CHÈRES C0AC1T0YENNES, CM ERS CONCITOYENS
Voici le toast que je vous propose : A ceux qui ont foi dans la République i car pour la faire durer, la première condition est de croire en elle. (Applaudissements.)
Mais quoi ! est-il un républicain qui puisse aujourd'hui concevoir le moindre doute sur la durée de la république et sur le caractère définitif de son triomphe? Est-ce qu'elle n'a pas été affirmée par le suffrage universel avec autant de persistance que d'éclat, à partir du jour où le suffrage universel est devenu libre? Est-ce que la rapidité de ses conquêtes, est-ce que le nombre tou* jours croissant des convictions qu'elle a soumises, ne témoignent pas assez haut de l'irrésistible force d'attraction dont elle est douée? Est-ce qu'il ne lui a pas été donné d'attirer sous son drapeau des hommes qui avaient passé leur vie à la combattre? Est-ce que de hauts personnages, tels que M. Thiers, n'ont pas dû plier le genou devant elle, parce qu'après l'avoir longtemps jugée impossible, ils l'ont reconnue nécessaire? (Vifs applaudissements)
Tout cela est vrai ; et bien aveugle serait celui qui ne verrait pas que chez nous la République est désormais indestructible. (Très bien! très bien!)
Mais quand je dis qu'il faut croire en elle, je veux dire qu'il faut croire en elle avec l'ardeur qui donne le courage d'affronter les obstacles et le pouvoir de les surmonter. Or, je cherche sans
les trouver dans la politique du ministère les inspirations de cette foi virile et puisssante. {Marques d'adhésion.)
Savez- vous ce qu'un des principaux organes du parti bonapartiste disait en 1872, à propos de l'amnistie plénière que, dès cette époque, mes amis et moi avions demandée ?
Il niait que la République pût être généreuse, il disait : « Pour être clément, il faut être fort. Une autorité éphémère ne saurait exercer les glorieuses prérogatives qui appartiennent aux autorités légitimes et constituées. »
Eh bien, ce sera pour moi un sujet d'éternel regret que le gouvernement de mon pays, un gouvernement républicain, ait paru donner raison à cet insultant langage. {Applaudissements.)
La République est-elle si peu sûre de son avenir qu'il lui convienne de trembler devant les fantômes du passé? Faut-il, quand elle déclare n'avoir pas peur de ses ennemis, qu'on la dise menacée par ses amis ? Est-il dans son intérêt et conforme à son génie qu'elle soit implacable envers des hommes qui ont. toujours combattu et beaucoup souffert pour elle, envers des républicains tels que Rochefort, envers des républicains tels que Blanqui? Gela est-il naturel? Gela est-il politique? Cela est-il républicain ? Les adversaires de l'amnistie plénière ont répondu : Oui. Nous, pour l'honneur de notre pays et de la République, nous avons répondu : Non, {Applaudissements prolongés.)
Et si les ministres avaient eu cette foi ardente, cette foi virile dont je pariais tout à l'heure, se seraient-ils opposés, comme ils l'ont fait, à ce que les hommes du 16 mai fussent mis en accusation? {Vifs applaudissements.)
En intervenant dans une question à laquelle il aurait dû restet étranger, le gouvernement nous faisait, à mes amis et à moi, une situation pénible. Il nous forçait à lutter contre lui, nous qui aurions été heureux de pouvoir le soutenir. 11 nous plaçait dans la nécessité de choisir entre lui et le devoir, sachant que nous n'étions pas gens à hésiter et que nous , choisirions le devoir. {Nouveaux applaudissements.)
Il ne pouvait pas, en effet, être question pour nous, dans cette affaire de haine ou de rancune. L'intérêt qui était en jeu n'avait rien de commun avec des passions vulgaires. Y a-t-ii deux justices? Nous n'en connaissons qu'une : il s'agissait de savoir si elle sortirait du débat victorieuse ou vaincue. (Bravos.)
M. Thiers ayant déclaré en propres termes que, parmi les insurgés de 1871, beaucoup croyaient défendre la République, et
huit années d'inexprimables tortures ayant été jugées pour eux une expiation à peine suffisante, était-il juste que des ministres de la République fussent absous du crime d'avoir conspiré sa ruine sans avoir même à subir l'épreuve d'un jugement? Yoilà ce qui était à décider. (Oui/ oui/ Applaudissements.)
Eh bien, rappelez-vous sur quoi les ministres se fondèrent pour sauver d'une mise en accusation des hommes qu'ils savaient coupables et qu'ils déclarèrent coupables dans un ordre du jour trop fameux. Us vinrent nous dire qu'un procès d'État ne manquerait pas d'agiter les esprits; que la France était affamée de repos; qu'il fallait éviter coûte que coûte de troubler le monde des affaires, et ils donnèrent à entendre qu'il y allait du salut de la République.
Ah ! cette considération n'était pas celle qui s'était présentée à eux et à leurs amis lorsqu'il s'était agi de faire juger par des conseils de guerre le procès de plus de trente mille hommes, plus de trente mille procès? C'eût été le cas ou jamais de signaler le coup que pouvait porter au travail national une longue instruction judiciaire, d'autant que les proportions énormes et le caractère menaçant de ce procès sans exemple eurent pour effet l'émigration d'un nombre considérable d'excellents ouvriers. Mais non : il avait fallu que MM. de Broglie et Fourtou fussent inculpés pour qu'on découvrit tout à coup dans leur mise en accusation une cause d'agitation, d'effroi, de ruine, que sais-je? un bouleversement de la société ! (Applaudissements.)
Loin de moi la pensée de conclure de ce rapprochement que le ministère avait pour sauver les hommes du 16 mai des motifs différents de ceux qu'il faisait valoir. Non : j'estime, quant à moi, que le pouvoir est aujourd'hui entre les mains de républicains honnêtes et sincères ; mais, ce que je leur reproche et ce que je regarde comme la source de toutes leurs fautes, c'est la timidité de leur foi républicaine, c'est leur manque de confiance dans l'inébranlable solidité du principe qu'ils ont charge de défendre ; c'est la politique faible ou inconséquente à laquelle ce manque de confiance les condamne. (Marques d'adhésion.)
Toutefois, je dois le reconnaître, M. Jules Ferry a fait un pas hors de cette politique, en proposant d'interdire aux congrégations non autorisées le droit d'enseigner. Mais comme on voit bien à la manière dont il a engagé la lutte, qu'il n'y apporte pas cette confiance intrépide qui mène aux grandes victoires t C'est seulement aux congrégations non autorisées qu'il s'attaque : qu'est-ce à dire?
Louis Blarc — Disoonrs. 22
Est-ce seulement lorsqu'elles ne s'inclinent pas devant le droit que les gouvernements se sont arrogés jusqu'ici d'autoriser ou de ne pas autoriser les associations, — droit que, pour mon compte, je nie formellement et qui s'appuie sur une loi dont j'ai demandé l'abrogation — est-ce alors seulement que les congrégations sont dangereuses ? Est-ce parce qu'elles n'ont pas été autorisées qu'il faut craindre de mettre à leur merci la liberté de l'enfant? Mais, si je ne me trompe, toutes les congrégations, qu'elles soient autorisées ou non, relèvent du pape ; mais elles obéissent à un souverain étranger; mais elles ont toutes pour loi suprême le Syllabus, qui proclame le pouvoir de l'Église supérieur à celui de l'État ; mais elles enseignent toutes aux enfants cette funeste doctrine. Aussi leur existence est-elle une violation des lois, lois que le plus pressant devoir d'un gouvernement républicain est d'appliquer. (Applaudissements prolongés,) Pourquoi ne les applique-t-on pas? Que signifie cette audace qui consiste à dire : « Vous n'avez pas le droit d'enseigner, » quand déjà la loi dit : « Vous n'avez pas le droit d'être? » (Vifs applaudissements.)
Ici, les docteurs du cléricalisme m'arrêteront en me demandant ce que je fais de la liberté d'association. La liberté de l'association? Je la veux entière ; je la veux même pour mes adversaires, mais à condition qu'on ne me l'enlève pas quand on la leur donne. (Applaudissements.) Car, accorder la liberté aux uns et la refuser aux autres, c'est tout simplement consacrer l'oppression. Que le clergé cesse de jouir des privilèges qui font sa puissance; qu'il cesse d'être exempté du service militaire ; qu'il cesse d'être rétribué au moyen d'un impôt auquel contribuent des hommes qui, ne partageant pas ses croyances, n'ont pas recours à ses services; en un mot, qu'il n'y ait plus de société religieuse superposée en quelque sorte à la société civile, et alors, tous étant égaux, liberté pour tous. (Longs applaudissements.)
Oh ! je ne me dissimule point qu'avant d'arriver là, il y aura des résistances à vaincre ; mais ces résistances, on les provoque, en prenant de petites mesures tout autant qu'on pourrait le faire si l'on en prenait de grandes. (Très bienl très bien!) La violente agitation produite dans le camp clérical par le projet de loi Ferry le prouve. Il y aurait donc à tailler résolument dans le vif; et pour cela, il faudrait, d'une foi profonde, croire à la République. (Oui/ oui/ applaudissements.)
Au reste, le système de l'immobilité dans la peur a fait son temps.
Que nous disait-on avant les élections sénatoriales et la démission du maréchal de Mao-Manon? Vous vous en souvenez ; on nous disait : baissez la voix ; commandez le calme à vos cœurs ; soyez prudents; faites les morts! Ou bien, prenez garde! si en poussant à des progrès dont il est certain qu'on ne veut pas en haut lieu; si en proposant des réformes inacceptables pour le Sénat, vous provoquez des résistances fatales à la République, jamais responsabilité n'aura été plus lourde que la vôtre. Prenez garde ! prenez garde I (Rires et applaudissements.)
Et il y avait du vrai dans ce langage, tant la constitution qui nous régit donnait de force aux ennemis de la République contrt la République !
Ce qu'il a fallu d'abnégation aux amis du peuple, dans la Chambre, pour refouler au fond d'eux-mêmes leurs aspirations les plus ardentes, pour ajourner les revendications qu'ils considéraient comme les plus légitimes, pour s'exposer à être mal compris et mal jugés par des hommes dont les sympathies leur étaient chères, il est facile de le deviner quand on a lu attentivement l'histoire de ces dernières années. ( Vifs appaudissements.)
Mais les raisons qu'on employait alors pour ralentir notre marche n'existent plus aujourd'hui.
Gomment opposer à la demande des réformes nécessaires le danger d'un conflit entre les deux Chambres ? Ceux-là, en tout cas, ne seraient pas autorisés à le faire qui se félicitent à si grand bruit de ce que nous avons maintenant, dans l'une et l'autre Assemblée, une majorité républicaine.
Comment parler encore de la nécessité de mettre sous le boisseau toute proposition de nature à effrayer ou à irriter le président de la République, et à le ramener de la sorte aux ministres du 16 mai, à l'idée sinistre d'un coup d'État? Vous savez quel homme le 30 janvier a élevé au poste de la présidence de la République. C'est un homme qui a toujours fait profession d'abhorrer l'emploi de la force brutale, de mettre le respect de la loi au-dessus de tout, et de ne mettre rien au-dessus de la souveraineté nationale agissant par ses mandataires. {Applaudissements.)
Les élections du 5 janvier avaient rendu leur liberté aux membres de la majorité républicaine de la Chambre : la journée mémorable du 30 janvier a rendu leur liberté aux ministres.
Et dès lors, pourquoi n'irions-nous pas en avant, sans précipitation, mais d un pas résolu? Pourquoi ne travaillerions-nous pas, sans emportement mais avec persévérance, à remplacer les
institutions monarchiques, triste héritage des régimes précédents, par des institutions républicaines? Pourquoi ne demanderionsnous pas à la République de nous donner ce qu'elle promet? (Nouveaux applaudissements.)
Car enfin, avons-nous ce qu'un tel régime comporte ?
Avons-nous l'autonomie de la commune ?
Avons-nous une presse tout à fait libre?
Avons-nous un jury formé d'après les principes républicains ?
Avons nous la proportionnalité de l'impôt?
Avons-nous le droit absolu de nous réunir, comme en Angleterre ?
Avons-nous le droit absolu de nous associer, comme en Amérique ?
Et puis, il y a une grande question sociale à étudier. La République, en tant que forme de gouvernement, est à coup sûr un progrès considérable, mais elle n'est pas tout le progrès ; elle est un excellent moyen d'arriver au but, mais elle n'est pas le but. Le but, c'est d'élever la condition intellectuelle, morale et physique de tous ; c'est de rendre les hommes plus éclairés, plus heureux et meilleurs. (Triple salve d'applaudissements ! Tout le monde est debout et pousse le cri de : Vive Louis Blanc/ Vive la République!)
Les Jésuites et les Congrégations.
Conférence du 15 juin 1879.
En 1773) un grand coup fut frappé du haut du trône de saint Pierre. Un bref du pape déclara l'ordre des jésuites aboli dans tout l'univers.
Qu'avaient-ils fait?
Répandus sur le monde, ils l'avaient troublé, conquis et corrompu. Ce crime de l'empoisonnement des fontaines dont on accusa les juifs du moyen âge, ils l'avaient commis, eux, bien véritablement, à l'égard des sources de l'esprit humain. Directeurs de l'intelligence des enfants et du cœur crédule des mères, ils s'étaient frayé un chemin jusque dans les palais, où le confessionnal leur livrait l'âme des rois. Unis entre eux par des liens d'une force sans exemple, mieux disciplinés qu'une armée, audacieux dans leur fausse humilité, pleins d'une venimeuse douceur, courtisans de tous les vices mondains pour se les rendre favorables, patients et actifs, insinuants et caressants au début de la lutte, mais, dans la victoire, hautains et implacables, ils avaient commencé par ramper devant tout et fini par tout faire trembler. Tour à tour, ils avaient prêché la morale la plus relâchée et propagé la doctrine la plus terrible. Eux qui, par leurs casuistes, ne craignirent pas de recommander le système des restrictions mentales, des demi-mensonges, des fourberies dévotes, et qui rédigèrent ce code de l'hypocrisie que mit en pièces le génie de Pascal, ils avaient, par l'organe de soixante-huit docteurs, professé la théorie de l'assassinat, et, depuis Ravaillac jusqu'à Damiens, leur influence fut dénoncée dans tous les meurtres fameux. C'était comme complices d'une tentative
d'assassinat sur la personne du roi de Portugal, Joseph I er , que l'énergique marquis de Pombal les avait bannis de Lisbonne. C'était pour échapper à leurs embûches que Charles III les avait bannis de la monarchie espagnole. En France, le duc de Ghoiseul avait été contraint de les frapper, et le Parlement, en 1762, les avait solennellement flétris.. Chassés, dans le seizième siècle, de France, d'Angleterre, du Portugal, de la Hongrie, de la Transylvanie et du Japon ; chassés, dans le dix-septième siècle, de Venise, de Naples, des Pays-Bas, de la Russie, de la Chine et de l'Inde; chassés, dans le dix-huitième siècle, de la Savoie, des Deux-Siciles, de l'Espagne, et, une foia encore, de France et du Portugal, leur joug en 1773 était devenu intolérable dans Rome. Et c'est pourquoi la suppression de leur ordre dut être prononcée par Clément XIV lui-même. (Applaudissements.)
Mais un pape supprimer les jésuites I On leur parla de modifier leurs statuts. La réponse prêtée à Ricci, leur général, n'a rien que démente leur indomptable orgueil : Sint ut sunt, ant non sint : Qu'ils soient ce qu'ils sont eu qu'ils n$ soient pas, En d'autres terme*, « Nous, ne pas être les maîtres de la terre? Plutôt mourir l *
Qu'arriva-t-il alors? Un historien qui n*est certes pas- un révolutionnaire, M. de Saint-Priest, l'a raconté* A peine Cleo***!' XIV eut-il signé l'arrêt des jésuites^ qu'on le vit succomber insearàhfaraent à un mal mystérieux. Une pâleur mortelle s'étendit sur son visage; ses yeux se creusèrent ; une étrange anxiété altéra l'expressioit de son regard. Le moment vint où les ambassadeurs étrangers fi*éui*iit plus qu'un, spectre devant eux. Tantôt il cherchait 1* solitude, tantôt on l'apercevait errant, sans objet déterminé, le loag des salles de son palais. Les médecins, consultés, ne dissimulèrent pas leurs soupçons, et l'on put deviner, à certains mots du malade, que Itrë-même n'ignorait pas la cause de son mal. Il mourut,, après avoir souffert d'affreuses tortures. De quelle mort? « Les médecin», dit M. de Saint-Priest, avaient parlé bien bas : les funérailles parlèrent bien haut. » Le poison se dénonça pour ainsi dire lui-même; les os s'exfolièrent comme l'écorce d'un arbre flétri ; les entrailles firent éclater le vase qui les contenait; la peau resta collée aux vêtements; la chevelure était demeurée tout entière, chose horrible! sur le coussin de velours... Les jésuites étaient vejigésl {Pr&f<mde sensation.)
Qu'une pareille société, ai souvent abattue, nous ait si soumet donné le spectacle de sa résurrection; qu'après avoir été ehaasée tant de foi* de» diflféreotes partie* du monde* elte aft toujours rtf-
saisi son influence; qu'après avoir été abolie en 1773 parle pape Clément XIV, elle ait été rétablie en 1814 par le pape Pie VII, et qu'aujourd'hui encore, bravant chez nous la loi, elle possède en France jusqu'à soixante établissements, c'est ce qui serait incroyable, si ce phénomène ne s'expliquait par la force de l'association lorsqu'elle est marquée au coin de la solidarité.
Oui, la solidarité dans l'association, poussée jusqu'au complet effacement de la personne humaine, jusqu'à l'absorption complète de l'individu : voilà le secret de la domination des jésuites, voilà ce qui fait que, suivant le mot de M. Spuller, dans sa belle étude sur la compagnie de Jésus, Loyola se trouve avoir fondé un des plus grands gouvernements qui se soient établis parmi les hommes*
Et qu'on ne dise pas qu'il faut distinguer entre l'institut des jésuites et les autres instituts catholiques, entre le clergé régulier et les prêtres séculiers, ou bien encore entre les ultramontaina et les gallicans.
Il fut un temps sans doute où les jésuites comptaient dana le clergé catholique des adversaires ardents et nombreux. Que de fois ils furent dénoncés, attaqués, censurés par les plus éminents prélats 1 Mais ce temps n'est plus. Les jésuites aujourd'hui mènent l'univers catholique. Les diverses congrégations religieuses sont les divisions d'une armée qu'ils animent de leur souffle, qu'ils ont pénétrée de leur esprit et qu'ils poussent à l'envahissement de tout le domaine de l'éducation. Clergé régulier, clergé séculier, c'est tout un. Il n'y a plus en France d'Église gallicane ; il n'y a qu'une Église ultramontaine, à laquelle appartiendrait, s'il vivait,. Bossuet lui-même,, comme avait fini par lui appartenir, après une opposition dérisoire, l'évéque d'Orléans, M. Dupanloup. (Très bienl Très bien/}
Mettra- t-on en doute cette unité formidable? Qu'on lise la lettre adressée, le 26 mars dernier, aux deux Chambres, par l'archevêque de Paris, à l'occasion du projet présenté dernièrement parle ministre de l'instruction publique. « Personne » , est-il dit dans cette lettre, « n'obtiendra des évêques qu'ils séparent leur cause de celle des congrégations religieuses. Ces instituts font partie intégrante .de la constitution de l'Église : jamais, depuis qu'elle a une existence publique, l'Église n'a été privée de leur concours. C'est dans leurs rangs seulement qu'elle peut recruter, en des proportions suffisantes, les auxiliaires dont elle a, besoin pour fake face à une partie de sa mission. »
34i LES JÉSUITES ET LES CONGRÉGATIONS
Voilà qui est clair. La cause des jésuites est aujourd'hui la cause de l'Église : l'archevêque de Paris le déclare.
Or, quel est le chef de l'Église?
Le pape.
Et quelle est, en ce qui concerne le pouvoir civil, la doctrine de la papauté?
Je ne rappellerai ni Grégoire VII écrivant : « Il est permis au souverain-pontife de déposer les empereurs » ; ni Paul IV disant : « Le pontife romain tient sur terre la place de Dieu ; il a sur les nations et les États la plénitude de sa puissance » ; ni Boniface VIII excommuniant Philippe-le-Bel, pour avoir refusé de reconnaître que t le pape avait reçu de Dieu les nations en héritage » ; ni Alexandre YI faisant don au roi et à la reine d'Espagne, Ferdinand et Isabelle, du Nouveau-Monde que Christophe Colomb venait de découvrir : il n'est pas une page dans l'histoire de la papauté où l'on ne trouve sa souveraineté absolue et la dépendance du pouvoir civil, affirmées en termes d'une prodigieuse arrogance ; mais jamais elle ne s'était attaquée, avec plus d'audace qu'aujourd'hui, aux principes constitutifs de la société civile et à l'indépendance des États. Qu'imaginer de plus extraordinaire, par exemple, que la proposition 65 du Syllabus ; c Sont anathématisés ceux qui diront : le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne? »
Donc, il faut, ou que l'État consente à sacrifler le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne à l'Église, ou qu'il se résigne à être anathème.
Mais c'est surtout entre l'État enseignant et l'Église enseignante que l'accord est impossible . Car ce que l'Église veut, ce qu'elle poursuit comme le but suprême à atteindre, ce que les jésuites, depuis qu'ils existent, ont toujours travaillé à conquérir, ce qu'avaient en vue et M. de Falloux, lorsqu'il posait les bases de la loi du 15 mars 1850 sur l'enseignement, et M. Dupanloup, lorsqu'il poussait avec tant d'ardeur à l'adoption de la loi du 12 juillet 1875 sur l'enseignement supérieur, c'est le droit absolu, le droit exclusif de main-mise sur l'esprit et le cœur des enfants ; c'est le pouvoir de façonner l'intelligence de l'homme, à un âge où elle est comme une cire molle qui reçoit toutes les empreintes ; c'est, en un mot, le pouvoir de s'emparer de l'avenir par l'éducation. De là cette proposition du Syllabus, la 47 e : « Anathème à qui dira : il faut que les écoles populaires soient affranchies de toute autorité de l'Église; qu'elles soient entièrement soumises aux décisions de l'autorité civile. »
Et vainement parlerait-on d'un partage, d'un compromis. L'Église, qui relève d'un chef infaillible et qui prétend posséder la vérité, ne consent pas et ne peut pas consentir à ce qu'on transige avec Terreur. La société civile n'a donc que le choix entre se soumettre ou se défendre. ( Vifs applaudisements.)
Hais comment doit-elle se défendre ?
Quant à moi, j'estime, tant j'ai foi dans la puissance de la raison et dans la puissance de la liberté, qu'on est mal venu à frapper un principe vrai, même dans la personne d'un adversaire ; qu'il y a autant de sagesse que de noblesse à invoquer la raison, même à l'égard de ceux qui la nient, et à demander la liberté même pour ceux qui la maudissent. Mais je n'admets pas que la liberté puisse exister là où n'existe pas pour tous le pouvoir égal de s'en servir, et qu'il suffise pour légitimer le monopole de le couvrir du masque de la liberté. {Vifs applaudissements.)
Entre la société religieuse et la société civile qu'elle brûle d'asservir, la lutte, dans l'état présent des choses, a-t-elie lieu à armes égales?
Le clergé n'apporte-t-il pas dans cette lutte, en opposition à des efforts isolés, la force collective que lui donnent des congrégations étroitement unies l'une à l'autre, agissant sous la même impulsion et liées par les mêmes serments?
Les croyances du clergé n'ont-elles pas un budget qui manque à la libre recherche?
Des hommes entièrement étrangers au culte que le clergé professe ne sont-ils pas obligés de concourir à son entretien?
N'est-il pas dispensé du service militaire?
Sa juridiction spirituelle ne s'étend-elle pas des écoles privées aux écoles publiques?
L'outrage à la libre-pensée n'est-il pas permis, quand l'outrage à la religion est défendu?
L'Église, enfin, n'est-elle pas investie de privilèges qui la placent au-dessus du droit commun?
Que ces privilèges disparaissent; que les ministres des cultes ne soient plus devant la loi que de simples particuliers, ayant les mêmes droits que le reste des citoyens, et soumis aux mêmes obligations : plus de privilège pour personne, et pour tous la liberté. [Applaudissements prolongés.) Alors, mais alors seulement, la liberté, en ce qui concerne l'Église, sera la liberté. [Nouveaux applaudissements.)
Jusque-là, rien de sérieux à attendre des mesures prises contre les empiétements du cléricalisme.
Voyez plutôt : Voici l'article 7 du projet de M. Jules Ferry qui enlève le droit d'enseigner aux congrégations religieuses non auto* risées ; mais qui les empêchera de se transformer et de continuer leur enseignement sous un autre masque, sous un autre nom? Est-ce, d'ailleurs, de celles-là seulement que vient le danger? Les associations autorisées ne font-elles pas corps avec celles qui ne le sont pas? N'appartiennent-elles pas les unes et les autres à la même Église? Ne reçoivent-elles pas de Rome, les unes et les autres, le même mot d'ordre? Ne sont-elles pas, comme je le disais tout à l'heure, les divisions d'une même armée?
La mesure risque donc d'être inefficace. Et si encore elle n'était que celai II y a quatre-vingt-sept ans que la loi, en France, a supprimé les ordres religieux. La loi de 1792 a-t-elle été abrogée ? Non. Elle a été, au contraire, à diverses reprises, confirmée et maintenue. Je sais bien que le décret impérial du 3 messidor an XII afait exception à la règle en faveur de certaines congrégations, à condition qu'elles seraient formellement autorisées ; mais, même en admettant que le décret du 3 messidor an XII, rendu en dehors de toute autorité législative et dépourvu de toute sanction, ait force de loi, question très longtemps et très vivement débattue, ce qui est certain, c'est que les associations non autorisées n'ont pas d'existence légale. Et vous vous bornez à leur enlever le droit d'enseigner? Vous leur reconnaissez donc le droit de vivre? {Applaudissements.)
Ce n'est pas tout. Que les congrégations soient des associations d'une espèce particulière, d'accord. Que, d'après les lois du 2 janvier 1817 et du 24 mai 1825, l'autorisation doive leur être donnée, non par un acte du pouvoir exécutif mais par une loi, oui sans doute. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en disant à telle ou telle congrégation religieuse : Si je vous ôte à vous plutôt qu'aux autres le droit d'enseigner, c'est parce que vous n'êtes pas autorisée, — on semble consacrer le système qui subordonne le droit d'association à l'autorisation préalable, système d'où est sorti cet article 291 — la honte du code pénal. (Applaudissements.)
L'article 1 du projet Ferry n'est donc pas sans soulever d» objections fort graves. Et, d'un autre côté, l'émotion qu'il a causée dans le camp clérical, les clameurs furieuses qu'ont poussées les gens d'Église, les pétitions dont ils ont assailli la Chambre, tout concourt à faire de cet article 7 le terrain de la lutte auteur-
d'hui engagée entre la société religieuse et la société civile. S'il est adopté, on descend une pente dangereuse. S'il est repoussé, le clergé triomphe, les cléricaux redoublent d'audace, et, plus que jamais, ils se serviront de leur liberté pour nous prendre la nôtre. (C'est cela.)
Voilà, mes chers concitoyens, à quelle triste alternative nous a conduits la crainte d'aller droit au but, qui est, je le dis sans détour : la séparation de l'Église et de l'État. [Vifs applaudissements.}
Le 14 juillet 1789.
Banquet de Neuilly du 14 juillet 1879.
Chères concitoyennes, Chers concitoyens,
S'il est une date qui mérite d'être solennisée par la démocratie française, c'est certainement celle du 14 juillet.
Ce fut ce jour-là, en effet, que, pour la première fois depuis la convocation des États généraux, le peuple fit son apparition sur la scène.
Ce fut ce jour-là que la Révolution affirma, pour la première fois, sa puissance, non par des écrits et des discours, mais par un acte.
Ce fut ce jour-là que la foule des affamé3 se souleva, non pour protester contre sa misère, mais pour attaquer dans son plus hideux symbole le plus hideux des privilèges : celui qui se montrait associé à des tortures.
Car la Bastille était une prison privilégiée, la prison des grands seigneurs.
Qu'on y ait enfermé un certain nombre de bourgeois, un certain nombre d'hommes de lettres, Voltaire et Linguet, par exemple, oui, sans doute; mais ce qui est sûr, c'est que la plupart des personnages auxquels elle dut son infâme célébrité étaient des ducs, des comtes, des nobles, des prélats comme le cardinal de Rohan, des maréchaux de France comme Biron et Bassompierre. On ne faisait pas aux prolétaires l'honneur de les y envoyer. C'était à Bicôtre que ceux-là, quand on les condamnait, allaient souffrir et mourir.
Une question se présente donc ici tout d'abord.
D'où vient qu'au 14 juillet le peuple, au lieu de courir à Bicétre, courut à la Bastille?
D'où vient que des plébéiens n'eurent rien de plus pressé que de détruire une prison patricienne?
Ah! c'e3t qu'elle était, plus qu'aucune autre, cette prison, le symbole de la tyrannie d'un seul, tyrannie que. par une sorte d'instinct sublime, le peuple crut frapper d'une manière plus décisive, en la frappant sans se demander à quelle classe appartenaient les victimes ! [Applaudissements.)
Le peuple n'était pas sans connaître l'histoire des lettres de cachet; il savait que, pour aller pourrir dans ce tombeau : la Bastille, il suffisait d'avoir des renseignements à donner sur le pacte de famine : ce fut le drime de Leprévost de Beaumont; ou d'avoir porté ombrage à un ministre puissant — ce fut le crime de Bassompierre ; ou d'avoir dénoncé, par plaisanterie, à une maîtresse du roi un complot imaginaire — ce fut le crime de Mazers de Latude ; ou d'être un frère jumeau du monarque régnant — ce fut, d'après l'opinion la plus vraisemblable, le crime de l'homme au masque de fer ; ou d'être le mari d'une femme convoitée par le prince — ce fut le crime de plusieurs. Malheur à qui mécontentait, fût-ce par étourderie de jeunesse, une sultane favorite I Malheur à qui possédait un secret dont la divulgation était redoutée ! Malheur à tout innocent que le roi était intéressé à trouver coupable! La Bastille était là! [Mouvement.)
Elle était là, avec ses murs de douze pieds d'épaisseur, avec ses réduits à cages de fer, avec ses grilles à barreaux croisés qui repoussaient le jour, avec ses cachots dont quelques-uns n'avaient d'autre ouverture qu'une barbacane donnant sur le fossé où se dégorgeait le grand égout de la rue Saint- Antoine, épouvantables repaires où, dans un air empesté, sur une grosse pierre recouverte d'un peu de paille, le prisonnier n'avait pour compagnie que des rats énormes, des araignées, des crapauds... et la nuit. [Sensation.)
Je lisais dernièrement dans un journal, à propos du 14 juillet : « Nous n'admettons comme fêtes nationales que celles destinées à la commémoration d'un fait éclatant qui marque un progrès dans la marche civilisatrice du genre humain, » et le journal dont je parle rayait de sa liste le 14 juillet, pour le ranger dans la catégorie des fêtes révolutionnaires qui ne sont que « la glorification de la guerre civile. »
Quoi! ce serait glorifier la guerre civile que de célébrer l'anni-
versaire de ce qui fat la défaite du bon plaisir et la victoire de rjnimaDitét-Onoit ce serait rappeler un fait sans rapport avec la marche de la civilisation que de rappeler la destruction de cette forteresse odieuse dans laquelle tant d'êtres humains furent en quelque sorte enterrés vivants, pour des motifs que n'aurait pas avoués Tibère; dans laquelle, ainsi que je l'ai raconté d'après des documents irréfragables, il arriva plus d'une fois à l'opprimé d'invoquer la pitié de l'oppresseur, lorsque déjà depuis longtemps l'oppresseur avait disparu; dans laquelle il arriva à des enfants de porter le deuil de leur père, sans se douter qu'ils vivaient au-dessus de lui; dans laquelle souffrirent et pleurèrent un vieillard qui avait cent ans et une petite fille qui en avait sept; dans laquelle on ne permettait pas même au prisonnier de se laisser mourir de faim : témoin Latude, à qui ses bourreaux ouvrirent la bouche, de force, avec des clefs; dans laquelle, enfin, l'on gardait prisonniers jusqu'aux cadavres des prisonniers, afin , dit éloquemment Lingtiet, « de se venger sur le corps de la fuite de l'âme ». [Profonde sensation.)
Et qu'on ne crie pas à l'exagération : quand on visita les recoins de la Bastille, quand on en fouilla les profondeurs, son histoire fut racontée par des témoins terriblement véridiques quoique muets : c'est-à-dire par des instruments de torture et des squelettes. (Mouvement.)
Parlerai-je des malheureux à qui la prise de la Bastille vendit la liberté? Ce qu'elle ne put rendre à deux d'entre eux, Whyte et Tavernier, ce fut la raison. A la Bastille, ils étaient devenus fous.
Pour bien comprendre la grandeur de cette journée du 14juiilet, il ne faut pas perdre de vue que le soulèvement du peuple y eut le caractère d'un désintéressement absolu. On. en jugera si l'on songe à ce que la situation du moment avait d'horrible et à la nature des préoccupations dont il semble naturel que les esprits fussent alors tourmentés dans la population des ateliers et des mansardes.
La disette sévissait, entretenue et aggravée par les accapareurs, qui faisaient avec un redoublement d'avidité leur métier d'assassins. Le pain coûtait cinq sous la livre, ce qui était, à cette époque, un prix meurtrier. Et quel pain! Aigre, terreux, dégoûtant avoir, il ressemblait à celui que, soixante et onze ans plus lard, le siège dje Paris devait nous faire connaître. Le travail manquait partout : on le devinait assez à la contenance inquiète des ouvriers, à la tristesse de leurs femmes, au visage pâli de faut» enfante ; et, pour comble de maux, les affamés de la province affluaient dans Paris
Eh bien, je te demande, y eut-il jamais élan de générosité«om~ parable à celui qui, dans ces heures terribles, fit du renversement -de la prison des riches la préoccupation dominante des pauvres? Oh! de quelle émotion l'âme est saisie quand on songe que cette foule, au moment où elle était aux prises avec la faim, n'eut qu'un sentiment, qu'une pensée, qu'un cri : la Liberté! (Applaudissements redoublés.)
C'est bien en vain que, pour obscurcir la gloire du 14 Juillet, les détracteurs de la Révolution française affectent d'appeler dérisoire le siège d'un château-fort défendu par trente Suisses et quatrevingts Invalides.
Est-ce que ces quatre-vingts Invalides et ces trente Suisses, soldats aguerris, ne suffisaient pas pour donner toute son efficacité sanglante au matériel de la défense ; quinze pièces de canon bordant les tours, trois pièces de campagne placées dans la cour intérieure vis-à-vis la porte d'entrée, quatre cents biscaïens, quatorze coffrets de boulets sabotés, trois mille cartouches?
Est-ce que la Bastille n'était pas une forteresse, protégée par tous les ouvrages qui rendent formidables les approches d'une forteresse?
Est-ce que les assiégeants n'étaient pas obligés de lutter à dé* «ouvert contre des ennemis inaccessibles?
Etait-ce une armée régulière, que cette multitude désordonnée, incapable d'être dirigée, que son nombre même embarrassait, que son courage inexpérimenté exposait à tous les hasards, et qui, «outre de solides créneaux, contre d'épaisses murailles, avait des piques?
Était-ce un vain mot que ce mot héroïque qui se trouva sur tontes les lèvres : « Nos cadavres combleront les fossés?» (Bravo! bravo!)
Il est vrai que les assiégeants comptaient dans leurs rangs des gardes françaises; mais cette circonstance empêchait si peu la lutte d'être inégale, qu'elle ne coûta la vie, tant qu'elle dura, qu'à un seul des assiégés, au lieu que la perte des assiégeants fut de quatrevingt-huit blessés et de quatre-vingt-trois morts.
Elle eût été effroyable, si deux officiers, Perrand et Béquard, m'eussent contraint le gouverneur de Launey à reculer, en lui appuyant la baïonnette sur la poitrine, lorsque, furieux, désespéré, une mèche de canon à la main, il allait mettre le feu aux poudres, et, en faisant sauter la Bastille, anéantir tout un faubourg.
Au reste, que te dénouement fût incertain,, et, par conséquent,
le péril immense, rien ne le prouve mieux que tout ce que tentèrent pour prévenir ou arrêter la lutte les électeurs bourgeois de l'Hôte) de ville. Ils craignaient le peuple s'il triomphait, et la Cour si le peuple était écrasé.
Heureusement, ce fut lui qui l'emporta, et la Révolution fut sauvée. (Applaudissements.)
J'ai entendu des hommes, qui sont loin d'ailleurs de renier la Révolution, dire : la grande date, la date qu'il nous convient de célébrer, ce n'est pas le 14 juillet, c'est le 4 août, parce que la victoire remportée dans la nuit du 4 août n'eut rien de violent ; parce qu'elle ne tua personne ; parce qu'elle ne fut que la mort des choses du passé; parce qu'elle nous valut les réformes qui ont fait la société moderne, et enfin, parce que, dans cette nuit à jamais fameuse, ce furent les privilégiés eux-mêmes qui, sous l'influence d'une ivresse sacrée, détruisirent de fond en comble l'édifice de leurs privilèges.
Ceux qui parlent ainsi oublient ce qui précéda la nuit du 4 août et comment elle fut amenée. Ils oublient que, la veille du 14 juillet, un vaste champ de bataille s'étendait autour de Paris; ils oublient que les régiments étrangers de Royal- Cravate, de Royal- Pologne, de Berchiny, d'Esterhazy, étaient prêts pour le carnage; ils oublient que, des deux chefs de la contre-révolution armée, l'un, le baron de Breteuil, disait ouvertement : « S'il faut brûler Paris, on brûlera Paris » ; et que l'autre, le maréchal de Broglie — toujours ce nom fatal ! ( Vifs applaudissements) — écrivait au prince de Gondé : « Une salve de canon ou une décharge de coups de fusil aurait bientôt dispersé ces argumentateurs et remis la puissance absolue qui s'éteint à la place du parti républicain qui se forme » ; ils oublient que la Cour était pleine d'espoir, et que l'Assemblée nationale tremblait; ils oublient que les hommes d'État de la Révolution la croyaient perdue, s'ils ne parvenaient pas à détacher Louis XVI de l'ancien régime, et que, le 9 juillet, dans une adresse dont la rédaction avait été confiée à Mirabeau, Mirabeau faisait parler aux représentants de la nation cet humble langage : c Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le salut des Français. »
Ah, si l'on s'en était fié, pour le salut des Français, aux mouvements du cœur de Louis XVI; si, le 12 juillet, le peuple, à la nouvelle du renvoi de Necker, n'avait pas crié : aux armes! si, le 13 juillet, pendant que la bourgeoisie s'étudiait à former un comité permanent à l'Hôtel de ville, le peuple n'avait pas mis à se préparer au combat une diligence telle que cinquante mille piques furent
fabriquées en trente-six heures; si, le 14 juillet, l'armée n'avait pas eu ses Labordère (applaudissements redoublés), et si l'alliance du peuple et des gardes françaises, conclue sous les murs de la Bastille, n'avait pas été consacrée par la victoire, la Cour se serait- elle rendu compte de la puissance du mouvement révolutionnaire? Louis XVI se serait-il, comme il le flt, laissé ramener à Paris? Le comte d'Artois et les Polignac se seraient-ils hâtés, comme ils le firent, de prendre la fuite ; les nobles auraient-ils compris, comme ils le firent, que, pour le passé féodal, le glas des funérailles allait sonner et qu'il ne leur restait plus qu'à honorer de leur mieux son agonie? (Non/ non/)
Le 4 août fut donc la conséquence du 14 juillet.
Ce fut le 14 juillet qui rendit le 4 août possible et nécessaire.
Je reconnais que la commémoration du 4 août a sur celle du 14 juillet l'avantage de ne présenter aucun côté sombre. Le 14 juillet, de Launey tomba victime de la haine qu'inspirait la Bastille personnifiée en lui; le prévôt des marchands, Flesselles, fut tué, sans qu'on ait jamais su d'une manière certaine ni par qui ni pourquoi; la mort de Béquard, qui avait empêché le gouverneur de faire sauter la Bastille, fut le résultat lamentable d'une méprise trop tard reconnue : tout cela est vrai; mais, à côté de trois ou quatre épisodes funestes, que de traits héroïques I Le coup de pistolet tiré sur Flesselles par un inconnu doit-il occuper dans nos souvenirs plus de place que les preuves de magnanimité données par tous ceux des vainqueurs de la Bastille dont on connaît les noms : Élie, Louis Morin, l'Épine, Armé, Maillard, Hullin? Est-il permis de rappeler la mort de de Launey sans rappeler en même temps l'intrépide générosité de Hullin remarquant qu'on reconnaissait le gouverneur à ce qu'il marchait tête nue, etôtant aussitôt son chapeau pour le lui mettre sur la tète? (Bravo/)
Loin, bien loin de moi la pensée de contester ce que la nuit du 4 août eut de noble, de fécond et d'admirable. Ce fut à coup sûr une séance sans exemple et merveilleuse que celle où l'égalité dans l'impôt, l'abolition des corvées seigneuriales et des servitudes personnelles, la suppression des pensions de cour, la conversion des dîmes en redevance pécuniaires, l'admissibilité de tous les citoyens aux fonctions publiques furent proposées, au bruit d'applaudissements passionnés, par des hommes tels que le vicomte de Noailles^ les ducs d'Aiguillon, de Guiche, de Mortemart, du Chatelet, le marquis de Foucault, le vicomte de Beauharnais, le comte de Custine. Mais l'abandon de privilèges injustes par ceux qui les
Louis Blanc. — Discours. 23
possèdent a-t-il un caractère de grandeur que n'égale pas la vertu qui consiste à affronter la mort pour le compte de l'humanité et par amour de la justice? (Salves d'applaudissements.)
Aussi bien, les législateurs du 4 août n'ont pas tant fait qu'il ne reste encore beaucoup à faire. La féodalité est morte; mais la féodalité industrielle est née. La situation du travailleur des campagnes s'est améliorée considérablement ; mais le travailleur des villes n'est pas affranchi. Il n'y a plus de serfs, mais il y a toujours des pauvres. Le but s'est rapproché, mais il faut l'atteindre.
En attendant, célébrons la fête du 14 juillet; célébrons-la d'un cœur ému ; célébrons-la d'un cœur reconnaissant. Car c'est la fête de la liberté militante, de la justice vengée et de l'humanité victorieuse. (Longue acclamation,)
La République. — Ce qu'elle est et oe qu'elle doit faire pour vaincre ses ennemis.
Conférence à Marseille du 21 septembre 1879.
La République est ; elle sera.
Lorsqu'il y a quelque quarante ans, la République n'apparaissait que comme à travers les nuages d'un rêve; lorsque les républicains — ils étaient en bien petit nombre alors, et j'étais de ceux-là — passaient pour de vains déclamateurs, des song&-creux, des fous ; lorsqu'à cette affirmation, hardiment lancée par eux : « La République est nécessaire, elle est inévitable, » les hommes d'État en renom, les politiques réputés profonds, les sages du monde officiel répondaient, le sourire du mépris sur les lèvres : « La République est impossible ; » qui jamais aurait dit que nous assisterions au spectacle de la République proclamée indispensable par ceux qui, comme M. Thiers, l'avaient déclarée chimérique et que, prenant à son service ses plus ardents ennemis, elle les chargerait eux-mêmes de l'exécution de ses ordres?
Ah, c'est qu'en effet la République arrivait, portée par cette puissance qui n'a de vague que son nom : la force des choses ; elle arrivait servie par l'épuisement des diverses formes de la monarchie : royauté absolue, royauté constitutionnelle, régime impérial ; elle arrivait, recommandée à l'adoption de tous par le souvenir de ce grand fait qu'il avait fallu recourir à elle chaque fois que la France touchait à la mort : témoins ces deux cris qui en 1792, à l'apparition du manifeste de Brunswick, et en 1870, après le désastre de Sedan, s'échappèrent ensemble de tous les
cœurs et se marièrent sur toutes les lèvres : La patrie est en danger : Vive la République ! (Applaudissements redoublés.)
Donc, la République est ; elle sera.
Mais son existence peut être plus ou moins orageuse selon qu'on comprendra moins bien ou mieux en quoi consiste la force de ses ennemis et ce qu'il faut pour les vaincre.
Le Cléricalisme.
De ces ennemis, quel est celui qui marche contre nous au premier rang? Vous l'avez nommé : c'est le cléricalisme.
Et certes, sa puissance serait grande si elle avait pour mesure son audace. Quels défis à la raison humaine que ces miracles multipliés dont l'Église s'est étudiée, de nos jours, à bercer la crédulité des âmes ignorantes, que ces bruyants pèlerinages de Lourdes, que le développement donna au culte du Sacré-Cœur! J'ouvre l'histoire de Boniface VIII, celle d'Hildebrand, celle d'Adrien IV : et j'y cherche en vain quelque chose de comparable à ces dogmes de l'Immaculée- Conception et de l'infaillibilité papale, acceptés, à la face du monde saisi de stupeur, par un concile œcuménique plus nombreux que n'avaient été les conciles de Nicée, (Le Constantinople et d'Éphèse pris ensemble ! Est-il dans l'histoire de l'orgueil sacerdotal un chapitre qui nous montre la liberté, la raison, la civilisation aussi violemment bravées qu'elles le sont dans le Syllabus ?
Jetez les yeux sur ce que dit l'Encyclique du 8 décembre, touchant le Concordat — ceci à l'adresse de l'Autriche — et la loi de mainmorte — ceci à l'adresse de la Belgique ; — et les souverains de droit opposés aux souverains de fait — ceci à l'adresse de l'Italie ; — et la saisie des biens ecclésiastiques — ceci à l'adresse de l'Espagne ; — et le caractère hérétique du suffrage universel — ceci à l'adresse de la France... pas un gouvernement qui échappe à l'anathème lancé de Rome. Non, jamais le gant n'avait été jeté avec autant de hauteur aux puissances établies, comme à l'esprit humain. (C'est vrai.)
Heureusement, l'orgueil, poussé jusqu'à la démence, est le propre des dogmes à l'agonie. Si l'Église avait eu, si elle avait pu avoir le sens de la réalité, elle aurait compris qu'en donnant à ce point pour appui au sentiment religieux la superstition et le fanatisme, elle n'aboutirait qu'à aiguiser l'esprit d'examen ; elle n'aurait pas amené M. Gladstone à écrire son terrible livre contre
le Vatican ; elle n'aurait pas porté le trouble dans le cœur d'un de ses plus éminents champions, le docteur Von Dollinger ; et le souverain pontife, en renonçant de lui-même à un pouvoir temporel qui n'est plus de notre temps, se serait épargné l'humiliation de se le voir arracher.
Il ne faut donc pas s'exagérer la puissance du cléricalisme. Mais il ne faut pas non plus s'aveugler sur la portée de ses efforts. Il sert à rapprocher dans une action commune les trois partis qui nous combattent. Aux bonapartistes, aux orléanistes, aux légitimistes, il fournit contre la République — on Ta bien vu le 16 mai — un point de ralliement et un mot d'ordre. Voilà pour son action dans le présent ; et combien elle est plus menaçante pour l'avenir!
M. de Broglie a beaucoup parlé de péril social. Le péril social, mes chers concitoyens, il serait, si nous n'y prenions garde, dans la main-mise du clergé sur les générations futures ; il serait dans la faculté laissée à l'Église d'asservir les âmes par l'enseignement. Oui, d'asservir les âmes, et quel autre but, en effet, l'Église pourrait-elle avoir en s'emparant de l'école?
Est-ce qu'elle ne relève pas du pape?
Est-ce que le pape n'est pas tenu par elle pour infaillible?
Est-ce qu'être infaillible, ce n'est pas être la vérité ? Est-ce que la vérité peut pactiser avec l'erreur? Est-ce que ce n'est pas sur cette donnée qu'a toujours reposé la prétention de la Rome pontificale à gouverner la terre?
Et cette prétention, il n'est que trop facile de la lire dans l'histoire. Elle y est écrite en traits de sang. Elle s'est appelée l'inquisition en Espagne, elle s'est appelée la Saint-Barthélémy en France ; elle s'est affirmée, dans les Pays-Bas, par les échafauds qu'y dressa le duc d'Albe; en Italie, par ceux dont la flamme dévora Jordano Bruno ; en Angleterre, par ceux que Marie la Catholique y alluma. (Mouvement.)
Et cela devait être, dès que l'Église disait : je suis la vérité. Sa logique était bien simple à l'égard de l'hérétique. Ah l misérable, tu veux tuer la vérité? Je te tue. (Sensation.)
Aujourd'hui, grâce aux progrès de la raison, le bûcher manque à la domination cléricale, mais l'école lui reste. Elle a l'école, pour enseigner aux enfants que l'homme ne doit pas chercher en luimême le principe de sa conduite ; qu'il lui faut, dans la vie, un guide; que ce guide doit être suivi par lui aveuglément, et que ce guide, c'est le prêtre. Mais quoi ! croire uniquement parce qu'on vous ordonne de croire, affirmer de seconde main ce qu'on ignore,
régler ses actes et ses pensées sur la volonté d'autrui, dépendre pour sa conduite d'injonctions mystiques qu'on vous défend de comprendre, est-ce que ce n'est point être un esclave?
L'enseignement clérical est donc, par son essence même, l'éducation de l'esclavage ; et ce que nous avons à défendre contre lui, c'est la liberté de l'homme, qu'il mine dans la liberté de l'enfant. ( Vifs applaudissements.)
L'Église et l'État.
La nature du mal indique celle du remède. Devons-nous enlever au clergé les droits que nous réclamons pour nous-mêmes, lui arracher, pour le mieux frapper, les armes dont nous lui reprochons l'usage, atteindre dans la personne de ses membres les principes que nous professons, nous donner tort contre lui parce qu'il a tort contre nous?
Quant à moi, mes chers concitoyens, je ne conseillerai jamais une semblable politique. La seule digne de la grandeur de notre cause est celle qui ne compte pour triompher que sur la puissance du droit, de la liberté et de la raison. {Acclamations.)
Mais que veulent le droit, la liberté, la raison?
Ils veulent :
Que le clergé ne puisse pas, en opposant à des efforts isolés l'immense force collective résultant d'une organisation savante, s'assurer en fait le monopole de l'enseignement ;
Et qu'il n'y ait pas une Église enseignante qui fasse disparaître l'État enseignant au moyen de congrégations religieuses relevant d'un souverain étranger ;
Et que la juridiction spirituelle du prêtre ne s'étende pas des écoles privées aux écoles publiques ;
Et qu'il ne suffise pas de se destiner à l'état ecclésiastique pour être exempté du service militaire ;
Et qu'on ne continue pas à donner au culte du Sacré-Cœur un budget dont ne jouit point la libre recherche ;
Et que les libre-censeurs ne soient plus obligés de pourvoir de leurs deniers à l'entretien des miracles de Lourdes et de la Salette,
J'ai voté le fameux article 7 du projet Ferry, parce qu'on n'aurait pu le repousser sans ménager aux jésuites une victoire funeste et leur abandonner la liberté... d'être les maîtres. Mais ce que je tiens de dire montre assez combien le projet dont il s'agit est insuffisant à mes yeux et inefficace. La vraie manière de combattre
4e cléricalisme est de faire rentrer le clergé dans le droit commun. (Applaudissements prolongés.)
Pourquoi tous ces privilèges dont il est investi? Pourquoi, par exemple, un budget des cultes? A ceux-là de payer le prêtre qui ont besoin de son ministère. Jusqu'à présent l'Église a pris l'argent de l'État pour le combattre : il est temps que cette absurdité cesse. Si l'Église et l'État ne peuvent faire bon ménage, eh bien, qu'ils se séparent ! (Nouveaux applaudissements,)
Et comment feraient-ils bon ménage, à moins que l'État ne consente à ce que l'Église soit tout, lui se résignant à n'être rien? « L'Église, a dit M. de Montalembert, n'est ni l'esclave, ni la cliente, ni ï auxiliaire de personne : elle est reine ou elle n'est pas. » Pesez bien ces paroles I
Il est vrai que la séparation de l'Église et de l'État implique l'annulation du Concordat.
Eh! qu'importe? En 4801, Bonaparte voulut une consécration religieuse à sa tyrannie. Il imagina d'avoir un janissariat spirituel. Il dit aux prêtres : Je vais vous donner des honneurs et de l'argent; vous me donnerez en échange votre encens et vos Te Deum.
Voilà le résumé du Concordat. Abolissons-le. Osera-t-on prétendre qu'un contrat conclu sans mandat de la France et pour mieux l'asservir engage la France à perpétuité ? La République n'a que faire d'acquitter les dettes d'un Bonaparte. (Applaudissements répétés.)
Ces Partis.
Ceci m'amène à dénoncer un autre ennemi que nous avons à combattre : le bonapartisme.
Je ne parle ni du parti des d'Orléans, ni du parti de la légitimité : que valent des états-majors sans armée?
Entre la France et le bonapartisme, il y a le souvenir du premier Empire partant de l'attentat du 18 brumaire pour aboutir au désastre de Waterloo ; il y a le souvenir du second Empire commençant par le crime du 2 décembre pour finir par la catastrophe •de Sedan ; il y a le souvenir de notre armée prisonnière, de nos drapeaux livrés, de notre sol envahi, de notre capitale assiégée, de deux de nos provinces perdues, de la patrie rançonnée et de l'entrée des Prussiens dans Paris. Et comme si ce n'était pas -assez pour nous sauver du scandale de l'Empire ressuscité, voilà
que les bonapartistes ont devant eux un héritage sans héritier. Je ne sais quel sauvage se trouve avoir à son insu et mieux que n'aurait pu faire le plus profond des publicistes, démontré la fragilité des pouvoirs attachés à la vie d'un homme. Il a sufû d'un coup de sagaie pour réduire le parti de l'Empire à la nécessité de chercher un empereur à tâtons. {Vifs applaudissements.)
Toutefois, le césarisme a laissé derrière lui trop d'ambitions déçues, trop d'intérêts avides pour que ces ambitions et ces intérêts ne tentent pas, coûte que coûte, de se personnifier dans un prétendant. Et le prince Jérôme est là. Or, il a, ce prince, quelquesunes des qualités requises pour jouer, dans un pays tel que le nôtre, l'éternelle comédie des prétendants. Il est capable. Il est anti-clérical. Il est homme à parler, au besoin, le langage de la démocratie césarienne. En attendant, il se tait. Il vit à l'écart. Il se tient comme en embuscade.
Il croit, peut-être, après La Rochefoucauld, que tout arrive en France. Il regarde. Il écoute. .Est-ce donc pour que son heure vienne, qu'on laisse tant de bonapartistes avérés en possession des emplois? (Applaudissements.)
Singulier spectacle que celui d'une administration bonapartiste sous un gouvernement républicain! A voir les ménagements excessifs dont on use à l'égard des anciens fonctionnaires de l'Empire, on dirait vraiment que la République sent le besoin de se faire pardonner sa victoire par les vaincus.
Mauvaise politique. Qui respectera la République, si le gouvernement républicain ne la fait pas respecter?
Qui croira dans sa force, si elle-même a l'air d'en douter? Que la république soit aimable, je le veux bien, à condition qu'elle ne le sera pas pour ceux qui la détestent aux dépens de ceux qui l'aiment. (Rires et applaudissements.)
Saint-Just avait dit, avant M. Jules Simon, que la République devait être aimable ; mais par là il entendait qu'elle doit gagner le cœur du peuple en le rendant heureux. (Applaudissements répétés.)
C'est au peuple, en effet, qu'il importe de faire aimer la République. Que deviendrait-elle dans le cas contraire? Je n'insiste pas, mais il y a là un danger qui vaut qu'on y songe.
Reste celui qui résulte des vices mêmes de la Constitution.
Le Sénat et la Chambre.
Savez -vous, mes chers concitoyens, ce que le sage Franklin pensait du système des deux Chambres? Il Ta décrit dans l'apologue suivant : « Un serpent à deux têtes étant fort altéré et se rendant à un ruisseau pour y boire, fut arrêté sur la route par un buisson. L'une des deux têtes prit à droite, l'autre à gauche, et, aucune des deux ne voulant céder, le serpent mourut de soif. » ( Vifs applaudissements.)
Ohi nous ne sommes pas encore morts de soif; mais si l'existence de la République a été tourmentée jusqu'ici par des tiraillements presque continuels; si la peur d'un conflit entre deux des grands pouvoirs de l'État a pesé d'un poids étouffant sur l'esprit des mandataires du peuple ; si la peur de ce conflit a fait écarter ou ajourner les réformes les plus urgentes; si, dans la question du budget, nous avons vu s'élever entre le Sénat et la Chambre des députés une lutte de prétentions rivales qui a élé au moment de tout compromettre ou de tout arrêter, n'est-ce pas parce que, suivant une autre remarque de Franklin, le système des deux Chambres se peut comparer à un chariot pourvu de deux timons d'égale force et manœuvrant dans deux sens opposés, de façon à empêcher le chariot de se mouvoir, quand il ne se brise pas.
Et si le 16 mai a été possible ; si l'imminence d'un coup d'État a tenu la France, durant des mois entiers, dans une situation voisine de l'agonie; si nous n'avons été en quelque sorte séparés de la guerre civile que par l'épaisseur d'un cheveu, cela n'a-t-il pas été la conséquence fatale du système des deux Chambres et du droit donné à l'une d'elles de s'entendre avec le pouvoir exécutif pour dissoudre l'autre?
Je ne m'arrêterai pas à examiner ce que vaut en théorie la loi sur l'organisation du Sénat, cette loi qui soustrait à l'action de la souveraineté du peuple la désignation de soixante-quinze sénateurs, arbitrairement déclarés inamovibles, et qui, pour la nomination des autres, attribue au vote de cent électeurs le même pouvoir qu'au vote de cent mille, cette loi qui donne au suffrage restreint le droit de tenir en échec et, dans un moment donné, de congédier le suffrage universel : je me place au point de vue purement pratique et je dis qu'à ce point de vue la divisibilité du pouvoir législatif présente de sérieux dangers.
Et il en serait ainsi, remarquez-le bien, alors même que, dans l'espoir chimérique d'avoir deux Chambres animées du même esprit, on déciderait qu'elles seront toutes les deux également élues par le peuple, qui, dans ce cas, nommerait une Assemblée pour faire sa volonté et en nommerait une autre pour la défaire.
On a fait grand bruit des entraînements possibles d'une Chambre unique, de son despotisme à prévoir. Jusqu'à quel point l'histoire donne-t-elle raison à ces craintes? L'Assemblée constituante de 4789 fut-elle despotique? Et l'Assemblée législative de 1792? Et l'Assemblée constituante de 1848? La Convention le fut, j'en conviens; mais ayant à sauver, au milieu de l'Europe en feu, la Révolution et la France, elle les sauva. Paralysée par un Sénat, ou elle l'aurait brisé, ou, avant d'avoir vaincu, elle aurait péri, et le monde nouveau avec elle.
Décidez, si vous le voulez, que les projets de loi traverseront l'épreuve d'un examen préalable par un conseil national de grands juristes; conférez à la minorité, lorsqu'elle atteindrait une certaine proportion, le droit de suspendre l'effet d'une mesure votée, de manière à laisser à l'opinion publique le temps de réfléchir et de se prononcer; placez au-dessus des atteintes même de la puissance législative, à l'exemple de la Constitution des États-Unis, la liberté de la presse, les droits de réunion et de pétition; investissez, comme en Amérique, l'autorité judiciaire du pouvoir d'annuler, dans leur application partielle, les lois qui violeraient le pacte fondamental; empêchez les serviteurs de devenir les maîtres, en rendant très courte la durée du mandat parlementaire, en la fixant à deux années, par exemple, et vous n'aurez pas à redouter le despotisme d'une assemblée unique ; et vous n'aurez pas à mettre face à face, au risque de conflits conduisant au désordre ou à l'immoralité, l'Assemblée des mandataires du peuple et une prétendue Chambre modératrice qui ne modérera rien si elle est la plus faible, et qui aura elle-même besoin d'être modérée si elle est la plus forte.
La présidence de la République.
Vous parlerai-je maintenant de ces clauses de la Constitution qui, en ce qui concerne le chef de l'État, ne font guère qu'élever un fauteuil à la place d'un trône? Car enfin, puisque le président de la République, tel que le fait la Constitution, est irresponsable comme un roi; puisqu'il a le droit de grâce, comme un roi; puis-
qu'il a l'initiative des lois, je ne dirai pas comme an roi, — Louis XVI ne l'avait pasl — convenons que M. Dufaure eut bien raison de déclarer ceci : « La Constitution du 25 février donne au chef de l'Etat des attributions qui ne sont pas celles d'un président ordinaire de la République. »
Je le crois bien, ma foil Nous avons un roi, moins l'hérédité. Et cette différence ne paraîtra pas très notable, si, comme j'ai eu l'occasion de le dire dans l'Assemblée nationale, on observe, d'une part, qu'il n'y a pas un empereur, pas un roi qui, depuis un siècle, ait laissé la couronne à son fils, et, d'autre part, que la durée de la présidence, qui est de sept ans, peut, dans le cas de deux réélections successives, être portée à vingt et un ans, c'est-à-dire dépasser la durée du premier Empire, celle de la Restauration, celle du règne de Louis-Philippe, celle d'un second Empire. (Mouvement.)
N'y a-t-il là aucun danger? Est-ce sous le rapport de la théorie seulement que nous avons lieu de trouver mauvais que le pouvoir légistatif ait été subordonné au pouvoir exécutif et que l'ordre naturel des choses ait été renversé au point de nous montrer le bras contrôlant les décisions de la tête?
Ici, je vais au-devant d'une pensée que je devine chez vous tous ; qu'avons-nous à craindre? Le président actuel de la République est M. Jules Grévy.
Ahl mes chers concitoyens, laissez-moi me défier des institutions dont la valeur dépend du caractère d'un homme. L'homme s'en va, la chose reste. Contre la haute fonction dont M. Jules Grévy est investi, ce que j'invoquerai, c'est la haute intelligence de M. Grévy lui-même. Rappelez-vous qu'il doit en partie sa fortune politique à son célèbre amendement de 4848. Si cet amendement eût été adopté, nous n'aurions pas eu un président de la République qui s'est nommé Louis-Napoléon Bonaparte, et, plus tard, un président de la République qui se nomme Mac-Mahon.
Jeux étrangeô de l'histoire I M. Jules Grévy se trouve avoir été élevé à la présidence pour avoir admirablement prouvé qu'il n'en fallait pasl (Sensation.)
Ge fut l'opinion des puissants esprits qui, le 21 septembre 1792, proclamèrent en France la République.
L'Assemblée constituante elle-même ne voulut que d'une royauté en sous-ordre. Bile comprit que la souveraineté du peuple doit être entière, sous peine de n'être pas, et que personne n'est reçu à dire non quand la nation a dit ou*. Et tel est précisément le
secret de l'agitation formidable que souleva, eu 1789, la question du veto.
Le comte de Virieu crut livrer cette agitation à la risée de l'Europe, en affirmant que les habitants de la campagne prenaient le veto pour un personnage redoutable, et qu'à un paysan demandant à son voisin : Qu'est-ce que le veto? Celui-ci avait répondu : Tu as ton écuelle remplie de soupe ; le roi te dit : répands ta soupe, et il faut que tu la répandes. Mais il n'y avait rien de risible dans cette anecdote.
Que le veto fût ceci ou cela, les plus ignorants savaient que c'était une façon de mettre obstacle à la souveraineté de la nation, que leur fallait-il davantage pour s'indigner?
Ils sentaient d'instinct ce qu'a d'anormal et de mauvais l'opposition de la volonté d'un seul à la volonté de tous.
Or, quand cette opposition est possible, il importe peu que le chef de l'État s'appelle président, consul, ou roi. Les deux Bonaparte nous ont fait voir comment il peut arriver qu'un président de République ne soit qu'un roi parvenu. (Applaudissements.)
Il est certain que le clérical M. Wallon et les membres du groupe Lavergne, quand ils mirent la main à la Constitution du 25 février, n'eurent d'autre pensée que de coucher la République dans le lit, laissé vide, de la monarchie. Les républicains de l'Assemblée nationale ne se défièrent pas assez du piège qui leur était tendu par les -orléanistes; ils oublièrent cette recommandation que M. Vitet, avant de mourir, avait adressée aux royalistes de toute nuance : « Puisque vous ne pouvez pas empêcher la République, entendez-vous pour vous l'approprier. »
Étonnons- nous après cela que le 25 février 1875, M. Bocher ait uni son vote à celui de M. Jules Favre, lui qui, le 42 février précédent, avait fulminé contre la République, en réponse à M. Jules Favre, le plus violent des réquisitoires. Étonnons-nous après cela que M. de Broglie se soit rallié à une Constitution que M. Jules Grévy désapprouva et qu'Edgar Quinet refusa de voter.
Mais enfin, elle existe, cette Constitution. Notre obéissance lui est due. Seulement, puisqu'elle est révisable, sachons bien sur quels points il est bon, quand le temps sera venu, qu'on la révise.
La République est fondée, dit-on. Eh bien, je dis, moi, qu'elle ne le sera que lorsqu'elle reposera sur des institutions républicaines.
Quelles sont pour cela les réformes à accomplir?
La liberté de la presse.
Et d'abord, il faut que, comme la conscience, la pensée soit libre. De quelle manière? A moitié libre? Libre aux trois quarts? Non : tout à fait libre. Personne assurément ne demande pour la presse le privilège du mal; mais ce qui importe, c'est qu'on ne crée pas contre elle une classe de délits particuliers frappés de pénalités spéciales ; c'est qu'il ne soit défendu de faire par elle que ce qu'il est défendu de faire en dehors d'elle et sans elle. Où s'arrêter dans la définition et dans l'appréciation de ce qu'on nomme les délits de presse?
Sous la Restauration, les ultra-royalistes s'écrièrent, à la nouvelle de l'assassinat du duc de Berry, qu'il venait d'être tué par une idée libérale, et les libéraux ne furent plus que des assassins. Voilà où conduit fatalement la théorie des délits de presse. (Applaudissements.)
La presse peut errer : qui le nie? Mais souvent l'erreur même rend service en rendant plus vive la perception des vérités qui la combattent. Car, comme l'a dit excellemment Paul- Louis Courier : « Si votre pensée est bonne, on en profite; si elle est mauvaise, on la corrige et on en profite encore. » Les gouvernements qui cherchent à étouffer la presse, ressemblent à un homme qui, forcé de marcher pendant la nuit, éteindrait la lumière allumée sur son chemin. (Applaudissements.)
En Angleterre, la presse n'a cessé d'être violente que depuis qu'il lui est loisible de tout dire. Profitons de cet exemple.
Aussi bien, contre l'esprit la force finit toujours par être impuissante. Que de gouvernements ont été tués par la presse, qu'ils avaient essayé de luerl Que de fois, s'élançant de la fosse où on la croyait morte, elle a enterré le fossoyeur ! {Applaudissements.)
Le gouvernement républicain, une loi de l'empire à la main, a crié aux proscrits : Aucun écrit de vous ne passera la frontière. A quoi cette défense a-t-elle abouti? Il n'a pu proscrire d'eux avec leurs personnes que leurs signatures. Redoute-t-il le bruit que fait quelquefois la pensée? Mais, suivant une grande parole de Royer-Collard, « le silence n'est plus de ce monde ». Non moins précieuse est la liberté de réunion. Aux États-Unis, elle est regardée comme tellement inviolable, qu'au Congrès lui-même il est défendu d'y toucher. N'est-il pas
36d LA RÉPUBLIQUE. — CE QUELLE EST
scandaleux qu'en France, sous la République, un mandataire du peuple souverain ait besoin, pour lui parler, d'y être autorisé par un ministre? On ne saurait trop tôt couper court à ce système de tyrannie, comme celui qui étouffe, dans les articles 291, 292, 293 du code pénal et dans la loi du 8 juin 1864, le principe d'association. Mais pas de réglementation nouvelle substituée à la réglementation ancienne. Nous demandons à n'avoir plus de chaînes et non pas à en changer. (Très bien/ très bien/)
Abuse-t-on en Angleterre et en Amérique de ce que les droits de réunion et d'association y ont d'absolu? Nullement. Et pourquoi? Parce qu'un peuple qui se fie à la liberté reçoit d'elle le pouvoir de s'en rendre digne. (Applaudissements répétés.)
La Commune.
De cette considération dérive l'importance de l'autonomie communale. Si la Commune, en France, ne sait pas mieux marcher, c'est qu'on l'a continuellement menée par la lisière.
La Commune tient le milieu entre la famille et l'État. Renfermée dans ses limites, l'association communale est si peu en désaecord avec le principe d'unité, que c'est par elle, au contraire, que ce principe se réalise. Sans elle, il y aurait solution de continuité dans ce lien des affections, des habitudes, qui constitue l'unité sociale.
J'ai dit quelque part que la Commune est, de sa nature, l'école primaire de la vie publique et du patriotisme. C'est elle qui, dans le fils du paysan, qui s'attache à son village, forme le soldat qui, plus tard, défendra jusqu'à la mort l'honneur de son drapeau. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il faut que, dans tout ce qui a un caractère communal, on la laisse se gouverner elle-même ; il faut qu'on lui facilite, au lieu de l'entraver, la pratique de ce selfgovernment auquel les États-Unis et l'Angleterre doivent une partie de leur grandeur.
Cela est d'autant plus nécessaire, que l'établissement des chemins de fer a pour résultat inévitable de dépeupler les campagnes au profit des villes et de rendre excessive la centralisation — la centralisation, chose excellente, lorsqu'appliquée seulement à la politique, elle répond à des idées de solidarité nationale et de puissance, mais chose dangereuse et funeste, lorsqu'étendue à la
vie administrative, elle devient une cause d'atrophie. (Très bien/) Il y a, en France, trois grands corps constitués : l'Église, l'armée, la magistrature. Je vous ai entretenu du premier ; voici ce que je pense à l'égard des deux autres.
L'Armée.
Des hommes d'épée, d'un mérite supérieur, ont démontré que trois ans suffisent pour faire un soldat; on peut les en croire. Mais il n'est pas besoin d'avoir leur compétence pour affirmer que chacun se doit à la défense de son pays; que le privilège qui consiste à s'en dispenser à prix d'argent est intolérable ; que le volontariat est à rayer de notre loi militaire, et enfin que l'armée est faite pour défendre le sol, non pour servir d'appoint à la police. (Applaudissements.)
Dans tous les temps et dans tous les pays, c'est en dénaturant la mission de l'armée par son emploi dans l'intérieur que le despotisme s'est établi et maintenu. Gromwell mit la clef du Parlement anglais dans sa poche, grâce aux soldats qui lui avaient servi à vaincre Charles I er . Le procédé parut très simple à Napoléon d'abord, et ensuite à son neveu. Avec quel succès ils l'appliquèrent, nous le savons, et malheur à nous si nous venions à l'oublier ! Nous mériterions que le Seize-Mai recommençât, et qu'il nous manquât, cette fois, un major Labordère. (Vifs applaudissements.)
J'admettrai tant qu'on voudra qu'il n'y a pas d'armée sans discipline ; que le propre de la discipline est d'obéir à la voix du chef comme le boulet de canon obéit à la poudre; et que, selon une définition du général Changarnier, singulièrement caractéristique : « L'officier est la loi vivante du soldat. » Mais plus on dira cela, plus nous serons en droit de répondre : Il ne faut donc pas que l'armée soit employée à la compression des troubles civils, car, dans ce cas, il serait possible que du respect aveugle de la discipline sortît un crime; que le résultat d'une vertu professionnelle fût regorgement d'un peuple, et qu'à l'égard de la liberté, « la loi vivante du -soldat », fût la mort. Que de fois les résistances populaires ont été étouffées dans le sang par la ligne, aux cris de : « Vive la ligne ! » Que voulez-vous ! la discipline était là, cette discipline de fer qui ordonne au soldat de tirer sur le tas, au risque de tuer son père, pour obéir à son caporal 1 (Applaudissements répétés.)
C'est donc aussi dans l'intérêt de 1 armée, c'est pour la sauver d'une alternative dont rien n'égale le caractère barbare, qu'il est indispensable de borner son rôle à la défense du sol. Sa place est aux frontières, elle ne saurait être là où il n'y a pas d'ennemi. (Bravo/)
Nous avons une armée territoriale dont tous les citoyens sont successivement appelés à faire partie, et dans laquelle ils entrent à cette époque de la vie qui n'est plus celle des violents et n'est pas encore celle des trembleurs. Pourquoi n'en pas faire une milice nationale? Ce serait pourvoir à la sûreté publique sans mettre en péril la liberté. (Marques d'adhésion.)
La Magistrature.
J'arrive à la magistrature :
D'éminents esprits veulent que tout gouvernement nouveau soumette la magistrature à une investiture nouvelle, afin qu'elle ne lui soit pas un embarras et un obstacle. Mais, à les entendre, l'investiture, une fois reçue, le juge doit être inamovible. Cette opinion n'est pas la mienne. J'avoue ne pas concevoir un fonctionnaire investi à ce point du privilège de l'irresponsabilité qu'il puisse mal remplir sa fonction sans avoir à craindre qu'on la lui ôte et qu'on la donne à qui la remplirait bien. L'énormité de ce privilège est d'autant plus menaçante qu'il est conféré à des hommes qui tiennent dans leurs mains la fortune de leurs justiciables et quelquefois leur vie. La puissance dans l'irresponsabilité 1 Il n'est rien de plus redoutable. « Quelle imprudence, s'écriait Chabroud, dans l'Assemblée constituante, que de faire un juge inamovible !... Voyant que tout change autour de lui pendant qu'il est immuable, il se croira d'une autre race que des citoyens qui viennent l'implorer et qui ne seront jamais ses juges à leur tour ». Duport exprima la môme crainte en ces termes : « Le motif qui nous rend justes envers les autres est surtout le besoin et le désir qu'ils soient justes envers nous. »
Vainement chercherait-on dans l'inamovibilité du juge la garantie de son indépendance : si cette garantie était réelle, aurions-nous vu, sous tant de régimes divers, la Justice asservie à la politique? Le juge, dans le système que nous a légué la monarchie, dépend du pouvoir pour son avancement, pour celui de ses proches ; cela suffit. Qu'importe qu'il ne soit pas exposé à des-
cendre, s'il a la chance de monter? qu'importe qu'il échappe à Faction de la crainte, s'il reste livré aux tentations de l'espérance? {Applaudissements.)
L'investiture, je le reconnais, est, pour tout gouvernement nouveau, un excellent moyen d'avoir dans les juges des hommesliges. Mais nous qui ne voulons pas qu'un gouvernement quelconque, fût-il républicain, soit investi d'une force qui ne lui appartient pas et dont il pourrait abuser, nous avons autre chose à demander que l'investiture : nous avons à demander que les fonctions judiciaires, au lieu de relever du gouvernement, relèvent du peuple. (Cest cela!)
A qui trouverait cette idée trop hardie, je rappellerais que ce fut celle qui, en 1790, fut adoptée sans hésitation, sans discussion par l'Assemblée constituante, cette sage et savante Assemblée qui comptait dans son sein des hommes de loi, des jurisconsultes, des avocats tels que Duport, Ghabroud, Merlin de Douai, Rœderer, Thouret, Tronchet, Target, Treilhard, Bergasse, Garât l'aîné, Lanjuinais.
Gomme il y avait encore un roi en France, il y eût débat sur le point de savoir si Ton enlèverait à la royauté la platonique satisfaction d'instituer les juges; mais sur la nécessité de les faire nommer par le peuple, l'Assemblée fut unanime, et l'article suivant figura dans la Constitution de 1791 : « La justice est rendue gratuitement par des juges élus à temps par le peuple. »
Toujours est-il qu'une refonte de notre système judiciaire est devenue indispensable. Ge système, qui date du premier Empire, est de tous points contraire aux principes de la Révolution française. Un tribunal par arrondissement et vingt-neuf tribunaux d'appel, c'est excessif. Les juges aussi sont trop nombreux.
En Angleterre, à l'exception des juges de paix qui forment comité, tout juge criminel siège seul. En France, le nombre minimum est de trois juges. Or, à un nombre plus grand répond une responsabilité moindre, ce qui est un mal. Il faudrait moins de magistrats et des magistrats mieux payés. Nous avons, en France, 317 juges qui reçoivent 2,700 fr. et 203 qui reçoivent 2,400 francs, moins que certains commis de magasin. A cela, ni la dignité de la magistrature, ni son indépendance ne sauraient trouver leur compte. [C'est évident!)
L'innocence a-t-elle de suffisantes garanties? Hélas) non. La pratique des détentions préventives, indéfiniment prolongées, lui inflige un châtiment plus rigoureux quelquefois que celui qui at-
Louis Blanc. — Discours. 24
teint un délit bien constaté. Et que dire de l'instruction secrète, ce moyen si ingénieusement imaginé de porter le trouble dans une àme pusillanime, d'intimider un esprit faible, de mettre un innocent à la toiture par mille interrogations captieuses, de l'amener à se contredire, en lui tendant mille pièges, et de s'armer ensuite contre lui du succès des pièges qu'on lui a tendus? Gar l'habitude de juger endurcit le juge; d'où ce mot de Danton : « Ceux qui se font un état de juger sont comme les prêtres. » Argument de plus en faveur du système de l'Assemblée constituante qui faisait élire les magistrats parmi les hommes versés dans Tétude des lois et pour un temps déterminé, mais qui les faisait élire par le peuple. (Applaudissements.)
Dans le beau rapport que Bergasse présenta, le 17 août 1789, à 1 illustre Assemblée, il écrivit cette phrase remarquable : « 11 faut que, semblable au glaive, qui ne peut frapper que mû par une force étrangère, le juge ne puisse déployer la loi qu'après la décision de jurés constatant le crime, » et, en mars 1790, Duport n'eut pas de peine à prouver que le jugement par jury n'intéresse pas moins la liberté que la justice.
11 ne prévoyait pas qu'entre les mains des gouvernements despotiques ou réactionnaires cette institution tutélaire serait transformée en instrument de despotisme. Pour la dénaturer, on n'avait qu'à abandonner le choix des jurés, soit à des agents de l'administration ( c'est ce que fit la loi de 1852), soit à des membres de 1 ordre judiciaire ; c'est ce qui a été fait par la loi de 1872, plus opposée encore que la première au principe de l'institution du jury. Ce principe, en eflet, consiste à séparer bien nettement, dans le jugement, la déclaration du délit par le juré et l'application de la loi par le juge. «Mais que vaut cette distinction fondamentale, si le juré est l'homme du juge? (Très bien! très bien/)
En 1848, le législateur fut assurément mieux inspiré en décidant que tous les Français âgés de trente ans et jouissant de leurs droits civils et politiques seraient inscrits sur la liste générale du jury cil que la formation des listes annuelles serait confiée à une réunion composée de deux conseillers municipaux de chaque Commune envoyés au chef-lieu du canton et présidés par un juge de paix. G était donner à l'élément électif une prépondérance absolue dans le choix des jurés. Mais ce n'était pas fermer aux passions politiques l'entrée d'un sanctuaire où il ne doit y avoir place que pour la justice.
Que tout citoyen (pente sur la iiste électorale le soit sur la liste
générale et permanente du jury ; que les jurés de chaque canton ou arrondissement appelés à faire partie de la liste annuelle soient lires au sort sur la liste générale, et qu'on tire également au sort a*r la liste annuelle les jurés qui doivent former la liste de session : alors, et seulement alors, nous aurons un jury qui sera celui non d'un parti, mais de la nation.
Et si Ton objecte que les lumières ne sont pas assez répandues en France, que le sort a ses injustices, je répondrai, avec Benjamin Constant, qu'on n'affecte souvent de mettre en doute la capacité des citoyens que pour exercer leurs droits à leur place ; que les inconvénients inhérents à la nature des choses sont moins à redouter que ceux qui naissent du vice des institutions mal comprises ou mal appliquées, et qu'en matière d'injustices inévitables, je préfère celles du sort à celles des hommes. (Applaudissements.)
Ce que doit faire la République.
Que d'autres «questions il me resterait à examiner s'il m'était possible de renfermer dans le cadre d'un discours ce qui, présenté même d'une façon sommaire, remplirait des volumes! Je me bornerai donc à compléter par de simples indications ce rapide exposé de la doctrine qui, selon moi, constitue la République démocratique et sociale.
Pour que la République portât ses fruits, il faudrait indépendamment des réformes mentionnées tout à l'heure :
Que l'instruction primaire fût non seulement obligatoire, gratuite et laïque, mais professionnelle, et dirigée de manière à favoriser l'éclosion des aptitudes diverses, la liberté des vocations ;
Il faudrait que le principe de la représentation des minorités fût introduit dans la pratique du suffrage universel;
Que par rétablissement d'un impôt unique, on réalisât l'exacte proportionnalité des charges;
Que ce qui est de sa nature service public ne fût plus Affaire de spéculation privée ;
Que le régime des privilèges et des monopoles, qui ajoute aux inégalités naturelles des inégalités constitutionnelles, fit place à un régime qui assurerait à tous l'égal développement de leurs facultés inégales ;
11 faudrait que la société cessât d'imprimer à ses erreurs possibles 4e sceau de l'irrévocabilité et que la peine de mort fût abolie ;
Qu'on indemnisât tout citoyen victime d'une erreur judiciaire reconnue; — que dans l'administration de la justice, on ôtât à la gratuité le caractère d'une aumône ;
Il faudrait que, dans la famille, la puissance paternelle ne fût plus la négation des droits sacrés de la mère ;
Que l'émancipation civile des femmes eût lieu ;
Que l'indissolubilité du mariage ne servît plus de prétexte, d'excuse ou de provocation à sa dissolution morale, et que le divorce fût rétabli. {Vifs applaudissements.)
La Question sociale.
Enfin, et surtout, il faudrait qu'on s'étudiât à résoudre la grande question, la question suprême de savoir s'il n'est pas conforme à la justice qu'il y ait place pour tous au banquet de la vie, et que la richesse créée profite au travail qui l'a créée; si un ordre social fondé sur la solidarité des intérêts et l'harmonie des efforts ne serait pas préférable à celui qui nous montre la société transformée en un vaste champ de bataille, l'industrie réduite à n'être plus qu'une loterie meurtrière; l'écrasement des faibles décoré mensongèrement de ce beau nom : la Liberté ; si l'association des forces substituée à leur antagonisme n'aurait pas pour double résultat d'affranchir le travailleur et d'éviter l'immense déperdition de capitaux qu'entraîne le déchaînement de tous les intérêts se battant au sein des ténèbres ; si la misère n'est pas une forme de l'esclavage, la dernière, et si ceux qui ont cessé d'être esclaves, puis d'être serfs, ne doivent pas cesser d'être prolétaires. {Applaudissements répétés.)
Cette question pour moi n'est pas douteuse, et je dis bien quand je dis que c'est là la grande, la suprême question car elle embrasse toutes les autres, elle les contient, elle les résume; car elle se trouve posée aujourd'hui devant notre siècle, comme le furent devant les siècles antérieurs celles de l'esclavage à détruire et du servage à supprimer; car c'est par milliers qu'on les compte en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Espagne, dans le Nouveau-Monde, partout, les travailleurs manuels dont elle occupe et tourmente la pensée; car son incomparable importance, attestée parle nombre toujours croissant des chambres syndicales, l'est encore par ces congrès ouvriers dont un va prochainement se tenir à Marseille, et qui, pardonnez-moi de rappeler avec fierté un tel souvenir, continuent la tradition de ce parlement du travail
que celui -là même qui vous parle convoqua en 1848, dans le palais d'où les pairs de France venaient de s'enfuir. (Applaudissements.)
Est-ce à dire que nous devions dédaigner les réformes partielles et les améliorations successives, n'avoir aucun égard à la nature des circonstances environnantes, ne tenir aucun compte des moyens d'application, procéder, en un mot, comme si nous n'avions qu'un pas à faire pour être dans la terre promise? Non! non! des aspirations généreuses mais vagues ne sauraient tenir lieu de réformes pratiques. L'importance même de la question sociale donne la mesure des difficultés que sa solution présente. Elle est trop compliquée pour être résolue d'un coup. Elle est trop vaste pour être resserrée dans telle ou telle conception particulière. Elle touche à trop d'intérêts pour qu'il y ait chance de la bien résoudre autrement que par le concours de tous les hommes de bonne volonté. Mais défions-nous des réformes partielles qui ne se rattachent pas à un ensemble de doctrines bien définies. Souvent un palliatif n'est qu'une déception. Déplacer le mal, ce n'est pas le guérir.
Que d'exemples je pourrais citer du danger de ces remèdes qui n'en sont pas! En Angleterre, la loi des pauvres n'a fait que changer la miséricorde en châtiment; elle n'a fait, chose horrible, qu'ajouter à la liste des crimes le crime de pauvreté. (Mouvement.)
Les prinoipes.
Avançons-nous donc vers l'avenir, mes chers concitoyens, avec prudence, mais d'un cœur résolu, sans prétendre brûler l'étape, mais l'œil toujours fixé sur l'horizon, et sans jamais perdre de vue les principes.
Ce n'est pas, en effet, un vain mot que le mot principe. Est-ce donc un vain mot que les savants donnent pour base à leurs recherches, lorsqu'ils s'appliquent à rattacher les vérités de détail aux vérités fondamentales qu'ils nomment principes? Etait-ce d'un vain mot que croyait se servir Montesquieu, lorsqu'il écrivait son beau livre sur les principes des divers gouvernements, et Pascal, lorsqu'il affirmait que l'omission d'un principe mène à l'erreur? Le fait est que les principes, ont une valeur pratique dont les esprits superficiels peuvent seuls méconnaître l'importance. Les principes sont à l'homme politique ce que la boussole est au navigateur : ils marquent la direction qu'ont à suivre les peuples, en route pour la liberté. (Longs applaudissements.)
L'amnistie plénière
Conférence h Perpignan du 15 octobre 1870
Mes chères concitoyennes, Mes chers concitoyens,
Le 26 avril 1871, au plus fort de la guerre civile, M. Dufaure, qui était alors ministre, lança une circulaire dans laquelle tous ceux qui prêchaient la conciliation étaient violemment pris à partie.
Indigné, je montai à la tribune, et je demandai compte au garde des sceaux de cet appel à la haine, dans un moment où il n'y avait de patriotique qu'un appela la concorde.
Voici ce que répondit M. Dufaure : — je cite textuellement,
« La conciliation ! jamais elle n'est plus respectable et plus « saine qu'au milieu des troubles publics. C'est un ange qui ap- » parait après l'orage pour réparer les malheurs que l'orage a faits. « La conciliation ! je la demande de toute mon âme, mais je la «. demande après que l'ordre aura été rétabli et que la force apa partiendra à la loi. »
Plus de huit ans se sont écoulés depuis que M. Dufaure tenait ce langage, et, dans cet intervalle, que s'est-il passé?
Est-ce que l'insurrection n'a pas été domptée ?
Est-ce que les conseils de guerre n'ont pas complété leur sanglante besogne?
Est-ce qu'on n'a pas assez frappé, assez fusillé, assez emprisonné, assez déporté ?
Est-ee que la Calédonie n'a pas fait assez de malheureux, et le bagne assez de victimes ?
Est-ce que les mères, les femmes, les enfants des proscrits n'ont pas assez pleuré?
Est-ce que parmi ceux qui nous ont été rendus, il n'en est aucun qui soit rentré dans sa patrie pour y trouver... un tombeau? [Profonde sensation.)
Est-ce que Tordre tel que l'entendait le ministre de la justice, n'a pas été rétabli?
Est-ce que la force n'a pas suffisamment appartenu à la loi, et la loi suffisamment appartenu à la force? (Applaudissements prolongés.)
D'où vient donc, que nous en sommes encore à attendre l'apparition de l'ange de M. Dufaure? (Rires ironiques.)
Si le gouvernement croit avoir pourvu à la nécessité d'une politique d'apaisement par son système de grâces arbitrairement accordées, jamais erreur ne fut plus profonde, et j'ajoute plus inexplicable. Car enfin, il est impossible qu'il ne soit pas arrivé jusqu'à lui, ce cri de vive ^amnistie plénière! que j'ai entendu retentir avec le bruit du tonnerre à Marseille, à Cette, à Montpellier, à Nîmes, à Toulon, à Avignon, à Béziers, à Narbonne, à Port-Vendres, à Perpignan, partout où j'ai passé. 11 sortait, ce cri généreux, du grand cœur de la France ; et en le trouvant associé sur toutes les lèvres au cri de vive la République, je ne pouvais m'empêcher d'admirer la sûreté de l'instinct populaire, si supérieur quelquefois à la science des hommes d'État. (Applaudissements.)
Comment, en efTet, nos ministres n'ont-ils pas compris qu'une amnistie sans réserve et sans arrière-pensée aurait imprimé à l'avènement de la Itépublique un singulier caractère de force et de grandeur, en la présentant au monde comme investie d'un pouvoir auguste : celui d'être magnanime sans péril?
Comment n'ont-ils pas compris que de tous les moyens de coi*solider la République, de la rendre chère à un pays fatigué d'agitations et affamé de repos, le plus efficace à la fois et le plus noble était celui qui consistait à la montrer fermant à jamais 1ère des discordes civiles ? (Applaudissements. — Cris répétés de vive I amnistie!)
On a dit que le propre des amnisties était de changer la haine en amour, la crainte en sécurité, les troubles civils en concorde : c'est vrai, mais à une condition, c'est qu'elles soient plénières. Il
376 L'AMNISTIE PLÊNIÈRE
suffit de quelques exceptions, il suffit d'une seule pour que le souvenir des luttes et des malheurs du passé se perpétue ; pour que leur histoire revive ; pour que les mécontents y cherchent des armes, et pour que l'œuvre de la pacification matérielle d'un pays ne soit pas complétée par l'œuvre, bien plus importante encore, de sa pacification morale. En Angleterre, l'amnistie qui fut proclamée sous Charles II, loin d'apaiser les esprits, les enflamma, et elle a été rangée avec raison au nombre des causes qui amené rent la chute des Stuarts. Pourquoi? Parce qu'à cette amnistie la proscription se mêla ; parce qu'elle ne fut pas plénière.
En vérité, plus j'y réfléchis, plus j'ai peine à concevoir l'obstination que met le gouvernement à braver, sur ce point, l'opinion publique. (Applaudissements.)
Quoi ! il lui échappe qu'en s'opposant avec une rigueur si persistante à la rentrée d'une poignée d'hommes, il donne à croire que l'avenir de la République dépend de leur absence ; que la République serait perdue le jour où il y aurait en France quelques républicains de plus, et que par conséquent sa vie est suspendue à un fil !
Quoi ! il ne voit pas que l'inflexibilité dans laquelle il se drape est, en ce qui concerne la République, une joie ménagée à ses ennemis, et en ce qui le concerne, lui, un étrange aveu de faiblesse l (Marques d'assentiment.)
Il avait pourtant devant lui, pour le guider, l'exemple de la grande république américaine dont ce sera l'éternel honneur de s'être montrée si calme, si clémente, si maîtresse d'elle-même, après une guerre civile dont rien n'a égalé, dans l'histoire des luttes fratricides, les violences, les fureurs et les désastres. Bien qu'aux États-Unis, la révolte du Sud eût pris naissance dans la résolution de maintenir et d'étendre le droit de posséder des hommes, le droit d'en faire commerce ; bien qu'elle eût été ainsi, dans son origine comme dans son objet, la plus odieuse qui se pût imaginer; bien qu'elle eût enfanté des calamités incalculables, entassé ruines sur ruines et ouvert d'innombrables tombeaux ; bien qu'elle eût produit toutes sortes de crimes depuis le pillage sur mer jusqu'à l'incendie, depuis les sauvages exploits de Semmes jusqu'à l'assassinat du président Lincoln, la guerre entre les planteurs et le gouvernement fédéral une fois finie, les vainqueurs ne songèrent qu'à affirmer par une amnistie, bientôt devenue générale, la renaissance de l'ordre et le triomphe de la loi. Politique habile autant que généreuse, qui a assuré le pouvoir de V Union
en lui donnant pour base la concorde! (Bruyantes acclamations, cris répétés de vive l'amnistie!)
Et quand je fais revivre ce souvenir, n'allez pas croire que je prétende établir le moindre parallèle entre la révolte des planteurs américains et l'insurrection de la Commune. Autre chose est de s'armer, au nom de cet affreux droit de propriété de l'homme sur l'homme, autre chose de s'armer au nom de la République et delà liberté. Si jamais l'insurrection a été de nature à justifier et à rendre impérieuse la demande d'une amnistie plénière, c'est certainement l'insurrection du 18 mars. {Mêmes acclamations. Applaudissements prolongés. )
Qu'elle 3oit née d'un sentiment de patriotisme surexcité par une capitulation à laquelle Paris ne s'attendait point et qui l'exaspéra, c'est ce qui est établi par les témoignages des généraux Leflô et Vinoy, ses plus violents adversaires.
Qu'elle ait été attisée par les provocations systématiques d'une Assemblée où les royalistes dominaient et dans laquelle on ne pouvait prononcer le nom de Paris sans la mettre en fureur, c'est ce qui est écrit en lettres de feu dans les annales parlementaires.
Que les insurgés du 18 mars aient eu pour but, en prenant les armes, de défendre la République, c'est ce qu'a reconnu formellement M. Thiers lui-même.
Et si de la considération des causes d'où sortit l'insurrection de la Commune, nous passons à l'examen des circonstances qui en signalèrent et en suivirent la défaite, nous trouverons que, parmi ceux qui repoussent la politique de l'oubli, plusieurs seraient fort intéressés à ce qu'on leur en accordât le bénéfice. (Bravos frénétiques. — Tonnerre d'applaudissements. Les acclamations empêchent V orateur de parler pendant plusieurs minutes.)
Mais je ne demanderai pas compte h la victoire de ses entraînements : ce n'est pas au moment où j'insiste pour qu'on efface jusqu'aux derniers vestiges de la guerre civile que j'en remuerai la cendre. Toutefois, puisqu'après la répression la plus terrible dont il soit fait mention dans l'histoire, il se trouve des hommes dont la rage répressive n'est pas encore satisfaite, il faut bien que je rappelle quel a été le caractère de cette répression.
A-t-elle été légale? Oui, si l'on entend par là qu'elle a eu lieu en vertu d'une loi. Mais qu'est-ce qu'une loi qui crée des tribunaux d'exception? Que serait une loi qui dirait : « Désormais il n'y aura plus de lois? » Le code de la justice militaire renferme un article qui veut que les juges des tribunaux militaires soient prissui-
37& L'AMNISTIE PLÉNIÊRE
vaut Tordre des inscriptions sur un tableau dressé annuellement par le général. Eh bien, comme mon excellent collègue et ami M. Clemenceau le lit remarquer dans un éloquent discours de lui en faveur de l'amnistie, ce fut cet article, protecteur des aeousés, qu'abrogea la loi du 47 août 4871, abrogation qui transformait les conseils de guerre en véritables commission» d'hommes d'épée.
Et maintenant, qui oserait prétendre que les conditions d'une justice sereine ont été remplies, ont pu être remplies, quand on sait que les capitaines rapporteurs étaient de jeunes officiers qui appartenaient tous à l'armée de Versailles, et qu'on appelait à exercer leur redoutable fonction, le lendemain d'une lutte acharnée, au milieu d'une atmosphère chargée de haines, sous l'empire des excitations d'une presse ivre de fureur?
Ecoutez ce que disait le Figaro : c Allons, honnêtes gens, un coup de main pour en finir avec la vermine démocratique et internationale. » (Mouvement d indignation.)
Ecoutez ce que disait le Moniteur Universel : « Relevons Téchafaud détruit par eux, afin de ne pas même leur faire l'honneur de les fusiller. » (Mêmes mouvements d indignation.)
Et savez-vous à quel chiffre s'élevèrent, quand la fumée du combat était à peine dissipée, les dénonciations dictées par les haines personnelles et par la vengeance? Il y en eut 399,823. (Sensation profonde.) Vous devinez ce que devait contenir de mensonges ce chiffre assassin. Qu'on s'étonne, après cela, si des erreurs sanglantes furent commises, si pour ne citer qu'un exemple, trois malheureux furent assassi... fusillés,
Une voix. — Dites le mot.
— Eh bien, oui, assassinés (applaudissements) sous le nom de Jules Vallès, et si sur 38,000 personnes arrêtées, il y eut, suivant le rapport du général Appert, 20,000 ordonnances de non-lieu.
Un fait qui ne saurait être trop médité montre où peuvent conduire les procès qui donnent les vainqueurs pour juges aux vaincus. Lorsqu'en 4876, le gouvernement français demanda au gouvernement de Pesth l'extradition de Prankel, le tribunal de Pesth, auquel, conformément aux lois du pays, l'affaire fut soumise, réclama le dossier et, après mûr examen, rendit la décision suivante : t Considérant que le jugement prononcé contre Frankel est totalement dépourvu d'attestations et de preuves légales et qu'il n'indique aucun moyen de se les procurer, le tribunal décharge Frankel des poursuites dirigées contre lui. » (Longs applaudissements.)
Sont-ee là, je le demande, des choses dont il soit dans l'intérêt du gouvernement de perpétuer le souvenir? Ne devrait-il pas mettre autant d'ardeur à les faire oublier qu'il semble en mettre à empêcher qn'on les oublie en refusant l'amnistie?
Et voyez à quels rapprochements ce refus donne fatalement lieu .
Le 15 février 1872, dans un discours que j'allai prononcer à Nantes en faveur de l'amnistie, je disais à propos des malheureux qui gémissaient sur les pontons : « Que doivent-ils penser de la justice humaine, s'ils réfléchissent que cette rigueur des lois qu'on invoque contre eux, on'songe si peu à l'invoquer contre l'homme du 2 décembre, que chaque jour son prétendu droit de redevenir notre maître est proclamé par ceux qui furent les instruments de son usurpation et les serviteurs de son despotisme ? Eh bien ! je dirai aujourd'hui, en parlant de ceux de nos concitoyens auxquels le gouvernement s'obstine à fermer les portes de la patrie : que doivent-ils penser de la justice humaine, s'ils réfléchissent que cette inflexibilité dont on s'arme contre eux, on en a fait si bon marché à l'égard des conspirateurs du 16 mai, qu'on n'a pas même consenti à les soumettre à l'épreuve d'une mise en accusation, et qu'ils siègent à la Chambre des députés, au Sénat, épiant l'occasion d'une détestable revanche? [Triple salve d'applaudissements.)
Pour le 16 mai, indulgence sans bornes ; pour le 18 mars, colère implacable : tel est le genre de justice distributive dont on nous donne le spectacle.
Un vote de flétrissure dont les flétris n'ont fait que rire, voilà ce qui a paru suffisant contre des hommes coupables d'avoir pris la République à la gorge ; un exil éternel, voilà ce qui paraît indispensable contre des hommes qui, à tout prix, ont voulu la sauver.
Est-ce pour que ce souvenir se dresse chaque jour devant lui, que le gouvernement repousse l'amnistie?
Non, je ne puis pas croire que des ministres républicains restent plus longtemps rivés à une politique si peu conforme au génie de la République et si manifestement opposée au vœu de la France. — (Cris répétés de vive V amnistie!)
Dans un compte rendu de ce qui vient de se passer à Port-Vendres, on m'a fait dire : « Nous forcerons la main au Gouvernement. » Je n'ai point prononcé de telles paroles qu'il aurait pu avec raison regarder comme offensantes et dans lesquelles sa dignité blessée aurait peut-être cherché un argument favorable à sa
380 L'AMNISTIE PLÉN1ÈRE
résistance ; mais ce que je dis, c'est qu'il s'honorerait en renonçant à une politique qui dissimule mal sous les dehors d'une fausse fermeté la faiblesse et la peur. Est-il donc si difficile de reconnaître qu'on s'est trompé, quand tout concourt à vous ouvrir les yeux ? Les hommes d'État d'Angleterre, qui, après avoir longtemps combattu, et l'émancipation des catholiques, et le retrait des lois sur les céréales, et le Reform Bill, ont fini par rendre les armes par déférence pour l'opinion publique, en ont -ils été moins puissants ou moins respectés?
Et cette soumission à la volonté du pays dont les ministres d'une monarchie ont donné l'exemple, on l'espérerait en vain des ministres d'une République fondée survie suffrage universel!
Oh ! je sais bien qu'ils cherchent à se tromper eux-mêmes sur les véritables dispositions de l'esprit public, dans cette question de l'amnistie. Mais voilà précisément ce qui étonne. Que faudra-t-il donc pour qu'ils soient convaincus, s'ils ne le sont pas par le cri qui s'élève de tous les points de la France, par les suffrages qui, une première fois, ont fait Blanqui député, par ceux qui viennent de faire Alphonse Humbert membre du conseil municipal de Paris? (Bravos répétés, longs applaudissements.)
Dans les débats qui eurent lieu sur la question de l'amnistie, tant au Sénat qu'à la Chambre des députés, une importante considération fut présentée par les avocats d'une politique d'apaisement, et d'abord par le plus grand de tous, Victor Hugo, dont le magnanime et superbe discours restera comme le chef-d'œuvre de l'éloquence mise au service de^la vérité. Cette considération était celle-ci : Il est des questions qui veulent être résolues, sous peine d'être éternellement posées.
Ainsi, les Chambres et le Gouvernement étaient avertis; on leur disait : Prenez garde ! tant qu'il restera des proscrits, n'en restàtil qu'un seul, la question de l'amnistie sera pour vous un embarras et pour le pays une source d'incessante agitation. Eh bien, est-il vrai, oui ou non, que cette prédiction, à laquelle nos gouvernants refusaient de croire, s'est accomplie? Est-il vrai, oui ou non, que nous voyons chaque jour se rallumer le feu qu'ils se flattaient d'éteindre? Et à qui la faute? Gomme l'écrivait excellemment La Lan* terne, dans un de ses derniers numéros : « De quel droit le gouvernement imposerait-il aux autres l'apaisement et l'oubli, s'il se réserve pour sa part les souvenirs de la lutte, les colères de la répression, les sévérités du châtiment ? quand lui-même n'oublie pas, de quel droit exigerait-il que les autres oublient? i
Je n'insiste pas davantage. Intérêt de la République, intérêt de la pacification morale du pays, humanité, justice, l'amnistie plénière s'appuie sur toutes les considérations de nature à toucher les esprits élevés, sur tous les sentiments de nature à émouvoir les cœur s généreux.
Vienne donc — et que ce soit sans retard ] — vienne le jour où nous pourrons, à propos des'proscrits que la France entière attend encore, comme à propos de ceux qu'elle a déjà reçus, répéter cette grande parole sortie de la grande âme de Victor Hugo : « Il n'est pas de spectacle plus auguste que celui du proscrit debout à l'horizon et de la patrie lui ouvrant les bras. » (Ovation enthousiaste. — Cris répétés de Vive la République! Vive t'Amnistie/ Vive Louis Blanc/ — On apporte une magnifique couronne qui est offerte à forateur au milieu de Fémotion générale.)
Lie Socialisme.
Conférence au lac Saint-Fargeau (Belleville), du 26 octobre 1870.
CllÈRES CONCITOYENNES, Gqers CONCITOYENS,
Parmi les discours que j'ai eu dernièrement occasion de prononcer, iJ en est un qui m'a valu des attaque» violentes et attiré des critiques que je ne crois pas fondées.
Je laisse là les attaques : je répondrai aux critiques.
Dans le discours dont il s'agit — la Question sociale en 1848 j'ai dit de quelle manière les économistes décrivaient la condition de l'ouvrier sous le régime actuel; et pour qu'on ne me reprochât point d'avoir dénaturé leur pensée, j'ai cité leurs propres paroles. J'ai reproduit textuellement ces lignes terribles de Turgot : En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance.
Et parce que je ne me suis pas contenté de répéter ce mot échappé à la sincérité d'Adam Smith, le chef de l'école économiste : c'est peu consolant pour les individus qui n'ont d'autre moyen d'existence que leur travail; parce que j'ai pensé qu'il y avait là un grand mal ; parce qu'il m'a paru qu'il y fallait un remède; parce que j'ai posé la question de savoir si l'amélioration intellectuelle, morale et physique du sort de tous ne devait pas être la plus ardente préoccupation de tous et leur principale affaire; si la société agissant comme telle, — c'est là ce que j'entends par Y Etat dans une démocratie — n'était pas compétente pour rechercher et
détruire la cause des souffrances diverses d'un nombre considérable de ses membres, voilà qu'on m'a crié : « Vous êtes donc un autoritaire ! Vous n'êtes donc pas pour la liberté I »
Moi! je ne suis pas pour la liberté? Mais qu'est-ce donc que cette liberté dont on est l'ennemi, quand on a passé sa vie entière à demander qu'il n'y ait pi us- ni rois héréditaires, ni rois parvenus, ni consuls à vie, ni consuls à temps ni présidents de République irresponsables; et que les mandataires du peuple soient mis par la courte durée de leur mandat dans l'impossibilité de devenir ses maîtres; et que chacun puisse, en toute sécurité, croire ce qu'il croit, dire ce qu'il veut, écrire ce qu'il pense, se réunir et s'associer à qui bon lui semble, être souverain chez lui, être enterré, civilement ou non, selon son désir ; et qu'il soit coupé court à tous les genres d'esclavage, y compris celui de l'ignorance et celui de la pauvreté? (Applaudissements enthousiastes.)
Ah! l'on parle de liberté! Eh bien, voici des questions que j'ai adressées à mes contradicteurs, il y a plus de trente ans, et j'attends encore la réponse.
Est-il libre de ne pas préférer, pour son enfant, à l'école où on l'instruirait, la filature où on le paye, le malheureux réduit à voir dans chaque membre de sa famille un supplément de salaire?
Est-il libre de discuter longtemps les conditions de son travail, l'ouvrier qui meurt si le débat se prolonge?
Est-il libre de n'être pas de trop dans l'atelier, le travailleur vivant qve vient brusquement remplacer un travailleur inanimé qui ne se lasse pas, lui, et n'a jamais faim?
Est-il libre de mettre son existence à l'abri des chances d'une loterie homicide, celui qui dépend, rien que pour vivre, non de sa prévoyance et de sa sagesse, mais des mille incidents qu'enfante naturellement la mêlée de tous les intérêts en lutte : d'une faillite lointaine, d'une commande qui cesse, d'une panique industrielle, d'un chômage imprévu?
Était-elle libre de conserver à la fois sa vertu et la vie, cette pauvre jeune fille qui, un jour, ayant à choisir entre la prostitution et la mort, choisit la mort? (Vives acclamations*
Ah! l'on parle de liberté? Avant de savoir ce qu'elle vaut, je veux savoir oe qu'elle est.
Or, je la trouvé définie avec autant de netteté que de profondeur dans la Déclaration des droits : « La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer à son gré toutes ses facultés; elle a la justice pour régie, les droits d'aaitrui pour bcnmes^ la nature
pour principe et la loi pou* sauvegarde. » {Longs applaudissements.)
Remarquez bien ce mot pouvoir. Qu'importe, en effet, que le pauvre ait le droit d'améliorer sa position, s'il n'en a pas le pouvoir, étant pauvre parce qu'il est né pauvre, et qu'il n'a pas trouvé, comme disent les Anglais, une cuiller d'argent dans son berceau? Qu'importe à celui qui a un boulet au pied le droit de courir? Droit, pouvoir/ Il y a entre ces deux idées la même différence qu'entre la théorie et la pratique, l'abstraction et la réalité, l'ombre et le corps. Le droit, pompeusement et stérilement proclamé dans les chartes, n'a servi qu'à masquer ce que la loi du plus fort avait d'injuste et de barbare. C'est parce qu'on a renfermé dans le mot droit toute la définition de la liberté, qu'on en est venu à appeler hommes libres des hommes esclaves de la faim, esclaves de l'ignorance, esclaves du hasard.
Le pouvoir d'être libre, voilà la liberté I (Applaudissements prolongés.)
Ce pouvoir, ceux-là en jouissent, je le veux bien, et même avec la facilité de l'abus, qui sont en possession du sol, du numéraire, du crédit, de toutes les ressources que donne la culture de l'intelligence; mais en jouissent-ils, ceux qui n'ont rien de ce qui permet à l'individu de se suffire? (Non/ non/)
Ainsi, liberté pour les uns, absence de liberté pour les autres : tel est le fait caractéristique que nous avons sous les yeux. Et c'est en présence d'un tel fait qu'on vient nous dire : Laissez passer, chacun pour soi, et vive la liberté 1 Mais quand il y a lutte entre vous et moi, plu3 vous serez libre, moi ne l'étant pas, plus je suis sûr d'être écrasé. (Cest évident/)
La liberté n'existera donc réellement que lorsqu'elle existera pour tous ; que lorsque l'association des intérêts aura été substituée à leur antagonisme; que lorsque la liberté se réalisera par X égalité, c'est-à-dire par le pouvoir donné à tous de développer également leurs facultés inégales, et par la solidarité, c'est-à-dire par la mise en œuvre du principe que, dans un grand élan de cœur, la Révolution française appela fraternité. ( Vifs applaudissements.)
Tel est le problème à résoudre.
Qui le résoudra? ...
C'est à Turgot que je laisserai le soin de répondre, quoiqu'il n'ait pas lui-même mesuré l'immense portée de ces belles paroles : « Le soulagement de ceux qui souffrent est le devoir de tous et l'affaire de tous. » Si le soulagement de ceux qui souffrent est le devoir de tous, et si, d'autre part, on admet qu'il faut à l'homme,
pour être vraiment libre, le pouvoir d'exercer et de développer ses facultés, la conséquence est claire : la société doit à chacun de ses membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut se déployer, et les instruments de travail, sans lesquels Tac- 1 tivité humaine ne peut se donner carrière.
Mais la société ne saurait agir comme telle qu'au moyen de mandataires chargés de formuler en lois ses volontés, organes, choisis par elle, de ses sentiments, serviteurs responsables et révocables de sa souveraineté.
- Dans une société démocratique, l'État, c'est cela. (Applaudissements.)
La question alors est de savoir si la société ne saurait, sans tyrannie, toucher à sa constitution sociale aussi bien qu'à sa constitution politique. Dira-ton qu'un malade se comporte tyr$nniquement envers lui-même lorsqu'il pourvoit à sa guérison? Eh quoi ! il n'est pas interdit d'améliorer le régime des prisons, et il le serait de chercher à améliorer le régime du travail 1 II n'y a pas tyrannie à tendre la main à des compagnies de capitalistes, et il y en aurait à tendre la main à des associations d'ouvriers! Quand il s'agit d'ex* périences industrielles ou militaires, fussent-elles d'une utilité douteuse ou d'un caractère sinistre, on n'épargne ni temps ni argent, et rien ne serait tenté pour découvrir et constater quel mode de relations sociales offrirait aux hommes le plus de chances d'être heureux en devenant justes! Nous avons un budget de la guerre, et il serait monstrueux d'avoir un budget du travail! (Applaudis* sements prolongés.)
Mais si la société ne pouvait Sans tyrannie s'occuper de l'amélioration de son sort, c'est qu'elle pourrait, se faisant violence, être à la fois l'oppresseur et l'opprimé, ce qui implique contradiction. —
Je sais bien qu'en réalité la souveraineté du peuple ne correspond pas à l'unanimité des votes ; je sais que, dans certaines circonstances, la majorité est exposée au malheur d'être aveugle et despotique. Aussi ai-je toujours été d'avis, non seulement qu'il y avait lieu d'introduire dans l'organisation du suffrage universel la représentation proportionnelle des minorités, mais qu'il fallait déclarer supérieurs au droit des majorités et absolument inviolables la liberté de conscience, la liberté de la presse, les droits de réunion et d'association, et, en général, toutes les garanties qui permettent à la minorité de devenir majorité, pourvu qu'elle ait raison et qu'elle le prouve, (Applaudissements.)
Louis Blakc. — Discours. 23
~ Je ne nie pas non plus ia nécessité de bien spécifier, même dans un régime démocratique, les cas où l'intervention de l'État est un bien, ceux où elle est un mal ; et si Ton me demande à quel signe je distingue les uns des autres, je répondrai : elle est un mal toutes les fois qu'elle est en opposition avec le libre développement des facultés humaines; elle est un bien toutes les fois qu'elle aide à ce développement ou qu'elle écarte ce qui lui fait obstacle, comme lorsque, par l'instruction gratuite et obligatoire, par exemple, elle rend possible chez le pauvre le développement de l'âme et de l'intelligence, cette première condition de la liberté. (Nouveaux applaudissements*)
Certes, s'il est un pays au monde où la doctrine du laissez faire ait été préchée avec éclat et pratiquée coûte que coûte, c'est l'Angleterre. Eh bien, savez-vous ce qui se passa en Angleterre, au mois de mars 1864? Le fait vaut qu'on le médite.
Dans l'exposé des projets de loi élaborés, en 1848, au Luxembourg, il était dit : « Les institutions de garantie ont par essence un caractère social, et au premier rang de ces institutions figurent les assurances. Mais si Ton répugne à mettre les assurances au nombre des attributions de l'Etat, que ne lui laisse-t-on du ixloins la liberté qu'on invoque en faveur de la spéculation privée? Ne rendez pas l'assurance obligatoire, si vous croyez que l'État, qui vient au secours des incendiés et des inondés, n'a pas le droit d'exiger une prime de ceux qu'il est forcé de secourir à titre gratuit. Que l'assurance reste donc facultative, que les compagnies continuent leurâ opérations. Mais que chaque citoyen soit libre de préférer l'assurance par l'État à l'assurance par les particuliers, quand il croira y trouver complément de sécurité ou économie. »
M. Gladstone avait-il lu ce passage? Je l'ignore. Mais voilà, trait pour trait, mot pour mot, ce qu'il proposa, au mois de ûiars 1864, en sa qualité de premier ministre, et ce que la Chambre des communes prit en très sérieuse considération, et ce que la presse anglaise, à commencer par le Times, salua de ses applaudissements. (Sensation.)
Oui, au mois de mars 1864, ce grand esprit, M. Gladstone, proposa que l'État se fît assureur pour les sommes qui n'excéderaient pas 100 livres sterling; et sur le devoir imposé à l'État de mettre son crédit au service des pauvres gens, d'empêcher qu'on ne les trompât) de leur fournir un moyen de placer en toute sûreté leurs petites épargnes, il prononça un des plus nobles discours qui soient jamais tombés de ses lèvres éloquentes. 11 y rappela, comme
autant de précédents dont l'Angleterre n'avait pas le droit de récuser l'autorité : les secours publics accordés à l'indigence, la protection légale accordée aux enfants, la limitation des heures de travail dans les manufactures, la réforme sanitaire, la fonction de banques d'épargne attribuée aux bureaux de poste.
En retraçant l'histoire des idées de 1848, dans mon discours de Nîmes, j'ai oublié de noter qu'en Angleterre l'usage d'aider les entreprises particulières au moyen d'avances tirées du Trésor public est loin d'être inconnu : témoin les fonds avancés par le conseil privé, sous la garantie d'un contrôle, et condition nellement* à des personnes associées pour l'établissement et la direction d'un certain nombre d'écoles. Il est juste d'ajouter que, dans la session de 1849, ce fut, de la part de sir Robert Peel et d'autres, le sujet d'une vive opposition. Mais pourquoi? Parce que l'acte censuré émanait du seul pouvoir exécutif. Eh bien, le projet de réforme sociale présenté en 1848 par la Commission du Luxembourg, ce projet qui a fait dire au journal de M. Isaac Péreire que j'étais un révolutionnaire séculaire; que je m'étais nommé Owen, Babœuf, Lasalle ; que j'avais organisé Sparte dans l'antiquité et le Paraguay dans les temps modernes; que j'avais fondé Icarie ; que j'avais écrit V Utopie de Morus et la Cité de Campanella; que j'entendais ne faire qu'une bouchée de la famille, du mariage et de la propriété; que je visais à établir l'esclavage universel, etc., etc. ; ce terrible projet, ce projet épouvantable, consistait tout simplement à provoquer, dans l'intérêt du travail, une intervention de même nature que celle à laquelle on a eu recours en Angleterre, dans l'intérêt dô l'éducation, avec cette différence que les vues émises au Luxembourg n'étaient en aucune sorte sujettes aux objections élevées par sir Robert Peel ; car, d'une part, il s'agissait uniquement d'un prêt à faire à des associations libres et ouvertes d'ouvriers, prêt hypothéqué sur la valeur de leurs établissements, et, d'autre part, rien ne devait être décidé à cet égard que dans l'Assemblée nationale, et par elle. C'était la nation qui, par ses mandataires, si telle avait été sa pensée, aurait jeté au milieu du système social actuel, les fondements d'un autre système, celui de l'association, en donnant au dernier, non pas le caractère d'une faveur accordée à quelques-uns aux dépens des autres, mais le caractère d'une grande expérience nationale faite au nom et pour le compte de la société tout entière. [Longs applaudissements.)
Ainsi, deux modes de relations industrielles auraient été mis en présence :
Je ne nie pas non plus la nécessité de bien spécifier, même dani un régime démocratique, les cas où l'intervention de l'État est un bien, ceux où elle est un mal ; et ei l'on me demande à quel signe je distingue les uns des autres, je répondrai : elle est un mal toutes les fois qu'elle est en opposition avec le libre développement des facultés humaines ; elle est un bien toutes les fois qu'elle aide à ce développement ou qu'elle écarte ce qui lui fait obstacle, comme lorsque, par l'instruction gratuite et obligatoire, par exemple, elle rend possible chez le pauvre le développement de l'âme et de l'intelligence, cette première condition de la liberté. (Nouveaux applaudissements.)
Certes, s'il est un pays au monde où la doctrine du laisses faire ait été prèchée avec éclat et pratiquée coûte que coûte, c'est l'Angleterre, Eh bien, savez-vous ce qui se passa en Angleterre, an mois de mars 1864? Le fait vaut qu'on le médite.
Dans l'exposé des projets de loi élaborés, en 1848, an Luxembourg, il était dit : • Les institutions de garantie ont par essence un caractère social, et au premier rang de ces institutions figurent les assurances. Mais si l'on répugne à mettre les assurances au nombre des attributions de l'État, que ne lui laisse-t-on du moins la liberté qu'on invoque en faveur de la spéculation privée? Ne rendez pas l'assurance obligatoire, si vous croyez que l'Étal, qui vient au secours des Incendiés et des inondés, n'a pas le droit d'exiger une prime de ceux qu'il est forcé de secourir à titre gratuit. Que l'assurance reste donc facultative, que les compagnies continuent leurs opérations. Mais que chaque citoyen soit libre de préférer l'assurance par l'État à l'assurance par les particuliers, quand il croira y trouver complément de sécurité ou économie. »
M. Gladstone avait-il lu ce passage? Je l'ignore. Mais voilà, trait pour trait, mot pour mot, ce qu'il proposa, au mois de mars 1864, en sa qualité de premier ministre, et ce que la Chambre des communes prit en très sérieuse considération, et ce que la presse anglaise, à commencer par le Times, salua de ses applaudissements. (Sensation.)
Oui, au mois de mars 1864, ce grand esprit, M. Gladstone, proposa que l'Ktat sef^^ssureur pour les sommes qui n'excéderaient pas 100 livres sL <3*^Bl *">' MlÉ Imposé à l'Élut de mettre son crédit au^^H |>r.nr *, d'empêcher qu'on ne les
trompai, de) un ^Hlaceren Umle sûreté leors
l'i'iil'- ''<-' TmÊ [il us nobles discours qui
lpiente». 11 y rappela, comme
autant de précédente dont l'Andeterre n'avait pas le droit de n-eoser l'autorité : les secours publier accordé* à l'indigence, la protection légale accordée aux enfant?, la limitation de? heure? de travail dans les manufacture*, la réforme sanitaire, la fonction de banques d'épargne attribuée aux boreaax de poste.
En retraçant l'histoire de* idée? de 18*8, dans mon discours de Nîmes, j'ai oublié de noter qu'en Angleterre l'usage d'aider les entreprises particulières au moyen d'avances tirées do Trésor public est loin d'être inconnu : têmoio les fond- avancés par le conseil privé, sous la garantie d'un contrôle, et condition Bellement, à des personnes associée? pour l'établissement et la direction don certain nombre d'écoles. Il est juste d'ajouter que, dan» la session de 1849, ce fut, de la part de «ir Robert Peel et d'autres, le sujet d'une vive opposition. Mai? pourquoi? Parce que l'acte censuré émanait du seul pouvoir exécutif. Eh bien. le projet de réforme Sociale présenté en 1848 par la Commission du Luxembourg, ce projet qui a fait dire au journal de M. Isaac Péreîre que j'étais un révolutionnaire séculaire ; que je m'étais nommé Owen. Baboîuf, Lasalle; que j'avais organisé Sparte dan; l'antiquité et le Paraguay dans les temps modernes; que j'avais fondé Icarie ; que j'avais écrit ïUtopie de Morus et la Cité de Campanella: que j'entendais ne faire qu'une bouchée de la famille, du mariage et de la propriété ; que je visais à établir l'esclavage universel, etc., etc. ; ce terrible projet, ce projet épouvantable, consistait tout simplement â provoquer, dans l'intérêt du travail, une intervention de même nature que celle à laquelle on a eu recours en Angleterre, dans l'intérêt de l'éducation, avec cette différence que les vues émises au Luxembourg n'étaient eu aucune sorte sujettes aux objections élevées par sir Robert Peel ; car, d'une part, il s'agissait uniquement d'un prêt a faire à des associations libres et ouvertes d'ouvriern. prêt hypothéqué sur la valeur de leurs établissements, et, d'autre part, rien ne devait être décidé à cet égard que dans l'Assemblée nationale, et par elle. C'était la nation qui, par ses mandataires, si telle avait été sa pensée, aurait jeté au milieu dn système -< >< iud,
les fondements d'un autre système, celui de l'associa» i< -r -n df" nant au dernier, non pas le caractère d'une faveur quelques-uns aux dépens des autres, mats le car : grande expérience nationale faite an nom et pour le fQaafl société tout entière. [Long* applaudt$temmtt.)
Ainsi, deux modes de relations industrielles auraient Ait en présence :
. Je ne nie pas non plus la nécessité de bien spécifier, même dans un régime démocratique, les cas où l'intervention de l'État est un bien, ceux où elle est un mal ; et si Ton me demande à quel signe je distingue les uns des autres, je répondrai : elle est un mal toutes les fois qu'elle est en opposition avec le libre développement des facultés humaines; elle est un bien toutes les fois qu'elle aide à ce développement ou qu'elle écarte ce qui lui fait obstacle, comme lorsque, par l'instruction gratuite et obligatoire, par exemple, elle rend possible chez le pauvre le développement de l'âme et de l'intelligence, cette première condition de la liberté. (Nouveaux applaudissements*)
Certes, s'il est un pays au monde où la doctrine du laissez faire ait été préchée avec éclat et pratiquée coûte que coûte, c'est l'Angleterre. Eh bien, savez-vous ce qui se passa en Angleterre, au mois de mars 1864? Le fait vaut qu'on le médite.
Dans l'exposé des projets de loi élaborés, en 1848, au Luxembourg, il était dit : « Les institutions de garantie ont par essence un caractère social, et au premier rang de ces institutions figurent les assurances. Mais si Ton répugne à mettre les assurances au nombre des attributions de l'Etat, que ne lui laisse-t-on du moins la liberté qu'on invoque en faveur de la spéculation privée ? Ne rendez pas l'assurance obligatoire, si vous croyez que l'État, qui vient au secours des incendiés et des inondés, n'a pas le droit d'exiger une prime de ceux qu'il est forcé de secourir à titre gratuit. Que l'assurance reste donc facultative, que les compagnies continuent leurâ opérations. Mais que chaque citoyen soit libre de préférer l'assurance par l'État à l'assurance par les particuliers, quand il croira y trouver complément de sécurité ou économie. »
M. Gladstone avait-il lu ce passage? Je l'ignore. Mais voilà, trait pour trait, mot pour mot, ce qu'il proposa, au mois de mars 1864, en sa qualité de premier ministre, et ce que la Chambre des communes prit en très sérieuse considération, et ce que la presse anglaise, à commencer par le Times, salua de ses applaudissements. (Sensation.)
Oui, au mois de mars 1864, ce grand esprit, M. Gladstone, proposa que l'État se fît assureur pour les sommes qui n'excéderaient pas 100 livres sterling; et sur le devoir imposé à TÉtat de mettre son crédit au service des pauvres gens, d'empêcher qu'on ne les trompât, de leur fournir un moyen de placer en toute sûreté leurs petites épargnes, il prononça un des plus nobles discours qui soient jamais tombés de ses lèvres éloquentes. 11 y rappela, comme
autant de précédents dont l'Angleterre n'avait pas le droit de récuser l'autorité : les secours publics accordés à l'indigence, la protection légale accordée aux enfants, la limitation des heures de travail dans les manufactures, la réforme sanitaire, la fonction de banques d'épargne attribuée aux bureaux de poste.
En retraçant l'histoire des idées de 1848, dans mon discours de Nîmes, j'ai oublié de noter qu'en Angleterre l'usage d'aider les entreprises particulières au moyen d'avances tirées du Trésor public est loin d'être inconnu : témoin les fonds avancée par le conseil privé, sous la garantie d'un contrôle, et conditionnellement, à des personnes associées pour l'établissement et la direction d'un certain nombre d'écoles. Il est juste d'ajouter que, dans la session de 1849, ce fut, de la part de sir Robert Peel et d'autres, le sujet d'une vive opposition. Mais pourquoi? Parce que l'acte censuré émanait du seul pouvoir exécutif. Eh bien, le projet de réforme sociale présenté en 1848 par la Commission du Luxembourg, cd projet qui a fait dire au journal de M. Isaac Péreire que j'étais un révolutionnaire séculaire; que je m'étais nommé Owen, Babœufj Lasalle; que j'avais organisé Sparte dans l'antiquité et le Paraguay dans les temps modernes; que j'avais fondé Icarie ; que j'avais écrit Y Utopie de Morus et la Cité de Campanella; que j'entendais ne faire qu'une bouchée de la famille, du mariage et de la propriété ; que je visais à établir l'esclavage universel, etc., etc. ; ce terrible projet, ce projet épouvantable, consistait tout simplement à provoquer, dans l'intérêt du travail, une intervention de même nature que celle à laquelle on a eu recours en Angleterre, dans l'intérêt de l'éducation, avec cette différence que les vues émises au Luxembourg n'étaient en aucune sorte sujettes aux objections élevées par sir Robert Peel ; car, d'une part, il s'agissait uniquement d'un prêt à faire à des associations libres et ouvertes d'ouvriers, prêt hypothéqué sur la valeur de leurs établissements, et, d'autre part, rien ne devait être décidé à cet égard que dans l'Assemblée nationale, et par elle. C'était la nation qui, par ses mandataires, si telle avait été sa pensée, aurait jeté au milieu du système social actuel, les fondements d'un autre système, celui de l'association, en donnant au dernier, non pas le caractère d'une faveur accordée à quelques-uns aux dépens des autres, mais le caractère d'une grande expérience nationale faite au nom et pour le compte de la société tout entière. [Longs applaudissements,)
Ainsi, deux modes de relations industrielles auraient été mis en présence :
. Je ne nie pas non plus ia nécessité de bien spécifier, même dans un régime démocratique, les cas où l'intervention de l'État est un bien, ceux où elle est un mal ; et si Ton me demande à quel signe je distingue les uns des autres, je répondrai : elle est un mal toutes les fois qu'elle est en opposition avec le libre développement des facultés humaines; elle est un bien toutes les fois qu'elle aide à ce développement ou qu'elle écarte ce qui lui fait obstacle, comme lorsque, par l'instruction gratuite et obligatoire, par exemple, elle rend possible chez le pauvre le développement de l'âme et de l'intelligence, cette première condition de la liberté. (Nouveaux applaudàsements.)
Certes, s'il est un pays au monde où la doctrine du laissez (aire ait été préchée avec éclat et pratiquée coûte que coûte, c'est l'Angleterre. Eh bien, savez-vous ce qui se passa en Angleterre, au mois de mars 1864? Le fait vaut qu'on le médite.
Dans l'exposé des projets de loi élaborés, en 1848, au Luxembourg, il était dit : « Les institutions de garantie ont par essence un caractère social, et au premier rang de ces institutions figurent les assurances. Mais si Ton répugne à mettre les assurances au nombre des attributions de l'État, que ne lui laisse-t-on du nloins la liberté qu'on invoque en faveur de la spéculation privée? Ne rendez pas l'assurance obligatoire, si vous croyez que l'État, qui vient au secours des incendiés et des inondés, n'a pas le droit d'exiger une prime de ceux qu'il est forcé de secourir à titre gratuit. Que l'assurance reste donc facultative, que les compagnies continuent leurâ opérations. Mais que chaque citoyen soit libre de préférer l'assurance par l'État à l'assurance par les particuliers, quand il croira y trouver complément de sécurité ou économie. »
M. Gladstone avait-il lu ce passage? Je l'ignore. Mais voilà, trait pour trait, mot pour mot, ce qu'il proposa, au mois de ûiars 1864, en sa qualité de premier ministre, et ce que la Chambre des communes prit en très sérieuse considération, et ce que la presse anglaise, à commencer par le Times, salua de ses applaudissements. (Sensation.)
Oui, au mois de mars 1864, ce grand esprit, M. Oladstone, proposa que l'État se fit assureur pour les sommes qui n'excéderaient pas 100 livres sterling ; et sur le devoir imposé à l'État de mettre son crédit au service des pauvres gens, d'empêcher qu'on ne les trompât) de leur fournir un moyen de placer en toute sûreté leurs petites épargnes^ il prononça un des plus nobles discours qui soient jamais tombés de ses lèvres éloquentes. Il y rappela, comme
autant de précédents dont l'Angleterre n'avait pas le droit de récuser l'autorité : les secours publics accordés à l'indigence, la protection légale accordée aux enfants, la limitation des heures de travail dans les manufactures, la réforme sanitaire, la fonction de banques d'épargne attribuée aux bureaux de poste.
En retraçant l'histoire des idées de 1848, dans mon discours de Nîmes, j'ai oublié de noter qu'en Angleterre l'usage d'aider les entreprises particulières au moyen d'avances tirées du Trésor public est loin d'être inconnu : témoin les fonds avancés par le conseil privé, sous la garantie d'un contrôle, et conditionnellement, à des personnes associées pour l'établissement et la direction d'un certain nombre d'écoles. Il est juste d'ajouter que, dans la session de 1849, ce fut, de la part de sir Robert Peel et d'autres, le sujet d'une vive opposition. Mais pourquoi? Parce que l'acte censuré émanait du seul pouvoir exécutif. Eh bien, le projet de réforme sociale présenté en 1848 par la Commission du Luxembourg, ce* projet qui a fait dire au journal de M. Isaac Péreire que j'étais un révolutionnaire séculaire; que je m'étais nommé Owen, Babœuf, Lasalle; que j'avais organisé Sparte dans l'antiquité et le Paraguay dans les temps modernes; que j'avais fondé Icarie ; que j'avais écrit Y Utopie de Morus et la Cité de Campanella; que j'entendais ne faire qu'une bouchée de la famille, du mariage et de la propriété ; que je visais à établir l'esclavage universel, etc., etc. ; ce terrible projet, ce projet épouvantable, consistait tout simplement à provoquer, dans l'intérêt du travail, une intervention de même nature que celle à laquelle on a eu recours en Angleterre, dans l'intérêt dé l'éducation, avec cette différence que les vues émises au Luxembourg n'étaient en aucune sorte sujettes aux objections élevées par sir Robert Peel ; car, d'une part, il s'agissait uniquement d'un prêt à faire à des associations libres et ouvertes d'ouvriers, prêt hypothéqué sur la valeur de leurs établissements, et, d'autre part, rien ne devait être décidé à cet égard que dans l'Assemblée nationale, et par elle. C'était la nation qui, par ses mandataires, si telle avait été sa pensée, aurait jeté au milieu du système social actuel, les fondements d'un autre système, celui de l'association, en donnant au dernier, non pas le caractère d'une faveur accordée à quelques-uns aux dépens des autres, mais le caractère d'une grande expérience nationale faite au nom et pour le compte de la société tout entière. [Longs applaudissements.)
Ainsi, deux modes de relations industrielles auraient été mis en présence ;
L'un, partant du principe d'antagonisme; l'autre, du principe d'association;
L'un, poussant chaque individu à poursuivre son but propre, éperdutoent, sans se préoccuper de ses semblables, et même au risque de leur passer sur le corps ; l'autre, conduisant chacun à identifier son intérêt particulier avec l'intérêt commun;
L'un, par essence, semant la discorde, l'envie, la haine; l'autre, •reposant sur la concorde;
' L'un, ressemblant à un duel où le salut de celui-ci exige la mort de celui-là, et quelquefois amène la mort des deux; l'autre, créant l'émulation véritable, celle qui aiguillonne l'intérêt personnel, sans le mettre en hostilité avec la prospérité d'autrui;
L'un, transformant la production en un formidable jeu de hasard ; l'autre, tendant à la régler sur les besoins connus et les exigences de la consommation ;
L'un, faisant du succès le prix d'une sagacité servie par la fortune et bien souvent l'affaire d'un coup de dé ; l'autre, ayant pour but d'assurer le succès à la science, à la sagesse et au travail. (Double salve d'applaudissements*)
En tout cas, l'expérience étant appelée à décider lequel des deux modes était le meilleur, celui en faveur duquel elle se serait prononcée aurait gagné peu à peu du terrain, sans violence, sans commotion, par la seule puissance de l'attrait.
Était-ce là, je le demande, ne tenir aucun compte de l'intérêt privé, détruire toute initiative individuelle , proclamer l'État omnipotent et omniscient, faire de lui tout et de l'individu rien? (Rires approbatifs.)
Mais le rachat des chemins de fer, mais la transformation de la Banque de France en Banque nationale, mais la centralisation des assurances, mais les bénéfices résultant de tout cela, employés à former un budget des travailleurs... Ah! voilà ce qui a inquiété le journal le Temps. J'avoue ne pas comprendre les objections que cette inquiétude lui suggère.
Est-ce que ce sont là des questions qui n'aient jamais été soulevées, ou qui ne l'aient été que par des esprits chimériques?
Est-ce que, — même, en laissant de côté l'idée d'un budget des travailleurs, le rachat des chemins de fer et des mines par l'État, la transformation de la Banque de France en Banque nationale, la centralisation des assurances, sont choses avec lesquelles le bien public n'ait rien à voir?
En ce qui concerne le rachat des chemins de fer, çst-ce que les
compagnies, qui sont obligées, pour couvrir leurs dépenses et réaliser des bénéfices, de lever tribut sur le développement même de l'industrie, valent l'État, qui, retrouvant le capital dépensé dans les sources de l'impôt élargies, est plus intéressé à abaisser qu'à élever les tarifs, et qui stipule pour tout le monde, à la différence des compagnies, qui stipulent pour elles-mêmes? (Applaudissements.)
En ce qui concerne la Banque, est-ce que sa fonction ne se borne pas à donner du crédit à ceux qui en ont déjà? Est-ce qu'on ne pourrait pas la comparer à une compagnie d'assurances des maisons incombustibles? Et si le crédit est un puissant moyen de travail, une source abondante de richesse, pourquoi ne conféreraiton pas le soin d'en dispenser les bienfaits à l'État, seul capable d'admettre à en jouir tous les citoyens, grands et petits? Et si l'opération de l'escompte a pour résultat, tout en facilitant les relations commerciales et en fécondant l'industrie, d'assurer à ceux qui s'y livrent d'énormes bénéfices, pourquoi ces bénéfices n'iraientils pas grossir le Trésor public, au lieu de s'entasser dans quelques caisses particulières? (Applaudissements.)
Enfin, en ce qui concerne les assurances, est-il besoin d'insister sur les avantages d'un système qui établirait une étroite solidarité entre tous les citoyens, ferait baisser le taux des primes, et, tout en garantissant aux assurés la sécurité la plus complète, donnerait des revenus considérables?
J'avais dernièrement sous les yeux un article publié en 1844 par M, Michel Chevalier, et j'y lisais, en réponse aux socialistes, ceci :
c Dans le cœur de la très grande majorité des hommes et dans le plus grand nombre des circonstances, dans les actes de la vie courante, le sentiment de l'intérêt personnel prime celui du devoir... Le sentiment immédiat et direct du gain individuel est un mobile sans cesse agissant : il mène et mènera toujours le genre humain. *
Or, cette puissance de l'intérêt personnel, M. Michel Chevalier la proclamait comme une justification décisive du régime social basé sur l'antagonisme des efforts.
Mais qui donc a jamais nié que l'activité humaine eût dans l'intérêt personnel un très énergique mobile? La question n'est pas là. La question est de savoir si l'énergie même de ce mobile n'est pas un mal lorsqu'il agit sur la société d'une manière subversive ; la question est de savoir s'il ne peut pas, sans perdre de sa force,
se concilier avec le sentiment du devoir, et si le régime de l'antagonisme, qui tend à rendre cette conciliation impossible, vaut celui de l'association, qui la rend naturelle et permanente. ( Vifs applaudissements.)
Est-il bon que l'intérêt personnel ait les ailes et la rapacité du vautour; qu'il arme producteurs contre producteurs, commerçants contre commerçants, boutiquiers contre boutiquiers, ceux qui possèdent les instruments de travail contre ceux qui en manquent, chacun contre tous et tous contre chacun? (Nouveaux applaudissements.)
Est-il conforme au bon ordre que l'impétuosité de l'intérêt personnel soit attestée par l'irruption dans toutes les avenues de la fortune d'une foule de rivaux frémissants qui s'y heurtent et s'y renversent?
Si l'on considère, d'un côté,. la force du principe d'association, sa fécondité presque sans bornes, le nombre des gaspillages qu'il évite, le montant des économies qu'il permet ; et, d'un autre côté, si l'on calcule l'énorme quantité de valeurs perdues que représentent, sous l'influence du principe contraire, les faillites qui se déclarent, les magasins qui disparaissent, les ateliers qui se ferment, les chômages qui se multiplient, les marchés qui s'engorgent, les crises commerciales enfin qui, à des époques de plus en plus rapprochées, éclatent comme la foudre, sans passer comme elle, il faudra bien reconnaître que, par la substitution du premier principe au second, les peuples gagneraient en richesse ce qu'ils auraient gagné en moralité. (Mouvement.)
Car on ne prétendra pas, j'espère, que la morale trouve son compte à l'emploi que l'intérêt personnel fait des armes nécessitées par un tel combat : baisse systématique des prix, falsification des marchandises, réclames mensongères, ruses de toute espèce pour grossir sa clientèle aux dépens de celle du voisin.
Et quand je rappelle ceci, mes chers concitoyens, ce n'est pas pour dénoncer la perversité de la nature humaine. Je suis convaincu que, parmi ceux qui, dans la lutte, cherchent à vaincre coûte que coûte, il est des hommes dont le cœur souffre des moyens qu'ils mettent en usage. Mais le régime économique où ils vivent plongés est là qui les y condamne. Il faut qu'ils tâchent de ruiner autrui, sous peine d'être ruinés eux-mêmes. S'ils s'efforcent de diminuer les salaires et d'augmenter la durée du travail; s'ils s'ingénient à sous-vendre leurs compétiteurs; s'ils font travailler des enfants et des femmes par économie, au risque de lever sur ces
frêles créatures un impôt meurtrier, c'est parce qu'ils y sont contraints par l'inexorable loi tie la concurrence, par l'irrésistible pression du milieu qui les enveloppe. Le mal en ceci provient moins des individus que des choses. Ce sont les imperfections du régime économique existant qui sont coupables. C'est donc à elles surtout qu'il convient de s'en prendre, et les faire graduellement disparaître est affaire, non de haine et de colère, mais d'étude, non de violence, mai* de science. Travailler à rapprocher les hommes, à leur prouver que, sainement considérés, leurs intérêts sont solidaires, à les unir dans un noble sentiment de concorde et de fraternité, est la tâche imposée à tout généreux penseur. Mais il y faut plus que des recommandations, dans un régime constitué de manière à en détruire l'effet. C'est la nature de ce régime qu'il importe d'étudier, et ceux-là le défendent mal qui ne lui trouvent d'autre fondement que l'égoïsme décoré du nom d'intérêt personnel. (Applaudissements.)
L'intérêt personnel est une puissance qu'il serait absurde de méconnaître ; mais ce n'est ni la méconnaître ni la diminuer que de l'épurer, que de l'ennoblir, que de lui donner l'intérêt commun pour consécration et pour point d'appui. C'est ce que fait l'association, qui emploie le pouvoir de tous à mettre en action celui de chacun et appelle chacun à profiter de ce qui est le profit de tous ; c'est ce que fait l'association, qui, loin d'arrêter l'essor de l'initiative individuelle, le favorise, en fournissant à cette initiative, au moyen de l'union des forces, les ressources dont elle a besoin pour s'exercer. (Très bien! très bien!)
On a prétendu que, dans tout système d'association, l'intérêt personnel manquait de ressort par cela seul qu'il revêtait un caractère collectif. Et depuis quand faut-il exclure de la catégorie des stimulants énergiques les intérêts collectifs? Qu'on ne doive pas attendre de l'intérêt collectif, dans les actes ordinaires de la vie, la ferveur et l'exaltation du sentiment auquel se rapporte, dans Tannée, la fidélité au drapeau, c'est certain, et il n'y a pas ici de comparaison bien exacte à établir. Mais enfin, pour être collectif, il n'en est pas moins puissant, l'intérêt qui, sur les champs de bataille, s'appelle la gloire, qui, dans une nation, s'appelle la patrie et qui, dans la région des grandes âmes, s'appelle l'humanité. {Longs applaudissements, acclamations passionnées.)
Droits de réunion et d'association,
Chambre des députés. — Séance du 24 janvier 1880.
M. Louis Blanc. — Messieurs, appelé à l'honneur de présider votre commission, je regrette doublement d'avoir à combattre le projet que la majorité de cette commission vous présente.
Le contre-projet que je viens soutenir était une des propositions que la commission avait à examiner.
Convient-il de séparer le droit de réunion d'avec le droit d'association? Notre contre-projet porte à la fois sur ces deux droits; convient-il de les séparer pour renvoyer l'un à de futurs débats, et de réglementer l'autre?
Je ne le pense pas.
J'admets qu'il y a des différences entre l'association et la réunion.
Je reconnais que la seconde n'a pas le caractère de permanence qui caractérise la première ; je reconnais que les membres d'une association sont liés entre eux par un principe de solidarité qu'exclut ce qu'une simple réunion a d'accidentel et de passager.
Mais les différences qu'on peut signaler entre ces deux grandes formes de la liberté humaine, n'ôtent rien à l'importance suprême de leurs affinités. Elles relèvent toutes les deux du même principe; elles sont de la môme nature ; elles répondent chez l'homme au même besoin : celui de chercher dans la collectivité ce qu'il ne trouverait pas dans l'isolement, et d'opposer à l'oppression la force qui résulte de la mise en commun des sentiments, du rapprochement des pensées, de l'harmonie des efforts, [Très bien! très bienl sur plusieurs bancs.)
Oui, messieurs, les deux libertés dont il s'agit se complètent, elles se prêtent un mutuel appui. Sans la liberté de s'associer, les citoyens perdraient le plus clair du bénéfice intellectuel et moral que leur rapporte le droit de se réunir, et, d'un autre côté, combien ne leur serait-il pas difficile de s'associer si la liberté de se réunir leur était refusée?
L'honorable rapporteur, M. Alfred Naquet, proclame et défend une distinction que je repousse ; mais cette distinction, il la repoussait lui-même, et très vivement, en 1872. Je le lui rappelle, non pas pour me donner le vain plaisir de l'opposer à lui-même, mais pour m'appuyer de son opinion d'autrefois contre son opinion d'aujourd'hui.
Dans la séance où fut discutée la proposition de MM. Tolain et Lockroy, touchant l'abrogation de l'article 291, savez-vous ce que mon honorable ami disait à propos du rapport de M. Bertauld ? Il disait : « Ce que je reproche au rapport de M. Bertauld, c'est la distinction qu'il crée entre la réunion et l'association. » Et il adjurait l'Assemblée de faire disparaître du projet cette distinction, « surtout si l'Assemblée voulait », — c'étaient ses propres exprès-, sions, — « rentrer dans une voie vraiment libérale ».
Le fait est, messieurs, que ces deux droits, le droit de réunion et le droit d'association, ont toujours été indistinctement consacrés et confirmés toutes les fois qu'en France, comme en 1790, 1791, 1793, et pendant le gouvernement provisoire de 1848, les idées de progrès ont prévalu, et qu'au contraire ils ont été indistinctement foulés aux pieds toutes les fois que la réaction a triomphé, comme pendant la période thermidorienne et le règne des Bonaparte.
M. Laroche-Joubert. — Gomme en ce moment-ci, surtout.
M. le Président. — Monsieur Laroche-Joubert, je suis prêt à vous inscrire pour répondre à M. Louis Blanc. (Rires à gauche.)
M. Laroche-Joubert. — Veuillez m'inscrire, monsieur le président. Je répondrai. Je ne crois pas que la proposition de M. le président soit si risible que cela 1
M. Louis Blanc — Dans le rapport on lit : « C'est le 2 fructidor an VII qu'on trouve pour la première fois, dans un discours de M. Renaut de l'Orne, un commencement vague et timide de distinction entre la réunion et l'association. »
C'est vrai. Et pourquoi? Parce qu'entre ces deux droits la contiexité est manifeste, tellement manifeste qu'elle est accusée jusque dans l'article 391, cet article que la commission a écarté comme
ayant trait seulement à l'association et dont nous demandons dès & présent, mes amis et moi, l'abrogation absolue.
Que porte en effet cet article 291 ? Il porte :
« Nulle association , qui aura pour but de se réunir tous les jours ou à des jours marqués, ne pourra le faire sans l'agrément du gouvernement. »
Vous le voyez, le législateur enveloppe ici la réunion et l'association dans une même attaque.
Rien de plus naturel : Il est dans l'essence des choses que ces deux libertés sœurs aient des fortunes semblables.
C'est pourquoi nous demandons, mes amis et moi, qu'on supprime d'un seul coup toutes les entraves dont elles ont été jusqu'ici chargées. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs à gauche,) Et d'abord, messieurs, il est un article qu'il faut dès à présent rayer de nos lois, c'est l'article 291.
L'article 291 , dont nous demandons l'abrogation, ainsi que celle des articles 292, 293 et 294 qui le complètent, fait partie du funeste héritage qui nous a été laissé par l'Empire. Il fut inséré dans le code pénal en 1810 — la date est caractéristique.
A cette époque, la France avait un maître : Napoléon la tenait sous ses pieds. L'article 291 appartient au même système que le décret impérial qui fut rendu, peu de temps après, décret qui rétablissait les prisons d'État et en vertu duquel les citoyens pouvaient être jetés en prison sans avoir été jugés, et, chose abominable l sans avoir été môme accusés. Il ne pouvait pas souffrir, en effet, qu'on pensât en commun, l'homme du 18 brumaire, le Jupiter tonnant qui tremblait devant deux lignes tombées de la plume de M me de Staël, le tout-puissant à qui la pensée faisait peur ! (Applaudissements à gauche.)
Toutefois, messieurs, Napoléon n'alla pas jusqu'à demander que les associations de plus de vingt personnes fussent soumises à l'autorisation préalable même quand elles seraient partagées en sections d'un nombre moindre. Il était réservé à la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe de faire cette nouvelle blessure au droit d'association, tant il est vrai que les gouvernements, quels qu'ils soient, une fois qu'ils sont lancés sur la pente de l'arbitraire, ne peuvent plus s'arrêter! (Très bien/ à gauche.)
Gomme l'article 291, la loi du 10 avril 1834 a une date qui la caractérise et qui l'explique. Elle fut rendue au plus fort de la lutte ardente, acharnée, que les ministres réactionnaires de Louis- Philippe avaient engagée contre le parti républicain. (Interruptions
à droite.) Pour étouffer ce parti, la royauté de Louis-Philippe ne trouva rien de mieux que de s'attaquer à la première de toutes les libertés, à la liberté sans laquelle la société elle-même n existerait pas. (Très bien! à gauche.)
Il y avait alors au pouvoir trois hommes qui devaient leur élévation à ce droit d'association qu'ils proposèrent de fouler aux pieds. C'étaient MM. le duc de Broglie... toujours ce nom. — (Rires et applaudissements à gauche), Guizot et Barthe.
M. de Broglie avait fondé, sous la Restauration, la société des « Amis de la presse. » M. Guizot avait été membre et même président de la fameuse société « Aide- toi, le ciel t'aidera !» et M. Barthe avait pris rang parmi les Garbonaril Arrivés au pouvoir, ils se hâtaient, comme c'est assez l'usage, de briser l'échelle dont ils s'étaient servis pour y monter. (Applaudissements à gauche. — Rires ironiques à droite.)
M. Jérôme David. — C'est une page d'histoire actuelle!
M. Charles Abbatucci. — On les a surpassés et de beaucoup !
M. Robert Mitchell. — C'est ce que nous avons vu encore tout à l'heure !
M. Louis Blanc. — Messieurs, vous savez en quoi consiste la loi du 10 avril 1834. Cette loi était une odieuse aggravation du code pénal.
Le code pénal avait soumis au bon plaisir du gouvernement les associations de plus de vingt personnes : la loi du 10 avril 1834 exigea l'autorisation préalable pour les associations de plus de vingt personnes, alors môme qu'elles seraient partagées en sections d'un nombre moindre.
Le code pénal avait oublié de dire que l'autorisation serait toujours révocable : la loi du 10 avril 1834 répara cette bénigne omission.
Le code pénal avait déclaré punissables les directeurs, les administrateurs de l'association autorisée : la loi du 10 avril 1834 déclara punissable quiconque en aurait fait partie.
Le code pénal avait fixé la pénalité à une amende de 16 francs à 200 francs : la loi du 10 avril 1834 éleva la pénalité jusqu'à deux ans d'emprisonnement.
Enfin, cette loi liberticide déclara que quiconque prêterait ou louerait sa maison à une association serait réputé complice, et elle déféra les infractions aux tribunaux correctionnels.
Aussi la doctrine contenue dans cette loi fut-elle combattue dans le parlement... que dis-je, combattue ! elle fut flétrie par des
orateurs tels que Pages (de l'Àriège), Garnier-Pagès Faîne, Eusèbe Salverte, Portalis, Berryer.
A. M. Guizot, on rappela impitoyablement que lui-même, le 24 septembre 1832, il avait dit de l'article 291 : « Cet article est mauvais, je le dis du fond de ma pensée, il ne doit pas exister éternellement, longtemps, si vous voulez, dans la législation d'an peuple libre. »
Berryer, dans son grand langage, tonna contre le cynisme des apostasies.
Et Portalis, après avoir déclaré que la loi de 1834 était un acte de félonie, termina son discours par ces paroles terribles : « Non seulement je vote contre cette loi, mais je proteste contre sa présentation, elle est un des griefs dans la future mise en accusation des ministres. » (Applaudissements à gauche.)
M. Robert Mitchell, — Très bien ! très bien !
M. Louis Blanc. — En effet, cette loi était un attentat contre ce que Berryer a appelé le principe générateur sur lequel repose l'existence même de la société.
Et maintenant, n'est-il pas extraordinaire que nous soyons encore régis par une loi qui, il y a quelque cinquante ans, arrachait à de tels hommes de tels cris d'indignation? Et si elle parut monstrueuse sous le régime des censitaires, combien ne devraitelle pas paraître plus monstrueuse encore sous le régime du suffrage universel! Car enfin, supprimez le droit d'association, affaiblissez le droit de réunion, bâillonnez la presse, empêchez ceux qui savent et ceux qui pensent d'exercer autour d'eux l'action de leur intelligence, et vous n'aurez plus dans le suffrage universel qu'une puissance aveugle. Vous aurez la domination du nombre au service du premier César venu ; vous aurez l'Empire ; vous aurez des plébiscites votés par des millions de voix pour mettre un homme à la place d'une nation, et l'institution qui devait donner la vie à la souveraineté du peuple n'aura servi qu'à la détruire! (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)
Telles sont, messieurs, les grandes questions que soulève, tels sont les grands intérêts que compromet, je ne dirai pas la politique du Gouvernement actuel, — je le mets absolument de côté dans ce débat, — mais la législation existante.
La loi du 10 avril 1834 fut trouvée odieuse par des royalistes. Comment pourrions-nous hésiter un instant à l'abolir, nous, républicains ? Comment pourrions-nous oublier qu'elle fut rendue pour
étouffer dans son germe le principe en vertu duquel nous siégeons icil (Très bien/ très bien/ à l'extrême gauche.)
Messieurs, nous demandons aussi l'abrogation de la loi du 6 juin 1868 ; nous demandons qu'on fasse disparaître la gène intolérable imposée à l'exercice de ce droit de réunion, qui fut proclamé d'une manière sublime dans le serment du Jeu de Paume, à ce droit de réunion duquel il est dit dans la Constitution du 24 juin 1793 : c La seule nécessité de l'énoncer suppose la présence ou le souvenir présent du despotisme, » à ce droit de réunion; dont l'interdiction violente coûta la couronne à Louis-Philippe.
L'esprit qui dicta la loi de 1868 fut très naïvement révélé dans l'exposé des motifs. On y lit que la discussion des intérêts politiques ne doit être permise qu'aux représentants de la nation, qu'à eux seuls il appartient de discuter les impôts, de discuter les actes du Gouvernement. En d'autres termes, les mandants n'ont pas le droit de s'occuper des choses à l'égard desquelles ils nomment des mandataires 1 Ce qui est permis au serviteur est défendu au maître !
Et en ce qui concerne la religion, que dit l'exposé des motifs de la loi de 1868? Il fulmine contre ces assemblées qui sont ouvertes au premier venu, dissident ou libre penseur : il nous parle de religions éprouvées, devant lesquelles s'incline, depuis des siècles, l'humanité. Mais quand le christianisme s'établit, est-ce qu'il était une religion éprouvée? Est-ce que l'humanité s'inclinait devant lui depuis des siècles? Et le Christ aurait-il jamais pu prêcher sa doc* trine si on le lui avait interdit, dès l'abord, sous prétexte qu'il était le premier venu, dissident ou libre-penseur? (Très bien! à gauche.)
La loi de 1868 est donc une audacieuse atteinte à la liberté ; elle est, de plus, un grand acte d'hypocrisie, car, si en interdisant la discussion non autorisée des questions religieuses et politiques, cette loi permet la libre discussion des questions philosophiques, littéraires et même sociales, c'est parce que entre les unes et les autres la ligne de démarcation est très difficile à tracer, ce qui laissait au despotisme impérial la faculté de permettre ou d'interdire tout ce qu'il voulait. (Marques d'assentiment à gauche.)
Messieurs, je crois en avoir dit assez pour justifier l'insistance que nous mettons, mes amis et moi, à demander l'abrogation des articles 291, 292, 293 et 294 du code pénal, de la loi du 10 avril 1834 et de la loi du 6 juin 1868.
Ces lois sont détestables ; elles sont faites toutes les trois pour
déshonorer la législation d'un peuple libre. (Applaudissements sur quelques bancs à gauche,)
Et maintenant, voyons ce que propose la majorité de la commission.
Je conviens qu'en supprimant sans réserve l'autorisation préalable, le projet de la commission constitue un progrès considérable sur la loi de 4868 ; mais le système de réglementation que la majorité de la commission recommande, pour être moins lourd que l'ancien, n'en procède pas moins comme lui de je ne sais quelle habitude invétérée de mettre la liberté en quarantaine.
Certes, messieurs, je ne suis pas de ceux qui repoussent en toutes choses l'intervention de l'État. Avec un grand et populaire penseur, M. John Stuart Mill, j'estime, et je m'en suis souvent expliqué, que l'intervention de l'État est légitime et désirable toutes les fois qu'au lieu d'être en opposition avec le libre épanouissement des facultés humaines, elle le favorise ; et, par exemple, lorsque par l'éducation gratuite, laïque et obligatoire, elle rend possible chez le pauvre le développement de l'âme et de l'intelligence, cette condition première de la liberté.
Mais autant je crois l'intervention de l'État légitime et désirable lorsqu'elle vise à faciliter aux esclaves de la pauvreté, qui ont « le droit » d'être libres, le moyen d'en acquérir « le pouvoir », autant je la crois illégitime et malfaisante lorsqu'elle ne sert qu'à arrêter l'essor de la liberté. C'est pourquoi je combats le projet de loi. (Tris bien! tris bien! sur plusieurs bancs à gauche*)
Pourquoi cette obligation de déclarations indiquant le joiir, le lieu et l'heure de la réunion, les noms, qualités et domicile du déclarant? Est-ce qu'on peut tenir une réunion publique sans l'avoir annoncée, sans l'avoir affichée? Et comment ce qui doit être connu de tous les citoyens serait-il ignoi*é de l'autorité dont c'est l'office d'avoir toujours l'oreille tendue et l'œil ouvert? Ce n'est donc pas pour informer l'autorité que la déclaration est nécessaire, et, dès lors, ou elle ne signifie rien, ou, suivant l'expression de M. Bertauld, elle provoque l'attention pour facititei* la répression.
Je ne veux rien exagérer, et je reconnais que l'article 3 du projet de la commission n'impose pas, après tout, aux citoyens, une obligation très onéreuse» Cependant, qu'arrivera-t-il si le dé* clarant ne peut obtenir de récépissé, si un maire mal intentionné, un maire hostile a la République refuse de recevoir la déclaration?
Qu'on ne dise pas que c'est là une difficulté qui n'est pas à prévoir : elle a été prévue par les auteurs du projet eux-mêmes. Dans
ce cas, disent-ils, le refus de recevoir la déclaration sera constaté ou par une notification extra-judiciaire ou par l'attestation de deux témoins, dont l'un domicilié dans la commune.
Port bien. Mais si le déclarant est étranger au département, et si, dans la commune, il ne se rencontre personne qui soit d'humeur, pour lui être agréable, à encourir l'inimitié du maire, — hypothèse fort admissible dans une commune où quelquefois le maire est tout puissant, — qu'arrivera-t-il alors ? D'un autre côté, est-il donc si facile, dans une petite localité, de trouver, au moment même où on en a besoin, et, si on le trouve, de faire agir l'huissier dont on réclame les services ?
Il y aurait tout un volume à écrire sur les mille complications misérables qui peuvent naître de cette manie de tout réglementer.
Du reste, les lois ne doivent pas être seulement appréciées au point de vue de leur résultat matériel ; elles doivent l'être au point de vue, bien autrement élevé, de l'influence qu'elles exercent sur l'esprit du peuple auquel on les applique. Eh bien, le tort de la disposition dont je parle est précisément d'appartenir à cette classe de mesures qui émoussent dans l'individu le sentiment de l'initiative individuelle, qui accoutument les citoyens à toujours regarder du côté de l'autorité, à ne pas oser dire un mot, faire un pas, sans que l'autorité soit là, à se considérer enfin comme des mineurs et des enfants. (Applaudissements.)
Et que penser de l'article 7 qui interdit les réunions publiques, si elles sont périodiques et si elles délibèrent? Ah! messieurs, convenons que nous avons fait bien du chemin en arrière depuis le temps où, dans une proclamation au bas de laquelle figuraient, à côté d'autres noms, des noms assurément peu effrayants ï François Àrago, Dupont de l'Eure, Lamartine, le Gouvernement provisoire disait : « Les clubs sont pour la République un beddin, et» pour les citoyens, un droit. » (Mouvements en sens divers.)
Du moins, si après avoir transformé en crime la périodicité jointe à la délibération, on laissait aux réunions innocentes de ce crime singulier le soin de se gouverner elles-mêmes ! Mais non, dans toute réunion, aux termes de l'article 8, il faudra que le bureau empêche les infractions aux lois; il faudra qu'il interdise les discussions contraires aux bonnes mœurs, contraires à l'ordre public, les discussions tendant à provoquer à un délit ou à un crime prévu par la loi. Quel vague effrayant ! Quelle carrière ouverte aux interprétations 1 Et pour le bureau chargé d'une pareille tâche, quelle terrible responsabilité !
Il faudra, de plus, aux terknes de l'article 8, que, si cela plaît au Gouvernement, un fonctionnaire de l'ordre administratif ou judiciaire, soit présent, et alors qu'il choisisse sa place, qu'il soit revêtu de ses insignes ; il faudra qu'il interdise la discussion s'il juge, alors même qu'il n'aurait aucun prétexte pour cela, qu'elle s'écarte de ce qui est dû aux bonnes mœurs, de ce qui est dû à l'ordre public ; il faudra qu'il décide s'il y a « tendance » à provoquer à lin délit prévu par la loi. Il faudra que le bureau se range à son opinion, ou s'expose à l'emprisonnement et à l'amende.
Qu'est-ce donc que tout cela, sinon la main mise de l'autorité sur les réunions publiques ?
Et dire que le projet de la commission est une œuvre libérale, comparé au projet du Gouvernement !
Obligation imposée aux organisateurs d'une réunion de préciser non seulement le caractère, mais l'objet de la réunion; pouvoir donné au représentant de l'autorité de dissoudre la réunion dans le cas où, suivant lui, la discussion se serait écartée du sujet précisé dans la déclaration et où le bureau, averti, n'y aurait pas mis bon ordre ; et, enfin, pouvoir donné au préfet de police à Paris, aux préfets dans les départements, aux sous-préfets, aux maires dans les communes...
M. le ministre de l'intébieur. — Non, pas aux maires 1
M. Louis Blanc. — ... d'interdire les réunions publiques d'une manière indéfinie, en cas de troubles imminents ou de troubles qu'ils estimeraient tels.
Voilà les perfectionnements que le projet du Gouvernement apporte au projet de la commission ! (Approbation sur plusieurs bancs à gauche.)
Est-ce donc pour en venir là que la France a passé par tant d'épreuves, fait tant de sacrifices, livré au despotisme, tant et de si terribles combats? Pour moi, messieurs, je ne puis me défendre d'un sentiment d'amère tristesse en songeant que ce droit de réunion, qu'on traite en France comme on ferait d'une bête fauve à museler, est tellement sacré, tellement inviolable aux yeux des Américains que le Congrès lui-même n'a pas le droit d'y toucher : la Constitution des États-Unis le lui défend de la manière la plus formelle.
Parlerai-je maintenant du respect de l'Angleterre pour le droit de réunion ?
Messieurs, j'étais à Londres au mois de février 1866, et voici ce que j'y ai vu : Les ouvriers avaient eu l'idée d'aller tenir, dans
Hyde-Park, un meeting aux proportions colossales, en faveur de la Réforme ; mais il y avait à cela une difficulté : le Conseil de la Couronne avait déclaré que le parc où voulaient aller les ouvriers était une propriété de la reine. Les ouvriers, dans leur respect pour la loi, envoyèrent une députation au gouvernement pour savoir au juste ce qui en était. Lord John Manrïers reçut la députation comme membre du cabinet Tory — contre lequel, soit dit en passant, la manifestation était dirigée; — lord John Manners s'avisa-t-il de déclarer que le peuple n'avait pas le droit de se réunir sur la place publique? Non, il reconnut, avec beaucoup d'abandon, que, d'une manière générale, le peuple avait le droit de s'assembler où il lui convenait ; qu'il avait le droit de tenir des meetings aussi nombreux qu'il lui plaisait ; qu'il pouvait, si telle était sa volonté, traverser les rues de Londres au nombre de 50,000, de 100,000, de 200,000 hommes. Il refusa Hyde-Park, mais non pas sans en avoir donné pour motif que c'était la propriété de la reine, et il ne Crut pas sa dignité compromise en donnant les raisons de son refus. Il ne prit pas des airs superbes ; il ne prononça pas d'une manière solennelle le mot sacramentel « l'autorité» ; non, il alla même jusqu'à exprimer son regret de ce que les ouvriers fassent embarrassés pour trouver un emplacement de leur goût.
De leur côté, les ouvriers, de très bonne grâce, renoncèrent à aller à Hyde-Park et fixèrent leur choix sur Beau for t-Park.
Ils se mirent en marche le 11 février — je vous parle de ce que j'ai vu. — Ils s'avançaient le long des rues de Londres, six de front, d'an pas rapide, sans pousser de vaines clameurs, ces soldats de l'avenir, déployant dans un ordre admirable leurs nombreux et pacifiques bataillons. De l'esprit qui les animait, une inscription très noble et très belle, rendait hautement témoignage : « Nous sommes unis pour proléger, nous ne nous concertons pas pour nuire I »
Le meeting eut lieu, immense et calme. Et c'est par des manifestations de ce genre que, sans révolution, sans émeute, sans déchirements quelconques, l'Angleterre a conquis le Reform Bill. {Très bien! très bien/)
M. de La Rochefoucault, duc de Bisaccia. — Cela peut se faire sous une monarchie, mais cela ne peut pas se faire sous une république !
M. Louis Blanc. — Qu'il y a loin de là, messieurs, à cette interdiction des réunions sur la voie publique, au sujet de laquelle le Gouvernement et la commission sont pleinement d'accord, interdiction fondée, j'imagine, sur la crainte qu'une réunion publique
Louis Blanc. — Discours. 26
n'allât se tenir en plein marché. Admirable prévoyance qui suppose les citoyens fous pour les empêcher d'être libres !
M. Talandier. — Très bien I très bien !
M. Louis Blanc. — J'ai parlé de l'Angleterre ; ce n'est pas qu'en Angleterre les lois liberticides du passé aient toutes échappé à une abrogation formelle et littérale, non ; mais elles y dorment d'un sommeil plus profond que la mort, et malheur à qui tenterait de les réveiller !
Quant à prétendre qu'en Angleterre tout cela s'explique ; qu'en France nous avons un caractère plus impétueux, des passions plus vives ; que la lutte des partis est moins ardente en Angleterre, c'est là une erreur historique et une erreur profonde.
Les Irlandais, qui rêvent fiévreusement l'indépendance de leur pays, mettent à attaquer la domination anglaise plus de fureur encore que les bonapartistes n'en mettent à attaquer la République. (Approbation et rires à gauche. — Interruptions à droite.)
Eh quoi I messieurs, le droit de réunion est réputé inviolable, non seulement dans des pays républicains comme les États-Unis et la Suisse, mais dans des pays monarchiques comme l'Angleterre et la Belgique ; et ce qui est possible, en fait de liberté, dans des États monarchiques, ne serait pas possible, en fait de liberté, dans notre France républicaine ?
Soyons plus fiers que cela 1
Oïl dit : « A chaque jour suffit sa tâche ! » Oui 1 mais la tache de la République est de s'appuyer sur des institutions conformes à sa nature ; la tâche de la France de la Révolution est de ne pas souffrir que les enseignements de ses grands penseurs, de ses grands philosophes^ de ses grands tribuns, après avoir tant profité aux autres peuples* soient entièrement perdus pour elle ! (Approbation sUr plusieurs bancs à gauche.)
N'imitons pas ce fou dont parle Macaulay, ce fou qui attendait de savoir admirablement nager pour entrer dans l'eau. C'est en marchant que les enfants apprennent à marcher, et c'est en pratiquant la liberté que les peuples apprennent à être libres. (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)