COMME REPRÉSENTANT DU PEUPLE
possibles contre la République se recommandant ainsi à la reconnaissance et à l'admiration du peuple. (Rumeurs.)
Citoyens, vous vous rappelez quelle dépense de génie et de dévouement il a fallu que notre République fît pour se fonder : vous vous rappelez...
Voix au fond delà salle. — A la question ! à la question t
Le citoyen Louis Blanc. — Vous vous rappelez à quelles conditions terribles la première révolution a dû mettre son salut : Eh bien, ce qui prouve la force de la République nouvelle, c'est qu'elle n'a eu à se défendre, ni par la hache au dedans, ni par Je glaive au dehors ; c'est qu'elle a été calme et magnanime ; c'est qu'elle n'a provoqué personne, mais n'a eu peur de personne.
Je vous conjure de lui conserver cette attitude de calme, de confiance et de dignité.
Le citoyen Louis Bonaparte viendra-t-il ici élever des prétentions dont, je le répète, le mépris public ferait bientôt justice? Pour mon compte, je suis convaincu du contraire. S'il a une lueur d'intelligence, il comprendra que, comme la plupart de ceux qui sont dans cette assemblée, il ne peut être ici, il ne peut vivre en France qu'à la condition d'y être un républicain du lendemain.
Ses conspirations de la veille ne m'effrayent donc pas, et ne me paraissent pas un argument qui puisse être apporté dans la discussion.
Je ne traiterai pas la question de légalité ; je ne vous demanderai pas si, au point de vue de la souveraineté du peuple, Louis Bonaparte pourrait être exclu de cette assemblée, dans laquelle nous voyons trois membres de sa famille. Je me borne à vous dire que, suivant moi, toutes les lois d'exclusion et de proscription sont des lois essentiellement antirépublicaines. La logique républicaine, qui n'admet pas qu'un fils puisse porter une couronne par cela seul que son père l'a portée, ne peut pas admettre que le fils soit puni pour les crimes dont le père fut coupable. La logique républicaine, qui repousse la solidarité héréditaire dans l'exercice de la puissance, ne saurait admettre la solidarité héréditaire dans l'application des châtiments.
C'est pourquoi, en ce qui me touche, j'ai voté hautement contre la proscription de la famille d'Orléans, quoique j'aie passé dix ans de ma vie à combattre cette royauté funeste.
Oui, les lois d'exclusion, les lois de proscription à perpétuité sont des lois essentiellement antirépublicaines. Je sais bien qu'il
faut qu'un gouvernement vive ; mais tous les gouvernements n'ont pas les mêmes conditions de vie et de force.
♦ La force du despotisme, c'est la violence ; la force des monarchies constitutionnelles, c'est la corruption ; la force de la République, et c'est à cause de cela que je l'adore, c'est la justice. (Mouvement d'approbation sur plusieurs bancs.)
A ceux qui me reprocheraient ce discours, je réponds :
Oui, j'ai voté contre le bannissement à perpétuité des Bonaparte» comme j'avais voté contre le bannissement à perpétuité des Bourbons et des d'Orléans.
En principe,
Parce que toute peine infligée à un homme pour le délit d'un autre homme est une iniquité grossière ;
Parce que, dans toute peine prononcée contre des enfants à naître, il y a iniquité à la fois et monstruosité;
Parce que la raison d'État est un sophisme qu'il faut laisser aux tyrans, et, que pour de vrais républicains, la raison d'État c'est la justice ;
Parce que faire à certains hommes, quels qu'ils soient, une position exceptionnelle, en bien ou en mal, c'est rester dans la logique des monarchies ;
Parce qu'on ne saurait admettre qu'un fils de roi, comme tel, ait droit à la persécution, quand on n'admet pas que, comme tel, il ait droit à une couronne ;
Parce qu'un dernier coup est à frapper sur le principe de l'hérédité monarchique, et que le frapper est dans l'intérêt de la République, et de son devoir, et de son honneur.
En fait,
Parce que déclarer qu'on redoute quelqu'un, c'est déjà le rendre redoutable ;
Parce que la proscription est une séduction, et donne pour complice à un prétendant proscrit le malheur;
Parce qu'une intrigue dynastique peut être conduite de loin avec autant de bonheur et plus de sécurité;
Parce qu'il est bon d'avoir des fils de roi sous la main, quand ils conspirent ;
Parce que rapprocher des prétentions ridiculement rivales, en présence d'un grand principe qui les domine toutes, c'est les annuler l'une par l'autre ;
Parce que rien ne servirait mieux la majesté de la République, ne la présenterait mieux comme Tunique garantie du repos des peuples, m'intéresserait davantage à. sa conservation, que l'impuissance d'une cohue de prétendants, surveillés de près, et réduits, soit à cacher, soit à nier leurs prétentions, comme oh cache ou comme on nie un erime ;
Parce qu'enfin, il n'y aura plus ni rois, ni princes, le jour où l'on
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aura compris tout ce que renferme ce mot suprême : le droit commun.
H ne faut pas oublier que Louis Bonaparte tenait d'être élu pa» Paris qui lui avait donné 84,420 suffrages. La nouvelle, habilement répandue par ses amis et partisans, qu'on ne lui permettrait pas de siéger dans l'assemblée, était naturellement devenue une source d'agitation. Pendant quelques jours, l'espèce de mystère dont la solution de ce problème resta enveloppée attira au palais législatif des masses de peuple, bruyantes et curieuses.. Des symptômes d'émotion populaire se manifestèrent sur la place de la révolution et aux abords de l'assemblée. Nul doute que, jusqu'à un certain point, ces symptômes ne trahissent l'influence d'un nom puissant et fatal ; mais jamais l'excitation n'eût été aussi vive, sans l'idée qu'on préparait un décret de bannissement contre Louis Bonaparte : dessein que le peuple commentait avec une irritation croissante, le regardant et comme une injustice, et comme une violation de la souveraineté électorale. A la vérité, il existait une loi, une loi d'ancienne date, qui fermait les portes de la France à la famille Bonaparte. Hais le bon sens et la logique du peuple se refusaient à admettre que cette loi, abrogée de fait, fût appliquée à un seul membre de la famille prescrite, et cela dans un moment où Ton voyait assis sur les bancs de l'assemblée, en vertu des décisions suprêmes du suffrage universel, deux cousins de Louis Bonaparte et le fils de Murât. Pourquoi cette exclusion solitaire que l'équité condamnait? Pourquoi, quand l'urne des suffrages venait de révéler la volonté du peuple, l'exhumation d'une loi monarchique que le flot révolutionnaire de février avait emportée? On lui jugeait donc, à cet homme, une force bien supérieure à celle de la République, qu'il fallait mettre entre elle et lui, l'Océan, et, pour ainsi dire, l'éternité ! Ainsi raisonnaient beaucoup d'hommes simples et droits, peu initiés aux arcanes de la science politique, et qui, furieux de la marche suivie jusqu'alors par l'assemblée, se sentaient entraînés par leur antipathie à son égard vers celui qu'elle paraissait tant détester et tant craindre.
En montrant qu'on avait peur de lui, on le grandissait. — Hais il conspirait? — Soit. Ne valait-il pas mieux, dans ce cas, qu'il fut en France, où l'on pourrait surveiller ses actes, déjouer ses manœuvres, et, au premier acte condamnable, s'assurer de sa personne? Dans l'assemblée, placé face à face avec des hommes très supérieurs à lui en expérience parlementaire, en autorité politique et en talent oratoire, il eût été rejeté sur l'arrière-plan, exposé à des épreuves humiliantes, et appelé sans cesse à se commettre dans une arène où une défaite certaine l'attendait. Hors de l'assemblée, il eût été enveloppé d'un entourage dont la déconsidération, les impatiences folles, ou le zèle indiscret, eussent bien vite consommé sa ruine. Combien plus avantageuse sa situation en pays étranger 1 Là, rien qui l'empêchât de mûrir ses plans en toute sûreté, et d'en préparer l'exécution avec toute la prudence nécessaire; là, rien qui tendît à diminuer le prestige de son nom, rendu, au contraire, plus dangereux par l'éloignement et la persécucution. En réalité, sa présence à Paris n'avait qu'un inconvénient très grave, il est vrai : celui de lui permettre de courir les chances de l'urne électorale, dans la question de l'élection d'un président. Mais il y avait, comme je ne manquais pas de le dire dans mon discours, un moyen
de parer à cet inconvénient, moyen bien simple et décisif : on n'avait qu'à déclarer, dans la constitution qui était à la veille d'éclore, qu'il n'y aurait pas de président choisi par le suffrage universel, c'est-à-dire pas de pouvoir exécutif indépendant du pouvoir législatif, découlant de la même source, ayant, en conséquence, un poids égal, sinon supérieur, et enclin, par la nature des choses, à ne pas vouloir d'une puissance partagée. Le danger était là, non dans l'admission de Louis Bonaparte. El il sentit bien lui-même que sa présence à Paris ne pouvait qu'amoindrir sa position, que diminuer ses chances. Aussi se garda-t-il de profiter du vote de l'assemblée, aimant mieux jouir du prestige et de la sécurité que lui assurait son éloignement, jusqu'au jour où il lui serait donné de poser sa candidature, s'il y avait un président à élire. Donc, pour déjouer ses espérances, la marche à suivre était toute tracée : il n'y avait qu'à décider, comme je le demandais, qu'il n'y aurait pas de président, ou, du moins, de président élu par le suffrage universel.
Cautionnement des journaux.
Assemblée nationale. — Séance du 7 août 18-48.
Le citoyen Louis Blanc. — Citoyens représentants, parmi les considérations que provoque l'examen de la question qui va s'agiter devant vous, il en est une pour laquelle je sollicite toute l'attention de rassemblée.
Le suffrage universel a cela de merveilleux, qu'il donne une fixité presque inébranlable aux bases du droit politique. Le suffrage universel est moins un principe de liberté qu'un principe d'ordre. L'inconvénient des pouvoirs fondés sur le privilège, c'est qu'ils fournissent une excuse permanente à l'esprit de révolte et lui communiquent toute la force morale dont ils sont eux-mêmes dépourvus. Aussi est-ce sous la monarchie constitutionnelle que des penseurs célèbres, faisant la théorie de l'anarchie, ont proclamé l'insurrection le plus saint des devoirs. Or, il n'en saurait être de même sous l'empire du suffrage universel.
Le suffrage universel imprime au pouvoir un caractère si sacré, il l'entoure de tant d'éclat, il le rend si inviolable, que, contre un pareil pouvoir, toute résistance devient illégitime et se trouve par suite condamnée à l'impuissance. Cependant le suffrage universel ne représente jamais que l'opinion de la majorité. Or, il peut arriver que cette majorité s'égare, et que certains intérêts soient sacrifiés injustement par cette erreur.
Si donc à ces intérêts, qui n'auront pas le droit de résistance matérielle, on enlève aussi les ressources de la protestation morale, il pourra arriver que la tyrannie se perpétue à l'ombre même du principe qui devrait la rendre impossible. Oui, c'est précisément
parce que le suffrage universel possède une force immense, qu'il faut à cette force un contre-poids. Eh bien! ce contre-poids, citoyens, c'est la liberté de la presse facilitée, généralisée, accordée à tous, à tous sans exception. Le suffrage universel ! Là est le principe d'ordre. La presse! là il faut mettre la liberté.
Sans doute il faut des garanties contre les abus possibles de la liberté de la presse; je dirai plus, il semble que les garanties soient particulièrement nécessaires sous un régime républicain, parce que la République, par sa nature même, tend à donner de plus vives allures à la liberté. Mais que les garanties contre l'abus aillent jusqu'à la suppression même du droit, c'est ce que vous ne sauriez admettre ; c'est cependant ce qui résulterait de l'adoption du décret qu'on propose.
Car enfin, qu'est-ce que le cautionnement? Le cautionnement, c'est cette phrase écrite dans la loi : « La liberté de la presse existera pour tous ceux qui pourront payer tant; elle n'existera pas pour les autres. » Le cautionnement, c'est une condition préventive, c'est un monopole, c'est, pour le dire en termes plu» énergi» queg et plus précis, l'interdiction de la presse des pauvres.
Le rapport fait observer que le décret proposé n'institue pas le cautionnement, qu'il le réduit, et l'on affirme que le cautionnement, ainsi abaissé, perd son caractère préventif. Eh quoi! citoyens représentants, la mesure cessera d'être préventive, parce qu'elle frappera un nombre moins considérable de citoyens l Mais, à l'égard de ceux qu'elle continue de frapper, est-ce que la pré-* vention n'existe pas dans toute sa plénitude, dans toute sa rigueur 1 Or, le droit violé dans un seul, suivant les règles éternelles de la. justice, équivaut à la violation du droit dans tous. Oui, un seul homme, lorsqu'il représente la justice méconnue dans sa personne, un seul homme, c'est l'humanité. Laissons donc la question de chiffres, et voyons la question de principes.
La puissance de la presse est bien connue ; depuis que la presse a remplacé les livres, depuis qu'elle est devenue l'aliment préféré de nos heures d'étude et même de nos heures de loisir, la pressa s'est acquis une puissance, une domination incomparable, et qui, trop concentrée, serait terrible, car elle s'exerce sur le» meilleures parties de l'homme, son intelligence, son cœur. Soumettre toutes choses à un contrôle permanent, infatigable, faire et défaire les réputations, diriger les affections et les haines publiques, improviser Thistoire, créer par une suite de jugements, acceptés la plupart du temps avec confiance, cette irrésistible souveraineté dea temps
modernes, l'opinion : voilà le rôle de la presse, et certes, il nW •est pas de plus imposant. Mais aussi combien un tel pouvoir est redoutable 1 il y aurait donc à le mettre au service de certains intérêts déterminés, la plus grave des injustices et les plus grands périls. Et prenez-y-garde, citoyen*, l'intérêt auquel vous livreriez, ici ce formidable pouvoir, la presse, ce serait l'intérêt qui a le moins besoin d'être protégé, d'être défendu, celui qui se protège lui-même, et qui, bien souvent, s'impose.
Chose étrange ! on demande le cautionnement comme garantie ; •eh bien 1 citoyens, il me semble qu'il faudrait le repousser, an contraire, comme détruisant la meilleure, la plus naturelle, la plus légitime des garanties qui puisse être invoquée contre la presse. En quoi consiste, en effet, une garantie véritable, suprême? Est-ce que ce n'est pas dans la lutte des jugements, dans la diversité des appréciations, dans le choc aussi répété que possible des opinions ?
Est-ce que l'indépendance du public, à l'égard de la presse, ne sera pas d'autant plus grande que le public se trouvera placé au milieu d'influences plus nombreuses et plus divisées? Entre plusieurs opinions qui se combattent, entre plusieurs intérêts qui se tiennent en échec, le public reste juge de la presse : devant un seul intérêt, devant une seule opinion , sans contradicteur, le public risque d'être, asservi, il risque d'être abusé ou entraîné.
Je vais exagérer ma pensée pour la rendre plus saillante : Donnez à une opinion dominante un journal ; que ce journal •soit seul ei qu'il ait une grande liberté, vous aurez créé la tyrannie la plus grande qui fût jamais. La décentralisation de la presse, voilà donc la route dans laquelle il faut entrer; le cautionnement nous, en éloigne.
Et remarquez que la concentration de la presse n'est pas dangereuse seulement pour ceux qui subissent son pouvoir; elle est •corruptrice pour ceux qui l'exercent. Il est bon que l'intérêt armé d'un journal soit sans cesse et de mille façons diverses contredit, contrôlé, combattu; car sans cela il s'égare, il s'obstine ou s'entête, et, à force de n'être pas attaqué , il en vient aisément à se croire inattaquable, ce qui serait un grand malheur si cet intérêt est injuste.
D'un autre côté, citoyens, si vous rendez l'argent responsable des écarts de la pensée, la conséquence naturelle et nécessaire, c'est que la pensée devient justiciable de l'argent. Ainsi, l'intelligence, )a conscience humaine, la vérité seront soumises ^ la plus
aveugle et à la plus grossière des censures. L'écrivain deviendra l'instrument de l'homme d'affaires.
Messieurs, il faut bien le dire, depuis quelques années, la presse, ou une partie de la presse, nous a donné un affligeant spectacle ; nous avons vu certains journaux chercher leurs moyens de succès' dans l'augmentation du tribut prélevé sur toutes les industries qui s'annoncent à prix d'argent ; nous avons vu certains journaux devenir en quelque sorte les porte-voix de la spéculation. La place que réclament dans les feuilles publiques les sciences, la philosophie, la littérature, les arts, tout ce qui charme le cœur des hommes, tout ce qui élève la pensée a été envahi par une foule d'avertissements menteurs et de recommandations payées.
C'est là un grand mal. Eh bien ! l'ordre d'idées qui a créé cet état de choses, c'est l'ordre d'idées dans lequel rentre le régime du cautionnement.
Le régime du cautionnement tend à donner à la presse un caractère purement industriel. Cela est si vrai, que, pour défendre les cautionnements, on nous a dit : La presse, au bout du compte, est une industrie.
La presse, une industrie! Ah... Messieurs, est-ce bien là connaître son caractère et ce qu'il peut y avoir de grandeur dans sa mission?
La presse, une industrie ! Mais c'est précisément ce caractère de mercantilisme qu'il importe de lui enlever; car enfin, la presse a droit de direction sur l'esprit public. Or, pour que ce droit de direction soit exercé d'une manière salutaire, féconde et surtout morale, ne faut-il pas que l'écrivain puisse s'élever au-dessus des préjugés du lecteur, que pour l'instruire il ait, s'il le faut, le courage de lui déplaire ?
Le pourra-t-il si, l'industriel dominant le penseur, la préoccupation de la vérité à dire est combattue dans son esprit par la préoccupation du gain à faire ; s'il en est réduit à se demander combien coûtera d'abonnés renonciation d'une idée juste?
Mais alors quelle sera la garantie contre les abus possibles de la presse? La garantie, citoyens, ce sera la garantie personnelle, et c'est la bonne. Qu'on n'exige pas que la signature soit mise au bas de l'article qui sera livré au lecteur, je le conçois ; mais je ne vois vraiment pas d'inconvénient à ce qu'on fasse mettre la signature de l'auteur au bas de l'article qui sera envoyé au procureur de la République, afin que chacun soit admis à répondre de son œuvre,
ce qui est juste, ce qui est moral, ce qui est conforme à la dignité de l'homme.
On objecte la supposition possible des signatures; on cite l'abus des gérances fictives ; mais on ne prend pas garde que cet abus des gérances fictives est précisément le résultat du régime des cautionnements. C'est parce qu'il a été écrit jusqu'ici, dans la loi, que la loi ne reconnaît pas en matière de presse le principe de la responsabilité personnelle, c'est pour cela que l'écrivain a laissé le gérant se mettre à sa place; mais, lorsque le principe contraire aura été écrit dans la loi, l'écrivain qui laisserait un autre aller à sa place en prison se rendrait coupable d'une lâcheté, qui, j'en ai la confiance, ne s'introduira jamais dans les mœurs de la presse.
En résumé, j'estime que le cautionnement doit être aboli, parce que, sous l'empire du suffrage universel, il tend à désarmer certains intérêts de minorité qui peuvent être respectables et peuvent avoir été injustement sacrifiés. J'estime que le cautionnement doit être aboli, parce que, sous prétexte de garantir le droit, il le supprime; parce qu'il constitue un monopole écrasant pour ceux qui le subissent; parce qu'il soumet la conscience humaine à la plus brutale des censures; parce qu'il tend à altérer le caractère de la presse, à dégrader sa mission ; parce qu'enfin il substitue une personnalité fictive à la personnalité réelle, la seule qui se concilie avec les mœurs d'une nation loyale, la seule qui soit conforme à la dignité de l'homme et conforme aux mœurs de l'État républicain. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Demande en autorisation de poursuites
contre Louis Blanc.
Assemblée nationale. — Séance du 25 août 1848.
Messieurs, quoique placé, depuis quelque tempe, sous le coup des imputations les plus outrageuses et les plus injustes, jene voudrais pas apporter à cette tribune des paroles irritantes; et cependant, messieurs, il est un rapprochement dont je ne puis me défendre; comme il est vrai, vous m'excuserez s'il a quelque chose d'amer.
Parmi les hommes que ce débat met plus particulièrement en présence, messieurs, les uns ont toute leur vie combattu contré la république, les autres ont toute leur vie combattu pour elle ; les uns, il y a six mois à peine, décriaient le suffrage universel ; ils en niaient la légitimité, la puissance ; les autres, depuis douze ans, n'ont cessé de déclarer inviolable et sacré le principe du suffrage universel en vertu duquel vous êtes ici. Les uns, à la révolution de février, se trouvaient loin du péril ; les autres l'affrontaient, et, pour le maintien de Tordre qu'on les accuse aujourd'hui de troubler, ils ont risqué cinquante fois leur vie . Voilà la vérité, messieurs ; et ce rapprochement, ce n'est pas moi qui le fais, c'est l'histoire des trois derniers mois de la révolution de février. (Rumeurs.)
Le citoyen président. — L'assemblée doit comprendre que c'est un devoir pour elle d'écouter religieusement M. Louis Blanc. (Oui/ ouil)
Le citoyen Louis Blanc — Messieurs, retournons un peu en arrière.
Avant la révolution de février 1848, et depuis la révolution de
juillet 1830, il y a eu des tommes qui ont été jetés dans les ^risette; s'étaient des républicains I il y a eu des hommes qui ont été envoyés en exil^AL Louis Binac désigne du geste M. le président Jforrafit), c'étaient des républicains I il y a ea des hommes qu'on a traînés sur la. pierre des cachots, c'étaient des républicains ! il y aeo dés hommes qu'on a calomniés, qu'on a bafoués, qu'on a v«ttés à l'exécration des siècles à venir ; c'étaient des républicains 1 toujours des républicains 1
Lorsque la révolution de février est arrivée, quel est le parti qui s'est trouvé aux affaires? C'est le parti de ces intrépides et généreux républicains qui ont tant souffert.
il semble, n'est-ce pas, messieurs, qu'ils auraient pu arriver aux affaires le cœur altéré de haine? Cependant que s'est-il passé? Pas «me goutte de sang n'a été versée. Ges hommes de qui l'on disait qu'Us étaient les apôtres de la guillotine, leur premier acte a Mé d'abolir la peine de mort en matière politique. Pas une arrestation n'a été faite, pais urne atteinte n'a été portée a la liberté individuelie, pas un journal supprimé ; la république triomphante s'est montrée d'une modération inaltérable, invincible, devant tous les outrages, devant toutes les attaques, devant toutes les calomnies* A cette époque-là, messieurs, on aurait pu provoquer une enquête ; l'a-t-on fait? Quel ennemi a-t-on poursuivi? à quelle vengeance a-t-on ouvert carrière? Ici je m'arrête, messieurs : la comparaison est déjà faite dans vos esprits.
fit maintenant, messieurs, pour en venir aux accusations dirigées conftre moi, que me reproche-t-on?
On me reproche d'abord des discours, c'est-à-dire qu'on me fait «m procès de tendance.
Eh bien 1 ce procès, je l'accepte, car la tendance de mes discours, je pois l'avouer hautement, c'est la tendance vers l'union des 'Classes, vers la liberté, vers l'égalité, vers la fraternité. Et, puisqu'il s'agit de procès de tendance, il y a ici des hommes qui -devraient avoir une grande reconnaissance à la révolution de février : si par malheur elle n'avait pas triomphé, si le sang des fûto^ens avait coulé en vain dans les rues de Paris, il y a des hommes à qui l'on aurait fait aussi un procès de tendance ; on leur aurait dût : C'est vous qui avez agité le pays; vous êtes allés du nord ou midi, de l'orient à l'occident, exciter les passions ; il en est «éeulté une révolte -qui a inondé Paris de sang ; nous vous rendons impensables de ce sang, et nous faisons un procès de tendance à vos agitations électorales, à vos discours électoraux.
Est-ce vrai, messieurs? et la situation dans laquelle se seraient trouvés certains des hommes qui nous accusent ne serait-elle pas précisément la situation qu'ils nous font eux-mêmes ?
Quoi qu'il en soit, avant d'arriver à ces discours de moi qu'on incrimine, à ces discours si coupables, dont je vous demanderai la permission de lire quelques fragments, il fautque je parle d'une déposition que je suis étonné de trouver ici ; j'arrive à un nom que je suis affligé de rencontrer dans un pareil réquisitoire.
Mais non ! je m'arrête. En présence de la république outragée et menacée, ce n'est pas moi qui donnerai à ses ennemis la joie de voir des républicains se déchirer entre eux. Chacun, dans ce débat, sera jugé par sa conscience ; je vais me borner à raconter les faits et ensuite vous prononcerez.
Le 27 février, une grande foule de peuple couvrit la place de Grève ; on portait des drapeaux sur lesquels étaient écrits cas mots : Ministère du travail. Les membres du gouvernement provisoire se trouvaient tous réunis à l'Hôtel-de- Ville ; on vint annoncer que des délégués apportaient une pétition qui avait pour objet la constitution d'un ministère du travail.
Ici, pour le besoin de ma défense, je suis obligé d'entrer dans le détail de quelques faits, qui ne sont pas la violation d'un secret, et qui, heureusement, n'accusent personne.
lnstituera-t-on un ministère du travail? La délibération s'ouvrit sur ce point. Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l'heure, j'étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social ; que la première question à résoudre était cette grande question de l'organisation du travail. {Légères rumeurs.) J'exprimai mon opinion, qui fut très vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui n'était pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Ainsi que M. François Arago vous l'a indiqué dans sa déposition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut très vivement repoussée ; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitution d'une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m'offrit la présidence. Cette proposilion, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d'une commission ayant seulement pour but d'élaborer les questions sociales, et n'ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bon-
nés, je m'exposais à un double danger : d'une part, le peuple, voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi? ne m'accuserait-il pas de la durée de ses maux? et de l'autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir ne viendraient-ils pas me dire : Vous êtes un utopiste? ne m'accuseraient-ils pas d'impuissance ?
Voilà le danger que je redoutais.
Je fus donc pendant longtemps opiniâtre dans ma résistance ; tous mes collègues me pressèrent; M. François Arago lui-même invoqua contre moi l'autorité de son âge : je cédai. On accorda à la commission de gouvernement pour les travailleurs le palais du Luxembourg. Je m'y rendis, messieurs, je puis le dire, la tristesse et l'inquiétude dans le cœur, mais me disant à moi-même : c Fais ce que dois, advienne que pourra! » Voilà, messieurs, quel a été le premier acte de la révolution de février.
Maintenant, Messieurs, que s'est-il passé? La première chose qui a été faite par la commission du Luxembourg a été la réduction des heures de travail. Cette réduction de notre part n'a eu rien de spontané ; elle était très énergiquement réclamée par le peuple. Les ouvriers s'étaient rassemblés en grand nombre dans l'ancienne chambre des pairs du palais du Luxembourg : ils demandèrent la réduction des heures de travail avec la plus grande insistance, avec la plus grande chaleur, comme une des conséquences inévitables de la révolution qui venait de s'accomplir.
M. François Arago avait bien voulu venir au Luxembourg pour m'appuyer de l'autorité de son nom et de sa parole. Eh bien ! pendant tout un jour, quoique la demande des ouvriers me parût, à moi, parfaitement légitime, nous combattîmes leurs prétentions; nous les combattîmes avec beaucoup d'énergie, je puis le dire ; et l'énergie, dans un pareil moment, je puis le dire encore, c'était du courage; nous combattîmes ces prétentions; nous ne voulions pas qu'il fût dit qu'on accorderait aux ouvriers une demande, même légitime, avant que les patrons eussent été convoqués; ils le sentirent.
Le neveu de M. Arago, le fils de M. Mathieu et l'administrateur du Luxembourg, furent chargés de parcourir les différents quartiers de Paris pour convoquer les patrons.
Cette réunion eut lieu le lendemain. Là, nous posâmes les motifs d'urgence qui devaient faire accéder à la demande des ouvriers; et, en présence de M. François Arago, les patrons accédèrent avec empressement à la demande des ouvriers ; ce fut à tel
point que l'un d'eux, M. Chapelle, demanda qu'il fut constaté que, de la part des patrons, il y avait eu le plus honorable et le plus vif empressement à faire ce que les ouvriers demandaient.
Voilà comment la réduction des heures de travail a été accordée.
Pourquoi, Messieurs, m'avait-on envoyé au palais du Luxembourg ? C'était pour y étudier la question sociale que la révolution de février venait de poser. Dans quel sens devais-je la résoudre? Est-ce que ce n'était pas dans le sens des convictions de toute ma vie? Est-ce que ceux de mes collègues qui m'envoyaient au Luxembourg ignoraient ce qu'avaient été mes écrits, ce que je pensais de la situation de la société et des moyens les plus propres h l'améliorer?
Eh bien I oui, je suis allé au Luxembourg pour prêcher les doctrines que j'avais puisées dans l'étude; et puisque, aujourd'hui, je suis amené à cette barre, qu'on me permette de défendre mes idées, car, pour mes actes, j'en fais bien meilleur marché que des convictions qui ont été celles de toute ma vie, et auxquelles j'ai résolu, jusqu'au dernier moment, de rester fidèle.
Le socialisme a été singulièrement dénaturé, calomnié. Quelle était la devise que la révolution de février avait inscrite sur les monuments et sur les drapeaux? Cette devise était celle-ci : Ur berté, Égalité, Fraternité.
Le socialisme n'est pas autre chose que le développement naturel et logique de cette triple et immortelle formule.
La liberté d'abord, Messieurs. On parle maintenant de liberté. Quoi! Voici d'un côté des hommes qui sont en possession du sol et du numéraire, qui ont l'instruction, qui ont cette force immense qu'on appelle le développement de l'intelligence; voilà, de l'autre, des hommes à qui toutes les ressources manquent. On déchaîne au milieu d'eux la concurrence; on crie: Laissez faire 1 laissez passer I c'est-à-dire qu'on met aux prises l'homme fort avec l'homme faible, l'homme instruit avec l'ignorant, l'homme ingambe avec le paralytique, et on appelle cela la liberté !
Je dis, moi, que c'est, sous une autre forme, sous une forme adoucie, la liberté de l'état sauvage.
Non ! la liberté n'existe pas partout où les transactions ont lieu entre la richesse et la faim ; partout où les ouvriers sont réduits à se vendre au rabais; partout où l'enfant du pauvre, an lieu d'être envoyé à l'école, où on l'instruirait, est envoyé à l'atelier, où on l'exténue; partout où il y a des mendiants qui
dorment sur les marches d'un palais inhabité ; partout où il y a des filles de seize ans qui se prostituent ; partout où il y a des enfante qui sont obligés d'envoyer leur père mourir à l'hôpital !
La liberté I Non, elle n'existe pas avee ce mot métaphysique, «vçcee mot si vague et si infécond, le droit; la liberté, ce n'est pttl le droit; la liberté, c'est le pouvoir donné à l'homme de développer ses facultés, sous la sauvegarde de la justice et sous l'empire de la loi.
L'égalité, Messieurs, exiete4-elle davantage dans la société où OOUJ sommes, et sous l'empire de ce brutal principe, la eonetuvence illimitée? (Humeurs.)
Pour que l'homme travaille, est-ce qu'il ne lui faut pas d'abord 40$ instruments de travail? Or, je le demande à tous, est-ce qu'aujourd'hui la possession des instruments de travail n'est pas tu* monopole? Gomment donc celui qui ne les possède pas ne «ufeiraiiril pas la domination de celui qui les possède? Gomment it'fturaûvil pas à se courber sous les conditions qu'on lui impose ? L'égalité, Messieurs, ne peut exister que par l'association. Réduit à son isolement, l'homme faible est condamné à une impui$wce radicale, tandis qu'associé, il dispose de la force de tous te* coassociés ; il dispose d'une force collective qui le fait échapper à la tyrannie de sa propre faiblesse, de sa propre impuissance, qm le fait échapper au despotisme des choses; car, Messieurs, il n'y a pas seulement le despotisme à visage humain, il y a ce despotisme mystérieux, insaisissable, invisible, qui étreint le pauvre, l'enveloppe, et contre lequel il n'a pas même la ressource de la jpoteetâtion, contre tequel il n'a pas même la consolation de le maudire i (Mouvement,)
tf ç>n, non ; l'égalité aujourd'hni n'existe point. Mais remjuv quelle, les socialistes n'ont jamais dit que l'égalité pût exister entre les fonction*, Jamais une pareille absurdité ne leur *em imputable, Le3 fonction*, les socialistes savent bien qu'elles doivent 4Ue diverses; mais ce qu'ils voudraient, ça serait l'égalité dans les mpytu* de développement; ce qu'ils demandent, c'est qu'on reeoor naisse que tous les hommes ont un droit égal an développement de leurs facultés différentes, de leurs facultés inépçlet, JEb bien 1... [Interruption.)
Le citoyen président. — Le citoyen Louis Blanc croit être attaqué à la fois dans ses idées et dans ses actes; il défend ses jdé^eç, il est dans son droit.
Le citoyeh Lotira Blanc. — Je vous ferai remarquer que ce
qu'on me reproche le plus, ce sont précisément les discours que j'ai tenus au Luxembourg. Mes doctrines n'ont pas été seulement attaquées, elles ont été calomniées. Il est donc juste que je les défende, et je les défendrai en les expliquant. (Parlez/)
Je disais, Messieurs, que les socialistes voulaient la liberté par l'association, l'égalité par l'association ; et c'est par l'association aussi qu'ils veulent la réalisation du principe de la fraternité. Car, enfin, le laiasez-faire, le laissez-passer réalisent-ils aujourd'hui le principe de fraternité ? Y a-t-il fraternité dans la domination de cette maxime : Chacun chez soi, chacun pour soi? Y a-t-il réalisation de la fraternité dans cette concurrence qui fait que chacun cherche à élever sa fortune sur les débris de la fortune de son voisin? Non, Messieurs, la fraternité n'est point là; elle est dans la solidarité de tous les intérêts; et cette solidarité de tous les intérêts, c'est un principe d'ordre ; car, comme on l'a dit, que l'État, par exemple, se fasse l'assureur de tous les citoyens, conçoit-on que tous les assurés pussent se révolter un jour contre l'assureur ?
Ce que nous avons demandé, c'est que, à ce qu'on appelle dans l'ordre moral l'égoïsme, dans l'ordre des idées philosophiques l'individualisme, dans l'ordre industriel la concurrence anarchique et illimitée, on substitue l'union de tous les cœurs, l'association de toutes les forces, la solidarité de tous les intérêts, et je ne vois pas vraiment, Messieurs, comment un pareil système pourrait conduire au désordre et à la guerre civile !
On nous a reproché, Messieurs, de vouloir attaquer la propriété ; on a parlé de loi agraire, on a parlé de partage des biens, de spoliation. Calomnie que tout cela! Les socialistes n'ont jamais voulu dépouiller personne ; l'école socialiste, celle du moins à laquelle je me fais honneur d'appartenir, repousse ce mensonge avec horreur. La loi agraire, c'est un vain mot qu'on a opposé à ceux dont on voulait tuer les idées en les calomniant. La loi agraire ! Savez-vous où elle existe ? Dans le code civil, qui, par la division de la propriété à l'infini, réalise réellement ce qu'on pourrait appeler la loi agraire.
La division infinie du sol... (Interruption.)
Le citoyen président. — Il est bien possible que ces idées ne soient pas les vôtres ; mais M. Louis Blanc a le droit de les émettre à la tribune, et je vous prie de l'écouter.
Le citoyen Louis Blanc. — Oui, Messieurs, la division infinie
du sol est une espèce de loi agraire, une loi qui se développe par la force même des choses.
Eh bien ! les socialistes, loin de vouloir la division des propriétés, ont toujours demandé la culture en grand ; ils n'ont jamais voulu dépouiller aucun propriétaire de sa propriété; ils ont seulement demandé que par le mode d'exploitation en grand on centuplât la richesse ; ils se sont toujours opposés à ce qui existe aujourd'hui, car il y a aujourd'hui dans le livre des dettes hypothécaires treize milliards qui pèsent sur la propriété ; de sorte que, pendant que, d'un côté, dans l'industrie, on marche à la constitution de l'oligarchie financière par le crédit, dans les campagnes on marche à la reconstitution de l'oligarchie féodale par l'usure. (Nouvelle interruption.)
Le citoyen président. — Les murmures ne font que prolonger le débat ; veuillez vous en abstenir.
Le citoyen Louis Blanc — Je disais donc, Messieurs, que nous allons à la reconstitution de l'oligarchie financière par le crédit, et à l'oligarchie féodale par l'usure. C'est à cela précisément que les socialistes se sont toujours opposés.
Quant à leur reprocher de vouloir l'abolition de la famille, non seulement ce reproche est injuste, mais, permettez-moi de le dire, il est monstrueux, le socialisme ayant précisément pour but de modeler l'État sur la constitution de la famille, qui est, en effet, admirable, parce que dans la famille il y a commandement désintéressé de la part du père, obéissance volontaire de la part des enfants, et surcroît de sollicitude, surcroît de tendresse pour l'être infirme ou malade.
Ce qui domine dans la constitution de la famille, c'est la solidarité profonde, la solidarité intime de tous les intérêts. Le socialisme n'est pas autre chose que cette solidarité étendue à tous les membres de la famille humaine. Ainsi, Messieurs, au nom de l'école à laquelle j'appartiens, je repousse les attaques qu'on dirige contre le socialisme, et au point de vue de la propriété, que nous voulons étendre à tous, et au point de vue de la famille, que nous proposons pour modèle à la société universelle.
Messieurs, dans le rapport dirigé contre moi, je lis des fragments qu'on m'oppose comme incriminables.
Mais d'abord une observation.
Le rapport cite certains discours qu'il prétend n'avoir pas été publiés par moi dans le Moniteur; ceci est une erreur grave : les discours qui sont citét dans le rapport, le Moniteur les a publiés,
et la reproduction qu'on en a faite dans le rapport est conforme de tout point, à la reproduction dans le Moniteur; seulement, Messieurs, il y a quelques expressions qui, dans le Moniteur*, ont été adoucies. Et pourquoi? Ceux qui m'entouraient au Luxembourg savent quelle était la pression des circonstances et des événements * il ne m'est pas arrivé une seule fois de pouvoir trouver un quart
d'heure pourpréparerlesdiscoursquej'avaisàadresserauxoti^piew.
Il a donc pu arriver souvent que, dans l'élan d'une improvisai tion dont il m'était impossible de rester complètement maître il me soit échappé des expressions qui avaient un peu trop de vive* cité peutrêtre. Eh bien ! comme cela se fait tous les jours îèi où Ton arrive cependant avec des discours médités, élaborés j'ai adouci quelques expressions échappées à l'ardeur de l'improvisa* tion, et non seulement je puis avouer cela, mais je crois pouvoir m'en faire honneur, car cette précaution même prouve que Je comprenais mon devoir de membre du gouvernement provisoire et que, lorsqu'il s'agissait d'élargir l'enceinte danB laquelle je par^ lais, et de m'adresser, non plus à six cents ou sept cents ouvrier* mais à la France entière, je comprenais qu'il était de mon âevofr de peser, de mesurer toutes mes expressions, afin qu'aucune interprétation erronée ne pût, en allant au delà de ma pensée, causer du désordre, de l'irritation.
Je tiens donc à constater ce fait : tous les ctisûôurs que j'Ai prononcés au Luxembourg ont été publiés dans le M&nùwr, à l'exception d'an seul, qui est reproduit ici, et qui n'est pas aft discours de doctrine, qui n'est pas un discours mcriminable : il s'agit de conseils que les délégués du Luxembourg m'avaient demandés. Ces conseils, je les leur ai donnés; ils portaient sur la marche que les délégués avaient à suivre dans les élections; p&t conséquent, ce discours les regardait eux seuls, il ne regardêdt aucunement le public, et voilà pourquoi le discours en question n'a pas été publié. Quant à ceux dont la commission a cru devoir extraire des passages incriminables, je le répète, ces passages êfc trouvent dans le Moniteur.
Ainsi, par exemple, oelui-ci : « Étant presque enfant, j'ai dit : Get ordre social est inique; j'en jure devant Dieu et devant ma conscience, si jamais je suis appelé à régler les conditions ûè fcettfc société inique, je n'oublierai pas que j'ai été un des plus toatheureux enfants du peuple, que la société a pesé sur moi» Et j'ai fait contre cet ordre social qui rend malheureux un si grand nombre de nos frères, le serment d'Annibal... »
Voix ad fohd m la salle. — On n'entend pas.
Le entras présidhït. — L'orateur relit un passage du rapport, page i3, premier volume.
Le citoyen Louis Blakc. — Voici ce que porte le Moniteur :
« Sil en était ainsi, moi qui vous parle, j'aurais été bien coupable; car si je n'ai pas été ouvrier, comme Albert et comme vous, j'ai connu, j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus amer. Moi aussi, j'ai été pauvre, j'ai vécu à la sueur de mon front : dès mes premiers pas dans le monde, j'ai porté tout le fardeau d'un ordre social inique, et c'est alors que, devant Dieu, devant ma conscience, j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'être malheureux, de ne jamais oublier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de mes frères. »
Ainsi vous voyez que je n'ai pas cherché à taire, à ceux à qui je parlais en dehors du Luxembourg, ce que je disais à ceux qui étaient dans l'enceinte de l'ancienne chambre des pairs. C'est qu'en effet je n'ai rien à rétracter de ces paroles. Oui, c'est très vrai ; ce que j'ai dit du haut de la tribune du Luxembourg, c'est ce que j'ai dit toute ma vie. Les paroles que j'ai prononcées comme membre du gouvernement provisoire, c'étaient les mêmes qu'il y a douze ans, j'écrivais au fond d'une mansarde! Je ne crois pas que j'aie à me justifier d'avoir eu toujours une conviction inébranlable, de n'avoir pas changé avec la fortune. Oui, c'est très vrai, étant enfant, j'ai été malheureux, et j'ai prêté le serment que si jamais j'étais appelé à régler les conditions d'un ordre social qui rend malheureux un grand nombre de nos frères, je n'oublierais jamais ce qui m'était commandé par l'expérience que j'avais traversée.
Loin de repousser ce reproche, je l'accepte.
Le rapport dit encore : « Mes amis, sachez-le, vous serez non seulement puissants, vous serez non seulement riches ; vous serez rois, cartons les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois. »
Il y a dans cette manière de citer du rapport un inconvénient sur lequel j'appellerai tonte votre attention. Les citations tronquées ont grande chance d'être des citations altérées, et c'est ce qui arrive ici.
Tous les hommes sont rois : cela, dans ma pensée, et je l'ai expliqué, voulait dire : tous les hommes sont égaux, c'est-àdire, contrairement aux principes du babouvisme,tous les hommes
doivent arriver à une progression constante de richesse, de bonheur, de félicité, et voilà précisément ce qui explique le passage dans lequel on a pris une phrase qui intervertit complètement Tordre de mes idées et qui en dénature le sens. Permettez-moi de vous lire le passage :
« Courage donc ! en dépit de tout, l'égalité triomphera, non pas cette égalité étroite et stérile qui consiste dans l'abaissement du niveau général, mais celle qui consiste au contraire dans son élévation progressive, indéfinie ; car, suivant une belle parole de saint Martin : « Tous les hommes sont égaux, » cela veut dire : Tous les hommes sont rois. »
Maintenant, Messieurs, quand j'ai dit que Tordre social, contre lequel je protestais, était inique, était-ce un appel que je faisais à la division des classes, aux haines, à la révolte, à l'insurrection?
Yoilà les conséquences que le rapport semble tirer de mes paroles, et voici ma réponse : elle est dans la citation même de mon discours, et du discours tel que le reproduit le rapport de Tenquête (premier volume).
Remarquez, Messieurs, quel a été le système suivi par le rapport. Le rapport prend dans mon discours une phrase qui est celle-ci, et qu'il a soin de citer isolément; je la lis :
« Ainsi, sentiment de modération tempéré par une vive résolution de vigilance, sentiment d'ordre tempéré par la volonté de rester frères, et s'il le fallait, douloureuse nécessité, nécessité bien comprise, de devenir soldats. »
Voilà la phrase que le rapport m'oppose et qu'il a soin d'extraire d'un passage que je vais vous citer :
« Si vous vous écartez un instant de cette devise : Liberté, Égalité, Fraternité, le peuple sera sauvé encore ; mais je tremble, je frémis de le dire, peut-être il ne sera sauvé qu'au prix de flots de sang. Or, ce que nous voulons, c'est la liberté par la paix, c'est la victoire par le développement de la raison, c'est le triomphe par la modération, par Tessor de l'intelligence, c'est la liberté par Tordre, par Tamour... »
Cela, Messieurs, le rapport le supprime.
Je continue :
« Oui, mes amis, la liberté par Tordre et par l'amour. Et quand je vous dis ceci, ne croyez pas que je cède à des sentiments pusillanimes. Si jamais la liberté était menacée, vous pouvez être sûrs, et j'en prends rengagement devant vous, que personne ne pourrait dire qu'il ne m'a pas vu au poste du péril. »
Ces derniers mots ont été supprimés, je ne sais pourquoi, dans le rapport.
« Seulement désirons ce qu'il y a de mieux, de plus humain, car l'humanité marche non pas vers la guerre mais vers la paix ; non pas vers l'anarchie mais vers l'ordre ; non pas vers la haine mais vers la fraternité.
« Maintenant je ne vous dirai pas que la révolution si violemment attaquée est en péril ; je ne vous dirai pas qu'il faudra la défendre violemment. En vérité, je n'en crois rien. J'ai une confiance parfaite, inébranlable, dans la victoire de l'idée, de la raison, de la justice. Que l'intelligence de tous s'éclaire par le développement de toutes les libertés, de la liberté de la presse, de la liberté de la tribune, de la liberté de l'industrie, et, j'en suis convaincu, la révolution triomphera. »
De sorte, Messieurs, que le rapport est parvenu à extraire d'un passage qui n'est qu'un appel à l'ordre, à la modération, à tous les sentiments d'union et de fraternité, une phrase qui fait dégénérer ce passage en un appel à la violence et à la haine !
Je me borne à ces réflexions : vous avez sous les yeux le rapport, vous pouvez le lire.
Je suis extrêmement fatigué, je demande à me reposer un instant.
Le citoyen président, après quelques minutes de suspension de la séance. — M. Louis Blanc ne pouvant pas continuer son discours à cause de l'état de souffrance dans lequel il se trouve, je propose à l'Assemblée de remettre la séance à sept heures et demie, pour que la discussion puisse finir ce soir. (Marques d'assentiment.)
La séance est levée à cinq heures vingt-cinq minutes.
La séance est reprise à sept heures trois quarts.
Lb citoyen président. — La séance est reprise.
La parole est au citoyen Louis Blanc pour continuer son discours interrompu.
4î DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES
Je renouvelle à l'Assemblée les recommandations qu'elle a bien voulu accueillir, et je la prie de vouloir bien écouter avec attention les discours qui nous restent à entendre.
M. Louis Blanc est un peu fatigué; je supplie rassemblée de vouloir bien redoubler d'attention et de silence.
Le citoyen Louis Blanc — Messieurs, l'attention de l'assemblée étant peut-être fatiguée par de longs débats, je me hâte d'arriver aux faits qui me sont imputés.
Le rapport, Messieurs, m'attaque à propos du 17 mars ; il est dit dans le rapport que la manifestation du 17 mars fut dirigée contre la manifestation connue sous le nom de manifestation des bonnets à poil (Sourires). Ceci, Messieurs, est une erreur. Toici comment les choses se sont passées, et voici la part que j'y ai prise.
Plusieurs jours avant le 17 mars, j'appris au Luxembourg qu'une grande agitation régnait parmi le peuple. Il s'agissait alors des élections de la garde nationale. Le peuple craignait qu'on ne voulût précipiter les élections pour lui ôter le temps de se reconnaître; il désirait donc avec beaucoup de vivacité l'ajournement des élections, et ce désir était enflammé chez lui par quelques meneurs de clubs.
J'appris qu'une grande manifestation devait avoir lieu pour presser le gouvernement d'accorder l'ajournement des élections. Comme j'ai toujours été, Messieurs, l'homme de l'ordre, par la liberté j'avoue que cette manifestation m'effraya.
Je craignais qu'on ne la détournât de son but, qu'elle ne fût une occasion de désordre, et je dois avouer, en toute humilité, que mes craintes ici calomniaient le peuple.
J'allai, ainsi que c'était mon devoir, en conférer avec le gouvernement provisoire ; je lui dis qu'il était très important d'ajourner les élections; que je croyais, sur ce point, la demande du peuple légitime, et que, de plus, je tremblais qu'une manifestation n'eût lieu dans Paris et que cette manifestation n'y amenât de trè3 grands désordres. Mes appréhensions ne furent point partagées par mes collègues ; mais, de ma part, elles étaient si sincère» et si vives, que j'offris ma démission. Cette démission fut offerte, un soir, dans une scène très animée qui eut lieu au palais du Petit-Luxembourg, à laquelle assistaient MM. Courtais et Guinard, chefs de la garde nationale, et, autant que je puis m'en souvenir, notre collègue M. Duclerc. Ma démission ne fut point acceptée.
Il me restait donc une ressource : c'était de convoquer des ouvriers que je croyais avoir quelque influence sur leurs camarades, et de leur faire comprendre combien il était important que manifestation n'eût pas lieu. C'est ce que je fis, Messieurs, dans a matinée du 47 mars. Je convoquai, au Luxembourg, un certain nombre d'ouvriers ; je les adjurai, au nom de la République, de ne pas faire une manifestation qui, suivant moi, pourrait entraîner des désordres et faire douter de la stabilité de la République. Là, ils me répondirent que le mouvement était imprimé, qu'il était devenu irrésistible et que rien au monde ne pourrait empêcher que la manifestation n'eût lieu.
Alors je les conjurai d'employer près de leurs camarades toute leur influence pour que cette manifestation se fit avec le plus d'ordre possible et de manière à honorer la sagesse du peuple. Ils me le promirent. En effet, le 47 mars, la manifestation eut lieu; elle fut admirable d'ordre, de discipline. Paris vit avec quelque étonnement, je puis le dire, 300,000 ouvriers... (Interruption)... qui alors se trouvaient réduits à la plus extrême misère, traverser les rues dans le plus grand ordre, sans proférer un cri de haine ni de menace, et cette attitude de la population ouvrière fut si admirable que le gouvernement provisoire tout entier fit, le lendemain, la déclaration publique des sentiments d'admiration que l'attitude des ouvriers lui avait inspirés.
Voilà tout ce que j'avais à dire sur le 17 mars.
Quant au 46 avril, on a prétendu que c'était une manifesta*tion dirigée par les ouvriers contre le gouvernement provisoire, et que j'avais trempé dans une espèce de complot ayant pour but de renverser une partie du gouvernement.
Ces reproches, Messieurs, sont précisément l'opposé de la vérité. La vérité, c'est que, pendant les deux mois que j'ai eu l'honneur de passer aux affaires, j'ai toujours considéré l'intégrité absolue du gouvernement provisoire comme une condition de salut pour la République. Le gouvernement provisoire étant composé d'éléments hétérogènes, je ne cacherai pas qu'il existait entre les divers membres qui le composaient des dissidences asseï graves. Mais ces dissidences, qui auraient fait du gouvernement provisoire un très mauvais pouvoir au point de vue de l'unité d'action, ces dissidences faisaient précisément que le gouvernement provisoire était le meilleur gouvernement qu'on pût imaginer comme gouvernement de transition et de passage, destiné à garder la place de la souveraineté nationale.
Oui, Messieurs, l'hétérogénéité même des éléments dont le gouvernement se composait a été, pendant deux mois, la garantie suprême de Tordre.
11 y avait dans le gouvernement provisoire tous les éléments qui correspondaient aux diverses forces sociales qu'il s'agissait précisément de tenir en équilibre.
Ainsi, par exemple, la nature bien connue des opinions de M. de Lamartine lui permettait d'attirer dans la voie du progrès la partie la moins vive de la nation; et, si vous me permettez de le dire, la nature bien connue de mes opinions me permettait de retenir dans la voie de Tordre la classe ouvrière.
C'est ce qu'une fois je disais à M. de Lamartine, le souvenir en est présent à ma mémoire, et il est peut-être présent à la sienne... Je lui disais : Nous sommes dans cette situation singulière, que vous êtes responsable du progrès, et que je suis responsable de Tordre.
Ainsi, Messieurs, ma pensée dominante pendant deux mois, et je vous dis ceci dans toute la sincérité de mon âme, a été que le plus grand malheur qui pût arriver à la République serait précisément le renversement d'une partie du gouvernement provisoire. Je me disais que, si par malheur le gouvernement était entamé, il s'ouvrirait une brèche par laquelle se précipiteraient toutes les ambitions, ce qui nous ferait tomber dans le chaos. Cette idée, je ne Tai pas gardée pour moi ; j'ai cherché à en pénétrer, au Luxembourg, tous ceux qui m'entouraient. J'ai été assez heureux pour le faire, et c'est précisément cette journée du 46 avril qui en est la preuve.
Quelle fut, en effet, dans cette journée, la conduite de la classe ouvrière?
Les ouvriers avaient à nommer quatorze officiers, qui devaient faire partie de Tétat-major de la garde nationale. Pour les nommer, ils se réunirent au Champ de Mars ; là, il fut décidé qu'on se rendrait à THÔtel-de-Ville avec une pétition dans laquelle on supplierait le gouvernement provisoire d'aviser aux moyens les plus prompts d'améliorer le sort du peuple.
Les ouvriers décidèrent qu'ils feraient de leurs derniers sous une collecte qu'ils offriraient au gouvernement, en gage d'adhésion et de sympathie ; et leur adhésion au gouvernement provisoire était si complète que, dans la pétition qu'ils avaient rédigée avant de se réunir au Champ de Mars, ils avaient eu soin de mettre à la fin: « Vive le gouvernement provisoire I »
Voilà, des faits que le Moniteur constate et qui sont absolument indéniables.
Or, qu'arriva-Wl ? Il y avait, Messieurs, à cette époque, des clubs qui contribuaient beaucoup aux agitations populaires. Ces clubs, pour mon compte, je ne les ai pas connus ; je n'ai jamais mis les pieds dans un club; je n'ai jamais été en relation avec un meneur de club, quel qu'il fût. Vous ne trouverez dans les documents qui vous sont soumis rien qui démente ce que j'affirme ici. Je n'ai vu, de ma vie, M. Huber; je n'ai vu qu'une fois, il y a sept ou huit ans, M. Raspail; je n'ai jamais eu le moindre rapport, quel qu'il puisse être, avec M. Blanqui ; je ne l'ai jamais vu depuis la révolution de février.
En un mot, je n'ai eu aucune relation, soit directe, soit indirecte, ni avec un club ni avec aucun meneur de club.
Voilà ce que j'affirme, et je mets qui que ce soit au défi de me démentir sur ce point.
Revenons donc à la journée dû 46 avril.
Je vous disais qu'il y avait à la tête des clubs certains hommes qui épiaient les mouvements populaires, pour les détourner de leur but, pour leur faire dépasser la limite fixée dans la pensée même du peuple. Le bruit se répandit à Paris, dans la journée du 46 avril, que M. Blanqui, je crois, était allé au Ghamp-de-Mars; qu'il avait harangué les ouvriers, et que les ouvriers allaient se porter en masse sur l'Hôtel-de- Ville pour renverser une partie du gouvernement provisoire. Ce bruit était faux. M. Blanqui ne parut pas au Ghamp-de-Mars. Les ouvriers nommèrent les officiers qui devaient faire partie de Fétat-major de la garde nationale, et cela avec le plus grand ordre. Ils se dirigèrent vers l'Hôtel-de-Ville, portant au gouvernement provisoire l'offrande qu'ils se disposaient à lui porter.
Cependant le bruit s'était répandu à l'Hôtel-de -Ville que les ouvriers arrivaient par grandes masses, et que le gouvernement provisoire courait un grave danger; le bruit s'était répandu que les ouvriers avaient à leur tête des ennemis de l'ordre, des factieux ; si bien que, lorsque les délégués des ouvriers montèrent à l'H6tel-de- Ville, ce fut comme des factieux qu'ils y furent accueillis. De là, de leur part, un très grand étonnement, une très grande indignation. Us se répandirent en plaintes, ils me firent demander. Et alors, Messieurs, courant à eux, je leur dis qu'ils avaient tort de croire que le gouvernement provisoire regardait comme factieux les hommes du peuple; que si l'on avait fait battre le rappel,
c'était précisément parce que le gouvernement provisoire avait craint que des meneurs ne se fussent mêlés au mouvement populaire pour le pervertir; que le gouvernement provisoire était, à l'égard du peuple, dans les mêmes sentiments de sympathie que moi; que, sous ce rapport, nous ne faisions qu'un, fit ce langage, Messieurs, j'affirme que je l'ai tenu. Je ne dirai pas seulement que je l'affirme, je vais le prouver.
Il y a une pièce qui manque au a Moniteur, » c'est le discours que j'ai prononcé dans cette occasion. Le bonheur a voulu qu'un sténographe de l'Assemblée nationale ait recueilli ce discours an moment même. Je vais vous demander la permission de vous le lire. Il est la confirmation la plus solennelle de tout ce que je viens de vous dire ici.
c KANITHSTATIO* QfJ 16 AVBIL 1948.
« Plusieurs délégués de la réunion du Champ de Mars viennent se plaindre de l'accueil malveillant qui leur est fait à leur passage. Ils sont reçus dans la salle des Drapeaux par les citoyens Louis Biane et Albert
« Lb citqtbji Louis Blanc. ~- Mes amis, si une mauvaise réception tous a été faite, c'est par suite d'un malentendu. Les sentiment de profonde sympathie à votre égard, qui sont sortis de mon eoeur, sont partagés par le gouvernement provisoire tout entier, et c'est parce que le gouvernement provisoire les partage que j'en bis partie. Soyez bien convaincus que si vous avez été mal accueillis, ce n'est point par ordre du gouvernement provisoire.
« Plusibubs délégués. — Nous ne le pensons pas.
c D'autres délégués. — Il y a cependant des ordres donnés pour convoquer les gardes nationaux.
« Le citoyen Louis Blahc — Je suis bien aise de vous donner à ce sujet quelques explications.
« ïï nous avait été dit que des ouvriers s'étaient rassemblés au Ch&mp de Mars avec le plus grand ordre, comme de bons citoyens voulant exprimer leurs vœux, parce que ce «ont des vœux qo\ intéressent la claase ouvrière tout entière, mais voulant les exprimer avec câline et sans désordre.
« Eh bien, il a été dit aux membres du gouvernement provisoire que des hommes ardents, que des forcenés avaient votdu se mêler à ce mouvement, afin de le pervertir et de le faire aboutir au désordre.
« C'est contre ce désordre qu'on a dû se prémunir, soyez-en convaincus. Soyez certains d'une chose, c'est que le rappel a été ordonné contre ces hommes et non contre vous, parce que moi, et j'en prends à témoins mes collègues, j'ai dit : Soyez certains que Je peuple ne commettra aucun désordre; j'ai répondu de lui, mes amis, comme de vous, comme vous pouvez répondre de moi.
« Les délégués se retirent satisfaits, et obtiennent que le peu* pie défile devant l'Hôtetde-Yille, ce qui se fait avec le plus grand ordre. »
Voilà le récit de ce qui s'est passé ce jour là à l'Hôtel-de-Ville. Gela a été écrit par IL Martin, sténographe de l'Assemblée nationale.
Messieurs, vous le voyez : sous ce rapport, je crois que ma justification est aussi complète que possible. Non seulement ceci prouve que je ne séparais pas ma cause de celle de mes collègues, quelques dissidences qui existassent entre nous ; mais vous voyez que toutes les fois que je parlais au peuple, je lui parlais de mes collègues comme indivisiblement unis avec moi; car, je le répète, l'intégrité du gouvernement provisoire était et n'a cessé d'être dans mon esprit une condition de salut pour la République. J'arrive, Messieurs, aux ateliers nationaux.
Pendant trois ou quatre mois, j'ai été sous le coup d'une bien singulière calomnie : on m'a attribué l'organisation des ateliers nationaux, et cette organisation a été pour moi le sujet de biejû des défiances, je dirai mieux, de bien des inimitiés.
Eh bien, la vérité, telle qu'elle résulte, au surplus, des documents qui vous ont été présentés, c'est que les ateliers nationaux n'ont été, en aucune sorte, organisés par moi; c'est qu'ils n'ont été organisés aucunement en vue de mes principes, en vue des règles posées dans mes écrits; et, je puis le dire aujourd'hui, ce qu'un sentiment de convenance m'aurait empêché de dire jusqu'à la publication des documents, c'est que les ateliers nationaux, non seulement n'ont pas été organisés par moi, mais ont été organisés contre moi (Mouvement.)
« L'organisation des ateliers nationaux, est-il dit dans un rapport dm citoyen Cartier, était une chose hostile à un pouvoir régulier. D'abord, on ne savait comment ils se recruteraient et on eut bientôt qu'on les appelait de province. Les délégués des ateliers formaient une masse redoutable sur laquelle pesait Louis Blanc» L'émeute de la Porte-Saint-Martîn doit leur être attribuée» »
Eh bien, Messieurs, jamais de ma vie je n'ai mis les pieds dans un atelier national. Car l'association de Glichy, je le fais remarquer en passant, ainsi que l'association des ouvriers fileurs, ainsi que celle des ouvriers selliers, étaient des associations à la fondation desquelles j'ai pris une part active, mais qui n'avaient rien de commun avec les ateliers nationaux. Non, jamais je n'ai mis les pieds dans un atelier national; je n'ai jamais eu de relations avec les chefs des ateliers nationaux, et voici à cet égard des preuves.
Le club des ateliers nationaux, Messieurs, a été fondé par un homme qui s'était donné la mission, sous le gouvernement provisoire, de combattre mon influence ; le club des ateliers nationaux a été fondé par M. Emile Thomas, ce club sur lequel on prétend que pesait mon influence.
Voici ce qui a été affiché dans tout Paris :
c BUREAU CENTRAL DES ATELIERS NATIONAUX.
« Le commissaire de Ja république, directeur du bureau central, et les sous- directeurs chargés du mouvement intérieur, du personnel et des travaux, de Tordre extérieur des secours, du matériel de l'administration,
c Ont l'honneur de prévenir les citoyens travailleurs embrigadés au bureau central, qu'une assemblée est fondée sous le titre de Club central des ateliers nationaux.
« Cette assemblée aura pour mission de s'occuper des intérêts de l'ouvrier sans travail.
« Elle sera composée des citoyens délégués des brigades par voie d'élection, qu'ils soient d'ailleurs simples travailleurs, chefs d'escouade ou brigadiers.
« La réunion préparatoire aura lieu le dimanche, 2 avril, à deux heures précises, au manège, rue de Valois-Monceaux, 7.
« En conséquence, les citoyens travailleurs composant les brigades sont priés de nommer aux voix un délégué pour deux brigades, soit pour cent douze d'entre eux.
« L'assemblée préparatoire sera ainsi composée de quatre cents membres environ, outre les citoyens élèves de l'école, centrale, inspecteurs, chefs de service et chefs de compagnie, qui y participeront également.
« Chaque délégué recevra, après sa nomination, bien constatée
et régulière, me carte d'entrée personnelle, signée du chef de son service, afin d'éviter toute confusion et toute entrée illégale. — « Saint et fraternité.
« Le commissaire de la république, Emile Thomas.
c Les *<m-directeurs y
« Victor Delussb, Edouard Gonssolin, Jaimc,
et Pierre Thomas. »
Et qu'on ne dise pas que si je n'avais pas de relations avec les ateliers nationaux, ils étaient du moins soumis à l'influence des délégués du Luxembourg, qui avaient en moi la plus grande confiance. Non : comme les ateliers nationaux avaient été organisés précisément pour combattre l'influence des délégués du Luxembourg sur le peuple, c'était un motif d'exclusion des ateliers nationaux que le titre de délégués du Luxembourg.
On a dit, dans le rapport, que les délégués du Luxembourg étaient devenus brigadiers des ateliers nationaux, et ceci est complètement faux. Je vais vous en fournir la preuve.
Voici une protestation qui a été envoyée au ministre des travaux publics.
« Protestation fies délégués des corporations du département de la Seine au ministère des travaux publics.
« Citoyens,
« Une manœuvre indigne, contraire à la liberté et au droit des citoyens, vient d'être employée par le citoyen Emile Thomas, directeur des ateliers nationaux. Les soussignés, comptant sur votre patriotisme et votre dévouement à la cause du peuple, espèrent que vous déjouerez cette manœuvre empreinte du cachet de la réaction. Le citoyen Emile Thomas vient d'arrêter un règlement relatif à la réélection de tous les brigadiers et des délégués des ateliers nationaux. Dans ce règlement, il est dit : Tout brigadier, délégué tit chef d'escouade des ateliers nationaux ne devra faire partie m «être délégué d aucune corporation. »
Yousle wyet : le citoyen Emile Thomas avait pris toutes les précautions convenables pour que ies délégués da Luxembourg n'eussent aucun moyen d'influence swr les ouvriers des ateliers
nationaux. En effet, il n'y a eu entre les délégués du Luxembourg et les délégués des ateliers nationaux aucune relation; il existait même entre les délégués des corporations et les délégués des ateliers nationaux une rivalité bien connue de tout le peuple. Les délégués des ateliers nationaux et ceux du Luxembourg ne se sont réunis qu'une seule fois pour composer une affiche qui a été placardée sur tous les murs de Paris, et qui avait pour but de prémunir le peuple contre les prétentions de Louis Bonaparte, à un moment où le bonapartisme était une cause d'agitation dans Paris.
Ainsi, Messieurs, je n'ai pas organisé les ateliers nationaux, ils ont été organisés contre moi. Je n'ai jamais visité les ateliers nationaux; je n'ai pu exercer aucune influence sur eux, ni par moi, ni par les délégués du Luxembourg.
Je ne sais si l'insurrection de juin est sortie du sein des ateliers nationaux; mais si cela est, Messieurs, il y aurait une abominable iniquité à m'en rendre responsable.
J'arrive au 15 mai.
D'abord, je vous demanderai la permission de faire rapidement quelques réflexions de nature à caractériser d'avance les dépositions des divers témoins.
Pourquoi les représentants du peuple ont-ils été revêtus d'un caractère inviolable? Est-ce parce que, plus que les autres citoyens, ils peuvent désobéir aux lois? non, Messieurs; car c'est précisément parce qu'on fait la loi, qu'on doit, avant tous les autres, lui obéir. Un représentant du peuple qui viole son œuvre est plus coupable que les autres citoyens, et mérite, pour l'avoir violée, d'être plus sévèrement puni. Pourquoi donc les représentants du peuple ont-ils été revêtus de l'inviolabilité comme d'un bouclier? Pourquoi? C'est parce que l'on a compris qu'ils étaient dans une sphère où l'accomplissement de leurs devoirs était de nature à leur susciter beaucoup de haines et d'inimitiés. 11 faut qu'un représentant du peuple, s'il veut accomplir loyalement son devoir, sache, au besoin, se faire beaucoup d'ennemis. Ces ennemis peuvent être très dangereux, et c'est pour cela qu'on a jugé utile de donner aux représentants du peuple, pour leur faciliter l'accomplissement de leur devoir, une garantie toute spéciale, qui est l'inviolabilité. Je dis ceci, parce que, parmi vos collègues, il en est un qui a deux fois couru risque d'être assassiné, et ceux qu'on assassine, on peut bien les dénoncer calomnieusement I
A ce propos, je m'étonnerai que la commission d'enquête, char-
gée de rechercher tous les faits relatifs aux déplorables événements que nous avons traversés, ne se soit pas crue obligée de faire quelques recherches sur la tentative d'assassinat dont un des membres de cette assemblée avait failli être victime. J'imagine qu'une tentative d'assassinat est un crime. Je crois que c'est violer singulièrement la majesté de cette assemblée, que c'est porter atteinte à son inviolabilité, que de venir attenter à la vie d'un de ses membres, jusque sur le seuil de cette assemblée... Je n'insisterai pas plus longtemps sur ce point.
La veille du 15 mai, il y a eu chez moi une réunion que le rapport a soin de mentionner; mais ce qui m'étonne, c'est que le rapport n'ait pas dit que cette réunion était composée de représentants du peuple; que l'objet de cette réunion, de la part de ceux qui la composaient, était de se concerter sur la marche à suivre dans les délibérations de cette assemblée.
La commission d'enquête, Messieurs, n'ignorait rien de tout cela, je le lui ai dit moi-même ; je m'étonne qu'elle ait sur ce point si important gardé le silence ; car vous comprenez que si des représentants, la veille du 15 mai, se sont réunis chez moi pour aviser au moyen de suivre avec plus d'efficacité, au point de vue de notre opinion commune, les délibérations de cette assemblée, il n'y a rien au monde qui exelue davantage l'idée de toute dissolution de l'assemblée pour le lendemain.
Oui, nous nous sommes réunis chez moi la veille du 15 mai. Il a été question entre nous, et je puis, à cet égard, invoquer le témoignage de beaucoup de représentants ici présents, il a été question de nous concerter sur la marche à suivre. C'était alors le moment où Ton choisissait les membres qui devaient former le comité de constitution. Il y avait ce jour-là plusieurs réunions; il y en avait une chez moi, il y en avait une rue des Pyramides. Un de nos collègues, M. Brives, sortit de notre réunion avec une liste, arrêtée qu'il alla porter à la réunion des Pyramides pour lui faire connaître les noms sur lesquels notre choix s'était arrêté. La réunion n'a donc eu aucune espèce de rapport avec ce qui devait se passer le lendemain. La commission a cru pouvoir signaler avec justice une contradiction qu'elle aperçoit entre ma déposition et celle d'un des membres qui composaient la réunion. Cette contradiction n'existe pas, et, à cet égard, il y a inexactitude complète de la part de M. Bauchart. On m'a interrogé pour savoir ce qui avait été dit dans cette réunion; on m'a demandé s'il n'y avait pas été question de la manifestation du lendemain. J'ai répondu que je
l'ignorais, mais que je pouvais affirmer que, dans tous les cas, if n'en avait été question que d'une manière très incidente, et tellement particulière, que la plupart des membres de la réunion pouvaient ignorer qu'il en eût été question, et que la conversation av«it porté tout entière, pendant deux heures et demie, sur ce qui était l'objet de la réunion, savoir, la marche à suivre dorénavant dans les délibérations de l'assemblée et le choix des personnes qui devaient former le comité de constitution.
Le 15 mai, je suis sorti de chez moi, et il y a une déposition du juge d'instruction qui dit : « M. Louis Blanc, ce jour-là, s'est dirigé vers la Bastille. L'instruction n'a pu le suivre plus loin. »
Si l'instruction n'a pu me suivre plus loin, c'est sa faute ; car je lui avais moi-même tracé sa route, et si cette route, elle avait bien voulu la suivre, elle serait venue avec moi, non pas jusqu'à la Bastille, mais jusqu'au café Véron, des Panoramas; et, dans Le style du juge d'instruction, aller de la rue Taitbout au café Véron r au Panorama, c'est-à-dire traverser Je boulevard, cela s'appelle se diriger vers la Bastille! (Mouvement,)
Messieurs, il y a ici un fait que je vous signale, et j'en appelle à toute votre loyauté, à toute votre bonne foi.
J'ai comparu devant le juge d'instruction, j'ai comparu devant la commission d'enquête. Eh bien, devant la commission d'enquête et devant le juge d'instruction, j'ai eu soin de dire : Voici quel a été l'emploi de ma matinée.
J'ai été pris au saut du lit par un de mes cousins appelé Lucien Delacroix, qui venait d'être nommé recteur en Corse, et qui allait partir. Il était accompagné ce jour-là de deux secrétaires de cette assemblée, d'un ami et de mon frère.
Nou3 sommes allés déjeuner au café Véron ; nous y sommes restés deux heures ; il n'a pas été un seul instant question de la manifestation de la journée.
Nous ne sommes pas entrés, comme des conspirateurs, darçs une salle particulière ; nous sommes entrés dans le premier salon venu, à telles enseignes que nous y avons trouvé un délégué de département qui s'est mêlé à notre conversation, et nous a raconté toutes les déconvenues des délégués des départements. Car vous savez qu'ils étaient venus la veille à Paris, et qu'il y avait eu, en effet, des malentendus pour Ja manifestation qu'ils devaient faire à Paris.
Voilà ce que j'ai déclaré au juge d'instruction; voilà ne que j'ai déclaré à la commission d'enquête. On pouvait interroger lç*
personnes avec lesquelles je suis allé au café Véron; j'ai donné lents noms. Eh bien, Messieurs, aucune de ces personnes n'a été interrogée : pourquoi? Parce qu'on ne voulait pas savoir la vériite; parée qu'on voulait laisser peser sur cette affaire une obscurité" meurtrière pour moi, parce qu'on voulait se réserver la faculté dé dire : M. Louis Blanc s'est dirigé vers la Bastille, et l'instruction n'a pas pu le suivre plus loin !
Au sortir de cette assemblée d'amis, je me suis rendu à l'assenK blée nationale ; M. Wolowski était monté à la tribune, je suis allé m'asseoir, je crois, à la place de M. Bineau, pour le mieux entendre. Avant que le discours de M. Wolowski fût terminé, on a entendu des clameurs lointaines, on a annoncé l'arrivée du peuple; il s'est fait un grand tumulte dans la salle ; on a crié : En place ! et je suis remonté à mon banc. (Rumeurs diverses. — Interruption.)
Une voix. — Vous dites toujours le peuple, dites les factieux t
Le citoyen président. — Évidemment, c'est une erreur d'expression.
Le citoyen Louis Blanc — La foule, si vous voulez, Messieurs. Je ne croyais pas vraiment que cela méritât une interruption. Je suis remonté, dis-je, à ma place; c'est laque j'ai été aperçu par un homme caehé au fond d'une tribune, et qui prétend m'avoir vu avec Albert et Barbes applaudissant à l'émeute, de la tête, du geste et du sourire. Où ce sourire a-t-il commencé? où a-t-il fini? Messieurs, je suis bien heureux qu'on ne m'accuse que pour mes gestes. Mais patience ! vous verrez bientôt qu'on m'accusera pour les gestes d'autrui!
Gomment! Messieurs, j'applaudissais à l'émeute du sourire! Mais qu'on interroge donc les huissiers de l'assemblée, qu'on interroge les garçons de salle, qu'on interroge plus de trente de mes' •collègues qui sont venus successivement à mon banc, m'adjurant d'aller parler au peuple, et qui m'y ont vu immobile, silencieux, la consternation peinte sur le visage; car j'affirme que, dans cette assemblée, il n'y a pas un seul représentant qui ait vu cette manifestation avec plus de douleur que moi. La veille, à quatre heures et demie, je rencontrai Barbes. C'est les larmes aux yeux que je iui dis : « Tu es à la tête d'un club ; ton devoir de bon citoyen, c'est d'aller à tes amis, de leur dire que si la foule veut faire 1 demain une manifestation, cette manifestation sera détournée dfc son but, car nous savons bien, nous qui avons traversé ces deu# mois de révolution, qu'il y a dans les clubs des hommes qui son*'
à épier continuellement les mouvements populaires pour les pervertir. Ne donnons pas à la réaction cette joie de pouvoir dire : « La république en France n'a aucun gage de stabilité ; nous sommes entraînés perpétuellement de manifestations populaires en manifestations populaires ; il n'y a pas de crédit possible, pas de tranquillité possible avec la république. » Et j'ajoutais que le suffrage universel, car telle a toujours été mon opinion, que le suffrage universel était inviolable ; que si jamais on permettait à la foule de violer cette enceinte, de violer la majesté du peuple vivant et résumé, celte permission-là tournerait au grand dommage de la république, du suffrage universel, et nous conduirait de la violation d'un principe à la violation de tous les principes et au chaos.
Ce langage trouVa dans Barbes un cœur digne de le comprendre. Lui-même... (Vive interruption,) Oui, Messieurs... (Nouvelles interruptions.)
A gauche. — C'est vrai!
Le citoyen Louis Blanc. — Oui, Messieurs, je vous dis ceci dans toute la sincérité de mon âme. (Mouvements divers.)
Il ne m'appartient pas, Messieurs, d'expliquer ce que j'ignore, de dire à quel entraînement a pu obéir Barbes dans la séance du 15 mai. Je devine cette cause, si je ne la connais pas. Mais ce que je puis affirmer, c'est que la veille il entra complètement dans les sentiments que je lui exprimais, et qu'il me quitta en me laissant la promesse formelle qu'il irait à son club et qu'il emploierait tous ses efforts pour détourner ses amis de la manifestation.
Gela est, je l'affirme, je l'affirme sur l'honneur ; je le jure ; je le jure pour Barbes, et je le jure avec plus d'énergie que pour moi, parce que je suis libre et que Barbes est en prison. (Très bien/ très bien/)
Eh bien, Messieurs, est-il vrai, oui ou non, que, quand j'étais à ma place, on est venu me presser de la manière la plus vive et la plus instante d'aller parler au peuple? Est-il vrai, oui ou non, que pendant longtemps j'ai résisté? Est-il vrai, oui ou non, que pendant longtemps j'ai déclaré que ma place était à mon banc, que ma cause était celle de l'assemblée, que je ne voulais pas l'en séparer? Est-il vrai qu'on me disait : « Mais la foule vous appelle à grands cris ; si vous ne vous rendez pas à cette invitation si violente, prenez garde à l'assemblée; vous serez responsable des désordres qui peuvent arriver? » Gela est-il vrai, oui ou non? Et, alors, qu'ai-je fait? Je suis descendu; je suis monté au bureau du
président ; ces faits sont acquis maintenant aux débats, ils sont incontestables ; et ce n'est que sur l'autorisation du président, ce n'est que sur l'invitation du bureau, que je me suis décidé à parler au peuple.
Il y a des dépositions qui me montrent engageant, immédiatement après, le peuple à envahir la salle. J'en appelle au bon sens de tous ceux qui m'écoutent; si j'avais voulu engager le peuple à envahir la salle, par quelle contradiction choquante, monstrueuse, serais-je allé demander au président l'autorisation d'aller parler à la foule, et de lui parler pour la calmer?
Il y a, Messieurs, des impossibilités morales qui sont plus fortes, plus saisissantes que toutes les impossibilités matérielles du monde; et l'impossibilité dont je vous parle est précisément de celles-là. Non, je n'ai pas dit au peuple d'envahir l'assemblée; le langage que je lui ai tenu est précisément le contraire; le Moniteur, le procès-verbal de l'assemblée, déclarent que, lorsque j'ai parlé au peuple, ça été précisément pour le rappeler à son esprit de modération, pour le conjurer de ne pas violer dans vous sa propre souveraineté. Messieurs, il y a des déclarations de représentants dont les souvenirs ne sont pas conformes aux déclarations du Moniteur et du procès-verbal ; mais est-ce que dans un moment de confusion, de tumulte, comme celui qui existait, lorsque tant de paroles contradictoires se choquaient dans l'air, il n'a pas pu y avoir confusion dans les souvenirs? Oui, c'est possible; et c'est tellement possible, que, de ces quatre représentants, il y en a un qui me déclarait, il y a quelques jours, avec la plus honorable bonne foi, qu'il ne répondait pas de l'infaillibilité de ses souvenirs.
Du reste, ces paroles que quelques témoins m'avaient attribuées, ces paroles avaient été prononcées, et c'est ce qui explique l'erreur des témoins; mais elles l'avaient été par Barbes; et lorsque Barbes a été instruit, dans son donjon de Yincennes, de l'accusation qui pesait sur moi, vous vous rappelez que, tout de suite, il a généreusement écrit au président : « Oui, ces paroles ont été prononcées non par Louis Blanc, mais par moi, je l'affirme, et elles doivent se trouver sous mon nom au Moniteur, » On a consulté le Moniteur, et, en effet, les paroles de Barbes se trouvaient sous son nom. Ainsi, plus de doute possible sous ce rapport.
J'ai été entraîné à la fenêtre qui donne sur la place de Bourgogne, et là j'ai tenu un second discours au peuple pour l'apaiser.
Qu'on me représente dans une position dramatique et m'enve-
loppant dans un drapeau tricolore, je ne réponds pas à ce qui n'est pas sérieux dans les accusations qu'on dirige contre moi. Il est vrai qu'à la fin de mon discours on m'a mis dans la main un drapeau tricolore; et que fallait-il que je fisse, Messieurs? J'engageais le peuple à se retirer, on me met dans les mains un drapeau tricolore : fallait-il le jeter à terre, le fouler aux pieds? Était-ce ua bon moyen, pour calmer le peuple, que de repousser les insigne» de la révolution ? J'achevai mon discours en tenant à la main ce drapeau tricolore que je n'avais pas demandé, qu'on m'avait donné ; je désire savoir si une pareille imputation est sérieuse.
Quant au discours lui-même, les imputations ont varié : les uns m'ont prêté un discours qui tendait à irriter le peuple; les autres affirment qu'au contraire j'ai fait tous mes efforts pour le calmer. Les uns disent que j'ai prononcé cette phrase, en parlant de la révolution de février : « La révolution n'est pas de celles qui ébranlent les trônes, mais de celles qui les renversent! » Les autres prétendent au contraire que ma phrase a été celle-ci : « La démonstration d'aujourd'hui n'est pas de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent ! »
Eh bien, Messieurs, j'ai une chose bien simple à répondre, c'est que cette phrase qu'on m'a prêtée est absolument impossible, elle est moralement impossible, et voici pourquoi : c'est qu'une déposition dont on ne peut pas contester l'exactitude me montre, quand j'ai été porté dans cette salle, et de cette salle transporté sur les premiers bancs de l'assemblée; écrivant ces mots qui ont été recueillis, dit le témoin, dans un but historique :
« Au nom de la souveraineté du peuple, au nom de la parole qui sera l'instrument de votre affranchissement futur, je vous conjure de vous retirer et de laisser l'assemblée nationale à la liberté de ses délibérations ! »
Or, comment comprenez-vous que, dans cette salle, j'aie pu, engager le peuple à envahir l'assemblée nationale, le féliciter de l'avoir envahie, et que deux minutes après je sois allé écrire sue ce- banc l'invitation au peuple dé se retirer? Gela est-il possible? Non; et si vous voulez qu'à cette preuve j'en ajoute une plus décisive, je vais le faire.
Les témoins qui me représentent engageant le peuple à se retirer sont nombreux ; ce sont des témoins graves. Il y a une déposition que le rapport s'est abstenu, je ne sais pourquoi, de mentionner; elle est d'un élève de Saint-Cyr, nommé Lucas. Gette déposition parte que je fis un discours ayant pour but de caïman le
peuple, de l'inviter à. laisser rassemblée nationale à la liberté de s,es délibérations, et ce témoin ajoute que ce discours le toueba tellement, qu'il ne put s' empêcher de verger des larmes. (Mouvement en sens divers.) Voilà la déposition qui se trouve supprimée par la commission d'enquête*
Et maintenant, quels sont les témoins qui me chargent? Je vais donner des preuves de leur moralité.
M. Leste a écrit au président de la commission d'enquête pour témoigner de la moralité d'un des témoins, qui me fait dire que « la démonstration n'était pas de celles qui ébranlent, mais de celles qui renversent, » et voici comment il s'exprime sur la moralité d'un nommé Bénafort :
a Monsieur le président, j'ai lu dans le rapport sur cette affaire la déposition du nommé Bénafort, se disant étudiant en médecine. IJ y a plus de trois ans qu'il n'a paru à la Faculté. Comme il est important pour la justice de connaître la moralité des témoins, je viens vous faire connaître la moralité du susnommé. C'est un intrigant, un escroc, j'ai dans les mains la preuve irrécusable de mon assertion. C'est un ivrogne, se querellant avec ce qu'il y a de plus ignorant, de plus démoralisé; c'est un homme enfin qui ne vit que du talent qu'il a de soutirer de l'argent à tout le monde et qu'il ne rembourse jamais. »
IL y a, Messieurs, un autre témoin qui prétend m'avoir entendu dire celte fameuse phrase: « La démonstration d'aujourd'hui, etc. »
3h bien l Messieurs, j'ai dit à la commission d'enquête que ce témoin, qui se nomme Malude Richard, était un imposteur; qu'il lui était arrivé de s'introduire dans cette assemblée comme représentant du peuple, quoiqu'il ne le fût pas. J'ai dit à la commission d'enquête qu'elle pourrait avoir sur la moralité de: ce témoin des. renfieignemenits très exacts d'un de nos collègues, M. Michot. J'ai dit à la commission d'enquête que M. Lemansois, secrétaire de la. questure, avait été obligé de mettre ce Malude Richard à la porte, parce qu'il se présentait ici sous une fausse qualité; j'ai indiqué à la commission d'enquête, comme pouvant confirmer les renseignements de M. Lemansois, le chef des huissiers de l'assemblée ; eh bien! MJessieursv aucun, de ces témoins n'a été interrogé, et le. rapport donne la déposition de M. Malude Richard, dont il. était. si facile de constater la. moralité, comme un témoignage qui peut
m'accuser et comme Le témoignage d'un honnête homme ! (Marques d'étonnement.)
Messieurs, après les discours que j'avais faits, la dissolution de l'assemblée ayant été prononcée par Huber, il y eut un grand mouvement de foule, mouvement qui me porta dans la salle des conférences.
Là, Messieurs, le rapport m'accuse de n'avoir pas protesté pendant qu'on criait mon nom. Protester! mais, évidemment, l'auteur du rapport ne s'est fait aucune idée de la scène qu'il décrivait. Gomment! la salle des conférences était pleine de monde ; on se poussait les uns les autres ; c'était un tumulte abo minable; la voix d'un homme se perdait au milieu de ce tumulte, et moi, entendant crier mon nom à une extrémité de la salle, je pouvais empêcher ce nom d'être prononcé !
Véritablement ceci, Messieurs, n'est pas sérieux. Je suis sorti de la salle des conférences, toujours entraîné par cette multitude violente ; arrivé à la grille, nous l'avons trouvée fermée ; la garde mobile interdisait l'accès ; alors un des ouvriers qui se trouvaient autour de moi a entraîné la foule et l'a menée par le jardin de la présidence; on criait de tous côtés : A f Hôtel de ville/ à F Hôtel de ville! et -moi, je ne cessais de leur dire : Aller à l'Hôtel de ville, c'est verser, soyez-en sûrs, le sang du peuple; c'est le verser de la manière la plus inutile et la plus funeste.
Sur l'esplanade des Invalides, je me suis arrêté.
Là, comme je l'ai exposé devant la commission d'enquête, devant le juge d'instruction, dans un écrit que j'ai fait imprimer et publier; là, j'ai de nouveau, et en termes très pressants, conjuré la foule de se retirer ; mon frère était survenu ; il m'a aidé dans nies efforts, et il est parvenu, en effet, à me débarrasser de la foule, en lui disant : Vous allez le faire tuer si vous insistez.
Un cabriolet passait dans ce moment; on m'y a placé; et c'est ce cabriolet qui m'a conduit dans le quartier de l'École de Médecine. Quelques-uns d'entre vous s'en sont étonnés ; mais ce n'est pas moi qui ai dit au cocher de cabriolet de me conduire dans le quartier de l'École de Médecine ; le quartier de l'École de Médecine était sur le chemin du propriétaire du cabriolet, qui allait à Bercy. Le propriétaire, me voyant accablé de fatigue, me dit :
— Venez avec moi, et, sur mon chemin, je vous déposerai chez un de mes amis, parce que, évidemment, vous avez besoin de repos.
On s'est armé contre moi de la déposition du propriétaire du
cabriolet. Or, quelle est cette déposition? Le rapport de la commission d'enquête dit : « M. Louis Blanc a voulu aller à l'Hôtel de ville; il en a exprimé l'intention formelle, et c'est de cela que nous lui faisons un grief. » Mais permettez-moi de m'étonner que, puisque le rapport faisait tant que d'indiquer la déposition du propriétaire du cabriolet, il ne l'ait pas indiquée d'une manière complète. Le propriétaire du cabriolet n'a pas dit seulement : « Louis Blanc voulait aller à l'Hôtel de ville. » Il a dit dans sa déposition, et il a répété devant moi : a Louis Blanc voulait aller à l'Hôtel de ville, parce qu'il avait une idée fixe, qui était d'éviter l'effusion du sang et d'empêcher la guerre civile. » Est-ce vrai, Messieurs?
Eh quoi ! voilà l'intention qu'on incrimine ! Quoi ! je suis un des auteurs de l'insurrection, parce que j'ai eu l'intention d'aller à l'Hôtel de ville pour prévenir l'effusion du sang, pour empêcher la guerre civile! Mais si j'avais eu, en effet, cette intention aussi formellement arrêtée que le dit le propriétaire du cabriolet, croyez-vous que je dusse la désavouer? Je m'en serais fait gloire, parce qu'à ma place il n'est pas un seul d'entre vous qui eût à désavouer une pareille intention ; mais elle n'avait jamais été dans mon esprit aussi arrêtée que le propriétaire du cabriolet l'avait pu supposer. Et comment, Messieurs? Je vais vous l'expliquer. D'un côté, ma pensée, et je dirai plus, mon cœur, étaient à l'Hôtel de ville. Là étaient, en effet, deux de mes amis que je croyais compromis, que je craignais de savoir malheureux, Albert et Barbes. Bans la salle des conférences, j'avais entendu dire que Barbes avait été entraîné à l'Hôtel de ville; qu'à ceux qui l'y entraînaient, il avait opposé une résistance énergique. Je le voyais porté à l'Hôtel de ville, forcé de subir les conditions d'une foule violente; il était impossible que cette préoccupation ne fût pas très vive dans mon esprit. L'assemblée avait été dissoute ; personne ne pouvait encore savoir, et moi moins que personne, ayant été enveloppé par le tumulte, quels seraient les événements ultérieurs de la journée; si l'assemblée pourrait se reformer ici. Et, dans ce cas, Messieurs, où était la route de tout bon citoyen? Est-ce que ce n'était pas à l'Hôtel de ville? Est-ce qu'on ne pouvait pas aller à l'Hôtel de ville, au lieu où était l'insurrection, chercher à la comprimer? Est-ce que, parmi vous, personne n'a eu l'idée de pacifier les esprits ? Eh bien ! moi qui avais cherché à jouer ce rôle de pacification dans l'assemblée, pourquoi n'aurais-je pas eu la pensée de le continuer à l'Hôtel de ville? Il est très vrai qu'il était
dans ma préoccupation d'aller à L'Hôtel de ville; mais, d'un autre côté, je me disais que je serais complètement impuissant à dominer le tumulte.
Je le savais par la triste expérience que je venais de faire dan» cette assemblée. J'étais donc combattu entre le désir d'aller sue la place de Grève et la conviction qu'en y allant je ne pourrais aucunement remédier au désordre. Voilà ce qui explique d'uû€? manière simple et naturelle des paroles que le propriétaire du cabriolet, qui ne pouvait pas lire au fond de ma pensée, a regardées comme exprimant une intention beaucoup plus formelle qu'elle ne l'était en effet dans mon esprit. Et ce qui le prouve, c'est le fait lui-même; car, enfin, si j'avais voulu me rendre à l'Hôtel de ville, qui pouvait me forcer de suivre la route que le propriétaire du cabriolet m'indiquait ? Est-ce que ce cabriolet pouvait être trans** formé en prison? Qui m'empêchait d'en descendre, de prendre une autre voiture, et même d'aller à pied à l'Hôtel de ville? Maisje ne le voulais pas, voilà la vérité ; et cependant je pensais continuellement à l'Hôtel de ville.
Je me suis rendu ainsi chez M. Arnaud. Là j'ai demandé à changer de linge, parce que j'étais épuisé de fatigue; et si je suîtf allé tout de suite chez M. Masson (et les dépositions confirment cela, et il n'y a rien dans le récit que je vous fais qui ne soit appuyé sur les témoignages que vous avez sous les yeux), c'a été unique-* ment parce que, inspection faite des armoires de M. Àrnaudyil ne:' put me donner le linge que je lui demandais.
Ici, je vous ferai remarquer une chose très importante quia* été omise dans le rapport, à ma grande surprise ; il a; grand sbin de dire, pour prouver que j'ai été à l'Hôtel de ville, que j'en ai' eu lintention, que cela résulte de la déclaration réitérée du propriétaire du cabriolet. Mais pourquoi le rapport, dans son impartialité, ne dit-il pas aussi que, lorsque j'ai quitté la librairie de; M. Victor Masson, j'ai dit aux neveux de M. Victor Masson qui/ m'avaient reçu : « Je retourne chez moi. » Car, Messieurs, voilà la déposition des neveux de M. Victor Masson. Le juge qui les inter-* rogeait leur a dit : « Mais M. Louis Blanc ne vous a-t-il pasprévenus qu'il allait à l'Hôtel de ville?» Et ils répondirent (lise» les dépositions) : <i Non, monsieur, nous vous avons déjà dit que M*. Louis Blanc et son frère nous avaient affirmé qu'ils retournaient chez eux. »
Il me. semble, Messieurs, que le rapport, si prompt à indiquer lintention que j'avais manifestée d'aller à l'Hôtel d* ville, aurafr
dû, pour être impartial, manifester aussi l'intention que j'avais de n'y pas aller.
Je quitte M. Victor Masson, et le rapport me montre, allant à l'Hôtel de ville, y pénétrant, m'asseyant # autour d'une table avec les insurgés, et cela sur la foi du colonel Watrin. Eh bien ! si jamais un homme aura été convaincu d'être un imposteur et un faux témoin, ce sera ce colonel Watrin. (Mouvement.)
Voici une déclaration de M. Marrast :
« Nous, soussignés, Félix Mathé, Pelletier, Raynal et Lefraoc, représentants du peuple, délégués par une réunion nombreuse de nos collègues afin d'éclairer la conscience de tous sur un bruit de nature grave concernant Louis Blanc, et dont Armand Marrast auraitété l'auteur, nous nous sommes transportés à l'Hôtel de ville, et Là nous avons été reçus par le citoyen Armand Marrast. Nous lui avons demandé : 1° s'il était vrai qu'il eût cru, le 15 mai, que Louis Blanc s'était transporté à l'Hôtel de ville et qu'il avait été arrêté, puis relâché; 2° si depuis, mieux informé, Marrast ne serait pas revenu sur sa première opinion. Après une inspection des lieux faite dans le but de nous édifier sur la valeur de l'une ou de l'autre hypothèse, Marrast nous a répondu qu'il a cru d'abord à la présence de Louis Blanc à l'Hôtel de ville, pour deux raisons, d'abord pour avoir entendu acclamer son nom pendant longtemps avec ceux de Barbes et d'Albert, et ensuite sur la foi d'un garde national dont il ne sait pas le nom et qu'il n'a pu retrouver depuis; qu'en somme il avait cru devoir faire part de cette première impression à la commission executive; 3* que, depuis, lui Marrast, désirant se fixer sur le fait, avait procédé lui-même à une enquête sévère et minutieuse ; qu'en considérant la disposition des salles et des escaliers, et la masse des troupes qui jonchaient toutes les avenues de l'Hôtel de ville, il avait fini par se convaincre complètement de l'impossibilité pour Louis Blanc de sortir s'il fût entré. D'où, pour Marrast, a résulté par voie d'induction rigoureuse, cette autre conviction, que Louis Blanc n'avait point paru à l'Hôtel de ville.
« Prié de nous dire si, en cas d'interpellation directe, il voudrait bien donner ces explications à la tribune, Marrast a promis de le faire.
« Hôtel de ville, 3 juin 1848, onze heures du matin.
« Lbfranc, Raynal (Théodore), Mathé (Félix), Pelletier. »
Voici, Messieurs, une lettre que j'ai reçue après la publicité donnée au rapport.
« Versailles, il août 1848.
« Citoyen représentant, je crois utile de vous informer que j'ai écrit aujourd'hui même au président de la commission d'enquête et au citoyen Germain Sarrut, que j'ai vu hier désigné, dans le Courrier français, en tête de la commission de contre-enquête sur les événements de mai et de juin, à l'effet de les informer que, présent à l'Hôtel de ville le 15 mai, je pouvais affirmer, même par serment, que vous n'étiez pas dans la salle dont parle le citoyen Watrin dans sa déposition. En présence du rapport de la commission, j'ai été si indigné que, comme l'ordonne l'Évangile, sans regarder derrière moi, j'ai pris de suite le parti de faire connaître
la vérité.
« Salut et fraternité. « Thumery,
« Bue de la Paroisse, 44. »
Cette lettre, Messieurs, n'est pas sans importance, car c'est la lettre d'un homme qui se dénonce pour rendre hommage à la vérité. Ce témoignage a été adressé à M. Odilon Barrot. (df. Barrot fait un signe d'assentiment); il a paru dans le rapport de la commission d'enquête. Yoici une autre lettre :
« Citoyen Louis Blanc,
« Quoique ma position d'inculpé dans les affaires de juin, par suite d'une fausse délation, me commande la plus grande réserve, la plus grande circonspection, ma conscience ne peut résister plus longtemps à cacher la vérité. Je dois cette vérité à mon pays, je la dois pour confondre ceux qui, par un parjure, veulent atteindre l'homme dans ce qu'il a de plus sacré, son honneur, et qui veulent se jouer impunément de la liberté individuelle. Je suis donc prêt à donner le plus profond démenti à votre vil calomniateur, résolu à subir toutes les conséquences que mon témoignage peut faire assumer sur ma tête, relativement à ma position actuelle.
« Salut et fraternité.
« Pellotier de Lorges, détenu politique. »
« Du fort de Romain ville, 23 août 1848. »
Yoici une autre lettre adressée au président de l'assemblée nationale :
« Monsieur le président de F Assemblée nationale,
« Présent à l'Hôtel de ville le 15 mai dernier, après y être entré un des premiers et avant l'artillerie de la garde nationale, après lecture faite du rapport de la commission d'enquête, ma conscience m'oblige, et ce, sous la foi du serment, à rectifier les charges que différents témoins ont données contre le citoyen Louis Blanc, représentant du peuple.
« J'ai procédé, avec la compagnie d'artillerie, à la visite faite dans l'Hôtel de ville. Je suis entré dans le secrétariat général : Barbes et Bonne fils y étaient, et j'affirme ne pas y avoir vu le citoyen Louis Blanc.
« Quant à la lettre dont parle l'enquête,* trouvée par M. Gavet, professeur au lycée Gharlemagne, personne de ceux qui passèrent la nuit à l'Hôtel de ville n'en eut connaissance. Chacun copiait la liste des membres du gouvernement nouveau organisé par Barbes ; on se passait de main en main les écrits trouvés, et chacun les accompagnait de réflexions. Cette lettre, qui aurait donné plus de prise que toute autre aux commentaires, a été passée sous silence. Je ne m'étonne nullement qu.'on puisse moralement dire avoir vu Louis Blanc à l'Hôtel de ville, car dans la nuit du 15 mai des témoins disaient bien y avoir vu Cabet, Raspail et Sobrier.
a J'ajoute que le nom de Louis Blanc n'a pas même été pro» nonce.
« En cas de besoin, je me soumettrai à toutes les questions qui pourront m'être faites comme ayant signé..., etc.
c Jules David,
« Rue du Four-Saint-Honoré, 15.
« 26 août 1848. »
Yoici une pièce beaucoup plus importante encore et beaucoup plus décisive; c'est une protestation faite contre la déposition de M. Watrin, par le commandant, le capitaine et un lieutenant de la 6 e légion.
Je vais vous en donner lecture :
« Les officiers de la garde nationale y i n compagnie du 2 e bataillon r 6 e légion t au citoyen président de r Assemblée nationale.
« Citoyen,
« Le lieutenant- colonel Watria, de la 6 e légion, ayant fait devant la commission d'enquête une déposition de laquelle il semble résulter que, le 15 mai dernier, il serait entré le premier à l'Hôtel de ville, à la tète du 2 e bataillon, nous croyons devoir, dans l'intérêt de la justice et de la vérité, vous adresser l'exposé des faits tels qu'ils se sont passés dans ces déplorables journées.
t Nous déclarons sur l'honneur que, Le 15 mai dernier, c'est notre brave commandant Lescouvé qui, de son propre mouvement, et sans ordres supérieurs, a, le premier, forcé les grilles de l'Hôtel de ville et y est entré, suivi de notre compagnie.
t Nous affirmons de plus que le lieutenant-colonel Watrin, qui était aussi en tète du bataillon, n'a pas suivi l'élan de notre commandant, et qu'il est resté sur la place pour la déblayer; s'il a pu pénétrer jusque dans l'hôtel, ce n'est que longtemps après nous. »
(Suivent les signatures de M. Forestier, colonel, et de plusieurs soldats de la 6 e légion.
« M. Budelot, tailleur en pierres, rue d'Angoulême, faubourg du Temple, n° 50, lieutenant de la 3 e compagnie, 2 e bataillon, 6 e légion, est entré avec M. Prévost dans l'Hôtel de ville, et ne s'est séparé de lui qu'en envahissant les salles où étaient les insurgés. Il a vu les sentinelles. (Test lui qui, arrêté par elles, est allé chercher du renfort pour envahir les salles. Les sentinelles avaient leurs armes chargées, et c'est lui qui a fait mettre la baguette dans le canon pour s'en assurer. Il n'a vu M. Watrin qu'après l'arrestation des insurgés, qui a eu lieu de cinq à cinq heures et demie. Il occupait l'Hôtel de ville avec sa compagnie depuis quatre heures et demie, et, depuis ce moment, il n£ pense pas qu'aucun des insurgés ait pu s'échapper.
« Budelot.
« Paris, le 21 août 1848. »
Toici maintenant une déposition de celui qui a arrêté Barbés :
« M. Prévost, toiseur, rue d'Angoulême, $6, fadbourg du Temple, sergent de la 3 e compagnie, 2* bataillon, 6 e légion, fai-
sait partie du 3* bataillon, commandant Lescouvé. Sa compagnie est entrée la première à l'Hôtel de ville, sur les quatre heures et demie environ. » (Je vous prie, Messieurs, de retenir ce chiffre.) c II est entré le troisième dans la salle où étaient les insurgés, un peu avant cinq heures. Il y avait des sentinelles à la porte de la salle où étaient Barbes et les principaux insurgés. Louis Blanc ne se trouvait pas parmi eux. Les sentinelles n'ont laissé entrer que lorsque la garde nationale est arrivée en masse. Une fois entré, c'est lui (Prévost) qui a saisi et arrêté Barbes, de cinq heures à cinq heures et demie. La présence des sentinelles exclut l'idée que M. Watrin ait pu pénétrer dans cette salle. M. Prévost n'a vu M. Watrin qu'après l'arrestation de Barbés; il ne pense pas qu'aucun des insurgés ait pu échapper de l'Hôtel de ville à partir du moment où sa compagnie a pénétré dans l'Hôtel de ville.
« Prévost.
« A Paris, le 21 août 1848. »
Messieurs, ici j'aborde une preuve que je puis dire mathématique.
Vous voyez que de cet ensemble de dépositions, il résulte que la garde nationale est entrée à l'Hôtel de ville à quatre heures et demie environ, et que c'est de cinq à cinq heures et demie que Barbes a été arrêté. Eh bien, où étais-je en ce moment? 11 est constaté par les dépositions de M. Arnaud et de M. Lemaigre que j'étais chez M. Arnaud à quatre heures et demie.
Les neveux de M. Masson déclarent que j'ai quitté la maison de M. Masson à cinq heures un quart. M. Lacauchie me rencontre rue Hautefeuille vers six heures, et M. Redon, environ à la même heure, me rencontre au Quai-aux-Fleurs, de manière que, quand je descendais du faubourg Saint-Germain vers le Quai-aux-Fleurs, il y avait déjà une demi-heure que l'Hôtel de ville était au pouvoir de la garde nationale I Je ne crois pas que jamais alibi ait été plus complètement prouvé.
J'oubliais un fait, Messieurs, qui n'a pas une très grande importance; mais enfin il sera dit que, de toutes les dépositions dirigées contre moi, pas une seule n'aura pu résister à l'examen des faits.
Un substitut du procureur de la république avait prétendu m' avoir vu au Quai-des-Fleurs, escorté de trois hommes armés. Quand on me parla, chez le juge d'instruction, de cette déposition, je répondis que ce substitut s'était trompé, que je n'étais pas es-
Louis Bunc — Discourt. 5
codé par trois hommes armés, que seulement j'avais été rencontré par deux hommes, que le troisième était mon frère, et que, des deux hommes qui m'avaient abordé sur le Quai-aux-Fleurs, un seul était armé. Ainsi, ce n'était pas une escorte, c'était une rencontre.
Voilà ce que J'ai déposé ; depuis, mon récit a été pleinement confirmé par la déposition d'un de ces hommes, M. Redon, qui •explique les faits exactement comme je les explique moi-même.
Il dit que, .revenant de l'Hôtel de ville* ou il était allé pour rejoindre «on bataillon, il me rencontra sur le Quai-aux-Fleurs ; •que là il me demanda si je savais des nouvelles, et que* sur ma réponse négative, il continua son chemin; puis il ajoute, ce qui vient confirmer tout ce que j'avais dit, qu'il me vit remonter vers te palais de justice, comme me dirigeant du côté de la préfecture de police, et que là je repris la voiture qui nous conduisit chez nous, mon frère et moi.
J'oubliais, Messieurs, de vous parler d'une lettre qui a été trouvée à l'Hôtel de ville, lettre sans adresse et sans signature.
J'en tiens l'original entre mes mains. C'est M. Gainafd qui a bien voulu me la remettre. Il est assez singulier que cette lettre, qui renferme les faites d'orthographe les plus gro ss i ères , se trouve précisément écrite d'une écriture qui annonce une main extiémement exercée. Au surplus, je ne m'arrêterai pas longtemps à une déposition de ce genre. Il y a eu dans notre histoire de mauvais jours où on parlait de faire penche on homme avec trois figues de son écriture. Je ne sais si cela maintenant ne suttt plus; mais .aujourd'hui ce n'est pas trois lignes de mon écriture que l'on m'oppose» *e sont trois lignes de l'écriture d'un iaoonnuf
Ici, Messieurs, se termine à peu près l'examen des faits qui me i sont imputés, car après cela, vraiment, je ne trouve plus rien, à moins qu'on ne parie de la déposition de AI. Tnélat.
If» Tnélat a parié de propositions que j'aurais faites à M. Emile Thomas.
Lorsqu'il a été pour moi question de pareille chose, je suis
tombé dans la plus grande stupeur, car je n'ai jamais vu M. Emile
Thomas de ma vie. Lorsqu'on a interrogé M, Emile Thomas, sa
. réponse a été : * La déposition de M. Trélat est un mensonge ;
jamais de ma vie je n'ai vu M. Louis Blanc. »
Quant à cette ancienne amitié que M. Trélat a rappelée entre nous, vous eonviettdreE qu'une amitié pareille, racontée dans une circonstance pareille, a '-est qu'un artifice de la haine.
La déposition de ML Trélat se compose de deux choses : d'un
CONTRE LOUIS BLANG 67
fait qui, vous le voyez, est faux, et d'une insinuation. Je viens de prouver, par le témoignage de X. Emile Thomas, la fausseté du fait.
Quant à l'insinuation, le meilleur moyen de répondre à |f • Trélat devant une assemblée d'honnêtes gens, ce sera de relire tout simplement sa déposition.
La voici :
« Je ne sais rien particulièrement d'une visite de M. Louis Blanc aux ateliers de Clichy, quelques jours avant la prise d'armes du 23 juin, l'ai gémi sur l'organisation des ateliers nationaux à mon entrée au ministère. » — M. Trélat devait bien savoir qu'il n'y avait rien de commun entre les ateliers nationaux et moi. — « C était une calamité publique : je m'oceupais de les dissoudre quand j'ai quitté le pouvoir, le ne pouvais procéder que lentement. Quelques résultats étaient devenus possibles quand a éclaté l'insurrection du 28 juin. Dans mes rapports avec les ouvriers, j'ai partout reconnu le langage de Louis Blanc, sa manière de s'exprimer, ses gestes, son accentuation si remarquable, toutes ses inspirations enfin. »
Ainsi, Messieurs, je suis coupable de l'insurrection du 33 juin, parce que, dans une foule immense, on a reconnu mes gestes !*.. Je ne sache pas que le génie de l'inquisition ait jamais trouvé pareil procédé.
Voilà ma réponse!
On a parlé des ateliers de Clichy et d'une visite que j'avais faite à ces ateliers.
Ici encore, Messieurs, j'ai, à mon grand regret, h dénoncer l'extrême partialité du rapport.
D'abord, il contient des énonciations complètement fausses, et fausses d'une déplorable façon, puisqulci l'erreur accuse.
Quand je suis allé devant la commission d'enquête, j'ai dit que j'avais fait une visite aux ateliers de Clichy, non pas le 21 juin, veille de l'insurrection, mais le 48 juin, ce qui est bien différent, et vous concevez combien il importait ici de ne pas rapprocher mensongèrement les dates.
C'est le 18 juin que je suis ailé visiter les ateliers de Clichy. Le rapport ne s'explique pas sur la nature et l'objet de cette visite; seulement il affirme que cette visite faite la veille* dit-il faussement, avait un rapport direct avec l'insurrection*
Eh bien! j 'ignore encore pourquoi le rapport n'a pas mentionné la déposition que j'ai faite, déposition que personne n'a contredite, déposition qui aurait pu, au besoin, être confirmée par six, sept ou huit cents témoignages.
J'ai dit à la commission : L'association de3 tailleurs de Glichy voulait s'adresser au gouvernement pour obtenir un crédit de 80,000 francs. Les délégués vinrent me trouver pour me consulter sur la marche à suivre. Je les conduisis chez M. Flocon, qui était alors ministre du commerce, et qui nous renvoya à M. Delambre, chef de division du commerce intérieur. M. Delambre dit aux délégués de l'association des tailleurs que s'ils voulaient obtenir le crédit qu'ils demandaient, il fallait qu'ils fissent d'abord un acte de société qui se rapportât aux dispositions du code civil. Cet acte de société fut fait, et quand il fut terminé, les délégués vinrent me prier d'aller les voir à Clichy pour les aider à faire comprendre à leurs camarades de quelle importance il était pour eux d'accepter cet acte de société, en vue du crédit de 80,000 francs qu'ils demandaient.
La commission d'enquête a pu vérifier la parfaite exactitude de mon dire. Je demande pourquoi elle ne l'a pas même mentionné.
Maintenant, Messieurs, il était bien difficile de me compromettre dans les affaires de juin, auxquelles personne, dans Paris, n'est demeuré plus complètement étranger que moi, et dont personne n'a plus que moi profondément gémi.
Je suis venu dans cette assemblée le 23 juin à l'ouverture même de la séance. Je n'ai pas un seul instant quitté l'assemblée; il était d'une impossibilité matérielle, absolue, qu'on me compromît dans ces événements. Alors qu'a-t-on fait? car à tout prix on voulait me perdre : on a imaginé qu'ayant une grande influence sur l'association des tailleurs de Glichy, j'étais intervenu dans l'insurrection, sinon par moi, du moins par eux.
Ëh bien t il se trouve que cette association des tailleurs de Glichy, sur laquelle en effet j'exerce de l'influence, est restée complètement étrangère à l'insurrection.
11 y a un fait qui est absolument indestructible et qui est celuici : le 23 juin, pendant que tout retentissait du bruit de la fusillade, l'association des tailleurs de Clichy était à travailler dans l'atelier; les tailleurs n'ont quitté leur ouvrage qu'à l'heure ordinaire, c'est-à-dire à six heures, à la grande édification des gens du quartier.
Mais qu'a-t-on fait pour prouver dans le rapport que l'associa-
tion était entrée pour quelque chose dans l'insurrection? On a dit d'une manière vague : Il y a beaucoup de tailleurs arrêtés.
La vérité, la voici, elle résulte de la déposition du commissaire de police lui-même : Les tailleurs de Clichy sont 4,500; et sur 4,500, dans un moment où on arrêtait tout le monde, on a arrêté 42 tailleurs de Clichy, dont 6 sont maintenant relâchés; de manière qu'il n'y en a plus que 6 (6 sur 4,500!) qui soient soupçonnés d'avoir participé aux événements de juin.
Et voilà ce qu'on appelle l'association des tailleurs se précipitant tout entière dans l'insurrection! (Mouvement.)
Messieurs, comme je ne veux rien omettre, absolument rien, je relèverai une ligne qui se trouve au bas du rapport de M. Trouvé- Ghauvel, ligne dans laquelle il est dit :
« On élève des barricades et on envoie prendre le mot d'ordre chez M. Louis Blano.
« Onze heures du matin. »
Il me serait très difficile de répondre à une pareille allégation, puisque les preuves m'échappent complètement. Quelles sont les personnes qui ont envoyé prendre le mot d'ordre ? Quelles sont les personnes qui sont venues chez moi? sur quelles preuves, de quelque nature qu'elles puissent être, s'appuie une pareille allégation si invraisemblable?
H semble que je doive être très embarrassé pour répondre. Eh bien, le hasard précisément me sert ici à merveille. Yoici l'emploi de ma journée du 23 juin. En sortant de chez moi, je suis allé déjeuner au café Foy, sur le boulevard, qui fait le coin avec la rue de la Chaussée-d'Antin, et où j'ai été vu par un de nos collègues, M. Babaud-Laribière.
Le citoyen Babaud-Laribière. — Oui, c'est vrai!
Le citoyen Louis Blanc. — J'y suis resté à lire les journaux, jusqu'à onze heures environ. En rentrant chez moi, c'est par mon concierge que j'ai appris qu'on faisait des barricades rue Saint- Denis et rue Saint-Martin; et mon concierge, si on l'avait interrogé, aurait pu dire que cette nouvelle me jeta dans une véritable consternation. Je montai chez moi pour prendre quelques papiers (et je dirai tout à l'heure quels étaient ces papiers, parce que c'est important) et me rendre de là à l'Assemblée nationale. Sur ces entrefaites entra un de mes compatriotes, M. Savelli. Voici sa déposition :
« Monsieur le président (ceci était adressé au président de la commission d'enquête), j'ai à vous apporter un témoignage que me diète l'amour delà vérité. Le matin du 23 j'allai voir H. Louis Blanc, mon compatriote. Je le trouvai très désolé d'une nouvelle qu'il venait d'apprendre de son concierge, qui lui avait dit qu'on faisait des barricades & la porte Saint-Denis et à là porte Saint-Martin. M. Louis Blanc me pria de l'excuser s'il ne pouvait me recevoir, parce qu'il se rendait à l'Assemblée. Je lui offris de l'accompagner, ce qu'il accepta, et aussitôt nous montâmes en voiture. Au moment où la voiture allait partir, deux ou trois hommes du peuple parurent à la portière, et, ayant reconnu Louis Blanc, lui dirent qu'il y avait beaucoup d'agitation dans Paris, et que, probablement une insurrection allait éclater*
« M. Louis Blanc leur répondit avec animation que c'était là un grand malheur, et il leur adressa rapidement quelques paroles qui avaient pour but de les détourner de prendre part à la révolte, en les engageant aussi à en détourner leurs camarades.
« Voilà, monsieur le président, ce que j'affirme sur l'honneur.
« J'accompagnai M. Louis Blanc à l'Assemblée nationale* et je ne le quittai qu'au moment où il y entra.
« Je dois ajouter que pendant le trajet il me manifesta la plus grande douleur ; 11 me dit que, dans tous les cas, l'insurrection était déplorable; qu'il était impossible qu'elle triomphât; et que, dans le cas où elle triompherait, elle jetterait inévitablement la société dans lé plus pressant danger, rien n 1 étant prêt pour la solution immédiate du problème de la misère. (Mouvement.)
t Savëlli, avocat, « 9, rue Castiglione. »
Ce n'est pas tout, Messieurs. J'étais si avant dans le complot, j'étais si préoccupé de cette insurrection fomentée par moi, et dont on venait chez moi chercher le mot d'ordre, que le 23 juin j'ai apporté précisément à l'Assemblée des notes pour un discours que je me proposais de prononcer à cette tribune, en réponse à un discours de M. de Montalembert sur les chemins de fer; et comme je n'avance absolument rien sans preuve, je dirai ceci : A l'ouverture de la séance, vous devez bien vous en souvenir, sous la présidence de M. Sénard, les représentants du peuple se réunirent dans l'ancienne salle des députés ; je me trouvai placé à côté d'un de nos collègues, le citoyen Conti, qui vit les notes dont je parle, que j'avais apportées avec un volume de la Revue du Progrès, conte-
nant des documents statistiques. Le discours que j'allais prononcer fut un moment le sujet de la conversation qui s'engagea. M. Gonti est ici présent, il peut affirmer mon dire.
Le citoyen Conti. — C'est vrai.
Le citoyen Louis Blanc — Messieurs, je ne crois pas avoir laissé debout un seul des faits qui me sont imputés. Je les ai examinés longuement, avec beaucoup de soin, parce que l'accusation qu'on a fait peser sur moi est la plus grave qui puisse peser sur le cœur d'un honnête homme. Quoil Messieurs, j'aurais poussé le peuple à l'insurrection, je me serais rendu responsable de tous ces flots de sang, j'aurais fomenté une guerre civile qui a fait tant d'orphelins et tant de veuves, et puis je serais allé me cacher lâchement; après avoir manqué du courage de la lutte, j'aurais manqué du courage de l'aveu ! Non, je ne me suis rendu coupable ni d'une telle bassesse, ni d'une telle lâcheté ; et je suis bien aise de trouver l'occasion de déclarer â cette tribune que l'homme qui pousse â une insurrection et qui ne court pas y combattre, et, s'il le faut, y mourir, celui-là est un infâme; je le déclare, pour que cette déclaration, si jamais j'avais pu me rendre ooupable d'une aussi ignoble lâcheté, puisse être retournée contre moi et m'écraser.
Maintenant je termine, et je le fais en quelques mots. Je vous ai dit la vérité, Messieurs, je vous ai dit la vérité comme un homme loyal, comme un honnête homme qui a été indignement calomnié. Â ceux qui ne me connaissent pas, il fallait des preuves ; mais j'ose dire ici que, pour ceux qui me connaissent, ma parole eût suffi, car ceux-là savent bien que la vie me paraîtrait achetée trop cher au prix d'un mensonge. ( Vice approbation à gauche.)
Banquet des « Misérables » à Bruxelles.
16 septembre 1862.
Messieurs,
Nul n'était plus digne de parler sur la liberté de la presse que celui qui en a fait un si magnanime et puissant usage. Archimède demandait un levier pour soulever le monde physique : Victor Hugo a trouvé un levier pour soulever le monde moral... Mais je m'arrête. Il peut convenir à la puissance des rois qu'on la loue en face, à haute voix; peut-être le seul hommage qui convienne à la beauté du génie est-il un hommage silencieux. C'est celui, d'ailleurs, dont s'accommode le mieux le tempérament des hommes libres.
Il est, toutefois, une chose que mon émotion me défend de taire : c'est que notre illustre convive n'a dû d'exercer la souveraineté qui appartient à une grande intelligence qu'aux inspirations d'une grande âme. Car il existe, Messieurs, entre l'honnêteté et l'intelligence un lien d'origine auguste et d'essence immortelle. Platon a dit : « Le beau est la splendeur du vrai. » Je dirais volontiers : t Le génie n'est que la splendeur de la vertu. » Génie, égoïsme, sont deux termes qui se contredisent. Le génie est un flambeau, et un flambeau n'éclaire pas seulement celui qui le porte.
Je sais que le monde est plein de fripons intelligents ; mais l'intelligence des fripons n'est que la fausse monnaie de l'esprit. L'intelligence des natures supérieures, celle qui, quelquefois sans autre arme qu'une plume et sans autre moyen de gouvernement qu'un livre, décide d'avance du sort des empires et trace sa route à l'histoire, cette intelligence-là, qui est la vraie, ne cherche son
succès que dans son rayonnement. Or, la puissance de rayonner à travers les siècles n'appartient, après tout, qu'à une certaine grande manière de servir la vérité et de proclamer la justice. Oui, l'intelligence vraie est inséparable de l'honnêteté; souvent même, c'est l'honnêteté qui la crée, et, pour moi, j'avoue que rien ne me touche davantage que la générosité du cœur suffisant à enfanter la force de l'esprit. {Applaudissements.)
Que n'a~t-on pas dit de la folie des efforts que le héros de l'Italie régénérée a tentés pour compléter son œuvre? A son courage de soldat, à son audace de chevalier, à son dévouement de martyr, il fallait bien qu'on rendit hommage, — les hiboux eux-mêmes n'ont jamais nié la clarté du soleil, — mais avoir à s'incliner devant la grandeur d'âme de Garibaldi, c'était, pour certaines gens, un malheur dont ils n'ont pu se consoler qu'en taxant sa hardiesse de témérité puérile, qu'en le peignant comme un homme aussi médiocre qu'héroïque. Kh bien, voyez un peu, Messieurs, combien je suis insensé I Garibaldi par terre m'apparatt beaucoup plus grand que Garibaldi debout; et moi qui, dans ses victoires, n'avais admiré que le guerrier patriote, j'admire dans le soulèvement qui s'est terminé pour lui par une défaite, le politique habile et le véritable homme d'État!
En quoi consistait en effet le plan de Garibaldi? S'était-il figuré qu'à la tête d'une poignée de volontaires, jeunes, indisciplinés, inhabiles dans l'art de tuer les hommes, il pourrait passer sur le ventre aux troupes piémontaises et prendre d'assaut Rome défendue par des Français? Non. La guerre civile lui faisait horreur, et il aimait la France.
Son plan, il l'a expliqué lui-même.
Bien sûr qu'en reconnaissant le son de sa voix, l'Italie se lèverait tout entière, et sachant que sa popularité ne lui appartenait pas, qu'il en devait l'emploi à son pays, il voulait créer une agitation imposante qui déjouât l'intrigue, fit tomber tous les masques, mît en pleine lumière toutes les situations et forçât la solution du problème. Noble et intelligent calcul d'une âme honnête! L'Italie se mourait du poison lent que lui versait la diplomatie : il fallait par une secousse ranimer en elle le principe de sa vie morale; il fallait empêcher l'enthousiasme des premiers jours de s'éteindre avant l'achèvement de l'œuvre ; il importait de ne pas laisser aux intérêts égoïstes le temps de se changer en ambitions repues. Chaque minute de retard était devenue un péril. « Rome ou la mort ! » c'était le cri du dévouement appelé à trancher le nœud que
M. Rattatzi, ses patrons et ses pareils s'étudiaient à rendre de plus en pins difficile à dénouer.
Certes, de la part d'un homme tel que ûaribaldi, il n'y avait ni excès de confiance ni présomption puérile à compter sur le succès d'une généreuse audace. Est-ce que ce n'était point à forée de croire à l'Italie qu'il avait à moitié fait l'Italie? Est-ce que sa témérité, aussi puissante que le calme génie de Gavour, n'avait pa» déjà donné au Piémont deux royaumes? Est-ce qu'il serait jamais devenu un héros, s'il avait hésité lâchement devant le risque de passer pour un aventurier? Qui donc, avant lui, avait jamais d'une façon plus souveraine fait pacte avec la fortune en faisant pacte avec la mort? Quand César, sur une barque assaillie par la tempête, disait au nautonnier, pâle d'effroi : « Va, ne crains rien; tu portes César et sa fortune, » César disait-il rien que Garibaldi n'ait pas eu le droit de dire dans sa traversée de Catane en Calabre? Prétendra-ton qu'il avait tort de se fier au prestige de son nom? Eh! pour l'empêcher d'entraîner sur ses pas tout le peuple d'Italie, il leur a fallu mettre les trois quarts de l'Italie en état de siège !
Mais, â l'égard des Français, maîtres de Rome, que prétendait-il faire? Ce qu'il prétendait faire? Il l'a dit d'une voix si forte, qu'elle a été entendue de toute la terre, quoique vous ne l'ayez peut-être pas entendue, 6 mes chers compatriotes, vous qui venez de France ! Loin de nier la dette de l'Italie envers le peuple français, Garibaldi a toujours cru que cette dette ne pouvait être dignement payée que par l'Italie indépendante â la France libre. Il parlait donc de marcher sur Rome, non pas l'épée au poing et le défi dans les yeux, mais, au contraire, l'épée au fourreau et les bras étendus, invoquant, contre la possession de Rome par les glorieux vainqueurs de Solférino, non pas la force, mais les souvenirs d'une récente confraternité d'armes, la logique d'un premier bienfait et la justice. Que serait-il arrivé, si une balle italienne ne l'eût arrêté dans sa marche? Quelque inexorable que soit le pouvoir de la réglementation militaire, il est des circonstances, — et l'on en pourrait citer, Dieu merci, plus d'un exemple, — où le soldat, enveloppé tout à coup dune atmosphère qui change en quelque sorte sa respiration morale, sent les armes lui échapper des mains et oublie qu'il est soldat pour se souvenir qu'il est homme. Garibaldi n'avait-il aucun droit de compter un pareil phénomène au nombre de sed chances heureuses ? Ah ! ce n'est pas à nous Français qu'il appartient de déclarer folle cette magnanime confiance! Et si, par malheur, elle eût été trompée, quel service suprême n'eût pas rendu à son pays Gari-
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baldi mourant, sous les murs de la ville éternelle, martyr de la fraternité des deux peuples invoquée, do droit affirmé et du devoir accomplit II était, en tout cas, d'une profondeur terrible, le calcul qui consistait à faire aux ennemis de l'unité italienne une respon* sabilité impossible à porter devant l'Italie, devant le monde, dans l'histoire, et à mettre l'occupation prolongée de Rome au prix d un « 2 décembre * italien. •
Cela est si vrai ; ce projet de Garibaldi, si chevaleresque, était en même temps si profond ; il rendait l'abandon de Rome par sa garnison française si nécessaire; il appelait si Impérieusement l'Europe, enfin avertie et alarmée, à intervenir pour sauvegarder la doctrine de non-intervention; il a mit un caractère si évidenv ment italien, que, jusqu'au dernier moment, on a cru à l'existence d'un secret concert entre Victor-Emmanuel et Garibaldi. Pour détromper les âmes soupçonneuses, il n'a pas fallu moins que la rencontre, et, tranchons le mot, le scandale d'Àspromonte, (Vif» applaudissements.)
Ici, j'arrive à la seule erreur que Garibaldi ait commise : il n'a pas su, il n'a pas voulu prévoir qu'au moment où il combattrait, désarmé, le suprême combat de l'Italie, un soldat italien ferait feu sur lui; il n'a pas fait aux lois de la discipline militaire, lui soldat, l'injure de les supposer à ce point inviolables; il ne lui est pas venu dans l'esprit que l'honneur militaire pôt être une chose distincte de l'honneur. Bénis soient ceux qui ont l'Ame assez haute pour se tromper ainsi! (Bravo.)
Et, du reste, quels ont été les résultats de cette rencontre d'Aspromonte? Est-ce que le lendemain du jour où ces mots retentirent dans le monde : « Garibaldi est vaincu, il e*t blessé, il est prisonnier, » chacun ne s'est pas écrié : « Les Français ne peuvent plus désormais rester dans Rome? » Est-ce que la défaite même de ce héros, en ôtant tout prétexte à la politique dilatoire qui tuait à petit feu l'Italie, et en achevant de dessiller les yeux de l'Europe, n'a pas servi la cause italienne autant que l'aurait pu faire la victoire la plus brillante? Est-ce qu'à l'instant où je parle, l'Angleterre, émue, affligée, irritée, ne se prépare pas à reprocher aux ministres anglais leur trop longue indifférence et ne leur donne pas de l'aiguillon dans le flanc? De sorte que Garibaldi pourrait bien avoir rendu Rome à l'Italie par sa défaite, après lui avoir rendu par ses triomphes la Sicile et Naples. (Applaudissements»)
Que lui importe, après cela, de mourir? Son but était de mourir, pour que sa patrie vécût. (Applaudissements.)
7ft BANQUET DES MISÉRABLES A BRUXELLES
Et si Ton nie qu'il ait réussi, dans le sens vulgaire du mot, quelle place cette noble figure n'occupera-t-elle pas dans la mémoire des hommes, quand l'histoire écrira ceci : A une époque avilie, abêtie par le culte du succès, Garibaldi, pour être admiré, n'eut pas besoin de réussir! (Vifs applaudissements.)
Je n'insiste pas. Qu'il me suffise d'avoir saisi cette occasion solennelle, pour exprimer une vérité qui me semble trop méconnue, et qu'il est dangereux de méconnaître. Oui, tout ce qui est beau est vrai , tout ce qui est juste est utile, tout ce qui est honnête est intelligent.
Et c'est parce que je crois cela, Messieurs, d'une foi profonde, que je suis venu à cette fête, nie rappelant combien de fois celui auquel on la donne avait, en émouvant mon cœur, élevé et consolé mon esprit.
Aussi bien, je savais devoir rencontrer ici beaucoup d'hommes que, depuis quatorze ans, j'avais dû me résigner à n'aimer que de loin. J'avais hâte d'être au milieu de vous, afin de me retrouver en France. Car ce que je maudis, ce que je méprise, c'est tout ce qui tend à altérer son génie historique ; mais elle, je l'aime d'un amour indomptable, et jamais, non jamais je n'ai plus souffert de ses douleurs, que depuis qu'il m'a fallu vivre loin d'elle. Ah, il est possible que, suivant le mot de Danton, Ton n'emporte pas sa patrie à la semelle de son soulier; mais ce que je sais bien, c'est qu'on remporte au fond de son âme. Et j'ajoute que la France n'est pas toute où sont ses villes, et ses vallées et ses montagnes : elle est partout où pénètrent ses idées, partout où se trouve la trace ardente de son génie ; elle est, pour ses enfants, partout où il leur est donné de l'aimer librement, de la défendre et de la venger.
Il me tardait, en outre — et je prie monsieur le bourgmestre de Bruxelles, ici présent, de se souvenir que mon crime ne fut jamais de flatter les puissants de ce monde — il me tardait de revoir la Belgique, parce que l'air qu'on y respire est, de même qu'en Angleterre, l'air de la liberté. Encore y a-t-il entre les deux pays cette différence, si honorable pour la Belgique, qu'elle n'a pas, elle, pour se maintenir libre et vivre respectée, une population nombreuse, des trésors immenses, des flottes formidables. Ce qui sauvegarde son indépendance, c'est le sentiment même de sa dignité. Que ce sentiment ne lui fût pas une protection suffisante, dans le cas où quelque impérial Pantagruel menacerait de la dévorer, je l'admets; et qu'importe? S'il est vrai que la Belgique doive quelque chose de sa sécurité à la sollicitude de l'Europe, il n'y a certes rien là dont elle n'ait droit d'être fière. Ce n'est pas un
médiocre honneur pour un peuple que d'avoir une existence à laquelle sont intéressés tous les autres peuples. Gela vaut mieux que de leur faire peur. (Applaudissements.)
Il est des hommes qui se consolent de leur propre asservissement par l'idée qu'on les emploie à l'asservissement du monde. Il faut les plaindre. Bien en vain parleraient-ils de gloire, comme dédommagement de cette humiliation profonde : n'être pas libre ! Sans liberté, pas de gloire. Un peuple qui aurait pour toujours renoncé à la liberté aurait perdu la vie. Chez un tel peuple, la gloire ne serait plus qu'un manteau de pourpre jeté sur les épaules d'un squelette.
A la liberté de la presse, qui renferme toutes les libertés! A la liberté de la presse, associée au nom de Victor Hugo! (Applaudissements prolongés.)
Traité de paix avec l'Allemagne
Assemblée xmtiQnale. — Séance du 1 er mars 1871.
M. Louis Blanc. — Messieurs, quelle que soit ici la divergence de nos opinions politiques, il est impossible que sur certains points nous ne soyons pas tous, comme Français, complètement d'accord.
Qui de nous pourrait ne pas désirer passionnément la fin des maux qui déchirent notre pays, et qui de nous pourrait se plaindre de les voir finir par une paix durable, c'est-à-dire juste, attendu qu'il n'y a ici-bas de vraiment durable que la justice ? {Marques d'approbation.)
La paix telle que je viens de la définir est-elle celle qu'on nous propose ? Permettez-moi de dire ici quelques mots sur ce point. Nous parlons devant la France; plus que cela : devant le monde, et il n'est pas indifférent qu'il soit bien établi que, si notre patrie succombe, ses infortunes du moins méritent le respect de tous les esprits équitables et de toutes les âmes généreuses. {Nouvelle approbation.)
Depuis l'invasion de notre territoire, M. de Bismark s'est étudié, dans toutes ses circulaires, à justifier l'âpreté des conditions qu'il entendait nous imposer, en affirmant, ce qui était vrai malheureusement, que l'Allemagne avait été attaquée par nous, et en affectant de croire que la France entière s'était, de propos délibéré, associée à cette agression. Ah ) M. de Bismark ne parlait pas ainsi au début de la guerre. Voici ce qu'il disait le 8 juillet 1870 : « 11 ne reste plus aux ministres français, — c'étaient les ministres de l'empire, bien entendu, — pour se justifier en apparence devant
leur propre nation, « dont la majorité veut la paix et a besoin de « paix, » qu'à faire croire aux Chambres, et par les Chambres au peuple, que la France avait été offensée par la Prusse. »
Et que disait le roi Guillaume, dans son discours d'ouverture du lendemain» c'est-à-dire du 9 juillet? Il disait : « Le peuple allemand et le peuple français sont appelés, à une lutte plus salutaire que la lutte sanglante des armes; mais les hommes qui gouvernent la France ont, par une direction calculée de manière à la tromper, exploité pour leurs intérêts et leurs passions personnels l'amour- propre du grand peuple qui est notre voisin. » (7Ws
Et le Reichstag, Messieurs, auquel ce langage s'adressait, que répondait-il? « La fraction — la fraction, vous l'entendez? — du peuple français que l'ambition et la jalousie égarent, appréciera trop %ard les résultats de la lutte sanglante qui va s'engager, t
Ainsi, à la veille de la guerre, en Prusse, roi, ministre, assemblée, tous reconnaissaient qu'il n'était pas vrai que la France, prise dans son ensemble, eût voulu la guerre; et cela était parfaitement exact.
Mon, la guerre, comme l'honorable M. Thiers l'a dit, ne fut voulue alors ni par les paysans, à qui on avait fait voter le plébiscite, en affirmant qu*il signifiait l'ordre et la paix ; ni par la bourgeoisie, qui, alors comme toujours, voyait dans la politique belliqueuse l'ébranlement de l'industrie et la ruine du commerce (Assentiment) ; ni par les ouvriers, dont on peut lire dans les journaux du temps les belles et véhémentes protestations ; ni par In presse indépendante, dont tous les organes comprirent et dirent bien haut que cette entreprise funeste n'avait pour but que de c imenter , an moyen du sang versé, l'édifice de la dynastie napoléonienne (C'est vrai/) et de donner à l'héritier présomptif du trône ee que les ravageurs de province appellent le baptême de la gloire. {Très bienf très bien! — Applaudissements. )
Moi-même j'éerivîs, à cette époque, une série d'articles avec une émotion que je ne me rappelle pas sans que cette émotion redouble. J'adjurai mon pays, les larmes dans les yeux, je puis le dire, 4e ne pas livrer ses enfants au minotaure du eésarisme, qui, comme tous les minotaures, ne pouvait vivre que de chair humaëie. (Approbation sur quelques bancs.)
Il existe parmi les papiers publiés par le gouvernement de la d éf e n s e nationale, et qui ont été trouvés aux Tuileries, un document qui est la série des réponses faites par les .préfets de l'empire
au ministre de l'intérieur, sur la disposition des esprits en France touchant la guerre.
Eh bien, qu'on jette les yeux sur ce document, il tranche la question, et il la tranche d'une manière officielle.
Il n'est donc pas vrai que la France entière ait voulu la guerre ; ce qui est vrai, c'est^ que le gouvernement impérial parvint à créer autour de lui une agitation artificielle qui répondait aux calculs, aux intérêts particuliers et aux passions personnelles dénoncées par le roi Guillaume dans son discours royal du 9 juillet. (Mouvement.)
Mais il ne faut pas que l'enseignement qui résulte pour nous de cette page funèbre de notre histoire soit perdu. Quand un grand peuple s'abandonne à la domination d'un seul homme, quand il lui communique toute la force qui réside en lui-même, et lui donne le pouvoir de mettre le feu au monde, selon son caprice ; quand il se laisse entraîner à sa suite, fût-ce avec répugnance, dans des aventures meurtrières, eh bien, je ne crains pas de le dire, ce peuple se rend coupable d'un tort dont il est juste qu'il porte la peine. (C'est vrai/ c'est vrai/)
Si donc la Prusse, après la capitulation de Sedan et la chute de ce misérable empereur, s'était contentée de demander, comme condition de la paix, le payement des frais de la guerre, elle aurait été parfaitement dans son droit. Mais qu'arriva-t-il? Le gouvernement de la défense nationale eut beau témoigner *de son ardent désir de la paix, il eut beau l'offrir dans une entrevue fameuse par l'organe de M. Jules Favre, qui nous a raconté luimême qu'il l'avait demandée avec des larmes : à l'extrême dureté des conditions qui nous furent alors imposées, on peut juger que, de la part du roi de Prusse, il y avait parti pris de déshonorer la France ou de la détruire.
La lutte continua donc, implacable, vous le savez. Nos places fortes furent assiégées et bombardées, nos provinces furent ravagées, nos villages furent rançonnés, pillés, incendiés; Paris, entouré de canons, retranché de la France, retranché du monde, fut placé face à face avec le spectre de la famine chaque jour grandissant, chaque jour plus hideux, et le roi de Prusse accumula tous les maux de l'invasion sur un peuple qu'il savait désirer la paix, contre lequel il avait déclaré lui-même, oui, lui-même, qu'il ne s'était pas armé, et cela pendant qu'il comblait d'égards le criminel auteur de cette effroyable aventure. (Applaudissements à gauche. — Mouvement prolongé.)
Ainsi, d'agressive qu'elle avait été sous l'empire, la guerre, en ce qui nous concernait, devenait défensive et dès lors légitime. La justice avait changé de camp ; elle n'était plus avec l'Allemagne, attaquée, elle était avec la France envahie. (Approbation.) Malheureusement, la victoire n'avait pas changé de camp avec U justice.
Or — tant il est vrai que les hommes ne sont pas encore sortis de l'âge de fer I — il est généralement admis qu'un peuple vaincu doit expier ses revers, absolument comme si c'étaient des crimes. (Mouvement.)
A la bonne heure 1 Seulement, quel esprit juste, quel cœur honnête oserait nier qu'il n'y ait excès de violence dans la dureté exceptionnelle des conditions qu'on nous impose? Eh bien, j'estime qu'il serait digne de cette assemblée d'appeler sur la querelle qui nous met aux prises avec la Prusse, le jugement de l'Europe (Mouvements divers), non pas de l'Europe des grandes puissances, mais de l'Europe des puissances grandes et petites, les petites étant encore plus intéressées que les grandes à empêcher que l'esprit de conquête ne se déchaîne sur le monde et que la terre ne reste livrée en proie au droit du plus fort. A Dieu ne plaise que je compte, pour le salut de mon pays, sur la protection compatissante de l'étranger. Quelle que soit l'étendue de ses revers, la France est, j'en suis convaincu, capable de se suffire; et, l'avouerai-je, il n'est pas jusqu'à son salut qui ne me parût acheté, je ne dirai pas trop cher, mais bien cher au prix de sa dignité. .
L'Europe!... La postérité ne voudra jamais croire qu'au xix e siècle, deux grandes nations aient été, pendant des mois entiers, vouées aux horreurs d'une lutte sans exemple et que, dans les hautes sphères où les questions d'un intérêt général sont débattues, la vue de tant d'égorgements, de tant de ruines, de tant de douleurs, n'ait éveillé ou paru éveiller d'autre sentiment que celui qui, à la représentation d'une tragédie émouvante, anime des spectateurs blasés. (Très bien! très bien!)
Et ce siège de Paris, plus terrible, plus monstrueux que le siège de la Rome impériale par Alaric, et que celui de Gonstantinople par Mahomet II, ce siège, l'histoire, je le demande, pourra-t-elle l'enregistrer sans se demander avec stupeur ce que pendant ce temps-là faisait l'Europe? (Marques d'adhésion.)
Mais cette impassibilité, il n'est pas dans la nature des choses qu'elle dure. Il est impossible que l'énormité même des prétentions de la Prusse n'y mette pas un terme. Il est impossible que
Louis Blamc. — Discoure* 6
le prodigieux accroissement de cette monarchie prussienne, dont la grandeur naissante se compose de deux crimes : le vol de la Silésie et le partage de la Pologne ; il est impossible que le prodigieux accroissement de cette monarchie n'inquiète pas la Russie, pour peu qu'elle pense aux provinces baltiques; n'inquiète pas l'Autriche pour peu qu'elle se souvienne de Sadowa. Il est impossible que l'Angleterre n'interroge pas d'un cœur ému les desseins d'un peuple qui s'est emparé de Kiel pour dominer la mer Baltique, en attendant que la possession de Trieste lui livre la mer Adriatique. Il est impossible que la brutale invasion du Danemark n'apprenne rien à la Hollande, à la Belgique, à la Suisse, sur les dangers dont les menace le pangermanisme levant enfin le masque et mettant l'épée à la main. (Marques d adhésion à gauche.)
Eh quoi! l'équilibre européen a été jusqu'à présent le mot d'ordre des chancelleries; c'était cette nécessité que l'Angleterre proclama pour garantir l'indépendance du territoire belge; c'était cette nécessité qu'il y a quelques mois à peine l'Angleterre invoquait en rappelant des engagements pris en commun, pour demander que le territoire belge fat mis à l'abri de toute atteinte. Et ce que l'Europe jugeait indispensable contre la France, elle le jugerait inutile contre la Prusse! Et elle ne s'alarmerait pas de 1 avènement d'un César germanique, elle qui fit tant d'efforts, au commencement de ce siècle, pour arracher le continent à l'ambition d'un César français 1
Je dis que si l'Europe continuait de s'effacer en cette occasion, elle manquerait à ses devoirs, et trahirait elle-même ses droits.
Entendons-nous, toutefois. Quand je parle d'en appeler à l'Europe, j'entends mettre absolument hors de question le point de savoir si l'Alsace et la Lorraine doivent nous être arrachées, parce que c'est là une question qu'il ne nous est permis ni d'abandonner un instant, ni de mettre en litige.
Non, nous ne saurions ni abandonner ni mettre en litige la question de savoir si nous avons le droit de faire étrangers, de faire sujets de l'étranger des Français qui veulent être Français, des hommes qui sont pour ainsi dire la chair de notre chair et les os de nos os.
Rester séparés d eux, si nous somnjes impuissants à renverser l'inhumaine barrière qui nous sépare, nous pourrions nous y résigner peut-être tant que cette impuissance durerait ; mais signer de notre propre main, légaliser, revêtir de notre estampille la déna~
turultsalion, au mépris de leurs sentiments, sans tenir compte de leurs affections, en dépit de l'amour qu'ils nous portent, d'hommes qui sont une partie de nous-mêmes! Mais disposer d'eux comme des esclaves, eux qui sont nos frères ! Mais les céder comme un bétail à nous appartenant, eux qui n'ont pas dans leurs veines une goutte de sang qu'ils ne nous aient offerte et qu'ils ne se soient montrés ardents à verser pour nousl Jamais! jamais! jamais! (Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)
Je reconnais que de cette réponse : Non possumds, car ici nous avons à prononcer le non possumus français, je reconnais que de cette fière réponse peuvent sortir des souffrances et des périls ; mais ces souffrances et ces périls, croyez-vous les éviter par la consécration d'un démembrement que la Prusse exige pour vous affaiblir outre mesure, pour vous avoir à sa merci, pour vous réduire, soit à la condition d'un peuple asservi aux trois quarts 1 soit à l'impossibilité, d'ici longtemps, de sortir de cette position dégradante autrement que par le renouvellement d'efforts ruineux, d'efforts sanglants, d'efforts désespérés?
Ceux qui disent : « La question est entre la guerre à outrance et la paix, » posent bien mal la question. Le choix à faire est entre la guerre pour le maintien du droit et la paix avec la violation du droit; le choix à faire est entre la guerre pour l'honneur et la paix au prix de l'honneur.
La guerre à outrance! Eh! qui pourrait être assez insensé pour la vouloir, s'il existait un moyen honorable de l'éviter? Ce ne seraient pas assurément les hommes du parti dont je suis; car un des principaux articles de leur croyance est que la guerre pour la guerre est abominable et impie (Adhésion sur plusieurs bancs); que le régime des armées permanentes livre au despotisme un point d*appui dangereux et un détestable levier ; que ce qu'on appelle l'amour de la gloire n'a presque toujours été qu'un piège tendu à la liberté, et qu'il n'y a de légitimes que les guerres défensives. (Approbation à gauche.)
Prenéz-y garde ! prenez-y garde ! La paix proposée nous fçrait une condition plus funeste encore que la guerre, puisque à la ruine elle ajouterait la honte.
Envisageons Messieurs, je vous en conjure, la situation de sang-froid.
Et d'abord, n'y aurait-il pas lieu d'examiner si un nouveau système de défense nationale ne nous fournirait pas le moyen de déconcerter la supériorité dans ce que j'appelle la science du
meurtre et les mathématiques du carnage ; si nous ne ramènerions pas à nous le succès en faisant de tous les éléments de nos forces un tout homogène ; en substituant la guerre de partisans à la grande guerre {Rumeurs); en évitant les batailles rangées, en opposant aux armées ennemies, si fortes par l'organisation et par le nombre, non plus des masses d'hommes levés au hasard et indisciplinés, mais un grand nombre de petits corps mobiles dont Faction variée, continue, imprévue, aurait pour but de harceler l'ennemi, de l'épuiser et de déjouer sa stratégie savante... (Murmures. — Écoutez!)
Tout cela, je laisse à des voix plus autorisées que la mienne le soin de le dire ; mais ce que je dirai, c'est que l'ennemi, après tout, n'occupe que le tiers de notre territoire; c'est que les deux tiers qui nous restent couvrent une étendue de trente-neuf millions d'hectares, et contiennent une population de vingt-cinq millions d'habitants; c'est que l'invasion n'a à son service que sept ou huit cent mille hommes fatigués, atteints de nostalgie, avides de repos (Nouvelles rumeurs) et dont les forts qu'ils ont à garder retiennent une partie. (Interruptions diverses.)
Je ne vous parle pas ici seulement en membre de l'Assemblée nationale, je vous parle en garde national de Paris. (Assentiment à gauche.)
Je dis donc que nous avons encore pour nous servir de refuge, de protection, des montagnes, l'Océan, la Méditerranée, une flotte. . . (Interruption prolongée.)
Eh! qu'y a-t-il donc d'incurable, qu'y a-t-il d'absolument irréparable dans la cause de notre défaite actuelle ? Est-ce que la France n'a pas été surprise? Est-ce que nos désastres ne viennent pas de l'aveuglement inconcevable et de l'incurie presque fabuleuse de l'homme dont la toute-puissance momentanée a fait, tant qu'elle a duré, notre propre impuissance ? L'histoire s'étonnera que, même après la capitulation de Sedan, après la destruction de toutes nos armées, la France ait encore pu combattre comme elle l'a fait; elle s'étonnera que, de même qu'autrefois Pompée, un jeune ministre n'ait eu qu'à frapper du pied la terre pour en faire jaillir des armées. (Humeurs sur plusieurs bancs.)
Est-ce que cela n'est pas vrai? Est-ce que trois armées ne sont pas sorties en quelque sorte du sol?
Non, non, un peuple qui veut n'être pas conquis ne peut pas l'être. Si cette volonté n'existe pas partout, est-ce que d'aventure, il serait impossible de la créer? J'affirme qu'elle sera chez tous, si
elle se révèle ferme, inébranlable, unanime, chez ceux de qui partent les impulsions décisives ; j'affirme que si cette assemblée, par exemple, vous, nous tous, nous disions à la France : « Non, nous ne pouvons pas croire que la France en soit à ce point qu'elle soit devenue incapable de défendre son honneur », le sentiment patriotique serait facile à enflammer. Combien ne méconnaît-on pas le génie si impressionnable, si communicatif de notre nation, quand on ignore que de tous les peuples du monde c'est le plus apte à passer d'un affaissement subit à des élans irrésistibles?
Mais que faut-il pour cela? Il faut la foi, la foi patriotique dans les chefs, entendons-nous, dans les chefs ; il faut cette foi patriotique qui sauva, du temps de Jeanne d'Arc, la vieille France monarchique, et qui, plus tard, sous la Convention, sauva la France républicaine. {Bravos à gauche.)
À l'une et à l'autre époque, il y eut un moment où la France, non seulement semblait être morte, mais était déclarée morte par le monde entier. Où nos pères puisèrent-ils le pouvoir de lui souffler la vie? Ils eurent foi dans la patrie, ils vainquirent, à force de croire la France invincible. (Mouvements divers.)
Je me résume.
Déclarons à l'Europe qu'arracher la qualité de Français à des Français, c'est quelque chose qui excède notre droit. Cette réserve faite, appelons-en, pour le reste, à son jugement, à son intérêt, à sa conscience.
Si la Prusse refuse, ce qui est certain, et si l'Europe s'arrête devant son refus, eh bien, l'Europe, par son inertie, aura déclaré sa déchéance ; la Prusse sera maudite à jamais pour nous avoir forcé à une guerre au couteau, et nous aurons pour nous, dans une lutte suprême, la force qu'ajoutent au courage le sentiment du droit, le dévouement à la justice et les sympathies du monde.
(Après ce discours, V orateur reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues, parmis lesquels on remarque même des membres de la droite.)
Translation de l'Assemblée nationale
a Versailles.
Assemblée nationale. — Séance du ÎO mars 1871,
M. Louis Blanc. — C'est avec une émotion profonde que je monte à cette tribune; non seulement parce que je sens que j'aurai beaucoup de convictions contre moi, mais aussi parce qu'il me semble qu'il y a quelque chose d'inquiétant dans le rapport que vous avez entendu hier. Dieu veuille que ces appréhensions soient vaines, et que le pays touche au terme de ses souffrances !
Si la France peut, dans un court délai, payer les 500 millions exigés par la rapacité prussienne pour évacuer les forts, que ne restons-nous quelques jours de plus à Bordeaux? et si cette combinaison offre trop de difficultés pour l'expédition des affaires, que n'allons-nous immédiatement à Paris?...
Pourquoi parler d'Orléans, de Fontainebleau, de Versailles; de Versailles où, hier encore, on voyait un roi de Prusse trôner avec insolence, et où les magnificences que nous avons vues n'offriraient plus à nos yeux que des ruines 1 [Très bien\)
Pourquoi donner à l'Europe ce spectacle d'une assemblée errante, qui, dans le pays qu'elle représente, est en quête d'un refuge et d'un gîte ! Serait-ce que Paris fait peur ? (Non ! non I)
Je ne puis vous dire combien ce non me rend heureux. Mais laissez-moi vous rappeler une phrase de Machiavel : « Quand on a à gouverner une ville dont les dispositions intérieures sont redoutables, l'un des plus grands moyens et des plus sûrs, c'est d'y aller habiter. Présent, on voit naître les désordres, et on peut sur-le-