DE LA RÉFORME ÉLECTORALE
cens, mais plusieurs autres principes, par exemple les conditions différentes de Télectorat et de l'éligibilité, et le vote h l'arrondissement et non pas aru chef-lieu du département. Ce ne sont pas là des choses d'une médiocre importance et qui occupent une petite place dans notre loi électorale. Or, W. le comte d'Harcourt en fait trèsbon marché. Lui-même il cède à cet esprit démocratique dont il vient de se déclarer Tardent adversaire, et sur ces deux points essentiels il est presque de la même opinion que les réclamants. Mais puisqu'il nous a donné l'exemple de ne pas défendre d'une manière absolue la loi électorale, je lui demande la permission , tout en voulant maintenir actuellement le principe du cens, de ne pas l'admirer autant que lui et sans quelque réserve.
M M. le comte d'Harcourt a beau jeu de médire de l'esprit, et je n'ai j>as si bonne grâce à le défendre, mais, en vérité, le noble comte nous a dit trop de mal de l'esprit : il a prétendu que c'était un assez médiocre moyen de gouvernement. Je lui en demande pardon ; mais il n'y en a pas d'autre : c'est l'esprit seul qui gouverne les hommes, c'est-à-dire des esprits. Avec quoi gouverner les intelligences , sinon avec l'intelligence ? Si l'esprit n'est rien , si l'argent est tout , je prie M. le comte d'Harcourt de remarquer que la loi qu'il défend a un bien grand tort : car elle fait à Tesprit une certaine part. En effet, par une distraction indulgente, après avoirpris le cens comme principe unique, la loi électorale dispose qu'une certaine classe de citoyens, les membres de l'Institut, par exemple, pourront être électeurs, non pas à la condition générale qu'ils payeront deux cents francs d'imposition ; alors Tesprit ne serait compté pour rien du tout ; mais s'ils payent cent
francs d'imposition. Voilà donc l'esprit compté pour quelque chose, pour cent francs. (On rit. ) Ainsi un membre de rinstilut est éligible à la pairie , sans condition de fortune. Mais il n'est pas électeur, de droit, à la Chambre des députés. Il peut arriver à la Chambre de l'aristocratie ; il ne peut pas même élire à la Chambre qui représente la démocratie. Pour cela, il faut qu'il paye cent francs d'imposition ; mais on lui fait grâce du reste. Cela doit paraître un peu périlleux au noble comte ; et si plus tard il s'élève sur la loi électorale dans celte enceinte une discussion sérieuse parce qu'elle viendra à propos, il est vraisemblable que, pour être conséquent, M. d'Harcourt proposera de supprimer ce dangereux appoint de cent francs que forme le titre de membre de l'Institut. Mais d'autres prendront peut-être la liberté de soutenir que ce titre, qui les a envoyés parmi vous, pourrait bien être considéré comme suffisant à l'électorat pour la Chambre des députés, et équivalant à deux cents francs. (Hilarité générale. )
« Je n'ajoute rien. Je me borne à ces humbles réserves en faveur d'une opinion sérieuse, qui un jour peut-être occupera vos délibérations. J'ai voulu seulement, tout en respectant la loi électorale actuelle, ne pas me ranger d'avance, et fort inutilement, parmi ceux qui n'admettent que le cens comme la mesure unique, absolue, exclusive, de la capacité électorale ; et j'appuie l'ordre du jour proposé par M. le rapporteur, par les motifs qu'il en a donnés, et non pas au nom de la théorie de mon noble ami , M. d'Harcourt*. »
i Voyez sur cette même question la discussion Ue l'adresse , en janvier 1848, à la fin de ce volume.
De la propriété littéraire.
Le Cabinet du 15 avril avait présenté à la Chambre des pairs un projet de loi sur la propriété littéraire qui avait été renvoyé à une commission dont je faisais partie. M. Villemain, membre aussi de la commission , devenu ministre , eut à soutenir la discussion d'un projet dont il n'était pas l'auteur. Dans la première séance , celle du 26 mai , M. le comte Portails mit en avant le principe de la propriété absolue et par conséquent perpétuelle, mais sans le suivre jusqu'au bout , et en se bornant à demander que le droit des auteurs ou de leurs ayants cause, que le décret de 1810 avait porté de dix à vingt ans, fût étendu à cinquante, tandis que la commission l'avait porté seulement à trente ans, comme l'avait fait la législation la plus favorable au droit des auteurs, la législation prussienne. Le Ministère , par l'organe de M. Villemain, repoussa le principe de M. Portails, et en même temps il admit sa proposition. Je dus défendre celle de la commission.
M. Cousin. « La proposition consentie par l'organe du Gouvernement est extrêmement grave ; elle est contraire au projet primitif élaboré par différentes com-
missions et recommandé à l'opinion par un très-remarquable rapport, sorti de la plume ingénieuse et brillante de M. le ministre actuel de l'instruction publique ; elle bouleverse tout ce projet, elle en change entièrement le caractère, et y introduit un principe nouveau. En effet, Messieurs, pensez-y : si vous allez jusqu'à concéder cinquante ans, c'est qu'alors vous adoptez au fond le principe de M. le comte Porlalis. Mais si vous adoptez ce principe , poursuivez-le dans toutes ses conséquences ; établissez des majorais littéraires ; ou si cette conséquence vous répugne , regardez en face le principe qui menace devons mener si loin, et réfléchissez bien avant de vous engager dans une pareille voie.
e Pour moi, je déclare qu'il m'est impossible en conscience de croire ou de sembler croire que la propriété littéraire est une propriété du même genre que celle que régit le Code civil, et cependant de la limiter à cinquante auF. C'est trop ou trop peu. C'est trop peu dans le système de M. le comte Portails et s'il y a là en efl'et une véritable propriété; car dans ce cas, vous n'avez pas le droit delà limiter, de dire qu'elle doit s'arrêter à cinquante ans, et qu'à cinquante et un ans elle n'est plus une propriété ; ou bien c'est trop dans le système du projet de loi qui ne reconnaît pas ici une propriété comme une aulre, un droit parfait et absolu, mais quelque chose de mixte et de complexe, qui participe à la fois de la propriété et du privilège, que par conséquent l'Élat peut resserrer ou étendre selon les temps, dans l'intérêt des lettres, de l'esprit humain et de la société tout entière.
« Vous êtes réellement placés entre deux systèmes différents : ne vous trompez pas sur celui que vous voulez sui-
vre. La commission ne conteste pas que la propriété littéraire ne soit une sorte de propriété. Le mot est cent fois dans l'exposé des motifs du Gouvernement, qui pourtant limitait cette propriété à trente ans ; il est dans le rapport de la commission, qui pose le même terme; tout le monde a parlé de propriété, personne n'a reconnu là une propriété ordinaire. Nul pays ne l'a fait, et le pays de Bade pas plus qu'aucun autre , et même moins que beaucoup d'autres, quoi qu'en ait dit notre savant collègue, M. le comte Portails; carie Code civil badois prononce, il est vrai, le mot de propriété littéraire, mais il n'admet pas la chose, puisqu'il dispose que cette propriété s'éteint à la mort des auteurs. Nul en réalité n'admet le principe de la propriété, car nulle part on n'admet ses vraies, ses légitimes conséquences. Or, si on recule devant ses conséquences , c'est qu'au fond on n'est pas très -ferme sur le principe' « Je ne discute pas. Messieurs ; le temps et les forces me manqueraient. Il me suffit d'avertir la Chambre de l'extrême gravité de la concession échappée à M. le ministre de l'instruction publique et que la commission ne peut admettre. »
Après une discussion approfondie où M. le comte Portahs défendit seul son principe, et où M. le duc de Broglie et M. Gay-Lussac se joignirent à moi pour le combattre, ainsi que l'amendement qui le consacrait même imparfaitement, la Chambre consultée rejeta l'amendement dans la séance du 28 mai.
Le projet primitif contenait un article ainsi conçu : • Tous les ouvrages en langue française ou étrangère, pu-
bliés pour la première fois à l'étranger, ne pourront, soit du vivant de l'auteur , soit après sa mort, avant l'expiralion d'un terme fixé par les traités , être réimprimés on France , sans le consentement de l'auteur ou de ses ayanis
droit.
« Toute réimpression desdits ouvrages, en contravention à celte défense, sera réputée contrefaçon et punie des mêmes peines.
« Cette disposition sera exclusivement appliquée à l'égard des États qui auront assuré la même garantie aux ouvrages en langue française ou étrangère, publiés pour la première fois en France. »
La commission avait supprimé cet article. M. le ministre combattit cette suppression. Je la défendis.
M. Cousin. « Messieurs , la couunission maintient la suppression proposée par deux raisons qu'elle croit décisives. 1° Cette suppression ne blesse aucun droit ; 2° elle est favorable à l'intérêt national. Elle ne blesse aucun droit ; car, je vous en prie, au nom de quel droit l'auteur qui, en Angleterre ou en Allemagne, compose et imprime un ouvrage , prétendrait-il que cet ouvrage ne peut être reproduit en France sans son consentement ? Que devonsnous à l'auteur d'un ouvrage publié à l'étranger ? Ou je m'abuse étrangement , ou nous ne lui devons rien , absolument rien. Ici la question de justice n'existe pas.
« De quoi s'agit-il donc ? Il s'agit, dans l'intérêt national, d'empêcher la contrefaçon des livres français en Angleterre, en Allemagne ou en Belgique, et pour cela l'article supprimé demandait la réciprocité.
« D'abord, convient-il de mettre un vœu dans la loi ? Les lois sont-elles faites pour exprimer des vœux qui seront ou
ne seront pas réalisés ? On ne fait pas une loi pour prier h Gouvernen.ent d'entreprendre telle ou telle négociation.
rimera' ^,^"^"^''" Gouvernement de négocier dans I intérêt public subsiste ; et ce n'est pas seulement son d'oit cest son devoir. Est- il besoin de le lui rappeler? ^
••De plus, je dis que l'article proposé irait contre
"ueret même de la France. Je prie M. le ministre de
instruction publique d'y bien réfléchir. La réciprocité
qu il demande ne pourra être obtenue d'un pays qu'à
cette condition qu'elle lui profite , c'est-à-dire qu'elle
nous nuise.
« On a cité l'Angleterre. J'accepte l'exemple ; mais Il est contre ceux qui l'invoquent. Le principe de la réciprocité empêcherait , il est vrai, la contrefaçon des livres français en Angleterre ; mais cette contreVacon n'y a presque pas lieu ; tandis que de ce côté du détroit il" fermera P usieurs maisons de librairie, la maison Baudry. par exemple, qui reimprime un assez grand nombre de livres ang aïs. Aussi la réciprocité serait facile à obtenir de l'Angleterre; et l'illustre maréchal, président du conseil et niinistre des affaires étrangères , n'y trouvera ni grand ob^acle ni grande gloire; mais je défierais son habileté d obtenir cette réciprocité du gouvernement belge. Pourquoi cela ? Parce que la France ne contrefait pas d'ouvrages belges, tandis que la Belgique contrefait beaucoup d ouvrages français. Les idées philanthropiques qui viennent d'être exprimées ne toucheraient pas le moins du monde la Belgique. Il en serait de même de la Suisse où I se fan des contrefaçons françaises. L'Angleterre voudrait bien persuader aux États-Unis cette généreuse ré-
ciprocilé. Elle se trouve, eu effet, à Tégard des États-Unis, dans la même position que nous à l'égard de la Belgique. Mais comme l'Amérique n'a rien à gagner à la réciprocité que lui propose l'Angleterre, elle se gardera bien
de l'accepter.
« Par ces raisons, la commission persiste dans la suppression de l'article en question , et parce qu'il n'est pas fondé en droit, et parce qu'il est superflu, et parce qu'il ne serait accepté que par les nations qui y auraient leur avantage, et à nos dépens.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. « Je
demande pardon d'insister ; mais , très-désintéressé dans la question , je n'en crois pas moins qu'une disposition présentée successivement par deux Ministères a quelque motif sérieux. Je répondrai à mon honorable contradicteur qu'il se fait trop beau jeu en supposant que la réciprocité ne serait demandée que là où elle serait désavantageuse à la France. Je ne prétends pas que nous devions sur ce point stipuler avec l'Angleterre, si elle n'accorde pas des compensations équitables ; je dis seulement qu'il est utile de déposer dans la loi le pouvoir de négocier utilement , en ayant par devers soi une garantie à offrir en échange de celle qu'on exigerait. Qu'ainsi la loi vous ait armés du pouvoir de protéger quand vous le voudrez les ouvrages étrangers contre la reproduction sur votre territoire ; qu'elle vous ait donné le droit d'interdire ce qu'aujourd'hui vous ne pouvez pas empêcher, alors vous exercez le droit, soit en exigeant la simple réciprocité, soit, si elle était insuffisante, en y joignant, par les traités, des compensations accessoires. Ainsi il n'y a pas de doute que la production de la presse anglaise, en tant qu'elle réim-
prime les ouvraces fr3n,.=.o "
«e«es anglais ; mais IMnWet r " "'"''""' ''<^«
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M. COUSIN. « Le seul argument nouveau qui vient d'être présenté par M. le ministre de l'instruction publique étant le vœu supposé de la librairie française, je dois rappeler, comme membre de la commission, et je ne serai désavoué par aucun de mes collègues , que les représentants de la librairie française ont unanimement consenti à la suppression de cet article, et proposé ou accepté en compensation un autre système juste et utile , qui se trouve dans les articles suivants. C'est donc la commission qui exprime ici le vœu de la librairie française. »
Plusieurs orateurs parlent en des sens différents. Le rapporteur, M. le comte Simcon, et M. Pelet de la Lozère appuient le retranchement de l'article. M. de Monlalembert, M. de Gérando et M. Dubouchage en demandent le maintien.
M. COUSIN. « Je ne m'attendais pas que j'aurais à combattre M. le vicomte Dubouchage , défendant trois Ministères successifs en compagnie de M. Villemain. (On nt.) Son nouveau ministérialisme est quelque peu exagéré. Parce que trois Ministères ont fait une proposition dans les meilleures intentions du monde, il n'est pas interdit à une commission d'en demander le rejet , et cela ne peut pas être considéré comme un scandale.
.. La commission persiste dans ses motifs et dans ses conclusions. Sans doute, elle applaudit aux considérations générales noblement exprimées par M. le baron de Gérando , elle s'associe à ses vœux , et elle ne demanderait pas mieux que de voir un jour, dans un congrès non pas seulement européen mais universel . toute espèce [de contrefaçon à jamais bannie , et quand ce grand jour
arrivera, elle est toute disposée^ le saluer avec reconnaissance. Mais, je le répète, si ce n'était qu'un congrès européen, cela ne suffirait point, parce que la contrefaçon expulsée de l'Europe, se réfugierait dans quelque autre continent, et de là viendrait envahir le territoire européen. Nous ne pouvons aspirer à une mesure universelle ; il faut donc , en attendant , songer à l'intérêt national. Nous ne sommes pas ici les législateurs du monde, mais les législateurs de la France ; et quand nous n'aurions réussi qu'à servir la librairie française , ce serait déjà un assez beau résultat , et nous pourrions nous en contenter. « M. le baron de Gérando a mis en jeu un ressort trèspuissant en France , celui de la gloire nationale. Voilà la gloire à la place de l'intérêt. A la bonne heure; mais celle substitution est-elle dangereuse à la cause de la commission? Non, Messieurs; elle la sert au contraire; car je ne conçois pas de moyen plus sûr de répandre jusqu'aux extrémités du monde la gloire des lettres françaises que de laisser l'étranger reproduire et multiplier à son gré , sous toutes les formes , à tous les prix, pour les classes les plus diverses delà société européenne et du genre humain civilisé, les immortels chefs-d'œuvre que la France a produits, et qu'il lui appartient de donner au monde sans en exiger de rançon. Heureuse nation qui enrichit les autres, sans s'appauvrir! (Approbation marquée. )
« M. le ministre de l'instruction publique a été obligé de reconnaître que la réciprocité demandée tournerait souvent contre nous ; et il parle d'entamer des négociations différentes de celles qui sont indiquées dans l'arlicle en question.
«Donc, si vous voukz conserver ulileiiicnt cet article, il faudrait le modifier. En effet, qu'a dit M. le ministre ? Que si la réciprocité pure et simple avait des désavantages pour nous et des avantages pour l'Angleterre, par exemple, on pourrait lui proposer quelque arrajigcment connexe sur quelque autre point, comme l'interdiction des livres français venant de la Belgique. Or, je vous le demande, si vous relisez l'article en question, y voyez-vous le moindre germe d'une pareille négociation ? Qu'y a-t-il dans cet article ? Pas autre chose que la demande vague d'une réciprocité générale, qui, si elle était acceptée toute pure , serait souvent contre nous, et qui insérée une fois dans la loi deviendrait une entrave pour le Gouvernement, et enchaînerait la diplomatie dans un cercle étroit et dangereux. Car si la loi ne demande qu'une simple réciprocité, de quel droit le Gouvernement demanderait-il davantage ? Et cependant j'ai prouvé qu'il le devrait.
« En vérité, je ne puis répondre sérieusement au désir qa'a témoigné M. le comte de Montalembert d'introduire ici ce qu'il a appelé un terrain moral, c'est-à-dire, je crois, une simple invitation au Gouvernement. Je ne connais dans une loi que des prescriptions. Une loi ne conseille pas, n'invite pas ; elle commande; et il n'y a pas besoin ni de prescrire au Gouvernement de négocier ni de l'y inviter ; c'est son droit, et ce droit subsiste. D'ailleurs il est évident que si le Gouvernement avait besoin d'un vœu pour entamer une négociation dans l'intérêt national, il devrait être suffisamment averti et autorisé par cette discussion déjà bien longue.
W. LE MIiMSTRE DE L'INSTIIUCTION PUBLIQLf. « DaUS
cette loi de procédure souvent fatigante , la contrefaçon étrangère est le point le plus important aux yeux des personnes intéressées dans ces questions industrielles et littéraires tout à la fois. L'honorable préopinant a habilement attaqué la disposition proposée. De ce qu'on dit que la garantie ne sera accordée que pour un temps fixé par les États, et seulement aux États qui assureront une garantie semblable, il ne résulte pas que la simple réciprocité suffise , ni que l'inscription législative de cette réciprocité entraîne et engage immédiatement le Gouverrcment français. Nullement. Seulement le Gouvernement français se présenterait à la négociation ayant d'avance un droit de donner , d'après la législation de son pays, une garantie complète aux productions de la presse étrangère. Et c'est une chose bien différente que d'avoir, à cet égard, un droit acquis, ou d'avoir à demander ce droit et à le faire régler législativement. Il vaut beaucoup mieux que la garantie éventuelle soit assurée d'avance. C'est là ce qui a déterminé cette unité et cette succession de vues ministérielles sur laquelle M. le vicomte Dubouchage a bien voulu insister avec tant de bienveillance. (On rit.)
« Mais évidemment on a senti que, pour une négociation nouvelle et assez délicate, il serait bon d'avoir la base d*un droit reconnu.
« Un mot encore , Messieurs. S'il y a un principe de probité morale, et M. de Montalembert l'a prouvé, et personne ne l'a contesté, s'il y a un principe moral dans la flétrissure infligée à la contrefaçon, dans la déclaration qu'il n'est pas bien, même à l'égard des étrangers, de voler le produit de l'intelligence , eh b'en ! la déclaration
qui résulte de ce droit me paraît bonne à inscrire, cl dv plus vous serez généreux sans y perdre (On rit), puisqu'au fond rien ne se réalisera, si on ne vous donne une garantie au moins égale à celle que vous offrez.
« La France, en 1819, a prouvé qu'elle était capable d'abolir à son préjudice un droit injuste, en attendant que les autres nations voulussent l'abolir à son exemple. Vous savez ce qu'était le droit d'aubaine ; vous savez comment il se conservait en pleine civilisation , et comment il entraînait toutes les conséquences d'une spoliation barbare. Eh bien ! la France, par une loi du U juillet 1819, a aboli toutes les conséquences du droit d'aubaine, sans stipuler aucun retour. Ce noble exemple fut suivi par les autres nations.
M. LE COMTE DE Flahaut. « Excepté l'Angleterre.
M. LE MINISTRE. « C'est beaucoup d'entraîner par son exemple le plus grand nombre à bien faire. Je pense que la France peut se ressembler à elle-même. Si elle insérait dans la loi le principe de flétrissure contre la contrefaçon, elle pourrait donner, d'une part, un exemple utile, et de l'autre un appui nécessaire à des négociations dont le succès n'est pas impossible. (Aux voix ! aux voix ! )
M. Cousin. « J'en demande pardon à M. le ministre de l'instruction publique ; mais il abuse du prestige de la parole, quand il assimile le droit d'aubaineet la contrefaçon Ledroitd'aubaineenlui-mêmeétaitodieux; et quand toutes les nations auraient répondu qu'elles n'accorderaient pas la réciprocité, la France se serait encore honorée elle-même, et j'ajoute qu'elle ne se serait porté aucun sérieux préju dice, en prenant l'initiative à cet égard. Mais je demande à W. le ministre s'il connaît quelque principe de morale
qui s'oppose à ce que, dans un pays étranger, par exemple, au bout du monde, sur les bords de l'Ohio ou de la Plata, on réimprime avec les presses de son pays ce qui a été d'abord imprimé à Londres ou à Paris avec des presses anglaises ou françaises? Pour moi, j'ai lu les moralistes, et j'avoue que je n'y ai pas rencontré un tel principe; et je déclare que si en France il y avait moyen d'imprimer en anglais, à l'usage des écoles, où très-sagement nous venons d'établir l'enseignement de la langue anglaise , quelque petite édition correcte et à très-bon marché de quelque pièce de Shakspeare ou de quelques chants de Milton, ou même de quelque contemporain, AValter Scott ou autres, et cela avec des presses françaises, je n'y verrais aucun mal, j'y verrais même un bien, j'y concourrais volontiers, et je ne me regarderais pas comme un spohateur de la propriété d'un de mes semblables. Il n'y aurait là de notre part que l'usage fort légitime d'un droit naturel. Quant à moi, je considère dans cette matière, non pas les droits sacrés de la pensée qui ne sont pas en cause , ou qui plutôt sont intéressés à la propagation la plus illimitée des bons ouvrages partout, sous toutes les formes, et par les Anglais, et par les Américains
M, LE COMTE DE MoNTALEMBERT. « Et par les Belges alors.
M. Cousin. « Peut-être, Monsieur. La question de la propriété littéraire a été traitée, il y a quelques jours, dans la discussion générale. M. de Monlalembert aurait pu appuyer M. le comte Portails; il ne l'a pas fait; il a voulu aujourd'hui introduire après coup un débat rétrospectif. La Chambre n'a pas paru goûter l'opportunité de ce
'Il
débnt. Je ne veux pas maintenant , au point où nous on sommes, établir moi-même un troisième débat contre le droit absolu de propriété que M. de Montalembert vent accorder aux auteurs. Je prie seulement la Chambre de se rappeler les principes qu'elle a consacrés. Vous n'avez pas reconnu le droit de propriété absolue en France , et vous l'avez limité à un certain temps. Vous ne voudrez pas sans doute poursuivre ce droit à l'étranger et jusqu'au bout du monde: ce serait une inconséquence qui bouleverserait le système entier de la loi.
(' Pour revenir à M. le ministre de l'instruction publique , je lui demande la permission de lui répéter cet humble dilemme : Ou, conformément aux termes précis de l'article, vous ne demanderez à l'Angleterre que la pure réciprocité, et alors, il est vrai, vous l'obtiendrez ; que dis-je ? il n'y a pas besoin de négociation pour cela , la reine Victoria l'offre elle-même ; mais si vous l'acceptez, elle est contre vous ; ou bien vous voulez aj juler à la réciprocité quelque autre chose, et alors l'article est faux, ou du moins insuffisant, il faut absolument le modifier ; dans son état actuel , il est inacceptable.
« M. le ministre a rappelé, en faveur d'une négociation à entreprendre, que déjà M. le comte iMolé en avait entrepris une. Oui, mais à quoi a abouti la négociation commencée par M. le comte Mole ? A rien, je crois. Je crains donc que si l'habileté de M. Mole, invoquée par M. le ministre, et que je reconnais volontiers, a échoué dans cette aff.iire, l'habileté de son successeur n'y réussisse point , et qu'elle ne se brise contre la dure loi des inléréts nationaux.
« Au reste, M. le ministre des affaires étrangères fera son
devoir. Nous, Messieurs, faisons le nôtre. Encore une fois, nous ne travaillons pas pour le monde, mais pour la France. Nous ne proposons pas des sujets de négociations diplomatiques ; nous ne faisons pas non plus des déclarations de principes, mais des lois, des lois obligatoires, et obligatoires immédiatement. Une Chambre politique n'est pas un personnage de comédie qui débite des maximes de morale ; c'est un pouvoir sérieux , une partie de la puissance nationale qui ne parle que pour commander et prescrire.
« Je m'arrête et maintiens la suppression proposée par la commission. (Approbation générale. )
M. LE PRÉSIDENT. « Il ne m'appartient pas, comme président , de donner mon opinion sur la question , mais il m'appartient de faire envisager à la Chambre ce qu'elle va faire, et de lui expliquer l'article. Si vous l'adoptiez, il n'assurerait pas au Gouvernement la facilité de faire des négociations ; il lui interdirait ton te .négociation , car il a pour but d'imposer au Gouvernement l'obligation d'accorder la réciprocité toutes les fois qu'elle lui sera demandée, et cela sans conditions. Ainsi si l'article avait le but que vient de développer M. le ministre de l'instruction publique , c'est-à-dire de déclarer que , lorsque le Gouvernenîent aura jugé convenable de faire un traité et d'accorder la réciprocité, les moyens d'exécution lui seront accordés d'avance, alors il faudrait faire un autre article;^ car remarquez que l'article actuel imposerait au Gouvernement d'accorder la réciprocité toutes les fois qu'on la lui dcman îerait. »
La Chambre ayant renvoyé l'article à la commission pour en délibérer, celle-ci, par esprit de conciliation, et
par une déférence extrême pour le ministre, invenia une rédaction favorable à la pensée ministérielle ; mais cette rédaction n'eut pas de succès, et on demanda la suppression de Tarticle même dans sa forme nouvelle.
M. Cousin. « La commission ne s'opposera pas à la suppression qu'elle avait demandée ; mais celte suppression, ardemment et opiniâtrement défendue par la commission dans la séance d'avant-hier, semble avoir été écartée par un vote de la Chambre. La commission a fait sa retraite dans des modifications qui rendent rariicle d'autant plus inoffensif que, dans mon particulier, je le regarde comme à peu près inapplicable (On rit); dételle sorte que je ne vois aucun inconvénient pour ceux qui partagent mon opinion à accepter l'article tel qu'il est maintenant.
« Mais si la Chambre était le moins du monde tentée de revenir sur ce qui, m'a-t-on dit, a été décidé dans la dernière séance, à laquelle ma mauvaise santé ne m'a pas permis d'assister....
Un pair. « Elle n'a rien décidé.
M. Cousin. « La commission ne demande pas mieux de garder ses amendements pour elle, et de voir se former une majorité en faveur de la suppression qu'elle avait elle-même réclamée.
M. LE PRÉSIDENT. « La commission était liée parl'indication du vœu de la Chambre; elle a dû rédiger l'article ainsi que la Chambre paraissait le désirer; mais l'article n'est pas adopté , la Chambre est libre, il n'y a rien de
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fait; et même lorsqu'un article de loi est passé, tant que la loi n'est pas votée , la Chambre peut revenir sur ce qu'elle a fait.
M. Cousin. « Je dois faire remarquer, pour justifier encore plus la commission , que l'inconvénient réel signalé par M. le duc de Montébello, ne doit pas tant être attribué à la rédaction qu'au fond même; car l'article lui-même ne peut subsister dans aucune de ses parties sans que la rédaction la plus mesurée et la plus habile ne conserve la trace du premier défaut qui a été ici plusieurs fois développé, et qui, selon moi , n'a jamais été entièrement justifié. Oui, Messieurs, comme l'a dit M. le duc de Montébello ; l'article pose des bases de négociations, ce qui est parfaitement inutile ; car nous ne pouvons ni forlifier ni infirmer le droit permanent de la Couronne de faire des traités dans l'intérêt général du pays. Nous prions donc la Chambre de vouloir bien considérer que ce qui la choque n'est pas tant un défaut de rédaction que le défaut même de l'article, afin que la Chambre n'attribue pas à la commission ce qui ne lui appartient pas.
De toutes parts. « Aux voix ! aux voix ! » L'article est mis aux voix et rejeté.
SESSIOX DE 1859.
Légion d'honneur.
Dans l'intention de protéger l'institution de la Légion d'honneur contre des prodigalités qui la compromettaient dans le respect public, M. le baron Mounier prit l'initiative d'une proposition de loi, destinée à régler l'exercice de la prérogative royale, fixer une limite de nombre, prescrire la publicité, et faire intervenir d'une manière utile Je conseil de l'ordre. La proposition de M. Mounier fut accueillie avec une grande faveur. Mais quand on en vint à Ja discussion, on fut fort étonné de voir les minisires s'opposer aux mesures les plus simples et les plus nécessaires, et protester au nom du droit de la Couronne. Je soutins de toutes mes forces M. Mounier. Puis, le projet de loi qu'il fit triompher à la Chambre des pairs ayant été adopté par la Chambre des députés, quoique le Roi eût refusé de le sanctionner et de le laisser publier, je le pratiquai, autant qu'il fut en moi, quand je devins minisire , huit mois après, et ma conduite ne démentit aucune de mes paroles*.
M. CousLN. * Mon intention, IMessieurs, n'est pas de prolonger la discussion ; ma mauvaise santé ne lue le
' Voyez Ve série, Instruction publique en France sous le Gourernement de juillet, t. I", p. 201.
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permettrait pas; elle ne m'a pa. uiOaie permis d'assister a votre dernière séance; mais j'ai besoin de prendre ma très-humble part de responsabilité dans l'importante question qui vous divise , et je viens offrir à M. le baron Mounier un allié faible mais fidèle, et qui essayera de défendre ce qu'il a applaudi il n'y a pas quinze jours.
« Un cri s'élève de toutes parts contre les abus qui mettent en péril la dignité de la grande et nationale institution de la Légion d'honneur
Voix diverses. « Vous exagérez.
M. Cousin. « Non, je n'exagère point, ou bien vous avez eu tort de prendre en considération la proposition de M. Mounier. Si cette proposition est fondée comme vous l'avez tous cru il y a quinze jours, vo^re interruption ne l'est pas. D'ailleurs, je place mes paroles sous la protection de celles que vient de prononcer l'illustre maréchal, président du conseil des ministres. Luimême vient de déclarer que des abus avaient été commis qu'il les avait déplorés, qu'il les avait flétris; ce sont ses propres expressions. Et il a promis du haut de cette tribune, soit une loi , soit au moins une ordonnance pour la session prochaine. Je m'empresse de constater cet engagement. L'illustre maréchal a promis une loi ou une ordonnance; et puisqu'il a fait cette promesse, il la tiendra.
« Je ne veux dire qu'un mot sur la position de la question. Je ne sais s'il est tout à fait en dehors des habiliules de la Chambre de voter sur un principe. J'ai vu souvent cette Chambre voter le principe d'un article, et renvoyer , quant à la rédaction du dispositif, à la commission.
Ul
« Rien n^cmpêcherail donc de faire ici ce que vous avez fait tant de fois , et de voler sur l'araendement de M. le baron Pelet. Pour ma part, j*appuie cet amendement, et je demande à la Chambre la permission de lui présenter un sous-amendement propre à concilier les opinions, et à sauver le principe fondamental de la loi à laquelle une si grande faveur semblait acquise, tout en rassurant ceux de mes honorables collègues qui ont paru craindre que , la loi une fois admise , le Gouvernement ne se trouvât tout à coup dans l'impuissance de récompenser d'importants services.
(( Parlons sincèrement, Messieurs : oui, de déplorables abus ont eu lieu, et nous y voulons tous porter remède. Mais ces abus en vain contestés et dont M. le baron Charles Dupin vous a cité hier deux exemples si graves que je ne veux pas même les rappeler, c'est surtout dans l'ordre civil qu'ils s'introduisent, et je n'ai guère entendu réclamer bien vivement contre la prodigalité des décoralions dans l'ordre militaire.
Plusieurs voix, « C'est vrai !
M. Cousin. « Encore bien moins , en temps de guerre. Là, les abus sont bien difficiles, et toule entrave apportée au droit de l'État de récompenser des services si précieux serait à la fois une injustice et un véritable danger. Aussi l'illustre maréchal et M. le duc de Montébello se sont-ils placés dans cette hypothèse de services militaires, de sang versé, de soldat blessé en face de l'ennemi, et auquel il faudrait dire : Attendez; la limite fixée par la loi est atteinte. Voilà ce qui a fait hésiter la Chambre , car elle hésite, je le reconnais. D'une part, elle redoute les abus que l'absence de toule limite peut
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entraîner, et d'autre part, elle craint qu'une limite quelconque ne condamne le Gouvernement à une coupable ingratitude envers des services du plus haut prix , les services militaires rendus au prix du sang versé pour la patrie.
« Eh bien ! Messieurs, sortons de cette difficulté réelle en y faisant droit : exemptons de toute limite les services militaires, et les services militaires en temps de guerre. Par là , d'honorables scrupules , dont il appartenait à un illustre maréchal de se porter l'interprète, seront satisfaits. J'espère que M. le baron Mounier ne s'opposera point à cette modification de l'article l***. Elle en protège le principe et l'application générale par une exception juste et nécessaire.
M. LE comte Dejean. « Ce que propose l'honorable M. Cousin me paraîtrait devoir plulôt trouver sa place dans les dispositions transitoires qu'ici.
M. Cousin. « Pardon. Cette distinction, je la demande à titre permanent ; donc elle ne peut pas être renvoyée aux dispositions transitoires. Ce n'est pas une mesure de transition; c'est une exception permanente qui doit être incorporée à l'article même, et faire seulement un paragraphe distinct.
Plusieurs voix, « Appuyé !
M. Cousin. « L'argumentation que la Chambre vientd'écouter n'irait pas à moins qu'à prétendre que l'auteur de la proposition n'aurait pas pu présenter une rédaction en deux articles : un article 1", qui aurait déclaré qu'il y aura une limite, puis un article 2, qui aurait déterminé quelle
doit cire celte limite pour les différents grades de la Légion. Très-certainement une telle rédaction serait fort rationnelle. La proposition de M, le baron Pelet ne contient donc rien de captieux. Ceux qui pourraient penser aujourd'hui , comme l'honorable président de la cour des comptes (M. Barthe) , qu'il n'y a rien à faire ; que tout est parfaitement bien comme il est ; que M, le rapporteur a sans doute été mû par de bonnes intentions , mais que son projet ne vaut rien, et que le principe sur lequel il repose , la limite du nombre , est funeste en soi , même quand on serait très-large dans la lixalion de cette limite, et quand on se corrigerait encore piu' l'exception que j'ai proposée ; eh bien ! iMessieurs, ceuxlà rejetteront l'article 1" ; mais ceux qui penseront comme mui, et comme toute la Chambre il y a quinze jours, qu'il y a quelque choiie à faire; que la proposition de M. le baron JVlounicr n'est pas tout à coup devenue dangereuse , parce que le Ministère n'y adhère point , et que cette proposition est tout entière dans l'article 1", coux-là voteront l'article 1"; et dès demain, la commission vous proposera de nouveaux chiffres , une nouvelle manière d'établir la limite et de l'appliquer aux divers grades, avec l'exception que j'ai proposée et le droit accordé au Gouvernement de déroger à la limite fixée en temps de guerre par des ordonnances spéciales et motivées , ce qui ne nuira pas le moins du monde à l'unité de la Légion d'honneur. »
( Aux voix ! aux voix ! La clôture ! )
M. LE PRÉSIDENT. •« Demande- 1- OU la clôture de la discussion ? » ( Oui ! oui ! )
La discussion est fermée.
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M. LE PRÉSIDENT. « Je rclis l'amendement de M. le baron Pelet avec l'amendement de M. Cousin, qui ne fait qu'un seul et même article. (Non ! non ! )
M. COUSIN. « M. le baron Pelet ne propose pas un seul et même article contenant un certain nombre de paragraphes; il propose de diviser l'article 1" en deux parties. Mon humble amendement fera partie du second article , qui remplacera l'article 1" actuel.
M. LE PRÉSIDENT. « Je vais mettre aux voix l'amendement de M. le baron Pelet, formant l'article l^^
M. LE BARON MoUNiER. « Comme c'est de ce premier amendement que dépend le sort du projet, il me semble nécessaire de voter au scrutin secret. (Appuyé! appuyé ! )
M. LE COMTE DE MONTALivtT. « Il faut quc quiuzc membres le demandent.
M. LE COMTE DE Flahault. « Il y en a plus de vingt.
M. LE COMTE DE MoNTALiVET. » En vérité. Messieurs, avons-nous ici quelque chose à cacher ?
M. LE PRÉSIDENT. « Article 1". Le noinbredes mem- « bres de la Légion d'honneur demeure limité, confor- « mément à l'article 2 de la présente loi. >»
On procède au scrutin ; en voici le résultat :
Nombre des votants 120
Majorité absolue 61
Boules blanches 66
Boules noires 5^
La Chambre adopte l'amendement. (Sensation.)
La Chambre ayant décidé qu'il y aurait une limite au nombre des membres de la Légion d'honneur, quand on s'occupa de déterminer ce nombre, les adversaires de
la loi renouvelèrent leurs attaques sur le chiffre qui avait été proposé, et demandèrent que Tarticle 2, avec l'arlicle 1", fût renvoyé à la commission. M. Villemain, devenu ministre de l'instruction publique dans le Cabinet du 12 mai, proposa même un amendement qui détruisait le vote de la veille. Je m'opposai , et très-vivement , à l'amendement ministériel et au renvoi à la commission.
M. Cousin. « Permettez-moi quelques mots encore contre le renvoi à la commission. Assurément je ne «n'attribue pas, en fait de statistique, l'autorité que me supposait, avec une bienveillance loule gratuite, un très-honorable général , et M. le comte de iMonlalivet n'avait pas d'illusion à m'ôter en ce genre; je suis cependant tenté de croire qu'il me trouverait un plus grand talent d'ariihmétique, si je venais combattre toute espèce de chiffre. Peut-être, à cette condition, j'aurais pu passer à SCS yeux pour un assez bon mathématicien ; mais j'avoue que je ne remplis pas le moins du monde cette condition. ( On rit. )
« Sérieusement , il me semble que vous ne pouvez renvoyer à la commission, et vous laisser toucher parles motifsque vient de présenter M. le ministre de l'instruction publique, ni par ceux qu'ont fait valoir tour à tour M. le comte de Montalivet et M. le duc de iMontébello. A M. le ministre de l'instruction publique, je répondrai que le vote d'hier est acquis à la Chambre; que le vote pose le principe d'un système, et que la proposition de iM. le
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ministre tend à introduire un système tout différent. Que ce nouveau système soit meilleur ou pire , je ne l'cxaminc pas : je constate seulement qu'il renverse celui de l'article l^*".
« Je regrette que M, le ministre n*ait pas proposé hier ce nouvel amendement; il aurait hier trouvé sa place ; mais il est trop tard aujourd'hui qu'un vote est intervenu , et le renvoyer à l'examen de la commission , c'est demander à la commission de venir demain , à cette même tribune , faire amende honorable et de son opinion et de son triomphe d'hier. M. le ministre de l'instruction publique a un peu trop compté, je crois, sur l'humilité de la commission et de son éloquent et courageux rapporteur. Ni l'un ni l'autre ne peuvent désormais abandonner un principe qui ne leur appartient plus, et qui est consacré par un vote de la Chambre. En effet , l'article 1" a été voté, je suis obligé de le répéter pour ceux qui semblent l'avoir oublié , et cet article ne peut subsister avec l'amendement de M. Villemain. Il faudrait revenir sur le vote d'hier. La Chambre ne peut ordonner à une de ses commissions de lui faire une proposition semblable. Le renvoi à la commission , par ce motif et dans ce but, ne me paraît donc pas acceptable.
««L'est-il davantage par les motifs allégués par les honorables membres qui siègent de ce côté, et qui, dans cette séance ainsi que dans l'autre , sont venus si vivement au secours des scrupules imprévus du Ministère ? Ces honorables membres ont pensé que la commission avait de nouvelles recherches à faire, de nouveaux documents à recueillir pour en déduire des chiffres plus convenables. Mais la commission trouve ses chiffres fort bons, et vous avez
ent':'n(lii son savant rapporteur vous déclarer qu'en fait de documents et de renseignements, quoiqu'il n'y en ait jamais de trop, cependant il y en avait assez. Sans être un grand mathématicien, comme on a pris soin de me le rappeler, je ne suis pourtant pas tellement étranger aux règles de la statistique, que je ne voie très-clairement que nul élément ne manque à la commission pour établir des calculs exacts. La commission connaît le chiffre de la population de la France et celui de toutes les croix d'honneur qui ont été données dans tous les services publics depuis Tinsiitution de la Légion , lorsque la France allait de Paris à Hambourg et à Gênes, et depuis qu'elle est rentrée dans des limites beaucoup plus étroites. Elle sait le nombre des légionnaires que l'Empire a laissés , après les gigantesques campagnes qui s'étendaient du iNiémen au Tage, remuaient près d'un million de soldats, et entretenaient une ambition immense. Sur soixante millions de population, l'Empire, en ISH, avait trente-cinq mille légionnaires. La commission sait aussi le nombre des croix obtenues pendant les quinze années de la Restauration et depuis 1830. Il paraît que le nombre actuel des légionnaires est à peu près de cinquante mille. Quels renseignements nouveaux voulez-vous que la commission demande ? On avait pensé qu'elle avait manqué de certains lableaux ; votre savant rapporteur est venu vous les montrer à cette tribune, et les offrir à la curiosité de ceux qui voudraient les consulter. La commission était trop éclairée, Messieurs, pour ne pas recueillir avec soin toutes les données que le passé pouvait fournir. C'est sur ces données qu'elle a opéré ; et elle vous a fait une proposition sérieuse, fondée sur des chiffres certains. Elle ne peut donc que persister
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et dans ses chiffres et dans sa proposition. Tout renvoi à la commission est donc inutile.
a Je ne veux pas rentrer dans la discussion que le vote d'hier a terminée ; cependant j'ai entendu contre la fixation d'une limite reproduire aujourd'hui les mêmes arguments auxquels mes honorables amis M. le général Fiahaut et M. Pelet (de la Lozère) me semblaient avoir victorieusement répondu. Sans cesse on vous a dit que toute limite abaisse la Légion d'honneur aux proportions d'un ordre de chevalerie, diminue l'autorité du Gouvernement , et peut nuire à la légitime et populaire influence de la Révolution de juillet.
« Je ne vois dans ces paroles qu'une brillante fantasmagorie oratoire destinée à frapper l'imagination , mais qui s'évanouit à l'examen. Non, nous ne voulons pas faire de la Légion d'honneur un des ordres de noblesse du moyen âge; mais , par respect pour la Légion d'honneur, nous voulons que cette grande et nationale institution ne soit pas plus longtemps dépouillée des conditions salutaires que son fondateur y avait attachées , conditions qui n'ont pas manqué aux ordres antérieurs, et qui seules ont quelque temps soutenu leur existence. Pour tout ordre, quel qu'il soit, le prodiguer, c'est l'avilir. Invoquer celte maxime de l'expérience au profit de la Légion d'honneur, je vous le demande , est-ce la rabaisser? N'est-ce pas la relever au contraire en lui rendant le ferme fondement et de son institution même et de la sagesse des siècles ?
« Mais , dit-on , vous désarmez le Gouvernement ; en quoi, je vous prie ? Le seul scrupule légitime qui ait été exprimé, est que, du sein de la paix, il peut sortir tout à
coup des guerres qui emporteraient toute limite de rccouipenses dans leurs impérieuses nécessités. J'admets ce scrupule; mais j'y ai fait droit par une exception pour le temps de guerre. Nul avenir inconnu ne peut donc trouver le Gouvernement désarmé, et dès le présent, la mesure que nous soutenons le fortifie de tout l'honneur attaché aux actes empreints d'un haut caractère de moralité pubh'quc.
« Vous craignez que le Gouvernement de la Révolution de juillet ne soit affaibli par là ; moi j'en attends tout le contraire. Je suis profondément attaché à la Révolution de juillet et au Gouvernement qui en est sorti , et je crois qu'il grandirait dans l'estime de la France et dans celle du monde entier, s'il venait dire par l'organe d'un guerrier illustre : « J'ai trouvé l'institution de la Légion d'honneur affaiblie, compromise par des prodigalités toujours croissantes. En vain on me disait qu'il est dans mon intérêt de continuer l'ouvrage du Gouvernement précédent, et de me faire des partisans et des créatures en me réservant le droit de multiplier sans limite et sans règle ce qui doit être rare pour conserver tout son prix. Je n'accepte point les abus comme moyen de gouvernement. J'ai une politique plus haute. Je mets ma force dans ma nationalité, dans la noblesse et l'honnêteté de mes actes. Il n'y avait que trente mille légionnaires en France en 1816, à l'époque du plus vaste développement de l'ambition et de l'énergie française en tout genre : je ne vois donc pas comment aujourd'hui cinquante mille décorations sont nécessaires. Rien de ce qui peut nuire à une institution utile ne peut m'être bon ; au lieu de m'appuyer sur la corruption do ce qu'il y a de plus
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grand, je m'appuie sur le respect de tout ce qui est gran:l. .. Voilà le langage, Messieurs, que je voudrais entendre de la part d'un Gouvernement que j'aime ^ Voilà celui que je lui conseille, dans la ferme conviction qu'il y gagnerait de la force comme de la dignité, et qu'une mesure qui raviverait une institution chère à la France lui serait une auréole d'honneur comme à la Légion elle-même. » ( Très-bien ! très-bien ! Aux voix ! aux voix ! )
M. Cousin. « Je m'adresse à la conscience de la Chambre : je lui demande si quand , il n'y pas un mois , elle accueillait avec des applaudissements unanimes la proposition de M. Mounier; quand une commission composée d'hommes graves, représentant toutes les carrières, tous les mérites, tous les divers genres de services que Ton peut rendre à la patrie, et sur les champs de bataille, et dans la haute administration, et dans l'enseignement public, et dans la magistrature ; quand, dis-je, une pareille commission, par l'organe du noble orateur auteur de la proposition, présentait à la Chambre un si lumineux rapport, quand enfin, de tous les côtés de cette assemblée, les plus
' Quand je conseillais ce langage et cette conduite à un Gouvernement que j'aimais , je passais auprès des sages du jour pour un rêveur, un constitutionnel et un parlementaire fanatique. On a pris, on a même affecté le langage contraire; on s'est enfoncé de plus en plus dans l'abus des influences; on a bravé superbement l'opinion; et peu à peu le mécontement s'est accru, la désaffection a gagné, la solitude s'est faite autour du pouvoir, jusqu'à ce que, miné dans ses fondements, il a suffi d'une tempête d'un jour pour le renverser.
puissants encouragements étaient spontanément donnés à ce beau et sage travail ; je vous le demande , xMessieurs , qui de vous aurait pu prévoir où tout cela devait aboutir? Qui vous eût dit que la proposition de M. Mounier fût destinée à périr sous les coups de ces mêmes orateurs sur lesquels elle avait le plus droit de compter ?
«t Et remarquez, je vous prie, qu'il ne s'agit point ici de telle ou lolle mesure particulière ; par exemple, delà partie financière du projet , sur laquelle les avis ont toujours été partagés, et qui pouvait être approuvée ou désapprouvée, combattue, modifiée, détruite même, sans emporter le projet tout entier. Non ; il s'agit du principe même de la proposition, principe contre loquel je n'avais pas entendu, il y a quinze jours, s'élever une seule objection.
« Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce même principe adopté par vous, il n'y a pas quarante-huit heures , après deux jours d'une discussion approfondie , et qui semblait acquis à la loi, voilà qu'aujourd'hui la même Chambre , après l'avoir proclamé avant-hier, est tout près de l'abandonner !
« Vous avez entendu M. le baron Charles Dupin, dans une apologie sans réserve, justifier, non-seulement le nombre des croix militaires, mais encore le nombre des croix civiles, sauf quelques-unes peut-être qu'il a bien voulu abandonner à ses anciennes censures, de telle sorte, en vérité, qu'à entendre l'honorable orateur, le nombre de cinquante mille légionnaires serait trop faible, et qu'il faudrait plutôt faire une loi pour l'augmenler que pour le diminuer. Encore une fois. Messieurs, qui l'eut dit il y a un mois?
« Mais c'est surtout , je l'avouerai , le discours de M. le
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ministre de l'inslruclion publique qui m'a surpris et affligé. C'est avec un vif regret que je me vois condamné à me séparer d'un ami dont j'ai souhaité, favorisé même, autant qu'il était en moi, l'élévation; il lésait, et plusieurs de ses collègues le savent également. Aujourd'hui, il vous a dit des choses que je voudrais n'avoir point entendues de sa bouche. 11 vous a dit que ce n'était guère aux hasards d'une discussion et d'une délibération publique qu'il fallait confier le sort d'une mesure aussi importante que le remaniement de l'institution delà Légion d'honneur. Qu'aurait pensé d'une pareille doctrine mon ancien compagnon d'armes, celui qui défendit longtemps avec moi , et mieux que moi , le Gouvernement représentatif, c'est-à-dire la nécessité de la discussion publique de toutes choses? Plus une institution est grande, plus c'est à la loi qu'il appartient primitivement de la fonder, et plus tard de la raffermir, quand de tristes abus l'ont ébranlée. Or, la loi c'est la discussion , sans doute avec ses hasards, mais aussi avec ses lumières. Si vous devez craindre de vous occuper ici de la Légion d'honneur, je ne connais pas une institution dont l'examen vous convienne : tout grand objet vous échappe par sa grandeur même. Je le dis à regret, mais mon éloquent ami a fait aujourd'hui le premier pas dans une route que je crois mauvaise.
« Mais ce qui m'a le plus affligé, c'est l'étrange apologie qu'il est venu faire du changement inattendu qui semble s'être opéré dans les convictions de la Chambre sur l'article 1"S voté avant-hier et remis en discussion depuis deux jours. Recherchant dans l'histoire parlementaire et dans la vôtre des exemples , des précé-
dents pour un si brusque changement, il n'en a rencontré , ou du moins il n'en a cité qu'un seul, qui a er lieu en effet l'année dernière dans la discussion de la loi sur l'état-major de l'armée. iMais mon éloquent ami a-t-il donc oublié comment alors lui cl moi nous avons accueilli celle subite métamorphose? Aujourd'hui il lui a paru que changer ainsi c'est sagesse , c'est profondeur, et passant tout à coup de la défense à l'attaque, il vous a dit qu'une assemblée qui hésiterait à condamner, à effacer le lendemain ce qu'elle aurait fait la veille ne serait point une assemblée politique, mais une assemblée... Je m'arrête , Messieurs , je me permetlrai seulement de faire remarquer à M. le ministre de l'instruction publique qu'il est bien peu parlementaire de traiter ainsi des hommes qui , n'ayant pas reçu tout à coup des lumières inattendues, persistent le lendemain dans le parti qu'ils ont pris la veille, après mûre délibération. Je lui dirai qu'une conduite dinérenle pourrait recevoir à son tour de dures qualifications, et que nous pourrions renvoyer de sévères paroles à qui nous en adresse d'aussi étranges. (Vive sensation. Murmures dans une partie de l'Assemblée.)
« Messieurs, quand je suis monté à cette tribune , je savais parfaitement que ce que j'avais à dire ne plairait point à tout le monde ; mais j'y suis monté pour accompUr un pénible devoir envers cette Chambre même, et poussé par un vif sentiment de sa dignité. La Chambre des pairs est une Chambre essentiellement conservatrice; elle a une grande mission à accomplir dans des temps difficiles. Il importe à l'État qu'elle amasse pour ces temps difficiles , qu'il faut toujours prévoir, et qui déjà se sont plus d'une fois renouvelés , des trésors d'indépendance et de respect
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public. Nous ne pouvons, nous ne devons pas avoir l'énergie brillante de l'autre Chambre. A l'autre Chambre, la rapidité des résolutions, souvent aussi les brusques changements ; à nous les délibérations lentes, les discussions approfondies, les décisions plus sages que populaires; mais en revanche la constance, la persévérance, la fidélité à nous-mêmes. Or, pour moi , je doute que ces attributs de l'esprit conservateur se retrouvent dans la proposition qui vous est faite de déchirer l'article l**" que vous avez voté avant-hier avec tant de maturité et après une si solemnelle délibération.
« M. Villemain a parlé de conciliation, il a proposé une transaction ; à mon tour et à son exemple, je lui en proposerai une autre. Il a accusé votre savant rapporteur de se renfermer dans le chiffre inflexible de quinze mille légionnaires, tandis que lui, faisant un pas vers nous, proposait de ne nommer qu'à une seule place sur deux vacances pendant dix années.
« Je viens offrir à M. Villemain et au Ministère de changer le chiffre de M. Mounier, et de le porter de quinze mille à vingt-cinq mille, comme le proposait M. le comte de Ham , et même à trente mille par des motifs que je donnerai tout à l'heure ; et si M. Villemain veut accepter cette modification de l'article 2 , j'accepterai aussi pour ma part sa proposition. Il me semble que nous serions tous deux satisfaits : en effet, Jes deux propositions ne sont point exclusives l'une de l'autre ; elles le sont si peu , que l'article proposé par M. Villemain n'^st pas autre que l'article 33 du projet de loi, sauf les mesures financières qui s'y rencontraient et dont je ne suis pas plus partisan, ou plutôt , pour dire toute ma pensée , dont je suis tout
autant l'adversaire que M. Vjileiiiaiii. Ainsi par l'article 1" vous avez posé le principe d'une limite ; par l'article 2 vous déterminerez cette limite, comme l'article i" vous y contraint; vous la déterminerez d'une manière qui laisse au Gouvernement une suffisante latitude pour récompenser tous les mérites et faire face à tous les besoins; puis encore, toujours conséquents avec vous-mêmes, pour arriver peu à peu au nombre normal et prudemment calculé que vous aurez déterminé, sans blesser les droits des mérites nouveaux , vous admettrez l'article proposé par M. Villemain , le droit de nommer à une décoration sur deux vacances. D'une pari, vous aurez fixé une règle et raffermi une grande institution chancelante, et d'autre part, en préparant l'avenir, vousaurez pourvu aux besoins du présent, vous aurezsauvé la Légion d'honneur et vous n'aurez pas désarmé le Gouveincment. Je ne vois pas quelle objection on peut faire à celle pondération des différents articles que je viens d'examiner. « Mais , s'écrie notre éloquent adversaire , prenez garde : ou vous ferez trop, ou vous ferez trop peu : trop, beaucoup trop, de manière à compromettre le Gouvernement, si vous adoptez le chiffre de M. iMounier; trop peu , beaucoup trop peu , pour l'honneur de la rénovation que vous entreprenez, si vous adoptez le chiffre de M. le comte de tiaau. Mais M. Villemain, en prétendant nous enfermer dans ce dilemme qu'il croit inattaquable, a-t-il bien réfléchi à la conséquence de son invincible raisonnement? GeUe conséquence, la voici: c'est que, de peur de faire trop ou trop peu, il ne faut rien faire du tout. Je lui demanderai à mon tour s'il connaît quelque moyen d'échapper à celle conséquence.
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«Messieurs, nous ne voulons pas aller, dans la réforme que nous proposons, jusqu'à désarmer le Gouvernement; et nous ne croirons pas avoir trop peu fait pour la noble cause que nous défendons, si, en nous gardant de toute exagération, nous parvenons à conquérir contre l'arbitraire une règle sage et modérée, mais une règle enfin, une limite comme le veut l'article 1". Nous n'avons pas rêvé, comme on nous en accuse, une nouvelle création de la Légion d'honneur; nous n'avons pas cette ambition périlleuse ; nous savons que les institutions ne gagnent point à être trop profondément remaniées; mais nous pensons qu'il y avait ici une sage réforme à introduire, et si nous avions pu l'obtenir, ce modeste succès suffirait à nos prétentions.
« Je concevrais l'hésitation de la Chambre s'il pouvait y avoir dans l'article 2 de la connnission , tempéré par l'amendement de M. le comte de Ham et par le mien , quelque dommage pour le Gouvernement; mais nous croyons avoir démontré que nul dommage n*est possible. Songez d'abord , je vous prie, qu'il ne s'agit que du temps de paix , et que l'amendement que j'ai proposé hier laisse au Gouvernement toute latitude en temps de guerre. Voilà dt\jà, voilà la seule crainte raisonnable et légitime , celle dont triomphaient auparavant nos adversaires, entièrement écartée. Reste le temps de paix. Pour le temps de paix, il y aura deux états ; l'un définitif et auquel nous tendons , l'autre provisoire et qui subsistera longtemps. Pour ce dernier état, rien à craindre, car il sera régi par l'amendement proposé par M. le ministre de l'instruction publique. Quant à l'état définitif, l'état normal, le maximum absolu que nous voulons établir, vous craignez que, si
ce maximum est de quinze mille légionnaires, il laisse chaque année trop peu de vacances à la disposition du Gouvernement; eh bien ! j'entre dans cette crainte, j'y satisfais, et je propose, au lieu de quinze mille, trente mille ; et si on me demande pourquoi je prends ce chiffre de préférence à un autre, je réponds : parce que ce chiffre était celui des légionnaires de l'Empire, le 1" janvier ISiZi. Certes, à cette époque , tous les services étaient noblement récompensés, et pourtant trente mille croix avaient sufTi à tous les services: pourquoi donc aujourd'hui le même nombre de croix ne suffirait-il pas à tous les services encore? Ce n'est donc pas un chiffre en l'air que je propose, c'est un chiffre qui repose sur l'expérience et sur une analogie décisive.
« N'oubliez pas que le V^ janvier 18U nous avions l'état de guerre, et d'une guerre immense. Or, c'est ce pied de guerre, et de guerre extraordinaire, que je consens à prendre pour la base de notre état de paix. Suis-je trop rigoureux, je vous prie, fais-je la part trop peu large, et le besoin de récompenses est-il plus grand dans le sein de la paix actuelle qu'au milieu des chances d'une guerre terrible? Notre armée, aujourd'hui , est-elle plus considérable qu'elle ne l'était le 1" janvier 18 tZi? A-t-elle plus besoin du ressort de l'émulation ? p:t quant aux services civils, exigent-ils donc aujourd'hui de plus amples récompenses?
« Messieurs, je suis de mon temps , je n'en suis pas le détracteur; j'ai l'honneur d'appartenir depuis longtemps à deux grands corps , l'Université et l'Institut ; je connais et j'admire tout ce qui se fait aujourd'hui de grand et de beau dans les lettres et dans les sciences ; mais je n'en-
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tends pas sacrifier le passé au présent ; je n'accorde pas le moins du monde que les lettres et les sciences aient eu moins d'éclat , et par conséquent mérité moins de récompenses, de 1802 à 181^ que de 18U jusqu'à nos jours. C'est un préjugé de croire que les grandes agitations politiques ou militaires soient défavorables aux lettres et aux sciences. Non , c'est quand l'esprit humain est puissamment remué qu'il a toute sa force et prend tout son essor ; il languit quelquefois dans la paix , et l'histoire atteste que les plus grands siècles pour l'esprit humain ont été précisément ceux des plus grands événements. Aristote était contemporain d'Alexandre ; Phidias et Platon, de Périclès ; et les plus grandes découvertes , les plus grandes compositions qui illustrent lexix« siècle ont été faites de 1800 à 1815. C'est à celte grande époque qu'ont paru la Mécanique céleste, la Mécanique analytique, la Polarisation de la lumière, la Théorie de la chaleur, la Théorie des révolutions du globe , le Génie du christianisme; en un mot , les grands travaux , les grandes compositions qui sont l'honneur de notre âge , et dont les immortels auteurs ont presque tous siégé dans cette enceinte. Jamais l'Institut de France, l'Université n'ont compté des hommes plus éminents , et les récompenses qui ont suffi au mérite civil à cette époque, pourraient, je pense, suffire h la nôtre, sans que le Gouvernement pût être accusé d'ingratitude.
a Je suis donc autorisé à soutenir que le nombre de légionnaires qui convenaient à la France de l'Empire peut très-bien convenir à la France d'aujourd'hui. En effet , ce nombre de trente mille légionnaires laisse chaque année au Gouvernement, en vertu des lois de la
mortalité , nne très-grande latitude. J'ai fait aussi des calculs, Messieurs, quoique je ne sois pas fort habile en ce genre (On rit); mais je me suis fait aider par des personnes compétentes , et Toici les résultats obtenus. Si , vous conformant aux véritables règles de la statistique, au lieu de supposer aux légionnaires un seul âge moyen, celui de quarante ans, vous supposez des âges divers, par exemple, trente, quarante, cinquante, soixante ans, et si, sur des données nécessairement diverses, vous établissez une moyenne, en vertu des lois de la mortalité, vous aurez près de huit cents décès par année, huit cents vacances, huit cents croix disponibles. Eh quoi! Messieurs, ce nombre, comme nombre normal , n*est-il pas suffisant? Mais prenez-y garde : si vous ne le jugiez pas suffisant, et si, à ce titre, vous rejetiez mon amendement, à plus forte raison devriez-vous rejeter Tamendemeit de M, Villemain. En eff'et, en opérant sur les mêmes données, vous aurez par année moyenne, sur les cinquante mille légionnaires actuels, mille deux cent soixante-quatre décorations vacantes, sur lesquelles, d'après l'amendement de M. Villemain, vous ne pourrez donner pendant dix ans que six cent trente-deux décorations. Comment! vous condamnez, sans hésiter, le Gouvernement pendant dix années à ne donner que six cent trente-deux décorations par an, et vous avez peur d'une limite permanente, d'un maximum fixe, qui lui donnerait une plus grande latitude !
« Vraiment, pensez-y, de grâce. Puisque M. Villemain a voulu nous enfermer dans un dilemme auquel il supposait qu'on ne pouvait pas échapper, je lui proposerai à mon tour un dilemme qui ne lui sera peut-être pas plus commode à résoudre; le voici : Ou la réduction que vous proposez est
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innocente, ou elle est dangereuse. Si elle est dangereuse il la faut rejeter, avec mon amendement aussi, j'en conviens; si elle est innocente, comment mon amendement, qui est plus large, est-il dangereux? Mais, direz-vous, la réduction que je propose n'aura lieu que pendant dix années. Qu'est-ce à dire, et quel principe invoque-t-on. Messieurs? Pour un avantage lointain , consentirez-vous à faire au Gouvernement dans le présent un mal certain? Vous croiriez- vous le droit de léguer à vos successeurs un pareil héritage? Non ; c'est que vous savez qu'en vous résignant, pendant dix comme pendant vingt années, à ne disposer chaque année que de six cent trente-deux décorations, vous laissez à l'action du Gouvernement tout le jeu dont elle a besoin. Donc mon amendement est trèsacceptable au même litre que le vôtre, et vous n'avez ni un argument contre moi qui ne retombe sur vous, ni un argument pour vous qui ne fasse pour moi.
« Encore un mot, et j'ai fini. Puisque la Chambre pense qu'il y a ici des inconvénients divers entre lesquels sa prudence hésite , je la prie de bien peser le pour et le contre. Si l'article en question contenait quelque danger, comme l'amendement de M. Villemain a été convaincu d'être plus défavorable encore, et que pourtant le Gouvernement adhère à cet amendement, il faut en conclure que le danger caché dans l'article 2 n'est pas très-formidable. Au contraire , il y a un danger certain à défaire aujourd'hui ce que vous avez fait hier, et à vous déjuger sans autre motif, sinon qu'il est tout à coup int(rvenu une opposition ministérielle. Devant celte opposition inattendue , et le subit changement qu'elle a opéré parmi nous, M. le baron Mounier a laissé échapper une
expression douloureuse de regret sur l'inilialive infructueuse qu'il a prise. Eh bien ! je vous le dis en toute vérité, si vous revenez sur ce que vous avez décidé, si vous détruisez implicitement Tarticle 1" en adoptant le nouvel article 2 que propose iM. Villemain, un jour viendra^ où les regrets peut-être ne seront pas d'un seul côté. »
Du conseil de la Légion d'Iionneur.
M. Cousin. » J'ai écouté avec attention ce que vient de dire M. le duc de iMoutébello contre l'article 9. Je rends justice aux intentions de mon noble ami ; les miennes ne peuvent lui être suspectes : nous voulons tous deux que la monarchie soit forte; mais loin de redouter pour elle des institutions indépendantes, je suis convaincu qu'il est de son essence de s'appuyer sur de pareilles institutions. Si autour d'elle il n'y a rien qui, par soi-même, ait un peu de force et de vie, sur quoi la monarchie s'appuiera-t elle dans les moments difficiles? Je ne suis pas de ceux qui redoutent les corps indépendants, et j'appelle de tous mes vœux, pour mon pays et pour la monarchie, des institutions qui, vivant de leur propre vie, entretiennent et répandent autour d'elles, dans l'atmosphère politique, cet esprit de générosité, d'honneur et de dignité, ces mœurs
' Ce jour vint dans les dernières années de la monarchie, quand l'abus des décorations, particulièrement dans le ministère de l'instruction publique, fut porté si loin que le Gouvernrmont luimême et le chef de l'État comprirent qu'il fallait s'arrêter. Mais il était trop tard. Le char était lancé sur une pente fatale, et il ne s'arrêta qu'au fond de l'abîme.