‹ Discours politiques de m. Gambetta: Deux lettres à un conseiller généralChapitre 36 sur 45 · SUR LES NOUVELLES COUCHES SOCIALES · texte numérisé non relu

SUR LES NOUVELLES COUCHES SOCIALES

ches sociales, c'est-à-dire de celles qui ont été créées par la Révolution française, favorisées dans leur développement par l'application des idées, des théories et des lois de la Révolution française, et qui ont pris peu à peu, obscurément d'abord, d'une façon plus sensible, plus claire, plus intelligente par la suite, conscience et possession d'elles-mêmes à Taide du suffrage universel, j'affirme que je ne faisais que décrire un phénomène politique et social qui s'accomplit en France dans les couches profondes de la société. (Assentiment à gauche.)

Messieurs, je pense, et je regarde cette opinion comme incontestable, qu'à côté et au-dessus de ce monde nouveau, de ce monde qui est heureusement arrivé non-seulement au travail, à la propriété, mais à la capacité politique, il y a un autre monde parfaitement respectable, sans doute; investi d'une grande tradition; ayant joué un rôle considérable dans la formation première de la nationalité française, mais qui, plus pénétré de certaines idées sur le gouvernement non-seulement de ses propres intérêts et, si vous le voulez, des intérêts généraux de la société, et même sur la direction et la conduite de ces classes prétendues inférieures, mineures et incompétentes, garde, à travers toutes nos vicissitudes révolutionnaires, une façon particulière de comprendre la politique, les devoirs et les relations de l'État vis-à-vis des simples citoyens.

Je pense encore, messieurs, qu'il y a là un monde qui linit, mais un monde dont il faut tenir le plus grand compte dans la balance des forces politiques, car il a conservé, à travers nos révolutions successives, sinon des privilèges, au moins une suprématie pour laquelle il lutte, une prépondérance qu'il ne veut pas se laisser arracher. Et je ne lui en fais pas un reproche, remarquez-le bien. Je ne m'étonne pas de cette lutte, et je ne suis pas éloigné de trouver qu'elle peut être expliquée et justifiée. Mais, messieurs, il n'en reste pas moins certain que, plus on étudie la société qui est sortie du droit de suffrage individuel et universel, et plus on s'aperçoit qu'il y a aujourd'hui comme deux Frances : une France de la Révolution française et une France. .. (Réclamations à droite.)

384 DISCOURS A l'assembléb

Plusieurs membres à droite. — Il n'y a qu'une France 1

M. DE Marcèrb. — Deux Frances, c'est inexact I

M. Gambbtta. — N'abusez pas d'un mot dont vous saisissez parfaitement le sens. Je veux dire qu^il y a dans la société française deux courants, deux tendances, qui sont représentés par des hommes, par des passions, par des intérêts rivaux, antagonistes. . . (Non ! non ! sur plusieurs bancs.)

Pardon, messieurs, vous répondrez...

M. Cézanne. — Nous sommes tous Français et égaux ; il y a des whigs et des torys, il n'y a pas deux Frances.

M. Gambetta. — Messieurs, il m'est absolument impossible de répondre aux interruptions.

Quelques membres à droite, — 11 n'y en a j)as.

M. Gambetta. — Si, il y en a : l'honorable M. de Cézanne m'interrompt pour me dire : « Il n'y a pas deux Frances ; il y a des whigs et des torys ; » il y a donc, et je suis bien obligé de les signaler, deux tendances ! (Réclamation.)

C'est une interruption ! Vous ne l'avez pas entendue, mais moi qui l'ai entendue el qui tiens compte de l'opinion de mon honorable collègue, je suis bien obligé de m'y arrêter.

Messieurs, veuillez considérer que vous avez demandé l'ex plication de ma pensée, je vous la donne, non -seulement parce ce que je vous la dois comme Assemblée politique, mais pour faire justice d'une série d'accusations injustes, à mon sens, de critiques et de réclamations hostiles qu'on a cherché h exploiter contre moi, contre le parti que je sers, en faisant de ce mot • nouvelles couches sociales» un drapeau de désordre, un brandon de discorde. C'est contre celte interprétation injuste que je proteste.

Ce que je veux établir, c'est que je n'ai fait absolument que prendre acte de ce qui se passe dans ce pays ci, depuis que nous avons le suffrage universel. Le suffrage universel, en effet, a eu pour principal résultat de créer une nouvelle couche sociale et politique, carie propre de tous les régimes électoraux est de créer ou de défendre des classes, ou de les étendre, ou de les restreindre.

SUR LES NOUVELLES COUCflES SOCIALES. 385

Il est certain que dans un pays où, comme sous la Restauration, le cens était restreint, où on était en présence non pas d'une véritable arislocratie, mais d'une oligarchie qui gouvernait l'État, qui cherchait à faire rebrousser chemin à la France, qui voulait remonier le cours des siècles... (Exclamations à droite.) Messieurs, ne protestez pas...

Un membre à droite, — Cela n'en vaut pas la peine.

M. Gambetta. — ...Il est bien certain que la moitié au moins de ceux qui siègent sur les bancs du Centre droit, ou du moins leurs pères, ceux qui renversaient cette Restauration pour installer la monarchie do -1830 (Applaudissements à gauche), croyaient à cet effort pour ramener la France en arrière.

Eh bien, je dis que le système électoral de la Restauration avait fondé un personnel politique, une classe politique particulière qui gouvernait l'État d'après soîj théories, ses intérêts et ses passions de classe politique. (Interruptions à droite.) J'ajoute que la Révolution de 1830, en étendant le système électoral, a élargi le cercle de cette oligarchie, mais qu'elle a constitué, encore à l'état d'oligarchie politique, des classes gouvernantes, dirigeantes, comme vous le dites, monsieur de Kerdrel ; que la France était gouvernée, pour tout dire d'un mot qui résume toute ma pensée, à Paide d'une classe, d'un personnel qui n'était encore à cette époque qu'une mi lorité dans la nation, car ellese composait de 281,000 électeurs sur 30 millions d'habitat) ts.

11 est donc certain que chaque système électoral correspond à un système social, et que toutes les lois qu'un régime électoral fonctionne pendant deux, quatre, dix et quinze ans, il crée, entendez-le bien, à son image, une nouvelle classe sociale et politique. Pourquoi ne voudriez-voiis pas que ce qui s'est passé sous le système oligarchique, avec le cens tout à fait restreint de la Restauration comme avec le cens un peu pins élargi du gouvernement de Juillet, ne se fût pas accompli avec le régime du suffrage univer-el, dont l'établissement sera l'éternel honneur de la Révolution de 1818. (Applaudissements à gauche. — Exclamations sur quelques bancs à droite.)

386 DISCOURS A l'assbmblêb

Une voix à droite. — Et Tempire ?

M. Gambettà, — Vous dites : Et Tempire? Ahl ce mot-là, on peut le relever sans crainte, car ce que je vais répéter ici, je l'ai dit dans une autre enceinte, quand Tempire était debout. Après que la révolution du Si Février a eu doté chaque Français de la capacité politique, comme la Révolution de 89 Tavaitdoté de la capacité sociale, il est venu une Assemblée réactionnaire, aveugle, affolée par des mots comme ceux qu'on fait aujourd'hui résonner aux oreilles de la France. (Interruptions à droite. — Applaudissements à gauche.)

Vous savez très-bien ce que je veux dire, vous savez et tout le monde sait par quel système de panique organisée, de ter^ reur voulue et simulée, on en est arrivé à porter la main sur le suffrage universel ; comment Tempire s'est trouvé tout armé pour mettre à la raison cette oligarchie parlementaire imprudente, et comment il a trouvé, aux yeux des nouvelles couches sodales, paysans et ouvriers, je ne dis pas une excuse, mais un prétexte pour le coup d'État. (Très-bien! très-bien I et applaudissements à gauche.)

Par conséquent, l'interruption: Et l'empire! se retourne contre celui qui Ta faite. Mais ce nW pas un mot oiseux qui a été lancé ; il faut le relever et le méditer, car il peut devenir pour vous tous, messieurs, que l'on accuse de nourrir de coupables desseins contre le suffrage universel (Réclamations à droite), un enseignement dont vous saurez peut-être profiter. (Applaudissements à l'extrême gauche. — Interruptions à droite et au centre.)

M. DE Resskguier. — Qu'en avez -vous fait du suffrage universel quand vous étiez au pouvoir? Vous l'avez confisqué.

M. Dahirel. — Vous l'avez supprimé entièrement.

M. DE Rességuier. — Vous n*avez pas le droit de parler du suffrage universel. Vous l'avez confisqué.

M. LS PRÉSIDENT. — N'interrompez pas ; celte discussion se prolonge déjà depuis trop longtemps»

M. Gambetta. — Je dis donc que le suffrage universel ayant

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