‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 33 sur 45 · A NAN · texte numérisé non relu

A NAN

voix plus haut eneore et dénoncer au pays une telle entr^riae, en rappelant de son vrai nom. Or, à moins que la raison de l'homme ne soit un vain root, cela s'appelle, dans une langue politique bien faite, une véritable usurpation, un véritable at-« tentât. (Ouil — C'est cela ! — Bravos répétés.) Car Tattentat, c*e6t la révolte de celui qui doit obéir contre celui auquel on doit l'obéissance; et l'usurpation ^ c'est l'asservissement d'une autorité légitime et l^ale par une autorité qui empiète illégitimement et illégalement sur l'autorité première dont tWe émane. D'un côté, il y a l'universalité des citoyens s'ex** primant par le suffrage universel t d'un côté, il y a la France tout entière revendiquant l'exercice de sa souveraineté $ et, d'un autre côté, il y a des mandataires qui n'ont d'existence politique que celle que la France leur a donnée, qui n'agissent et ne votent qu'en vertu d'une délégation antérieure du suf« frage universel, le vrai et le seul souverain. Eh bien! je vous le demande, lorsque ceux<*ci veulent diminuer^ amoindrir la souveraineté de ceux-^là, de quel côté est l'usurpation, de quel côté est l'entêtement^ de quel côté est l'attentat, de quel côté est la tentative révolutionnaire ? (C'est cela I — > Très«bien I •«- Applaudissements.)

Voilii la vérité, messieurs , sur la situation ; et cette vérité ^ toute la France l'aperçoit aujourd'hui. Ne nous lassons donc pas de le répéter, puisque tout le démontre : la démocratie est avant tout) aujourd'hui, un parti d'ordre et de gouvernement. Ce qu'elle poursuit sans relâche , à travers les revendications successives, c'est la stabilité, c'est la constitution du gouver^* nement véritablement définitif , et non pas de ces gouverne* ments qui , sous prétexte de garantir , d'assurer l'ordre ea perpétuant le pouvoir entre les mains d'une même ihmille, ont été impuissants à faire autre chose qu'à pousser la France, tous les quinze ans, commeparune sorte de bail contracté avec le malheur et les catastrophes, soit dans les crises des révolu*» tions^ soit dans les abîmes de la honte 1 (Mouvement. *^ Mar^ ques unanimes d'adhésion.) La France républicaine veut prévenir le retour de ces révolutions périodiques , tf le veut ue

unir avec ces mouvements passionnés trop souvent rendus nécessaires par les fautes d'un despotisme aveugle et malsain ; en unir avec les crises violentes qui, entendez-le bien, ne coûtent véritablement qu'au peuple, car c'est lui , en définitive , lui seul , qui les paye de son sang , de ses chômages et ^ plus tard, de sa proscription. N'est-ce pas le peuple , en effet, qui est d'abord la victime sanglante des révolutions dans la rue, et qui plus tard encore devient le transporté des pontons ? (Ouil Très-bien ! — Vifs applaudissements. — Cris répétés de : Vive Gambetta 1) C'est donc le peuple qui est le plus intéressé à ce qu'il n'y ail plus de révolutions, puisque c'est avec sa substance qu'on les fait, et qu'il en paye toutes les conséquences. Il ne faut plus à aucun prix de ces révolutions stériles et violentes qui surgissent tout à coup comme des forces spontanées et incoercibles, qui jaillissent du sol, hâtives et prématurées , non préparées, non étudiées , sans personnel, sans réformes prêtes, sans garanties ni pour les droits, ni pour les intérêts. Quel est le fruit ordinaire de ces tentatives désespérées ? Elles amènent inévitablement ces sauvages et éhontées réactions où le pays laisse sa bonne renommée, sa dignité morale en même temps que sa fortune. (Salve d'applaudissements.) Aussi bien , messieurs, ne faut-il plus dans ce pays qu'on dise que le parti républicain est révolutionnaire, dansle mauvais sens de ce mot dont on a tant abusé; le parti républicain a une tradition à laquelle il entend demeurer fidèle , puisque c'est à la fois son honneur et sa force; cette tradition , c'est la Révolution française! Oui, messieurs, nous sommes les héritiers et les continuateurs de la Révolution française, mais c'est tout autre chose que d*être des révolutionnaires de profession.

La Révolution française , c'est purement et simplement la loi nouvelle parmi les hommes. Les efforts des siècles sont venus aboutir à la Révolution française, pour produire parmi les nations des bienfaits plus grands que Taffranchissement d'une Église, comme a fait la Réforme du xvi® siècle. La Révolution française, c'est l'affranchissement de toutes les créatures vivantes, non-seulement comme individus, mais comme

membres d'une société collective. De telle sorte, messieurs^ que, pour ceux qui poursuivent l'établissement de la justice^ il n'y a rien en dessus ni en dehors de la Révolution française. Elle reste pour nous le dernier mot des conquêtes de l'esprit politique. Aussi, que voyons nous depuis soixante-quinze ans? Nous voyons Tesprit du passé s'épuiser à faire des révolutions contre la Révolution française pour lui barrer le chemin et la faire rétrograder.

Aujourd'hui que nous sommes en possession de la forme de notre gouvernement , qu'il ne suflSrait pas à coup sûr d'avoir proclamée pour avoir résolu tous les problèmes politiques et sociaux qui nous intéressent, mais sans laquelle on ne peut les résoudre, — aujourd'hui que nous sommes en possession de la forme républicaine qui n'est pas une solution , mais un moyen, c'est avec cet outil, avec cet instrument supérieur à tous ceux qui ont été employés jusqu'à présent, que nous devons chercher à faire passer , dans la législature et dans les mœurs, des idées et des doctrines depuis longtemps exprimées et, premièrement, cette grande et juste idée de l'égalité civile et politique. (Mouvement d'adhésion.) Je n'ai pas dit, remarquez-le bien, une égalité niveleuse, jalouse, ambitieuse et chi* mérique ; j'ai voulu parler de cette égalité civile et politique qui nous a été promise il y a quatre -vingts ans , qui a été ins* crite au frontispice de nos constitutions comme sur le fronton de nos édifices publics, et qui paraît un décor de théâtre, mais que jamais on n'a fait réellement entrer dans nos usages lii dans nos lois. (C'est cela ! — Très-bien ! — Bravos prolon gés.)

C'est cette œuvre que le pays poursuit avec une persévérance et dans des conditions de succès plus ou moins propices depuis que le problème est posé. Et si, en ce moment, vous le voyez calme, réfléchi, attentif, c'est qu'il a la certitude qu'en lui laissant le suffrage universel, qu'en lui laissant la République nonseulement comme gouvernement, mais aussi comme moyen de gouvernement, il arrivera fatalement, par la force des choses, à reprendre et à continuer pacifiquement l'œuvre interrompue

de la Révolution française. C'est dans ce but, messieurs , qu'il demande d'abord à se débarrasser d'une Assemblée qui n'exprime nullement les aspirations de la France, où l'on ne trouve même plus de véritables partis politiques bien disciplinés et bien groupés ; d'une Assemblée enfin qui ne représente plus qu'elle-même, et, je l'ai dit et je le répète, ce n'est véritablement pas assez. (Rires. — Très*bien I très-bien!)

Il a été procédé, dans les quatre cinquièmes du territoire de la France, par suite de renouvellements successifs, à plus de 170 élections de députés depuis la nomination de l'Assemblée de Versailles. On a interrogé des populations d'origine, de mœurs, de tendances les plus différentes, et elles ont toujours répondu de la même manière, elles ont toujours suivi le même programme, élu les mêmes hommes ; car, on a raison de le dire, messieurs, le parti républicain est le parti impersonnel par excellence, et, soit qu'on les trouve à la tête, soit qu'on les tire du milieu de notre parti, les hommes qui le composent se ressemblent,, parce qu'ils partagent les mêmes idées, professent les mêmes principes, tiennent le même langage, et qu'ils ont les mêmes mœurs en servant sous le même drapeau. (Très-bien ! — * Applaudissements.)

La France ayant ainsi affirmé, sur tous les points de son territoire, la même polititique, on devrait penser que ces mandataires de la première heure, investis par elle^ dans des jours cruels et néfastes, de son autorité, vont^ entendre sa voix, se ranger à son avis, comprendre <^'on ne doit pas, qu'on ne peut pas lutter contre Topinion se manifestant avec tant d'unanimité et d'énergie, que c'est folie de se mettre en révolte contre le sentiment public quand on n'est pas téméraire, quand on veut Tordre, puisqu'on crie si haut qu'on veut Tordre. (Rires.) L'ordre, messieurs, l'ordre vrai et durable, où devrait*on le chercher ailleurs que dans un accord sincère^ dans une harmonie parfaite entre la volonté nationale nettement exprimée et ceux qui ont reçu la délégation de cette même volonté ? Ne devrait-on pas comprendre, en effets que, pour fonder Tordre véritable, la première conditioa est que la

volonté du pays soit suivie, respectée et exécutée par les fonctionaires et par les hommes de TÉtat placés à la tête de la nation ? Si cette condition n'est pas réalisée, ce ne sera que du désordre. Les pouvoirs publics seront en lutte contre la nation.

C'est là, messieurs, ce que j'appelle Tanarchie. (Ouil ouil — Marques d'assentiment.)

Je disais tout à l'heure que, dans tous les départements où les élections viennent d'avoir lieu, le pays s'est toujours prononcé dans le même sens. Quand je dis tous, c'est une erreur. Il y a eu deux départements qui ont rompu cette bienfaisante unité et empêché notre triomphe d'être complet. De ces deux départements, l'un est à vos portes : c'est le Morbihan ; l'autre, c'est la Charenle-Inférieure, et Nantes, qui se trouve entre ces deux départements, me semble être un pays excellent pour y parler de ce double échec.

Pourquoi avons-nous succombé dans le Morbihan? Et tout d*abord, je reconnais que de pareilles défaites sont pleines de promesses lorsque, dans la lutte, on s'est touché de si près. Dans de telles conditions d'insuccès, on peut croire qu'avec du zèle et de l'énergie on obtiendra prochainement la majorité. Cependant il faut rechercher pourquoi nous avons échoué à deux reprises successives dans le Morbihan, lorsque nous avions pour candidat un homme aussi justement estimé que l'honorable M. Beauvais, et dont l'influence est établie dans son pays. A quoi donc attribuer cette défaite ? Eh bien I je le dis sans détours, il faut l'attribuer à cette circonstance que, dans ce pays du Morbihan, nous avons rencontré d evant nous le grand obstacle, l'influence cléricale. (Ouil — Bravos.)

Ahl que l'Église se consacre à ce qu'elle appelle ses devoirs, qu'elle reste dans ses temples, qu'elle s'y livre à une propagande purement religieuse, qu'elle ne cherche qu'a dirigef des consciences dans le domaine surnaturel où elle se meut* je n'ai rien à objecter. Mais qu'elle devienne un parti politique, qu'elle se transforme en une faction qu'on trouve à chaque pas dans la vie civile, qui descend constamment dans l'arène

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électorale ayant avec elle et pour elle les fonctionnaires qu'elle pousse, qu'elle presse, qu'elle renverse ou qu'elle élève à son gré, voilà, messieurs, ce que je ne comprends pas, et c'est cependant ce qu'elle fait aujourd hui ; elle se sert aujourd'hui des fonctionnaires comme elle se servait autrefois du bras séculier.

Dans l'ancien temps, l'Église disait : Ce n'est pas moi qui verse le sang. Trop souvent, hélas I on l'a versé pour elle et dans ses intérêts. Aujourd'hui elle dit encore : Ce n'est pas moi qui m'ingère dans la politique; les affaires temporelles ne sont pas de mon domaine. Et cependant partout on y sent sa présence, elle s'en occupe et la dirige à son gré, mais par procuration. (Oui! — Très-bien! — Applaudissements prolongés.)

Messieurs, il est de notre devoir de dénoncer cette intervention occulte, lout à fait contraire à une saine politique. En effet, il n'est pas bon, il n'est pas sage, il n^est pas proQtable, même aux intérêts religieux qu'on veut défendre, de transformer l'Église en un parti de combat dans l'État; il n'est avantageux pour personne, ni pour le gouvernement, ni pour la société, ni même pour les fidèles pieux et sincères, intelligents et avisés d'une Église^ qu'il y ait une faction là où il ne devrait y avoir qu'une association religieuse. (Très-bien! — Applaudissements.) Cette action souterraine, intolérante, abusive, tyrannique du clergé, où s*exerce-t-elle principalement et sur quel terrain triomphe-t-elle? Vous le savez et vous m'avez déjà répondu. Il faut bien dire d'ailleurs que ces triomphes de l'esprit clérical deviennent de plus en plus rares. Vous avez assisté à des démonstrations où l'on sentait plutôt le besoin de réchauffer un zèle qui s'éteint que l'ardeur d'une foi bien sincère. (Hilarité.) Malgré ces pèlerinages et ces miracles presque journaliers et que l'on annonce (nouvelle hilarité), le clergé n'en voit pas moins décroître de plus en plus son influence électorale^ et nous savons qu'il ne lutte plus guère avec avantage que dans les localités où il n'y a point d'écoles, point de presse et point d'esprit public; que

dans les contrées où Ton n*a i3as pris l'habitude de juger, d'examiner les choses de la politique, que là enfin — car l'Église fait flèche de tout bois et se sert de tous les moyens— où il y a prédominance, dans la langue^ du patois sur le français, et où les idées générales ont plus de peine à pénétrer. (Marques générales d'approbation.)

C'est en effet dans les contrées du pays couvertes de la tache noire de l'ignorance que l'esprit clérical travaille et triomphe, et notre devoir se trouve ainsi tout naturellement tracé. Il faut, messieurs, maintenir énergiqueraent cette première revendication du parti républicain, qui réclame l'enseignement partout. Oui, il faut partout installer le maître d'école, mais un certain maître d'école, un maître d'école sans costume romain, un maître d'école français, parlant la langue des citoyens français, et non pas un maître d'école parlant une langue dont le véritable vocabulaire, le véritable dictionnaire est encore au Vatican (Très-bien! très-bien ! — Salve d'applaudissements), un maître d'école véritablementdévoué aux idées de la société moderne, et non pas une sorte de prédicant ennemi de cette société et croyant faire œuvre pie toutes les fois qu'il l'attaque, qu'il l'ébranlé, qu'il la décrie, qu'il la dénonce à la suspicion des faibles et des ignorants. Tenons-nous donc fermement attachés à la partie de notre programme relative à Tinstruclion gratuite, obligatoire et laïque, si nous voulons faire disparaître cette tache électorale. C'est là qu'est notre devoir; mais ce devoir, nous ne pourrons le remplir dans toute son étendue que lorsque nous aurons une Assemblée véritablement résolue à entreprendre celte tâche difficile et à prêter sur ce point son concours à tous les bons citoyens. Jusque-là, mes amis, ayons patience, puisque nous n'avons rien à attendre de l'État; mais ne cessons pas d'agir dans le domaine de l'action personnelle et quotidienne. Il vous appartient individuellement de franchir les limites de votre territoire pour vous créer dos relations dans le département voisin et pour y faire la propagande de vos idées, il ne faut pas rester cantonnés chez vous ; il faut aller dans le pays voisin pour y porter à votre tour la

bonne nouvelle, car, nous aussi, nous avons la bonne nouvelle il apprendre aux ignorants, aux déshérités qui gémissent encore sous le joug fie l'ignorance et de la peur. Ce joug funeste, ils eu sentent bien le poids si lourd, mais ils ne peuvent ni le soulever ni le secouer, parce qu'ils ne se sentent éclairés ni appuyés par personne : c'est ainsi qu'ils se résignent à le porter et qu'ils traînent et finissent leur vie toujours courbés sur le sillon, sans jamais lever les yeux vers la lumière. (Mouvement. — Applaudissements.)

Ce devoir de propagande appartient aux hommes qui m'écoutent; c'est à eux d'aller dans les campagnes : ils y feront vraiment l'œuvre pie par excellence, celle qui consiste à émanciper un homme. Cela, messieurs, c'est aussi une religion, qui pourrait bien être la véritable. Cette religion s'applique à prendre un homme ignorant, rempli de préjugés, défiant, soupçonneux, égoïste, et, rien que par la persuasion, par la douceur, par la pénétration, elle s'applique à l'amener à soi, à l'élever, à lui faire comprendre ce qu'il y a de beau, ce qu'il y a de grand dans l'homme, et surtout dans ses rapports avec ses semblables au triple point de vue de la famille, de laVité et de la patrie ; dans cet échange de pensées, de sentiments et de services mutuels qui est comme la véritable consécration du sentiment de dignité que l'homme doit inspirer à l'homme, et qui est le véritable fondement' de la justice. (Mouvement. — Applaudissements prolongés.)

Examinons maintenant ce qui s'est passé dans l'autre département où nous avons échoué. Ah ! il y a des gens qui mieux que nous sont à même de connaître et d'apprécier les raisons de l'insuccès du candidat républicain modéré qui s'est présenté dans le département de la Charente- Inférieure. C'est un fort honnête et fort galant-homme, digne entre tous, qui a donné des gagés au parti républicain dans le passé, et parfaitement apprécié par ses compatriotes. Il avait à lutter avec un concurrent qui avait exercé dans le département sa profession de... préfet à poigne. (Hilarité prolongée.)

Dans ce pays quMl avait administré, il avait laissé des sou-

venirs, c'est certain (nouvelle hilarité); mais il avait surtout laissé d^anciens subordonnés, d'anciens collaborateurs de cette politique électorale de Vactivité dévorante qui, lors du plébiscite, nous a causé un mal cruel dont nous nous souvenons encore, puisque c'est ce fatal plébiscite qui nous a perdus! (Oui î — Mouvement.) Tel était l'adversaire opposé à la démocratie républicaine par la coalition de tous les conservateurs. Pour en parler en passant, cette coalition édifiante est une sorte d'association à responsabilité illimitée entre les re* présentants des trois dynasties différentes qui se disputent la lâche de faire le bonheur de la France. (Hilarité générale. — Applaudissements.) Dans cette coalition on trouve de tout : des légitimistes, des orléanistes, des cléricaux, car pour ceux-ci tout est bon, pourvu que la sacristie règne et gouverne. (Trèsbien ! — C'est cela I — Bravos.) On y trouve aussi des bonapartistes, et ce sont môme ceux-là qui sont les gens d'affaires de la société conservatrice ; ce sont eux aussi qtii se présentent lorsqu'il s'agit de faire quelque coup dififtcile. (Hilarité. — Applaudissements prolongés.) Tout ce bel ensemble s'appelle le parti conservateur... (Nouvelle hilarité.) Les bonapartistes, dans ce parti, portent, non pas le drapeau, car on n'est pas d'accord sur cet insigne, mais le guidon. Le guidon conservateur fut remis cette fois aux mains de l'ancien préfet impérial, de M. Boffinton, pour le nommer, — car je ne sais pas pourquoi on ne causerait pas politique dans une réunion d'amis, comme on peut le faire dans les journaux de toutes nuances, comme on le fait dans TAssemblée ; il n'y a pas là de secret, il n'y a pas là de mystère, et nous avons le droit, en respectant les personnes, de promener notre investigation, de faire porter notre examen sur tout ce qui intéresse les affaires du pays. (Très-bien ! — Approbation générale.) La lutte s'engage. Que va-t-il se passer?

Messieurs, s'il ne s'agissait que du triomphe de M. Bofiinton, à quelques milliers de voix de majorité, je ne vous entretiendrais pas de cette élection ; mais nous allons y trouver, en y regardant de près, un grief des plus sérieux contre le gou-

vernement tout entier, contre l'Assemblée aussi bien que contre le pouvoir exécutif lui-même. Je ne le dis pas sans re« grets; mais je dois le dire.

La facilité relative avec laquelle le candidat légitimiste* orléanisto-cléricalo-bonaparto-conservateur (hilarité prolongée) a passé tient surtout à Tappui qu'il a rencontré dans les sympathies actives des fonctionnaires du département de la Charente-Inférieure. En effet, comme je vous l'ai dit^ le candidat a retrouvé là, sauf le préfet qui tenait sa place, l'administration qu'il y avait connue autrefois, et sur le dévouenoent de laquelle il pouvait compter. Mais, dira-t-on, et le 4 Septembre? n'est-ce donc rien? Il ne s'est pas produit un certain fait à cette date? L'objection est juste, messieurs; mais voici ce qui est arrivé : Le 4 septembre, un très-grand nombre de fonctionnaires du département avaiebt été remerciés ; mais la réaction est revenue, la République sans républicains a fleuri, et, grâce à cette floraison, on a ramené les anciens fonctionnaires de divers ordres ; on les a réinstallés dans les mêmes places qu'ils occupaient, aux yeux des mêmes populations, comme si l'on voulait bien établir qu'il ne s'était rien passé le 4 septembre. Et aujourd'hui, dans ce département dont la députation compte au moins un ministre, — un des plus éminents et des plus importants, — et d'autres membres assez sympathiques au pouvoir, il arrive que ce ministre, qui a charge de veiller sur le personnel des fonctionnaires, et que les amis du pouvoir tombent en minorité devant M. Boffinton, parce qu'on lui a restitué ses anciens collaborateurs. Voilà le fruit de la République sans républicains^ voilà à quoi on est exposé quand on s'entoure de fonctionnaires hostiles au gouvernement que l'on sert, de fonctionnaires qui se réclament de tous les régimes, qui se tiennent en réserve pour toutes les restaurations, qui ont toute espèce de professions de foi prêtes, sauf une profession de foi républicaine, à moins que, par un coup vraiment miraculeux, un beau jour la République ne devienne tellement définitive, qu'ils puissent» sans compromettre leur avenir, se déclarer convertis pour le reste

de leur vie. (Hilarité générale. —Applaudissements répétés.) Toutes ces choses, messieurs, quoique nous les disions d'une façon peut-êlre plaisante, sont graves, très-graves même^ parce qu'elles prouvent que le pouvoir» malgré ses déclarations sincèrement et loyalement républicaines, n'a pas encore puisé en lui-même une conscience suffisante de sa force et de son prestige^ une idée assez haute de sa'mission, de son rôle, de ses devoirs politiques et sociaux pour gouverner la France avec des fonctionnaires véritablement animés de l'esprit républicain. Messieurs, cette contradiction choquante entre les déclarations du gouvernement et le caractère, les pratiques, les discours et la conduite de ses fonctionnaires, est un véritable danger politique. Elle justifie comment il se fait que la France se lasse et s'irrite. La France se dit en effet : Quand donc cette situation cessera-t-elle ? Quand, donc en finirez-vous avec cette politique de rébus impossible à suivre et à deviner, avec cette charade en action, où le chef de l'État se dit républicain et où les fonctionnaires déclarent qu'il ne faut pas leur parler de la République, cet état précaire, provisoire dont, ajoutent-ils^ on nous débarrassera avant peu? Gomment voulez-vous qu'un pays puisse s'accommoder d'un tel système de gouvernement? Comment voulez-vous que le jour où il trouve l'occasion de manifester sa pensée, il ne le fasse pas dans les termes les plus explicites, dans les termes les plus fiers, les moins équivoques, les plus fermes et les plus accentués?

Et puis, quand un pouvoir reçoit de semblables avertissements, on dit qu'il hésite, on dit qu'il ne veut pas tenir compte des manifestations de l'opitiion publique. Messieurs, je ne le crois pas, je ne veux pas, je ne peux pas le croire; je ne le croirai que lorsque je l'aurai vu, et alors je dirai tout haut à mon pays ce qu'il faut en penser. (TrèwS-bien ! — Applaudissements.)

Cette question du choix des fonctionnaires est maintenant la vraie, la grave question, parce que c'est là que se trouve pour les populations le signe visible de la sincérité républi-

caine; elle est pour les populations la preuve visible qu'elles attendent, à savoir qu'on est véritablement entré dans Fordre républicain. En effet, les populations ne peuvent pas comprendre qu'on soit, qu'on vive en République lorsqu'elles n'ont sous les yeux, chargés de la direction à donner, que des fonctionnaires notoirement convaincus d'avoir été toujours les plus cruels adversaires de la République et des républicains. La France, ce pays qui est un pays de logique, de loyauté, de sincérité, ne peut pas supporter plus longtemps qu'on lai présente l'étiquette sans la chose, et la signification des dernières élections n'a pas d'autre valeur, d'autre portée. La France, par ces élections, a réclamé que sous l'étiquette on mit enfin la chose. Le suffrage universel n'a point exprimé d'autre vœu : République d'abord avec l'intégrité du suffrage universel ; République ensuite avec des institutions démocratiques. (Oui ! oui ! Très-bien ! — Bravos.)

Et maintenant, le sens des élections étant ainsi connu, apprécié, examiné, criblé par tous les partis, par tous les journaux, dans toutes les conversations, est-il nécessaire de faire justice de cette campagne de la panique qui a été organisée, préparée; de cette terreur qui est sortie tout entière des écrltoires des scribes stipendiés de la réaction ? Est-il nécessaire, devant des Français, devant des hommes intelligents, devant des gens de travail, de loyauté et d'honneur, qui examinent sincèrement les choses, de leur dire qu'on ne les mène ni au pillage, ni au pétrole, ni à l'incendie? (Rires.) Ce serait vous faire injure que de faire devant vous de pareilles protestations, et je vous demande pardon d'avoir fait allusion en passant à de semblables billevesées, bonnes tout au plus pour des enfants. (Très-bien ! — Marques unanimes d'assentiment.) Messieurs, ce qui inquiète la France, ce qui inspire des craintes aux hommes d'affaires, ce ne sont pas les dernières manifestations du suffrage universel, ce sont les desseins hautement avoués de la réaction, ce sont les projets que l'on prête à certains factieux, ce sont les doutes qu'inspirent certains hommes, dont on cherche à pénétrer les intentions. Voilà

pourquoi aujourd'hui, dans les comptoirs du négociant, ne règne pas la confiance la plus entière, pourquoi Ton compte et recompte les délais d'échéance ; pourquoi l'on mesure strictement ses dépenses personnelles, pourquoi les grosses commandes sont ajournées, pourquoi la demande se ralentit, pourquoi enfin la production est stagnante. On se dit : Oui, nous avons la République, mais elle est aux mains de conspi^ rateurs qui révent de la renverser, pour ramener la monarchie. Je ne parle pas, bien entendu, du pouvoir, du gouvernement ; je ne doute pas, je vous le répète, de sa sincérité républicaine, vous savez bien de qui je parle?... (Oui! oui!) Je parle de ceux qui ont juré une haine à mort à la République, de ceux dont les espérances seront ruinées par l'établissement véritable et définitif de la République et qui, par dépit, par entraînement, peuvent se trouver portés à un certain moment à prendre des résolutions désespérées et violentes, lesquelles, sans réussir, jetteraient dans la société le trouble, le désordre et la ruine. (C'est cela ! — Bravo ! — Applaudissements.)

Voilà ce qui inquiète les hommes réfléchis, les observateurs politiques et les hommes d'afl*aires. Et voilà ce qui explique pourquoi vous voyez ce pays se tourner vers le pouvoir et lui dire : Mais n'hésitez donc pas I ne voyez-vous pas dans quel abîme on va jeter la France ; nous, républicains, nous allons vers vous, venez avec nous; établissons des lois sages, respectées, avec une administration pacifique, mais véritablement loyale, et non pas avec une administration corrompue et dans laquelle se trouvent trop de représentants de ces régimes antérieurs et que la France a définitivement répudiés. Pourquoi doutez-vous du pays? Ce suffrage universel, dont les décisions répétées et- imposantes semblent vous effrayer, qu'a-t-il voulu dire, qu'a-t-il rappelé? Il a rappelé, il réclame le Message du 13 novembre. C'est ce Message, votre plus grand titre de gloire, votre œuvre la plus haute, celle qui vous met dans l'histoire à la tête de vos contemporains, c'est ce Message que vous avez eu tort de laisser protester ; c'est ce

Message, acclamé par TEurope et la France, que le suffrage universel a voulu ratifier; c'est votre pouvoir que les électeurs ont eu l'intention de soutenir de leurs votes en envoyant à l'Assemblée des républicains sincères et dévoués. (Oui ! oui ! de toutes parts. — Salves d'applaudissements. — Cris répétés de : Vive la République ! — Vive Gambetta !)

Eh bien ! messieurs, je dirai encore une fois, avec toute l'énergie dont je suis capable, je ne peux pas croire, je ne veux pas croire, quels que soient les hommes ondoyants et divers qui entourent la personne respectée du chef de l'État, quels que soient les conseils perfides qu'on lui donne, les prétentions absurdes ou dangereuses dont on peut l'entretenir; quelles que soient les combinaisons parlementaires ou autres dont on veuille l'effrayer, il ne me paraît pas, dis- je, en présence d'un verdict aussi éclatant, aussi solennel que celui qui a été rendu par la France, que le sens pratique si exercé de l'homme éminent qui préside à la République, que sa grande expérience aux heures de crise puissent lui faire défaut en un tel moment. 11 est impossible — du moins je le crois — qu'il ne tourne pas la barre vars le point où la France veut marcher, c'est-à-dire vers la République définitive. (Explosion d'applaudissements. — Cris prolongés de : Vive la République 1 Vive Gambetta !)

Il n'en sera pas ainsi ; mais si ce malheur devait arriver, il ne faudrait, mes chers concitoyens, ni vous alarmer ni vous abattre ; il faudrait, au contraire, redoubler d'énergie, vous serrer les uns à côté des autres, abjurer toute espèce d'esprit d'amour-propre, de querelles de personnes et présenter compactes, unis, invinciblement liés les uns aux autres, tous les membres du parti républicain faisant face à l'ennemi. (Mouvement.)

Oui ! si le malheur voulait que le chef de l'État, par défaillance, par complaisance, ou ne tenant pas un compte suffisant de l'opinion, se laissât glisser du côté de nos ennemis et que, de près ou de loin, il prêtât la complicité de son patronage à des prétentions insensées, je dirai plus, criminelles, il ne fau-

drait pas désespérer, car, si éminent que soit un homme, quelque place considérable qu'il tienne parmi ses concitoyens, un peuple ne périt pas si un homme vient à lui manquer. (Très-bien ! très -bien 1 — Salve d'applaudissements.)

Il conviendrait alors d'apporter dans le^ luttes politiques un esprit de cohésion, un sentiment de discipline, un sang-froid et une fermeté dont nous avons déjà donné bien des exemples depuis deux ans ; mais l'heure approche où peut-être vos chefs devront-ils exiger de vous de nouvelles preuves plus répétées et plus continues. Citoyens, la session qui va s'ouvrir sera grave et redoutable ; notre adversaire est dans la situation du matelot qui sent son navire couler et qui préfère se faire sauter plutôt que de se rendre. Ne laissons pénétrer dans nos âmes aucun mouvement d'impatience et observons froidement notre ennemi. Attendons-le, fermes et silencieux, ne nous laissons désunir par rien, subissons même tous les défis sans y répondre. (Mouvement.) Et pourquoi ? Il y a, ne l'oublions pas, un parti qui éprouve toujours le besoin de rétablir Tordre et de sauver la société. (Hilarité. — Applaudissements.) Nous sommes payés pour connaître les hommes de ce parti, nous nous souvenons de leurs actes et nous nous rappelons ce qu'est Tordre qu'ils procurent. Nous savons de quoi est fait ce parti et par quoi il est suivi ; aussi ne lui donnons jamais ni le prétexte ni l'occasion de sauver Tordre. (Trèsbien I très-bien I — Applaudissements répétés.)

Aussi, messieurs, nous iious replierons sur nous-mêmes, nous combattrons nos adversaires légalement et nous vous dénoncerons, à vous, les membres du suffrage universel, c'est-à-dire les vrais souverains du pays, nous vous dénoncerons leurs pièges, leurs combinaisons et leurs calculs, et, quand nous aurons dévoilé toute leur misérable stratégie, jeté la lumière dans leurs conspirations ténébreuses, quand la France verra clair dans leurs intrigues, nous attendrons les entreprises de ces messieurs et on en fera justice. (Bravos et applaudissements prolongés. — Très-bien ! — Très-bien I)

Telle est, messieurs, — et permettez-moi de iinir sur cette

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parole, ^ la ligne de conduite qu'il faut adopter et suivre : discipline, concorde, expectative. Jusqu'ici les fautes de nos adversaires nous ont prpfité. On a pu voir en France^ jour par jour, de quel côté était le fanatisme, de quel côté Tesprit d'agitation et de désordre. Ils n'ont pas fait une démarche, allant quêter un roi au dehors, faisant des programmes de restauration, traitant la question du drapeau^ proposant des commissions executives, ébranlant le pouvoir du chef de l'État, troublant, par leurs propositions inconsidérées^ Tœuvre patriotique et nationale qu'il avait entreprise, et qu'il a si heureusement menée à bonne un, la libération du territoire ; (C'est vrai 1 C'est vrai !) pas une seule de ces fautes : agitations cléricales, pétitions en faveur du pouvoir temporel, demande de répression contre ce qui ressemblait, de près ou de loin, à l'exercice de la libre pensée, pas une seule de ces fautes, grâce à l'attitude du parti républicain, n'a manqué de s'étaler aux yeux du pays, pleine, entière et éclatante : et c'est précisément par la comparaison respective de la conduite du parti républicain et de celle des partis hostiles que la France, en pleine liberté de jugement, a choisi et s'est prononcée pour la démocratie républicaine. (Marques générales d'assentiment. — Applaudissements.)

Persévérons donc dans cette conduite ; redoublons d'atten^* tion, de prudence, de sagesse ; sachons enfin nous préparer partout à toutes les éventualités, à tous les périls. 11 faut que les hommes qui veulent jouer un rôle dans la démocratie, que les hommes jeunes surtout se mettent au travail et échangent entre eux le fruit de leurs études ; que le personnel républicain qui a apparu depuis trois ans dans notre pays, qui a envahi tous les postes électifs, se fortifie et grandisse, aQo qu'après avoir donné des exemples de son sage esprit d'ordre, il donne maintenant des gages de sa compétence, de sa capa-* cité, de ses aptitudes. Alors vous ne serez plus un parti mili-* tant, vous serez la nation entière capable de se gouverner elle-même. £t qui pourra lutter longtemps contre la volonté^ de la France ? Personne. Mais, messieurs, il y a une condition

A Nantes. 367

indispensable, et sur laquelle je ne saurais trop insister, il faut nous abstenir partout de toute espèce de désordre matériel, de toute agitation vaine et inutile. Quiconque, ayant le suffrage universel, se porterait soit à une violence, soit à une excentricité, serait un criminel et un criminel d'État, car il compromettrait la chose même qui doit refaire l'État, régénérer la France et la remettre, au dedans comme au dehors, à sa vraie place; il compromettrait la République. (Applaudissements prolongés. — Marques unanimes d'assentiment.)

Donc, pour nous résumer, ayant conûance dans la sagesse déjà éprouvée et dans l'accord unanime du parti républicain, sur toute la surface du pays, messieurs, nous ne cesserons pas de réclamer la dissolution parce qu'elle est la préface nécessaire de l'organisation de la République ; ensuite nous dénierons aux royalistes, nommés dans l'effarement de la peur je droit d'organiser cette République, car que serait une République organisée par des monarchistes ?

Citoyens, je le disais à Grenoble et je le répète à Nantes, ce serait une ignoble comédie ! (Explosion d'applaudissements. — Cris répétés de: Vive la République ! Vive Gambellal)

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