer en passant, dans Fauteur de VEsprit nouveau, un illustre amant de la vérité — celui qui a dit des époques de sa vie qu'elles avaient été « une ascension vers la lumière ». {Applaudissements répétés.)
Centenaire de Jean- Jacques Rousseau.
Conférence du 14 juillet 1878.
Mes chers concitoyens,
Jean-Jacques Rousseau représente le peuple, » a dit mon re ami Victor Hugo. Il a dit vrai. C'est bien le peuple en effet dans le dix-huitième siècle, Jean-Jacques Rousseau a repré-
Ta représenté, non seulement par ses écrits, mais par ses rances. Comme les hommes du peuple, il a demandé au traie ses mains le pouvoir de vivre. Comme eux, il a eu à s'iner de son lendemain; comme eux, il a été quelquefois en ; de sa nourriture et de son gîte. Et même il a représenté
qui, tombés ou poussés dans le gouffre de la pauvreté, en îent le fond. De quelle humble condition n'a-t-il pas connu umiliations et les amertumes? Car il a été un vagabond, cet t supérieur; car il a été presque un mendiant, ce grand ne; et il est telle période de sa vie qui fait partie de la poite histoire des misérables. {Sensation profonde.) ussi, combien peu il fallut pour l'émouvoir àjamais en faveur ;ux qui souffrent !
n jour, épuisé de fatigue, il entre chez un paysan. Il a faim. >oif. Le paysan, que tourmente la crainte des collecteurs et commis, n'apporte d'abord que du lait et du pain d'orge, ndant, rassuré peu à peu par la physionomie du voyageur, il isarde à ouvrir une petite trappe, descend, et revient avec un pain de pur froment, une bouteille de vin et un jambon. H ait son vin, à cause de l'impôt des aides ; il cachait son
pain, à cause de l'impôt de la taille, et il aurait été perdu si Ton eût pu se douter qu'il ne mourait pas de faim.
Cette révélation soudaine fit sur Rousseau une impression qui ne s'effaça plus. « Là, dit-il, fut le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs. » (Applaudissements.)
A partir de ce moment, sa voie fut tracée.
Déplorable jouet d'une destinée qui, depuis l'enfance jusqu'aux extrêmes limites de l'âge mûr, le traîna saignant à travers toutes les épreuves de la vie, tour à tour clerc de greffier, apprentigraveur, travailleur ambulant, musicien, laquais, précepteur, secrétaire d'ambassade, commis, caissier, copiste de musique, il n'avait pas moins de trente-sept ans lorsque le démon de son génie s'empara de lui.
Quelle route allait- il prendre?
11 avait à se décider entre deux doctrines — qui ne sont pas encore conciliées, mais qui le seront un jour : — l'une, fondée sur le droit individuel; l'autre, sur le droit social; l'une, donnant le beau nom de liberté à la souveraineté du moi; l'autre, disant aux hommes : Partout où l'égalité et la fraternité ne sont pas, la liberté n'est que la loi du plus fort. [Vifs applaudissements.)
Que la première de ces deux doctrines ait été, au dix-huitième siècle, celle de la bourgeoisie, cela devait être. La bourgeoisie avait l'instruction, qui manquait, en général, aux nobles, et les instruments de travail, qui manquaient aux prolétaires; elle avait tout ce qui dispense de la nécessité de l'association et rend l'homme capable de se suffire. 11 était donc naturel qu'elle songeât seulement à déblayer la route ouverte devant elle, et qu'elle se bornât à vouloir :
La liberté de l'esprit, contre les prêtres;
La liberté politique, contre les rois;
La liberté d'industrie, contre les monopoleurs.
C'est ce que demandèrent et conquirent pour elle Voltaire, Montesquieu, Turgot, tous les encyclopédistes.
Mais ne fallait- il rien de plus à ceux qui, pauvres et ignorants, ne pouvaient avoir de force que par l'union, et pour qui la liberté dans l'isolement, c'était la mort?
A ceux-là il fallait, pour qu'à leur égard la liberté ne fût pas un despotisme hypocrite, l'égalité, qui est le lien des intérêts, et la fraternité, qui est le lien des cœurs.
1 bien, ee fut la cause de ceux-là, la cause des damnés de la
que Jean-Jacques Rousseau épousa avec une puissance >tion prodigieuse et servit avec une éloquence inconnue à son . (Applaudissements.)
i sait par quelle sortie contre les sciences et les arts il débuta la carrière littéraire. De son premier discours on ne dira s rien de mieux que ce passage d'une lettre de Voltaire à seau, datée du 30 août 1755 : « Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, elles la consolent, et elles vous servent, mon-
dans le temps que vous écrivez contre elles. Vous êtes le Achille, qui s'emporte contre la gloire. »
est certain que la thèse soutenue par Rousseau dans ce urs est absolument inadmissible, pour peu qu'on y voie autre î qu'une forme paradoxale donnée à la censure de la civilisafausse et corrompue qui l'entourait. Mais s'il affrontait, sur ne de l'opinion, d'où elle dictait ses lois, l'intelligence ellee, c'était pour lui demander compte de la manière dont elle jusqu'alors exercé son empire. Dans l'aristocratie de l'inlelce, il dénonçait, selon ses propres expressions : « l'inégalité duite parmi les hommes par la distinction des talents et issement des vertus. » A la manière d'Alceste, il exagérait, jxcès d'indignation et pour frapper fort.
redoubla dans son discours sur l'Origine et les fondements Inégalité parmi les hommes. Là aussi, il s'armait du paradoxe ne d'une massue contre les vices de son temps. Lorsqu'il it contraster avec le raffinement des sociétés modernes et les j formes de leur esclavage l'existence grossière, mais indélante, de l'homme des bois, croit-on sérieusement que ce fût * ramener le monde à la sauvagerie? Non, non; c'était pour trer à la société de son temps combien elle se trouvait éloi- \ de son but; c'était pour l'accuser d'avoir substitué une inéé de convention à cette inégalité naturelle dont elle devait, n faire disparaître, au moins adoucir les aspérités, mmense fut la sensation produite par ces anathèmes inat- Lus, et on le comprendra si l'on se rappelle ce qu'était en France Dciété au dix-huitième siècle.
Un roi était considéré et se considérait comme un être d'une ice à part. Lors de la dernière maladie de Louis XV, le médecin ry ayant employé dans ses prescriptions le mot il faut, le narque fut indigné, et on l'entendit murmurer d'une voix moute : « Gomment ! il faut ! il faut I »
La mort elle-même ne lui semblait pas avoir droit de commandement sur lui. (Applaudissements.)
C'est un fait avéré, dit Chamfort, que Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, et lui ayant pris la main, s'avisa de compter les doigts et s'écria tout étonnée :
« Comme c'est singulier! vous avez cinq doigts? autant que moi? » (Rires et applaudissements.)
Voilà dans quelles idées on élevait princes et princesses !
Quant à la noblesse, il va sans dire qu'elle avait l'insolence de son rôle. Quel rôle? Il a été parfaitement caractérisé par Chamfort :
« La noblesse est un intermédiaire entre le peuple et le roi, comme le chien de chasse entre le lièvre et le chasseur. » (Rires et applaudissements.)
Et il était partout, ce sentiment d'inégalité dont je parle. Pas plus que la noblesse, la bourgeoisie n'y était étrangère ; et, chez elle, il se trahissait jusque dans la diversité des nuances du costume.
Au fond de sa boutique, le marchand trônait en souverain sur une forme qui dominait les autres sièges, la tête ornée du genre de perruque qui indiquait son rang dans la hiérarchie des jurandes. Le tailleur devait se contenter d'une perruque terminée par une seule boucle; l'orfèvre s'en permettait deux; l'apothicaire s'enorgueillissait d'en avoir trois, et le maître perruquier était condamné à deux simples tours. (Rires.)
Encore si l'inégalité ne s'était affirmée que par des distinctions frivoles ! Mais, où elle se faisait cruellement sentir, c'était dans la répartition des biens et des maux. En haut, plaisirs sans frein; en bas, misère sans bornes. Pendant que les privilégiés, nobles ou prêtres, possédaient la moitié du royaume, dévoré par eux, un million deux cent mille mendiants promenaient d'un bout à l'autre du pays leurs ulcères et leurs guenilles. Ils avaient commencé par faire horreur, ils finirent par faire peur. Dans l'année 1767, on en arrêta cinquante mille ! (Mouvement.)
Les comptes de la maison du roi constatent que la dépense pour la table royale s'élevait à près de quatre millions, ce qui ferait le double aujourd'hui. Or, il résulte d'un arrêt du conseil du roi, rendu en 1700 contre le fermier général Templier, qu'en Bourgogne tout le peuple était réduit, pour se nourrir, à manger.. . oui, à manger de l'herbe. (Mouvement.)
A la Cour on consacrait deux cent mille livres à la nourriture
:vaux dans le temps où des médecins envoyés à Montargîs
observer une épidémie déclaraient que toute la contrée alade d'inanition et ne pouvait être guérie que par une dis- >n de bouillon et de pain.
faisait vivre à grands frais les animaux; on laissait mourir îmes I ( Vive sensation.)
fêtait au milieu d'une Société ainsi faite que Rousseau lan- 1 discours sur l'Origine et les fondements de V inégalité paierai mes, ce discours formidable qui se terminait ainsi :
est contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la se, qu'un enfant commande un vieillard, qu'un imbécile se un bomme sage, et qu'une poignée de gens regorge de uités, tandis que la multitude affamée manque du néces- > (Applaudissements.) lettre de Rousseau à d'Alembert lui fut inspirée par cette
passion de l'égalité qui embrasait son âme. Ici encore, ne portait beaucoup moins sur les spectacles pris en euxi que sur l'abus qui en faisait, à cette époque, des plaisirs à es exclusivement destinés à amuser les loisirs des grands, mt-il donc aucun spectacle? écrit Rousseau. Au contraire, il it beaucoup; c'est dans les Républiques qu'ils sont nés; ans les Républiques qu'on les voit briller avec un véritable fête. » Parlant des spectacles qui ne présentaient qu'afflis images de la servitude et de l'inégalité, il s'écriait : « Peueureux, ce ne sont point là vos fêtes; c'est en plein air qu'il jus rassembler. Donnez les spectateurs en spectacle ; faites îacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en mieux unis. »
isi, Jean-Jacques Rousseau prévoyait et prédisait le moment salle de spectacle par excellence serait la place publique, prenne sa lettre sur les spectacles, on y trouvera, dressé il y ) cent vingt ans, le programme de notre fête du I e * mai, cette
spontanée, si véritablement nationale, où les spectateurs é le spectacle. (Applaudissements.) msseau ne devait point s'arrêter là. Car il appartenait à la
des esprits non seulement critiques mais créateurs, et il ssemblait pas aux gens qui, suivant le mot d'un ancien, t moucher la lampe et n'y mettent jamais d'huile, ous devinez que je vais parler du Contrat social. rand événement que ce livre ! C'était la première fois dans mde que le problèfne social était posé en ces termes : t Trou-
ver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s' unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à luimême et reste aussi libre qu'auparavant. »
Ce problème, Rousseau s'étudiait à le résoudre par la supposition d'un contrat social, dont les clauses, sans avoir jamais été énoncées, lui paraissaient résulter de la nature même de l'acte et qu'il résumait en ces termes : « Chacun de nous met sa personne et toute sa puissance sous la suprême loi de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. »
Dans ce système, plus de chefs d'État inamovibles ; plus d'aristocraties héréditaires ; plus de gouvernants maîtres des gouvernés. La souveraineté déclarée inaliénable, indestructible, inviolable, appartenait au corps social tout entier.
Qui était le souverain? La nation.
Qu'étaient les lois? La déclaration de sa volonté. Qu'étaient les fonctionnaires, grands ou petits? Ses serviteurs. Jamais conception ne fut plus profondément démocratique. Par malheur, Rousseau tomba dans une exagération dangereuse, en affirmant que la volonté du plus grand nombre doit toujours obliger tous les autres. Quoil toujours? Même si elle ordonnait une évidente injustice? Même si elle attentait aux droits de la conscience?
Oh ! sans doute, Rousseau ne l'entendait pas ainsi. 11 partait de ce point de vue que le corps ne peut pas vouloir nuire à tous ses membres, ce qui est vrai. Mais le plus grand nombre n'est pas le corps : il n'en est qu'une partie. L'universalité, disait Rousseau, ne peut pas être injuste, parce qu'on ne l'est pas envers soi-même : c'est encore vrai. Mais la pluralité n'est pas l'universalité. Pour qu'il n'y eût rien, absolument rien à excepter de ce qu'on abandonne au pouvoir du souverain, il faudrait que le souverain fût, non pas une portion plus ou moins grande du peuple, mais tout le peuple. Pour que la souveraineté fût investie de ce droit absolu que Rousseau semble lui conférer, il faudrait qu'elle consistât dans l'unanimité des suffrages, unanimité impossible à réaliser, car la souveraineté du plus grand nombre, qui est la plus légitime des puissances, n'est telle qu'à la condition de ne pas étouffer l'individu, et la tyrannie qui, dans l'état sauvage, s'exerce sous la forme d'un coup de massue, ne serait pas plus acceptable pour s'exercer sous la forme d'un chiffre. ( Vifs applaudissements.)
ïaîtref vous m'avez appris que l'obligation d'obéir à la ! générale dérive d'une convention nécessaire, essentielle rotectrice de la liberté, et hors laquelle il n'y a plus que le nement de la force. Je lui obéirai donc, à cette volonté le, je la respecterai, mais vous m'avez appris aussi que le t indépendant des conventions humaines, et j'ai puisé dans nortels écrits, avec la soif de la vérité, avec la passion de ce, l'inébranlable résolution de ne jamais fermer les yeux lence, cette lumière de l'esprit, de ne jamais étouffer ma ?nce, cette lumière du cœur. Si donc il arrivait que le dese, quel que fût son visage ou son masque, m'ordonnât dre en moi ces deux flambeaux sous peine de mourir, j'en ar vous, Maître, à la honte de céder je préférerais la Vive sensation. — Applaudissements prolongés.) i, le Contrat social n'est pas une conceplion inattaquable; n sacrant le peuple souverain, en mettant au jour un livre >rtit la Déclaration des Droits de l'Homme, et qui fut comme 'ile de la Révolution française, Rousseau aurait fait assez 1 gloire, n'eùt-il fait que cela. Et il fit davantage : de la plume qui lui servit à défendre le peuple contre les rois, il it l'esprit humain contre les prêtres. (Applaudissements.) usseau croyait à l'immortalité de l'âme, comme Voltaire, ait commencé par en douter et qui finit par y croire; mais, 3 Voltaire, il avait horreur de la tyrannie sacerdotale, usseau croyait en Dieu, comme Diderot y crut par moments, taire toujours; mais il niait la nécessité de je ne sais quels tédiaires sacrés entre la terre et le ciel.
;st-ce pas Rousseau qui a dit : « Que d'hommes entre Dieu et
îst-ce pas lui qui écrivait à l'archevêque de Paris : « Est-il pie, si naturel, que Dieu ait été choisir Moïse pour parler à Jacques Rousseau? »
encore : « De tous les rois qu'a eus notre nation, le meilleur seul qui n'ait pas été élevé par un prêtre? » (Applaudisse-
est-ce pas lui qui a poussé ce cri terrible : « Professeurs de >nge, c'est pour abuser le peuple que vous feignez de Tine, et, semblables à ces brigands qui mettent des fanaux sur îueils, vous l'éclairez pour le perdre? » (Applaudissements.) îant à l'intolérance et au fanatisme, il ne resterait plus rien rd'hui de ces fléaux si, pour en délivrer le monde, il eût
suffi de la logique de Rousseau, unie à la verve de Diderot et aux sarcasmes de Voltaire.
Voulez-vous savoir comment Rousseau s'exprime?
« Les doctrines abominables sont celles qui font des fanatiques. »
« Quiconque damne ceux qui ne pensent pas comme lui est l'ennemi du genre humain. »
c Les missionnaires ne me semblent pas plus sages que les conquérants. »
Dans la Nouvelle Eéloïse, Rousseau représente comme le type de toutes les vertus, lui qui n'était pas athée, un athée : le mari de la pieuse Julie, M. de Wolmar. Quelle leçon de tolérance aurait pu valoir celle-là? (Applaudissements.)
Et que n'a pas fait Rousseau pour déshonorer le fanatisme? Rien de pareil aux accents de son indignation, lorsque, dans sa réponse au mandement de l'archevêque de Paris, il rappelle les Albigeois massacrés, la Saint-Barthélémy, les Dragonnades, Anne Dubourg pendu, les habitants de Mérindol et de Gabrières mis à mort, et Calas, l'innocent Galas, expirant sur la roue, après avoir été torturé par le bourreau.
Pratiques superstitieuses, dogmes inintelligibles, inventions mystiques, rien de ce qui offense le bon sens n'échappa aux coups de ce redoutable logicien.
Ah! ils ne se trompaient pas d'adversaire, les dévots du Parlement de Paris, lorsque, accusant l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard d'avoir voulu <c détruire la certitude des miracles, l'infaillibilité de la révélation et l'autorité de l'Eglise », ils condamnaient son livre sur l'éducation à être brûlé par la main du bourreau; et il était bien naturel que l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, s'attaquât à Jean-Jacques, comme l'évèque d'Orléans, M. Dupanloup, s'est, de nos jours, attaqué à Victor Hugo. (Applaudissement répétés,)
On le voit : comme Voltaire, comme Diderot, comme d'Alembert, comme tous les encyclopédistes, Rousseau combattit, dans le xvui e siècle, le grand combat de la raison.
Mais la raison a des bornes! Il est des régions éternellement obscures à rentrée desquelles sa lumière vacille ou s'éteint.
Qu'est-ce que l'homme?
Est-il un être simple ou composé?
Le je ne sais quoi qui dans nous compare et juge les impressions reçues du dehors est-il ou non distinct de la matière?
)ù vient l'univers? A-t-il commencé?
monde est-il un animal immense qui se meut de lui-même, n les planètes ont-elles été lancées par une invisible main sur gente de leurs orbites?
usseau bésite devant ces problèmes. Il ne croit pas les pouésoudre par la seule raison, et c'est par le sentiment qu'il à admettre en métaphysique le peu qu'il admet. « Je n'en en, mais je le sens », telle est la déclaration, cent fois répétée, :>lace dans la bouche du vicaire savoyard. Il ne se lasse pas eler le sentiment au secours de la raison, partout où la raison, lonnée à elle-même, lui parait insuffisante ou impuissante, rtes avait dit : c Je pense, donc je suis. » La philosophie de ;eau revient presque à dire: «Je sens, donc je suis. » Et voilà i lui assigne une place à part dans l'histoire du mouvement sophique de ce grand xviu e siècle.
ais la différence est considérable entre la philosophie du senît et celle des sensations. Par le sentiment, l'homme est actif; es sensations, il est passif. Par le sentiment, il est porté à se idre au dehors et à se prodiguer; par la sensation, au cone, il ramène tout à lui. (Marques d'approbation.) a doctrine des sensations est essentiellement celle de l'indialisme, et c'est celle qui prévalut au xvni e siècle. Rousseau ait-il l'adopter, lui, l'apôtre du droit social? Aurait-il été luie si, avec Gondillac, il n'avait vu dans l'homme qu'une statue nisée, qui, par une série d'impressions reçues de la nature ronnante, s'éveille graduellement à la vie; si, avec Helvétius, ait admis que nos idées et nos jugements sont de simples senns, que nos passions ont pour unique source la sensibilité ique, nos actes pour mobile unique l'intérêt personnel? il maintenant, demanderez-vous pourquoi l'existence de Rousfut si troublée; pourquoi, dans ses dernières années, il se poursuivi par la haine du genre humain, et comment il fut luit à laisser tomber de sa plume découragée cette ligne déchie : « Me voici seul sur la terre » ; et comment on a pu mettre oute un instant s'il ne s'était pas délivré de ses maux par un ide, lui qui avait écrit contre le suicide des pages d'une incomible beauté?
^a vérité est que cet homme extraordinaire, qui vécut si malreux et qui mourut désespéré, semblait fait pour toutes les s que donnent le goût des plaisirs tranquilles, le culte de la ire et l'amitié.
Et d'abord, ce qui plus que toute autre chose pouvait servir à charmer sa vie, ce fut la musique. Elle le passionnait, et il eut raison de choisir pour cachet une lyre. Son Devin du village, joué deux ans après la publication de son discours sur les sciences et les arts, fit l'effet d'une tendre mélodie succédant à un coup de tonnerre. Elle contenait donc de bien étranges secrets, cette âme d'où sortaient, après des accents si mâles, des accents si doux? Jean-Jacques assistait à la première représentation. Voici comment il rend compte de l'impression ressentie : « J entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges, et qui s'entredisaient à demi voix : Gela est ravissant, il n'y a pas un son là qui ne parle au cœur. Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas seul à pleurer. »
Autre source de pures jouissances que Rousseau portait en lui : le sentiment de la nature.
La nature! qui jamais l'aima plus profondément et sut mieux la peindre? Gomment penser à Jean- Jacques sans le voir monter avec M me de Warensaux Charmettes, et s'arrêter, ravi, devant une pervenche; sans être transporté en esprit au haut de la colline sur laquelle, par un beau jour d'été, aux rayons du soleil levant, au centre d'un délicieux paysage, le vicaire savoyard fit sa profession de foi , sans entendre le rossignol qui vint saluer, à la fenêtre de l'Ermitage, la nuit même de son arrivée, l'hôte de M me d'Epinay ; sans le suivre dans ce bosquet d'Eaux-Bonnes, où, sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, il osa dire enfin à M me d'Houdetot l'amour sans espoir qui l'agitait?
• Sainte-Beuve a eu raison d'appeler divines les pages où Rousseau décrit son séjour à l'île Saint-Pierre. Oh! avec quelle émotion l'auteur des Rêveries peint les extases que lui causaient la voix des torrents mêlée au cri des aigles, et ses explorations de botaniste, et ses promenades paresseuses sur le lac de Bienne, et ses allées et venues au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicairesl Comme il s'attendrit au souvenir de cette petite chambre qu'il emplissait de fleurs et où son bonheur était de n'avoir pas d'écritoire !
Or, notez bien que dans cette âme ouverte aux mélancoliques délices de la contemplation, il y avait place pour la gaieté. Rousseau, chose à remarquer, était né joyeux. On s'en apercevrait, s'il ne l'avait dit lui-même, à la manière, si charmante et si comique,
il se moque du pauvre Jean-Jacques, en racontant, dans les usions, les déconvenues musicales de sa jeunesse et son enthoue d'alors pour le fameux Venture. (Sourires.) li parlé de l'amitié : jamais homme ne fut plus capable que eau d'en savourer les douceurs. C'est en pensant à M me d'Houet à Diderot qu'il a écrit : « L'amour et l'amitié sont les deux . de mon cœur. » On sait quelle trace enflammée M me d'Houlaissa dans sa mémoire et qu'il fut inconsolable de l'amitié derot perdue. Il mérita, même à l'époque de sa maladie île, que le vénérable Georges Keith, maréchal d'Ecosse, lui sàt une lettre qui portait cette suscription caractéristique et ante : « A mon fils Jean-Jacques, le bon enfant. » ais alors revient la question, la tragique question : Pourquoi si malheureux et eut-il tant d'ennemis? Pourquoi? Parce eion la très juste remarque de M. Jules Levallois, on n'essaye npunément de renouveler une société, d'ébranler un monde, [uoi? Parce que l'idéal de Rousseau n'était pas celui de ses mporains; parce qu'il fut, dans son siècle, le représentant siècle à venir; parce qu'en prenant, avec la résolution d'y fidèle à tout prix, cette noble, mais redoutable, devise : con- • sa vie à la vérité , vitam impendere vero, il dut avoir le sort îs les précurseurs, qui est d'être martyrs de leur propre génie. )n que Rousseau ait été entièrement méconnu par son siècle, vres furent dévorés, grâce à la magie de son style. La curioinon l'admiration, poussa de hauts personnages à aller visiins son humble réduit le prodigieux écrivain qui copiait de la [ue pour vivre. Le prince de Gonti, le maréchal de Luxem- *, aspirèrent à l'honneur de le protéger.». Ils n'avaient pas du gronder au fond du Contrat social le bruit sourd de la lution! (Sensation.)
faut dire aussi que, parmi les hommes de lettres, il s'en trouva e génie de Rousseau jeta dans une sorte d'enivrement. Un 1 est conduit par Dussaulx chez le célèbre auteur de la Métro- ?, dont c'était la fête, et qui était alors presque aveugle. . i nièce de Piron n'a pas plus tôt aperçu le visiteur attendu ie pousse un grand cri : Le voilà! le voilà! — Qui donc? dele l'oncle, violemment ému; est-ce Jean -Jacques? — Oui, lui.
ces mots, Piron bondit sur son siège, cherche en tâtonnant in de Rousseau, la saisit, la presse contre sa poitrine et s'é-
Louis Blanc. — Discours. 21
c Mes vœux sont exaucés! La mort peut venir maintenant! »
Mais ce fut surtout le cœur des femmes que gagna Fauteur de la Nouvelle Héloïse. Les noms de M mo Verdelin, de M me de La Tour Franqueville resteront, dans la postérité, indissolublement unis à celui de Jean-Jacques, de ce Jean-Jacques qu'une femme de génie, George Sand, a, de nos jours, appelé « l'immortel ami ». Hélas ! elle manque à cette fête. [Applaudissements.)
Rien de surprenant dans le succès de la Nouvelle Héloïse auprès des femmes. Elles y trouvaient, non pas seulement les luttes de l'amour illégitime, ses transports, ses déchirements, ses cuisants regrets retracés avec une éloquence de feu, mais encore les fautes de l'amante rachetées par les vertus et les remords de l'épouse, ce qui fait la faiblesse de la femme disparaissant devant ce qui constitue sa grandeur, et l'innocence, après avoir péri dans le délire de la passion, ressuscitant dans la maternité. (Applaudissements répétés.)
Les malheurs de Rousseau ne furent pas sans compensation : furent-ils exclusivement son ouvrage?
Imaginez un homme à la fois rude et affectueux, timide et fier, sincère contre tous et contre lui-même, un homme en qui Terreur ne serait que l'exagération de la vérité en colère, la méfiance que de la tendresse effarouchée, la haine que de l'amour aigri. Eh bien, cet homme, Molière, au dix-septième siècle, l'avait appelé le Misanthrope ; au dix-huitième siècle, il s'appela Jean- Jacques Rousseau. (Applaudissements.)
Or, qu'on se rappelle ce qu'il y eut de très réel dans les maux dont l'existence de Jean-Jacques Rousseau fut remplie, et l'on reconnaîtra que les soupçons et la mélancolie qui furent le tourment de sa vieillesse n'eurent pas leur unique source dans l'excès d'un orgueil ombrageux ou d'une sensibilité morbide. Sans parler ici de Thérèse, son indigne compagne, qui était là, l'isolant pour le mieux dominer, excitant ou entretenant ses défiances, ne fut-il pas en butte à des inimitiés également implacables, quoique en sens contraire? Ce n'est pas assez qu'il soit censuré par la Sorbonne, dénoncé par l'archevêque de Paris et déclaré impie par le Parlement; qu'il soit décrété de prise de corps; que son livre d'Emile soit brûlé par la main du bourreau ; qu'il soit chassé de France, chassé de Suisse, et que, poursuivi d'asile en asile par la haine d es prêtres et des robins alliés aux prêtres, il coure risque de n'avoir pas une pierre où reposer sa tête : « Ceux-là mêmes de qui il attendait secours, protection, ou du moins tolérance, se liguen
CENTENAIRE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU 3*fr
lui. Les habitués du salon de d'Holbach se concertent pour •ier. Irrités de n'avoir pu s'imposer à lui, les encyclopédistes tent au ban du monde littéraire. Duclos et Buffon, sesadmis, ne le défendent qu'à voix basse. Grimm, qui lui devait ui enlève Diderot, dont l'amitié lui était plus chère que la ifin, Voltaire, qu'il aurait aimé si Voltaire l'avait voulu, re dont il ne parla jamais qu'avec admiration, et pour la duquel il s'empressa de souscrire, Voltaire... Je n'achève
Qu'ils soient réconciliés par nous, ces deux grands es! (Vive sensation et applaudissements prolongés.) quelle destinée que celle de Rousseau, quand on la compare
du patriarche de Ferney acclamé par la foule, encensé par îs littérateurs en renom, courtisé par les princes, adulé par s, régnant sur son siècle du fond d'une retraite enchantée, ix jusqu'à la fin de sa longue carrière et assistant, à la veille urir, aux fêtes de son immortalité I
nous étonnons pas de ce contraste. Voltaire était le grand te dont le dix-huitième siècle avait besoin, {Applaudissements*)
nous en plaignons pas non plus. Il est juste que ceux qui ntelligence de leur époque, qui en personnifient avec éclat 1 dan ces t et qui la conduisent, soient en la conduisant portés le. Mais que ceux-là aient du moins leur part des hommages postérité, qui eurent la gloire de pressentir l'aurore de jours surs et le courage d'en saluer d'avance la venue. Car enfin, ;e rien que de parler haut et ferme, quand on a contre soi le sèment de l'opinion ; que de s'attaquer aux forts, par qui st sûr d'être écrasé, au profit des faibles, qui ne vous cornent pas ou qui vous ignorent; que de marcher vers la jusans regarder si l'on est suivi, et de servir les hommes,
au bruit de leurs malédictions. (Acclamations,) usseau commit des fautes, sans doute, et lamentables. Qu'a-
au blâme dont il les a frappées dans le livre où il les dévoile, charmant et désolant, où, par un efFort de sincérité qui t jamais d'exemple et qui n'aura pas d'imitateur », il a déé d'une manière si saisissante la vérité de ce mot de Pascal : homme se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante. » lis convenons que ses détracteurs contemporains eurent jeu : l'arme dont ils se servirent contre lui, il l'avait forgée eux. (Cestvrail)
, du moins, ils n'avaient pas grossi de tant d'injustes reproa liste des justes reproches qui lui peuvent être adressés !
Mais voyez jusqu'où va Fart de dénaturer les choses. Lorsque Rousseau revint d'Angleterre en France, comme il passait par Amiens, il lui arriva de dîner avec Gresset, l'auteur de Vert-Vert. Ils ne s'étaient jamais vus, raconte M. Renouard, et ils se quittèrent fort contents l'un de l'autre. En sortant, Rousseau dit à Gresset : t Je suis persuadé qu'avant de m'avoir vu vous aviez de moi une opinion bien différente; mais vous faites si bien parler les perroquets, qu'il n'est pas étonnant que vous sachiez apprivoiser les ours. » C'est ce mot, si obligeant, qu'on a transformé en cette boutade grossière : « Vous avez pu faire parler un perroquet, mais vous ne pourrez pas faire parler un ours. »
Non, Rousseau ne fut pas impeccable ; mais l'histoire doit à la vérité de reconnaître qu'il racheta ses faiblesses par beaucoup de vertus; qu'il poussa le désintéressement jusqu'à l'héroïsme; qu'il fut toujours prêt à se priver du nécessaire, lui, qui était pauvre, pour nourrir les pauvres ; que son âme ne connut pas la jalousie et fut fermée au ressentiment; qu'il eut des amis qui, après s'être brouillés avec lui, ne purent parvenir, même en le déchirant, à l'empêcher de les aimer; que lui, si prompt à s'accuser de tout ce qu'il fit de mal, a souvent et volontairement omis de dire ce qu'il fit de bien; qu'il n'a rien dit, par exemple, du testament dans lequel, en 1737, il légua tout ce qu'il possédait à M me deWarens, et enfin, que, s'il s'égara au point d'abandonner ses enfants à la charité publique, il expia cette faute horrible par des remords dont les lignes suivantes de Y Emile expriment bien l'amertume poignante et la profondeur : « Celui qui ne peut remplir le devoir de père n'a point le droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé. »
Ce n'est pas, d'ailleurs, sur tel ou tel acte de leur vie privée qu'il faut prendre la mesure des esprits supérieurs. Ils ont deux existences : l'une par laquelle ils se confondent avec le reste des hommes, l'autre par laquelle ils s'en distinguent ; l'une qui disparaît dans le vaste océan des vies particulières, l'autre qui forme une partie essentielle de la vie générale ; l'une qui leur appartient à eux et à leurs proches, l'autre qui appartient à l'humanité. Eh bien, c'est de la seconde, surtout, qu'ils nous doivent compte. Les grands hommes d'Etat nous doivent compte de leur politique ; les
nds orateurs de leurs discours ; les grands écrivains de leurs es.
Ouvrons donc les livres de Rousseau pour le juger. Est-il une idée généreuse qu'il n'ait servie dans ses ouvrages, loble sentiment qu'il n'ait glorifié, une injustice qu'il n'ait flé- , un devoir social ou de famille dont il n'ait, avec une élonce souveraine, recommandé l'accomplissement ? il Emile n'est-il pas un livre de morale encore plus que d'édu- ™?
Souvenez-vous du langage que l'auteur de la Nouvelle Béloîse mrler à l'amour, dans un siècle de fade galanterie, de corion raffinée ou de débauche ?
Test Rousseau qui a rappelé le3 mères au devoir d'allaiter 3 enfants. (Très bien! Très bien!)
l'est lui qui, le premier, a proclamé l'égalité de l'homme et \ femme. (Applaudissements.)
l'est lui qui, défenseur de l'enfance, a mis fin à cet esclavage nouveau-nés : l'emmaillottement. (Applaudissements.) l'est lui qui, faisant entrer dans l'éducation l'apprentissage métier manuel, a inauguré le système de l'enseignement pro- )nnel et réhabilité le travail. (Applaudissements.) on influence, qui s'était exercée dans diverses directions, a lans toutes, très considérable.
hilosophe, il a puissamment contribué h la réforme des mœurs, crivain, il a fondé la brillante école littéraire d'où sont sortis ardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamennais, M me de , George Sand.
ubliciste, il a préparé la Révolution française. e Contrat social avait paru en 1762. En 1770, paraît le «Sy«de la nature, où la royauté de droit divin est vivement priée lie. Dans la même année, l'auteur de Y Histoire politique et \ophique des deux Indes s'indigne de voir « des milliers nmes conduits par une douzaine d'enfants armés de petits is appelés sceptres » Ah ! Ton était déjà loin du temps où Volavait affirmé que « la cause des rois était celle des philoso- » . Le Contrat social portait ses fruits. La Révolution appro . Elle arriva.
le arriva, et vous pouvez lire sur ces murs par quels hon- , par quels hommages, par quelles pompes triomphales, elle tta envers Jean-Jacques Rousseau « la dette des Français et mmanité ».
Rousseau, qui descendait d'une famille française, était en effet créancier de l'humanité, patrie de tous les grands hommes, et il Tétait plus particulièrement de la France, à laquelle il avait voué une affection filiale. « Le cœur me battait de joie, écrit-il dans les Confessions, aux moindres avantages de la France, et ses revers m'affligeaient comme s'ils fussent tombés sur moi. » Enfant de Genève, qui le vit naître, Rousseau est aussi enfant de la France, qui lui a donné un tombeau. C'est un lien de plus entre les deux Républiques, et la France est heureuse d'avoir cette nouvelle occasion de tendre la main à la Suisse. (Applaudissements.)
Un mot encore, et j'ai fini.
La Révolution venait de si loin ; tant d'efforts intellectuels, tant d'injustices, tant de souffrances, avaient contribué à la rendre inévitable, qu'il est impossible de déterminer exactement la part de tels ou tels hommes dans les causes qui l'amenèrent. Il est certain, toutefois, qu'on y retrouve la trace brûlante des deux doctrines qui furent représentées, dans le dix-huitième siècle, l'une par les encyclopédistes, l'autre par Jean-Jacques. La première, celle de la souveraineté du moi, domina* dans l'Assemblée constituante ; elle inspira plus tard les Girondins. La seconde domina dans la Convention ; elle inspira les Montagnards.
Les déchirements qui résultèrent de leur antagonisme, qui ne voudrait pouvoir les oublier?
Et pourtant, les deux conceptions se complètent l'une l'autre, loin de se contredire.
Mais la Révolution avait déchaîné des passions qui, mêlant leur aigreur à la lutte des idées, eurent pour effet de les outrer et de les obscurcir. Entre les Girondins et les Montagnards il y eut le même malentendu funeste qui avait existé entre Voltaire et Rousseau, malentendu dont Voltaire sentit par moments l'absurdité, témoin cet admirable mot échappé à sa pénétration : < Jean- Jacques et moi, nous sommes comme saint Pierre et saint Paul. »
Et nous, mes chers concitoyens, pourquoi laisserions-nous le souvenir de ceux qui nous ont faits ce que nous sommes jeter le trouble dans nos rangs? Pourquoi nous fatiguerions-nous à chercher ce qui nous divise, quand il nous serait si facile de trouver ce qui nous rapproche? Pourquoi nos efforts ne tendraient-ils pas à hâter le moment où la démocratie sera vraiment semblable au soleil, qui brille pour tout le monde? (Marques unanimes d'approbation.)
Oui, vous fûtes comme saint Pierre et saint Paul, constructeurs immortels de l'ordre nouveau»
Qu'importe que, partis de points de vue différents, et trompés par cette différence, vous n'ayez pas bien su vous-mêmes jusqu'à quel point vous avez travaillé à une œuvre commune ? Nous le savons, nous, l'ayant appris à la lueur des flambeaux par vous allumés. Soyez donc réunis dans notre admiration ; soyez réconciliés à jamais dans notre reconnaissance ! Vouloir cela est de tous les hommages que nous vous pouvons rendre le plus utile à l'humanité et le plus digne de vous. (Acclamations et applaudissements répétés.)
Exposition ouvrière.
Distribution des récompense». — ÎO novembre 1878.
Mes chers concitoyens,
Il y a quelques jours, dans une fête, prélude de celle-ci, mon honorable ami, M. Engelhard, disait, en parlant des ouvriers lauréats : c Nous leur donnerons des diplômes qui vaudront mieux que les titres de noblesse de l'ancien régime ».
Pour les obtenir, en effet, il a fallu travailler longtemps, travailler vaillamment; et si Ton demandait ce qu'ont fait pour recevoir une pareille récompense ceux qui en furent jugés dignes, personne assurément ne serait autorisé à répondre, comme Beaumarchais parlant des nobles : c Ce qu'ils ont fait? Ils ont pris la peine de naître! » (Applaudissements )
Et ces diplômes n'auront pas seulement une grande valeur morale : ils auront aussi une valeur historique ; ils rappelleront qu'en Tannée 1878 un événement mémorable, l'Exposition universelle, a servi de point de départ à l'exécution d'une noble idée : l'Exposition collective ouvrière. (Très bien!)
Comment parler de la seconde sans dire quelques mots de la première?
Vous n'ignorez pas, mes chers concitoyens, ce qu'a été l'Exposition universelle. Jamais la France n'avait donné de sa puissance pacifique un plus surprenant témoignage. Pendant le siège de Paris, au plus fort de nos désastres, un manifeste parut qui se terminait ainsi : « La gloire n'est pas tant de vaincre que d'être
invincible »; et par cette expression « être invincible », l'auteur du manifeste entendait le pouvoir de supporter sans trouble la défaite, de la réparer, d'y puiser une vigueur et une vie nouvelles.
Pour vaincre sur les champs de bataille, il suffit, bien souvent, d'avoir de son côté la supériorité du nombre, celle des engins guerriers, l'avantage du terrain, que sais-je? quelquefois, c'est assez de la protection du hasard. Mais pour ne pas plier sous la défaite, pour ne jamais fléchir, pour ne jamais désespérer, pour regagner par le travail ce qu'on a perdu par la guerre, pour lasser la fortune adverse à force de lui résister, pour la dompter à force de le vouloir, il faut une réunion de vertus peu communes et des efforts du caractère le plus élevé. (Applaudisments.)
Eh bien, la France doit à ses malheurs d'avoir senti la nécessité de ces effort^ et embrassé le culte de ces vertus. Elle avait prouvé de reste, en d'autres temps, qu'elle savait vaincre : il lui restait à prouver qu'elle sait aussi être vaincue. Elle avait acquis toute la gloire que peut donner le déploiement de la force : il lui restait à acquérir la gloire, moins bruyante mais plus réelle, que donne la pratique de la sagesse. (Applaudissements.)
Lorsque, après la catastrophe militaire de Sedan, si horriblement complétée par la trahison d'un homme dont un sentiment de pudeur arrête le nom sur mes lèvres, la France, envahie, accablée, paralysée, à moitié conquise, se cherchait, pour ainsi dire, sans se trouver; lorsque Paris, investi de toutes parts, semblait retranché du monde ; lorsque, dans la ville des villes, réduite aux abois et bombardée, nous étions condamnés à sauver du ravage des obus nos bibliothèques, nos musées, nos laboratoires; lorsqu'il nous fallait boucher avec des sacs de terre les fenêtres du Louvre, casemater nos tableaux, cuirasser nos sculptures, matelasser les trésors de l'art et les merveilles de l'industrie, qui jamais aurait dit qu'au bout de quelques années nos chemins de fer se couvriraient de trains de plaisir, et que dans Paris, redevenu la cité européenne par excellence, la capitale du cosmopolitisme, le centre de la vie universelle, les étrangers viendraient, de tous les points du globe, admirer l'éblouissant assemblage de tout ce qui atteste la grandeur du génie humain? (Vive sensation.)
Ainsi ont été démenties les sinistres prédictions des ennemis de la République. A les entendre, il était impossible qu'à l'étranger on n'accueillît pas par un éclat de rire l'idée d'une Exposition universelle dans notre France républicaine. Était-ce quaud le sang de
la France coulait encore par tant de blessures, qu'elle pouvait faire convenablement les honneurs de chez elle? Et puis, les peuples en étaient-ils à apprendre que l'industrie, les arts, le travail, la paix, avaient dans la République une ennemie mortelle? Quelle folie de croire que le monde apporterait ses richesses sur un volcan?
Oui, tel était le langage des ennemis de la République : vous savez ce que le monde a répondu I {Bravos.)
Et maintenant, mes chers concitoyens, applaudissons-nous d'avoir vu naître, à côté de cette Exposition universelle, si riche, si éclatante, une autre Exposition infiniment plus modeste sans doute, mais digne à tous égards de nos sympathies.
Quiconque a visité l'Exposition ouvrière a dû être frappé de la beauté des produits exposés, du caractère d'utilité qui les distingue, du génie inventif dont ils portent l'empreinte. Et comment se défendre d'un sentiment de respect lorsqu'on songe que ces pièces d'une exécution si remarquable ont été pour la plupart, ainsi que je l'écrivais naguère, exécutées à l'aide d'instruments imparfaits, hors de l'atelier, après la journée de travail, dans des heures prises sur le temps du repos et comme disputées aux joies de la famille? (Très bien! très bien!)
Remercions le conseil municipal, le conseil général et la Chambre des députés d'avoir encouragé une telle entreprise.
Pour la bien juger, pour en bien connaître la signification sociale, pour en apprécier la portée, il faut s'élever à certaines considérations générales sur lesquelles vous me pardonnerez, je l'espère, d'appeler votre attention.
Mon collègue et ami, Alfred Talandier, a eu occasion de citer, dans un de ses discours, ce mot de M. Gladstone: « Le dix-neuvième siècle est le siècle des ouvriers».
M. Gladstone avait raison, s'il voulait dire par là que le dixneuvième siècle est celui où, pour la première fois, la question sociale a été solennellement posée, et où les souffrances de l'ouvrier, ses aspirations, ses revendications, ses droits, son avenir, sont devenus la préoccupation dominante de tout généreux esprit ; mais combien M. Gladstone se trompait s'il voulait dire que l'ouvrier est arrivé, de nos jours, à la terre .promise!
Ah! c'est de nos jours, au contraire, que le travailleur manufacturier a vu se dresser devant lui un rival qui ne pense pas, qui ne sent pas, qui ne souffre pas, qui n'a jamais faim, qui ne se lasse jamais, et dont la puissance est telle que contre lui la lutte est impossible : le travailleur mécanique {Mouvement) ; c'est de nos
jours qu'il y a eu des machines pour forger, pour laminer le fer et la fonte, pour transporter par terre et par eau voyageurs et marchandises, pour labourer le sol, pour battre le grain, pour faire du papier avec des chiffons, pour faire des étoffes avec du coton, du chanvre ou du lin ; c'est de nos jours qu'un ingénieur anglais, M. Fairbairn, a montré comme quoi les 3,050,000 chevaux-vapeur employés de l'autre côté de la Manche, en 1865, équivalaient au travail de 76 millions d'ouvriers, ce qui, en évaluant à 5 millions le nombre des familles anglaises, donnerait à chacune d'elles quinze esclaves aux muscles d'acier, incessamment mis en mouvement par la houille, et infatigables. (Vive sensation.)
Donc, au lieu de dire : « Le dix-neuvième siècle est le siècle des ouvriers », il semble que M. Gladstone aurait pu dire avec plus de raison : c Le dix- neuvième siècle est le siècle des machines. » (C'est vrai! Très bien!)
Et certes, il n'y aurait qu'à s'en féliciter, si les hommes étaient unis parles liens de l'association, si lsT solidarité des intérêts était réalisée. Car alors une machine nouvelle ne serait pas entre les mains de son possesseur breveté une massue bonne à écraser ses compétiteurs ; la transformation incessante du capital circulant en capital fixe ne diminuerait pas de plus en plus le fonds qui se distribue en salaires; produire autant avec moins d'efforts et un labeur moins prolongé serait, pour tous, l'heureux résultat de la puissance mécanique appliquée à l'industrie ; la découverte d'un procédé économique n'aurait jamais cette lamentable conséquence d'arracher leur emploi à beaucoup de ceux qui en vivent; aucun nuage de tristesse n'obscurcirait, à nos yeux, le merveilleux spectacle de l'intelligence prenant la nature à son service, et le progrès ne ressemblerait, en aucune circonstance, à oes divinités terribles auxquelles il fallait le sacrifice de victimes humaines. (Sensation. — Longs applaudissements.)
Malheureusement, nous ne touchons pas à cet idéal. Sous l'empire de l'universel antagonisme qui est l'essence de la constitution économique des sociétés modernes et qui fait que, trop souvent, le profit des uns est la ruine des autres, les machines ont été employées à appesantir la domination du fort sur le faible ; elles ont servi à produire toujours davantage avec un nombre toujours moindre d'ouvriers, à produire ardemment, dans les ténèbres, coûte que coûte, sans égard aux demandes possibles de la consommation et à ses ressourças *, elles ont amené le bon marché par l'abondance des produits, mais qux dépens des hommes de main-d'œuvre qu'elles venaient sup-
planter et même aux dépens de ceux dont elles ne faisaient que déprécier le travail. Pas d'invention mécanique qui n'ait été pour des milliers de pères de famille, le jour où elle est entrée enjeu, un sujet d'angoisse et une cause de détresse. Au mois de juillet 1835 — que d'autres exemples on pourrait citer! — il fut constaté, dans la Chambre des communes d'Angleterre, que 840,000 créatures humaines : hommes, femmes et enfants, avaient été presque littéralement condamnées à mort par la substitution du tissage mécanique au tissage à la main. De dédommagement, il n'en saurait être ici question. L'on indemnise le possesseur d'une maison ou d'une terre, quand on l'exproprie pour cause d'utilité publique ; mais le malheureux qu'une innovation reconnue d'utilité publique prive tout à coup de son gagne pain, qui est son unique propriété, on ne l'indemnise point, celui-là ! (Mouvement.)
Est-ce à dire que nous devions crier anathème aux machines considérées en elles-mêmes? Ce serait aussi insensé qu'inutile. Le développement de la puissance mécanique mesure la distance qui nous sépare de l'enfance des sociétés ; il est la conséquence nécessaire et la marque éclatante des progrès de la science. Maudire la machine à vapeur! Mais autant vaudrait maudire le marteau et la bêche; autant vaudrait nous plaindre de ce que nos portraits, aujourd'hui, sont faits par le soleil; de ce que l'éclair est devenu notre messager; de ce que l'électricité a, pour nous, supprimé l'espace ; de ce que, pour nous, la science asservit la nature. (Bravos prolongés.)
Simonde de Sismondi, ce grand esprit qui était aussi un grand cœur, a donc eu mille fois raison d'écrire : « Ce n'est point le per- « fectionnement des machines qui est la calamité, c'est le partage « injuste que nous faisons de leur produit. Plus nous pouvons faire « d'ouvrage avec une quantité donnée de travail, plus nous de- « vrions augmenter ou nos jouissances ou notre repos. L'ouvrier « qui serait son propre maître, quand il aurait fait en deux heures, a à l'aide d'une machine, ce qu'il faisait auparavant en douze, « s'arrêterait après les deux heures. »
Combien il s'en faut que tel soit le cas aujourd'hui ! Loin d'assurer plus de repos au travailleur qu'elles emploient, les machines tendent à lui imposer un labeur prolongé, par ce qu'il y a intérêt pour qui les possède à ne les point laisser chômer et qu'elles ont les muscles d'acier dont je parlais tout à l'heure.
On a dit, — et l'on a pu citer des faits à l'appui, — que les inventions mécaniques, dans une sphère donnée d'industrie, finis-
saient à la longue par occuper plus d'ouvriers qu'elles n'en avaient d'abord mis hors d'emploi. Mais, suivant le dicton populaire, « pendant que l'herbe met à croître, le cheval meurt de faim. » Les applications mécaniques, en se multipliant, amènent une succession correspondante de crises fatales à la main-d'œuvre. Déjà la manufacture — dans le sens assigné à ce mot par son étymologie — a presque entièrement disparu. Le pouvoir mécanique s'est étendu aux opérations les plus délicates, à la couture, à la broderie. Personne ne peut prévoir où sera la limite, et ce que, finalement, les forces inanimées laisseront à faire aux forces vivantes. (Écoutez!)
En attendant, voici une considération qui mérite, ce me semble, d'être méditée.
Dès qu'on exécutait avec des pistons, des roues, des poulies, des manivelles, ce qu'on avait exécuté jusqu'alors avec des êtres ayant une intelligence et une âme; dès qu'on accomplissait avec un grand capital ce qu'il avait fallu auparavant beaucoup de travail pour accomplir, il devait arriver que l'importance du capital, déjà si considérable, serait accrue et celle du travail diminuée d'autant. C'est ce qui est arrivé en effet. On s'est attaché de plus en plus à ne voir dans la production que le produit, et l'on a perdu de vue le producteur. La richesse, adorée comme dispensatrice de toutes nos jouissances, l'a été, en outre, comme créatrice de la richesse. Comparée à la valeur des choses, la valeur de l'homme a baissé.
Et il s'est trouvé des économistes pour prendre leur parti de ce triste résultat! Écoutez ce que dit l'économiste anglais Ricardo : t Pourvu que le revenu net et réel d'une nation, ses fermages et ses produits soient les mêmes, qu'importe qu'elle se compose de douze millions d'individus ou de dix seulement? » Inconcevables paroles auxquelles Simonde de Sismonsdi, dans l'élan d'une indignation magnanime, a répondu : t Quoi! La richesse est tout, et les hommes ne sont rien! En vérité, il ne reste plus qu'à désirer que le roi, demeuré seul dans l'île, en tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates tout l'ouvrage de l'Angleterre ! » (Bravos.)
Toujours est-il que les machines ont pour effet de réduire l'ouvrier qu'elles emploient à un rôle de simple surveillance, lequel exigeant de lui moins de force, moins d'habileté, moins d'expérience, moins de savoir, tend à le faire paraître de moins en moins nécessaire.
Et voilà comment on en est Tenu à remplacer, dans l'atelier, l'homme par la femme et l'enfant ; voilà comment on en est venu à soumettre de frêles créatures au recrutement de la fabrique, recrutement « plus meurtrier », a écrit M. Wolowski, «que celui des soldats destinés à périr sur les champs de bataille,» et qui risque, si Ton n'y prend garde, de moissonner l'avenir dans sa fleur. Un jour, aune sotte question, Franklin répondit par ces mots: « A quoi sert un enfant? Il sert à devenir un homme. » Mais l'indispensable condition pour qu'un enfant serve à devenir un homme, c'est qu'on ne tue pas l'homme dans l'enfant! [Très btenl)
Je m'arrête. Ou je me trompe fort, mes chers concitoyens, ou vous avez compris ce qui constitue à mes yeux la portée sociale de l'idée qui a donné naissance à l'Exposition collective ouvrière. En déterminant la part qui, dans les créations de l'industrie, appartient d'une manière spéciale à la main-d'œuvre ; en montrant ce que peut et ce que vaut l'ouvrier, même quand il est abandonné à ses propres forces, même quand son action est distincte de celle du capital ; même quand aucun autre esprit que le sien ne dirige son activité, l'Exposition ouvrière oppose pacifiquement la richesse vivante à la richesse morte; elle affirme, au milieu des hommages que reçoit le travail mécanique, l'importance du travail humain; elle revendique le droit de l'ouvrier à un dividende d'honneur; elle invite au respect de la pauvreté laborieuse ceux qui rapportent tout au capital allié à la science et rendu par elle maître absolu de l'industrie; elle demande pour l'homme un peu de l'attention si libéralement accordée à la machine; elle nous rappelle à tous que la science doit êlre mise au service et non pas à la place de l'humanité. [Vive adhésion. — Applaudissements prolongés.)
A ceux qui ont foi dans la République.
Banquet de Troyes du 18 mai 1870.