‹ Discours politiquesChapitre 28 sur 35 · XL1I · texte numérisé non relu

XL1I

L'amnistie.

Chambre des députés. — Séance du 12 février 1880.

M. Louis Blanc. — Messieurs, la cause de l'amnistie a été plaidée plus d'une fois devant vous. Moi-même, je vous ai présenté à ce sujet des considérations que je croyais de nature h vous toucher.

Pourquoi donc suis- je à cette tribune? Est-ce que vous ne vous êtes pas déjà prononcés?...

Messieurs, en nous arrêtant devant cette objection, nous aurions craint de vous manquer de respect. Il est digne, en effet, d'une assemblée républicaine, quand le mouvement de l'opinion et les événements lui indiquent une voie préférable à celle où elle était d'abord entrée, de faire passer avant ses susceptibilités l'intérêt du bien public. Eh bien, c'est ce grand intérêt que nous invoquons ici. Pour se rendre à la vérité quand on aperçoit sa lumière, il n'est jamais ni trop tôt ni trop tard,

Je ne sais pas si un nouvel examen pourra vous conduire à une décision nouvelle ; mais ce que je sais bien, c'est qu'en vous conjurant de reprendre la question, loin de manquer à ce que nous devons au sentiment de votre dignité, nous faisons honneur à votre manière de la comprendre. (Très bien/ très bien! sur plu* sieurs bancs à gauche,)

Et d'abord, messieurs, il est un point sur lequel il faut que votre attention soit appelée» On avait prétendu que l'amnistie était une question entièrement parisienne, que le pays ne la réclamait pas, que les campagnes la repoussaient. Eh bien, messieurs, les faits prouvent combien cette appréciation est erronée*

Permettez-moi de vous dire ce qui est à ma connaissance personnelle.

Il y a quelque temps jetais allé à Troyes; plus récemment, j'ai parcouru les départements des Bouches-du-Rhône, de l'Hérault, du Gard, du Var, des Pyrénées-Orientales, de Vaucluse, de l'Aude, du Rhône ; à Troyes, à Marseille, à Cette, à Montpellier, à Nîmes, à Toulon, à Perpignan, à Avignon, à Narbonne, à Lyon, j'ai vu des milliers de citoyens se pressant dans les rues, s'entassant sur les places publiques. Je puis dire que dans plusieurs de ces villes la foule était immense, et composée en partie de paysans accourus des campagnes environnantes. J'ai visité maintes petites villes; je me suis arrêté dans des villages; et, partout, à Port-Vendres comme à Marseille, à Cassis comme à Toulon, à Cavaillon comme à Lyon et à Nîmes, oui, partout, j'ai entendu retentir, poussé par les populations, avec une spontanéité, avec une force extraordinaires, le cri de : vive l'amnistie 1 Ou plutôt, deux cris montaient ensemble du fond des cœurs et s'unissaient dans une acclamation passionnée : Vive l'amnistie l vive la République! (Applaudissements à F extrême gauche.)

Ah ! messieurs, c'est que l'instinct populaire ne s'y trompe pas ; il a compris que ce serait un moyen d'affermir la République, très efficace et très noble, que celui qui la montrerait assez forte pour être généreuse sans péril et assez sûre d'elle-même pour ne confier l'ordre qu'à la liberté.

Voilà, messieurs, l'explication vraie des acclamations dont il était de mon devoir d'apporter l'écho à cette tribune.

Et que gagnerait la République à ce que l'importance de ces grandes manifestations fût méconnue? C'est ce que j'examinerai tout à l'heure. Mais, avant d'aller plus loin, et pour rassurer vos consciences, je tiens à écarter du débat l'obscurité dont les adversaires de l'amnistie l'ont comme enveloppé.

Ils vous ont dit que parmi les condamnés non graciés et non libérés, 509 avaient des antécédents judiciaires, et ils ont demandé amèrement si, à ceux-là aussi, devait être étendu le bénéfice de l'amnistie plénière que nous demandions.

A cela, messieurs, je réponds que l'amnistie proposée n'a pas pour but et n'aurait pas pour efïet de passer l'éponge sur des actes qui n'ont rien de commun avec les ardeurs de la politique et l'entraînement des passions de parti. L'amnistie plénière n'effacerait que les faits insurrectionnels : elle laisserait donc les condamnés pour crimes et délits antérieurs exactement dans la position

où ils étaient avant que l'insurrection eût éclaté. (Applaudissements à f extrême gauche.)

Je n'examinerai pas si le chiffre produit dans le rapport de l'honorable M. Casimir Périer est un chiffre rigoureusement exact ; je ne réclamerai pas communication des dossiers d'où ce chiffre a été tiré.

En ce qui concerne les condamnés pour délits antérieurs, je ne ferai pas remarquer qu'à ceux qui ont été condamnés par contumace la prescription de cinq ans est acquise, et que ceux qui, ayant été condamnés antérieurement à l'insurrection, ont déjà subi leur peine, ont payé leur dette à la société vengeresse, Est-ce que tout cela a rien à faire avec la question d'amnistie?

Les condamnés pour infractions antérieures? Mais nous ne les connaissons pas ; nous ne voulons pas les connaître ; ce n'est pas d'eux que nous plaidons la cause ; nous ne demandons pas que l'amnistie leur serve à échapper aux conséquences de leurs précédentes condamnations.

Il ne s'agit pas d'eux dans le débat.

Je dirai plus : ce ne serait pas un des moindres avantages de l'amnistie plénière que de faire enfin cesser cette déplorable confusion qui nous montre placés côte à côte sur la liste des indignes des hommes contre lesquels on s'arme de leurs antécédents judiciaires et d'autres auxquels on n'a à reprocher que leur « mauvaise attitude. » (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Qu'on ne vienne donc pas nous dire : Ab î ce sont là les hommes auxquels vous vous intéressez !

Messieurs, lorsque, avec tant d'émotion et d'instance, nous réclamons la politique de l'apaisement, les personnes sont absentes de nos préoccupations ; il n'y a de place dans notre pensée que pour la patrie, et ce qui nous intéresse avant tout, c'est la République, c'est la France. (Approbation à t extrême gauche.)

Un membre à droite. — La France d'abord !

Un membre à gauche. — C'est la môme chose !

M. Louis Blanc. — Parlerai-je maintenant, messieurs, des condamnés pour délits de droit commun pendant l'insurrection ? Et d'abord, il faut s'entendre sur ce que ce mot délit de droit commun signifie, appliqué à une insurrection. Quand il s'agit d'une attaque à main armée contre un gouvernement établi, est-ce un délit de droit commun que de prendre un commandement et d'en porter les insignes? Est-ce un délit de droit commun que d'arrêter, même arbitrairement, ceux dont on espère paralyser

ainsi l'hostilité? Est-ce un délit de droit commun que de se procurer des armes par la force, dût-on pour cela désarmer des sentinelles? Est-ce un délit de droit commun que d'envahir un hôtel de ville ou de s'installer dans une demeure royale? Oh alors, je défie que parmi nos révolutions les plus légitimes ou les plus vantées, on en cite une seule dont l'histoire ne se compose pas de délits de droit commun. À ce compte, la Révolution de 1848 dont je m'honore d'avoir été un des acteurs, serait justiciable de la cour d'assises; les élèves de l'École polytechnique qui conduisirent jusque 'dans le palais des Tuileries le peuple vainqueur, ne seraient que de vulgaires criminels ; et les bénéficiaires de cette Révolution de 1830 qui mit Louis-Philippe sur le trône, auraient à nous expliquer pourquoi ils ne dénoncèrent pas tout combattant de Juillet comme un malfaiteur. (Applaudissements à T extrême gauche.)

M. le comte de Douville-Maillefeu. — Très bien ! très bien !

M. Louis Blanc. — La vérité, messieurs, c'est que dans une insurrection un délit de droit commun est celui qui est commis en dehors de toute pensée insurrectionnelle, dans un but purement personnel, et qui n'a rien de politique soit dans son but soit dans son résultat. Ce n'est pas, je le sais, ce qu'ont pensé les conseils de guerre ; mais c'est ce qu'ont pensé les gouvernements de l'Europe auxquels on a demandé l'extradition des hommes de la Commune, et qui l'ont tous refusée.

A V extrême gauche. — C'est cela I — Très bien t

M. Louis Blanc. — La distinction que je viens de signaler, et qu'il est, du reste, si difficile d'établir, a-t-elle été faite par les conseils de guerre ? Voilà ce qu'il faudrait prouver. Or, personne n'ignore quelle a été, à cet égard, leur jurisprudence.

Mais à quoi bon insister? Les hommes que les adversaires de l'amnistie tiennent absolument à tenir éloignés, ce sont les membres de la Commune, — le rapport de M. Casimir Périer ne l'a pas caché, — ce sont ceux en qui la Commune s'est personnifiée.

Eh bien, messieurs, penser ainsi, parler ainsi, c'est méconnaître, d'une manière complète, la portée et le véritable caractère des amnisties. Si elles sont quelquefois désirables ; si, à certains moments de l'histoire, elles sont jugées indispensables, c'est précisément parce que, dans l'événement qu'elles visent, elles font abstraction des personnes et ne s'occupent de l'événement lui-même que pour en faire disparaître la trace.

Écoutez, messieurs, ce que disait, à ce sujet, Royer-Collard... (Sourires à droite.)

Messieurs, il vaut la peine qu'on le cite, et ce serait un malheur pour les hommes de ce temps de rire quand un pareil nom est prononcé.

Sur divers bancs à droite et au centre. — Très bien I Parlez I

M. Louis Blanc. — Voici ce que Royer-GoMard disait : « Il en est de l'amnistie comme de la justice, l'une s'accorde, l'autre s'exerce dans l'intérêt de la société. L'utilité de punir cesse avec la nécessité de le faire. Il ne s'agit donc pas, en matière d'amnistie, d'examiner s'il échappera de grands coupables, mais de comparer l'avantage de les atteindre et celui de hâter le rétablissement de la paix intérieure* » (Approbation sur divers bancs à gauche.)

La question, dès lors, est de savoir si vous hâterez le rétablissement de la paix intérieure en éternisant le souvenir terrible des événements qui l'ont troublée et en vous obstinant à fermer la patrie à des hommes dont cette obstination même centuple la force.

Le 20 février de Tannée passée je disais : « Plus sera petit le nombre des exclus, plus vous vous ôterez, pour le» leur donner, les apparences de la force.

« Supposez que tous les condamnés fussent amnistiés, tous, à l'exception d'un seul : ne voyez-vous pas que vous auriez donné à ce seul homme une importance immense, puisqu'il paraîtrait devant le monde comme capable, à lui tout seul, de tenir en échec le gouvernement d'un grand peuple? »

Or, cette prédiction a commencé à s'accomplir. Qu'est-il arrivé en effet? Est-ce que l'Europe ne s'est pas un instant demandé qui l'emporterait du Gouvernement français ou de M. Blanqui? Et combien cette lutte aurait été plus saisissante si M. Blanqui eût été le seul exclu, et si les ministres fussent venus vous dire : Il n'y a qu'un homme qui est pour nous un danger; mais ce danger est immense, et cet homme, le voilà !

Oh ! quel étrange aveuglement que celui qui vous porte ainsi à grandir les influences mêmes que vous redoutez! Car enfin, pouvez-vous empêcher que la voix des exclus n'arrive en France ? Pouvez-vous empêcher qu'elle ne nous vienne de Genève et de Londres? Pouvez-vous empêcher, selon une heureuse expression de M. Camille Pelletan, que l'exil des hommes ne soit une réclame pour leurs idées? Pouvez-vous ôter à l'éloignement son prestige et à des souffrances prolongées la sympathie des cœurs généreux? Non, vous ne le pouvez pas, et dès lors, que faites-vous en repoussant les exclus?

Est-ce donc pour sauver la République que vous n'y voulez pas ces républicains? Car, vous pouvez bien croire et dire que les exclus, en comprenant la République autrement que vous, là comprennent mal ; vous pouvez bien les accuser de l'avoir compromise ; vous pouvez bien craindre qu'ils ne la compromettent encore ; mais les repousser comme des fauteurs de la monarchie, comme des ennemis de la République, voilà ce qui vous est défendu par la vérité, par la justice, par l'évidence. (Applaudissements sur divers bancs à gauche. — Humeurs sur d'autres.)

Je vous disais en commençant que la République ne gagnerait rien à ce que l'amnistie fût refusée ; ce qu'elle peut y perdre, je vais vous le dire.

Rappelez-vous, messieurs, à quel argument on eut recours pour soustraire à une mise en accusation les ministres du 16 mai. Aux commerçants et aux industriels que le 16 mai avait mis sur la pente de la ruine... (Exclamations et nres à droite. — Applaudissements à gauche.)

Un membre à droite. — La Commune les avait-elle enrichis?

M. Barodet. — Les hommes du 16 mai sont bien plus coupables que les hommes de la Commune : il n'avaient pas l'excuse de la faim et de la misère !

M. Guyot. — Voilà le résultat de notre bonté !

M. Louis Blanc. — Aux instituteurs que le 16 mai avait chassés de leurs écoles, aux débitants républicains dont il avait fermé les établissements, aux habitants des campagnes qu'il avait frappés pour assurer le succès de ses manœuvres électorales, on demanda d'oublier leurs griefs, ou du moins de souffrir qu'on n'en tirât pas vengeance, parce que, nous disait-on, le calme est indispensable au monde des affaires, parce que la France a besoin de travail, parce que la France a soif de repos.

Eh bien, messieurs, cette nécessité qu'on invoquait, nous l'invoquons à notre tour.

Lorsque les membres du Cabinet que l'on a tout récemment modifié vinrent vous demander de leur livrer la plus auguste de vos prérogatives et faire de l'amnistie, qui est la générosité des républicains, une dépendance de la grâce, qui est la clémence des rois, ils crurent et ils vous induisirent à croire que vous en finiriez de la sorte avec une question irritante. Est-ce là le but que vous avez atteint? Est-ce que le refus de l'amnistie n'a pas donné lieu à une polémique enflammée ? Est-ce qu'il n'a pas créé au Gouvernement les plus sérieux embarras? Est-ce qu'il n'a pas

provoqué, sur les tortures infligées aux déportés en Nouvelle- Calédonie, des agitations terribles ? Est-ce qu'il n'a pas provoqué des manifestations électorales de nature à émouvoir profondément l'opinion publique ?

Et les vœux si souvent émis par les conseils municipaux en faveur de l'amnistie !... Est-ce qu'ils n'ont aucune signification dont il nous convienne de tenir compte?

N'espérez pas, non, n'espérez pas que cette agitation cesse tant que vous en laisserez subsister la cause. Mes honorables amis, M. Lockroy et M. Clemenceau, vous ont averti que cette agitation irait croissant.

Cela n'est que trop certain. L'amnistie deviendra un champ de bataille où les républicains seront aux prises les uns avec les autres. Et songez, de grâce, songez à l'avantage que peuvent tirer et que tireront contre nous de ces circonstances les partis monarchiques qui nous combattent !

Et puis, la sombre histoire de la Commune survivra dans ces luttes. Est-ce là ce que nous pouvons vouloir? N'y aurait-il donc aucun inconvénient à ce qu'on rappelât incessamment que l'Assemblée contre laquelle les insurgés du 18 mars prirent les armes, était fille de l'invasion ; que les royalistes qui, plus tard, faillirent nous imposer Henri V, y étaient en force; que par eux Garibaldi fut insulté et Victor Hugo conspué ; qu'ils préparèrent le désarmement de la garde nationale ; qu'ils ôtèrent à Paris son titre de capitale et qu'ils firent tout, absolument tout, pour provoquer Paris, pour l'irriter, pour l'exaspérer?

Sommes-nous donc intéressés à ce qu'on fasse de nouveau le compte de tant de dénonciations mensongères qui, le lendemain de la défaite de la Commune, furent dictées par l'égoïsme, par la peur ou par la vengeance? et à ce qu'on cite en preuve de la confusion déplorable qui marqua le début de la répression, les 28,000 ordonnances de non-lieu constatées dans le rapport du général Appert, et qu'on demande chaque jour si une calme dispensation de la justice est possible, quand la guerre civile vient à peine de tirer son dernier coup de canon, quand la haine est dans l'air, et quand les juges des vaincus sont les vainqueurs ?

L'ordre, le travail et la concorde gagneront-ils beaucoup à ce qu'on nous remette en mémoire tout ce que la lutte enfanta de déplorable, et cela de part et d'autre? L'ordre, le travail et la concorde gagneront-ils beaucoup à ce qu'on replace sous nos yeux

l'épouvantable tableau de la mort de Millière, à ce qu'on revienne sur le procès de M. Prieur de la Comble ?

Non, messieurs, non, vous ne pouvez pas vouloir cela; non, vous ne le voulez pas. Donnez-nous donc l'amnistie ; car il ne faut pas que ces récriminations soient éternelles. Il ne faut pas que l'insurrection, chassée de la place publique, se réfugie dans les âmes. C'est pour cela que nous crions : Amnistie I amnistie ! amnistie! (Très bien! très bien! et applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

En vérité, messieurs, j'admire que des hommes qui se "disent possédés de l'amour de Tordre aient tant de peine à comprendre que l'amnistie entière serait infiniment préférable, précisément en vue de Tordre, au système des grâces et à l'amnistie partielle, même la plus large.

Qu'est-ce, en effet, qu'une amnistie, sinon un acte de pacification générale et comment ce caractère pourrait-il être celui d'une mesure qui, par les exceptions qu'elle consacre, fait appel à la haine, en même temps qu'à la concorde?

Après la révolution de 1680, Charles II, porté sur le trône par la contre-révolution triomphante, proclama une amnistie; mais pomme elle était partielle, comme elle exceptait les juges qui avaient condamné Charles I er , loin de calmer le parti de la révolution, elle lui fournit un point d'appui ; loin d'affermir la dynastie des Stuarts, elle précipita leur chute.

Et nous aussi, nous avons eu en France des amnisties partielles, et c'est parce qu'elles étaient partielles qu'elles n'ont éteint aucun ressentiment, qu'elles n'ont désarmé aucun parti. Ce fut en exceptant de l'amnistie du 42 janvier 1816 le maréchal Ney etLabédoyère que la Restauration commença de creuser la fosse où elle devait finir par descendre.

Le vice des amnisties partielles est de ne point paraître sincères.

Lorsque le Gouvernement se réserve, en matière d'amnistie, le droit de choisir, et réduit ainsi la plus belle des prérogatives à n'être plus qu'un acte arbitraire, il est, sinon justement, du moins naturellement soupçonné de sacrifier l'intérêt général à son intérêt particulier, la cause de l'apaisement général à ses frayeurs et à ses rancunes. (Très bien! très bien/ sur plusieurs bancs à gauche.)

Mais, dit-on, le respect de la loi doit être inflexible.

Inflexible! L'a-t-il été pour les ministres du 46 mai?

L'a-t-il été pour le maréchal Bazaine?

L'a-t-il été pour ce général qui, en ce moment même, représente au Sénat la loi vaincue?

L'a-t-il été pour ceux qui, même après la chute du césarisme, n'ont cessé de jouir du prix de la loi violée? Serait-ce donc qu'il y a des crimes politiques qui ne méritent pas l'indulgence, parce que ce sont des crimes roturiers... (Rumeurs et protestations sur plusieurs bancs à droite. — Marques d'approbation sur d'autres bancs à gauche.)

Un membre au centre. — Vous prêchez la guerre sociale !

M. Maunourv. — Vous savez bien que ce ne sont pas là les idées de la Chambre.

M. Louis Blanc Et d'autres crimes qui la méritent, parce

que ce sont des crimes de bonne maison ? (Interruptions diverses.)

Ah ! messieurs, ne souffrez pas plus longtemps que ces rapprochements étonnent et attristent la conscience humaine ; ne souffrez pas plus longtemps qu'en présence du 2 Décembre décoré, pensionné, comblé d'honneurs et de richesses, huit années d'affreuses tortures soient jugées pour le 18 mars une expiation insuffisante.

C'est au nom de la justice, entendez-le bien, au nom de la justice autant qu'au nom de la politique, que je vous conjure d'être humains. Tout à l'heure, je vous citais des paroles, fort belles, de Royer-Collard, dont le nom faisait rire quelques-uns de nos collègues; eh bien ! laissez-moi finir en complétant la citation.

« Ce n'est pas toujours le nombre des supplices qui sauve les empires. L'art de gouverner les hommes est plus difficile, et la gloire s'acquiert à plus haut prix. Nous aurons assez puni, si nous sommes sages et habiles ; jamais assez, si nous ne le sommes pas. • (Applaudissements sur divers bancs à gauche.)

Abolition de la peine de mort.

Chambre des députés. — Séance du 12 février 1881

Messieurs,

Je vous demande la permission d'appuyer les conclusions du rapport de mon honorable collègue, M. Marion.

Je réserve pour le débat qui suivra la prise en considération, — si, comme je l'espère, vous l'adoptez, — ce que j'ai à exposer sur le fond même de la question, c'est-à-dire :

Sur le pouvoir monstrueux laissé à des juges faillibles de prononcer une peine irréparable ;

Sur la tragique histoire des innocents juridiquement assassinés ;

Sur les injustices inévitables résultant de l'application d'une peine qui, n'étant pas divisible de sa nature, frappe également des hommes inégalement coupables ;

Sur la réformation du criminel rendue impossible par la peine de mort ;

Sur l'erreur qui consiste à lui. attribuer une puissance préventive;

Sur l'inconséquence des théoriciens de l'intimidation par la peine, lorsque, admettant le bourreau, ils repoussent le tortionnaire ;

Sur les instincts de cruauté que réveillent dans les natures perverses le spectacle du meurtre punissant le meurtre et les fêtes du sang versé.

Enfin, sur toutes les questions de justice, d'humanité, de sécu-

rite publique, oui, de sécurité publique, qui nous commandent le renversement de l'échafaud.

Je me bornerai aujourd'hui à quelques mots sur l'importance de la question soumise à votre examen.

En parlant de ma proposition, la première fois qu'elle fut présentée, le rapporteur, M. René Brice, disait : c M. Louis Blanc a soulevé devant vous la question la plus haute qui puisse être apportée devant une assemblée délibérante. Il n'en est pas qui ait plus passionné les esprits, qui ait été plus fréquemment et plus puissamment débattue dans les livres, dans les journaux, dans les parlements. »

M. René Brice disait vrai, mais il oublia de dire que la peine de mort a contre elle un mouvement d'opinion qui s'accentue chaque jour davantage et qui tend à devenir irrésistible. Il n'est pas en effet de condition sociale, pas d'école philosophique, pas de parti politique où la peine de mort ne compte de nombreux adversaires, et des adversaires convaincus.

Le plus ardent, sinon le plus écouté de tous, sous le règne de Louis-Philippe, ce fut Louis-Philippe lui-même.

Flétrie de nos jours par Victor Hugo avec une force incomparable et dans un admirable langage ; éloquemment maudite par Lamartine, attaquée du haut de la tribune française, à diverses reprises, par MM. Jules Favre, Jules Simon, Victor Schœlcher, la peine de mort a été traduite devant la raison humaine par les plus célèbres juristes et criminalistes de notre temps : par Charles Lucas, Faustin Hélie, Berenger, Ortolan, en France ; par Jérémie Bentham, en Angleterre ; par Carmignani et Mancini, en Italie ; par Mittermeier, en Allemagne ; par Herbst, en Autriche ; par Hauss et Thonissen,enBelgique ;parModdermann, ministre de la justice, enHollapde; parle savant professeur de l'université d'Upsal, Olivecrona.

Elle a eu contre elle, en Amérique, non pas seulement de grands poètes, tels que Longfellow, mais de grands hommes d'État tels que Livingstone, Quincy Adams, Charles Sumner; de grands orateurs, tels que Wendell Phillips ; de grands philosophes, tels que Benjamin Franklin. En Espagne, elle a eu pour adversaire M. Salmeron, qui, plutôt que de sanctionner une condamnation à mort, abandonna le pouvoir. Mémorable exemple de la force des convictions chez un homme de cœur I

Que dire encore? 11 n'est pas jusqu'à des princes qui n'aient pris la plume contre l'échafaud : témoin le livre des Prisons et des Peines, publié, en 1840, par le prince Oscar de Suède.

La peine de mort a été abolie formellement ou virtuellement :

Par la Toscane, la Hollande, la Roumanie, le Portugal, la Belgique, la Saxe, les États de Weimar, de Nassau, d'Oldenbourg, de Bade, de Wurtemberg, et, sauf pour les crimes politiques, par la Russie.

En Amérique, par la Louisiane, le Michigan, le Wisconsin, Rhode-Island, Plowa, le Maine, l'Illinois ;

Dans l'Amérique du Sud, par le Venezuela et l'Equateur.

Son abolition prochaine est prévue :

En Suède, où elle fut votée à une énorme majorité, il y a quelques années, dans la première Chambre, et ne fut repoussée dans la seconde qu'à la majorité d'une voix;

En Italie, où, au mois de novembre 1877, sa suppression fut sanctionnée par un vote solennel de la Chambre des députés italienne et où elle n'existerait plus depuis 1865, si le vote émis alors par l'assemblée populaire n'eût rencontré dans le Sénat une résistance dont la patrie de Beccaria avait bien raison de s'indigner et s'indigna ;

En Angleterre enfin, où de généreux esprits continuent sans relâche, et dans le parlement et au dehors, l'œuvre commencée, dès 1846, par ce célèbre comité d'Exeter Hall dont faisaient partie tant de personnages considérables : Daniel O'Connell, le docteur Lushington, Charles Dickens, John Bright, et le plus pratique des génies modernes : Richard Cobden.

Pour ce qui est de la Suisse, qu'on ne se haie pas de dire qu'elle a relevé l'échafaud, en effaçant de la constitution fédérale l'article 65, qui le supprimait. Ce serait singulièrement méconnaître le sens de la Votation du 18 mai 1879. Cette votation a été l'ouvrage des partisans de la souveraineté des cantons. Ont-ils entendu par là ramener le bourreau en Suisse ? Non, messieurs ; ils ne pensaient qu'à revendiquer en faveur des cantons le droit de régler les matières pénales, indépendamment de la confédération et en dehors d'elle. Non, il n'est pas vrai que la Suisse ait relevé l'échafaud. Et la preuve, c'est que depuis que le droit pénal a été rendu à la souveraineté des cantons, la peine de mort n'a été rétablie que pttr trois d'entre eux : Appenzel-Rhodes intérieure, Uri et Schwitz, qui sont parmi les moins avancés en civilisation et les moins importants.

Et l'Allemagne, messieurs, est-elle restée étrangère à ce mouvement qui fera bientôt de l'échafaud une chose du passé ? Non, car le 1 er mars 1870, dans le Parlement de la Confédération du

Nord , l'abolition de la peine de mort fut votée malgré la très violente opposition de M. de Bismark, par 118 voix contre 80. Il est vrai qu'à la troisième lecture, le Parlement eut la faiblesse de se déjuger : le puissant chancelier la faisait reculer devant lui. Mais Une put obtenir, après tout, que cinq voix de majorité, tant il est vrai qu'il est difficile d'arrêter la marche d'une idée vraie quand son heure est venue !

Oh ! que "Victor Hugo avait raison de dire en parlant d'Otaïti, où Ton est arrivé à se passer de l'échafaud : c La peine de mort s'en va devant le sentiment humain ; les ténèbres elles-mêmes n'en veulent plus. »

Et cependant, messieurs, en France, ce pays de la lumière, le principe de l'inviolabilité- de la vie humaine n'a pas encore prévalu. D'où cela vient-il? En 1866, l'illustre ministre italien, M. Gavour, disait à M. Charles Lucas : « Ce n'est pas la France qui, la première parmi les grands États, abolira la peine de mort) car en France il est peut-être plus difficile de faire une réforme qu'une révolution. » Cela serait-il vrai?

Ce qui est certain, c'est que si la peine de mort n'a pas encore été abolie dans notre pays, ce n'est pas faute d'avoir été vivement» fréquemment et puissamment demandé. Est-ce que ce n'est pas à la France que revient l'immortel honneur d'avoir, en 1791, pour la première fois en Europe, introduit dans les débats législatifs l'examen de cette grande question? Est-ce que l'abolition de la peine de mort ne fut pas alors déclarée nécessaire par les comités de législation et de constitution réunis ?

Est-ce que, dans la Convention, l'abolition de la peine de mort demandée d'abord par Condorcet, ensuite par Fonfrède, puis par Lanjuinais, ne fut pas formellement votée le 4 brumaire an IY en ces termes : « A dater de la publication de la paix générale) la peine de mort sera abolie dans toute la République française? »

Est-ce qu'en 1848, elle ne le fut pas, au moins pour les délits politiques, et devons-nous oublier qu'en 1870 la prise en considération fut votée par 111 voix contre 27 et que la proposition aurait été sans doute adoptée sans la révolution qui survint et empêcha d'y donner suite?

Parmi les hommes d'État d'aujourd'hui, il en est un, — le Président de la République, — de qui l'on pourrait presque dire qu'il a, en fait et autant qu'il était en lui, aboli la peine de mort, lorsque, usant de la plus belle des prérogatives, il a soustrait à l'échafaud

des criminels en faveur desquels il était impossible d'invoquer sérieusement des circonstances atténuantes.

Seulement, ce n'est pas ainsi que la peine de mort doit disparaître. La vie d'un homme ne doit pas dépendre de ce qu'il y a de philosophie dans la tète d'un autre homme ou de sensibilité dans son cœur. Si le bourreau est nécessaire, laissez-lui tous ses clients ; s'il ne Test pas, supprimez-le ! Et comment la société pourrait-elle hésiter à abolir la peine de mort, lorsqu'elle est obligée d'avouer qu'elle lui fait peur et qu'elle en a honte?

En 1866, dans un débat qui eut lieu au Parlement d'Angleterre, le lord chancelier déclara que, désormais, on ferait bien d'étrangler en cachette. L'évêque d'Oxford proposait qu'on annonçât les futures pendaisons inlra muros en sonnant une cloche ou en hissant sur la prison un drapeau noir. Vous savez tous, messieurs, qu'aujourd'hui, en Angleterre, on dépêche le patient à huis-clos, et c'est le procédé que recommandent en France certains partisans du maintien de la peine capitale.

A l'époque où elle était appliquée en Portugal, il était d'usage que la plume qui avait servi à signer une condamnation fût brisée par l'alguazil et jetée par la fenêtre du tribunal, afin que personne ne pût s'en servir de nouveau.

Je comprends cette manière de montrer l'horreur qu'on éprouve pour la peine de mort, même quand on se croit obligé d'y avoir recours ; mais ce que je ne comprends pas, c'est que la société se cache de l'accomplissement de ce qu'elle appelle un devoir comme on se cache d'une mauvaise action, et qu'elle punisse les malfaiteurs en imitant leur manière de frapper, qui est de frapper dans l'ombre.

Ah ! c'est là un triste moyen d'éluder une question qu'il faut résoudre. Je l'ai dit : le mouvement d'opinion qui condamne la peine de mort tend à devenir irrésistible. Eh bien, puisque la France n'a pas eu la gloire de l'inaugurer, qu'elle ne soit pas du moins la dernière à s'y associer I Rappelons-nous ces admirables et profondes paroles d'un de ses plus nobles enfants, Victor Hugo : « Pour nous, la guillotine s'appelle Lesurques ; la roue s'appelle Calas ; le bûcher s'appelle Jeanne Darc ; le billot s'appelle Thomas Morus ; la ciguë s'appelle Socrate ; le gibet se nomme Jésus- Christ! »

Et n'attendons pas plus longtemps, car il n'est conforme ni à la justice, ni à l'humanité, ni à l'intérêt de la sécurité de tous bien compris, que la société imprime à ses erreurs possibles le sceau de

l'irrévocabilité ; qu'elle répande le sang pour qu'on désapprenne à le répandre ; qu'elle empêche la réformation du criminel en lui arrachant la vie, et qu'elle s'expose, plus implacable que Macbeth quand il tua le sommeil, à tuer le repentir. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)

Louis Blanc — Discours. 27

La Fête de Victor Hugo.

27 février 1881.

11 a été donné à peu de grands hommes d'entrer vivants dans leur immortalité. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitième siècle, Victor Hugo dans le dix-neuvième, et tous les deux ont mérité d'en jouir, l'un pour avoir déshonoré à jamais l'intolérance religieuse; l'autre, pour avoir, avec un éclat incomparable, servi l'humanité.

Les membres du Comité d'organisation me semblent avoir fort bien compris ce que doit être le caractère de cette fête, lorsqu'ils ont appelé à y concourir, à y figurer, des hommes appartenant à des opinions diverses. Que la pratique de la vie publique donne naissance à des divisions profondes, il ne faut n'y s'en étonner ni s'en plaindre. La justice et la vérité ont plus à y gagner qu'à y perdre. Mais c'est la puissance du génie employé au bien de réunir dans un même sentiment d'admiration reconnaissante les hommes qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine à s'accorder, et rien n'est plus propre à mettre* en relief cette puissance que des solennités semblables à celle d'aujourd'hui.

L'idée d'union est, en effet, inséparable de toute grande fête.

C'est cette idée qu'exprimaient, dans la Grèce antique, les fêtes de Minerve, de Gérés, de Bacchus, et ces jeux célèbres dont les Grecs firent le signal de la Trêve olympique, et qui étaient considérés comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.

C'est cette idée d'union qui rendit si touchante la plus mémorable des fêtes de la Révolution française : la Fédération. Assez. de jours dans l'année sont donnés à ce qui sépare les hommes;

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