DISCOURS A L* ASSEMBLÉE
Mais j'ai peut-être mieux que des arguments tires de ces comparaisons entre les listes des candidats, entre les professions de foi, et c'est Taveu même de ceux qui représentent, dans les élections du 8 février 1871, le parti auquel appartenait la majorité de cette époque. (Interruptions à droite.)
Si vous voulez, je mettrai sous vos yeux un extrait des doctrines et des aperçus qu'on trouvait à cette époque dans les journaux qui représentaient précisément l'opinion que l'Assemblée ne pouvait être constituante, parce qu'elle avait été bâclée. (Réclamations et murmures à droite.)
M. LE PRÉsroENT. — Je ne puis vous laisser dire cela.
M. Gambetta. — Cependant, c'est une indication de faits, qui me permettrait de mettre sous les yeux du pays et de l'Assemblée... (Mouvements divers.)
Quelques membres, — Laissez dire !
M. LE PRÉSIDENT. — L'oratcur ne peut pas ignorer et ne doit pas oublier que l'Assemblée s'est prononcée par une résolution formelle sur le point auquel il touche. Et il ne m'est pas possible de laisser remettre en question devant l'Assemblée ses propres décisions. (Très-bien ! très-bien I à droite et au centre.)
J'invite l'orateur à quitter ce terrain.
M. Gambetta. — Messieurs, cependant il me semble absolument impossible que vous admettiez la discussion sur la dissolution, et que vous n'admettiez pas la discussion sur l'origitae de vos pouvoirs. (Parlez!) Car, de quoi s'agit-il? Il s'agit de savoir précisément, entre vous et les pétitionnaires, si, au moment où vous avez été élus, non-seulement le suffrage universel entendait vous donner le pouvoir constituant, mais si vous-mêmes, au moment où vous sollicitiez les suffrages, vous demandiez ce pouvoir et si vous y croyiez.
A droite. — Oui ! oui !
M. Gambetta. »— J'entends bien que vous dites : oui!...
M. LE PRÉSIDENT. — L' Assemblée a décidé, par un Vote formel et solennel, qu'elle était constituante. Tant que cette décision existe, tant qu'elle n'est pas rapportée par elle-même,
mon devoir est de ne pas la laisser remettre en question. (Trèsbien I très-bien 1)
M. Gambetta peut assurément introduire, par une voie directe, une proposition tendant à amener TAssemblée à rapporter sa décision ; mais tant que cette décision subsiste, je répète que le devoir du président est de la faire respecter. (Très-bien ! très-bien I)
M. Gambetta. — Messieurs, cependant... (Interruption à aroite.) Vous ne savez pas ce que je veux vous dire, et vous m'interrompez!
Messieurs, cependant, permettez-moi de vous mettre sous les yeux Topinion qu'exprimait votre propre rapporteur, l'honorable M. Vitet, précisément dans la journée où vous mettiez la main sur le pouvoir constituant... (Vives réclamations et murmures à droite.) Voici ce qu'il vous disait... (Nouvelles interruptions.) Je puis bien citer un texte législatif, ce me semble! (Parlez!)
Messieurs, la question de savoir si vous étiez constituants divisait à ce point l'Assemblée, que votre propre rapporteur, ayant à s'expliquer sur l'emploi de ce pouvoir constituant, vous disait : a Sans doute il eût été plus simple, et surtout plus commode, de fermer l'oreille à toute transaction; nous aurions pu vous proposer, soit un reftis, soit un ajournement; » — de la proposition qui était soumise alors à l'Assemblée — « nous avions dans la commission une majorité suffisante ; mais à l'Assemblée demandez-vous ce qu'il y fût advenu ! Comptez les voix qui nous avaient nommés dans les bureaux et voyez cette Assemblée coupée en deux parts presque égales ; tout gouvernement impossible, et les bons citoyens eux-mêmes forcés de prononcer ce mot de dissolution. Ce n'est pas là ce qu'il faut à la France : il lui faut une majorité, un parti de gouvernement. Or, il existe, il est en germe dans cette enceinte, il grandira. »
Voix à droite, — Oui ! oui !
M. Gambetta. — Vous devez en savoir quelque chose depuis le mois d'août 1871.
256 DISCOURS A l'assemblée
M. ViTET. — Je vous remercie d'avoir répété mes paroles.
M. LE PRÉSIDENT. Lisez la résolution qui a été suivie, monsieur Gambetta, et vous verrez qu'il est impossible que vous repreniez le développement de cette thèse. (Assentiment à droite.)
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Lisez le préambule de la résolution, qui déclare positivement que l'Assemblée est constituante. (Bruit à gauche.)
M. ViTET. — Lisez les considérants !
M. Gambetta. — Il me semblait qu'en abordant cette tribune, au milieu certainement de l'aversion générale pour la thèse de la dissolution de cette Assemblée, par cela même que vous admettiez la possibilité du débat, vous admettiez qu'on pouvait porter cette démonstration sur tous les points qu'elle comporte...
Un membre à droite. — Parlez sur les pétitions.
M. Gambetta. — Eh bien, il est absolument impossible de suivre une discussion de cette nature, qui demande des détails aussi ténus, au milieu des interruptions^ des interrogations et des réflexions de tout le monde.
Voix diverses. — On ne vous interrompt pas I — Écoutez I Parlez !
M. Gambetta. — Vous prétendez que le vote du premier considérant présenté par M. Vitet ou par la commission qu'il avait l'honneur de présider, vous a donné le pouvoir constituant... (Interruption.)
Plusieurs membres. — Comment, donné?
M. LE président. — N'interrompez donc pas 1
M. Gambetta. — Vous a attribué.
De divers côtés. — On ne peut pas discuter cela !
M. LE GARDE DES SCEAUX. — A recounu!
M. Gambetta.— Vous a reconnu, si vous voulez... Mais c'est vous-mêmes, messieurs, qui vous l'êtes reconnu, et c'est là précisément la question entre le pays et vous; vous vous l'êtes reconnu.
Eh bien, quelles que soient l'autorité et la valeur, à vos
yeux, de la décision qui a été prise ce jour-lù, il est impossible que vous empêchiez les pétitionnaires de remonter pour leur propre compte à l'acte initial qui vous a constitué le 8 février 1871, et de vous mettre en présence des circonstances qui ont présidé à votre nomination et de vous dire qu*il n'est intervenu depuis, que je sache, aucun nouveau mandat. C'est la démonstration que je veux faire, et je dis qu'il est important d'écouter ce que disaient vos amis et dans quels termes ils parlaient de l'Assemblée qui devait être nommée. Voici ce qu'ils disaient :
€ Cinq jours seulement nous séparent du jour du vote, et les comités commencent à peine à se constituer. Personne n'est prêt, personne ne sera prêt. Une liste de quarante-trois noms, dressée sans entente, sans discussion préalable, sera forcément confuse et disparate.
« Comment le public pourra-t-il être éclairé et faire ses choix en connaissance de cause ? 11 prendra au hasard, sans savoir ce qu'il fait, et des élections accomplies dans ces conditions, c'est-à-dire à l'aveuglette, manqueront de sincérité : elles seront dépourvues de toute autorité.
« Ce temps bien court, trop court, mais que les clauses de l'armistice conclu par M. Jules Favre ne permettaient pas de rendre plus long, sera suffisant néanmoins, si le bon sens public fixe d'avance à la prochaine Assemblée les limites qu'elle ne devra pas franchir, limites renfermées dans l'examen de la question de paix ou de guerre.
« Il est évident, pour qui veut raisonner, pour qui veut être logique, pour qui examine loyalement la situation de plus de trente de nos départements, où les électeurs ne pourront que très-difficilement exercer leur droit de vote sans presque aucune garantie de liberté ; pour qui se rend compte de la façon hâtive, précipitée, dont les élections auront lieu partout ailleurs, que les députés élus pourront au plus recevoir le mandat de traiter avec la Prusse.
< Or, ainsi restreint, le mandat est facile à donner, car il se réduit à ces deux termes : Y a-t-il possibilité de procla-
258 DISCOURS ▲ l'assbmblée
mer la défense ou nécessité de subir la loi du vainqueur? « 11 n'en serait pas de même si la future Assemblée devait recevoir des pouvoirs constituants, si elle devait prononcer sur la forme du gouvernement et disposer par conséquent des destinées du pays. Dans ce cas, le délai qui nous est accordé ne serait évidemment pas suffisant. Une Assemblée pourvue de pouvoirs aussi étendus, aussi considérables, ne doit pas être une Assemblée bâclée, nommée par surprise, au hasard de la fourchette, d (Rires à gauche, — Exclamations et murmures à droite.) M. Gaslondk. — Qu'est-ce qui a dit cela?
M. Gàmbetta. — Je vais vous le dire tout à l'heure, laissezmoi achever :
« Pour rélire dans les conditions d'honnêteté, de loyauté, de sincérité, sans lesquelles les institutions qu'elle fonderait, — quelles qu'elles fussent, — seraient sans forco, sans prestige, sans durée, en butte aux légitimes suspicions de l'opinion publique, il importe que le pays ait le temps de la réflexion, et aussi qu'il soit libre de toute autre préoccupation, qu'il soit délivré enfln de l'invasion étrangère. (Interruptions diverses.)
« C'est donc à une autre Assemblée élue plus tard, après la conclusion de la paix, qu'il doit seulement appartenir de se prononcer sur les questions de gouvernement et sur les autres questions constitutionnelles à résoudre conformément aux vœux de la nation sincèrement, sérieusement et loyalement consultée.
« Nous ne voulons pas que la prochaine Assemblée puisse s'attribuer celle mission, parce que nous ne voulons ni surprise, ni escamotage.
a La question ainsi posée, nos amis n'éprouveront aucune difficulté à faire leur choix ; ils inscriront sur leurs listes les candidats qui prendront l'engagement de réserver à une autre Assemblée toutes les solutions constitutionnelles, et ils rejetteront sans hésitation, quelque sympathie personnelle qu'ils puissent d'ailleuira leur inspirer, ceux qui réclameront les pou-
voirs ccnslituants en faveur de la prochaine Assemblée. »
M. Princeteau. — Qu'est-ce que cela nous fait? Nous avons déclaré le contraire !
M. Gambetta. — Qu'est-ce que cela vous fait ? Permettez! cela vous fait retrouver la sincérité du mouvement qui vous a portés à l'Assemblée. (Bruyantes interruptions à droite. — Assentiment à gauche.)
M. FouBEBT. — Lisez le décret que vous avez signé vousmême sur la convocation d'une Assembl.ée constituante au 16 octobre !
M. Gambetta. — Une semaine plus tard, le 7 février, au moment du vote, le même journal, revenant sur le même sujet, s'exprimait ainsi :
« Ce sont ces conditions dans lesquelles s'accompliront les élections de demain qui nous ont fait dénier à la future Assemblée le pouvoir constituant, qu'elle ne saurait exercer sans usurper un mandat qu'elle ne recevra pas certainement d'un scrutin à ce point dépourvu de sincérité, de liberté et d'universalité.
« Qu'elle s'assemble vite et décide plus vite encore la question de paix ou de guerre^ car il y a bâte ; cette queàlioa réglée, que le pays puisse enfin prendre en main sérieusement la direction de ses destinées. »
Sur divers bancs. Dites la signature I L'auteur I l'auteur !
M. de Tillancourt. — L'auteur, c'est M. ianicot I
M. Gambetta. — L'auteur, messieurs, je vais vous le dire, .. C'est la Gazette de France I (Rires à gauche. — Exclamations à droite.)
M. LE MARQUIS DE Çastéllans. •— Vous liscz l'édition do Paris. Les rédacteurs étaient alors renfermés dans les murs de la capitale ; ils ne savaient pas dans quel état vous aviez mis le pays.
M. LE marquis de Dampierrb. — Je vous défie de lire la date et la signature de cet article. Elles seraient la preuve qu'il s'agit d'un journal alors renfermé dans Paris.
M. Dspbtrb. ^ Vous venez de lire la GazeUe de France
260 DISCOURS ▲ l' ASSEMBLÉE
qui se publiait à Paris pendant le siège ; lisez donc la Gazette de Tours et de Bordeaux I Vous la connaissez bien I
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillez donc, monsieur, ne pas interrompre ; vous ne pouvez pas discuter de votre place. Voos monterez à la tribune : vous êtes inscrit.
M. Gàmbetta. — Je dis, messieurs^ que si je remonte à ces détails, c'est pour bien établir que dans les deux camps, à ce moment-là, aussi bien du côté des républicains que du côté des partisans des diverses monarchies, on sentait que le temps, le calme, la précision faisaient défaut ; l'universalité des électeurs, surtout, faisait défaut pour organiser une assemblée capable de donner avec autorité au pays des institutions fondamentales et véritablement définitives. (Sourdes rumeurs à droite.)
Je dis qu'aussitôt que l'Assemblée se fut réunie et qu'elle eut entrepris l'exécution du mandat bien déterminé et bien circonscrit qu'elle avait reçu... (Nouvelles rumeurs), il se produisit dans le pays, presque immédiatement, en face d'une prétention que vous trouviez légitime, mais enfin que vous me permettrez bien de contester, en face d'une prétention avouée de faire la mouarchie ou d'organiser constitutionnellement le pays, il se fit en France un mouvement de surprise.
Les divers actes auxquels l'Assemblée nationale, qui avait été réunie à Bordeaux se livra, éclairèrent le pays sur la nature des intentions politiques de cette Assemblée, et le pays vit que cette môme Assemblée, qui avait été nommée pour faire la paix ou continuer la guerre, voyait ou croyait voir, — je veux ménager toutes les susceptibilités raisonnables, — loyalement s'imaginait, si vous le voulez, que son mandat était encore plus complet, plus étendu, et que, comme vous le dites tous les jours, vous étiez véritablement, complètement souverains, et que vous pouviez choisir entre telle ou telle monarchie qu'il vous conviendrait de donner au pays.
Je dis qu'aussitôt que ces intentions-là furent révélées, et qu'elles se traduisirent soit par des discours, soit par des actes, soit par des démarches, soit même par des propositions, im-
médiatement le pays, qui savait bien, lui, ce qu*il avait voulu faire, qui connaissait bien quel genre de mandat il vous avait décerné, le pays se mit en mesure de vous faire comprendre par des manifestations légales, pacifiques, régulières, que vous étiez dans Terreur, et que le droit que vous vous attribuez, même très-sincèrement, il ne vous l'avait pas délégué. (Dénégations à droite.)
Et c'est pour cela que vous eûtes les élections municipales dont le caractère républicain vous frappera universellement ; c'est pour cela que, plus tard, vous eûtes les élections du i juillet qui envoyèrent dans cette Assemblée, d'une façon presque unanime, les représentants les plus éprouvés de la démocratie républicaine.
C'est pour cela que, lorsque le pays fut consulté au moment des élections des conseils généraux^ il nomma en grande majorité des républicains. (Oh ! oh ! — Réclamations à droite.)
Écoutez, messieurs, j'ai la liste des élus et, si vous le voulez, je la lirai. (Non I non !)
Le suffrage universel fît quelque chose de plus significatif encore. ]1 voulut donner un signe éclatant, manifeste, que la politique d'entreprise monarchique n'était pas sa politique ; il voulut vous signifier légalement, pacifiquement, et chez vous, dans vos cantons, messieurs, sa volonté ; et alors savezvous ce qu'il fit ? Il nomma de véritables républicains dans les conseils généraux.
Pour la première fois peut-être dequis 1789 , nous assistâmes à la prise de possession dans les localités, dans les cantons, par la démocratie des conseils locaux.
C'était un événement nouveau dont, pour moi , les conséquences sont à ce point heureuses et incalculables , que nous pouvons dire que npus avons véritablement la Révolution accomplie, la Révolution, qui pourra véritablement , cette fois, renoncera l'esprit de désordre et d'agitation. (Ah! ah! — Rires ironiques h droite.)
Messieurs , je suis bien étonné que des conservateurs ne puissent pas écouter ces paroles. (Protestations à droite.)
302 DISCOURS A l'assemblée
Enfin, messieurs , vous voulez être des parlementaires , et vous ne savez pas écouter un adversaire qui se fait modéré.
Plusieurs mfimbres à droite. — Parlez I parlez 1
M. Malartre. — Lorsque M. Gambetta dit qu^on ne Técoute pas, il parle pour Teffet du dehors, car nous Técoutons attentivement, et, malgré la distance, nous ne perdons pas un mot de son discours.
Sur divers bancs, — N'interrompez pas !
M. Gambetta. — Je dis, messieurs, que l'accession dans les conseils départementaux et communaux par le fonctionnement du suffrage universel des gens qui jusqu'ici avaient été tenus à récart des affaires , leur entrée locale aux centres mômes o& leurs intérêts immédiats s'élaborent, je dis que c'est là une garantie d'ordre, et que plus le suffrage universel entrera dans cette voie d'application pratique et d'élaboration personnelle de ses intérêts, plus la foule qui en est le moteur souverain s'écartera des voies irrégulières et désordonnées. Je suis bien surpris, pour ma part, quand je vous dis : la victoire du suffrage universel dans les conseils généraux mettra une fin à la révolution ardente et brutale, je suis bien étonné de vous voir protester, car je ne connais rien au monde de plus conserva-» teur que ma proposition. (Applaudissements à gauche. — Rumeurs et dénégations à droite.)
Et savez-vous, messieurs, ce qui avait fait jusqu'ici la facilité avec laquelle on pouvait susciter l'agitation, la passion, la colère, l'effervescence populaire , c'est que dans le maniement des affaires locales^ il n'y avait pas une part suffisante faite à ceux qui ont besoin de voir de près comment on gère leurs intérêts. (Nouvelles rumeurs adroite).
Messieurs, j'en suis bien fâché, mais plus nous irons, plus il faudra que vous vous habituiez au gouvernement de la démocratie par elle-même, et le vrai rôle, le rôle des conservateurs éclairés, de ce qu'on appelle les hommes des classes d'élite, ce n'est pas de s'écarter de ce mouvement, ce n'est pas de le condamner sans le connaître, c'est au contraire de s'en rapprocher, de se plonger dans ce courant et de s'efforcer d'en
diriger le cours. Voilà quel serait peut-être son véritable rôle. (Applaudissements à gauche.)
M. Malartbe. — Lorsqu'on est plongé dans le courant, on ne dirige pas, on est entraîné !
M. Gambetta. — Au lieu de traiter d'avance comme des factieux ou comme des misérables, comme des gens de violence, de pillage et d'assassinat... (Bruit à droite.) Vous savez bien, messieurs, à quoi je fais allusion quandje relève de semblables paroles. Je dis qu'au lieu d'employer ce système quia toujours été le système de la résistance aveugle, qui n'a jamais su céder à temps, qui n'a jamais su se rendre un compte exact du milieu politique dans lequel se développe la démocratie française , il vous conviendrait, à vous et à ceux qui veulent véritablement mériter le nom de conservateurs, — et je ne vois pas pourquoi on nous l'oppose, — il vous conviendrait, dis-je, de vous rapprocher davantage de l'esprit démocratique, des représentants de la société démocratique, et d'avouer que^ sous peine de voir cet immense organisme du suffrage universel devenir la source de toutes les fautes, de tous les périls, il vous faut, avec prudence, avec ménagement, vous servir de ce que vous avez eu plus d'influence sociale ou de culture intellectuelle pour les guider , et non pour les rejeter, et non pour les condamner d'avance et pour los confondre avec les misérables qu'ils sont les premiers à flétrir , lorsqu'ils les rencontrent eux-mêmes. (Oui ! oui l — Très-bien 1 très-bien ! et applaudissements à gauche.)
Je dis que le suffrage universeK faisant son apparition dans les départements et dans les cantons , et vous donnant ce que vous n'aviez pas encore vu à un si haut degré , des municipalités républicaines, des conseils généraux républicains^ vous a signifié, par les choix qu'il â faits, que la République lui apparaissait comme le gouvernement naturel de son principe, que par conséquent, comme vous aviez manifesté des tendances^ des opinions et des traditions monarchiques, il vous résistait.
Et voici la preuve que j'en trouve dans les statistiques électorales : c'est qu'à peu près 120 des députés les plus marquants^
264 DISCOURS A l'assemblée
de ceux qui daos celle enceinte sonl véritablement les chefs des divers partis monarchiques et qui se présenlaieot daos leurs cantons au lendemain d'acles et de tentatives monarchiques, étaient battus au siège môme de leur influence, de leur fortune, par des représentants de la démocratie républicaine. (Mouvement en sens divers.)
Eh bien, je dis qu'il y avait là, permettez-moi d'y insister un signe visible de la volonté de la France.
On ne s'en est point tenu là. 11 y a eu dans les conseils généraux des actes. Vous vous rappelez quelles séries de vœax ils ont émis, quels genres d'adresses ils ont écrites, quel langage ils ont tenu soit au pouvoir, soit au pays. Vous avez vu presque partout ces adresses hors session, au chef de l'État, le remerciant de son attitude patriotique, de ses efforts pour empêcher les partis de se précipiter les uns sur les autres, disant, faisant bien entendre qu'il n'y avait que la République qui pût continuer à maintenir l'ordre, Tordre matériel aussi bien que Tordre moral; car, en somme, il faudra bien, messieurs, quelque respectables que soient vos convictions, il faudra bien, lorsque la France aura prononcé, que vous fassiez un abandon, au moins politique, de vos préférences, pour vous rallier au gouvernement en face duquel il n'y a que minorités impuissantes, le gouvernement de la République. (Très-bien I très-bien à gauche.)
£t au fond si nous débattons aujourd'hui la question de la dissolution de T Assemblée...
M. LE DUC d'Audiffret-Pasquier. — Je demande la parole !
M. Gambetta. — Il faut bien le dire avec franchise, c'est à la suite des manifestations successives, non équivoques, du suffrage universel, c'est à Tentrée dans cette Assemblée d'un nombre toujours grossissant de représentants de l'idée républicaine, que nous avons dû de voir les questions se préciser dans la sphère du Gouvernement et venir jusqu^à cette tribune, où, dans le langage si élevé et en même temps si réservé qui convenait au premier magistrat de la République, on a, en définitive, posé la véritable question, celle que le pays seul
SUR Lk DISSOLUTION. 265
peut résoudre, mais celle qui, je le crains bien, vous divisera toujours : Ja question entre la monarchie et la République.
Et la vérité vraie, ce qui faisait la gravité du débat, ce qui faisait son importance, ce qui en faisait la passion ou occulte, ou par moment explosive^ c'est que chacun sentait bien qu'à travers toutes ces questions personnelles, à travers toutes ces clameurs d'opinions, on ne débattait qu'une question : la fondation de la République (Mouvements divers), et c'est pour cela, messieurs, que vous avez trouvé le vote du 28 novembre si important, si grave, c'est parce qu'il tranchait la question même dans cette Assemblée. (Dénégations et réclamations à droite.) C'est mon opinion, je parle politique, je ne veux pas vous blesser. Vous dites qu'il ne l'a pas tranchée : eh bien, c'est précisément là l'argument que je veux faire valoir pour la dissolution.
Évidemment, c'est parce que la question avait pris cette gravité et cette importance, et, pour en revenir aux expressions de l'honorable M. Vitet, dans son rapport, c'est parce que l'Assemblée s'était partagée en deux parts à peu près égales, car je ne suis pas de ceux qui croient qu'avec des majorités comme celle qu'on avait obtenue, majorités qui se fondent le lendemain dans l'ombre des bureaux, et qui pourraient renaître le surlendemain à la lumière de cette tribune, on puisse ni fonder un gouvernement ni vivre, c'est précisément parce que je sens que le pays l'a deviné, et qu'il a fait ce mouvement de dissolution sur lequel je m'expliquerai tout à l'heure, que je crois pouvoir vous dire que quand vous aurez, dans le recueillement de vos esprits, mûrement balancé la question entre la République et la monarchie, il arrivera ceci : ceux qui loyalement ont pu croire qu'ils avaient reçu le mandat de fonder la monarchie ne consentiront jamais à constituer la République ; mais ceux qui, au contraire, auraient pu avoir cette tendance, non pas par tradition, ni par une foi bien inébranlable, mais par relations, par entraînement et peut-être par nécessité, se seront dit : Oui, nous nous accommoderons de la monarchie, non pas de la monarchie traditionnelle, mais
266 DISCOURS A L'ASSBMBliE
d'une monarchie parlementaire, d'une monarchie entourée de toutes les institutions républicaines, bref, aussi peu monarchique que possible, ceux-là pourront ne pas aller à la République dans le parlement, mais ils y viendront dans le pays^ devant le suffrage universel.
Oui, je ne crois pas, quels que soient les procédés parlementaires que vous employiez, les ministres que vous fassiez, la formule parlementaire à laquelle vous ayez recours, je ne crois pas que vous puissiez sortir de cette impossibilité de créer une majorité véritablement compacte, véritablement unie, ayant des opinions politiques exactement les mômes, s'incarnant visiblement, d'une façon absolument palpable dans un cabinet.
Non, vous n'arriverez pas à la création d'une majorité stable; vous ne donnerez, par conséquent, au Gouverne«> ment aucune certitude sur son lendemain ; la division sortira de toutes les urnes, et par conséquent vous ne ferez que prolonger, qu'aggraver, qu'exaspérer la crise que traverse le pays et qui s'appelle : l'incertitude du lendemain 1 (Vive ap«» probation à gauche.)
Eh bien, j'ai pensé qu'il était bon de reconnaître cet état politique, ici, dans cette enceinte ; et nous, qui sommes les représentants de la démocratie républicaine, et qui, par conséquent, devons avoir une compréhension différente de la vôtre du mandat législatif, du mandat politique, nous avons pensé, nous pensons encore, et nous pratiquerons toujours, sous ce gouvernement comme sous tout autre, cette manière de voir, que lorsque nos lecteurs, nos commettants, fatigués de voir se multiplier les signes manifestes de leur volonté, après les semaines que vous venez de passer, semaines d'incertitude, de trouble, d'angoisses, jugeaient qu'il n'y avait plus rien à faire pour leurs élus que de reparaître devant eux, nous avons pensé que notre devoir strict était de nous associer à eux et de parler à notre tour, car nos mandants avaient parlé. (Nouvelle approbation sur plusieurs bancs à gauche.)
Je ne vois là, permettez*moi de vous le dire, rien qui puisse
exciter les susceptibilités d'aucune fraction de l'Assemblée. (Rumeurs à droite.)
Nous sommes dans l'exécution stricte et régulière de notre mandat de députés, et les populations l'ont bien compris ; car, messieurs, je crois qu'à l'heure où nous sommes, sans nous targuer du succès, le chiffre des signatures obtenues est de plus d*un million... (Dénégations à droite»)
Nous vous le prouverons, messieurs! La semaine prochaine, nous vous les apporterons; et permettez-moi de vous dire que je vous trouve bien difficiles en matière de pétition ; nous vous avons connus, laissez-moi vous le faire remarquer, moins exigeants. Car enûn on dirait que nous avons apporté à cette tribune un fait parfaitement irrégulier et anormal, et que quand nous parlons d'un million de signatures, on a le droit de se redresser avec hauteur, et de dire : Qu'est-ce que cela signifie?
Eh bien, messieurs, il y a une grande Assemblée, une Assemblée qui, certainement, comme lumières, comme patriotisme', eu égard aux hommes qu'elle comptait dans son sein, — et vous y étiez bien partagés, messieurs (l'orateur s'adresse aux membres qui siègent à droite) — était plus considérable, j'ose le dire, que celle-ci; cependant, investie d'un mandat incontestable, en face d'un pays qui lui obéissait pleinement, elle n*a pas hésité ou plutôt elle n'a hésité que pour la forme, et pendant quelques semaines à peine,— à se dissoudre devant les protestations de 175,000 pétitionnaires.
M. DE Trévenbuc (Côtes-du-Nord).— Les situations ne sont pas les mêmes; la Constitution était faite; la Constituante avait accompli son mandat.
M. GAMBiTTi^. — Oh! je connais l'argument; j'y répondrai.
Il est vrai de dire que les hommes politiques de ce temps...
M. ËRNKST Picard. — Tout le monde sait cela!
M. Gambettà. — Tout le monde sait cela, mais il est peutêtre bon de le rappeler, monsieur Picard I
M. Ernest Picard. — Les paroles que j'ai prononcées ne s'adressaient pas à vous. Votre interruption ne porte pas. Je ne répondais pas à ce que vous disiez.
268 DISCOURS À L'ÀSSEMBliB
M. Gambetta. — Soit ; mais j'ai entendu ces paroles.
II est vrai, messieurs^ qu'à cette époque on tenait pour quelque chose les signes de Topinion et qu'on ne s'arrêtait pas tant au chiffre des pétitions, qui étaient l'objet des mêmes critiques que Ton répétait tout à l'heure à cette tribune.
On critiquait aussi les croix apposées au bas des pétitions en guise de signatures, l'orthographe des pétitionnaires, l'uni* formité de la contexture des pétitions; mais tout cela disparaissait devant les raisons d'État, devant les raisons politiques, devant les raisons de confiance gouvernementale, qui, elles, à la vérité, étaient développées par des hommes comme MM. Montalembert, Dufàure...
M. DuFADRE, garde des sceaux. — Comment ?
M. Gambetta. — Je vous citerai tout à l'heure, monsieur le garde des sceaux, n'ayant pas de meilleure ressource que de reproduire votre langage si éloquent de cette époque.
On disait, à cette époque, que ce qu'il fallait à une Assemblée pour se déclarer véritablement en puissance de rester, c'était d'être d^accord avec elle-même, c'était d'être d'accord avec son gouvernement, c'était d'être d'accord avec l'opinion du pays.
Eh bien, j'estime que, dans la situation où nous nous trouvons, aucune de ces trois conditions n'est réalisée.
D'accord avec vous-mêmes?... Vous en savez quelque chose, messieurs...
Sur divers bancs à droite. — Oui ! oui ! nous sommes d'accord.
M. Gambetta. — Vous me dites oui, messieurs !... En effet : puisque dans la même journée vous avez été tour à tour majorité et minorité, ce qui explique, que de l'autre côté de l'Assemblée, il y avait la même instabilité que de votre propre côté. (Mouvement sur divers bancs au centre gauche.)
D'où il suit que vous n'êtes pas d'accord avec vous-mêmes ; qu'il y a ici deux partis parfaitement opposés, à peu près d'égale force, mais impénétrables l'un à l'autre. Mouvements divers.)
M. LE COMTE DE Rességoier. — Non I non ! vous allez voir !
M. Gambrtta. — Qu'est-ce que nous allons voir? Nous allons voir peut-être que sur la question de dissolution, vous réunirez beaucoup de voix. Mais qu^est-ce que cela prouvera? Cela prouvera purement et simplement, non pas que vous êtes d'accord sur la politique, non pas que vous êtes d'accord pour organiser un gouvernement, non pas que vous êtes d'accord Sûr les réformes à entreprendre, mais que vous êtes d'accord pour ne pas mourir. (Très-bien 1 très-bien ! à gauche. — Rires et applaudissements sur plusieurs bancs.)
Je dis, messieurs, que, dans le sein de l'Assemblée, il y a absolument, pour les hommes impartiaux, pour les esprits de bonne foi, pour les gens dégagés d'intérêt personnel, impossibilité de marcher : vous êtes condamnés! Vous le dites vousmêmes, quand la majorité insaisissable et impalpable vous échappe, vous dites qu'on forme une majorité de rencontre et de hasard.
Qu'est-ce que cela? Est-ce qu'on peut vivre, est-ce qu'on peut faire vivre un grand peuple avec une majorité de rencontre et de hasard I Je ne pense pas que ce soit là une politique que vous puissiez imposer plus longtemps à votre pays.
J'entends bien que nous sommes à Versailles, que nous nous livrons, avec plus ou moins d'habileté, d'aptitude, de sérénité d'esprit, à des combinaisons entre la gauche et la droite, entre l'extrême gauche et le centre droit... entre l'extrême gauche et l'extrême droite... (On rit.) Eh bien, ces pratiques, le pays, ne croit plus à leur efficacité. Le pays s'est dit : Le 28 novembre, la question a été nettement posée, le Gouvernement a obtenu une majorité qui ne lui suffit pas pour gouverner. Et, le lendemain, comme pour donner le commentaire et la signification du vote de la veille, la majorité se déplaçait à nouveau. (Mouvements divers.)
C'est à ce moment-là que l'opinion publique s'est décidée, sans provocation...
A droite et au centre droit. — Ohl oh! sans provocation L..
M. Gambetta. — Oui, messieurs, permettez-moi de le dire,
270 DISCOURS A l'assemblée
sans provocation , el je tiens surtout à vous convaincre de ma sincérité. (Rumeurs sur quelques bancs à droite et au centre droit.)
M. LE PRÉSIDENT. — Messieurs, ces interruptions ne sont pas convenables. Laissez parler Torateur.
M. Gambetta. — Je dis sans provocation. Remarquez bien que je ne dis pas que nous ne prenions pas la responsabilité de l'initiative de Tidée de dissolution. Il est certain, — il suffit pour cela d'avoir purement et simplement de la mémoire^ — que, les premiers dans le pays et dans cette enceinte, nous avons réclamé la dissolution de l'Assemblée.
Mais^ messieurs, il y a une vérité que tous les hommes pn^ blics doivent connaître^ c'est qu'on n'est pas le maître de Topinion, qu'on n'est pas le maître des mouvements d'un grand pays.
Ëh bien, nous avons posé ici cette question de dissolution. Vous l'avez fait examiner par une commission que vous avez nommée, et cette commission a fait un rapport. Vous n'avez pas fait cas de la question, vous ne l'avez pas mise à Tordre du jour. Pourquoi ? Mais tout simplement parce que le mouvement n'était pas assez gros au dehors, parce qu^il n'avait pas abouti, parce qu'il n'était pas suffisamment menaçant pour vous obliger à vous en occuper.
Eh bien, depuis ce jour-là , nous n'avons pas le moins du monde adressé un appel au pays ; nous n'avons fait aucune espèce de tentative pour organiser le pétitionnement. (Réclamations à droite.)
J'en donnerai les preuves si on conteste.
Mais savez-vous qui a organisé ce mouvement, qui l'a rendu invincible?... (Nouvelles réclamations àdroite.)Oui, invincible ; c'est une question de semaine et je vous y ajourne. Savez-vous ce qui l'a rendu invincible? C'est qu'après les déclarations du Message qui a fait tressaillir le cœur du pays... (Protestations à droite et au centre droit. — Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.) Oui I parce que cette politique lui avait donné véritablement confiance dans l'avenir et sécurité dans le pré-
sent. (Nouveaux applaudissements sur les mômes bancs de la gauche.)
Eh bien ! le pays, par ses organes collectifs — je n'ai pas à apprécier la question de légalité que vous avez soulevée dans une de nos dernières séances, — le pays, par ses organes collectifs, a manifesté ses sentiments de confiance et de reconnaissance au pouvoir, vous avez été... — comment dirai-je pour ne pas contrarier vos susceptibilités?... — vous avez été émus et, à la suite de votre émotion, que je trouve légitime, puisqu'elle est la contre-partie de l'instinct de conservation qui vous anime.. . (Rires sur divers bancs à gauche), à la suite de votre émotion, vous avez imaginé de produire une politique contraire, vous avez affirmé cette politique, vous l'avez écrite, et vous avez — autant qu'il a été en vous — blâmé les accents de reconnaissance du pays. Alors, en face de votre gouvernement de combat, que vous proposiez par voie de réaction, on a organisé le mouvement de pétitionnement partout. (Applaudissements à gauche.)
C'est là qu'est la voix du pays, et cette voix, entendez-le bien, ne se taira pas devant un ordre du jour. (Exclamations et murmures à droite et au centre droit.)
Oh 1 non, messieurs, elle ne se taira pas, parce qu'elle ne se fera pas entendre en dehors des formes protectrices de la loi ; elle ne se taira pas, parce que la décision que vous pouvez prendre ici ne saurait être qu'une décision d'influence, une décision de contradiction, et non pas une décision pénale... (Mouvements divers), à moins que vous ne prétendiez frapper d'une peine Texercice du droit de pétition.
Messieurs, aussitôt que le pays a été mis à môme de juger les deux politiques : la politique d'une partie de cette Assemblée appuyant leGonvernement et la politique d'une autre partie de l'Assemblée rejetant la politique du Message, — car on couvre d'un grand amour de parlementarisme le fond des choses, — aussitôt que le pays, qui n'est pas au fait des finasseries parlementaires.. . (Vives rumeurs à droite), et qui n'en a pas des instincts moins infaillibles pour cela, a vu que ce qu'on pro-
272 DISCOURS A L'ASSEMBlis
posait SOUS le nom de gouvernement de combat, c'était un combat contre la République, c'est-à-dire contre lui-môme, il s'est levé... (Exclamations adroite), et il s'est levé au nom de ses intérêts les plus légitimes et les plus impérieux ; il s*est levé par instinct de conservation !
A droite et au centre droit. — Oh ! oh !
Sur divers bancs à gauche. — Oui ! oui I — Très-bien ! trèsbien!
M. Gambetta. — Messieurs, il faudrait une bonne fois nous mettre d'accord sur ce mot de « conservation. » Ce mot n'est le monopole de personne. . . (Très-bien I très-bien ! à gauche. — Exclamations à droite et au centre droit.)
Si j'entendais distinctement les interruptions, je me ferais un devoir d'y répondre.
Voix à droite. — On ne vous adresse aucune intcFruption!
M. Gambetta. — Eh bien, je dis que de ce mot « conservation » ne doit être le monopole de personne, car, autrement, il serait la source de toutes les équivoques.
On nous appelle bien souvent, en nous associant à l'espèce des voleurs et des hommes les plus décriés, on nous appelle radicaux, et Ton prétend faire de ce mot l'étiquette d'une sorte de secte anathématisée d'avance et vouée à l'exécration publique. On cherche à agir sur l'imagination du pays ; mais quant à nous dire ce que c'est que les radicaux, on s'en garde bien.
Eh bien ! messieurs, voici ce que c'est que les radicaux. (Ah ! ah ! — Voyons ! à droite.)
Les radicaux, — puisque le mot a été lancé et qu'il est aujourd'hui, au point de vue des intérêts plus ou moins loyaux des partis, un instrument de tromperie et d'erreur ; il est bon de l'expliquer, — les radicaux sont simplement des républicains qui pensent qu'il n'y a pas de compatibilité entre toute forme de gouvernement autre que la République et le suffrage universel, qui le disent ; qui sont prêts à s'incliner tant que le pays ne sera pas avec eux mais qui croient que si on consulte le pays, c'est le succès de la République qui sortira de celte
consultation. El ce n'est pas pour eux qu ils le désirent. . • (Rires ironiques à droite.) Messieurs, vous pensez bien que c'est intentionnellement que je dis ces choses ; car si nous faisions jamais le compte des partisans de toutes les monarchies qui servent la République et des radicaux qui ne la servent pas, je ne sais pas quelle est la liste qui serait la plus longue. (Trèsbien, à gauche.)
M. DE Gavardie. — Si vous n'aviez pas été renversé, vous auriez placé partout vos créatures.
Sur divers bancs. — N'interrompez pas ! n'interrompez pas !
M. Gambetta. — Eh bien, sans m'arrêter à une interruption que je n'ai pas entendue.
M. DE Gavardie. — Monsieur le président, voulez-vous me permettre de la répéter ? (Non I non ! n'interrompez pas !)
M. LE président. — Ni le président, ni le règlement ne vous le permettent.
M. Gambetta. — Je n'ai pas entendu l'interruption, mais j'en connais, assez l'auteur pour penser qu'elle ne fera pas une lacune demain au Journal officiel. (Rires à gauche.)
Eh bien, messieurs, je disais que c'était par conservation que le pays, ou une fraction du pays, prenait part au mouvement de pétitionnement, et que ce serait en vain qu'on chercherait à répandre le bruit que nous sommes les ennemis de la conservation, que nous sommes les ennemis de la République conservatrice. Nous aimons à ce point la République, nous lui sommes à ce point dévoués (Rires à droite) que nous comprenons aisément qu'il est nécessaire, qu'il est bon qu'elle pénètre peu à peu les intelligences et les consciences, qu'elle s'impose par l'autorité de ses bienfaits. (Rires ironiques à droite.)
Messieurs, vous pouvez rire... Rira bien qui rira le dernier. (Exclamations à droite. — Approbation et applaudissements à gauche.)
Je dis, par conséquent, que ce, n'est pas comme radicaux que nous demandons la dissolution, et que l'on a tort de vouloir répandre sur la prochaine Assemblée, sur le caractère des prochaines élections^ je ne sais quelle imagination, quelle apis
974 Discouas x lassei^bléb
parence effrayante qui fait que Ton a Pair de conduire la France aux abîmes, si cette Assemblée se sépare et renonce à lui faire une constitution monarchique,
Eti bien, j'ai la conviction que le pays a pris son parti, et, dans la séance du 29 novembre, cette séance, qui est capitale, qui est le point culminant de la crise parlementaire, à dater de laquelle vous ne retrouverez ni majorité ni possibilité de détacher sérieusement et d'une façon stable un groupe quelconque pour arriver à gouverner, je dis que, dans cette séance du 29 novembre, la France a vu, le suffrage universel a vu les indications de sa véritable politique électorale. Et si le pays demande la dissolution, c'est précisément pour dessiner une chambre sur le patron de ces 360 et quelques député§... (Hi/es à gauche.)
Par conséquent, je ne crois pas, pour ma part, tant s'en faut, je ne crois pas le moins du monde que le pays prêta Toreille aux conseils de terreur ; et qu'on aura beau dire que le mouvement dissolu tionniste est un mouvement meaé par les radicaux, on ne lui fera pas prendre le change. Il sait tr^ bien, et il le sait parce que les pétitions se sigqept dap^ la commune... Un membre à droite. — Dans le cabaret !
M. Gambetta... que ce ne sont pas exclusivement des radicaux qui en prennent l'initiative,.. (Dénégations à droite.) Messieurs, vous délibérez, à l'heure qu'il est, sur des pétitions qui ont plus d'un an de date^ et moi je vous parle de pétitions qui ont quatre jours ; vous vérifierez et vous verrez. Mais je di3 que la vraie question politique, c'est la question du jour, c'est celle qui 3'agite à Theure où^ nous sommes dans toutes les discussions, dans toutes les conversations qui ont lieu au dehors de cette enceinte.
Eh bien, au dehors de cette enceinte, voilà ce qu'on dit: Il n'y a véritablement qu'une seule question en jeu, c'est la politique du Message. Est-on pour, est-on contre la politique du Message ? Et comme il n'y a pas ici une Assemblée véritablemeat en harmonie avec cette politique, le pays continuera à
lUa U QISSOLUTIQN. S75
VOUS demander la dissolution, jusqu'à ce qu'il Tait ob» lenne.
Ja sais bien que vous résisterez, messieurs, mais la résistance des villes et des assemblées assiégées a un terme. Ce que voua demandez, dans ce moment-ci, par l'ordre du jour pur et simple, aux pétitionnaires, au sutTrage universel, au droit de dissolution qui s'exprime à cette tribune, c'est un répit, un armistice. Eh bien, vous pourrez voter cet armistice; vous vous le serez donné à vous-mêmes ; mais vous n'aurez pas éteint dans le pays le besoin d'une Assemblée nouvelle, parce que ce besoin, il repose sur trois grandes considérations, qu'il ne nous appartient ni à vous ni à moi de substituer,
La première de toutes est celle-ci. (Exclamations à droite. — Parlez I parlez ! à gauche I)
Ce sont les intérêts matériels, les intérêts d'affaires. A quelque opinion qu'on appartienne, quelles que soient les préférences politiques qu'on nourrisse, il 5 a une chose bien claire, sur laquelle tout le monde doit être d'accord ; c'est que les affaires ne peuvent pas se passer de certitude, qu'elles ont besoin d'un lendemain, de plus qu'un lendemain, d'un horizon, d'une véritable échéance qui les laisse tranquilles pendant le temps intermédiaire. Vous pouvez consulter au hasard les hommes d'affaires qui, je le reconnais, d'habitude ne sont guère passionnés pour aucune forme politique ; ils ne sont pas plus épris de la monarchie que de la République ; ce qu'ils désirent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils apprécient d'un estimable prix, c'est la tranquillité et la sécurité, (C'est vrai 1 c'est vrai !) Et ils ont bien raison, car l'argent peut abonder, les richesses de toute nature- peuvent couvrir le sol, tout cela est absolument inutile, si la confiance manque,
Eh bien, vous avez beau dire, vous aurez beau protester, il n'y a pas de confiance. (Rumeurs et mouvements divers.)
Il n'y a pas de confiance sur la possibilité de voir un ordre véritablement stable, des institutions fonctionnant réellement, un gouvernement bien obéi au dedans et capable de nous protéger au dehors si vous n'avez pas résolu le problème fonda*-
276 DISCOURS A L'ASSBHBLiB
mental de tout gouvernement, c'est-à-dire son existence défi-, nitive.
Eh bien , pouvez- vous contester que les uns s'acharnent à maintenir le provisoire et que les autres s'acharnent à dire que c'est là un état ruineux, lamentable, indigne d'un grand pays et surtout d'un grand pays qui épuise ses dernières forces? (Mouvements divers.)
Est-il vrai, oui ou non, que ce sont ceux qui veulent le définitif, que ce sont ceux qui veulent en finir avec les agitations, avec les incertitudes, avec les inquiétudes, avec les angoisses de toutes sortes, que ce sont ceux-là qui expriment les nécessités du crédit, les intérêts des gens d'affaires et , en somme , le vœu de la France... (Exclamations ironiqu.es à droite. — Applaudissements à gauche.)
Oui, je dis qu'à l'heure actuelle, il suffit de vouloir le maintien du provisoire pour être un adversaire des intérêts. Eh bien, je le demande à la loyauté des monarchistes qui sont dans cette Assemblée, est-il vrai, oui ou non , qu'ils sont impuissants à faire la monarchie? Est-il vrai , oui ou non , que vous ne pourriez rencontrer ni le monarque pour l'accepter ni le peuple pour la ratifier... (Très-bien! très-bien! Applaudissements à gauche. — Rumeurs à droite.)
Si cela est vrai, si vous êtes impuissants à donner la monarchie à ce pays-ci, est-il vrai que vos dernières ressources sont de le faire piétiner sur place, de l'épuiser par la lassitude et par l'attente et de l'énerver. (Très-bien! à gauche. — Vives réclamations h droite), de l'énerver afin que, de guerre lasse, il se jette dans les bras d'un sauveur? Et entendez-le bien , ce n'est pas dans vos familles qu'il ira le chercher. (Nouvelles marques d'approbation à gauche. — Nouvelles réclamations à droite.)
Je dis donc que le pays veut du définitif. Et l'impuissance où se trouvent nos adversaires défaire autre chose que du provisoire démontre réellement de quel côté est la sagesse , de quel côté est le droit , de quel côté est le pays. (Très-bien! très-bien I à gauche.)
Un membre à droite^ ironiquemeiit. — Parfait! parfait! Bravo !
M. Gambetta, se tournant vers la droite, — Je voudrais bien savoir quel est celui d'enire vous, messieurs, qui a le bon goût de crier : Parfait : Bravo?
Un membre à droite. — On n'a rien dit!
M. Gambetta. — Je Tai parfaitement entendu. Probablement ce doit être un émérite orateur ; je l'attendrai à la réponse, et je récouterai en silence. (Rumeurs diverses.)
Je l'ai entendu ; je sais qui c'est , je le nommerai à la première fois. (Nouvelles rumeurs.)
Je disais, messieurs, que le premier de tous les intérêts en jeu était celui de la prospérité matérielle du pays, et que la dissolution seule peut mettre un terme aux difficultés dans lesquelles vous vous débattez, a la stérilité dont vous êtes frappés. Car vous ne pouvez rien faire, rien produire , non parce que l'unanimité vous manque , mais parce qu'une forte majorité vous fera perpétuellement défaut.
Il y a un autre point de vue, c'est l'intérêt de la France visà-vis de l'étranger.
Messieurs, il n'est pas douteux qu'un pays , et surtout un pays comme la France, que ses malheurs peuvent avoir momentanément écartée du grand rôle qu'elle est appelée à jouer, que les sympathies de l'Europe ont certainement suivie dans ses malheurs et dans sa défaite, ne puisse, — et ici, je ne parle pas comme homme de parti, je me place au point de vue qui est le vôtre, — ne puisse rien faire ni rien nouer, puisqu'il n'a pas la durée, puisque son gouvernement ne représente que l'incertain et le précaire.
Eh bien, est-ce qu'au point de vue patriotique, au point de vue de l'intérêt de la France , au point dé vue de son unité et de son action extérieure, est-ce que vous croyez que l'Europe peut voir avec une sympathie persistante, de bon œil , un pays qui est engagé dans les querelles qui nous troublent tous les jours? est-ce que vous pensez que l'Europe peut songer un instant, non pas à intervenir dans nos propres affaires d'une
278 DISCOURS A l'assemblée
façon active, mais à nous soutenir dans nos affaires extérieures, alors que vous mettez en question tous les deux jours Texiâtence même du pouvoir, alors que le pays divisé , mais certes moins divisé que vous-mômes, a hautement répudié, datis des élections successives, les doctrines dominantes dans cette Assemblée? Évidemment non.
C'est donc, au point de vue du patriotisme, une nécessité de premier ordre d'assurer un véritable gouvernement qui ait dô la durée, qui ait de l'avenir, qui soit à assez long terme.
Eh bien, comment le ferez-vous?
L'Europe a répondu d'une façon h peu près unanime; il n*y a pas peut-être un journal en Europe qui n'ait demandé la dissolution de TAssemblée. (Exclamations à droite.) Vous citerez ceux qui ne l'ont pas demandée ; les plus grands organes de pays divers, surtout d'un pays où à coup sûr on pratique aussi bien, sinon mieux qu'ici, le gouvernement parlementaire, les organes de la presse britannique ont été à peu près unanimes pour dire qu'il n'y aurait pas d'autre moyen de sortir de la crise que vous imposez au pays. Toute l'Europe dans le système d'échanges de communications internationales, toute l'Europe subit le contre-coup de toutes les gênes , de toutes les anxiétés que vous faites peser sur votre propre marché.
Et il ne faut pas s'éionner si, dès lors, dans ces paya de libre discussion, dans ces pays parlementaires, on n'a vu d'autre remède que la dissolution.
Et, messieurs, c'est tellement vrai qu'enfin il n*est bruit, il n'est conversation qui ne roule sur les incertitudes de la situation.
On parle de projets, les uns les plus criminels, les autres les plus grossiers ; mais en somme, vous connaissez comme moi les bruits qu'on fait courir, les projets de pronunciamiento militaire qu'on a jetés. (Protestations sur un grand nombre de bancs.) Je n'y crois pas, messieurs.
M. LE GÉNÉRAL DE CissEY, minùtre de la guerre. — Non! non I il n'y en a jamais eu I
M. Gambetta. — Je le saisi
M. LE MiNîstRE DE LA GUERRE. — Et s'il y en avail, de quelque côté qu'il vînt, soyez assuré que j'y mettrais bon ordre. (Très-bien! très-bien!)
M. Gambetta. — Dire et rapporter... (Interruptions.)
M. l'amiral Saisset. — Retirez votre mot. C'est une injure gratuite pour l'armée! (Oui! oui! — Très-bien!)
Un membre, — Ce n'est pas le langage d'un bon Français !
M. LE pRÉsiDEisT. — Veuillez donc faire silence et laisser l'orateur s'expliquer.
M. Baragnon. — Ce sont des souvenirs d'Espagne qu'il rapporte! (Rires à droite.)
M. Gambetta. — Il faut avouer que les temps sont bien changés. (Oui ! oui !)
Oh! messieurs, si on ne peut pas dire une phrase sans être interrompu!... (Nouvelles interruptions.)
M. Lambert de Sainte-Croix prononce quelques mots au milieu du bruit.
M. Gambetta. — Vous dites, monsieur Lambert de Sainte- Croix ?
M. Lambert de Sainte-Croix. — Oui, les temps sont bien changés, car on ne parlait pas ainsi autrefois à la tribune française. (Très-bien! très-bien! — Bravos et applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
M. Gambetta. — M. Lambert de Sainte-Croix a mal pris son moment... (Non! non!) Non? non? Qu'en savez-vous? laissez -moi parler!... (Rumeurs à droite),., car il me dit les temps sont bien changés, on he parlait pas ainsi à la tribune française. (Nouvelles interruptions à droite.)
M. le président. — Veuillez donc faire silence, messieurs, ces interruptions continuelles sont intolérables.
M. Gambetta. — Or, ce que je vous disais n'était que la préparation d'une citation que j'emprunte à l'honorable garde des sceaux.
Je disais ceci et je reprends textuellement l'expression : On parle de coup d'État. Je me suis empressé de dire : Je n'y
280 DISCOURS Â l'assemblée
crois pas, et je relevais précisément la loyale interruption de notre honorable collègue, M. Saisset. A coup sûr, il a bien raison de protester contre de pareilles éventualités; mais enfin, dire ce qui circule, ce qui s'imprime... (Rumeurs à droite.)
Un membre à droite. — C'est vous qui le faites circuler.
M. LE MARQUIS DE MoRNAY. — Il ne faut pas reproduire des calomnies à la tribune.
M. Gambetta. — Écoutez, monsieur, et vous verrez si ce que je dis est sérieux et sensé.
M. LE PRÉSIDENT. — Laissez achever Torateur, vous jugerez ensuite.
M. Gambetta. — Il y a longtemps que je suis condamné sur réliquette.
M. LE PRÉSIDENT. — Laisscz achevcT Torateur. Je ne sais pas encore quelle est sa pensée. (Exclamations.) Si vous la connaissez, vous êtes bien plus avancés que moi. (Rires sur plusieurs bancs à droite.) Il n'y a pas d'ironie dans ma pensée, je ne voulais que vous recommander d'attendre, afin de mieux juger.
M. Gambetta. — Ce que Ton peut juger, messieurs, c'est votre bienveillance et votre esprit de justice. (Très-bien! et applaudissements à gauche.)
M. Vente. — C'est contre vos insinuations qu'on proteste!
M. LE PRÉSIDENT. — Puisqu'ou a ouvert une discussion sur les pétitions, il faut Tentendre. (Oui! oui! — Très-bien.)
M. Gambetta. — Je tiens à justifier absolument les paroles que j'ai dites; et il me semble que, puisqu'il s'agit de l'intérêt de l'honneur national, vous pourriez suspendre vos murmures, au moins jusqu'à ce que j'aie achevé ma phrase.
Je disais que de mauvais propos circulent, qu'on les répète, que cela répand de funestes impressions dans certaines parties de la société; et, en disant qu'il n'est pas bon qu'il en fût ainsi, je ne faisais que reproduire ce qui avait déjà été entendu à la tribune française, malgré l'expérience et les protestations de M. Lambert de Sainte-Croix, à savoir, ce que, dans
SUR LA DISSOLUTION. 28i
ce tour serré qui lui est habituel, disait M., le garde des sceaux.
Il disait, quand on discutait la même question en 1849 : € Non, ces bruits sont chimériques, et il n'est pas bon qu'ils S3 répandent, il n'est pas bon qu'ils se glissent dans certaines classes de la société, dans certains rangs de fonctionnaires ; il n'est pas bon que cela se répèle. Cela rappelle des temps détestables qui ont commencé le 9 thermidor pour aboutir au 18 brumaire. »
Est-ce vrai, M. Dufaure?
M. Dufaure, garde dea sceaux. — Oui, je Tai dit, et je ne me repens pas de Tavoir dit.
M. GrAMBETTA. — Je le crois bien.
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Je regrette qu'on ne Tait pas mieux écouté.
M. Gambetta. — Et vous avez bien raison, monsieur le garde des sceaux !
Une voix. — Eh bien, alors ?
M. Gambetta. — Alors ? Je m'autorise de cette parole, et à coup sûr quand je parle de ce qui se dit...
M. Vente, et plusieurs membres à droite. — On ne le dit nulle part I
M. Gambetta. — Je vous mets au défi de justifier votre interruption.
M. Vente. — Je vous répète qu'on ne le dit nulle part, et je vous défie de faire une citation à l'appui de ce que vous avancez ! (Exclamations à gauche.)
M. Gambetta. — On ne le dit nulle part, prétend M. Vente...
M. Vente. — Non !
Plusieurs voix à droite. — Non ! non! Personne ne le dit !
M. Gambetta. — Mais, messieurs, permettez ; on me fait une interruption, j'y réponds ; et vous répétez, non ! Il est impossible qu'une Assemblée véritablement digne de ce nom puisse s'abandonner à de pareilles pratiques parlementaires. (Marques d'assentiment à gauche.)
Eh bien, je réponds directement qu'il est à votre connais-
I6Î DISCOURS A l'assemblée
sancé, n'est-ce pas, monsieur Vente, que demièrêttienl, pendant cette période troublée qui a succédé au vote du 29 no* vembre, il est h Votre connaissance, et vous l'àveat la dans les journaux, cela a été imprimé, répété... (Nouvelles interruptions à droite.)
Mais, messieurs^ je ne me fais paâ responsable de bes bruitâ... (Parlez! parlez!) Je constate la matérialité d'un propos, (t^ariez !) Vous savez très-bien, aussi bien que moi, monsieur Vente, qu'on a parlé d'un général dont on â cité certains ordres du jour. (Exclamations à droite.)
Maïs vous né me laissez pas achever. Je m'en vais tous dire que je ne le crois pas, et que j'en ai pour garant l'interruption même de M. le ministre de la guerre.
Mais de quoi s'agit-il entre nous? Il 8*agit de l'existence de la réalité du propos et des on dit, et je vous les cite.
Un membre à droite, — C'est dans vos journaux qu'ils se trouvent !
M. Gambetta. — Eh bien, je vôus dis qu'il n'y a paà eu un journal en France...
M. Vente. — Je demande la parole.
M. Gambetta. — Pas un, entendez-le bien, de quelque couleur que ce soit, qui n'ait reproduit les accirsations, les insinuations, les bulletins que l*oii a fait circuler, au sujet, précisément, de la démarche tout au moins imprudente et téméraire du général auquelje fais allusion. (Mouvements divers.)
A droite. — Mais non ! mais non !
Un membre à droite, — Ce Sont vos journaux qui l*ont jugé ainsi ! (Bruit prolongé.)
M. LE PRÉSIDENT. — Voilà l'effet des interruptions !
M. Gambétîa. — Par conséquent, la réalité des récits, sans entrer dans leur exactitude , entendez bien , ne saurait être contestée. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de faire des enquêtes, mais vous n'ignorez pas qu'il s'est dit qu'on fait des enquêtes, monsieur Vente; vous voyez donc bien qu'il en a été question.
M. Vente. — Je vous répondrai I
SUR LA DISSOLtItlÔN. J8â
M. GAMfiBTTA. — Vous me répbhdrez ! Il auf ait mieiix Vâld atofâ ne pas m^interrompré. (Exclamations à droite.) C'est évident, il tallall répondre tout de suite.
Eh bien, je répète avec M. le garde des sceaux , (JuHl n*est pas bon que de telles préoccilpations pèsent sur l*imagihation publique, qu'il n'est pas bon, ni pour vous, ni pour là sécurité générale, ni pour le pays, ni pour aucune espèce d'intérêt dont vous ayez la garde^ J'affirme qU*il n'est pas bon qu*uti pareil état d'esprit s'accrédite et se prolonge, que ce n'est que pôur cela que la France pétitionné, que c*est pour mettre un terme à cette inquiétude et à cette angoisse , qu'elle vous demande de prononcer votre dissolution.
Eh bien ! de toutes les considérations que l'on peut Invoquer pour justifier la démarche des pétitionnaires et pour vous inviter à les accueillir, bon pas comme des injonctions ni comme des menaces, maïs comme des vœux , comme des symptômes de l'opinion, comme Un avertissement dont des hommes politiques , véritâblemèût soucieux de ce titre, savent tenir un grand compte, je suis en droit de conclure et je dis en terminant que vous devriez penser au passé , faire un retour sur rhistoîrede l'Assemblée cofastltuante. Etefi vérité, messieurs, aux difficultés que j'éprouve devant vous, je ne peux m'empècher d*opposer le souvenir de la facilité avec laquelle, au contraire, dans cette Assemblée constituante dont j'invoquais tout à l'heure la grande image , les orateurs purent développer à satiété , pendant de longues séances, l'acte d'accusation de l'Assemblée qu'ils avaient devant eux — ce que je n'ai pas fait — dans des termes que vous n'auriez pas acceptés; ils ont pu réclamer impérieusement et faire voter à une très-faible majorité, il est vrai, de trois, quatre, cinq ou six voix auxquelles vous serez bientôt condamnés, la dissolution de la plus grande Assemblée qu'ait eue la France depuis la première constituante.
Si je remettais soUs vos yeux les discours ou les fragments de discours des hommes qui, à cette époque, représentaient le parti monarchique, et si je ne prenais pas la précaution de
tH DISCOURS A l'assemblée
VOUS dire à quel orateur je les emprunte, vous avez si peu de patience, messieurs, et Tesprit politique varie à un tel point, que vous m'interrompriez et ne voudriez pas m'entendre.
M. Monnet. — Mais non ; on vous écoute très-bien.
M. Gambetta. — Eh bien, je vais reproduire un des arguments les plus décisifs et qui devraient toucher les esprits loyaux de cette Assemblée, ne fût-ce que pour mettre d'accord leur conduite d'aujourd'hui avec la conduite de leurs devanciers.
M. de Montalembert, dans un discours qui est certainement un des plus élevés et, en même temps, un des plus incisifs, un des plus mordants qu'il ait prononcés, lui à qui Tironie était si familière, M. de Montalembert disait en s'adressantà l'Assemblée, le 12 janvier 1849 :
t Messieurs, il faut plaindre les pouvoirs et les sociétés qui, dans Tordre moral ou dans Tordre politique, suscitent ou subissent la formidable puissance du doute. »
Il considérait qu'il suffisait que le mouvement des pétitions eût mis en doute la puissance et la compétence de TAssemblée pour qu'elle dût se retirer. Il ajoutait :
« Discuter le doute, savez-vous ce que c'est? C'est le constater. Eh bien, ne le discutez pas, dissipez-le.
« Pour le dii^siper vous n'avez qu'un moyen, c'est un appel au juge souverain, au tribunal arbitral et suprême, au suffrage universel. » ,
M. Addren de Kerdrel. — Les radicaux n'en voulaient pas alors !
M. Gambetta. ~ Je fais observer au membre de la droite qui m'interrompt que c'est M. de Montalembert qu'il interrompt.
M. Audren de Kerdrel. — Je vous fais observer que les radicaux ne voulaient pas alors du suffrage^universel !
M. Gambetta. — M. de Montalembert disait encore :
t De deux choses Tune : ou vous représentez l'esprit actuel du suffrage universel, et, s'il en est ainsi, vous serez réélus, vous viendrez reprendre votre œuvre retrempés dans le suf-
frage universel ; ou bien vous ne représentez pas l'esprit actuel du suffrage universel et vous ne serez pas réélus, et alors, on flnira par vous demander : De quel droit restez- vous ici. »
Un membre à droite, — C'est à vos amis que cela s'adressait.
M. Gambetta. — Ahl messieurs!...
Plusieurs membres. — Ne répondez pas I Continuez ! continuez !
M. Gambetta. — Eh bien, messieurs, nous n'allons pas aussi loin, nous ne disons pas : t De quel droit restez-vous ici ? » Nous reconnaissons votre droit.
Un membre à droite, — C'est bien heureux I
M. Gambetta. — Nous reconnaissons votre droit; ce que nous vous demandons, et ce que nous espérons, sinon pour aujourd'hui, au moins dans un avenir plus prochain qu'on ne pense, ce que nous espérons, c'est de voir vos convictions se former par la constatation même de l'impuissance dont vous êtes atteints, dont nous sommes atteints comme Assemblée parlementaire, c'est que vous céderez à la pression de l'opinion, et qu'il vous restera encore un peu de patriotisme pour abdiquer à propos. (Vives réclamations à droite. — Comment, encore ! — A l'ordre !)
M. Gambetta. — Comment, à Tordre !
Plusieurs membres, — Retirez le mot « encore 1 •
M. Gambetta. — Comment, messieurs, je suscite vos murmures, je provoque vos interruptions, en exprimant cette conviction que vous finirez par vous convaincre et par vous éclairer vous-mêmes devant les événements, et qu'alors, ne vous inspirant plus de mesquins intérêts personnels, vous aurez assez de patriotisme pour vous dissoudre et vous retirer.
Un membre à droite. — Ce n'est pas pour cela qu'on a réclamé I
M. Gambetta. — En vérité, messieurs, on ne sait quel langage vous tenir.
Eh bien, moi, je vous dis que le jour n'est pas éloigné oii vous vous résoudrez à cette immolation de vous-mêmes, parce
S89 DISCOURS A l'Ai^SMaUfi sur 14 dissolution.
auQ les populations qui vpus ont envoyés , vous nvertirQi)) elles-mômes ; elles vous apprendront surtout que le voted'aiijourd'hui et que les votes successifs que vous rendre* sur les pétitions nouvelles qu'elles vous adresseront, seront les scrutins préparatoires des élections fulures. (Vives interruptions à droite et au centre.)
M. h^ BAnoN DE Basante, — C'est uoe menace que nous n'acceptons pas !
M. Gambetta. — Ce jour-là le suffrage universel saura bien reconnaître les siens, et choisir entre ceui^ qui auront retardé et ceux qui auront préparé le triomphe définitif de 1^ République. (Réclamations nombreuses à droite et au centre. — Applaudissements répétés à Textréme gauche, — L'orateur, en regagnant sa place, est entouré et félicité par un certain nombre de ses collègues. — U séance demeure suspendue pendant quelques instants»)