‹ Discours politiques et écrits diversChapitre 9 sur 34 · CHAPITRE DES FONDS SECRETS (!•' mars · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES FONDS SECRETS (!•' mars

Messieurs,

Le rapport de votre commission a posé nettement la question : il s'agit bien, personne ne peut en clouter, d'une crise ministérielle. Si le cabinet est renversé, celui qui lui succédera sera le vingt-troisième depuis 1850. {Rires prolongés.)

C'est dire assez qu'avant d'examiner la question de personnes, à laquelle je viendrai bientôt, il s'agit, dans l'intérêt du pays, d'examiner le système général qui s'est perpétué au travei's de tous ces renversements de ministères, et dont ce dernier cabinet a été l'expression la plus audacieuse et la plus avouée.

Lorsqu'on fonda l'établissement de Juillet.... [Mouvement en sens divers.)^ on proclama partout qu'on avait enfin trouvé la solution d'un problème difficile, à savoir : la conciliation de deux principes en apparence inconciliables, la liberté et le pouvoir.

Examinons :

La liberté, en France, messieurs, a ses racines, vous le

savez, dans quatre institutions principales : le jury, la presse,

les élections, la garde nationale.

le jury avait traversé bien des vicissitudes, il avait conservé sur le pays une grande puissance d'autorité. On a 03^ayé de le faire descendre au rôle d'un auxiliaire poli-

ti^ïiie.

Tous vous rappelez les révélations qui, l'an dernier, ont

^t^ faites à cette tribune. Vous vous souvenez que les statisll^c^ues connues ont attesté que, sur douze cents jurés, onze (j^sts appartenaient aux principes conservateurs les plus a^^rés. {Mouvements divers.)

Que deux cent vingt fonctionnaires publics on emr

ployés attachés au châtea/u {Vives rumeur s .) figuraient sur

cfBS listes, et que presque tous y étaient portés sans leurs

(lualités officielles, pour donner plus facilement le change

au pays.

On a démontré qu'à Paris les cinq arrondissements qui avaient fourni des députés ministériels avaient donné à eux seuls à ces listes près de sept cents noms, tandis que les neuf autres arrondissements, qui avaient élu des députés de l'opposition, n'y avaient contribué que pour quatre cent cinquante.

Enfin, s'il vous restait encore un doute sur la partialitiS révoltante qui a présidé à la confection de ces listes, il devrait disparaître devant un fait récent, un fait juridique, qui emprunte une grande importance à la solennité de l'audience dans laquelle il s'est passé.

Devant la cour d'assises, il y a à peine quinze jours, sur une liste de trente-six jurés, il a fallu, à l'instant môme, rayer sept noms pour défaut d'âge, pour incompatibilité de fondions ou de domicile, et le président a été obligé de recommander à l'avocat général de s'entendre avec l'admi» nistratioû pour que désormais la justice ne fût plus e*tra« vée dans son cours. i >•

Voilà donc, voila la sanction de ces accusations portées. Tan dernier, à cette tribune, la preuve irrécusable que Ton a fait du jury l'instrument passionné de la politique.

Qu'il me soit permis de vous citer ici ce que pensait, à une aulre époque, M. Guizot, de cette monstrueuse entreprise de la politique sur la justice ; je ne rappelle pas ce passage pour le puéril honneur de le mettre en contradiction avec lui-même {Rires ironiqms au centre), car depuis longtemps on sait que, selon l'intérêt du moment, M. Guizot a écrit à peu près de quoi défrayer tous les partis. {Non/oeau mouvement.) C'est ainsi que parlait M. Guizot :

c( Partout où la politique a été fausse, incapable, mauvaise, la justice a été sommée d'agir à sa place, de se régler par des motifs puisés dans la sphère du gouvernement, et non dans les lois, de quitter enfin son siège sublime pour descendre dans l'arène des partis....

« Les jurés de Londres ont acquitté Colledge que poursuivait la cour : il faut qu'Oxford fournisse des jurés nouveaux, et désormais — écoutez bien ceci — la œur msttra tout en usage pour empêcher la formation de jurys qui h' obéissent pas. »

Ce que M. Guizot aurait dû c'ijouter, c'est qu'un des principaux griefs qui ont renversé Jacques II a été la corruption dans les listes du jury, et que, dans le grand bill des droits de 1689, il a été enjoint à la dynastie nouvelle de n'y jamais porter la main.

Un peu plus loin, M. Guizot écrit encore :

a La corruption dans la formation de la liste du jury s'est vue constamment, dans les temps qui sont le vrai domaine de la mauvaise politique, sous V empire du despo^ tisms, et au milieu des révolutions. »

Messieurs, si M. Guizot fait une édition nouvelle, il pourra ajouter : « et sous l'empire des gouvernements

^^f^étentatift^ car j'ai été l'auteur ou le complice de ces

]î^tes falsifiées. » [Mouviemmt.)

ïarleraî-je maintenant, messieurs, de celle autre gar-

^i^nne de nos libertés : la presse. Vous vous rappelez que

\^ premier mot du lieutenant général, un de ces mots proverbes qui aidèrent à élever le trône de Juillet, fut celui-ci : t Des procès conlre la presse, il n'y en aura plus. » Et puis sont venues les lois de septembre ; puis cette jurisprudence sur les imprimeurs; puis cette autre qui autorise la poursuite, devant les tribunaux civils, de la diffamation contre les fonctionnaires publics; cette loi des annonces judiciaires qui, jurait-on hypocritement à sa naissance, n'était point une loi politique, et dont le cabinet vous a dit, l'an dernier, à cette tribune, avec une certaine impudeur, qu'il avait Toula en faire un instrument de destruction contre la presse opposante; puis enfin cette révoltante doctrine de la complicité indirecte et morale^ qui sera la honte et le scandale de ce temps. Voilà ce qu'a fait de la presse l'établissement de Juillet. Qu'il y a loin, hélas Ude cet asservissement syslématique aux promesses intéressées d'une autre époque, aux conseils mêmes que donnait sur la presse française un diplomate dont le nom n'est jamais cité ici qu'avec respect par nos prétendus hommes d'État !

« Tout ce que vous pouvez oser, disait M. le prince de Metlernich, pour corriger la licence de la presse, c'est d'établir un jury composé entièrement d'hommes indépendants du gouvernement, et dont le tiers au moins appartiendra à la presse. Toute autre mesure contre la presse française vous portera malheur. »

C'était en 1828, messieurs, que rarchichancelier d'Autriche faisait cette prédiction. Deux ans après, le trône des

Bourbons de la branche aînée s'écroula. {Mouvement prolongé.)

Et les élections, que sont-elles devenues ? La question est

délicate, parce que l'instniction en est encore pendante devant vous. On a souvent crié à la corruption» on a parlé de certaines circulaires; on a invoqué certaines démissions. Ce qu'il y a de certain, c'est que les faits ont paru tellement accusateurs à la Chambre que, pour la première fois, elle a créé un grave précédent parlementaire, elle a ordonné une enquête.

La garde nationale, enfin, cette grande et patriotique institution, quel sort lui a été réservé? On Ta flattée d^abord, on a craint ensuite ses légitimes manifestations. Vous séries effrayés si j'évoquais ici le nom de toutes les villes où, à l'heure qu'il est, elle est suspendue, désarmée, désorganisée, dissoute, au mépris de la loi qui veut que dans l'année elle soit reconstituée. En cela on a été logique ; c'est au patriotisme, au courage de la garde nationale que la constitution avait confié les grandes institutions, le jury, la presse, les élections, et les gardiens ne sont plus nécessaires du mo«* ment qu'il n'y a plus rien à garder. {Vive adhésion à gauche.) n

Un mot encore et j'ai terminé sur ce point. Je ne veux point irriter la Chambre, je ne lui rappelle qu'un fait. Des trois chefs d'accusation portés devant la Cour des pairs contre les ministres du roi déchu, l'un était ainsi formulé : « Dissolution de la garde nationale, corruption des élec^ tiens. D

L'autre se produisait en ces termes : « Changements arbitraires et violents des institutions existantes. »

Enlevez un mot, messieurs : un seul ; à violents substituez artificieux^ les griefs seront les mêmes, les moyens seuls auront change. {Mouvements prolongés.)

J'ai dit la triste condition faite à la liberté; examinons à présent ce que le système de Juillet a fait du pouvoir, ce dépôt sacré qui lui a été confié. Le pouvoir, le parti démocratique le veut fort, puissant, en quelques mains qu'il soit

momentanémeni tombé ; il le veut fort, parce qu'il a conscience qae le pouvoir rendu à ses sources primitives, originelles, prenant ses éléments dans les droits et les besoins des masses, sera bienfaisant et émancipateur ; il sera le défenseur, le protecteur de tous contre quelques-uns, des intérêts exclus contre les intérêts exclusifs. Eh bien, ce pouvoir dans vosmainsaété constamment subalternisé, soumis auxcapriccsaveugles, égoïstes, de quelques privilégiés. Vous avez eu, par exemple, l'intention de convertir la rente ; vous en avez eu la volonté forte et persévérante : aussitôt quelques grands capitalistes se sont insurgés ; ils ont réclamé à leur proGt particulier ce qui aurait été dans l'intérêt de tous, agriculture, commerce, propriété foncière, et vous avez servilement reculé. Une autre amélioration a également avorté, rabaissement des tarifs; le gouvernement avait entrepris une sérieuse enquête sur cette grave question. Un petit nombre d'industriels, grands électeurs, ont proféré quelques menaces, et Ton a oublié même jusqu'aux traces de l'enquête. La loi des chemins de fer, ^f avez-vous mieux réussi? Tous avez été à ce point timides devant les intérêts de clocher, que vous n'avez osé indiquer que le point de départ et le point d'arrivée, sans dire un mot des points intermédiaires. Et à ce moment vos frayeurs durent encore ; et pour ne mécontenter personne et ne vous pas prononcer, le chemin le plus urgent, celui qui conduite la frontière, à Bruxelles, n'est même pas poussé à quatre lieues de Paris. Enfin vous avez voulu régler l'union douanière; vous Tavez voulu sérieusement après avoir consulté ce que je crois les véritables intérêts. Tout à coup, une coalition de quelques riches fabricants s'est formée ; elle a oublié les droits du consommateur, les droits du peuple pour des intérêts persosn^^ jet mesquin^,. Elle a parlé haut,, parce qu'elle, voai^, protège, de ses boules, et .vqu$ ^vez cédé. Le pouvoir a été transpoirté «i^i^instanl 4u 9U]>^t,èrç^dans les

salons d'un traiteur, sous la présidence d'un industriel. Les marchands sont entrés dans le temple, et vous ne les en avez pas chassés. {Mouvement.)

Dans la question des sucres, même système, même subordination, même obéissance.

Vous étiez placés entre deux intérêts : l'industrie indigène et l'intérêt des colonies ; qu'avez-vous résolu ? Comme toujours vous avez pris le parti qui était le pins fatal h l'intérêt des masses et des consommateurs. Après avoir soutenu par des prohibitions onéreuses pour le pays l'industrie française, vous avez proposé de le grever de 40 millions de plus pour racheter cette industrie : solution aussi contraire aux principes élémentaires de l'économie politique qu'aux intérêts bien entendus des colonies dont la régénération n'est pas dans ces moyens extrêmes, mais dans d'autres que ce n'est point ici le lieu de développer. Telle a été Tamoindrissement du pouvoir dans sa sphère la plus politique et la plus élevée.

Qu'est-il devenu dans sa sphère secondaire, dans l'adminislration proprement dite ?

Parlerai-je de cette habitude de dilapidation, de concussion, que vous avez laissée s'infiltrer dans toutes les branches de la bureaucratie?

Les scandales de l'Hôtel de ville attendent encore le complément d'une réparation ; et ceux qui ont éclaté dans d'autres administrations, vous les connaissez, et je ne puis qu'y faire allusion, car l'instruction criminelle n'est point encore achevée.

Yoilà quels funestes exemples la corruption exercée en haut lieu a donnés à l'administration active et secondaire.

J'ajouterai un dernier mot. A l'extérieur, pour ne pas effrayer ces intérêts qui dominent votre politique, et dont vous n'avez pas su vous affranchir, qu'avez-vous fait? vous

av^^ proclamé^ car la peur tous a été inoculée, vous avez pPO<^lamé — oh ! honte inexprimable ! — vous avez pro- ^)3iné, au nom de ce grand pays de France, la politique ^yi^^te et tranquille. [Mouvement.)

Je le proclamerai donc hautement à celte tribune, le pouvoir qui vous a été conûé, vous l'avez laissé avilir. {^Inmures.)

Quels prétextes donnerez-vous? Les embarras, les difficultés de la situation? Jamais pourtant le pays n'a été plus calme, plus tranquille. Pour mesurer votre incapacité et votre impuissance, comparez vos actes à ceux d'un pays que vous aimez à citer souvent. Les hommes d'État anglais ontils laissé le pouvoir se dessécher, se stériliser dans leui-s mains?

En Angleterre, les intérêts matériels ne pensent point qu'à eux, ils rendent d'énormes services; ils ne demandent pas qu'on leur prête des capitaux pour leurs gigantesques entreprises; ils ne sollicitent pas de minimum d'intérêts, ils ont fourni à leur patrie 21 milliards pour faire la guerre contre la France ; ils ont sillonné, couvert le pays de docks, de canaux, de voies de communication.

Eh bien là, le pouvoir, pouvoir intelligent, qui sait prévoir et vouloir, leur a imposé successivement des charges énormes : on les a fait s'incliner devant l'abolition de la traite, devant l'abolition de l'esclavage; on a modifie à leur préjudice le tarif des douanes, on a été jusqu'à leur imposer la taxe des céréales, et le fils d'un marchand, sir Robert Peel, qui n'a même pas pour lui le prestige de la naissance, si puissant en Angleterre, est venu résolument imposer à son propre parti, à l'aristocratie foncière et territoriale Vincome tax^ tandis que vous, vous reculez devant toutes les questions où l'intérêt des masses est tenu en échec par la cupidité de quelques hommes.

Avouez-le donc, vous n'êtes point des hommes d'Ëtat, car

vous ne savez pas donner au pouvoir sa véritable base : Pintérêt des masses ; vous n'êtes point des hommes d'État, puisqu'avec le levier le plus puissant qui soit en Europe, c'està-dire le pouvoir le plus centralisateur et le plus facile à manier, vous ne savez pas prendre un solide point d'appui et réaliser ce que le ministère anglais est parvenu à faire au milieu des obslacles les plus insurmontables, contre les aristocraties formidables de la noblesse et du clergé. (Mouvement.)

J'en ai fini, messieurs, avec les questions de principes ; et je crois avoir suffisamment montré ce que le système qui préside depuis douze ans aux destinées de la France a fait du pouvoir et de la liberté.

J'arrive aux questions de personnes : la Chambre, j'en suis convaincu, ne m'accordera pas une moins bienveillante attention.

Ce fatal système de compression à l'intérieur, d'abaissement à l'étranger, dans lequel nous piétinons, dans lequel nous nous consumons en vains efforts depuis douze ans, faut-il l'imputer à M. Guizotseul? En est-il exclusivement responsable, a-t-il été Tunique acteur de ce drame, ou n'y a-t-il joué qu'un rôle partagé? enfin n'a-t-il point été seulement un des relais de ce char qui, au travers des ministères, tombés, amoncelés sur la route, poursuit incessamment sa course, portant toujours une même, une immuable pensée? {Exclamations aiuc centres .)

A nos yeux, sans doute, M. Guizot est fort coupable; il a, dans le passé, de sinistres antécédents : le souvenir de Gand pèse sur lui. {Murmures.)

11 a, dans sa politique récente, les lois d'intimidation [Ali!), les ordres impitoyables.... {Vives réclamations au ham- des ministres.)

Dans la coalition, sa parole deux fois donnée, deux fois violée en quelques mois; il a enfin son fatal traité de visite.

dans lequel il a été si persévéïanl, el, selon nous, si anli- Français. (MouvemerU.)

Voyons cependant quels compétiteurs se présentent, quels liéritiei's sont prêts à recueillirsa succession. {Ahl ahf) Les hommes que ro[iinion publique, que la faveur de la cour semble désigner comme candidats, ne les connaissons-nous pas?

Entre tous, il en est un que la presse désigne, M. Mole. M. Mole, messieurs, est-ce un nom nouveau pour vous? M. Mole n'a-t-il pas été renversé du pouvoir aux acclamalions unanimes du pays? {Vives dénégations xur qrielqiies baMs. Moatemenix divers.)

Que disifZ-vous alors de M. Mole? Qu'il avait abaissé la France à l'extérieur au deb\ de toutes les limites.

{Voix au centre ; Allons donc!)

C'est écrit au 3lomlewr. Mieux vaudrait avoir de la mémoire que de m'inlerrompre. {Rires prolongés.)

Qu'il avait poussé ta corruption électorale presque nu delà du possible. [Ramnirs.) Je le répète. Je ne rappelle que ce qui est écrit au Moniteur.

El puisqu'on dénie et qu'on insiste, faut-il redire combien ta France, sous ce cabinet, a joue un rôle indigne d'elle, dans les affaires de l'Orient, de l'Espagne, du Mexique, de Biicnos-Ayres, dans la question de l'Italie par l'évacuation d'Ancône, dans la question de la fielgique par la séparation du Limbourg et du Luxembourg.

Rappellerai-je encore, souvenir à jamais accablant [wiir lui, que, comme ministn' dirigeant du 6 septembre, il a présenté à cette chambre les lois de disjonction, de uon-révélatiun, de déportation? N'a-t-il point soutenu aussi, le noble comte, que les gouvernements aiso/iw étaient les seuls bons, titquesi les sociétés humaines avaient le malheur de tomber diuis ies liensimpuissanls des gouvernements l'cpréseulalifs, il n'y .iiirail qu'un moyen de les en tirer : la corruption?

Et sur le droit de visite, lui qu'on dit anti-Anglaùj sur le droit de visite, a-t-il seulement daigné s'expliquer?

Dans les circonstances si graves qui se sont présentées à la Chambre des pairs, a-t-il pris la parole pour dire son sentiment? Et voilà le candidat qu'il nous faut accepter sur son passé, sans que les amis qu'il compte dans celte enceinte aient donné des garanties en son nom !

Dirai-je maintenant un mot de l'honorable M. Thiers? {On rit.)

Je reprends les paroles consignées au Moniteur même, pour qu'elles ne soient pas discutées.

M. Thiers a dit qu'tV ne croyait pas aux droits du citoyen. Comment donc appuierait-il une réforme électorale quelconque?

M. Thiers a ajouté que nous devions renoncer à marcher Végale de l'Angleterre comme puissance maritime.

Est-ce tout? M. Thiers n'a-t-il point participé à la plupart des lois de réaction que je rappelais tout à l'heure? N'a-t-il point, après nous avoir jeté l'Europe sur les bras dans la question d'Orient, manqué toul à coup, au moment décisif, de résolution et de courage, et cédé à je ne sais quel invisible prestige? Lui, issu de la révolution de Juillet, jouissant, à ce litre, d'une espèce de popularité, ne s'est-il point servi de celte confiance même pour en confisquer plus facilement que tout autre les fécondes conséquences? Et ce programme de la gauche qu'il avait acceplé, qu'en a-t-il fait, une fois arrivé au pouvoir? Il s'en est joué. N'avait-il point atteint son but, en endormant, dans un vain songe, les ardeurs si honorables, les penchants si généreux, mais un peu trop crédules de la gauche? (Rire sur tmis les bancs.)

Voici, messieurs, la situation peinte, je crois, avec beaucoup d'impartialité; en présence de cetle situation, faut-il accepler les hommes sans leur imposer des conditions, sur

leurs seuls préct^denls, sur la foi de leur passé? Ne savezvouR pns depuis long'lemps qu'an ctiangemenl de ministère n'est qu'un ciiangement de personnes; qu'au fond de tous les cabinets, il y a loujoui-s une même pensée, vigilante et duboulV Si aujourd'hui il doit en être ainsi, si nous devons renvrrser M. Guizot, comme homme, et non la [wHliquc dont il est l'aveugle instrument, je ne crains pas de le dire, cjue M. Guizot reste, et que le pays avec lui termine plus [iromptement son éducation. {Seiuation.)

Non, non, la gauche démocratique, qui n'appartient à aucune coierie, qui n'a d'engagement qu'envers le pays et sa vonscience, ne pourrait plus longtemps, sans crime, se prêter à une interminable comédie.

Direz-vous que nos exigences sont exagérées, excessives? Nous vous répondrons à notre tour de prendre conseil du passé, et vous verrez que pas un cabinet ne s'est Tonde qu'il n'ait eu pour olijet apparent de donner une satisfaction niomenlanée à l'opinion publique, tandis qu'il alTaiblissait en réalité son ressort et araorlissiiil sa puissante action.

Que s'est-il passé pour les 55 millions des États-Unis? On les a refusés d'abord ; le cabinet a été rliangé, puis, l'année d'après, avec un autre eabinet, les 25 millions ont élG arraeliés au pavs.

I.a conversion des rentes, dont je parlais il y a nn instant. Un ministre est tombé pour l'avoir voulue, puis un second; cette politique, celte pensée à laquelle je fais allusion, a tetiiporisé, a usé la question, la conversion a été oubliée; pour me servir de l'expression d'un honorable membre de Celte chambre, la question a été enterrée.

Enfin, un progrannne qui n'était pas le nôtre, qui, scion nous, n'était qu'un remède bien superficiel et bien inefficace, D'efllcuranlque l'orifice de la plaie, n'atteignant nulleinent le mal dan^ sa racine ; un programme avait été ap Jiurlé h cette tribune, accepté par un grand nombre de

UOIKt-BOLLin. — I 5

membres du centre gauche ; un des membres du cabinet avait même dit qu'il le signerait des deux mains; on semblait prêt à le réaliser. Alors on a joué au jeu décevant et trompeur des cabinets ; le ministère a été changé, le programme a disparu, et, depuis ce temps, personne n'en a plus parlé.

Tant d'exemples accumulés ne nous donnent-ils point enfin le droit de demander des garanties? Ce qu'on a fait pour les 25 millions, pour la conversion des rentes, pour le fameux programme, qui peut assurer qu'on ne l'essayera pas pour le droit de visite? Jamais le sentiment de la France, des électeurs, de la Chambre n'a été exprimé d'une façon plus énergique, plus unanime. Ce sentiment, comment le satisfaitK)n ? Un ministre de la marine est à remplacer, et l'on met à la tête de notre brave armée navale le seul officier général qui se soit prononcé en faveur du droit de visite. {Sensation prolongée. Agitation dam Rassemblée.) Maintenant, messieurs, que voilà à peu près le bilan de tous les partis dressé, je me hâte de conclure. Le parti démocratique ne voit pas de nécessité à changer les hommes, si les principes, si le système doivent leur survivre encore. Les hommes à illusions ou les ambitieux s*écrient que cette altitude du parti démocratique est une politique de colère, de découragement, de désespoir.

Une politique de colère 1 mais si nous n'écoutions que de justes ressentiments, nous suivrions une marche contraire; il nous suffirait de renverser M. Guizot, par^liftine pour M. Guizot, sans conditions, sans promesses, sans garanties, sans nous inquiéter du système qui lui sera substitué; nous trouvons, au contraire, qu'il sied à la grandeur, à la générosité du parti démocratique, d'oublier Thomme, de faire à chacun, dans ce grand débat, justice équitable, part égale, et de couvrir un de ses plus implacables ennemis de l'autorité de la raison, de Tintlexibilité des principes.

Une politique de découragement 1 Messieurs, pour èlre i diicouragé, il faut avoir cru ; et si l'on peut rcproclier au k parti démocratique d'avoir lourni de nombreuses victimes, l'on ne peut pas dire qu'il ait él(^ jamais dupe. On ne peut F être di^illusionné quand on n'a jamais eu confiance.

On prétend enGn que noire pol ilique est une politique de désespoir. Messieurs, nous avons trop de confiance dans le pays pour désespérer; nous ne pouvons pas [lenser que, pendant quelques mois de plus, la présence aux affaires d'un homme quelconque, si fatale que soit son iniluence, puisse cumpromettre les hautes destinées de la France à l'inléj rieur, et consolider son abaissement à l'étranger. Sans I s'exagérer la force d'expansion de la France, l'électricil*^ de ]■ son action, il est permis de croire qu'elle ressemble un |K!u t i ces hâtes gigantesques de l'Océan, qui d'un mouvement, [ d'un seul mouvement, remuent jusque dans leurs profondeurs les eaux au milieu desquelles ils paraissaient sommeiller. Oui, oui, le parti démocratique croit encore à la L wrtu de cette magnifique réponse : « La république est j comme le sitleil; aveugle qui le nie. » {Mouvement proongé.)

Ce que demande le parti démocratique est donc avoué par le bon sens, par la raison, et le pays le comprendra. Oui, M. Iluizot est coupable, mais qu'on ne le renverse pas |K)ur r lui substituer des hommes aussi cou[)ahles, h moins qu'ils I ne se repentent et ne s'engagent : qu'ils viennent exposer leurs doctrines nouvelles; qu'ils vieunenl din; ce qu'ils désirent, ce qu'ils veulent ; qu'ils indiquent un progrès (juelconque, une omhre de progrès, alors le parti démormtique avisera ; mais les accepter sur parole comme des libiiraletirs, comme des sauveurs, comme des messies, envclopiMJs qu'ils sont dans leur silence, wla n'est jias possible; l je le répète, il faut que l'expérience du passé nous serve I pour l'avenir.

M. Guizot, et c'est par là que je termine, M. Guizot se demanderat-l-il encore avec un superbe dédain, comme il Ta fait Tan dernier, quel rôle peut jouer le parti démocratique dans une assemblée parlementaire? Sachez- le donc enûn, c'est le rôle des principes contre les personnes, du pays contre les intrigues.

Un rôle parlementaire! Mais qui donc a le droit déparier, dans cette chambre, plus haut que le parti démocratique quand il s'agit de défendre à l'étranger la grandeur et la prépondérance de la France ? Ce n'est pas le parti démocratique, comme vous l'avez dit à tort, qui a livré la France aux jeux sanglants de la force el du hasard ; ce fait est celui de l'empire. Mais c'est bien la démocratie qui a défendu le sol envahi, protégé, dans un sublime élan, l'intégrité du territoire, et défendu l'émancipation du monde, qu'une coalition étrangère voulait étouffer à son berceau.

Comment donc n'aurait-il point un rôle parlementaire lorsqu'il s'agit de vous rappeler aux vraies notions du pouvoir, lui qui, sous le feu de l'Europe armée, l'a croé, ce pouvoir si puissant, si formidable, que, même à cinquante ans de distance el dans vos débiles mains, il est pretiue parvenu à le rendre encore respectable !

Comment ! le parti démocratique enfin n'aurait point de rôle ici, et le plus beau, quand il s'agit de flétrir la corruption! Ses plus injustes ennemis eux-mêmes n'ontils point proclamé son incorruptibilité? On a bien dit de la révolution qu'elle avait charrié pêle-mêle le bien, l^^inal, la haine, la rage parfois ; mais, quelque emporté qu'ait été son cours, jamais elle n'a roulé après elle la cupidité, l'égoïsme et la bassesse. {Réclamations au ce)Ure.)

Un dernier mot, messieurs, et j'ai résumé ma pensée. Des explications données, de leur franchise, de leur loyauté, dépendra la résolution du parti démocratique : jusque-là il réserve son vote. {Une longue agitation succède à ce discours. )

DISCOURS PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DÉPOTÉS

DAK8 LA DISCUSSION

Page 1