AU CHATEAU DE LA BORDE
se présente comme son défenseur, vous comprendriez le profond respect, l'amour sans bornes, le dévouement sans mesure que doit inspirer cette démocratie française à tous ceux qui ont Thonneur de la servir.
Pour ne parler que de nos récents malheurs, d'autant plus cruels qu'ils étaient immérités, si vous aviez pu voir avec quelle générosité notre nation, surprise et éperdue, donnait, sans compter, ses enfants, ses richesses, ne réclamant en retour que d^être organisée, d'être commandée, d'être unifiée pour faire face à Tennemi, alors vous comprendriez quel sentiment d'humilité personnelle, quel sentiment de circonspection et de réserve je dois garder au fond du cœur, moi qui ai bien vu que, dans ces grandes crises, nul homme ne peut se flatter de gouverner les nations, au sens étroit où les sauveurs de profession entendent ce mot. Dans ces moments terribles, messieurs, on est tout au plus l'interprète des nations ; on les sert; on se dévoue à leur cause ; on cherche, autant que possible, à mettre au net, à traduire la pensée supérieure qui les agite ; mais ne croyez pas qu'il dépende d'un homme si ferme < ment trempé, si résolu, si dévoué qu'il puisse se montrer, de tout faire et de tout accomplir! Ne croyez pas que sa volonté puisse à elle seule faire merveille.
Il n'y a de vrai et d'efficace que l'action de tout un peuple où les citoyens pensent et agissent par eux-mêmes, où ils se concertent entre eux, où ils ne prennent des hommes que comme des serviteurs, que comme des mandataires, sans les laisser jamais empiéter sur les prérogatives souveraines et imprescriptibles de la nation. (Marques d'approbation. — Bravos.)
Tel est cependant le spectacle auquel nous sommes menacés d'assister, car, enfin, ce ne serait pas répondre aux préoccupations qui nous réunissent ici, que de ne rien dire de l'anxiété qui nous est commune avec toute la nation. Messieurs, pourquoi nous dissimulerions-nous à nous-mêmes, en dépit de ces airs de fête, de la cordialité de ce banquet, de l'éclat de ces lumières et de ces fleurs, de l'expansion qui nous anime sous ce toit hospitalier, que nous éprouvons, malgré tout, un senti-
ment amer ; que nous nous sentons aux prises avec un ennemi terrible qui nous tend des pièges, qui nous dresse des embûches, et qu*i) faut vaincre à tout prix, si nous voulons que la République demeure victorieuse et triomphante.
Voilà ce qui nous agite. Comment de pareils attentats sontils possibles encore dans ce pays? Parce que notre généreux pays a trop souvent commis la faute de donner aveuglément sa confiance ; parce qu'il a suffi, à certaines époques^ qu'un homme, ou qu'un groupe d'hommes, ou qu'un parti apparût sur la scène politique et dît au peuple français : Tu veux la paix, je te rassurerai, je te donnerai par surcroît la prospérité; mais, avant tout il me faut un blanc-seing, il faut que tu t'en rapportes toujours à moi, il faut que tu abdiques entre mes mains. Et quand le peuple a consenti, dans un moment de stupeur et d'égarement, dans une heure d'aveuglement, quand il a ainsi donné le blanc-seing qu'on lui demande, toujours le châtiment arrive, prompt et inexorable, parce que, je ne me lasserai pas de le répéter, toute faute est châtiée: l'arrêt, l'arrêt terrible apparaît et s'exécute. (Sensation. — Marques d'approbation.)
Oui, nous avons péri en septembre 1870 parce que la nation s'était donnée au maître, et parce qu elle l'avait accepté, toléré trop longtemps. (Oui! —Très-bien!)
Aujourd'hui que nous propose-t-on encore malgré toutes les leçons du passé? De nous donner un nouveau maître. Messieurs, je le dis avec effroi, mais avec certitude : si nous nous remettons volontairement sous le joug de la monarchie, de nouveaux châtiments, c'est-à-dire de nouveaux malheurs, nous attendent. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements.)
Messieurs, il faut que les épreuves que nous avons subies profitent enfin à quelque chose. Au spectacle de la patrie mutilée, ruinée, vidée d'argent par l'étranger, mais encore capable, par la concorde, par le travail, par le génie de l'épargne qui lui est propre, de se relever de ses revers, il faut que la France inspire à ses enfants le sentiment de leurs devoirs, en eur assurant Téducation, en leur conservant leur part de sou-
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veraineté par le suffrage universel, en reconstituant Tarmée nationale, en dénouant avec sagesse, mais avec fermeté, les liens qui rattachent l'Église à l'État, en mettant la réforme et le progrès partout où est l'abus et la routine, en substituant l'esprit d'ordre et de légalité à l'agitation impuissante et dé^ sordonnée, la légalité, messieurs, mais la vraie légalité, celle qui s'inspire du respect des droits de tous, non pas une légalité hypocrite et menteuse, comme cette légalité à l'aide de laquelle on prétend disposer, à une voix de majorité, d'une nation comme d'un vil troupeau. (Très-bien, très-bien!)
Messieurs, ne nous lassons pas d'avertir ceux qui seraient assez téméraires pour vouloir appliquer une telle légalité, que le peuple ne pourrait pas y donner son consentement. Revenons sans cesse h cette thèse si profondément vraie, que les peuples, pas plus que les individus, n'ont le droit de stipuler leur servitude; que les droits de ceux qui font partie d'une nationalité ne s'aliènent pas et ne peuvent se transmettre, comme des hochets, de berceau en berceau. (Marques générales d'approbation. — Bravos.)
Quand on a proclamé que le suffrage universel était l'expression définitive de la souveraineté nationale, on a voulu dire que tout citoyen français, par le fait seul qu'il avait pris naissance sur le sol de la patrie et satisfait à tous les sacrifices d'impôts du sang et d'argent, par le fait seul qu'il était partie prenante dans les charges, devait être partie prenante aussi dans le règlement des affaires du pays.
Suffrage universel signifie que tout Français a une part de souveraineté pour sa tête dans le Champ-de-Mai de la nation. C'est ce qui fait que notre souveraineté politique n'est semblable à aucune autre; nous avons cet honneur entre tous les peuples que, malgré nos divergences passagères, nous avons toujours tendu vers un état social et politique fondé sur le sentiment de justice générale dans le monde ; cela est si vrai que lorsque les Français ont déclaré leurs droits, ils les ont fait en faveur de tous les hommes et de tous les citoyens. (Approbation générale. — Bravos.)
C'est cette grande et nobleltradition qu*il faut reprendre. 11 est temps de dire que la France républicaine a, ^îlle aussi, sa tradition que trop de gens oublient. Voyons! qui a mis en circulation dans le monde cette grande idée de la justice ? Qui a promulgué la déclaration des droits? Qui a fondé l'indestructible unité de la nationalité française? Etaient-ce des démagogues, des gens inconnus échappés de l'atelier ou sortis de derrière la glèbe ? Ceux qui traçaient la nouvelle charte de la France étaient des esprits distingués, oui, mais se réclamant, avant tout, de nombreuses générations, et de ces générations épargneuses, travailleuses et intelligentes qui, s'emparant du mot de Louis XIV, dirent : l'Etat, c'est nous, et installèrent la nation chez elle. C'est à la bourgeoisie que revient l'honneur de cette émancipation du peuple tout entier ; c'est elle qui s'est honorée en reléguant la royauté à sa vraie place, en la subordonnant à la France et à la Loi, expression de la volonté générale, ce qui était admirablement indiqué par la belle formule: La nation, la loi, le roi; c'est elle qui, substituaiU le droit national à la royauté, a supprimé le roi pour faire régner la nation ; c'est elle qui, avec une puissance et un éclat incomparables, a refait la France entière dans son unité législative, administrative, financière et militaire et qui, ayant groupé toutes les forces nationales en un magnifique faisceau, l'a lancée à travers le monde, battant la coalition et faisant la propagande delà liberté. (Bravos répétés.)
Messieurs, que voyons-nous aujourd'hui ? On voudrait nous ramener à l'ancien régime. Et qui médite cette entreprise? Les hommes qui sont les indignes descendants de la grande bourgeoisie libérale et nationale de 1789! Faut-il croire que le règne politique delà bourgeoisie est terminé? On pourrait presque le dire, à consiflérer le spectacle des intrigues monarchiques à l'heure actuelle; niais, heureusement, il y a des hommes qui n'abandonnent pas leurs traditions, et, pour ma part, j'en connais qui ne vont pas à Froshdorff, qui ne renient pas les couleurs de leur drapeau et qui, sincèrement, se sont ralliés à la cause <jle la démocratie. Ce sont ceux-là qu'il faut