DB L'ANGLETERRE
Ce livre esl-il un paradoxe, ainsi qu'on l'a dil, avaut inême de le connaître ?
Est-ce un pamphlet, est-ce de l'histoire?
Aveuglé par un esprit étroit dé nationalité, aî-je fermé les jeux au spectacle imposant des grandeurs de l'Anglclerre? — Non, sans doute.
Et qui pourrait nier, en effet, qu'elle n'ait acquis, depuis l'acte de navigation, la suprématie sur les mers, et que sa puissance navale, militaire ou marchande ne soit aujourd'hui la première du monde?
Qui pourrait nier que l'Angleterre, industrielle et manulacturière, ne soit devenue, sous ses lois, le plus grand pays de production du globe, et le premier intendant, l'agent universel, le peuple-roi du crédit, de la circulation et de la vente.
Qui pourrait nier que l'Angleterre agricole, à valeur égale de travail et de sol, ne donne un rendement plus élevé que
Il Escudier frères, éditeurs, 109^ rue Uichclieu, l'aris.
)vGoo<^lc
les terres les plus tourmentées par la charrue et les plus favorisées du soleil ?
Qui pourrait nier, eiiân,que ces îles Britanniques, point chélif et perdu sur la carte de l'univers, ne soient, depuis des siècles, montées dans la famille des grands empires, et ne tiennent une place illustre parmi les puissances de l'histoire et de la terre?
Autant vaudrait nier la lumière, que d'oser la contradiction sur toutes ces choses ; car, pour écraser les rivalités impuissantes, l'Angleterre n'aurait qu'à montrer ses flottes, ses ports, s^ domaines, ses banques, ses fabriques et ses usines cyclopéennes, ses marchés, ses arsenaux, son riche écrin de comptoirs ou de forteresses, et ces colonies vassales ou tributaires qui lui font un monde plus grand que l'univers romain.
Pour ne parler que de sa capitale, que de merveilles, en eflet, que de richesses accumulées entre ces deux rives de la Tamise, que peuplent des forêts de mâts, et qu'agitent, que pressent avec fureur toutes les activités humaines I
Ici, des docks profonds et tranquilles comme des baies abritent, dans leurs eaux fermées, des milliers de navires, et, depuis Iti jonque chinoise, jusqu'au vaisseau de haut bord, la goélette ou brick, trois-mâts ou frégate, chaque bâtiment a sa place dans ce bazar Qottant, où se marient en Taisceaut tous les pavillons de la terre. Les tributs infinis des peuples divers s'amoncellent avec ordre, avec symétrie dans des magasins gigantesques qui sont, à eux seuls, une ville entière.
Là, ce sont les chantiers de réparation, les ateliers de gréement, les forges où, sous la flamme et le marteau, le fer et l'acier se tordent. C'est le travail s'achamant à tout, donnant toutes ses sueurs ; et ce n'est rien encore près de Sheflield, de Birmingham, de Manchester, de I.«eds, et de» forges de Merthyret du pays de Galles.
)vGoo<^lc
Oh ! alors, au mitieu de cette création incessante et tu> mullueuse, l'esprit troublé, confondu, frappé comme d'bal> lucinatiou, croit voir ressusciter devant lui la grande fable des Titans.
Plus loin, c'est le vertige de la circulation qui vous saisit : d'un de ces ponts hardis jetés sur la Tamise, l'œil se fatigue, la tèle tourne à suivre, au milieu d'une atmosphère fantastique de vapeur et de fumée, ces centaines de bâtiments qui passent sous vos pieds, intelligents, dociles, comme un être humain, luttant de vitesse, s'arrétant tout court à la voix d'un enfant, se touchant, se carressant presque sans jamais se heurter; battant sans cesse de leurs ailes les eaux troublées et fangeuses du fleuve qui, comme son peuple, ne se repose que le dimanche. Dans la cité, des milliers de chariots, d'omnibus attelés de chevaux puissants, des phaélons rapides comme la flèche; tout se croise, ■se précipite, s'entremêle, se sépare sans un mot, portant dans ta ville, aux deux millions d'habitants, l'homme ou la denrée; tandis que sur les trottoirs, vastes allées latérales, un peuple affairé marche à flots pressés, en tous sens, impassible comme les chiffres, silencieux comme les ombres; etc'est ainsi depuis les docks jusqu'aux grands parcs, jusqu'aux squares splendides de la ville nouvelle qui font ceinture à cet enfer de t'ardeur et du travail, comme les champs élyséens au ténare.
Non.jamais peuple dans le domaine du monde matériel, n'a développé son activité sur une plus incommensurable échelle. La plume serait impuissante à décrire les mouvements de ses ports, de ses manufactures, de ses travaux rustiques ; les chiffres seuls peuvent en donner la mesure.
Ainsi, la Grande-Bretagne qui n'a que deux cents lieues de long, et dont le sol est loin de valoir la terre Âragonaise ou Lombarde, lire chaque année, de sa production
)vGoo<^lc
agricole, par une culture habile et lYlève des bestiaux, un revenu qui se monte à plus de trois milliards six cent millions ; et ce revenu de la métropole est presque doublé par la valeur de la production similaire dans ses annexes et colonies.
Son industrie, son commerce et ses manufactures lui font une liste civile supérieure à cette première dotation terrienne, et cela, grâce à ses mines inépuisables, à ses richesses naturelles, à son admirable système de circulation que facilitent quatre-vingt-six canaux et soixante-dix lignes de chemins de fer.
Le revenu total de l'Angleterre s'élève donc h plus de douze milliards!
Sa puissance, parmi les nations, se manifeste par le nombre et la grandeur de ses 0otte8 et de ses domaines. — En Europe, elle possède, outre les Ilots qui l'avoisinent, Heli* goland, Gibraltar, Malte et les îles Ioniennes; — 'Cn Asie, l'Hindouslan anglais avec ses tribukiires, Ccylan et ses alliés forcés du Pendjab et du Scinde, c'est-à-dire, presque un monde. En Afrique : Sierra-Leone avec ses dépendances, rile-de-France, Seycheltes, Fernando-Po, le Cap de Bonne- Espérance et Sainte-Hélène ; — En Amérique ; le haut et le bas Canada, le Cap-Breton, lesPçiites-Antilles, les Bermudas, Terre-Neuve, Lucayes, La Jamaïque, La Dominique, La Guyane, la Baye de Honduras et l'Iledu Prince-Edouard ; ' — enGn, dans l'Océanic, elle a la terre de Diémen, Tlle de Norfolk, la Nouvelle-Écosse, l'Australie du Sud; — et ces cent peuples lui font plus de cent cinquante millions de sujets, en y comprenant les 27 à 38 millions de ses trois royaumes métropolitains.
Quant à sa marine marchande, deux détails sufQront pour la làire connaître: elle a près de trente mille navires, soit à voiles, soit à vapeur, sans compter les huit mille vaisseaux des colonies; et dans un an elle exporte pour six
)vGoo<^lc
ou sept cents miliions de cotonnade, ce qui fait pour un seul délai! un compte de vente plus élevé que tous les comptes réunis de l'exportation manufacturière de la France !
Telle est l'ADgleterre à première vue : — que seraient Garthage et Tyr, et l'ancienne Venise elle-mêrne, h câté de ce géant des mers dont les grands bras pressent les deux pôles?
La puissance de Garthage, cependant, la puissance maritine de Venise, de l'Espagne, de la Hollande ont passé vite. Pourquoi? Montesquieu l'a dit :
« La fortune des empires maritimes ne sauraitètre lon- « gue, car ils ne régnent que par l'oppression des peuples, « et tandis qu'ils s'étendent au dehors, ils se minrat à « l'intérieur. »
D'un autre côté, il a été écrit par Adam Smith : < Sous « l'inQuence des principes du laisser-faire et de la concur* « rence, sous la domination du capital, qui ont donné « sous nos yeux une si vigoureuse impulsion h la création « de la richesse, un jour viendra où le progrès devra fata- « lement s'arrêter et décroître; ensuite, à partir de cette « époque, nous verrons une diminution progressive dans la o rénumération du travail, une gêne croissante, puis le a déclin I B
Le problème n'est donc pas de savoir si l'Angleterre est grande, mais si sa grandeur peut durer.
Sans doute, cette grandeur est sans bornes, mais songeons que c'est à l'apogée de sa puissance extérieure et de sa richesse, que Rome fut saisie par la mort.
TertuUien ne faisait-il pas de Rome cette magnifique peinture qui offre une frappante ressemblance avec l'état de l'Angleterre :
« Certes, disait-il, le monde devient, de plus en plus, « notre tributaire ; aucun de ses recoins n'est resté inao- « cessible; tous, sont connus, fréquentés, tous sont le
)vGoo<^lc
« théâtre ou l'objet d'affaires. Qui redoute encore une île? ■ qui frémit devant une écneil? On est sûr de trouver para tout un navire, partout un peuple, un État, partout la a vie, nous écrasons le monde de notre poids ! Omrosi m- « ffiui mundo. >
Et Tertullien avait à peine achevé sa phrase, que cette grandeur matérielle, minée au cœur, s'afTaissait sur ellemême; on entendait, dans le lointain, les pas des barbares.
Ce n'est pas de la même façon que finissent tous les empires. Les barbares, pour l'Angleterre, ce sont ces tribus d'hommes qui élèvent vers le ciel des bras décharnés en demandant du pain ; c'est tout un peuple dont la vie dépend des chances d*ua marché universel qui se fermera demain ; soit par la paix, soit par la guerre ; — car la guerre tue le commerce, et ta paix élève des fabriques rivales ; — c'est le salaire qui, comme le dit Adam Smith, baisse et baissera sans cesse jusqu'à ce qu'il ne reste plus, d'un côté, que des monceaux d'argent, et de l'autre des monceaux de morts. Voilà les plaies béantes, invétérées, inguérissables de l'Angleterre, plaies dont aucune nation n'offre, à l'heure qu'il est, un plus lamentable tableau.
Mais n'anticipons pas sur les preuves ; on verra se dérouler plus tard des scènes terribles de désespoir et d'agonie, dont le sombre génie de Dante n'a pas su trouver les traits dans le récit des tortures d'Dgolin. L'Angleterre, en ce moment, se peint elle-même dans une enquête fidèle où l'on entend retentir d'un bout à l'autre le cri lugubre de la faim ; je traduirai simplement : il est des accents de la nature qui vont au cœur, sans que rien au monde puisse les imiter ni même les reproduire. Seulement, je demande en passant aux véritables penseurs de ce pajs, à ceux dont l'intellignce est assez haute pour ne pas croire au d(^;me stupideet fatal delà perpétuitédu mal en ce monde, je leiu> demande s'ils auraient jamais cru que les deux féodalités.
)vGoo<^lc
terrienne et financière, eussent épuisé h ce point les forces sociales, et creusé sous un luxe incomparable d'aussi effroyables abîmes.
' Cette consciente et redoutable enquête se résume dès à présent en un mot : l'impôt ne peut monter davant^ni le salaire descendre plus bas, à peine de trouver aux deux extrémités : la mort; non plus comme aujourd'hui la mort lente, partielle, inaperçue, mais la mort fanchant i pleine moisson dans tout un peuple.
Qu'importe alors la culture savante qui fait rendra à la terre tout ce qu'elle peut donner? Qu'importent les moissons fécondes, les gras pâturages, les bestiaux modèles, aux laines longues et fines, si le peuple des campagnes, le salarié de la glèbe meurt de faim ? Je ne parle pas seulement de rirlande retournant à l'état sauvage, de rirlaode où l'animal — 6 dégradation ! — est préféré à la nature humaine, où le troupeau du seigneur chasse l'homme impuissant et nu; non, je parle des contrées les plus ricbes de l'Angleterre.
Et pourquoi celte misère du peuple des campagnes toujours croissante? Parce que la terre, r^ie par le droit féodal, appartient en fiers héréditaires à quelques centaines de familles privilégiées ; parce que le loyer des immeubles et des instruments de culture absorbe, à peu près, les produits de la terro et du travail, parce que la rente i payer au land-lord, sans compter les charges de la paroisse, la dtme des praires et l'aubaine du fisc, dépouille le fermier et le force k baisser le salaire jusqu'à la faim.
Qu'importe encore que l'Angleterre ait des mines à fouiller jusqu'aux entrailles de la terre, des usines nuit et jour haletantes, des produits manufacturés à inonder te monde, si le peuple des villes n'est pas moins misérable que celui des champs, si la ferme est aussi avare que la fabrique ou l'atelier, et s'il est fait aux serfs de la machine.
)vGoo<^lc
aux esclaves de Tindastrie, une vie non moins afTamée et pins courte qu'à ceux de la glèbe ?
Or, comment se produit cet étrange et cruel phénomène? Oà vont s'enf^loutir toutes ces richesses, fruit d'un labeur sans relâche? Dans les cofTres sans fond du capital exploitant la science et les bras, dansfla caisse des banques et des commandites organisées en famille de féodalité commerciale, et par la puissance du crédit, par l'accumulation des forces se rendant maîtresses des salaires, de la circulation et de la vente.
Ainsi, le monopole des capitaux fait ici te jeu du privi- 1^ féodal dans ta production agricole; il aspire toute la richesse de l'industrie, du commerce et des manufactures, comme te droit du Gef aspire tous les sucs du domaine terrien et toutes les sueurs de ses prolétaires : des deux côtés, partout et toujours, c'est Shylock, grand seigneur ou boui^eois, qui suce te sang des travailleurs.
Qu'on ne se révolte point à cette comparaison qu'on retrouvera mille fois plus énerfriqne dans l'enquête, quand je ferai la preuve de cette terrible institution de la faim organisée dans les industries comme dans les terres; car ici je ne pose encore que les faits et les problèmes.
Voilà donc le résultat suprême de ce grand système de l'aristocratie britannique, de ce puissant mécanisme social fondé sur le droit exorbitant de la terre, sur te droit absolu de l'arçent, deux privilèges inexorables, voyant s'agiter audessous d'eux des myriades de générations qui disparaissent dans le combat à mort d'une concurrence sans frein.
Et ce n'est pas seulement le prolétariat. de l'Angleterre qui soufn% de ce régime mis en œuvre par ses deux aristocraties ; non, la cupidité britannique a ses terres de plaisance, ses peuples vassaux, ses comptoirs dépendants, ses innombrables colonies au delà des mers ; et là ses lèvres avides épuisent avec fnreur les trésors de la terre, les
)vGoo<^lc
forces de l'homme, toutes les richesses de U nature et du travail, toutes les énergies du sang et du sol.
Depuis que la Grande-Bretagne a perdu l'Amérique, elle s'est jetée sur les Iodes qu'elle a saccagées en un siècle, et ta Toilà qui cherche maintenant h s'ouvrir les ressources d'un monde nouveau, ta Chine ; car elle a stérilisé ses anciens domaines par la prodigalité de ses administrations et par la voracité de ses monopoles. Les colonies nous ruinent, s'écrie-lron de toutes parts, il nous faut des marchés, il nous faut des débouchés, et non des royaumes mendiants k gouverner, à nourrir !
En effet, vos compagnies souveraines ont fait l'œuvre de la pompe à haute pression ; le travail de vos millions d'esclaves ne paye plus le budget de vos armées et de vos flottes; tout est dévoré par vos états-majors de guerre et de comptoir, par les chenilles maigres de votre arbre féodal, comme a dit un poète, par les cadets de vos deux noblesses. Hais qu'y faire? C'est la loi fatale de l'aristocratie et du privil^e, c'est te droit anglais qui le veut ainsi.
Et que deviendraient les^ déshérités de vos iamil]es patriciennes, que deviendraient les fils de vos riches juiveries bourgeoises, s'il n'y avait plus là-bas de forteresses à garder, d'administrations à conduire, de tributs à lever, de populations à tenir asservies, s'il n'y avait plus de fonctionnaires civils ou politiques, de capitaines de place on de haut-bord, de nababs et de gouverneurs?
Ce mot de l'Angleterre : « Les colonies nous tuent », n'est que trop vrai, pourtant; et contre le r^me écrasant et fastueux de l'occupation politique et militaire, une révolution se prépare dans les intérêts comme dans les intelligences.
Ainsi, ces possessions qu'elle n'avait, pour la plupart, acquises que par une série de crimes sans nom, et qu'elle n'a conservées par la violence et la perfidie que pour les
)vGoo<^lc
(arir, ces |)03se5sions qui faisaient sa puissance parmi les peuples et son orgueil dans l'histoire, les voilà devenues à charge aux maîtres el le tombeau des populations aborigènes.
Or, si les colonies ne peuvent plus nourrir la métropole et ne lui payent pas le revenu qu'elles lui coûtent, à quoi se résoudre, à quoi conclure?
Les abandonner, c'est démembrer la puissance anglaise, c'est l'avilir dans ta majesté de ses forces extérieures, c'est la faire tomber au second el peut-être au dernier rang. Essayer d'y introduire des réformes sérieuses, est-ce possible sans déposséder l'aristocratie? Et c'est l'aristocratie qui gouverne. D'une autre part, conserver les colonies, c'est aller aux deux cataclysmes de la banqueroute et des jacqueries, car la dette inscrite est de vingt-deux milliards; jusqu'en {S49 te budget n'a cessé d'augmenter, et l'enquête dît à chaque page : « L'impôt ne peut plus monter, ni le salaire descendre, sans que les bras de l'agriculture et de l'industrie ne succombent épuisés. »
Ne sait-on pas, de plus, pour l'avoir entendu de la bouche de tous les hommes d'Ëtat, que le pain du peuple, c'est-à-dire ta vie de l'Angl^rre, est à la merci d'une journée de chômage?
La politique la plus implacable s'arrête et prend peur quand elle se voit ainsi face à face avec une famine r^;ulière. — Une dernière larme du peuple, en effet, et le vase des révolutions déborde. — A.ussi, la vieille Angleterre, qui ne veut abdiquer ni la richesse ni l'empire, cherche-t-elle depuis quelques années à sauver l'un et l'autre par des modifications partielles, par des lois de détail qui font brèche à quelques monopoles, mais qui laissent entier l'édifice féodal, ses institutions, ses privilèges.
Ainsi, sir Robert Peel a fait accepter la libre entrée dans son pays des céréales étrangères, pour aider et favoriser
)vGoo<^lc
Talelier induslriel qu'affamait le monopole iotérienr. Ce fut une victoire des seigneurs de la manufacture sur les seigneurs de la terre ; mais cette mesure ne fit que déplacer et même généraliser le malaise et la souffrance : car la propriété féodale n'ayant pas dégrevé la ferme, l'enlreprenair de culture n'a pu payer la rente qu'en abaissant le prix des journées ; et le peuple des villes, d'un autre cdté, n'a tiré qu'un mince profit de ce bîll d'allégeance. C'est un fait constant, que vient de confirmer l'application de la nouvelle Loi : le prix de la main-d'œuvre baisse toujours avec le prix du pain, et la concurrence des capitaux tenant à merci la concurrence de la faim, on ne règle jamais au-^lessus de la mercuriale du boulanger.
Faire baisser le salaire des campagnes, c'est-à-dire affamer leurs travailleurs, et cela sans profit pour leurs frères des villes ; avilir la production nationale par la concurrence étrangère, c'est-à-dire ruiner le fermier, et frapper le land-lord lui-même en livrant sa rente aux aventures : telles devaient être les conséquences d'une mesure partielle, et tels ont été les résultats de la loi des céréales, cette grande rétmltiUon à laquelle s'est usé sir Robert Peel.
Mais voici de nouveaux pionniers qui vienneut défricher le vieux domaine du monopote, et qui, sans entamer l'antique droit féodal, ni toucher à aucun privilège de l'aristocratie ou de i'Ëglise, prétendent tout aplanir, tout sauver par une simple évolution de système. Ce n'est plus la politique de la guerre ou des perfidies, c'est la politique de la paix universelle et de la fraternité. Ils disent :
< Vos colonies fastueusement gouvernées vous minent : coupez le câble d'or de ces administrations dispendieuses; laissez vos vassales se gouverner elles-mêmes, sons la haute bienveillance de la métropole, et la liberté suffira pour vous assurer les riches marchés de ces terres afiranchies.
)vGoo<^lc
a Le système des armées et des flottes permanentes vous écrase. N'occupez point militairement des rochers stériles, des ropumes épuisés, des îles infécondes, et vous pourrez réduire vos états-majors et vos cadres. Qu'avez-vous besoin de tenir forteresse au milieu des tombeaux? Mieux ne vautril pas chercher au ballot anglais de nouveaux débouchés et de libres issues f u
c De libres issues et de nouveaux débouchés : voilà toute la science de l'avenir, toute la politique anglaise, s'ccrieut les Pierre l'Ermite de la croisade marchande. Ne sommes-nous pas les premiers fabricants du globe, et les fabricants à meilleur marché, grâce à l'habileté de nos méthodes, à l'accumulation de nos capitaux, à nos voies de communication, et surtout à nos prix de main-d'œuvre, qui se mesurent au cri de la faim?
c N'avons-nous pas les plus incomparables moyens de transport, gi-âce à nos flottes que la voile et la vapeur emportent sur toutes les mers, à notre crédit qui relie les tles et les continents, aux baies qui nous sont ouvertes dans les deux mondes? »
a Demandez donc que tous les ports soient libres ; laissez vous-mêmes tomber vos douanes qui vous affameraient comme en un terrier sans issue. Prêchez, en un mot, et faites pratiquer la sainte loi du libre échange entre toutes les nations de la terre ; et vous serez bientât non seulement le premier producteur, le premier industriel du globe, mais l'intermédiaire obligé, le colporteur opulent de l'univers : U sont les profits, la richesse et la puissance. Par là, vous sauverez vos lords, votre Église, vos bourgeois et votre monarchie ; car vous leur donnerez pour liste civile l'exploitation du monde, et de cette riche aubaine il vous restera bien quelques deniers pour nourrir vos millions de pauvres. »
Telle est la pensée réfléchie de U. Gobden, le chef de
)vGoo<^lc
l'école du libre échange, et si les vieux lords, si les représentants de l'ancienne politique hésitent au seuil de ta voie nouvelle, craignant que l'Angleterre ne tombe avec ses colonies, ses monopoles et ses forteresses, ses flottes et ses années, l'opinion bourgeoise est, d'instiact, favorable aux missionnaires aventuriers du commerce libre. Son ambition s'allume au rêve de ces spéculations hardies, aux lueurs lointaines de ces vastes horizons, et déjà — deuxième phase de l'expérience nouvelle — ses ports s'ouvreut à toutes les marines du monde.
L'expérience est commencée ; mais à quoi pourra-Uelle aboutir et quels seront ses fruits?
L'Angleterre, maîtresse des mers avec ses royaumes tributaires, ses traités de faveur, ses marchés réservés, ses ports 'fermés à la concurrence, l'Angleterre de la rente et du monopole était portée pour les deux tiers au grand-livre du commerce ouvert entre les nations ; eh bien, cette haute fortune, on a vu comment elle se liquidait : vingt-deux milliards de dettes, un budget des pauvres, officiel ou privé, de près de 400 millions, l'effrayante augmentation des crimes, l'exportation forcée de la population valide, mais défaillante ; l'incertitude du travail, et souvent rioanilionpour ceux qui restent. Oui, voilà le bilan de l'Angleterre ayant aux deux tiers l'exploilalion du monde 1
Maintenant, donnez-lui la curée tout entière, réalisez la chimère de ses bourgeois : qu'arrivera-t-il? il y aura quelques nababs de plus dans l'oligarchie britannique, et pas un malheureux de moins dans la classe prolétaire. N'est-il pas, en elTet, dans la loi du capital, dans la logique du privilège, d'absorber tous les profils et de ne laisser au travail que le salaire de la faim? Ce résultat, surtout, n'est-il pas, plusquejamaîs, fatal dans la condition du libre échange et dans l'économie des concurrences effrénées, où il faut produire h meilleur compte que le resic de l'univers?
)vGoo<^lc
Oui, le monopole universel lui fûi-il acquis par ses paciûques victoires sur tous les marchés, l'Angieten-e ne saurait nourrir son peuple, et son ulopie réalisée serait impuisante à la sauver des révolutions dont le germe est dans ses lois, dans ses institutions, dans ses privilèges.
On a parlé de fraternité! mais qutil est le peuple qui voudrait et qui pourrait s'immoler dans le repos étemel, afin de permettre au commerce anglais de s'enrichir, en entretenant son obèse et lenteagonie? quel est le gouver- .nement monarchique ou républicain qui consentirait jamais à détruire au profit de l'étranger non seulement ses forces maritimes et ses ressources financières, mais ses industries, son commerce, ses cultures et toutes ses richesses intérieures de production ou d'échange? Aujourd'hui, la pratique de la liberté commerciale universelle serait à la fois l'arrêt de mort du peuple anglais condamné à travailler à plus bas prix que le reste de la terre, et l'arrêt de mort de tous les pays inférieurs par la science, l'habileté du travail et l'organisation du crédit. Singulière fraternité, vraiment 1
Or, puisque le. travail est la condition absolue de la prospérité comme de la puissance des peuples, n'est-il pas évident qu'à moins de suicide ou de folie chacun gardera ses frontièies fermées ou protégées par les hauts tarifs, tant que les forces ne seront pas égales, des deux côtés, pour le jeu des libres concurrcoces?
Voilà donc la pensée de M. Cobden en cours d'exécution, et quand elle se réalisera complètement, si ce grand jour arrive jamais, l'éducation des peuples étant achevée, les conditions étant égales pour tous dans l'atelier, devant le crédit, et par les voies de communication, — au libre concours des forces équilibrées, — chacun aura sa part de vente et gardera ses avantages.
L'Angleterre seule y perdra, car elle ne fera plus comme
)vGoo<^lc
aujourd'hui les affaires de TuuiTers ; et, dans cette crise extrême, voulût-elle, même, se rajeunir en se retrempant dans les eaux vives du droit, elle n'en perdrait pas moins toutes les suprématies qu'elle s'est acquises en pillant le monde. Car son activité trouvant, comme son génie, sa limite et sa concurrence dans le génie et l'actiTilé des autres peuples, comment pourrait-elle conserver la pari du lion ?
i'ai analysé les systèmes ; j'ai suivi toutes les perspectives, toutes les évolutions possibles ; j'ai soadé toutes les issues ; et partout j'ai trouvé écrits ces mots fatidiques : Déeadmet de l'Angleterre !
Il me reste maintenant à porter ma thèse devant l'opinioQ publique, à l'exposer dans ses détails, à faire la preuve, en un mot : et cette preuve, je la trouve dans l'histoire des institutions de ce pays, de ses lois, de sod gouvernement, dans ses annales mortes et ses statistiques les plus vivantes. Je ne dirai rien de l'Angleterre qu'elle ne l'ait dit elle-même : car c'est au tribunal de sa presse, de ses assemblées, de son peuple que je l'appelle, et c'est ellemême qui fera l'autopsie de sa grandeur.
n% M7 mnikn Toum
)vGoo<^lc