D'UN MINISTÈRE DU TRAVAIL ET DU PROGRÈS
fient à ses intérêts leur repos, leur santé... (Oh! Oh! — Bruit prolongé!) et s'il le fallait, leur vie... (Explosion de cris et de murmures!)
Le citoyen Freslon. — Attendez donc la postérité.
Le citoyen Louis Blanc. — Je reprends, et je dis que j'ai été ému, mais je n'ai pas été le moins du monde découragé... (Bruits.) Non! cette cause sacrée du peuple, je la défendrai tant... (Vive et générale interruption.)
De toutes parts. — Tous! tous!
Voix diverses. — Nous sommes ici tous pour le peuple et pour défendre ses droits. — Nous sommes tous ici pour la question sociale... (Oui! oui!) — Vous n'avez pas le monopole de l'amour du peuple. — Il n'y a pas de parti ici pour cette question; toute l'Assemblée est ici pour défendre les intérêts du peuple. Il n'y a qu'une voix.
De toutes parts. — Oui I oui !
(Toute f Assemblée se lève avec énergie.— Longues exclamations.)
Un représentant, avec animation. — Nous sommes tous du peuple, nous sommes tous venus au nom du peuple. (Vive agitation.)
Cris nombreux. — Assez! assez!
Le citoyen Louis Blanc. — Vous ne savez pas, citoyens, jusqu'à quel point vous me rendez heureux. (Exclamations nombreuses.)
Oui, c'est parce que j'étais sûr que cette parole sortie de mon cœur trouverait de l'écho dans les vôtres ; c'est parce que j'étais convaincu qu'il n'y avait pas un seul homme ici qui, & ce cri : « Il faut sauver le peuple, parce que le peuple est malheureux, » ne se levât et ne dit : « Oui, sauvons le peuple 1 » C'est pour cela que je suis monté à cette tribune (Très bien! très bien/); c'est pour -cela que je suis venu vous dire du fond de mes convictions : Vous qui aimez le peuple, n'attendez pas plusieurs jours pour lui venir en aide, montrez cet amour qui est dans vos cœurs en vous pénétrant de ceci, que le peuple est malheureux... (Interruption.), que sa situation est pressante ; que la faim n'admet pas de retard ; que la faim repousse le provisoire ; que par conséquent la première chose que vous avez à faire pour ce peuple qui vous a conduits ici, en faisant la Révolution, c'est de vous occuper de son sort ; et comment vous en occuperez- vous? par l'étude, par la science, par la création de ce ministère du progrès que je vous demande de former immédiatement.
On nous a reproché de dire : Voici la bourgeoisie et voilà le peuple. Ce que nous avons dit, nous, ce que nos doctrines disent plus haut que ne peuvent le dire nos paroles, c'est que tous les citoyens sont frères; c'est qu'il faut instituer précisément les choses de manière que cette fraternité qui jusqu'ici n'a été qu'un mot, soit enfin une chose ; c'est que sortie du cri que vous poussiez tout à l'heure, elle passe dans les institutions et dans les lois.
Quand je suis venu vous dire : Voici la solution que je propose, est-ce que ma personne était intéressée là dedans? (Rumeurs.) Pour mon compte, je ne crois pas aux inventeurs de systèmes. Si je tiens aux idées que j'ai prèchées et au triomphe desquelles j'« irrévocablement consacré ma vie, c'est uniquement parce qu'il m'a paru que ces idées n'étaient que la répercussion d'un mouvement sourd qui existait dans la société tout entière. Je n'ai pas. été inventeur. Dieu me préserve de la vanité que cache un tel mot. J'ai été un écho, et si j'ai été un écho fidèle de sentiments vrais, d'idées justes, ce sera assez pour mon honneur ; je n'en demande pas d'autre. (Très aient très bien!)
Je finis, citoyens. Je dis que la création de ce ministère du travail et du progrès est une chose absolument nécessaire et une chose pressante, parce que la situation est terrible. Je l'ai vue de près, cette situation : des entrepreneurs ne pouvant faire vivre leurs ouvriers, ne pouvant pas employer leur matériel et réclamant à grands cris l'intervention de l'État ; des femmes venant, au nombre 4e plusieurs milliers, se partager dans la cour du Luxembourg le pain de l'aumône ; chaque jour des milliers d'hommes venant nous dire, non pas seulement : «Nous avons faim, mais : nous avons faim dans nos femmes, dans nos enfants. La situation est pressante : Du travail, au nom du ciel 1 du travail et du pain. Dans de pareilles questions n'admettez pas d'ajournement. »
On vous disait hier qu'il n'y avait plus de partis en France : Eh bien, je le crois ; il n'y a plus de ces partis qui ne suivent que l'impulsion de leur ambition personnelle, il n'y a plus de ces partis pour qui la grande question de la patrie était une question de portefeuille à saisir, il n'y a plus de ces partis-là que j'appelle des factions. Qui, j'en suis convaincu, il n'en existe plus, mais ce qui existe et ce qu'il faut empêcher d'exister, c'est un grand parti, citoyens, c'est un parti frémissant, c'est un parti généreux- mais dont il est grand temps de récompenser la générosité, surtout quand la récompense serait ici ia justice, c'est ce grand et lamentable parti de la misère.